Vincent de Gournay
Les documents qui ont été utilisés dans ce volume étaient réunis depuis longtemps lorsque la Société littéraire et artistique, La Pomme, demanda une étude sur VIXCEXT DE GOURNAY. L'auteur acheva et présenta son travail. Le jury du concours, à Tunanimité, lui a décerné la plus haute récompense dont il pouvait disposer.
CH.ALON-SÙH-SAÔNE, IMPRIMERIE DE L. M.\RCE.\.U
G^ SCHELLE
Laissez faire, laissez passer.
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PARIS GUlLLAUiMIN ET C'«
ÉDITEURS UU JOLK.NAL DUS KCONOMtSTES RUE RICUKUEU, 14
Le protectionnisme et les privilèges industriels au milieu du xvuf siècle. —Vincent de Gournay. — Son éloge par Turgot ; autres documents le concernant. — Ses lettres et ses mémoires inédits.
L'homme dont nous allons parler n'a jamais occupé de grandes places, il n'a été mêlé à aucun événement historique, il n'a écrit aucun livre. Cependant il a exercé une influence très réelle sur son temps et aussi sur le nôtre. Il a été, en effet, l'un des fondateurs de l'économie politique, le promoteur de l'établissement de la liberté du travail en France et l'inventeur de la célèbre formule : « Laissez faire, laissez passer, » que tout le monde connaît, dont peu de gens comprennent le sens, mais qui a servi à étendre l'action individuelle et à réduire celle de l'Etat.
Pour saisir la portée de l'œuvre de Vincent de Gournay, il faut se rappeler quels étaient
encore les principes dirigeants du gouvernement au milieu du xyiii^ siècle. Rien ne devait échapper à la protection royale. L'industrie était protégée: des prohibitions et des droits de douane élevés arrêtaient à la frontière les produits venus de l'étranger; à rintérieur, le travail était monopolisé entre les mains des corporations et des détenteurs de privilèges exclusifs, de sorte que la concurrence existait à peine dans la plupart des métiers. Le consommateur était aussi protégé : dans son intérêt, la fabrication des produits industriels était réglementée; la production des céréales et leur circulation étaient surveillées ; il était interdit d'exporter des grains hors du royaume et souvent d'en transporter d'une province à l'autre. Bien loin d'avoir modifié les errements suivis avant eux, la plupart des ministres de Louis XV avaient, sous prétexte de protection, multiplié les monopoles et accru la réglementation. ^lachault, qui occupait le contrôle général en 1750, avait renouvelé l'ancienne prescription d'après laquelle il était défendu de planter des vignes sans permission, afin que la terre ne fût pas détour-
née de sa fonction naturelle et put produire tout le blé nécessaire aux habitants.
Ce système de protection, ce protectionnisme, qui s'étendait à une foule d'objets, était une forme atténuée de Tancien despotisme seigneurial. En usurpant sur la féodalité pour centraliser tous les pouvoirs dans sa main, le roi était resté, au moins théoriquement, le maître de la personne, du travail et des biens des sujets. Comme les mœurs s'étaient améliorées, il n'agissait pas par pur arbitraire, ainsi que les seigneurs aux premiers temps du moyen âge; il avait des vues générales et entendait travailler au bonheur des sujets. Selon la vieille métaphore, il était le berger qui mèue son troupeau et qui emploie ses chiens, non pas seulement à défendre le bétail contre les loupSj mais à le pousser où l'herbe est nourrissante et oîi elle peut être tondue sans inconvénients pour la terre.
L'intention était souvent excellente ; les résultats presque toujours déplorables, attendu que les gouvernants ignoraient les . lois sociales naturelles et étaient uniquement guidés parles apparences des faits.
La famine était un événement possible : en conséquence, le commerce des céréales était en tout temps soigneusement réglementé.
Le Gouvernement voulait que la richesse vînt dans le pays, et il confondait l'argent . avec la richesse; il prenait donc des mesures pour favoriser la faljrication des produits qui, selon son jugement, pouvaient le plus facilement se vendre à l'étranger et attirer l'argent du dehors.
Personne en France ne pouvait se livrer aux occupations que les gouvernants n'estimaient point conformes au ]jien général du pays ou au bien particulier des individus, car la confusion entre les intérêts collectifs et les intérêts privés était permanente. Est-il besoin d'en donner des exemples ? Louis XIV n'a t-il pas voulu contraindre ses sujets à faire leur salut malgré eux, et n'a t-il pas révoqué l'Edit de Nantes ?
L'un des résultats du protectionnisme avait été de faire naître, à côté des privilèges personnels qui avaient résisté à la destruction de la féodalité, un ofrand nomlîre de privilèges nouveaux, d'une importance au moins aussi grande que ceux do la noblesse
et dont ])roritaient les individus et les groupes qui avaient réussi à faire croire que leurs intérêts étaient dignes de la sollicitude royale.
« Des privilèges, a dit l'économiste Le Trosne, il en est de tout genre et de toute espèce, de toute taille, de toute figure, et de toute couleur\ »
Et, en effet, les provinces, les villes, les ports avaient des privilèges ; les associations d'artisans, les compagnies d'actionnaires, les industriels, les marchands en avaient d'autres. Tous avaient pour objet de limiter la concurrence en faveur de bourgeois isolés ou syndiqués. S'imaginer que, sous l'ancien régime,les membres des deux premiers ordres aient eu seuls des privilèges, est une grossière erreur. Une partie du tiers avait les siens et de gros avantages pécuniaires y étaient attachés.
Lorsqu'au milieu du dix-huitième siècle, les philosophes commencèrent à battre en brèche les vieilles institutions, ils s'attaquèrent au protectionnisme religieux que les persécutions contre les protestants et contre les jansénistes avaient rendu insupportable,
1. De l'utilité des discussions économiques : Recueil de plusieurs morceaux économiques, 1768, in-12.
et aux privilèges nobiliaires dont l'inutilité sociale était devenue évidente. Quant au protectionnisme industriel et aux privilèges . qu'il avait engendrés, l'honneur de les avoir attaqués revient exclusivement aux économistes. Ce sont eux qui, en montrant l'existence de lois naturelles dans le monde social, ont prouvé que la seule protection légitime est la protection collective, impersonnelle, égale pour tous, et ont réellement préparé l'œuvre de 1789.
Vincent de Gournay est le premier qui ait entamé la lutte contre les procédés pédantesques des gouvernants et contre la cupidité particulière des protégés. 11 a devancé Quesnay de quelques années, Turgot de près de vingt ans. Il n'a agi que dans un cercle restreint, mais avec assez d'ardeur et de puissance pour faciliter grandement le travail de ses successeurs.
Cependant, les renseignements publiés jusqu'ici sur lui se réduisent à peu de chose. On ne sait guère de ses actes que ce qu'en a dit Turgot, son disciple, dans l'éloge qu'il lui a consacré, peu de temps après l'avoir perdu.
Certes, V Eloge de Gournay^ est un beau livre et l'un des plus utiles qui aient été mis au jour, car il éclaircit un problème bien important pour riuimanité, celui de savoir quel est Fobjet du gouvernement dans une société. Mais il n'a (pie quelques pages et contient peu de laits. (Test d'ailleurs lui éloge, autrement dit un morceau où l'auteur le plus sincère est en quelque sorte tenu d'embellir le rôle de celui de (jui il parle. Il renferme un admirable exposé de doctrine, sans qu'on puisse être absolument certain que cette doctrine appartienne entièrement à Gournay, et que Turgot n'ait pas prêté quelques-unes de ses propres idées à celui qu'il regardait modestement comme son maître.
En outre, l'éloge n'a pas été publié dans son intégralité au moment où il a été écrit. C'est seulement dans la grande édition que Du Pont de Nemours a donnée des Œuvres de Turgoty sous le premier Empire, qu'on en trouve la reproduction complète. Elle y est précédée d'une lettre à Marmontel, directeur du il/e/cz//*e^ lettre datée An 22 juillet 1759 et ainsi conçue :
1. La dernière édition se trouve dans le volume Tiirgot de l'excellente Collection des principaux économistes .
« Je n'ai point oublié, Monsieur, la note que je vous ai promise sur ISI. de Gournay. J'avais même compté vous la remettre lundi' dernier chez Madame Geoffrin, mais ne vous ayant pas trouvé et ne vous croyant pas d'ailleurs très pressé, je l'ai rapportée chez moi dans l'espoir que j'aurais peut-être le temps d'achever l'ébauche de l'Éloge que je voudrais faire de cet excellent citoyen. Puisque vous n'avez pas le temps d'attendre, je vous en envoie les traits principaux esquissés trop à la hâte, mais qui peuvent vous aider à le peindre et que vous emploierez sûrement d'une manière beaucoup plus avantageuse pour sa gloire que je n'aurais pu le faire.»
Quand on se reporte au Mercure % on y lit une brève notice nécrologique, dont toutes les phrases, à quelques mots près, sont dans VEloge^ tel que nous le connaissons ; mais où l'exposé de doctrine, qui rend V Éloge si précieux, fait défaut.
Que la censure ait coupé la copie de Turgot, c'est possible, eu égard à la date ; que Marmontel ait jugé la notice trop longue, trop