‹ Villégiature: comédie en un acteChapitre 14 sur 21 · SCÈNE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE CINQUIÈME

LUCIE

Là, dans la chambre à côlé, vous n*entendez donc pas le domestique... qui va, qui vient.

JACQUES

Je n'entends rien du tout...

LUCIE

En effet, il vient de partir, et maintenant nous sommes vraiment seuls.

JACQUES, à Toix bas^e.

Tout est convention ici-bas, et ce que nous appelons usage du monde n'est, en somme, que Tart de ' manœuvrer habilement au milieu de toutes ces conventions. Il a été convenu que, dans de certaines circonstances, la femme prendrait toutes les précautions imaginables pour ne pas être surprise et pour ne pas laisser deviner à son mari certaines choses dont celui-ci aurait lieu d'être mécontent ; il a été convenu du même coup que si, malgré toutes les précausions prises, le mari, par sa propre maladresse ou autrement, unissait par voir ce qu'il ne devait pas voir, il au mit l'esprit de fermer les yeux, et c'est ce qui arrive... il les ferme, et il a bien raison de les fermer. On ne pourrait pas vivre sans cela...

LUCIE

Mais c'est abominable ce que vous dites...

JACQUES

Non, pas plus que n'est abominable le discours de Ghavigny quand il parle à madame de Léry de sa fierté de grande dame qui ne veut pas d'un joug, de sa prudence qui ne veut pas d'un lien et de la porte^ qui est fermée I Seulement, pour que l'homme puisse dire de telles paroles

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et que la femme puisse les entendre, pour que Chavigny puisse oublier qu'il est marié et que madame de Léry est mariée, elle aussi, il faut qu'au-dessus de toutes ces abominations, il y ait quelque chose...

LUCIE

Et quoi donc?...

JACQUES

Un peu d'amour tout simplement...

Un peu d'amour.

JACQUES

Voilà l'explication, voilà l'excuse et l'argument vainqueur auquel il n'y a rien à répondre. Si l'amour s'en mêle, Chavigny n'est plus un simple libertin et madame de Léry qui l'écoute n'est plus une simple coquette... si l'amour s*en mêle j'ai le droit, moi aussi, d'oublier les mille obstacles qui nous séparent et de vous dire que je vous aime... oui... je sais, je vous le disais tout à l'heure, vous vous moquiez et vous aviez bien raison de vous moquer car ce n'était alors qu'un jeu d'esprit, un pitoyable badinage... L'amour n'y était pas tout à l'heure, il y est maintenant. Gomment est-il venu... à quel moment juste, à quelle minute, à quelle seconde... quelle parole étiez-vous en train de prononcer, quel mouvement faissiez-vous?... Je ne sais pas, je ne me souviens pas, je ne sais qu'une chose, c'est que l'amour est venu, c'est qu'il est là... c'est que je vous aime, Lucie, c'est que je vous aime autant qu'il est possible d'aimer...

LUCIE

Je ne veux pas que vous parliez ainsi... je ne veux pas... laissez-moi... mettez-vous là, ouvrez ce livre et lisez...

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