PRÉFACE
Arles est une des villes de France les plus visitées : d'accès facile, desservie par la plupart des trains express de Paris à Marseille, riche en antiquités de différents âges, chantée par les poètes, elle excite la curiosité dé l'artiste, qui ne passe jamais devant elle sans lui adresser un regard de sympathie ou d'aurevoir; qui Tignor^ désire la connaître, et qui Ta vue brûle de la revoir. C'est la ville des contrastes.
Ici, le Rhône reflète la vieille tour silencieuse, ruine du palais de Constantin ; là, il est traversé par un pont tubulaire de fer, sur lequel les trains circulent à toute vapeur, expression bruyante du génie moderne. Ici, c'est le champ de mort des Aliscamps, avec ses milliers d'auges funéraires, défoncées et béantes ; à côté, et sur son emplacement même, les ateliers du chemin de fer, où se fabriquent roues, rails et wagons, retentissent Ju grincement des machines-outils et du bruissement :des chaudières: Pas de campagne mieux cultivée que celle d'Arles, avec ses bois d'amandiers, ses vignes qui s'étendent à perte de vue, ses prairies si fertiles qu'on les fauche plusieurs fois au cours d'une année. L'activité est dans les champs. Quant à la ville, elle de-
meure toujours plongée dans un calme profond ; tout se transformerait-il autour d'elle, qu'elle n'en serait nullement émue : satisfaite de sa gloire passée, il lui suffit de se montrer à ceux qui viennent la visiter.
Nîmes a des monuments romains en quantité aussi grande, de conservation peut-être meilleure, en tout cas mieux entretenus. Le demi-abandon dans lequel les Arlésiens laissent leurs ruines, leur encadrement dans une ville vieille, où Ton sent la splendeur disparue, leur communique un charme de plus. Il n'est pas jusqu'à la population, fidèle plus que partout ailleurs aux mœurs et aux usages des temps passés, qui ne contribue à augmenter le pittoresque et le charme. La tête ceinte d'un large ruban, la poitrine couverte d'une gaze plissée qui porte le nom de chapelle, la taille bien cambrée, les filles d'Arles font rêver à celles qui ont servi de modèle aux statues de la Grèce et de Rome. Toujours jolies, à quelque moment qu^on les voie, soit dans leur négligé du matin, lorsqu'elles lavent à grande eau portes et devantures de leurs maisons, ou bien encore lorsque, coquettes et sémillantes dans leur robe aux couleurs éclatantes, elles se promènent en joyeux essaims sur les Lices ou dans les pourtours découverts des Arènes. Elles ont un charme différent, mais bien séduisant encore, lorsqu'elles se montrent, aux jours des
grandes fêtes, sous les voûtes sombres de Saint-Trophime, la tête couverte du voile blanc de communion, marchant en longues files dans une émotion extatique, comme des vierges d'une procession de Flandrin, alors que drapées dans un riclie manteau ample et traînant, leurs mères s'avancent gravement, semblables à des reines.
Reine, Arles le fut jadis, et dans son poème des villes célèbres, Ausone Tappelle la petite Rome des Gaules, Gallula Roma Arelas (1). Il nous sera donné de voir au cours de ce livre qu'elle justifia ce nom dans le passé. Essayons de voir quel rapport existe aujourd'hui, au point de vue de leurs antiquités, entre la Rome des Gaules et la Rome d'Italie. Hâtons-nous de dire que la première n'est qu'une réduction de celle-ci, et qu'il ne saurait venir à Tesprit de personne de les mettre en parallèle pour le nombre et l'importance des monuments. Au lieu de la série des résidences impériales qui s'étagent sur le flanc du Palatin, on ne trouve ici que les ruines du palais de Constantin. Tandis que le foro romano découvre aux regards étonnés des visiteurs ses temples, ses basiliques, ses arcs de triomphe, il faut chercher, la torche à la main, dans les caves des maî-
(1) Ausone, Bq Claris urbibus, VIII, I.
ly
sons modernes, l'antique place publique d*Arles, dont Sidoine Apollinaire nous a pourtant laissé une si vivante description; et, si le théâtre d'Arles n'a pas à Rome son égal, le Cotisée parait un géant en comparaison des Arènes.
Loin de nous donc la pensée de vouloir égaler la petite Rome des Gaules à celle dltalie. Mais les archéologues ne nous contrediront certainement pas, quand nous dirons que Ton éprouve à Arles, aussi intimement qu'à Rome , l'impression et le sentiment de l'antiquité. Le touriste qui entre pour la première fois dans la ville éternelle, avec l'idée d'en visiter les antiquités, éprouve généralement, à son arrivée, une désillusion aussi passagère que profonde. Il cherche les ruines que son imagination lui représente parées de classiques souvenirs, et il se trouve transporté en pleine ville moderne, aux grands boulevards, aux larges avenues, où voitures, omnibus et tramways circulent avec une rapidité toute parisienne; de distance en distance, des sergents de ville de fort bonne tournure, avec lé bicorne et la jugulaire, des gendarmes tout resplendissants d^argent, se promènent gravement, dans une tenue irréprochable; rélectricité commence à chasser le gaz, et le soir, en fendant la foule qui encombre les trottoirs du Corso, devant les magasins brillamment illumiçés, aux cris des
marchands de journaux dont la note est particulièrement gutturale, on se croirait transporté en pleine rue de Rivoli.
Ce mouvement, cette activité, cette fièvre, surprennent tout d'abord l'archéologue, naturellement ami du repos et amoureux de la solitude, et il a besoin de se ressaisir pendant quelque temps avant de goûter les plaisirs qu'il est venu chercher. A Arles, au contraire, rien ne vient le troubler dans ses méditations; la population, qui se livre avec succès à l'exploitation agricole, est répandue dans les environs. Quant à la ville elle-même, certainement elle n^est pas morte, mais elle sommeille, et l'artiste peut, lui aussi, y rêver à son aise.
Lorsque, fatigué de l'étude minutieuse des monuments antiques, il laisse errer son regard, il le repose sur des temples chrétiens, manifestation d'une civilisation antérieure au xiu* siècle. A peu d'exceptions près, les églises de Rome, si nombreuses et si riches d'ailleurs, ont subi, à l'époque de la Renaissance et au xvii® siècle^ des transformations qui leur ont imprimé une monotone uniformité.
Arles possède, outre Saint-Trophime, Saînt-Honorat des Aliscamps, Sainte -Croix de Jérusalem, et tant d'autres église^ aujourd'hui désertées, mais belles encore danâ leur abandon, cette étonnante colline de Montma-
jour, où Ton a devant les yeux les différents spécimens de Tarchitecture chrétienne depuis le vi* jusqu^au xvu* siècle.
Aussi, peut-on justement s'écrier avec le poète : « Quiconque le voit, Arles, reçoit une impression de calme et de grandeur. Au milieu de ce vaste territoire, où deux cent mille agneaux naissent en un seul jour, comme disait ton Amédée Pichot, au milieu de tes plaines immenses, où le soleil ardent sur tes pacages et tes landes salines fait en été danser la vieille (le mirage), ô ville du Lion, tu es assise au bord du Rhône, comme une vénérée et majestueuse reine, à Tombre de ta gloire et de tes monuments !
« Les Césars le trouvent aussi belle que Rome ; les Césars, il y a deux mille ans, voulurent te plaire et te donner leur nom. Puis, affamés de tes caresses tentatrices, les Barbares du Nord, les Sarrasins d^Afrîque, furent tes ravisseurs et te mordirent de leurs baisers brutaux. Mais toi, ô Arles, gorge nue, et révoltée et fière, ainsi que ces cavales qui dans les marécages jettent bas quelquefois le « gardian » qui les monte, tu désarçonnas enfin; et le monde te vit un beau jour ville libre et république indépendante.
(( Tu fus alors la ville auguste, la cité merveilleuse de^ populations du Midi. Il y avait en tous pays un
vieux chemin qui avait nom « le chemin d'Arles ». Les mères qui voulaient exciter les petits enfants leur promettaient, il m*en souvient « la course d^ici à Arles >». Les travailleurs des champs, les garçons de charrue, les moissonneurs, tant qu'ils n'avaient pas fait la tournée d'Arles, ne comptaient pas pour hommes ; et quand, dans la Provence ou dans le Languedoc, les gens disaient : « Nous allons en Arles », il semblait, m'est avis, qu'ils s'en venaient à Rome !
« A présent, ô Arles, t'enveloppant dans l'étendard de France, dans ce drapeau sacré où les partis contraires doivent tous aujourd'hui ensemble se blottir, tu te reposes silencieuse, avec la dignité de ceux qui ont fait leurs preuves, avec la gravité des gens qui ont le droit de ne s'étonner de rien.
« Oui, toi qui as été tout ce qu'on peut être, la métropole d'un empire, la capitale d'un royaume et la matrone de la liberté, dédaigneuse aujourd'hui, tu laisses l'eau courir au Rhône. Et, l'esprit préoccupé pour ta génération de marins, de gardians, de laboureurs, de pâtres, il ne te reste qu'un orgueil, celui de tes filles, ô Arles, ces belles jeunes filles coiffées à l'Arlésienne, qui sont célèbres dans le monde entier ! Elles ont conservé la noblesse et la grâce de notre race provençale; elles portent superbes, telles que des princesses, le ruban de
Mireille; elles savent parler, d^une bouche mielleuse, la douce langue des félibres; et elles sont la source de Jouvence, d'allégresse et d'amour, où les yeux de Fartiste et Târae du poète viennent se mirer et boire ridéal.
« Arles, si tu es veuve de tes consuls souverains, de tes rois qui lultferebt contre les Sarrasins, et de ces empereurs qui bâtirent tes arènes, console-toi, ô Arles, car tu domines encore par ce rayon de Dieu qui éclaire le monde et qui se nomme la Beauté !»
Celte page inspirée du grand poète de Provence nous a fait parcourir, dans une évocation lyrique, les différentes phases de la glorieuse histoire d^Arles.
On n'examinera ici que Tune d'elles. Fidèle au plan qu'il a adopté dans ses études de villes antiques déjà publiées. Fauteur se propose de donner un portrait aussi exact que possible d'Arles gallo-romain, en l'état actuel des connaissances archéologiques. Dans l'introduction historique, il exposera brièvement les événements principaux dont Arles a été témoin pendant celte période, en insistant spécialement sur ceux qui se rattachent à l'histoire générale ; on verra que si Vienne fut à son apogée aux premiers siècles de l'empire, si JNîmes brilla surtout d'un vif éclat sous les Antonins, Arles fut la cité constantinienne par excel-
lence, et on en comprendra d'autant mieux le caractère de plusieurs de ses monuments.
Ceux-ci seront étudiés dans la première partie : d'abord le Théâtre, si gracieux dans son isolement; puis PAmphithéàtre, qui diffère de celui de Nîmes par plusieurs points importants ; ensuite le Champ de mort des Aliscamps; enfin, dans le IV' chapitre, sous le titre de « Monuments divers », nous parlerons du Palais de Constantin, du Forum et du Cirque, qui, pour n'avoir laissé que peu de souvenirs, n'en sont pas moins intéressants, notamment au point de vue de la connaissance topographique de la ville.
Dans la seconde partie, il sera question du Musée. Inscriptions, tombeaux païens et chrétiens, autels, statues et fragments architecturaux seront examinés tour à tour.
Notre étude sera alors assez complète pour que le touriste archéologue puisse, en nous lisant, éviter bien des tâtonnements et des erreurs ; les pages que nous avons écrites pour la plupart dans la ville même qui a toujours fait l'objet de notre vive affection, pourront à distance lui rappeler des souvenirs que nous n'évoquons pas nous-mêmes sans émotion et sans charme.
Bléilaille do Constantin frappi^e à Arles.
Introduction historique
Arles moderne, centre agricole; Arles antique, ville maritime.— Les populations préhistoriques et leurs monuments : les Ligures. — Phéniciens et Grecs. — Les Romains dans le pays : Arles devient colonie romaine; étendue de son territoire. — Le Christianisme à Arles. — La cité Gonstantinienne ; Maximien, empereur d'Arles. — Richesse et prospérité d*Arles au v* siècle.
Il est peu de villes au monde qui, depuis Tantiquité, aient subi autant qu'Arles des changements profonds. Ce n'est pas son vêtement seulement qu'elle a changé, ses édifices, ses temples, ses maisons; les siècles ont transformé jusqu'au sol lui-même, et on ne saurait se rendre compte et de Taspect et de l'importance de la cité gallo-romaine, sans s'être représenté préalablement par la pensée le paysage d'autrefois.
Le territoire artésien compte aujourd'hui au nombre des plus fertiles. Les marécages ont été amendés, grâce à un intelligent système de drainage : des roubines ou canaux, placés à différentes hauteurs, recueillent le sur-
plus des eaux pour Tarrosage artificiel. Grâce à ce procédé et à la nature du sol, la végétation est d'une vigueur extrême : on fait à Arles plus de coupes de foin que dans n'importe quel autre pays ; la vigne y est cultivée avec succès, et des irrigations périodiques la préservent des maladies.
La plaine d'Arles est traversée par le Rhône, sujet à des crues soudaines et terribles. Mais c'est en vain qu'il gonfle ses flots et par moments fait entendre de sinistres grondements : de hautes chaussées, soigneusement entretenues, emprisonnent le fleuve depuis Tarascon jusqu'à la mer, et mettent les riverains à l'abri des inondations. Mais si l'homme a ainsi vaincu la nature, celleci reprend ses droits d'autre part : impuissant contre ses digues, le Rhône bouleverse son lit et déplace sans cesse ses sables et ses graviers. Il creuse un abîme là où se trouvait une île ; il enlize les bateliers dans le chenal même qu'ils avaient suivi la veille ; il accumule à son embouchure une infranchissable barrière de limon, ce qui le rend parfois d'accès fort difficile. Mais du moins il ne sort pas de son lit, et les riverains se livrent avec sécurité et profit à l'exploitation agricole.
Pour la même raison, la Camargue s'est couverte sur ses bords d'une ceinture de riche végétation, et les espaces sablonneux ont été transformés en champs de vignes. Il n'est pas jusqu'au désert de la Crau qui, grâce aux canaux qui le traversent, ne se soit fertilisé sur plusieurs points, et ce n'est pas sans admiration que l'on aperçoit ici et là, sur le bord d'un canal, de vertes
oasis, de vastes vergers d'amandiers auxquels, dans la saison, le mistral enlève des flocons de blancs pétales, sans toutefois compromettre l'abondance d'une fructueuse moisson.
Avec de telles ressources, on comprend que les habitants du territoire d'Arles aient dirigé leur activité du côté de la culture, qui les indemnise largement, de leur peine.
A l'époque gallo-romaine, les Artésiens étaient surtout marins et constructeurs de navires. Quelle en était la raison ?
On ne saurait s'attendre à trouver ici un exposé complet des discussions des savants sur les différentes configurations du territoire d'Arles.
Le passage d'Ammien Marcelin (1) et celui de l'itinéraire d'Antonin ont notamment donné lieu à de nombreux commentaires. Il est essentiel cependant de faire remarquer que, dans la période antique, la situation géographique d'Arles a été tout autre que de nos jours. La ville était bien moins éloignée de la Méditerranée ; elle était située sur une mer qui portait son nom.
C'est un fait bien établi, que la grande bouche du Rhône, ou Grau des Marseillais, s'est, depuis l'époque romaine, considérablement avancée dans la mer. « Des tours de signaux, écrit M. Elisée Reclus (2), construites jadis à l'issue même du fleuve pour surveiller le pas-
{\) Ammïén Marcelin, Re$ gestœj XV, II.
(2) Elisée Reclus, Géographie de la France, p. 47.
sage des navires, sont espacées de dislance en dislance et mesurent ainsi les progrès du fleuve. La dernière de ces tours de guet est celle de Saint-Louis, bâtie en 1237, sur le rivage même de la mer, dont elle est actuellement éloignée de huit kilomètres. » On voit d'après cela qu'à l'époque romaine, la Méditerranée devait être bien moins éloignée d'Arles que de nos jours. ^
Quant à la mer d'Arles, qui occupait la plaine aujourd'hui livrée à la culture, elle était formée par les débordements fréquents du Rhône, qui, n^étant pas contenu par des digues, sortait fréquemment de son lit.
Il n'était d'ailleurs pas le seul à apporter son tribut à cette mer minuscule.
LaDurance, dont l'embouchure se trouve aujourd'hui un peu au-dessous d'Avignon, avait encore, au moyen âge, une seconde branche assez importante, la Duransole, qui, en s'inclinant du côté du sud et contournant le promontoire ouest des Alpines, venait se jeter près à'Ernaginum, aujourd'hui Saint-Gabriel, dans la mer d'Arles. Du côté de l'est, les eaux de la montagne des Baux et celles de la plaine imperméable de la Grau n'avaient pas d'autre issue ; au sud, la plage était basse et sablonneuse, et les étangs, en communication les uns avec les autres, la réunissaient à la Méditerranée.
La mer d'Arles n'était pas profonde, il est vrai, mais on avait pour la traverser des bateaux d'un très faible tirant d'eau ; plus tard on utilisa pour le passage des grands vaisseaux le célèbre chenal des Fosses Ma-
Tiennes. D'ailleurs, la navigation du Rhône était autrement sûre qu^aujourd'hui. Au lieu de s'irriter contre l'obstacle de ses digues, le fleuve, quand la fonte des neiges ou les pluies augmentaient son volume , se répandait librement dans la mer d'Arles, dont le niveau s'élevait graduellement. Le courant, pour rapide qu'il fût, n'était pas irrésistible ; pas de déplacements de bancs de sable et de graviers. Arles, à la fois port de mer et port fluvial, occupait une position unique, et la . construction des navires, qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans ses chantiers de la Roquette, était déjà, au temps de César, une des branches importantes de son industrie.
On voit donc que nous avions raison de dire que les conditions géographiques d'Arles moderne et d'Arles antique ne se ressemblent pas : bien moins de terres à cultiver dans son voisinage immédiat, mais la mer, si favorable aux transports de toute nature, au commerce et à la navigation. De la mer d'Arles émergeaient au nord les ilôts de Mouleyrès, de Montmajour, de Castelet et de Cordes ; et, au loin dans le sud, se dressait celui où est actuellement bâti le pittoresque village de Fos, en sorte que la ville d'Arles réalisait merveilleusement les conditions que recherchaient les anciens : elle était en communication avec les pays lointains par la grande mer, et protégée par ses lagunes contre les attaques des pirates ou des ennemis.
Après ce rapide coup d*œil donné à la situation géographique d'Arles dans l'antiquité, nous sommes naturellement amenés à considérer les couches successives de populations dont la présence dans le pays nous est signalée soit par les monuments qu'ils ont laissés, soit parles textes des historiens. Ce sont d'abord les populations dolméniques, qui ont construit les Allées Couvertes de Cordes et de Montmajour, puis les Phéniciens et les Grecs, enfin les Romains, dont les souvenirs architecturaux, épigraphiques et archéologiques, font Tobjet spécial de ce livre.
Lorsque Ton sort d'Arles du côté du nord-est, dans la direction des Alpines, sur la route de Fonvielle, bordée à gauche et à droite par de belles prairies et de vastes champs de vignes, on trouve de grandes pierres dressées, encadrées de plantes aromatiques et d'arbustes.
Sont-elles là depuis de longs siècles, ou bien ont-elles été ainsi placées par des carriers ou des bergers? Il est diflicile de le préciser. Mais on ne saurait avoir de doute sur l'origine et la destination des grottes artificielles que l'on trouve à quelques centaines de mètres plus loin, sur les collines de Castelet et de Cordes (1).
Toutes, aussi bien la grotte des Fées que celles de Bounias ou de la Source, offrent ce caractère commun
(1) Cazalis de Fondouce, Les Allées couvertes de Provence.
d'être taillées dans le calcaire de la montagne, et couvertes par un plafond de dalles plates.
Ces cavernes sont divisées, dans leur longueur, en trois sections de dimensions variables ; leur forme allongée les fait ressembler à une épée. On y pénètre par une rampe aux marches irrégulières, et on entre dans un vestibule qui s'élargit latéralement de manière à figurer assez exactement la garde de Tépée; Tallée, à partir de là, ne mesure pas moins de 24™ dans la grotte des Fées, qui est la plus grande, il est vrai. Ses parois rectilignes vont en se rapprochant légèrement, de sorte que, large à Tentrée de S'^SO, elle n'a plus que â'^SB à son extrémité.
La grotte Bounias qui a, elle aussi, sa rampe, son vestibule, son corridor et son allée, ne mesure que 19"" ; celle de la Source n'a que 16'"60 ; quant à la grotle Arnaud, elle est encore plus petite et atteint à peine H mètres.
Le mobilier funéraire que l'on a trouvé dans les Allées Couvertes montre que la civilisation, à l'époque de leur construction, se confondait avec celle des peuples des dolmens : même emploi de la poterie, même usage d'armes en pierre polie, même goût pour la parure ; les débris de vases des grottes de Cordes et de Castelet ont déjà un véritable cachet artistique ; ces tribus, armées de flèches en silex, se défendaient contre leurs ennemis et se paraient de colliers d'or et de perles de provenance étrangère. Peut-être élevaient-elles dans les lagunes de la mer d'Arles leurs maisons sur pilotis ;
peut-être faut-il leur attribuer encore quelques-uns des relranchemenls en pierres de grandes dimensions, formant des murailles de 2 ou 3"* d'épaisseur et couronnant la crête de plusieurs montagnes de Provence? Les débris, ramenés au jour par des fouilles pratiquées à rintérieur de ces enceintes, n'offrent rien qui contredise cette opinion.
Ce serait alors le cas de se demander — et ce problème mérite d'attirer Tattention des archéologues — si les tribus dolméniques du sud-est et les Ligures ne seraient pas un seul et même peuple. On sait que les Ligures formaient une des plus anciennes couches des populatiens de Provence. Leurs mœurs étaient rudes et sauvages. Les poètes les appellent atroces et asperi.
Strabon, tout en leur reconnaissant des qualités de sobriété, d'économie, de dureté au travail, les accuse de fourberie et de paressé. Un fait incontestable, c'est que les Ligures (1) constituent avec les Celtes (2) une des couches primitives de population du territoire d'Arles.
Ligures et Celtes entrèrent d'abord en lutte les uns avec les autres : puis une fusion s'opéra entre eux, qui donna naissance aux Celto-Ligures ou Gallo- Salhwn{3),
(1) KiEPERT, Alte Géographie j § 440, note 1.
(2) L'origine celtique du nom d'Arles, Arelate, n'est pas douteuse. Voir Zeus, Grammatica celHcaf p. 866, 2® édition ; Gluck ,
Keltische NameUf p. H 6.
(3) Strabon, IV, 1, 6.
Les Phéniciens d'abord et les Grecs ensuite, exercèrent une grande inQuence sur ces tribus de civilisation inférieure.
Ces intrépides commerçants, dès une antiquité très reculée, établirent leurs comptoirs et leurs factoreries sur les bords de la Méditerranée, et peut-être même à une certaine distance dans Tintérieur des terres.
On sait quelle était l'activité des Phéniciens, et comment ils s'avançaient progressivement jusque dans les contrées les plus lointaines, sources mystérieuses de leurs richesses. Il fut un temps où la Méditerranée était véritablement un lac phénicien ; plusieurs noms géographiques des côtes de Provence et du Languedoc en témoignent ; la voie herculéenne, consacrée à leur grande divinité nationale, reliait Tun à l'autre différents de leurs comptoirs. Cette voie passait nécessairement sur le territoire d'Arles, après avoir traversé la Cran ; les Ligures s'opposèrent, de tous leurs efforts, à son établissement. C'est du moins la conclusion qu'il est peutêtre permis de tirer du récit imagé d'Eschyle, conservé par Strabon (1), la lutte d'Hercule contre les Géants, dans les vastes plaines de la Crau. Le fils de Jupiter, de
(1) Strabon, IV, 1, 7; Mêla, II, 78; Solin, I, 2, 4, p. 34.
retour du jardin des Hespérides, fut attaqué par les Ligures ; il allait succomber, lorsque son père fit tomber sur ces brigands une quantité de pierres si considérable que toute la plaine en fut couverte.
La présence des Phéniciens aux environs d'Arles, dans le bas-Rhône, nous est encore signalée par la désignation d'ora libyca que portaient, au temps de Pline (1), les deux petites branches occidentales du fleuve ; Tune d'elles baignait précisément VHeraclea du Rhône, le port fluvial de Melkarth, sur l'emplacement duquel se trouve la ville actuelle de Saint-Gilles. Il se peut même que "Marseille ait été primitivement un comptoir phénicien.
Son nom de Massilia, dont Tétymologie est très discutée, n^est certainement pas d'origine grecque ; le nom d^Arles, Arelate, est considéré par plusieurs savants comme pouvant être d'origine sémitique.
Mais ce n'est pas la Phénicie dont Marseille évoque en nous le souvenir. Son nom se rattache à l'heUénisation de la contrée, symbolisée par la gracieuse légende de la jeune Protis présentant la coupe des fiançailles au grec Euxène, tout récemment débarqué daiis le pays. Cependant si l'accueil fait aux étrangers venus de l'Orient par les populations celto-ligures fut d'abord hospitalier, les Marseillais ne tardèrent pas à exciter la jalousie de leurs voisins, et durent soutenir contre eux des luttes sanglantes. Malgré tout, grâce à sa vitalité puissante,
(1) Pline, Mt. hist,, III, 34.
grâce à un apport de forces nouvelles qu'elle reçut de rOrient, son développement n'en fut pas moins rapide. Sa puissance fut telle qu'elle osa entrer en lutte avec la flotte carthaginoise, et Rome, à qui elle avait rendu à différentes reprises de signalés services, ne dédaigna pas de la traiter en alliée.
Non seulement elle établit ses comptoirs sur tout le littoral, depuis Nice jusqu'à Ampurias d'Espagne; sa civilisation et son influence rayonnèrent assez loin dans l'intérieur des terres, certainement jusqu'à Avignon, et par conséquent jusqu'à Arles. Les peuples barbares lui empruntèrent les caractères de son alphabet, et on comprend que l'auteur anonyme de la table de Peutinger, qui avait reproduit la carte du portique de Nola, ait pu donner le nom de Grœcia à la portion de la Gaule, y compris Arles, qui avoisinait Marseille.
Le poète -géographe Festus Avienus (1) rapporte qu'Arles s'appelait autrefois Theline, ce qui apporterait une preuve irrécusable de l'influence que la Grèce exerça sur les débuts de cette ville ; mais on a émis des doutes (2) sur l'authenticité de ces vers, de même que Ton s'est refusé à voir la marque artésienne sur les médailles marseillaises portant le monogramme M.. Il n'en est pas moins vrai que le territoire d'Arles n'a pu, avant sa prise de possession par les Romains, échapper à l'influence hellénique de Marseille ; on constatera, à
(i) Avienus, Ora marilima, p. 679.
(2) MuLLENHOF, Deiitscfie alterlhumskunde, I, p. 199.
certains signes, dans Tart arlésien de l'époque galloromaine, la marque non équivoque d'une élégance qui lient à la Grèce.
Cependant, soumis ou non à Marseille, le territoire d'Arles n'attendit pas, pour voir les armées romaines, que César, dans son génie, eût eu l'idée de faire d'elle une colonie, c'est à dire de l'organiser à l'image de Rome.
Marseille était avant tout, on le sait, une ville de commerce, et, par suite, peu soucieuse d'entretenir un armement coûteux et gênant. Aussi, lorsque ses comptoirs de Nice et d'Antibes furent, en l'an 154 avant Jésus-Christ, attaqués par les peuplades des Deceates et des Oxybii, elle n'hésita pas un instant à appeler à son secours Rome, sa puissante amie.
Le consul Opimius vint à bout des rebelles ; mais, quelques années après, les instincts de rapine des Ligures l'emportèrent sur la crainte, et ils recommencèrent à inquiéter les Marseillais, et cette fois dans le voisinage immédiat de la métropole. Une nouvelle armée romaine intervint avec succès, et, les hostilités terminées, Sextius Calvinus, un des consuls de l'an 124, après avoir achevé la soumission des Sahivii, fonda le château fort A-'Aquâs Sextiœ (Aix en Provence); et le consul Domitius, le vainqueur des Allobroges, créa, à
partir d'Arles, dans la direction de TEspagne, la voie qui, de son nom, s'appela Domiiienne.
L'établissement du château fort de Toulouse et la colonie de Narbonne marquaient en quelque sorte la prise de possession du pays.
Ne le regrettons pas, d'ailleurs !
Que fût-il advenu de la vallée du Rhône, si les Romains n'en eussent pas garanti la sécurité ? Marseille eût -elle été de force à refouler les Cimbres et les Teutons ?
C'est en l'an 102 avant Jésus-Christ, on s'en souvient, qu'eut lieu, dans les plaines de Fourrières, la déroute de ces hordes germaines. Marius avait établi son camp dans les environs d'Arles, à Tendroit où s'élève actuellement le village de Saint- Gabriel. Pour assurer ses approvisionnements et endurcir son armée à la fatigue, il lui fit creuser un chenal à travers la mer d'Arles; c'étaient les Fosses Mariennes, qui rejoignaient l'étang de Galejon, en passant au-dessous des hauteurs de Mouleyrès. Il en fît don ensuite aux Marseillais.
Le nom d'Arles apparaît de nouveau dans l'histoire, au cours de la lutte de Pompée contre César, alors que ce dernier mit le siège devant Marseille, pour la punir d'avoir pris parti pour son rival. César nous apprend lui-même qu'il fît construire à Arles douze vaisseaux de guerre {Naves longœ) (1), qui furent prêts et armés en trente jours.
(0 CÉSAR, Bell, civil, I, 36, cf. II, 5.
Les soldats de César étaient assez occupés devant Marseille, et il n'est pas vraisemblable que leur chef les eut envoyés à Arles pour construire les vaisseaux. C'est donc qu'Arles était déjà, à cette époque, un centre de population important, et que Ton y pratiquait Fart difficile des constructions navales. Toujours est-il que le dictateur, peu de temps après, jugea la position si avantageuse qu'il la choisit entre toutes pour y établir une colonie.
On connaît les vues de César sur la Narbonnaise. La République n'avait vu dans ce pays qu'un vaste champ d'exploitation pour ses négociants, et elle n'avait pas eu d'autre souci que d^assurer la liberté des communications entre Tltalie et la province d'Espagne. César, qui avait eu à se plaindre de Marseille, songea à substituer l'influence de Rome à celle de la Grèce, et il prit des mesures pour assurer l'assimilation du pays.
Dans cette réorganisation de la Narbonnaise, Arles joua un rôle important : elle fut une des cinq colonies militaires. De même que Narbonne assurait les communications avec TEspagne, que Béziers protégeait l'espace intermédiaire, qu'Orange surveillait la cité fédérée des Voconces, et que Fréjus, grand port militaire de la Méditerranée, mettait la Voie Aurélienne à l'abri d'un coup de main, Arles commandait le Rhône, la grande voie de communication entre l'Italie et les Gaules.
La fondation d'Arles, comme colonie romaine, eut lieu dans les années qui suivirent la guerre d^Alexandrie, et le soin, en même temps que l'honneur d'organiser le
nouvel établissement, fut confié, dit Suétone (1), à Tiberius Claudius Néron, père du futur empereur Tibère. En qualité de questeur du général en chef, et comme préposé au commandement de la flotte, il avait grandement contribué à la victoire. Les colons étaient des vétérans de la YP légion; leur nom fut, dès ce moment, donné à la ville : Colonia Julia Paterna Arelatensis Sextanorum (2) ; elle appartenait à la tribu Teretina (3).
Arles, devenue colonie, 4c'est à dire complètement organisée à la romaine, avec ses duumvm, ses édiles, ses questeurs, son ordo de décurions, ses corporations et collèges, ne perdit pas de la prospérité qu'elle avait sous Tadministration marseillaise. En effet, tandis qu'Auguste fut obligé d'apporter à son avènement des accroissements de population à Béziers, à Orange et à Fréjus, qui depuis lors ajoutèrent à leur surnom de Julia^ celui A'Augiista, Arles était assez peuplée et assez florissante pour que l'empereur n'ait pas jugé utile de lui envoyer de nouveaux vétérans ; telle est la raison pour laquelle elle s'appelait Julia Paternay et non Julia Augusta comme les trois autres.
Quelle était l'étendue du territoire d'Arles ? Il a varié suivant les temps, mais il a toujours été relativement très considérable.
Sa détermination a été faite à l'aide des inscriptions
(1) Suétone, Tih. IV.
(2) Mêla, II, 78; Pline, I^at. Hist., III, 36 ; Corpus Inscript. lat.y t. XII, i006.
(3) Corpus Inscript, lat,, t. III, 4464 ; t. XII, 349.
qui mentionnent la tribu à laquelle appartenait tout homme ayant les droits de citoyen romain. Les habitants d'Arles étaient, nous Tavons vu, inscrits dans la tribu Teretina, Or, c'est la tribu Voltinia que Ton rencontre à Tarascon; on en conclut avec certitude que cette ville était en dehors du territoire arlésien. Au contraire, en se servant du même procédé, on est amené à lui rattacher le faubourg actuel de Trinquetaille et le village de Fourques, bien que tous deux soient de l'autre côté du Rhône. C'est du côté de Test que le territoire se prolongeait.
M. C. Jullian (1) a démontré qu'il allait au delà de Toulon, jusqu'au golfe d'Hyères et au Verdon.
Il est vrai que lorsque l'empereur Auguste transforma le château fort A'Aquœ Sextiœ en colonie, il lui assigna une portion de territoire qui diminua d'autant celui d'Arles; les limites de cette enclave sont en grande partie déterminées par des bornes de formes spéciales, dont plusieurs ont été retrouvées en place, aux environs immédiats d'Aix, ce qui laisse encore, pour le domaine d'Arles, une assez vaste étendue.
C'est sur la partie méridionale de ce territoire, à l'ouest, que la tradition place l'arrivée des premiers chrétiens en Gaule.
(1) C. Jullian, Journal des SavantSj février, juin et août 1889.
C'était un jour de grande fête à Arles ; le peuple se pressait en foule au théâtre, pour applaudir aux aanses impudiques par lesquelles il avait coutume de fêter Vénus, sa patronne.
A la vue des Saints, la déesse s*agite sur son piédestal et se précipite ; les statues des faux dieux qui ornaient l'enceinte tombent réduites en mille débris ; le peuple, frappé d'épouvante par ce prodige, reconnaît son erreur et se convertit. C'est ainsi que les Artésiens auraient, par la seule présence dos Disciples de Jésus, embrassé d'un seul coup la foi chrétienne.
Ce poétique récit est le produit de l'imagination naïve et créatrice des siècles de foi. D'après plusieurs savants, la christianisation de la Gaule s'est opérée tardivement et lentement; d'aucuns même ont prétendu qu'elle était postérieure au troisième siècle. Il est cependant certain qu'il y avait une église chrétienne, d'origine orientale, à Lyon, à la fin du deuxième siècle.
Si Ton rapproche de ce fait la découverte d'un tombeau chrétien, à peu près de la même date, sur le territoire d'Arles, à la Gayolle, on arrive à conclure nécessairement à l'existence d'une petite église chrétienne à Arles, l'année même où la lettre conservée par Eusèbe signale celle de Lyon. Aussi, sans admettre, avec la légende, la conversion en masse des Artésiens à la voix
des Saints, est-on autorisé à conclure qu'Arles fut, avec Lyon, et peut-être même avant Lyon, par suite de sa position géographique, un des points de la Gaule où le Christianisme eut sa première floraison.
Y a-t-il impossibilité à admettre, avec la tradition, que les côtes de Provence auraient servi d'asile aux disciples immédiats du Christ, chassés de leur pays? L'objection la plus grave consistait à dire, non sans quelque ironie, que le territoire où Ton affirmait que les Saintes Femmes avaient débarqué n'existait pas à Tépoque gallo-romaine. Or, la lecture d'une inscription (1) jusqu'ici considérée à tort comme fausse, trouvée sur l'emplacement de l'église des Saintes - Maries, confirme heureusement l'opinion des ingénieurs, qui prétendaient qu'à cet endroit le rivage n'a pas subi de modification importante depuis deux mille ans.
Pas davantage on ne saurait arguer de Texistence du bas-relief des Baux, longtemps considéré comme l'image des Trois Maries, alors qu'il représente les Déesses Mères, pour condamner la tradition. On sait qu'il est arrivé souvent, au cours des premiers âges, d'attribuer une signification chrétienne à des emblèmes de la religion primitive du pays.
Il est un fait aujourd'hui établi, que les Vies des Saints, racontées par leurs dévots, ont donné lieu à une série de pieux mensonges, contre lesquels s'élevait déjà, au cinquième siècle, la colère du pape Gélase.
(1) C. JuLLiAN, Journal des Savants^ août 1889, p. 504.
Est-ce à dire pour cela que l'existence même des Saints doive être contestée? Pour toutes ces raisons » nous trouvons qu*il serait injuste de s'élever contre la tradition, qui place avec persistance l'arrivée des disciples du Christ en Provence sur le territoire d'Arles ; et nous admettons, avec beaucoup, la poétique légende qui fait de Lazare un évêque de Marseille , qui représente Marie-Madeleine dans les déserts de la Sainte- Eaume, et sa sœur Marthe à Tarascon.
Ce qui constitue à Arles une place à part entre les autres villes de la vallée du Rhône, c'est qu'elle a eu le rare bonheur de croître et de s'enrichir sans cesse, pendant toute la période gallo-romaine, alors qu'autour d'elle des cités, jadis importantes, étaient en plein déclin. Ce n'est pas qu'elle n'ait eu à souflFrir, elle aussi, des invasions des Barbares. Grégoire de Tours rapporte qu'Exocus, roi des Vandales, étant entré dan^ la Gaule en 270, prit Arles, la livra au pillage et rasa ses murailles; telle est la cause probable pour laquelle, dans les constructions romaines d'époque postérieure, on rencontre, employés comme matériaux, des fragments architecturaux appartenant au i'''" ou au ii° siècle ; les traces de dévastation et d'incendie que l'on remarque sur plusieurs d'entre eux datent peut-être de cette époque.
Mais Arles se releva de ses ruines, grâce à la faveur de Conslanrin le Grand, qui l'habita à diflFérentes reprises (i) et poussa sa bienveillance jusqu'à lui donner son nom (2). Il peut être intéressant de rechercher les causes pour lesquelles Arles fut, au cours du iv*" siècle, une des capitales du monde romain ; son histoire, intimement liée à celle de l'empereur, a besoin, pour être comprise, d'être rattachée au récit des luttes et des compétitions de Maximien, de Constantin et de Maxence.
Maximien était, on le sait, un intrépide soldat que Dioctétien avait associé à l'empire au moment où, eflFrayé des multiples travaux d'une administration très compliquée, il conçut le projet de partager le fardeau, sans porter atteinte à l'indivisibilité du territoire.
Le nouvel Auguste fixa sa résidence à Trêves. Sa tâche n'était rien moins que facile. Les légions faisaient et défaisaient les empereurs ; à tous les degrés la discipline était relâchée ; les paysans, réduits à la misère, avaient quitté les travaux des champs, et, formant des bandes, armés de faux et de socs de charrue, ils répandaient partout la dévastation et la terreur. D'autre part, les Germains se préparaient à envahir la Gaule de deux côtés à la fois. Burgondes, Alains, Ilérules, devaient pénétrer par le Haut-Rhin, tandis que Saxons et Francs,
(1) Victor, epist., 41, 4 ; Cod Just., I, 21, 2 ; Cod. Théid., VIII, 7, 2.
(2) LÉO M. epp. no 656 ; Constit. Honorii dans le Corpus des lois antérieures ("i Juslinicn. Edit. H^nel, Li'pzig, 1857, p. 238.
montés sur leurs vaisseaux, devaient opérer un débarquement dans la Gaule occidentale.
L'activité de Maximien suffit à tout. Grâce à ses dispositions habiles et à son intrépidité, le danger fut conjuré ; Trêves fut puissamment armée. On l'appelait avec raison la Rome des camps. Ses édifices publics étaient, après le prétoire des empereurs, un arsenal, des manufactures d'armes et de vêlements militaires ; ses vastes magasins assuraient l'approvisionnement des légions. Maximien, courageux et entreprenant, était bien l'homme qu'il fallait au poste dangereux où la confiance de Dioclétien l'avait placé.
Il accueillit avec résignation, mais non sans déplaisir, la décision prise par son collègue, de s'adjoindre sous le titre de Césars, deux collaborateurs, et il ne se décida qu'avec un profond regret à suivre, quelques années après, Dioclétien dans sa retraite. Aussi, pendant que son fils Maxence, et Sévère en Italie, Galère en Orient, Constance, puis Constantin en Occident, allaient lutter, qui par violence, qui par adresse, pour étendre leurs possessions aux dépens les uns des autres, lui-même fit tous ses efforts pour reconquérir le pouvoir. Constantin, qui succéda en 306 à son père Constance, devait triompher successivement de tous ses rivaux, grâce à la séduction qu'il exerçait autour de lui, à son ambition sans bornes, à son absence de scrupules, à l'habileté avec laquelle il sut employer h son profit le pouvoir naissant et irrésistible du Christianisme.
Mis en possession de la Gaule par l'héritage paternel,
il conçut, tout d'abord, le dessein de s^emparer de ritalie, et c'est en vue de cette revendication qu'il établit sa capitale à Arles.
Le choix était heureux : d'Arles, il pouvait, en tra-^ versant les Alpes, arriver à Milan en quelques journées de marche, et rassembler dans le port d'Arles une flotte pour opérer un débarquement en Italie. L'éloignement des frontières du Rhin, toujours exposées à une attaque imprévue des ennemis, lui permettait également de donner à la nouvelle capitale un aspect plus élégant, et d'y réunir toutes les séductions du luxe, qui, on le sait, avait pris à cette époque un extrême développement. Or, Constantin, élevé en Orient, connaissait Timpression qu'un souverain arrive à produire sur les masses, eu s*entourant d'un appareil imposant et mystérieux.
Avec ces dispositions, il n'est donc pas étonnant qu'il ait porté toute son attention sur l'embellissement de la ville d'Arles, qu'il ait restauré les monuments incendiés par les soldats d'Exocus, et qu'il en ait construit plusieurs autres.
Ce soin ne l'empêchait pas, d'ailleurs, de tenir fermes les rênes de son gouvernement, de surveiller les menées ténébreuses de Maximien, et de poursuivre son projet de réunir sous le même sceptre d'abord l'Italie, puis tout le reste de l'empire.
Il était devenu le gendre de Maximien, qui, en lui donnant sa fille Fausta et le titre d'Auguste, espérait l'employer à la réalisation de ses vues personnelles, et reconquérir grâce à lui le pouvoir perdu. Mais Maxi-
mien était violent ; Constantin aimait la temporisation : de là des motifs de discussion continuelle entre ces deux ambitieux. Une première séparation eut lieu ; mais, repoussé de tous côtés, Maximien se vit réduit à retourner auprès de sa fille Fausta, qui Taccueillit avec beaucoup d'empressement dans son palais d'Arles. Il y reçut tous les honneurs dus à un souverain : il continua de porter la pourpre, d'avoir des courtisans et des gardes, et Constantin, donnant à son égard l'exemple du respect, exigeait qu^il prît toujours la droite sur lui. Mais ce traitement affectueux, loin de calmer dans le cœur de Maximien la fièvre du commandement qui le consumait, ne fit que Firriter davantage.
Il en voulait à son gendre de ne rien entreprendre pour lui rendre la pourpre impériale, de ne point détrôner Maxence, de ne point faire la guerre à Licinius, qui venait de succéder à Sévère dans le gouvernement de riUyrie; en un mot, de régner lui-môme, en le laissant simple particulier.
C'est alors que, profitant du départ soudain de Constantin pour une expédition en Germanie, il s'empara du palais d'Arles, en distribua les trésors aux soldats, puis, faisant courir le bruit de la mort de son gendre, il annonça son retour effectif au pouvoir.
Règne éphémère ! Constantin n'eut qu'à paraître pour que Maximien, abandonné de tous, cherchât son salut dans la fuite.
En vain essaya-t-il de se défendre dans Marseille, il fut fait prisonnier et ramené à Arles.
Une année s^écoula sans incident nouveau. Mais le vieillard, aigri, n'avait pas renoncé à ses projets. Il chercha à tuer son gendre, et de nouveau le palais impérial d'Arles fut témoin d'une scène sanglante.
Trahi par sa fille, Maximien ne put réaliser son projet d'assassiner Constantin, et lui-même, emprisonné à Marseille, se pendit à une poutre de son cachot.
Ainsi, libre du côté de son beau-père, Constantin résolut d'entrer ouvertement en lutte avec Maxence, et de se rendre enfin maître de l'Italie. C'est ici que se place le merveilleux événement dont Eusèbe nous a laissé le récit.
Une tradition arlésienne rapporte que Constantin se trouvait dans les Aliscamps au moment où le signe de la Croix lui apparut, que l'empereur inscrivit le monogramme du Christ sur son étendard avant de quitter la Gaule.
« L'empereur, dit d'autre part Eusèbe, comprenant qu'il avait besoin du secours des puissances d'en haut pour fortifier ses armes et résister aux conjurations magiques de son ennemi, se demandait à quel dieu il s'adresserait. »
Or, un matin, au plus fort de ces agitations, Constantin manda près de lui ses intimes amis et ses conseillers, et leur raconta que la veille, à la tête de son armée, alors que ses yeux étaient tournés dans la direction du soleil couchant, il avait aperçu un signe mystérieux qui lui promettait la victoire ; la nuit suivante, le même signe lui apparaissait encore dans son sommeil. On sait
ce qui eut lieu ensuite : le monogramme du Christ fut placé sur l'étendard des légions et gravé sur le bouclier des soldats; une grande victoire fut remportée au pont Milvius ; les chrétiens furent favorisés et, en retour, appuyèrent de toute leur influence celui qui allait devenir le seul maître de Tcmpire romain.
Avec le triomphe de Constantin et sa prise de possession de ritalie, Arles allait perdre son titre de capitale ; car le vainqueur, songeant à réaliser la seconde partie de son ambitieux programme et à réunir sous son sceptre tout Tempire de Dioctétien, devait quitter les bords du Rhône, d'abord pour Rome, puis, plus tard, pour Byzance.
Mais ni à Rome, ni à Constantinople, il n'oublia sa chère ville d'Arles. Il la désigna notamment plusieurs fois pour servir de siège à des conciles, ce qui ne dut pas contribuer peu à lui donner son caractère de ville sacerdotale et à y multiplier les souvenirs chrétiens.
On sait tout le parti que Constantin sut tirer de la religion nouvelle au point de vue politique : de même que dans l'ancienne religion païenne l'empereur était le souverain pontife désigné, il se considéra comme le légat de Dieu et comme l'évêque des évêques.
De là son action sur les conciles qu'il convoquait, qu'il prédisait et dont il cassait, au besoin, les arrêts.
Le premier concile d'Arles fut appelé, de par son ordre, à reviser les décisions du concile de Latran, lors des difficultés soulevées par les Donatisles.
Arles avait d'ailleurs, dans sa situation géographique et dans Taclivité de ses habitants, le gage assuré de sa prospérité. En Tan 418, les empereurs Honorius (1) et Théodose transportèrent de Trêves à Arles le siège du préfet du prétoire. Voici les raisons qu'ils donnent à cette importante mesure :
« Si avantageuse, disent-ils, est la situation d'Arles, si grand est le trafic qui s'y fait, que Ton y apporte sans
difficulté les denrées de tous les pays Tout ce que
rOrient, tout ce que l'Arabie aux parfums pénétrants, tout ce que l'Assyrie éprise de luxe, tout ce que l'Afrique au sol si riche, tout ce que l'Espagne la belle et la Gaule féconde peuvent produire de meilleur, tout cela se rencontre à Arles en aussi grande abondance que dans leur pays d'origine. »
D'autre part, le géographe anonyme, auteur du livre : Expositio totius mundi (2), s'exprime en ces termes : « Il y a en Gaule une autre ville, située sur la mer dite d'Arles, qui reçoit les produits de tout l'univers et les lui envoie. »
« Le pape Léon le Grand (3) dit, dans une de ses
(1) Honorius ad Agricolam : De conventibus annuis in urbe Arelatensi habendis, dans H^enel. — Corpus des lois antérieures à Jusiinien, Leipzig, 1857, p. 238.
(2) Expositio totius mundi. Edit. Rièse, p. 122.
(3) Léo Max, epp, 65, c. 3.
lettres, que Ton va à Arles de tous les points, pour s'y fournir de tout. »
Aux témoignages des auteurs, relatifs à Tactivité commerciale d'Arles, s'ajoute celui <les inscriptions, dont il sera parlé au cours d'un prochain chapitre. Nous pouvons en outre signaler, d'après la Notitia dignitatum occidenlalis, quelques-unes des magistratures dont le siège était à Arles, à côté de la préfecture du prétoire. Tel était l'intendant des trésors d'Arles, prœpositm thesororum arelatensium (1) ; tel était le procurateur de la monnaie d'Arles, procurator monetœ arelatensis (2); le procurateur du gynécée d'Arles, procurator gynecœi arelatensis (3), ou encore le préfet de la flotte du Rhône, d'Arles et de Vienne, prœfectiis classis fluminis Rhodani Viennœ sive Arelati (4), etc., etc.
Cette série de magistrats ne nous donne-t-elle pas une haute idée de l'organisation administrative de la cité constantinienne, au cours du v"* siècle de notre ère?
Ce rapide aperçu de l'histoire d'Arles, pendant la période gallo-romaine, va permettre au touriste archéologue, ainsi mis au courant des événements principaux, de nous suivre avec plus d'intérêt, à travers la ville témoin des faits que nous avons rapportés.
(1) Notitia dignitatum OccidentaliSy XI, 43.
(2) Ibid,, XI, 54r.
(3) Ibid., cf. XII, 27 ; XI, 75.
(4) Corpus Inscript, lat.j t. XII, 674.