‹ Vincent de GournayChapitre 53 sur 90 · Le Trosne, De l'Utilité des discussions économiques · texte numérisé non relu

Le Trosne, De l'Utilité des discussions économiques

était la règle; rentrée des matières premières nécessaires à Findustrie indigène était seule à peu près libre : les laines non filées, les cotons en laine, les chanvres et les lins en masse, les poils de chèvre et de chameau, depuis quelques années, ne payaient aucun droit.

Quant au commerce maritime, il était réservé aux seuls nationaux, et ceux-ci ne pouvaient opérer dans un j)ort quelconque et pour un pays quelconque ; chaque port avait sa spécialité, c'est-à-dire ses privilèges d'arrivée ou de destination. Les vins du « pays supérieur » devaient déboucher à Bordeaux ; les vins pour les colonies ne pouvaient être embarqués qu'à Bordeaux ou à Nantes. Marseille, sous prétexte de surveillance sanitaire, avait le privilège exclusif des relations avec le Levant.

Enfin, le monopole de la Compagnie des Indes absorbait toutes les relations avec l'Asie, l'Afrique et l'Amérique . Personne, sans l'autorisation de la Compagnie, ne pouvait faire la traite des esclaves , qui était alors un gros élément du commerce de long cours. La Compagnie se réservait d'o-

— rw —

pérer en (iiiiiiée, depuis le cap Blanc jusqu'à la Sierra-Leone; elle ne permettait aux armateurs d'envoyer leurs vaisseaux chercher des nègres que sur la cote comprise entre la Sierra-Leone et le cap de Bonne-Espérance , et moyennant une redevance de 10 livres par tète de nègre, qui venait s'ajouter à la prime de 13 livres partète que lui accordait le roi\

De même, la Compagnie pouvait seule vendre en France le poil de castor et interdisait de fabriquer des chapeaux avec d'autres matières ; elle tolérait le mélange du poil de castor avec le poil de lapin% mais s'opposait à l'emploi du poil de lièvre.

Cependant, malgré les rentes de toute espèce qu'elle levait ainsi sur le consommateur, la Compagnie était dans une situation financière déplorable. On avait supposé, quand elle avait été organisée, qu'elle viendrait un jour en aide à l'Etat ;

1. Essai sur les Intcrcts du cotiiiucrcr maritime, par D'Heguerti, 1754.

2. C'est ce qu'on appelait le demi-castor. Voir Corps d'observations df la Sorictc d'af/riciilrure de Bretar/tie,

elle avait constamment sollicité son assistance pécuniaire et la sollicitait encore en 1754.

Deux commissaires du roi surveillaient ses opérations. L'un était INIichau de ^Montaran, ({ui passait pour spéculer au lieu de surveiller; l'autre était Silhouette, mag^istrat intègre, qui dans un de ses rapports montra la Compagnie à bout de ressources, rongée par une administration défectueuse, aux mains de directeurs qui faisaient du commerce pour leur compte,- sans se soucier ni de l'intérêt des actionnaires, ni de celui de l'Etat. La Compagnie, pour continuer à vivre, avait besoin de plus de cinquante millions qu'elle ne pouvait se procurer ni par une émission d'actions dont le public n'aurait pas voulu, ni par un emprunt pour lequel il aurait fallu proposer un taux usuraire.

Soit que les assertions de Silhouette aient été contestées par INIontaran, soit que le Gouvernement ait voulu avoir l'opinion d'un homme étranger à la Compagnie, Gournay fut chargé d'en examiner la position réelle. U avait étudié les questions relatives au

commerce des Indes, avant d'être nommé intendant du commerce :

(( Permettez-moi de vous remettre, » lit-on dans une lettre à Trudaine du 25 septemljre 1752, « un mémoire que je fis, il j a 1) deux ans, sur nos affaires avec TEspagne » où j'ai tâché d'établir que nous sommes » dans un cas particulier vis-à-vis de cette » puissance relativement au commerce des )) Indes et que, dans l'état actuel où sont » les choses, l'intérêt des Anglais et des )) Hollandais diffère absolument des nôtres. » Il présenta son nouveau rapport à ]Moreau de Séchelles le 26 juin 1755 et confirma entièrement les dires de Silhouette.

La Compagnie poursuit deux objets principaux, expliqua-t-il, l'entretien et la défense de nos possessions dans les Indes, le commerce lointain qui lui est réservé à titre exclusif. Elle est impuissante à faire le commerce : ses directeurs qui changent souvent, qui obtiennent leurs places par la brigue, n'apportent dans leur gestion ni l'esprit de suite, ni l'esprit d'économie indispensables dans le commerce. Ses opérations sont très restreintes; elles gênent les parti-

cLiliers qui voiuliaient entreprendre le commerce lointain et n'étend pas nos relations maritimes. Dans Tintérèt du public, dans l'intérêt de l'Etat^ dans l'intérêt même des actionnaires, il vaudrait mieux lui interdire de faire le commerce et la charger seulement de la conservation de nos possessions, en lui permettant de lever un léger droit de douane à chaque comptoir pour se récupérer de ses frais. Si le privilège exclusif qu'elle possède était supprimé, ses vaisseaux pourraient être vendus aux particuliers; Dunkerque et Marseille pourraient faire le commerce réservé au port de Lorient ; assez de particuliers se livreraient au commerce des Indes pour que celui-ci augmentât dans une large proportion.

Le mémoire de Gournay. si franc, si net, que lui-même disait : « Si l'on parlait ainsi )» aux actionnaires, ce serait la première fois » qu'on leur parlerait vrai, » resta longtemps dans les cartons du contrôle général. L'abbé Morellet l'en tira et le publia en 1769, quand

1. Moreau de Séchelles, parariêtdu 21 septembre 1755, avait simplement autorisé la Compagnie à emprunter 12 millions.

Maynon crinvau lui confia le soin de combattre la Compagnie des Indes et dejustifîer la suppression ou au moins la suspension de son monopole. Morellet avait jugé que l'opinion de Gournay serait pour sa thèse un puissant argumenl\

La réputation de Fintendant du commerce s'était, en effet, étendue bien au delà du cercle restreint de ses relations officielles'. De môme qu'il s'était occupé de la

1. Le Mémoire de Gournay est intitulé : Obscrcations sur le rapport fait à M. Ir Coatrôlcar (jcnèrat M. de S. (Silhouette), le 26 juin 1755, sur Vètat delà Compat/nic des Indes.

Morellet, en le publiant, l'a fait précéder d'un avertissement où il est dit :

« La pièce qui suit est si analogue à la question qu'on )) vient de traiter que j'ai cru devoir faire plaisir à mes » lecteurs en la rendant publique. Elle est de feu M. de » Gournay, intendant du commerce, et a été écrite » en 1755 .. L'autorité d'un magistrat éclairé, qui avait )) passé sa vie dans l'étude de l'économie politique et » qui remplissait une place importante d'administra- » tion, doit donner un grand poids aux principes que » nous venons d'exposer. »

2. Le public vient de faire une perte, est-il dit dans la Correspondance de Grimm à propos de la mort de Gournay. Si le Gouvernement n'a pas suivi dans ses opérations les idées d'un homme sage, c'est un malheur qui ne nous doit pas consoler de sa perte. 18 octobre 1759.

Compagnie des Indes et du commerce du Levant, qui ne rentraient pas dans ses attributions, il avait l'ait des voyages sans les limiter à sa circonscription et avait laissé partout les traces et le souvenir de son passage.

Il s'était mis en route pour la première ibis dans l'été de 1753, avait parcouru la Bourgogne et le Lyonnais, placés sous sa surveillance, avaitensuite visité le Dauphiné, la Provence et le Languedoc qui dépendaient de son collègue Montaran. Il s'occupa alors du commerce du Levant et revint à Paris par Lyon.

Dans cette dernière ville, il constata que les commerçants n'usaient pas de billets à ordre pour les ventes à terme ; cela pouvait faire honneur à leur probité, mais cela restreignait le crédit de la place. Gournay fit étudier la question par la Chambre de commerce\

Il chercha aussi, malgré l'opposition des

1. Lettre au Garde des Sceaux (4janviei' 1754). communiquée à la Cliambre de commerce (12 janvier]. Envoi le 6 mars à la même Cliambre d'un Mémoire remis à Gournay sur la question.

marchands, à faciliter la constitution de sociétés en conimandilc pour la fabrication de la soie et réussit à faire prendre par le Conseil une décision favorable.

Enfin, il contribua à Fintroduction de la l'a])ricatioii des toiles de coton dans la campagne lyonnaise; des tisserands y furent envoyés pour enseigner l'usage des métiers: des teinturiers du Levant pour apprendre à teindre\ Un grand nombre de bras, jusquelà inoccupés, furent bientôt employés à fabri(juer ces grands mouchoirs rouges que l'habitude du tabac à priser rendait nécessaires.

En 1754, la maladie interrompit les tournées de Gournay. Il les reprit en 1755, visita La Rochelle et Bordeaux, puis en dehors de sa circonscription et sur Tordre de Moreau de Séchelles, la partie de la Guyenne qu'il n'avait pas encore visitée et le port de Bayonne'.

Page 1