‹ Villiers de l'Isle-AdamChapitre 2 sur 6 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

VICTOR-EMILE MIGHELET

Portrait et autographe de Villiers de l'Isle-Adam

PARIS VP

Librairie Hermétique

4, RuB DK Flhstenherg, 4

yniversitas BIBLIOTHECA

Ottpviens»9

Depuis que Jean-Marie-Mathias-Philippe- Auguste, comte de Villiers de l'Isle-Adam, a quitté cette terre sur laquelle il vécut dans la joie et la douleur du génie, vingt années se sont écoulées. Quel éclat ce laps de temps donna-t-il à sa gloire ? Il semble qu'il n'ait pas entièrement dissous la brume dorée dont elle fut enveloppée avant la tombe. Le domaine de l'apothéose, Villiers le traverse comme un grand fantôme, mais nous ne lui voyons pas la robuste et précise musculature des héros définitifs. Sa gloire altière ne rayonne encore que pour l'élite qui n'en a pas imposé l'évi-

dence aux esprits moindres. Ses aînés dans la mort, Vigny, Baudelaire, Lacuria ont un semblable destin.

Il n'est pas, dans la langue française, de prose plus belle, plus puissamment aimantée du pouvoir mystérieux de résonner jusqu'au fond des âmes. La magique vertu du Verbe y descendit. Villiers a laissé des pages qui deviendront classiques. Un jour, les pédants s'empareront de son œuvre. C'est la seconde mort des écrivains. Sort triste : ut declamatio fias ! Bossuet, Corneille, Molière sont soumis à ce supplice. On les montre aux adolescents comme une matière à philologie, comme si l'on voulait leur dérober à jamais la vie profonde et merveilleuse de ces génies. Rien n'atteste le néant de la gloire autant que la fatalité qui fait d'un grand esprit un sujet de pensums.

Peut-être Villiers paraît-il déconcertant par sa noblesse constante. Il ne déchoit jamais pour se mettre à portée d'un plus grand nombre. Il est or pur. Les monnaies courantes doivent être faites d'alliage. L'or pur s'userait en

passant dans les mains des hommes. Villiers a agi selon le conseil de Théophile Gautier :

Xe mets pas d'escalier à ta pensée ardue.

Mais d'autres ne sont pas venus mettre l'escalier. La cime est restée pure dans sa neige que ne foulent point les pas vulgaires. Une fonction de cet esprit lui donnait prise sur les esprits banals : la terrifiante raillerie. En son vivant, Villiers apparut à maints un créateur d'anecdotes ironiques. Ainsi, l'esprit qui lui est fraternel, Edgar Poë, n'est guère considéré que comme un hallucinant dispensateur de terreur. Mais le sublime poète d'Ulalume et le Voyant certain du Colloque entre Monos et Una demeure l'objet d'un culte bien peu répandu.

Cette juste parole d'Emerson : « Les réputations du dix-neuvième siècle suffiront un jour à attester sa barbarie » fixe l'état d'esprit désordonné d'un temps qui ne voulut accepter la hiérarchie de ses esprits, et les situa selon le plus parfait mépris de la perspective. Il n-^ sut mettre aucun de ses hommes à son plan. Il en eut de très grands. Il les relégua dans des

coins. Il en jucha de très petits sur des socles gigantesques.

Villiers de l'Isle-Adam domina de sa haute stature de chevalier la littérature de son temps. Il n'a pu parvenir à faire la synthèse de sa science et de son art. S'il avait pu conduire à ce sommet son ambitieux génie, il eut été TOrphée de son temps. Il eut réalisé la prophétie de Wronski qui annonce cet apogée d'un art futur, égal à celui d'un merveilleux passé. Cei art suprême enferme dans ses formes d'évocation la science, non cette science éperdue en d'infimes détails et de puériles analyses que vautent les petits esprits et les badauds intellectuels, mais la Haute Science, qui est et sera toujours personnelle (1), ésotérique et intransmissible.

Dans l'anarchie intellectuelle du temps, une élite disséminée et restreinte a seule conservé

[i) Il est accoutumé aujourd'hui de confondre les mots personnel et individuel, qui n'ont rien de commun. Peut-être n'est-il pas superflu de rappeler que personnel signifie incommunicable. Seuls les théologiens lui ont conservé son véritable sens.

le sentiment de la hiérarchie des esprits. Cette élite se renouvelle incessamment. C'est elle qui prépare aux fronts prédestinés la gloire que viendra confirmer la mort, et ses décisions sont plus sûres, — étant immuables à travers le^ temps, — que celles fluctuantes des postérités. Cette élite a toujours placé Villiers au rang qui lui était dû. Elle sut qu'Axel est un drame qui ne pâlit pas auprès d'un drame de Shakespeare. Elle sut que dans VEve future des pages ouvrent des horizons illimités. Elle sut que des contes comme VAnnonciateur et Akédysséril sont des chefs-d'œuvre de langue française. Elle sut que Villiers de TIsle-Adam n'a pas dit tout ce qu'il avait à dire, qu'il n'a pas réalisé tout ce qu'il a médité. Elle pleura, le jour de sa mort, une espérance fauchée ; et, sur la tombe de cet homme de cinquante ans, frappé dans la Heur du génie, elle pensa mettre, comme sur la tombe des jeunes hommes, une colonne brisée.

A ce poète, la vie et la mort furent si dures qu'elles l'emix'M-hri'enl d'achever son (iMivre. Nous ne connaîtrons jamais le ]'if'n.r dr la

Montagne, ni cette œuvre dont il me raconta le plan, et dans laquelle il se proposait de montrer le mage Raymond Lulle éteignant en lui la flamme du désir. Ce m'est un regret cruel de n^avoir pas noté, au sortir de ses causeries étoilées, les belles conceptions qui sortaient de ses lèvres, tout armurées d'une forme éblouissante, comme des Pallas casquées. Au sujet d'un Torquemada en gestation, dont il m'enchanta deux heures durant, je retrouve une lettre qu'il m'écrivait trois ans avant sa mort, et que je crois devoir publier, afm de montrer la modestie charmante de ce haut esprit.

7 septembre 1886.

Mon cher ami,

Z. est un de mes vieux camarades, et, m'ayant, un soir, montré un Torquemada de sa composition dans lequel, — à l'instar de Destoïewsky, — le digne inquisiteur faisait brûler son bon dieu, — je lui dis ces seuls mots : « A ta place, je prendrais le sujet comme ceci ». Et j'ébauchai l'idée qu'il m'a demandé la permission de traiter à la place de sa première conception. Donc,

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l-»ut est pour le mieux, et j'aurais l'air d un monsieur qui reprend ce qu'il a donné si je m'en plaignais. — D-^ plus, je suis charmé qu'il ait écrit cela, car c'était Irop difficile pour moi : je l'aurais à peine esquissé en trois semaines au moins de travail. — Il serait donc inutile même d'en parler à cet excellent Z.

Mfrci. et bien cordialement

Votre ami,

Cette modestie si jolie de Villiers n'était pas feinte. Elle le poussait à n'être jamais satisfait de ce qu'il avait fait. Il sentait aussi que chacune de ses œuvres, pour éblouissante qu'elle nous apparaisse, n'était pas animée de toute la force qu'il lui rêvait.

La 'première fois que je vis Villiers, ce fut chez Catulle Mendès, qui habitait alors rue Mansart. Je crois que la première impression qu'on a d'un homme est la plus juste. Il me parut usé. Il devait mourir, cinq ans plus tard, d'une mort navrante. Il était de taille moyenne, et ses mouvements montraient une élégance native et indifférente. Ce qui captait d'abord l'attention, c'était son front, très beau, très large, découvert à droite par le départ d'une raie partageant les cheveux grisonnants, dont une mèche, toujours descendue, était toujours rejetée en arrière par le geste habituel d'une main très belle. Le visage, très large en haut, devenait très étroit à la base, la courbe de la mâchoire descendait rapidement vers le menton prolongé par la pointe d'une royale quo Villiers tordait machinalement aux moment? de réfl'exion intense, — et c'étaient les moments les plus fréquents de sa vie.

Les yeux, lunaires, distants des sourcils, étaient pâles et fatigués. Et pourtant les regards qu'ils projetaient sur les êtres et les choses avaient une pénétration extraordinaire. De stupides légendes représentent les hommes de très haut esprit comme des rêveurs, incapables de voir autre chose que leurs rêveries.. C'est là un de ces lieux communs contemporains comme le profond railleur en a poursuivi de sa verve. Au vrai, Les esprits tendus sur leur idéal métaphysique ont une puissance toute particulière de capturer, jusqu'au fond le plus intime, les objets qu'ils regardent, quand ils posent sur eux des yeux habitués à voir de haut. Garlyle déclare que l'homme de génie est celui qui voit « le Fait » et qui agit fîdèlemient à cette vision. Disons que l'homme de génie est celui qui voit la Réalité, et nous serons d'accord avec Carlyle en constatant que le grand nombre des faibles ne voit pas la Réalité et ne peut agir fidèlement Si elle.

Nous apparaissons aux autres sous des aspects différents, et chacun se fait de nous une représentation adaptée à son esprit. « L'homme

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qui t'insulte, écrivait dédaigneusement Villiers, n'insulte que l'idée qu'il a de toi, c'est-à-dire lui-même ». Plus l'homme est haut, plus il est difficile à voir. Un personnage comme Villiers déconcerte ceux qui le regardent. On a montré une quantité de Villiers différents. J'en ai connu deux : celui qui traversait la foule des « passants », comme il disait, et celui de l'intimité. Le premier, incertain de ne savoir trop sous quel masque préserver son âme et son génie, accompagnant les passants d'inquiets mouvements de ses prunelles couleur des fleurs de lin, tortillant de sa belle main pâle sa barbiche émaillée d'argent, émettait à regret une parole descendant de la plus altière éloquence jusqu'au bredouillement. Le second était un enchanteur. Quand il se sentait dans l'intelligente amitié, il déchaînait une parole ailée, — car il faut toujours revenir aux justes épithètes homériques, — et tout aimantée de son ardente vie intérieure. Il parlait comme le phénix s'envolait des cendres de son ancien corps. Il contait sa vision dans un langage pareil à son langage écrit, lourd de significations profondes, et

chatoyant d'esprit. Souvent, je le rencontrai dans la rue, silhouette frileuse dont la tête pesante se penchait sur les épaules, et longtemps je marchais à son côté, dans la fête de sa parole à la fois éthérisée comme un phantasme et ferme comme un rocher. Il se sentait à l'aise dans la rue de Paris, ce canal de vitalité, où l'atmosphère est saturée de passion, d'amour, de douleur et de joie. L'occulte bouillonnement de la cité correspondait au volcan de son verbe. Le trottoir du boulevard lui était un tremplin pour bondir aux zones suprêmes de l'esprit. 0 Paris, merveille des villes, quel torrent de génie dévale sur ton pave, mêlé à l'eau immense des larmes de tes enfants en détresse ! Et quelle chaude et magnétique solitude tu sais offrir aux méditatifs dont la marche aiguillonne la pensée ! En ces inoubliable^ heures de promenade côte-à-côte avec Villiers, rien n'existait plus, que la voix du lyrique enchanteur.

Le timbre de la voix révèle entière la sensibilité de l'homme. Le timbre, chez Villiers, usé quand je le connus, avait dû être très beau. [1

devenait, dans les moments de solennelles paroles, d'une sonorité merveilleuse, assez forte pour agir en mode d'incantation, pour prononcer, en déchaînant leurs lointaines vertus, le? man trams notés par les sages de l'Inde. Cette voix puisait son pouvoir au cœur du géni^ dont elle énonçait la pensée. Villiers, dont l'intuition sûre et la science avaient pénétré \3s mystères de la sonorité, semblait mettre en pratique ce passage du Rig-Véda : « Au nombre de quatre sont les sortes de paroles ; les Brahmanes instruits dans les Védas savent cela ; trois d'entre elles sont latentes, la dernière est parlée ». Je dois même dire qu'aucun chanteur ne m'a fait comprendre la délicieuse mélodie de Lohengrin : « Mon cygne aimé... » aussi fortement que Villiers, quand il la chantait sur un grand piano de Pape qu'il avait conservé à travers ses pénibles aventures.

Car il eût pu révéler son génie par la musique aussi pleinement, peut-être, que par le langage. Il était, pour les musiques qu'il aimait, un interprète inspiré, tout exécutant sans mé-

tier qu'il fût. Mais sa jeunesse avait été si enivrée des ardentes inventions de Wagner, alors méconnu, qu'il ne connaissait plus guère que cette musique torrentielle. Il avait longtemps projeté de faire toute une partition sur le livret d'opéra la Esmeralda, que Victor Hugo avait écrit pour Mademoiselle Louise Bertin. Je croi^ que le projet ne fut jamais exécuté. Villiers avais mis en musique plusieurs sonnets de Baudelaire. Je ne les ai pas entendus. Incapable d'écrire cette musique, il l'avait dictée à Mme Augusta Holmes et à M. Alexandre Georges.

Villiers avait la prétention d'être un bon athlète, de manier savamment l'épée et de lan~ cer un swing selon les règles les plus classiques de la boxe anglaise. Il avait, en effet, une très sûre compréhension des méthodes en ces deux arts. Il aurait pu écrire un traité d'escrime tout comme Descartes ou Léonard de Vinci. Mais ces arts demandent un entraînement constant, qu'il était loin de posséder. Rodolphe Darzens et moi, nous lui avons plusieurs fois laissé la joie de nous battre, avec le fleuret ou le poing,.

alors que, en pleine forme à cette époque, nous n'aurions eu qu'à « serrer notre jeu » pour qu'il lui fût à peu près impossible de nous toucher. Il avait certainement le don du tireur à la carabine, qu'il avait développé par un patient travail en sa jeunesse, et bien qu'il n'eût guère l'occasion de pratiquer le tir quand je le connus, je lui vis faire d'excellents cartons. Tel m'apparut Villiers, pour l'enchantement de mon jeune esprit. Tous ceux qu'il honora de sa belle amitié ont gardé de lui un souvenir merveilleux ; tous ceux qui l'ont connu le jugèrent extraordinaire, et même les plus épais bélitres que frôla sa silhouette durent subir son charme au point de le déclarer un hagard et excentrique bouffon, un clown désopilant.

Gomment fut-il considéré par les poètes et les écrivains de sa génération ? Tandis que l'infaillible coup d'œil de Baudelaire avait deviné ce jeune esprit, ceux-ci, sauf quelques exceptions, ne surent point le reconnaître, et le tinrent pour un esprit excentrique et bizarre. Quand, du vivant de Villiers, je leur parlais avec admiration de leur grand contemporain

méconnu, ils me regardaient avec étonnement, et ne s'attardaient pas à discuter ce qu'ils estimaient l'enthousiasme erroné d'un jeune homme. Il en est toujours ainsi. L'homme d'originale supériorité ne peut être compris de ceux de son âge, qui sont nécessairement incapables de le distinguer des détraqués d'apparence brillante. Les hommes qui ont vingt ans à l'heure où sa parole est dans sa maturité puissante, commencent à l'entendre. Il est en dehors de la mode, en dehors du goût particulier de l'époque, et c'est précisément parce qu'il se fie à de l'éternel qu'il a besoin de conclure un pacte tacite avec le temps. Les Parnassiens, qui s'appliquaient à un art strict, métallique et déterminé, ne pouvaient guère se plaire aux sonores et mystérieuses évocations de Villiers. Toujours des groupements ou des écoles littéraires ceux qui doivent surgir avec une stature plus haute sont ceux qui avaient avec ces groupements quelques attaches légères et molles, mais qui n'en faisaient pas partie intégrante. Les lions vont seuls. Ainsi Villiers, Mallarmé, étaient à côté des Parnassiens, et

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très différents d'eux, comme Verlaine en sa deuxième manière. Ils s'en rapprochaient par le goût des belks formes.

Il n'est pas d'esprit méconnu. Je veux dire qu'il est toujours reconnu par ceux qui se sentent avec lui en affinité. Peu import-e leur nombre. Ponderantur, non numerantur. Quand Mahomet, à quarante et un ans, se découvrit une mission, tout son entourage se mit à rire. Mais il n'était point méconnu, puisque sa femme Kadidja et son neveu Ali le comprirent. Villiers était enveloppé d'un groupe d'admirateurs, peu nombreux, mais sûrs et fervents. Ceux qui l'approchaient ont tous reçu quelque joyau princier de sa couronne spirituelle. Aux uns il facilitait l'accès de leur propre voie intellectuelle ; aux autres, il distribuait les inépuisables richesses de ses idées. D'une conversation de Villiers pouvaient profiter tous les hommes de réalisation, quelle que fût leur spécialité : écrivains, artistes, théologions, ingénieurs, inventeurs, savants, hommes d'affaires, financiers, bateleurs, etc. Car il montait et descendait toute l'échelle de l'esprit, du prophétisme

à la bouffonnerie, et sans cesser d'être luimême. Quelqu'un de ses amis de lettres lui lisait-il ou lui racontait-il quelque ouvrage en gestation, quelque projet encore informe, si ia conception ne l'en avait pas satisfait, Villiers réfléchissait un instant, tordait sa barbiche et disait : « Heu ! Heu ! à ta place, je m'y prendrais ainsi... » Et, immédiatement, il reconstruisait entièrement l'œuvre écoutée ; il lui donnait soudain une ampleur, une logique, un«^. vie dont l'auteur restait stupéfait. Tant mieux pour celui-ci s'il avait une bonne mémoire...

Saint-Brieuc est une ville rude, discrète et mélancolique. Sur un sol montueux, d'anguleuses et massives maisons de schiste sombre dominent la très creuse baie triangulaire d'Yffiniac. Il semble que la ville ait attendu dans sa solitude que la mer vint à elle, après avoir rongé la terre. Rue Saint-Benoît, une hôtellerie moderne occupe aujourd'hui une vaste maison, autrefois construite, comme dépendance do leur couvent, par les Dames Bénédictines du Calvaire. C'est là, dans une chambre éclairée par deux larges fenêtres, dont l'une est flanquée d'un banc de pierre, que naquit, le 7 novembre 1838, sur les neuf heures du matin, Jean-Marie-Mathias-Philippe-Auguste de Villiers de l'Isle-Àdam, haut seigneur spirituel sorti d'une illustre lignée. Les Villiers de l'Isle- Adam, originaires de l'Ile de France, avaient donné, au long des siècles, des Croisés héroïques ou de vigoureux gens de guerre. En 1670, un Villiers de l'Isle-Adam, par son mariage

avec une demoiselle de Gourson, fonda la branche bretonne de cette famille. Son petitfils, capitaine marin d'humeur aventureuse, émigra pendant la Révolution et revint en France vers 1820. Il eut trois enfants, une fille, Gabrielle, morte, il y a environ vingt-cinq ans, dame du Sacré-Cœur de Jésus, en Avignon, et deux fils, dont l'aîné fut le père du poète et le cadet se fit prêtre.

Un jour de l'été de 1894, j'arrivai, au hasard de la promenade, sur la place d'un joli bourg des Gôtes-du-Nord, Ploumilliau. En visitant l'église, mon attention fut attirée par une vaste plaque de marbre blanc, taillée en segment de cercle, et récemment encastrée dans le mur. J'y lus, en lettres d'or neuf, l'épitaphe que voici :

GIT-GIT VÉNÉRABLE ET DISCRET MeSSIRE YvES-MaRIE-ViCTOR,

Comte Villiers de l Isle-Adam, docteur en théologie, chanoine honoraire,

recteur DE CETTE PAROISSE PENDANT 25 ANS, DÉCÉDÉ LE 11 MAI 1889, A L'AGE DE 80 ANS.

Souvenir respectueux de ses Paroissiens.

Benedictio perituri super me veniebat, et cor viduae consolatus sum.

JOD, cap. XXIX — V — 18.

En haut de la plaque étaient gravées des armes que je reconnus : d'or, au chef d'azur chargé d'un dextrochère d'hermine vêtu d'un fanon du même. Certes, si le langage héraldique laissa souvent, aux esprits ouverts, entrevoir le profond mystère de son ésotérisme, si le pantacle d'un blason écrit le pacte conclu par une lignée avec l'occulte entité de son destin, le rapport s'impose entre les antiques armoiries de cette famille et le génie du poète qui fut sa suprême floraison.

Ainsi, celui qui reposait dans cette calme église bretonne, c'était l'oncle du poète, qui avait précédé de trois mois son neveu dans la mort. Je revins sur la place où chaque maison avait un débit de boissons. L'n couchant d'or et de sang se mirait sur la mer, sur les eaux apaisées de la toute proche baie de Plestin. A l'église s'accotait le presbytère, décoré de glycines. C'était là, qu'en 1877, dans une trêve de sa vie tourmentée, Villiers était venu demander quelques instants do repos à son oncle, et qu'il écrivit ce conte célèbre. Vfjifrrsignr: o[ jo. me rappelai ce labhMii d<'

ce que je voyais alors, tracé en belles phrases majestueuses dont les dernières chantaient en ma mémoire sans pâtir du voisinage des plus mystérieuses harmonies du vers :

« L'aspect champêtre de cette maison, les croisées et leurs jalousies vertes, les trois mar ches de grès, les lierres, les clématites et les ro&es-thé qui s'enchevêtraient sur les murs jusqu'au toit, d'où s'échappait d'un tuyau à girouette un petit nuage de fumée, m'inspirèrent des idées de recueillement, de santé et de paix profonde. Les arbres d'un verger voisin montraient, à travers un treillis d'enclos, leurs feuilles rouillées par l'énervante saison. Les deux fenêtres de l'unique étage brillaient des feux de l'Occident ; une niche, ou se trouvait l'image d'un Bienheureux, était creusée entre elles. Je mis pied à terre silencieusement ; j'attachai le cheval au volet et je levai le marteau de la porte en jetant un coup d'œil de voyageur à l'horizon derrière moi. Mais l'horizon brillait tellement sur les forêts de chênes lointains et de pins sauvages où les derniers oiseaux s'envolaient dans le soir, les eaux d'un

étang couvert de roseaux, dans Téloignement, réfléchissaient si solennellement le ciel ; la nature était si belle, au milieu de ces airs calmés, dans cette campagne déserte, à ce moment oij tombe le silence, que je restai — sans quitter le marteau suspendu — je restai muet.

» O toi, pensai-je, qui n'as point Fasile de tes rêves, et pour qui la terre de Chanaan, avec ses palmiers et ses eaux vives, n'apparaît pas, au milieu des aurores, après avoir tant marché sous de dures étoiles, voyageur si joyeux au départ et maintenant assombri, — cœur fait pour d'autres exils que ceux dont tu partages l'am'ertume avec des frères mauvais, — regarde ! Ici l'on peut s'asseoir sur la pierre d? la mélancolie ! Ici les rêves morts ressuscitent, devançant les moments de la tombe ! Si tu veux avoir le véritable désir de mourir, approche : ici la vue du ciel exalte jusqu'à Toubli. »

Le marquis de Villiers de l'Isle-Adam, père du poète, semble avoir été un chimérique songeur occupé de chercher des trésors. Sans doute, d'avoir entendu s'émettre cette propen-

sion, l'auteur d'Axel conçut le déroulement de cette œuvre autour d'un trésor oublié sous le sol de la Forêt Noire, trésor qui, d'ailleurs, fut trouvé quelques années après la mort de Villiers. Le père et la mère du poète eurent foi en le génie naissant qu'il promit dès il'adolescence. Ils réalisèrent leur petit avoir, quittèrent Saint-Brieuc et vinrent à Paris afin que le jeune homme y pût épanouir une destinée qu'ils pressentaient exceptionnelle, et qui en effet le fut dans l'angoisse de la vie comme dans la sublimité de l'esprit.

Il est un mode de critique qui scrute en ses aventures les plus tragiques comme les plus futiles la vie des grands écrivains pour en déduire la répercussion sur l'œuvre. Tentative misérable achoppant à l'impossibilité. Car nul ne peut se vanter de connaître l'impression produite par un fait sur une âme autre que la sienne. Chaque homme voit les événements dans une perspective différente. Voici un illustre esprit : Newton. Quel est le fait le plus important de sa vie ? Un jour il a vu tomber ime pomme ; mais, ce jour-là, il avait les

yeux du génie grands ouverts. L'insignifiant incident lui a évoqué une vision dont nous nous entretenons encore. Seul l'inventeur sait quelle fut la source de sa trouvaille ; et presque toujours il l'oublie ; et quelquefois il l'ignore, puisqu'un esprit ardent est emporté dans le tourbillon des associations d'idées, fugaces, difficiles à reconstituer. Mais nul n'évaluera jamais l'écho qu'un fait a éveillé dans le mystère d'une âme qui n'est pas la sienne. La vie extérieure, apparente du poète, est très souvent parallèle à sa vie intérieure, seule réelle. Elle ne la rencontre pas. L'homme supérieur, aux heures oii les autres le croient dans la pire détresse, peut appartenir entier .i une exaltation délicieuse, exclusive et jalouse. Spinoza, souffreteux, penché sur la meule pou" polir des verres de lunettes, ou sainte Lydvvine, sur son chronique grabat de moribonde, avaient d'insoupçonnés ravissements. On raconte la vie des hommes qui prominèrent entro leurs semblables. Mais de ces vies, que savonsnous ? Des faits, et c'est tout. Nous ignorons le jeu des ressorts de l'âme, comme en regar-

dant un bateau manœuvrer au large, nous voyons ses évolutions, mais nous ignorons les sentiments de ses passagers.

La vie apparente et extérieure de Villiers de risle-Adam ne semble pas avoir épousé sa vie réelle et intérieure. Autour d'elle la virile fierté de cet homme s'est plu à condenser des ténèbres qu'il serait malséant de dissiper. Il souffrit de sinistres misères, et plus d'une fois il manqua de pain pour lui et les siens. S'il est universellement vrai, le vers fameux :

Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire ^

on peut ajouter que le chemin qui conduisit Villiers fut semé des plus cruelles épines. Mais quand bien même le destin y eût placé les fruits de la terre vers quoi se limitent l'ambition et l'appétence du vulgaire, Villiers ne les eût cueillis que d'une main distraite et étrangère. Si les palais qu'il a évoqués avec sa justesse d'artiste avaient été offerts en patrimoin'^ à ses pas inquiets, il n'y eut promené qu'une mélancolie d'exilé et une effervescence d'esprit enivré d'intimes songes. Il estimait toute âme

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haute comme en exil, et cette conception se répand en son œuvre. Une patrie, c'^st le monde des esprits qui nous sont fraternel.-. Tout autre monde ne nous offre que l'exil. « Reg-ardez-vous comme exilé et comme étranger sur la terre », dit V Imitation.

Les hommes comme Villiers, s'ils appliquaient à cette fin leur intelligence, sauraienf, aussi habilement que le plus adroit de nos hommes de lettres ayant conquis pignon sur rue, organiser sa vie et son œuvre pour leur assurer le lit douillet d'une situation sociale enviée. Mais à quoi bon ? puisque ces hommes, sous quelque apparence dorée qu'elle se dissimule, voient la réalité. Ils ont subi quelque terrible initiation analogue à cell-^ du mage Raymond Liille, dont Villiers se proposait do tracer Tanxieux tableau. Le maître de lArs magna n'était encore qu'un jeune cavalier mondain et galant quand il obtint un rendez-vous de \\ belle femme de Palma qu'il poursuivait d'un tenace amour. <* Tu m'aimes, dit la jeune femme, oh bien, regarde ! » Et elle lui dévoila son sein rongé par un horrible cancer.

Villiers n'appelait à lui que l'extraordinaire. Et l'extraordinaire lui advenait directement. Ceux qui l'approchaient ne se seraient point étonnés de le voir dans les plus invraisemblables aventures. Ainsi, nous aurions appris un beau jour qu'il avait pris d'assaut, avec quatre hommes et un caporal, une ville défendue par cent mille hommes, nous aurions trouvé cela tout simple. Ce qui nous eût surpris, c'eût été de le voir plongé dans le banal, dans le trivial, dans ce qui entoure le commun des hommes. Quand un homme a mérité d'être environné d'une légende, c'est que son désir essentiel eut la puissance de coaguler tout ce qui lui était éventuel. Une légende est une quintess-ence de vérité possible. Une légende n'est jamais fausse que pour les petits esprits qui ne savent discerner la vérité réelle, animée et vivante, des vérités apparentes et mort-nées Or Villiers portait autour de lui sa légende,

augmentée chaque jour d'une anecdote panachée d'étrangeté.

Est-il strictement exact que Villiers, jeune gentilhomme venu de Bretagne pour éblouir Paris et le monde des f«ux de son génie, et, par droit héréditaire, grand maître de l'Ordre des Chevaliers de Malte, ait revendiqué la couronne de Grèce ? Eut-il avec ce rêveur lassé qui, sous le nom de Napoléon III, n'était qu'un empereur apparent, une entrevue dans laquelle il sollicita l'aide de Tépée française pour 1h conquête du trône hellénique ? Ou bien ne putil exposer ses royales prétentions qu'à quelquo chambellan sceptique et balourd ? L'exactitude ici n'importe guère. Le geste était bien de Villiers, et les amis du jeune poète eussent trouvé tout simple que son front prédestine ceignit la couronne royale que forgent les orfèvres, comme la couronne de ch^^ne que pour' leurs élus les Muses tressent en y glissant des épines.

Eut-il à tirer l'épée pour soutenir son droit ;i porter son nom héroïque ? Ses biographes, parmi lesquels son cousin du Pontavice de

Heussey, racontent qu'un officier ayant affirmé être le seul qui dût porter le nom de Villiers de risle-Adam, le poète répliqua vertement dans une lettre parue au Figaro. La polémique s'aiguisa. Villiers adressa à l'officier deux de ses amis. Quand on arriva sur le pré, à Saint- Germain-en-Laye, l'Ôfflcier déclara très galamm'ent qu'il ne pouvait soutenir, les armes à la main, des droits qu'il reconnaissait ne pas avoir. Et le poète embrassa son adversaire. En réalité, cet officier appartenait à une famille de Villiers qui, croyant éteint le nom des Villiers de risle-Adam, avait obtenu d'un des sceptiques Bourbons de la Restauration d'ajouter « de risle-Adam » à son patronyme.

Plusieurs fois Villiers, agacé d'entendre contester sa filiation par des personnes mal informées, saisit l'occasion de la prouver. L'auteur dramatique Lockroy, dans un mélodrame fait en collaboration, avait attribué un rôle de, traître au maréchal Villiers de l'Isle-Adam. Le poète intenta un procès aux héritiers Lockroy aux fins d'interdire la représentation d'une pièce déshonorant son ancêtre. Sans doute il

savait bien que les auteurs dramatiques seraient fort gênés s'il ne leur était plus permis de présenter à leur façon les personnages historiques, d'autant plus que l'histoire n'est que le champ de toutes les hypothèses. Mais il comptait, par ce procès, établir irréfutablement sa descendance.

La légende dessine encore un Villiers exalté par l'émotion tragique de 1870, qu'il a rappelée dans son frappant et mystérieux récit, le Droit du passé, et dans une page sur Augusta Holmes. On le voit, après l'armistice, garde national prêt à reprendre la bataille, applaudir de son éloquence, avec Verlaine, aux premiers efforts de la Commune. Assurément, l'histoire officielle de tous les âges n'est qu'un tissu de mensonges ou d'erreurs, mais l'histoire des événements de 1870-1871 est enveloppée d'une brume bien opaque. Il semble à tout esprit juste et généreux qu'avant de s'êlre laissé envahir, — comme il advient inévitablement à toute insurrection, — par un esprit de bandits, la Commune fut, à ses débuts, représentative de l'esprit de la France. La magnanime iUu-

sion d'un Rossel honore la patrie que trahissaient alors de louches fauteurs de combinaisons politiques. Les chercheurs pourraient retrouver, dans un petit journal paraissant en 1871, le Tribun du Peuple, un article enfï'ammé de Villiers en faveur de la naissante Commune brandissant « des drapeaux couleur de vengeance ». Ce Breton vibrait d'accord avec l'âme de Paris, qui voulait se battre encore. Il n'est pas prouvé qu'à cette heure-là, l'apparition d'un jeune héros, dirigeant un soubresaut d3 ce singulier peuple de France, coutumier de tels gestes, n'eût pas reconduit un peu rudement les Allemands au-delà du Rhin.

Aucune nation, autant que celle à qui fut envoyée Jeanne d'Arc, n'a reçu autant d'hommes supérieurs par le cœur ou le génie, autant d'envoyés de l'Infmi. Aucune ne les accueille avec si grande ingratitude. On dirait que cette France privilégiée se plaît à dilapider ses plus heureux trésors, à gaspiller l'esprit de ses plus merveilleux enfants. Quand elle a un André Chénier, elle lui coupe la tête. Qui dénombrera les admirables esprits qui lui furent donnés

au dix-neuvième siècle et qu'elle maltraita ? Le malheur est l'épreuve salutaire aux peuples comme aux individus. Il semble que le coup de massue de 1870 dût lui enseigner la foi en les grands esprits qui lui seraient envoyés. Elle a vite repris l'indifTérence légère des femmes dont la vie est joyeuse. Ce sont les nations douloureuses qui sont fidèles à leurs héros. La France heureuse ne saurait accorder à ses plus sublimes fils un culte comme celui dont la Pologne entoure ses Miçkiewictz ou ses Slowack>i. Aussi, pour des hommes comme Villiers, elle se montre une mère ingrate.

Ils sont obligés de se défendre. Ils ont une arme redoutable : ils savent rire. Les grands méditatifs, les inspirés, ont de l'esprit, possédant l'esprit. Puisqu'il leur est donné de voi^^ au fond les choses et les âmes, ils découvrent à quel point précis lancer la flèche d'une parole acérée. Ecoutez Jeanne d'Arc devant ses ennemis : elle est spirituelle (>ans les mots comme elle est spirituelle dans la vie intérieure. Si subtile soit-elle, l'ironie déconcerte les plus épais goujats, et plus elle tombe de

hautj plus elle est pénétrante. Presque toujours, avec les esprits très fiers, les railleurs de taille ordinaire n'ont pas l'avantage. Ils trouvent aus sitôt leurs maîtres en ces mélancoliques songeurs qui, dans l'escrime de l'esprit, pratiquent la botte la plus élégante : coup droit sur préparation d'attaque de l'adversaire. Tels se montrèrent ces deux gentilshommes de lettres très différents par certains aspects, très proches par certains autres, Barbey d'Aurevilly et Villiers de l'Isle-Adam. Ces deux hommes, qui s'amusèrent d'être de terribles sagittaires, longtemps se méconnurent. D'Aurevilly avait critiqué vertement son cadet, lui reprochant de n'être pas à la hauteur de son nom. Villiers avait répondu vigoureusement. Ils ne se connaissaient pas. Beaucoup plus tard, vers 1885, un ami commun, — Huysmans, si mes souvenirs ne m'abusent, — les mit en présence. Ils se reconnurent faits pour s'entendre. Je ne les vis point ensemble, à mon regret ; mais chacun d'eux me parla de l'autre avec chaleur. Les hommes de forte pensée se révèlent, quand ils le veulent, de rudes polémistes.

Quand ils chargent un adversaire, ils le mettent en pièces. Les moqueurs n-osaient plus s'attaquer à Villiers, dont les mots d'acier ricochaient comme des balles sur les tables des cafés du boulevard. Tel mauvais compagnon, entre autres, fut transpercé de justes épigrammes sanguinaires, qui sont restées fichées dans son nom. D'autres fois, des ripostes sonnaient comme des heurts d'armures. Ainsi, on contait qu'un jour, à l'improviste, Villiers reçut d'un Israélite très puissant une lettre l'invitant à venir le voir pour un entretien très sérieux. Le poète qui, étreint par la pauvreté, gardait toujours une tendresse pour les chimères, montrait la précieuse lettre à ses amis, affirmant que l'influent personnage, comprenant sa valeur, prétendait s'honorer en se faisant uu intelligent Mécène. Quand il arriva chez son correspondant, il lui fut expliqué qu'on lui demandait d'employer ses dons de polémiste à écrire un livre destiné à être opposé à un ouvrage très batailleur de M. Edouard Drumont, qui faisait lirand bruit en ce temps-là — Quant au prix, ajouta négligemment Fin-

terlocuteur, n'en parlons pas : il sera tel que vous le fixerez.

Villiers tortillait sa barbiche :

— Monsieur, répondit-il, le prix est fixé do toute éternité. C'est trente deniers.

Les cibles préférées des grands railleurs seront toujours la sottise et la bassesse d'âme, qui d'ordinaire s'offrent conjuguées. Villiers avait incarné un horrible état de bêtise et d'ignominie modernes en un type qui a pris sa place dans l'infernale galerie des nionstrestypes de notre temps, à côté de Joseph Prudhomme, de Homais, de Robert-Macaire. Il a créé un personnage très caractérisé, la brute scientifique. Son docteur Tribulat Bonhomet est le bourgeois dont la cervelle a développé sa férocité native à 'l'acquisition de dogmes d'une prétendue science infatuée et stupide. Chaque époque génère une bêtise d'un caractère particulier. La nôtre aura vu s'épanouir la bêtise scientifique. Sur les états d'esprit du vulgaire aux siècles précédents, nous n'avons aucune donnée, puisque ne survit que la pensés des hommes qui pensent en dehors de leur

temps, en sorte que le péché de sottise, différent selon le siècle, s'engloutit dans le néant. Les hypothèses des historiens valent des bulles de savon. Supposons fondée celle qui attribue au vulgaire, dans la période précédant l'an mille, la croyance à la fin du monde. La démence collective dut alors revêtir des formes déconcertantes. La sottise contemporame a été fomentée par la croyance du vulgaire à une vague entité qu'il nomme la science et à un avenir de bonheur créé par cette entité. De? niais convaincus ou d'adroits imposteurs ont jeté dans le vulgaire, ébloui par des inventions ingénieuses de quelques admirables expérimentateurs, cette illusion que demain il saurait tout et que demain il serait heureux. C'est l'antique parole eritis siciit dii sous sa plat3 traduction moderne. Gomme si Thumanité était construite pour vivre dans de tels éléments, la connaissance et le bonheur ! Si par invraisemblable fortune, un dieu l'y transportait, elle y périrait aussitôt, comme le poisson passant de la lourde pression de l'eau à ceUe de l'air. De telles calembredaines détruiraient

le bon sens, le sens droit et juste de la vie dans la race, si d'elle ne surgissaient les grands rieurs qui continuent la lignée des Rabelais et des Molière et qui transpercent le dragon de la cuistrerie. Oui, dragon aux cent mille têtes, que la cuistrerie contemporaine, contre laquelle une juste allégorie nous montrerait un Villiers de l'Isle-Adam armure d'acier comme ses ancêtres, levant un glaive vengeur. Le glaive que manie Villiers quand il rit ressemble à celui de la guillotine. Le sarcasme tombe comme sous le déclic d'une mécanique. Le créateur de Tribulat Bonhomet qualifie son invention de « bouffonnerie énorme et sinistre, couleur du siècle ». Malheureusement, Villiers, prodigue d'anecdotes effarantes adornant la légende du docteur Tribulat Bonhom'et, dédaignait de les écrire. En sorte que cette légende comique est constituée par une tradition orale bien plutôt que par les trois ou quatre fantaisies qu'il s'amusa d'écrire et de placer dans un volume intitulé Tribulat Bonhomet, dont la partie la plus importante est formée par l'oppressant récit de l'aventure de

Claire Lenoir. Le docteur Tribulat Bonhomet, « membre honoraire de plusieurs Académies, professeur agrégé de physiologie », bourgeois féroce et rationnel, venimeux et jobard tenant de doctrines falotes et délétères, est une allégorie de Tarrière-pensée moderne. Son inventeur l'imagina afin que sa nombreuse personne inspirât « quelqu'une de ces pages de feu, de honte et de vomissement que, de siècle en siècle, l'un des soldats de l'idéal crache, en frémissant, au front de ses congénères ».

Villiers se plaisait à se considérer, — il me le répéta plusieurs fois, — comme le révélateur de l'arrière-pensée de ses contemporains. En certains de ses contes, d' une saveur de vitriol, il se montra tel, soit dans la Machine à gloire, VA [fichage céleste ou les Demoiselles de Bienfilâlre. On a rarement ri avec autant d'amertume et de dégoût. Mais nous ne devons voir là qu'une face de son multiple génie. Je crois qu'il faut trouver ici la cause de l'impression déconcertante que laissent certaines de ses œuvres de longue hakine, VEvc future, par exemple. Des envolées sublimes n'y parvien-

Tient pas à nous donner un sentiment de plénitude, et nous nous demandons si tout puissamment ailé qu'il nous apparaisse, le poète ne boîte pas d'avoir, comme Jacob, lutté avec l'Ange. Les éléments très différents de son génie n'ont pas trouvé leur équilibre parfait. Le railleur et le savant, le bouffon et le prophète, le satirique et le Voyant, chacun à son tour, prominent sans que le poète, maître d3 l'ordre, ait réussi à contenir chacun dans le domaine qu'il lui assigne.

A vingt et un ans, Villiers publia son volume de vers intitulé Premières poésies. C'est là le début ordinaire à notre époque. Tout poète a écrit, à vingt ans, son recueil de vers. Lres uns le livrent à l'imprimerie, les autres le brûlent ou le gardent au fond d'un tiroir. L'un ou l'autre de ces gestes est indifférent. Il n'y a pas d'exemple qu'une de ces œuvres de la première jeunesse valut d'être con'servée. Il est possible d'y discerner le don qui doit plus tard s'épanouir, d'y entendre, dans le balbutiement, la sonorité de la voix future. S'il a le don du rhythme, l'adolescent le laisse voir dans ses premiers essais. Mais l'originalité virtuelle ne s'y montre jamais. C'est un travail d'écolier, imité des maîtres préférés, glacé, sans vie et sans âme que produit le poète très jeune. Hélas î il faut avancer en âge pour conquérir sa jeunesse, pour la délivrer des entraves, pour vivre selon son initial élan. Si ingénument mé-

ditatif, si noblement solitaire qu'il soit, le jeune homme s'ignore. Il lui faudra, au cours de la vie, découvrir son âme, comme une terre inconnue. Et quand, douloureux et mûri, il l'aura découverte, il la conduira sur la voie qu'entrevoyaient ses premiers rêves adolescents. La vie d'un homme, comme celle d'un inonde, est cyclique.

Les Poésies de Villiers n'échappent pas à la commune règle. L'adolescent de génie s'y annonce aux yeux très clairvoyants. Le don du rhythme, la qualité du timbre s'y découvrent ; mais les poèmes juvéniles n'y révèlent pas l'originalité future. De quel maître portent-ils l'empreinte ? Précisément celle du seul poète français dont les vers de jeunesse ne soient pas dénués de signification, celle du charmant et spontané Musset.

Après avoir jeté aux vents ces premiers poèmes, Villiers abandonna le vers. Il le mania pourtant plus tard avec maîtrise, quand il s'y essaya. Les Contes cruels contiennent une série de poèmes d'une haute et belle inspiration, d'un chant sonore et bien à lui. Mais chaque

artiste a le choix de son expression. Il préféra la prose, à laquelle il donna une mélodie nombreuse et profonde, incantatoire aussi fortement que les vers les plus mystérieux. Le vers est un langage très particulier, dans lequel plusieurs maîtres de la prose, poètes par la qualité de l'esprit ou la générosité du cœur, furent impuissants à s'exprimer. Tels Chateaubriand, Flaubert. J'ai entendu Barbey d'Aurevilly dire : « Si le vers avait été ma langue, j'aurais voulu faire mon œuvre en vers. Mais, hélas ! ce n'était pas ma langue ». Pourtant, les vers qu'il écrivit sont très beaux. Mais il leur manque cette résonnance lointaine et ineffable qui multiplie dans l'âme des échos vibrant au diapason d'un monde illimité.

LJn an après les Premières poésies paraît Isis, première partie d'un ample roman philosophique dont l'auteur abandonna le développement. Il était, quand il l'entreprit, à l'âge des grands espoirs et des vastes pensées. Et il est fort extraordinaire qu'un jeune homme de vingt ans ait conçu et mené à sa fin cette œuvre où l'écrivain, déjà, dès ses premiers pas.

se révèle lui-même. Le jeune songeur de la côte bretonne ne s'est pas attardé à cueillir des fleurs plantées par d'autres dans le jardin des lettres. On sent que la main qui écrivit Isis sera celle d'un maître. La sûreté et la hauteur de la pensée s'y annoncent comme la beauté du langage. Les personnages qui s'y dessinent sont les premières ébauches de ceux dont l'esprit de Villiers sera hanté toujours. Tullia Fabriana est la maquette, encore incertaine, de laquelle surgira, vingt ans plus tard, Sara de Maupers. Héroïne qui drape son beau corps athlétique d'un manteau romantique encore, mais dont le souci constant est de préserver des atteintes du monde sa solitude où se développe à l'aise sa vie intérieure, ardente et dévorée de rêves. Elle allie à de suprêmes séductions de femme un esprit viril que des méditations profondes et d'audacieuses études ont trempé comme l'acier. Cette Tullia est surtout envahie des conceptions hégéliennes. Le jeune Villiers semble alors obsédé par Hegel, qui lui donna le point de départ de son développement. Car, au fur et à mesure que s'augmen-

tcront les conquêtes de son esprit, que s'étendra le domaine de sa culture multiple, chacune de ses œuvres nouvelles prendra plus d'ampleur et d'autorité ; et l'horizon s'y reculera jusqu'au bord de Tinfini. Certes, si le devoir d'un poète est de confronter sa méditation aux formes les plus variées de la Connaissance, nul plus que Villiers n'aura rempli ce devoir. Il n'aura jamais parlé sans s'être surchargé de substantielles notions. Il partit de Hegel, qui marqua d'une forte empreinte la jeunesse d? son esprit. Mais il remonta aux sources d'où découlait Hegel, soit Jacob Bœhm, le cordonnier sublime dont l'expression trouble voile lourdement l'illumination, soit encore l'écol? hindoue adivaïti, qui alimenta toute la philosophie allemande. Pour un esprit de large envergure, la spéculation philosophique ne peut être qu'un apéritif. Il ne peut s'en contenter : car le simple philosophe, si fort d'entendement soit-il, n'a pour point d'appui que sa seule intelligence, faillible comme toutes les autres, et n'est pas maintenu par une tradition certaine, établie par un concours de Voyants. Les

théologies strictes et figées, la mystique aux formes variées, les qabbales, portes redoutables ouvrant sur la voie de l'initiation, de l'illumination intérieure, s'offrent comme des auxiliaires fermes. Villiers chercha de ces côtés sa voie, la bonne voie, Tunique. Il est écrit : « Frappez et il vous sera ouvert ». Il s'agit de trouver, selon la belle expression de Thomas de Vagan, le Philalèthe, « l'entrée ouverte au palais fermé du Roy ». Ge ne fut certes pas sans peines, sans tâtonnements et sans inquiétudes que Villiers franchit « l'entrée ouverte ». Mais il triompha des épreuves, et il faut saluer en lui l'un des plus hauts et des plus parfaits Initiés de France, un des plus sûrs mainteneurs de la Tradition occidentale, un guide et un Maître. Il entend le sens vivant de la Parole, et il en transmet la révélation avec l'autorité de ceux qui voient la lumière intérieure des arcanes. Ge n'est pas, évidemment, dans les œuvres de sa jeunesse qu'il montre cette certitude. Nul n'atteint le sommet dès les premiers pas. G'est dans les œuvres de sa forte maturité, surtout dans

Akêdyssêrily dans l'Eve future et dans Axel que les phrases deviennent, par delà leur sonorité profonde, par delà leur signification première et apparente, lourdes de significations latentes et de mâle certitude.

Cependant, ceux qui doivent accomplir cette ascèse sont appelés. Ils portent dans la main, à la base du doigt solaire, le triple sceau. Et souvent leurs premières paroles font prévoir en eux les prédestinés. Déjà, dans les œuvres de jeunesse, une atmosphère s'étend, trop forte pour le respir du vulgaire. Il faut diviser sa production en deux périodes, avant et après 1870. Il semble que cette année terrible ait creusé un fossé dans l'esprit des générations de France. Elle transforma aussi celui de plusieurs individus. Le poète partagea le destin de sa patrie, dont il sut magnifier le noble langage. En 1870, il est dans la trentaine. C'est l'âge où l'homme renaît ou commence à mourir. Jusqu'à 1870, il met au jour des œuvres diverses, théâtre ou contes, éclatantes et vivantes, mais n'affirmant pas son génie. C'est une belle floraison de promesses. Après 1870, il

traverse huit années de recueillement et de silence. Il en sortira aimanté de son fécond savoir et maître de son originalité, enfin conquérant de lui-même.

Il a vingt-cinq ans quand il fait paraître Elën, drame en trois actes, où l'élan juvénile épouse les hautes préoccupations d'un esprit en ascension, où déjà une page, le songe d'opium, doit demeurer célèbre. Déjà Villiers était un semeur d'idées. Il en répandait opulemment le trésor autour de lui, et c'est sans doute dans cette Elën que le jeune François Goppée trouva le germe de son gracieux Passant, qui, coulé dans une poésie plus étroite, plus mesquine, devait séduire le vulgaire, certainement rebelle aux tendances plus altières d'Elën.

L'année suivante apparaît Morgane, drame en cinq actes. Elën et Morgane sont revêtues du manteau romantique, dont le poète semble n'avoir abandonné qu'avec un certain regret le luxe un peu puéril. Villiers ne connut pas la joie de voir vivre ces deux pièces sur la scène. Morgane n'y parut jamais. Elën fut représentée une fois, cinq années après la

mort de l'auteur, par le second Théâtre-Libre, que dirigeait M. Larochelle. Elën et Morganc^ longtemps introuvables en librairie, puisque l'auteur, ne leur souhaitant que la scène, les avait fait tirer à un très petit nombre d'exemplaires, sont demeurées peu connues. Villiers, en sa seconde période, les déprisait. D'ailleurs, toujours en gestation d'une nouvelle beauté, 11 cédait à la tendance emportant les esprits créateurs au dédain de leurs œuvres passées. La génial auteur d'Axel n'avait pas à dédaigner Morgane. Axel, dans la pensée de Villiers, était uniquement pour le livre, Morgane était uniquement pour la scène. Si le drame de la jeunesse du poète ne contient pas les profondeurs étoilées du dramatique poème de la maturité, il montre cependant de sombres et vertigineuses beautés.

Morgane, dans la tradition celtique, est la Vénus immortelle dont le nom signifie « née de la mer », et, sur les côtes de Bretagne, les marins ont conservé la crainte le de « Marie- Morgane », la sirène aux cheveux d'or qui les appeUe vers les récifs mortels. Ce nom rodon-

table, Villiers l'entendit tout enfant, dans la baie natale de Saint-Brieuc, et, poète juvénile, il en baptisa sa tragique héroïne. Il en signa cette femme fatale qui portait en sa belle poir trine brune un cœur déchiré de cimes et d'abîmes. La femme fatale, tous les grands poètes l'ont montrée, par-dessus le ricanement du vulgaire, apparaissant dans la vie comme l'associée du Destin. Quand l'homme en ascension vers son devenir voulu va d'un effort placer son front sous le rayon de l'étoile d'élection, la femme fatale surgit, missionnaire des influences adverses, et, d'une caresse de ses mains longues, fait dévier le front mâle du rayon d'étoile. Dans les œuvres de Villiers, cette femme fatale apparaît toujours. C'est Morgane, Elën, mistress Andrews, Sara. Entre le héros encore mordu par les passions, encore enténébré par les fumées de l'instinct, et le lumineux idéal vers lequel il tend la main, elle interposera son ombre délicieuse et dévastatrice. Elle étouffera les soupirs d'angoisse de l'homme dans la volupté préordonnée de ses cheveux. Ainsi la plupart des hommes créés par Villiers,

anxieux héros dont rame hautaine a des tendons vulnérables encore, vont s'abîmer sous de mystérieux baisers, comme de majestueux vaisseaux en vue du port sous les vagues nocturnes.

Ainsi Morgane emporte dans la mort son magnifique amant, après avoir pénétré du respir de son Ascendant l'aspir de l'Ascendant du beau Sergius.

Avec Morgane, Villiers de l'Isle-Adam. ramenait le théâtre à sa voie, la voie où marchèrent les Tragiques anciens et les grands Français et Shakespeare. Car le théâtre, art hiératique, doit faire couler en ses flancs la vie apparente et la vie mystérieuse des êtres. Au point de vue scénique, Morgane est constituée comme un organisme complet, comme un drame solide et d'un intérêt haletant.

En 1870 paraissent deux fantaisies en un acte, l'Evasion et la Révolte. La première, de portée moindre, ne fut représentée qu'une quinzaine d'années plus tard, û, la première soirée du Théâtre-Libre, dans des conditions amusantes. Ce fut une de ces petites fêtes comme les aime le Paris spirituel, car un pu-

blic de choix, vivant et brillant, s'était entassé dans une baraque en bois, au fond du passage de l'Elysée-des-Beaux-Arts, à Montmartre, à l'appel de quelques jeunes gens s'improvisant comédiens et criant sur les toits qu'ils allaient montrer du nouveau. L'Evasion, aventure d'un forçat échappé qui renonce à égorger un jeune couple d'amants, fut saluée d'acclamations. Ce n'était pas la pièce, c'était le nom de son auteur qu'acclamait avec passion une jeunesse ardente.

La Révolte avait été représentée en 1870, au Vaudeville, grâce à l'intervention d'Alexandre Dumas fils, qui en aimait la dure logique. Ce dialogue entre un époux bourgeois acharné à gagner de l'argent, et une épouse, qui jusqu'alors associée irréprochablej veut maintenant fuir sa geôle et vivre, provoqua des colères et des discussions.

L'œuvre théâtrale dans laquelle Villiers devait s'affirmer un maître de la scène parut dix ans plus tard. C'était un drame en cinq actes, le Nouveau Monde. Pour l'écrire, le poète avait dû s'étendre sur un lit de Procuste. Une Société américaine avait mis au concours, en 1876, une pièce devant présenter en scène la guerre de l'indépendance américaine. Celle qui devait être estimée la meilleure par un jury constitué à cet effet, serait représentée par les soins de cette Société, et l'auteur recevrait une prime de dix mille francs. Un artiste très expérimenté ne se diminue pas en exécutant une commande imposant de strictes conditions d'exécution. Il sait faire entrer son génie dans un cadre régulier aussi bien que le déchaîner vers le libre espace sans limites. Villiors sut avec une magistrale habileté donner la vie à une aventinv

symbolique dont les péripéties s'enchevêtrent dans la lutte de la jeune Amérique contre la vieille Angleterre. Gomme tous les ouvriers très experts en leur art, Villiers aimait quelquefois le tour de force. C'était une manie chez Edgar Poë. Tous deux étaient marqués au sceau saturnien qui attribue à l'artiste le don de construire, comme il donne à l'homme un squelette solide. Il incite aussi les esprits qu'il sigillé à la solution des plus ardus problèmes, au goût de vaincre la difficulté. Villiers, qui met toujours à ses oeuvres une armature précise et minutieusement ajustée, avait édifié soa Nouveau Monde sur une charpente qui est une merveille d'ingéniosité. Il sut encore de chacun des protagonistes faire un personnage symbolique tout en lui insufflant une vie ardente et personnelle, et il leur conféra de la grandeur tragique, parce que ses mains déposaient de l'or sur tout ce qu'elles touchaient. Lord Gecil, l'aristocratique héros représentatif de la tradition anglaise, Stephen Aswell, le noble champion des jeunes libertés, Ruth Moore, tendre cœur fiancé à l'avenir qui pos-

sède son amour, et lié au passé qui tient sa générosité, cœur de femme où se tord le conflit générateur de tragédie, atteignent une grandeur qu'un critique intelligent, J. J. Weiss, estima cornélienne. Cette pièce de circonstance, écrite pour courir les chances décevantes d'un concours, est un des plus majestueux drames de notre temps. Le jury lui décerna le prix. Mais la Société américaine qui avait institué le concours faillit à tous ses engagements. Elle ne versa pas la prime à l'auteur et ne s'inquiéta jamais de faire représenter la pièce. En 1883, après les pénibles et illusoires démarches destinées à emplir de lie la coupe où boit tout poète qui fait œuvre théâtrale, l'auteur, aidé de quelques amis, parvint à monter sa pièce sur la scène du Théâtre-Historique, aujourd'hui occupé par Mme Sarah Bernhardt. Construite pour une mise en scène soignée, la pièce affrontait la rampe dans les lamentables conditions qu'offrent ces représentations de fortune : troupe d'acteurs sans cohésion, mise en scène misérable. Mais l'intérêt du drame et sa robuste beauté triomphèrent des chances ad-

verses. La salle palpita. La majorité des critiques dramatiques, celle dont le jugement s'établit dans les papotages des couloirs, ne savait trop que dire. Elle reprocha à l'auteur de n'avoir pas été toujours sublime.

Cependant, cette représentation avait fait de Villiers un personnage « d'actualité parisienne ». Telles sont les mœurs présentes. Un homme peut vivre simultanément dans la gloire et dans l'obscurité. Le cas e-t même fré quent. La gloire est faite par vingt esprits. La renommée est faite par vingt voix. L'une et l'autre n'ont rien de commun. La gloire est une grande dame. La renommée est une bonne commère. Qui que vous soyez, quel que soit votre idéal, votre œuvre, votre héroïsme, votre fantaisie ou votre forfait, celle-ci, dès qu'un incident vous lance sur la vague de « l'actualité parisienne », s'empare d« vous et vous serre dans ses bras inconstants. L'allégorie moderne de la Renommée aux cent bouches, la presse parisienne est coutumière d'élans généreux, de spontanéités charmantes. Elle représente bien l'humeur de Paris, ouverte, gé-

néreuse et légère, merveilleusement compréhensive et follement capricieuse. Mais elle ne fait pas ce qu'elle veut. Elle est une esclave soumise à des règles et à des mœurs. Pour qu'elle ait le droit de montrer sa sympathie à un homme, il faut qu'il soit « d'actualité ». Villiers était dans les rédactions un personnage notoire. Sa légende y courait ; sa verve terrible, son esprit intarissable, toutes les anecdotes qui l'enveloppaient, l'auréolaient, plus ou moins fausses comme presque toutes les anecdotes, lui donnaient un grand prestige. On disait : « Villiers ! ah ! oui ! » Exclamation qui pouvait ainsi se traduire : « Certainement, c'est un homme de grand talent, ou de génie. Mais qu'en faire, puisqu'il échappe à toute classification ? » Puis, on avait vu l'homme ; on l'avait aperçu dans les cafés. Il venait dans les rédactions offrir un conte, un article, qu'on n'acceptait pas toujours. Il m'avait dit un jour: « Mon ami, quand vous aurez travaillé vingt ans, vous pourrez faire passer des articles a trois sous la ligne dans des journaux qui paient quelquefois ».

En même temps que le Nouveau Monde s'éclairait de la rampe, les Contes Cruels paraissaient en librairie. Le nom de Villiers de risle-Adam, glorifié par le dernier qui le portait, fut alors jeté aux échos de toute la presse.

Villiers, qui réservait sa tendresse à ses œuvres de haute portée, et surtout à son Axel inachevé, n'accordait pas grande importance à ses contes. « Bah ! disait-il, des anecdotes ! » Cependant, nombre de ceux qu'il écrivit montrent une beauté définitive et complète. Moins préoccupé de les surcharger des effïorescences de sa pensée touffue, il atteignait en chacun d'eux, avec aisance, le but qu'il s'était fixé. Aussi, certains de ses contes donnent cette impression de plénitude prouvant le chef-d'œuvre. Le conte en prose ne peut accepter que des paroles essentielles. C'est une forme où se trouvent merveilleusement à l'aise les esprits très riches, ceux dont le verbe magnétique dissimule son rayonnement sous le chatoiement des phrases. Il maintient l'artiste dans un cadre stritct, comme le poème à forme fixe. Il adapte toutes les émotions, depuis la terreur mystérieuse d'Edgar Poe jusqu'à la gracieuse volupté de

Boccace ; mais il exige le don universel du poète. Il n'existe pas, dans aucune langue européenne, de contes plus parfaitement beaux que ceux de Villiers. Ulntersigne, Véra, r Amour suprême seront certainement toujours admirés comme des chefs-d'œuvre. Dans les quatre volumes de contes qu'a laissés Villiers, nombreux surgissent ceux qui peuvent être cités comme des modèles, ceux dans lesquels le poète évoque un horizon se perdant au bord de rinfmi. Il y a quelques années, un éditeur belge se plut a réunir dans un livre luxueux, sous le titre heureux de Histoires souveraines, quelques-uns des plus beaux contes de l'au teur. Mais comment faire la sélection ? Et le choix, quoique intelligent, ne contenta point les admirateurs du conteur, car chacun d'eux avait ses préférences personnelles.

Les Contes Cruels^ qui parurent en 1883, contenaient Azraël, mystérieux poème en prose qui, publié d'abord en 1878, sous format luxueux, annonçait l'entrée de l'auteur, sorti de la période des essais éclatants, dans la possession de son génie. Huit années de silence,

VILLlKHïJ DE L*ISLK-AUAM 65

d'études constantes et de méditation avaient dynamisé son ascèse. Il a traversé le dédale ténébreux qui conduit aux cinquante portes de Lumière, et le monde occulte lui a ouvert ses horizons. Il a terrassé Tillusion, et désormais il voit LA RÉALITÉ. Il cst, commc disaient les Anciens, deux fois né, — dwidja, prononcent encore les Hindous.

De Claire Lenoir, parue sous sa première forme en 1867, à VEve future, parue en 1886, énorme est la distance. Dans Claire Lenoir, si intuitif, si hanté d'étincelles soit-il, le jeune homme trébuche. Le solide constructeur n\i pas bien équilibré son œuvre, qui demeure déconcertante. Il a commis la faute de faire narrer l'aventure inquiétante de Glaire Lenoir par ce sinistre farceur de Tribulat Bonhomet. La voix grinçante du dangereux fantoclie nous gQwe. Et le poète, qui plus tard déploiera un don si prestigieux d'évoquer l'atmosphère oc culte où se prolongent les événements dont nous ne voyons que les phases apparentes, n'atteint pas son but, ne parvient pas à nous emnortcr dans les cvcles de la feri'tMu*. IVi

moins a-t-il chanté par la bouche charmante de la belle Glaire Lenoir, dans un langage déjà magnifique, de très belle et très pure métaphysique religieuse.

Dans cette prodigieuse Eve future, qu'il dédie « aux rêveurs, aux railleurs », il atteint de plus hauts sommets. Tels dialogues d'Edison et de lord Ewald s'envolent sur les cimes de l'esprit humain. Et Touvrage est à la fois la pi as solennelle glorification de l'effort de cet esprit et la plus désespérée raillerie de sa faiblesse. La construction de cette délicieuse Andréide est une forme du Grand-OEuvre, une adaptation de Thomuncule cherché par des souffleurs en alchimie. Villiers a tenu, — trop, peut-être, — à parler dans leur langue aux .^ hommes de son temps. C'est pourquoi rEvo future portera sa date, tandis qu'Axel est affranchi de cette servitude. Il s'est amusé de donner dans son œuvre une part considérable à la science exotérique de son temps, science transitoire qui demain niera ce qu'elle affirmait hier. Lui qui entend et qui parle le lan gage de la Science éternelle, il s'est attardé

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aux tours de main de son époque, certes trè< ingénieux, mais destinés à être détrônés, dans un proche avenir, par les tours de main d'une autre époque. Toutefois, la réalisation, si minutieuse dans les détails, du corps de l'Andréid'? n'est au poète qu'un noyau autour duquel il agrège le tourbillon solaire de ses justes pensers, nés d'une héroïque audace intellectuellB. Et cette audace, chez lui, paraît naturelle, tant il y semble voué. Toute destinée de poète a son mystère. Les Villiers de l'Isle-Adam ont deux devises : « Va oultre ! » et « La main à l'œuvre ! ». « Va oultre », c'est la parole profonde dictée par Saturne. Va oultre ! va par-delà, va au plus profond des abîmes du Mystère ! « La main à l'œuvre », c'est la parole dictée par Mercure, qui favorise les laborieux ouvriers d'art. Or Villiers a été fidèle singulièrement aux deux devises familiales. Il fut l'un des plus profonds entre les poètes. Il fut un merveilleux et patient ouvrier du Verbe.

Axel est l'œuvre préférée de Villiers, cello en laquelle son audacieux génie a essayé son plus audacieux essor ? Est-il destiné à occuper, dans la pensée des hommes, une place à côté des grands chefs-d'œuvre définitifs ? Villiers ne le croyait pas. Sans doute il avait raison de ne pas le croire.

Il est dans le monde des Victoires mutilées. Elles ont surgi de quelque crypte ou de quelque fosse, merveilleuses, mais, hélas ! incomplètes. Statues qu'on soupçonne parfaites, qui nous imposent le concept de leur perfection, à l'une il manque un bras ou un pied, à l'autre la tête, à l'autre une aile. Mais telles, elles sont si belles qu'il nous faut un effort, un malaise latent, pour nous apercevoir de ces amputations. La Victoire de Samothrace est décapitée; elle a perdu des membres. Ce qui subsiste d'elle est si impérieusement obsédant, qu'en le voyant, nous ne savons que nous laisser

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envahir par son pouvoir. Il est, dans le monde, des Victoires mutilées. Il est des chefs-d'œuvre qui furent trempés dans Te au du Styx, mais pas entièrement. Ils restent, comme Achille, vulnérables au talon. La flèche de la critique peut les y atteindre. Achille était le plus complet des héros. Les chefs-d'œuvre vul-. nérables sont peut-être ceux qui prirent les plus magnifiques élans.

Axel est un chef-d'œuvre inachevé. Depuis la première vision qu'il en perçut jusqu'à sa mort, l'auteur y travailla, le fit passer par différents « états », comme disent les graveurs. Nous n'aurons pas connu le dernier état, répreuve définitive. Villiers voulait modifier toute la dernière partie, changer le dénouement, dont il voyait, avec sa coutumière lucidité, la faiblesse. La mort s'y opposa.

J'ai eu entre les mains le manuscrit d'Axel en l'un de ses états, tel qu'il fut publié, ta 1886, par la revue la Jeune-France, dont j'étais alors secrétaire de rédaction. On y constat<^ do sensibles différences avec le dernier état, celui qui paru! on lihraii'ic. a|ii'('> la mnri de l'auf»Mir.

J'aidais alors Villiers dans la correction des épreuves. Ce n'était pas mince besogne. Nous allions à l'imprinierie, cachée dans le faubourg- Montmartre, au fond d'un étroit passage sur les murailles duquel un oiselier accrochait des centaines de cages pépiantes et chantantes. Nous regardions les oiseaux. Je répétai à Villiers cette parole de maître Janus :

— Où point de cieux, point d'ailes !

— • Hélas ! fit-il, Axel n'a pas pour théâtre l'espace céleste. C'est un aigle prisonnier dans une cave, mais il s'y démène avec une telle furie, avec un tel fracas d'ailerons, que le bruit percera les épaisses voûtes, et l'on entendra au dehors les clameurs de l'aigle blessé. »

Nous arrivions à l'imprimerie, oii les « paquets » nous attendaient « sur le marbre ». Les épreuves étaient surchargées d'un texte nouveau. Souvent, une page entière avait été changée sur épreuve. A peine avais-je constaté si les corrections d'auteur couvrant la première épreuve d'une claire écriture étaient toutes faites sur la seconde, que Villiers s'emparait du feuillet, raturait, écrivait, prononçant à haute

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voix les belles phrases sonores improvisées là, récitant, mimant, vivant le drame extraordinaire. Et le metteur en pages, les typos et les « typotes >^. sombres en leurs sarreaux noirs comme Sara de Maupers, s'arrêtaient de fouiller les cassetins pour regarder cet étrange personnage qui proférait des paroles incompréhensibles, mais captivantes comme une incantation. Et quand Villiers s'interrompait, on aurait pu entendre le vol d'une mouche dans l'atelier odorant l'encre grasse.

Depuis ces jours-là, Axel fut remanié constamment. Le texte paru dans la Jeune-France, en 1886, présente de notables dilîérences avec le texte paru plus tard dans l'édition Quantin. Mais le poème, tel que nous le connaissons, n'était, dans la pensée de l'auteur, qu'une ébauche, et il faut le considérer comme Inachevé. Ce fut l'angoisse de Villiers de voir la mort venir avant qu'il eût pu terminer son œuvre de prédilection. II en déplorait le dénouement provisoire, dont l'évidente faiblesse le blessait.

Ce n'est pas par un suicide que peut être

donnée au monde la vertu d'un « Signe nouveau ». Le suicidej c'est-à-dire l'aveu de l'impuissance à vivre, est par essence stérile. Il ne peut jaillir, d'une tombe volontaire, qu'une fleur vénéneuse. Quoi, voici deux jeunes gens surhumains par leur générosité native et par leur formation exceptionnelle : Axel d'Auërsperg et Sara de Maupers. Ils ont été, l'un et l'autre, élus du fond des âges pour une mystérieuse prédestination. Ils ont la beauté, là force, et devant eux s'ouvrent les plus belles avenues qui puissent conduire à Tavenir. Ils ont conquis la puissance conférée par un trésor qui dépasse les limites de la richesse, au point qu'il devient un irrésistible talisman. Plus encore : leur jeunesse possède la clé de la Connaissance parfaite. La jeune fille encerclée dans la règle conventuelle qui concentre les forces de la vie intérieure et mystique, et libre d'ailleurs d'initier son esprit aux arcanes révélés dans les manuscrits des Rose-Croix ; le jeune homme saturé de l'atmosphère quasisurnaturelle enveloppauit le formidable esprit qui l'a élevé, qui l'a nourri ce maître Janus

dont la parole semble venir du cœur même du monde, savent ou devinent déjà, ce que seuls savent ou devinent les rares et suprêmes génies de l'humanité. Oui, par intuition comme par acquisition, ils savent. Et leur aboutissement serait le suicide vulgaire ! Non, ils savent où ils pressentent, ces jeunes initiés, où les conduirait la mort volontaire, de l'autre côté de la porte du sépulcre. Sans doute, chacun de son côté, ils ont renoncé la vie sublime pour entrer dans le monde passionnel, pour subir la double épreuve de l'or et de l'amour. La passion, dont ils supportent pour la première fois les assauts, les trouble au point de les transporter hors d'eux-mêmes. Doivent-ils donc dépouiller toute force originelle pour devenir immédiatement la proie de la démence ? De tels esprits sont prompts à se ressaisir. Sans douta, comme le déclare Axel, ils ne retrouveront jamais, s'ils survivent, une intensité égale à l'instant de leur rencontre, de leur premier et foudroyant élan d'amour. Mais ne doivent-ils pas accepter de vivre dans le monde passionnel qu'ils ont souhaité ?

Refusons donc, — d'accord avec la volonté de Villiers, — le dénouement d'Axel tel que nous le connaissons. Nous attendions plus grandiose. Est-ce parce qu'elle est femme que Sara ne sait offrir à son merveilleux amant que de banales réalisations ? Certains esprits n'ont pas le droit d'énoncer, fût-elle sertie dans le métal d'une admirable éloquence, une banalité. Villiers est de ceux-là. Nous ne sommes nullement surpris de la banalité des conceptions de Victor Hugo. Nous savons que sa fonction est de proférer des lieux communs dans un porte-voix d'or. Il est des génies dont la mission consiste à magnifier le banal. Mais nous nous étonnons quand un parent spirituel de Villiers, Jean-Paul, choit de sa hauteur dans quelque platitude allemande.

La tâche que se proposait Villiers en écrivant Axel était terrible. Assurément, dans sa pensée, ce poème à forme dramatique n'était pas écrit pour la scène. L'auteur ne voulait, à aucun prix, que cette œuvre fut représentée sur un théâtre. Il me l'affirma plusieurs fois très énergiquement. Les discours de l'archidiacre

et les sentences initiatiques de maître Janus sont pour être méditées, non pour être jouées. Pourtant, en 1894, M. Larochelle. qui présidait à la seconde phase du Théâtre-Libre, eut l'idée hardie de monter Axel sur les planches. L'unique représentation donnée à la Gaité fut fort étrange. M. Larochelle jouait le personnage d'Axel ; une jeune femme qui abandonna peu après la scène, M""* Camée, incarna avec intelligence Sara. Mais nous vîmes un maître Janus qui aurait désarmé Villiers. C'était un tragédien de la plus puissante envergure, Emile Raymond, mort plus tard de phtisie et de misère, sans avoir pu jamais conquérir la moindre place où montrer 1 éclat de son grand talent. Il est des destinées d'artistes mystérieusement maléfîciées. Raymond comprenait, devinait, sentait, vivait les propos suprêmes du mage. Il envoûtait la salle du pouvoir de ce vei'be adamantin. Cette salle se divisait en deux camps. Gela se passait aux temps dits « héroïques », au plus ardent moment de ce mouvement littéraire de 1890. Il y avait d'une part une jeunesse vibrante, passionnée, enivrée de

la parole de Villiers. Il y avait, d'autre part, la critique (dramatique, une partie de ce petit monde parisien qui, par métier ou par goût, figure aux répétitions générales, monde composite et bizarre, d'esprit fin, mais routinier, expérimenté, mais ignorant, blasé, mais naïf, monde fait d'éléments les plus différemment originaires, conglomérant le cuistre et l'aventurier, le bélître et l'inspiré, le bourgeois et la bohème, le normalien prétentieusement ricaneur et l'ancien chasseur de cercle promu journaliste de fortune. Spectacle amusant que l'ahurissement de ces personnages aux sidérantes phrases imposées par maître Janus. Ils ne savaient que penser. Ils n'osaient même pas s'enuyer. La magie verbale de Villiers ne leur en laissait pas le loisir. Dehors, ils se secouèrent comme des chiens mouillés, et les articles de critique furent comiques au possible. Au fond, ces gens moyens, médiocres, quelconques, n'avaient pas tort. Ils étaient venus pour assister à un spectacle. On leur avait offert, dans une prose gemmée, des concepts de métaphysique transcendante.

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Oui, Axel demeure l'effort de la plus audacieuse ambition. Je ne vois que les anciens poètes hindous qui aient plongé leur inspiration au gouffre de la métaphysique occulte avec une audace égale. Mais les poètes des civilisations anciennes avaient des avantages que nous ne connaissons pas. La formation de leur génie s'opérait entre les colonnes du Temple. Certes, comme Taffirme maître Janus, nul n'est initié que par lui-même. Certes toute connaissance d'une certaine profondeur est intransmissible. Certes aucun Maître digne de ce nom ne peut dire autre chose que « je n'instruis pas, j'éveille ». Toutefois, s'ils prétendaiîMit, avant d'écrire leurs pensées et leurs émotions, franchir les cinquante portes de Lumière qui s'ouvrent sur la Gnose, la voie leur était facile. Quand ils voulaient se dynamiser l'âme, le réservoir immensse de la Connaissance était à leur portée. Le verbe propliétique s'élaborait en eux, près des sanctuaires surchargés de puissances latentes, avant de s'évader de leurs lèvres. Mais aujourd'hui, quels labeurs déréglés, quels tâtonnements dé-

courages, quelles peines anxieuses sont le lot du poète qui, avant de parler, tend à posséder la certitude ! Car la parole des agnostiques s'inscrit sur le sable. Elle ne contient aucun principe de durée.

Le poète d''Axël a conquis le trésor de la Connaissance, aussi énorme que ramoncell^ment d'or et de pierreries que découvre, dans les souterrains du château d'Auërsperg, aux yeux un instant éblouis du jeune margrave, le calme poignard de la belle Sara de Maupers. Et ce trésor occulte pèse sur le poème, autant que la présence, cachée jusqu'aux approches du dénouement, du trésor d'or et de gemmes. De lui surgit, comme de terre le bois d'un chêne, la construction de l'œuvre, assurée et solide, et le logique déroulement des événements générant les émotions des personnages. Il semble que l'auteur ait noté les signes que devait sur leurs fronts préalablement graver la main de la destinée. Puis, dans la troisième partie du drame, le Monde occulte, chaque parole de maître Janus incitant son jeune disciple à choisir la voie surhumaine est lourde de

significations profondes. La difficulté terrible, c'était que le métaphysicien n'usurpât pas I.m place du poète. Il n'est point de grand poète sans certitude métaphysique. Mais dans tout poème, le métaphysicien doit céder le pas au poète. Il doit être près de lui, toujours présent. mais dissimulé. Le langage du vers, maintenu dans des règles de fer, oblige le métaphysicien à rester dans les dessous, à ne pas monter sur le Pinde où sa parole sonnerait d'un timbre plus froid. Mais la prose, — fût-elle aussi belle que celle d'Axel, — lui permet de réclamer une place plus importante. On a dit que Shakes peare avait mille âmes. Le poète contient une foule d'esprits, celui du théologien, ou du métaphysicien, ou du mage, aussi bien que celui de la bonne femme égrenant humblement son chapelet.

Souvent Villiers a délaissé le monde de l'humanité pour celui de la surhumanité. Alors il est semblable à l'albatros que montre Baudelaire sur le pont d'un navire. Ses ailes de géant l'empêchent de marcher. Les génies suprêmes, Corneille ou Shakespeare, ont leurs pieds soli-

dément appuyés sur la terre, sur la terre où nous vivons, où nous souffrons, où retournent nos corps. Ils ont aussi des ailes pour s'enlever dans les cieux les plus mystérieux, et s'y mouvoir avec une divine aisance. Et les hommes, leurs frères plus faibles, s'ils perdent alors de vue leurs envolées lointaines, entendent pourtant encore, du fond des hauteurs, le battement de ces coeurs oii se sublimèrent leurs propres émotions.

Villiers ne classait pas Axel parmi ses œuvres dramatiques, mais parmi ses œuvres métaphysiques. Quoiqu'il en soit, pour inachevée qu'il faille la prendre, l'œuvre surgit merveilleuse et solitaire, sans parenté dans la littérature européenne, si ce n'est, peut-être, le second Faust ou Titan. Et c'est une parure de diamants noirs, d'or et de perles sur le sein généreux de la Muse de France.

Villiers de l'Isle-Adam, prince audacieux de l'esprit celte, a emporté la littérature françai.-e sur des cimes qu'elle n'avait jamais atteintes avant sa venue. Est-il voué, de par son héroïque envalée, à la solitude et à l'exil ? Bien qu'il apparaisse encore isolé dans une couronne d<^ nuées, il appartient bien à son temps, et il exerce sur lui une influence profonde.

Certains hommes reçoivent mission de relier l'esprit de leur race à son principe. Ils sont de> chaînons de la chaîne qui le rattachent aux hiérarchies de l'esprit. Villiers me disait plusieurs fois : « Je suis peut-être le porte- voix d^ l'arrière-pensée moderne ». Il était beaucoui» plus. Il était l'expression sonore du désir inconscient de son époque.

Carlyle a écrit : « L'Europe demande untaristocratie réelle, sans quoi elle ne peut continuer à exister ». Une société ne peut pas plu^^; vivre sans aristocratie qu'un corps sans tète.

L'aristocratie essentielle de Villiers suffirait à le signaler. Mais surtout, sa haute sérénité d'Initié certain de sa foi contrôlée par l'examen de son intelligence, la pénétration de sa science et la vision de son génie, le désigne comme un maître à une époque éperdue de recherche anxieuse et de préoccupation dévoyée. Le siècle est âprement théologique. Il a brisé un maillon de la chaîne qui le liait aux Hiérarchies, et il tend désespérément les bras vers qui le remettrait en sa voie, vers ses maîtres. Villiers est un de ceux-là.

11 fut, avec son ami Stéphane Mallarmé, un précurseur de cette explosion littéraire commencée vers 1885, et qu'on étiqueta du nom de symbolisme. Ge mouvement, qui semblait devoir rénover l'art et les lettres de France, et partant, du monde occidental, et dont le point de départ était beaucoup plus juste que celui de 1830, n'a pas pris l'expansion espérée. La promesse obscure et lumineuse qu'il déroulait n'est pas sortie de ses limbes. Pourquoi ? Les ardents jeunes hommes qui semblaient devoir élargir des horizons nouveaux et vastes, avaient

tenté de marcher dans la vraie voie, dans Tunique. Ils voulaient du monde et de la vie percevoir l'essentiel et l'inscrire en des symboles. Ils cherchaient, sous le voile de l'apparence, la ré-ilité. C'est là le but réel et certain de tout^ poésie haute, de tout art sublime. Mais ils s'arrêtèrent à mi-chemin. Leur audace manqua de persévérance. Ils ne montèrent point jusqu'à la hauteur où le sens vivant des choses est dévoilé ; ils n'accédèrent point à l'initiation intérieure. Ils se contentèrent de cérébrales sensualités. Ils fléchirent, comme Axel, alors que maître Janus lui disait : « Tu es dans l'âge où le scintillement des astres dérobe, à chaque instant, le sentiment du Ciel. Oublie plutôt des expressions qui, sur tes lèvres, sont purement verbales, et dont tu ne saurais entendre le sens vivant. Ne joue pas avec elles. Chacune de tes paroles flotte autour de toi quelques instants, puis... te quitte ». Il n'est jamais que les fortes individualités qui, contre tous obstacles, s'accomplissent ; et il faut toujours honorer ceux qui, n'ayant pas touché leur terre de promission, tentèrent du moins de la (iierchor.

Catulle Mendès, qui enviait les dons extraordinaires de son compagnon de jeunesse (Vii- Hers, avec une diction et une mimique cruellement comiques prononçait Catulle Abraham Mendès), a prétendu reconnaître en lui un demi-génie. Est-ce juste ? Quand Villiers mourut, le 18 août 1889, chez les frères Saint-Jeande-Dieu, dans la détresse, dans l'angoisse de laisser inachevé son œuvre, et dans la sérénité du chrétien et de l'initié, quand s'ouvrit pour lui la porte du tombeau qui donne sur la gloire humaine, si peu de chose, et sur la paix céleste, toute la presse parisienne, dont la vibrante sensibilité se montre souvent si intuitive, s'écria : « Un homme de génie est mort ! » Le génie est d'essence audacieux. Si celui-ci n'a pas toujours atteint son but, s'il n'a pas laissé, parachevé exactement selon son vouloir, son œuvre, c'est que son audace fut vertigineuse. Il voulut, fidèle à la tradition des grands Anciens, donner à cette œuvre une signification vivante dont l'essor se perpétue en des horizons de plus en plus lointains. Il avait, pour prendre une expression chère à son premier

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maître, Hegel, « ^aisi le Mystère », et il voulait en inscrire le reflet dans la parole humaine. C'est le secret de Tincantation, que, intuitif ou savant, le poète doit connaître et sentir, doit voir vivre. Plusieurs fois Villiers y fait allusion. Ecoutons cette phrase de VEce future : « Sans doute n'estimait-il, dans la vibration du mot, que cet insaisissable au-delà dont le magnétisme, inspiré par la Foi, peut pénétrer un vocable dans l'instant oii on le profère ». Et c'est une œuvre de ténèbres, réalisée par li magie verbale, que dénoncent ces phrases d'Akédysséril : « Ah ! les délations de mes phaodjs sont profondes. Elles m'ont éclairé sur certaine détestable puissance dont tu disposes ! Ils ont attesté, en un serment, les Dévas des Expiations éternelles, que nulle arme n'est redoutable auprès de l'usage où ton noir génie ï sait plier la parole des vivants. Sur ta langue, affîrment-ils, 5'cntrecroisent, à ton gré, des éclairs plus fallacieux, plus éblouissants et plus meurtriers que ceux qui jaillissent, dans les combats, des feintes de nos cimeterres. Ek lorsqu'un »'sprit funeste agite sa torche au fond

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de tes desseins, cet art, ce pouvoir, plutôt, se résout, d'abord, en... en des suppositions lointaines, motivées subtilement et suivies d'affreux silences... Puis, — des inflexions très singulières de ta voix éveillent... on ne sait quelles angoisses — dont tu épies, sans trêve, l'ombre passant sur les fronts. Alors — mystère de toute raison vaincue ! • — d'étranges consonnances, oui, presque nulles de signification, ~ et dont les magiques secrets te sont familiers, — te suffisent pour effleurer nos esprits d'insaisissables, de glaçantes, inquiétudes ! de si troubles soupçons qu'une anxiété inconnue oppresse, bientôt, ceux-là mêmes dont la défiance, 1 en éveil, commençait à te regarder fixement. Il est trop tard. Le verbe de tes lèvres revêt, alors, les reflets bleus et froids des glaives, de récaille des dragons, des pierreries. Il enlace, fascine, déchire, éblouit, envenime, étouffe... et il a des ailes ! Ses occultes morsures font saigner l'amour à n'en plus guérir... »

Villiers de l'Isle-Adam a proféré une parole solennelle, aimantée d'une âme participant à . la vie des suprêmes esprits, une parole accor-

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dée au verbe divin. 11 descendait d'un ^'randmaitre de ces Templiers qui avaient fait serment <( de protéger et de défendre l'Eglise catholique, apostolique et johannite ». Il se dresse sur notre temps comme l'un des plus purs représentants de l'initiation celtique, dont la chaîne s'enveloppant. à travers les siècles, dans le dogme druidique, puis dans le dogme catholique, est assez solide encore pour rattacher aux sources célestes de vie l'esprit du monde de l'Occident.

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