‹ Vincenette; drame en un acte en versChapitre 2 sur 31 · A FRÉDÉRIC MISTRAL · texte numérisé non relu

A FRÉDÉRIC MISTRAL

ClIEIt ET ILLUSTRE MAITRE,

Vous souvenez-vous de Saint-Raphaël et du jour où voua vîntes y célébrer la fête de San to-Es telle? J'eus le rare bonheur de causer avec vous en longeant notre belle plajje et de vous entendre parler de votre adorable Mireille et du temps heureux où vous l'aviez enfantée! Et, comme je vous demandais si Mireille avait vécu, si Vincent, si maître Ramon, si tous les personnages du poème étaient des portraits lidôlos ou si c'étaient vos créatures, vous me répondîtes par ces mots : « On a toujours un peu vu même ce qu'on croit » inventer. N'ai-je pas rencontré cent fois dans ma vie des » parents qui s'opposaient aux amours de leurs enfants? » Pour no vous citer qu'un fait, voici ce qui s'ost yiassé à » MaïUane, il y a quelque dix ans :

« Un jeune homme, fils de riches fermiers, voulait épou-

» ser la fille d'un tâcheron. Los parents ne voulaient point » d'une bru besogneuse et refusaient leur consentement. » Un jour, ils apprirent que leur gars avait séduit la pauvre » enfant. Ils mirent leurs habits du dimanche et s'en fui'cnt, » au nom de leur fils, demander la main de la jeune fille » à son père. »

« — Je vous le dédie ! m'écriai-je.

» — Quoi donc, mon ami ? »

— L'acte que vous venez de me donner! »

Je l'ai fait, cher maître, et je vous l'apporte. Peut-être regretterez-vous l'exquise simplicité de votre récit; mais vous me pardonnerez de m'en être écarté en songeant que le théâtre a ses lois et que ce n'est pas le tout de faire agir nos personnages, mais qu'il nous faut aussi fournir la raison psychologique de leurs actions.

Je me suis efforcé de donner aux miens un peu de vie et de vérité, malgré cette convention de la forme que me reprocheront ceux qui n'aiment point les vers. Du moins, pour que mes vers fussent le plus humains possible, je me suis imprégné des vôtres, qui ne sont que l'expression rythmée de la nature, Et, comme on ne touche pas au miel sans en garder le parfum, vous trouverez dans Vincenette quelques formules qui sont vôtres et jusqu'à deux proverbes que je vous ai pris tout entiers. Mais ce n'est là qu'un humble houimage rendu à votre génie 1 génie aimé entre tous,

parce qu'il répudie dans l'art les sordides réalités de la vie et répond à ce besoin d'idéal qui est au fond de tous les cœurs.

Telle était ma pensée intime, cher maître.

J'en fais ma profession de foi.

Votre admirateur et ami,

Pierre BARBIER

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