CHAPITRE QUATRIÈME
Les Autels.
Inscriptions relatives aux cultes. — Découvertes de statues de divinités. — Description des autels.
Nous avons VU, dans les chapitres précédents, combien grande est la richesse du Musée d'Arles en tombeaux païens et chrétiens ; il possède, au contraire, un très petit nombre d'autels aux divinités. Est-ce un simple effet du hasard, qui n'a pas laissé venir jusqu'à nous les témoignages de la piété des Artésiens, ou bien, le zèle des premiers chrétiens s'est-il tout particulièrement acharné sur ces manifestations de l'idolâtrie ? On peut le supposer. Car, si l'on met à part les autels découverts au théâtre, qui sont de caractère plutôt encore décoratif que sacré, ainsi que les bas-reliefs d'Apollon, on ne rencontre plus qu'un autel à la Bonne Déesse, un autre à Jupiter, et deux à Silvain ; nous les décrirons ci-dessous.
En présence de cette pénurie de documents, les archéologues des siècles passés avaient fait appel à leur imagination, et inventé de toutes pièces des noms de temples.
L'un d'eux n'avait-il pas été jusqu'à prétendre que les deux colonnes du théâtre, surmontées d'un reste d'entablement, étaient un ancien autel de Diane, sur
lequel les Arlésiens immolaient 'chaque année à cette divinité sanguinaire deux jeunes gens engraissés à cet effet?
Ne donnait-on pas récemment encore, sans raison aucune, le nom de Panthéon à la construction dont les restes se voient dans les caves du collège ?
Au lieu dé ces appellations fantaisistes, il vaut mieux rechercher, à l'aide de tous les documents que l'on pourra rencontrer, les noms des divinités dont le culte était en honneur à Arles.
De ce nombre était Jupiter, auquel sacrifiait, au nom de la colonie, un pontifex (1). La divinité de l'empereur recevait un culte public des flamens (2) et des sevirs augustaux (3).
Parmi les divinités étrangères, Tépigraphie nous signale seulement, outre la Bonne Déesse dont il sera parlé plus loin, la divinité égyptienne Isis, qui nous est connue par ses prêtres, un Pausarzus (4), et des Pastophori (5).
On peut attribuer encore une valeur documentaire aux statues, plus ou moins mutilées, de divinités découvertes à diverses époques sur différents points de la ville d'Arles, et dont nous allons donner la liste cidessous :
Jupiter, Trinquetaille, 1664.
(i) Corpm Inscript, lat,, tome XII, 692, 696, 701.
(2) Ihid., 692, 696, 697, 701, 712.
(3) Ibid., 694, 699, 700, 705, 709,
(4) Ihid., 734.
(5) Ihid,, 7 14, 10, 11.
Minerve, place de Tancien Forum romain.
La Bonne Déesse (autel), en 1758, place de la Major (1).
Vénus, en 1651, au pied des colonnes du théâtre.
Jantis, au cours du xyii*" siècle, maison Olivier, en face de Téglise Sainte-Croix.
Mithra, en 1598, moulin à eau de la Roquette.
Harpocrate (statuette en bronze), en 1712, près de l'étang de Valcarès, en Camargue.
On voit que dans celle liste les divinités orientales occupent une large place : la Bonne Déesse, Mitlira, Harpocrate. On eût pu de même observer, dans les figurations des tombeaux païens, la fréquence d'emblèmes qui se rattachent aux initiations : têtes dB taureaux et de béliers du taurobole et du criobole, guirlandes de fruits avec la pomme de pin, la grenade, le lierre, symbole de Téternelle fécondité de la nature.
Qu'y a-t-il d'étonnant à cela d'ailleurs, si Ton considère la situation géographique d'Arles, à Tentrée du Rhône, la grande voie de communication de la Gaule, et ses rapports fréquents avec Rome, envahie ellemême, aux premiers siècles de notre ère, par les cultes orientaux ?
Après ce rapide coup d'œil donné aux manifestations du sentiment religieux à Arles, le Christianisme mis à part, nous allons passer on revue les quelques autels que le Musée a conservés.
(i) Co)^us InscrqU. lat.^ t. Xll, 654, 703, 708. '
1. — Autel de la Bonne Déesse, en marbre de Carrare, avec base; le couronnement a été retaillé. Gruter (1), qui Ta vu complet, le décrit ainsi :
« Dans le dessus est une surface unie à pan carré, propre à recevoir un assez grand bassin de métal, qui y était fixé par des crampons dont les trous encore plombés existent. Les deux côtés de cette surface sont relevés par deux enroulements à grandes feuilles d'olivier, qui avaient en très bas relief, à chaque extrémité, une tête humaine, jeune et de face. De ces quatre têtes il n'en reste qu'une ; encore est-elle sujette à être perdue par la séparation du reste, et Ton n'y voit plus que les deux tiers du visage, avec quelques mèches de cheveux. »
Par devant est une couronne de chêne ; la surface qu'elle limite est légèrement convexe et se termine, à droite et à gauche, par deux oreilles ornées de pendants. N'était-ce pas pour signifier que la déesse, dont les initiés seuls connaissaient le nom, et qui ne voulait pas de représentations figurées, n'en avait pas moins les oreilles ouvertes aux prières de ses adorateurs? On sait avec quel soin jaloux le secret était gardé sur les mystères de la Bonne Déesse ; ils avaient lieu la nuit, les femmes seules y prenaient part, et tout homme qui se serait mêlé à elles s'exposait aux plus grands châtiments.
Au temps de Cicéron, Clodius eut besoin de tout son
(1) Gruter, ?rov., ch, LXXXIV, 6,
crédit pour échapper à Taccusation capitale dirigée contre lui, pour s'être indûment mêlé à ces cérémonies sacrées.
L'autel de la Bonne Déesse était dédié par Caiena, affranchie de Prisca^ servante à'Attice, ainsi que le constate l'inscription ci-dessous :
BONAE DEAE
GAIENA PRISCAE LIB ATTICE
MINISTRA.
Sur les faces latérales de l'autel étaient sculptés, d'un côté, un préféricule de forme élégante, de l'autre, une pat ère ornée de feuilles, avec masques à la partie centrale.
Hauteur, O^'ôO ; largeur, 1"^35.
2. — Autel fait d'un seul bloc de marbre de Carrare, avec avancées latérales.
Au centre^ Apollon, assis sur un siège très ouvragé ; la tête du dieu a disparu ; elle était en ronde bosse, et probablement de matière difiFérente, or, argent ou bronze; on aperçoit la cavité où elle était logée. Le bras droit, qui venait en avant, était également rapporté ; le gauche est appuyé sur la lyre.
Sur la face antérieure des avancées latérales, deux lauriers sont figurés en sculpture médaille ; des oiseaux perchés dans les branches en becquètent les baies.
Sur les côtés de ces mêmes avancées, on voit, à gauche, un jeune homme à genoux, coiffé d'une sorte de
bonnet phrygien dont le bord inférieur lui couvre la joue ; il aiguise un couteau sur une pierre, et se dispose probablement à écorcherMarsyas, représenté sur Tautre face de l'avancée, nu, une peau de lion sur le dos, suspendu par les bras à un chêne ; sa double flûte est attachée à une branche à côté de lui.
C'est un des plus beaux spécimens de Tart décoratif gréco-romain.
Hauteur, 0™95 ; largeur, l^SO.