A HENRI DUPARC
l'aîné de la grande famille artistique du maître CÉSAR FRANCK
« l'émule de SCHUBERT et de SCHUMANN dans l'ordre du Lied »
J'offre ces quelques pages consacrées à son meilleur ami et condisciple
en témoignage de respect, d'amitié et d'admiration
a Passez devant mes yeux, tableauxd'un jour qui fuit... » (Le Chant de la Cloche, Prologue).
Grand, droit, robuste, à peine marqué par les atteintes des deux tiers de siècle qui vont peser bientôt de tout leur poids sur ses vigoureuses épaules, tel nous apparaît aujourd'hui Vincent d'ïndy, tel nous le voyons en ce printemps de 1913, recueillant avec une sorte de timidité un peu embarrassée l'éclatant succès de son Chant de la Cloche, celle de ses œuvres déjà anciennes où il semble avoir voulu préparer notre tâche d'aujourd'hui en se peignant lui-même, moralement et musicalement, avec la plus saisissante vérité.
Sans doute, cet aimable sourire qui éclaire son grave visage, tandis qu'il salue ses auditeurs remplis d'enthousiasme, exprime un contentement passager. Mais, observons-le mieux : à cette satisfaction de l'œuvre terminée et presque comprise... après trente ans d'attente
seulement, se mêle déjà la préoccupation de l'œuvre à accomplir, du labeur toujours actuel et jamais achevé. Ce regard qui, dans l'instant, veut n'être qu'affable et bienveillant n'en conserve pas moins toute sa profondeur méditative, toute son acuité pénétrante, dont une énergie supérieure entretient avec une étonnante continuité la perpétuelle tension.
Au-dessus de cet œil qu'épièrent anxieusement des générations d'élèves jeunes et vieux, le redoutable sourcil, justicier des erreurs commises par les disciples inexpérimentés, garde sa mobilité vigilante. Que le maître reprenne sa baguette et donne à l'orchestre ou aux chœurs le signal de la première attaque, et tout aussitôt le sourcil, le terrible sourcil, sans « se froncer » positivement mais plutôt en « se haussant » imperceptiblement, enregistrera automatiquement la moindre inégalité d'émission, la moindre erreur d'ensemble, de rythme ou d'intonation, comme il enregistrait naguère avec une inflexible rigueur le « mauvais passage », la « transition mal établie », le « thème maladroit », la « modulation intempestive », dès la première lecture des essais de composi-
tion perpétrés par les néophytes qui sont devenus depuis les rejetons de son immense lignée artistique.
A défaut de « sourcil i spécialement signalé à notre attention, le héros du Chant de la Cloche, maître Wilhelm, nous est représenté avec une grande barbe blanche : celle-ci n'a rien de commun avec la courte moustache grisonnante et la petite mouche d'aspect militaire qui laissent apparaître, chez le « maître Vincent », la carrure volontaire et tenace de la mâchoire et du menton. Une chevelure assez longue, que sa main gauche relève souvent d'un geste machinal, encadre par une courbe plus douce le haut de ce visage exprimant tout ensemble la force et la bonté.
A ces différences près, nous retrouverons dans le personnage de la légende dramatique les traits les plus caractéristiques de la personnalité qui en écrivit le poème et la musique, vers 1880. Nous demanderons donc à maître Wilhelm de nous aider à pénétrer dans l'âme qui vit en maître Vincent. Il suffira de nous imaginer ce noble artiste, évoquant, tel le fondeur de cloches au prologue, les principales
scènes de sa longue carrière. Par là nous réussirons peut-être à fixer un peu de cette physionomie du grand musicien français, à l'aide de sept esquisses bien imparfaites, correspondant aux sept tableaux du Chant de la Cloche*
« La Cloche a salué par ses accents joyeux « L'enfant que l'on porte au baptême... »
(Le Chant de la Cloche, Ier tableau).
Cet enfant que nous voulons suivre à travers sa vie si bien remplie a vu le jour à Paris, le 27 mars 1851. Moins heureux que son héros Wilhelm, il fut privé, dès sa naissance, de ces « caresses maternelles » qu'il chante, dans le premier tableau de son œuvre, avec une émotion d'autant plus touchante. Et sans doute ce voile de tristesse étendu sur ses premières années a-t-il accru en lui des tendances natives à la réserve, à la timidité, au repliement sur soi-même, qui ont abouti à cette attitude impénétrable et distraite, où l'on ne veut voir le plus souvent qu'indifférence ou froideur.
Tout au contraire, cette perpétuelle intério-
risation des sentiments et des émotions contribue puissamment à l'élaboration latente de ces explosions de violence et de passion que l'artiste exprime incomparablement dans sa musique, sans que l'homme en ait jamais laissé soupçonner l'intensité, même à ceux qui vivent le plus près de lui. Certes, on peut voir ici la marque d'une rigoureuse discipline : c'est encore le premier tableau du Chant de la Cloche qui nous en fournit la raison profonde, éternelle :
« credo ».
Seule une foi vive, inébranlable, peut élever à un tel degré la possession de soi-même. Cette même foi dont le petit enfant Wilhelm reçoit la grâce ineffable en pénétrant dans la vieille église médiévale, tandis que les cloches tintent joyeusement, l'artiste de notre siècle la reçut aussi en partage au seuil de quelque sanctuaire parisien, et toute son œuvre en garde à jamais le sceau indélébile.
Comme son maître César Franck, comme les plus glorieux parmi tous ceux qui furent ses modèles dans l'art musical, Vincent d'Indy
demeure, avant toutes choses, un croyant.
Pour avoir nettement compris que toute musique, tout art émane d'une foi, d'une religion, il s'est trouvé particulièrement qualifié pour participer efficacement à cette restauration de l'art musical religieux, traditionnel et liturgique, par laquelle le début de notre xxe siècle méritera de conserver une place éminente dans la mémoire des artistes qui nous succéderont. Profondément pénétré de la beauté des cantilènes grégoriennes de notre Eglise, il avait dès longtemps choisi les plus purs joyaux de cet inépuisable trésor pour les sertir étroitement dans la riche orfèvrerie de sa musique.
Celle-ci, par l'intime union qui relie l'antique monodie au plus somptueux décor harmonique ou orchestral, sonne à nos oreilles, dans beaucoup de ses plus belles pages, comme le discours merveilleusement imagé de quelque orateur sacré commentant en un style original un texte connu des Livres Saints. C'était d'abord une simple citation de l'antienne funèbre In paradisum, au dénouement de ce Chant de la Cloche qui contenait déjà tout un programme. Ce fut bientôt le solennel Pange lingua symbolisant
S VINCENT D'iNDY
dans Fervaal la nouvelle religion, la religion d'amour, et participant, sous cent aspects divers, à toute l'action musicale. Plus tard, l'universelle charité chantera par la bouche prophétique de Y Étranger l'antienne du Jeudi-Saint JJbi Caritas et Amor, Deus ibi est. Puis, au soleil couchant, à la fin du Jour oVètè à la Montagne, le doux chant de l'antienne des vêpres de la fête de l'Assomption exprimera l'hommage rendu au Maître de toutes choses par la créature qui s'endort après la tâche accomplie. Enfin, comme une sorte de couronnement à ce véritable autel musical, édifié pierre à pierre au cours d'une période déjà longue de l'existence de l'artiste, nous entendrons quelque jour l'hymne Vexilla Régis, la sublime louange à la « Croix notre seul espoir», résonnant à maintes reprises pour vivifier et pour conclure le vaste ouvrage synthétique dont l'achèvement ne tardera guère : La Légende de Saint-Christophe.
Encore ne s'agit-il ici que de quelques thèmes grégoriens explicitement traités dans les principales œuvres de Vincent d'Indy. C'est presque toute sa musique qu'il faudrait analyser, si l'on voulait y relever l'influence la-
tente de nos immortels chants liturgiques, « modèle suprême » de toute musique sacrée, ainsi que l'a rappelé Pie X. Et la musique sacrée n'est-elle pas aussi le « modèle suprême » de toute musique puisque, c'est l'auteur du Cours de Composition musicale qui nous le rappelle au début de son enseignement, « le principe de tout art est d'ordre religieux ». Cette assertion elle-même renouvelle la déclaration par laquelle se terminait le véritable discours-programme (1) prononcé le 2 novembre 1900, lors de l'inauguration de l'immeuble de la rue Saint-Jacques :
« Maneant in vobis fides, spes, caritas ; « Tria haec. Major autem horum est caritas.
« Que la foi, l'espérance et l'amour habitent « en vous ; mais de ces trois vertus la plus « grande est l'amour... Ces trois vertus que le « Catéchisme appelle théologales, ajoutait-il, nous « pouvons à bon droit les nommer artistiques, « parce que si elles parlent de Dieu, elles parlent « par cela même de l'Art, émanation divine...
(1) V. d'Indy, Une école de musique répondant aux besoins modernes (Schola Cantorum, 1900).
« Ayons la Foi, la foi en Dieu, en la supréma- « tie du beau, la foi en l'art, car il faut, avant « tout, croire fermement à l'œuvre que l'on « écrit ou que l'on interprète pour que celle-ci « soit durable ou dignement présentée... »
Ainsi se fût exprimé sans doute maître Wilhelm, parvenu à l'âge d'homme et renouvelant en pleine conscience la « profession de foi » par laquelle est synthétisé le tableau du Baptême dans le Chant de la Cloche, au moment où les voix graves du chœur des prêtres entonnent le Symbole des Apôtres, répété ensuite par toute la foule au nom du nouveau-né :