‹ Vingt années de Paris (volume 2)Chapitre 18 sur 24 · PORTRAITS APRES DÉCÈS · texte numérisé non relu

PORTRAITS APRES DÉCÈS

— Pardonnez-moi, monsieur, fit-il, en me reconduisant sur le carré, je n'avais pas osé vous dire..., vous n'auriez pas voulu tirer le portrait. . . , voilà déjà bien du temps que je ne travaille pas...

— Ne parlons pas de cela, lui dis-je; plus tard... c'est bon... au revoir, monsieur.

Je retrouvai le jour et la respiration dans

la rue.

Et au bain froid, tout de suite ! Jamais je n'ai été déshabillé plus vite. Je grimpai l'échelle, et... une.,, deux... trois... pouf! Du haut de la girafe, mon cher ! Ah ! Feau était bonne !

Aujourd'hui encore, ces pauvres tètes mortes me reviennent en mémoire et je les vois grimacer parfois sous le crayon, dans la bouffissure des heureux, des puissants du jour, de ceux que je dessine à cette heure.

Et c'est peut-être la cause de cette mélancolie que vous avez su lire à travers la gaieté bouffonne de mes caricatures.

uissÉ-jE, en appelant Tatlention publique sur un fait personnel de peu (importance, faire pénétrer l'examen, Tenquête, le contrôle en ces établissements qu'on décore hypocritement du nom di asiles.

J'ai déjà dit en plusieurs endroits que j'aimais la Belgique et que j'y allais fréquemment. J'aime ce pays de lumière blanche, de claire verdure, où le peuple est nul, sans ambition, sans guerre, sans enthousiasme, sans talent, sans esprit et sans caractère. Je

m'y sens vivre et penser plus clairement qu'autre part. Puis, tout autour sont les Flandres, pays de religion artistique, où la mémoire des maîtres se mêle aux reliques bariolées et pittoresques des guerres espagnoles.

Donc, vers le mois d'octobre 1881,j'élais à Bruxelles, et, selon mon habitude, j'étais allé saluer, à Anvers, le fauteuil de Rubens, enseveli dans sa cage de verre ; le puits de Quentin Matsys, qui déroule en l'air ses volutes forgées sur la place de la cathédrale ; j'avais payé 50 centimes le droit de faire découvrir la Descente de croix de Rubens, et, vers quatre heures de l'après-midi, je repris la route de Bruxelles.

Une voiture me conduisit jusqu'à Malines; là, le cocher manifesta le désir de ne pas aller plus loin. Je le quittai, je cherchai à le remplacer, je n'y pus parvenir; Malines est

un bourg mort. Je pris donc le parti de franchir à pied la distance qui me restait à parcourir, et je me mis en route. Celte distance est de trois lieues à peine ; il me fallut toute la nuit et le jour du lendemain pour en avoir raison. Il faut dire que, vers cinq heures, le ciel s'était couvert de nuages noirs, et qu'un vent terrible s'était mis à souffler, déracinant les arbres, ébranlant les toits, fauchant les herbes.

Assez mal renseigné sur la route à suivre, je me mis donc à errer par la plaine, buttant aux monticules, roulant aux fossés, chutant aux ruisseaux; au bout d'une demi-heure, j'étais en guenilles et couvert de boue.

Le vent me jeta tout à coup sur un arbre donc le choc m'étourdit et me fit ricocher dans une mare; en me relevant j'aperçus deux yeux flamboyants fixés sur moi. C'était un loup.

Je crois l'avoir tué d'un coup de canne.

A Taube blanchissante, quelques chaumières m'apparurent encore endormies, la plupart dévastées par l'ouragan ; j'y frappai. Les paysans stupides me regardèrent avec terreur, donnant tous les signes de la plus vive agitation et refusèrent de m'ouvrir; ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai compris qu'ils me prenaient pour un fou.

Je continuai donc et j'atteignis enfin les portes de Bruxelles. J'y vis un fiacre, j'y voulus monter ; le cocher, sans exphcation,

me rejeta sur le pavé; je lui déchargeai ma canne sur les épaules et j'en hélai un autre. Il pouvait être huit heures du soir.

Celui-là me conduisit à l'hôtel de Ter-, monde; mais, aussitôt arrivé, il exigea le prix de sa course, refusa de venir le chercher à deux pas de là, chez un ami, et me fit conduire au poste, où d'ignobles employés

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qui, je Tespère, ont été depuis jetés à la porte, me firent passer la nuit au violon.

Le lendemain, sans que j'y comprisse rien, deux hommes, qui étaient alors mes camarades, Gil-Naza et Stoëquart, vinrent me chercher en voiture et me conduisirent à Ever, dans un asile d'aliénés.

C'est ma première étape.

Le premier moment de stupéfaction passé, je repris mes sens; j'examinai l'entourage, assez propre. Un vieux, qui se disait roi de tous les pays, m'offrit le trône de Belgique^ dont il ne se souciait plus, puis me quitta pour aller souffleter lentement et méthodiquement un idiot qui chantait en bavant.

Je restai là vingt-quatre heures, assez mal traité. J'ai subi la cellule et la camisole de force.

Puis Vallès vint me Chercher, un ma-

tin, avec une voiture. Le soir, à huit heures, j'étais à Paris; je couchai chez moi.

Gomment se fait-il qu'après avoir repris mon train habituel, déjeuné chez Brébant, dîné chez Marguerite, je fus accosté, dans la rue, par des individus qui me menèrent à la préfecture? Là encore je fus enfermé pendant une heure en cellule, puis je vis M. Macé, qui me causa familièrement, et me parut un homme intelligent et agréable.

Vers minuit, autre fiacre. Cette fois, on me dépose à Ville-Évrard , un asile de gâteux.

Vingt -quatre heures. De Ville-Évrard à Sain te- Anne. Encore vingt-quatre heures.^ Et enfin, en m'annonçant la liberté, dernière voiture, qui me conduit à Charenton, qu'on appelle Saint-Maurice, par euphémisme sans doute.

Cette bâtisse, divisée en cinq ou six ailes

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et surmontée d'une chapelle k fronton, regarde Tespace du haut des collines.

Elle a des prétentions au monument et se carre, muette et farouche , enceinte d'un fossé. Des corbeaux y voltigent sur les toits plats à l'italienne. Ils attendent les cadavres.

De là-haut, la vue est vaste et magnifique. C'est la vallée où viennent confluer la Seine et la Marne. L'été, c'est un poudroiement d'or, un fourmillement de verdure admirable en toute cette étendue; l'hiver, c'est une solitude nue, froide et mélancolique. J'arrivais en automne : j'eus des aurores pourprées, liïas, et des couchants d'or tout mon soûl. Mais les grilles se croisent partout, et l'on voit la nature comme un poisson, à travers les mailles d'un filet.

L'établissement de Gharenton se compose

de dix-huit divisions, dix pour les femmes, huit pour les hommes. Toutes sont établies sur le même modèle : une rangée de cellules enveloppant une cour entourée d'arcades.

Pour mon début, on me séquestrait à la huitième, la division des agités, des fous dangereux ; je ne pouvais pas être mieux servi.

Je m'attendais donc à vivre dans une tempête de cris, de coups, de vociférations, de bonds désordonnés, d'extravagances. Quelle ne fut pas ma surprise en me trouvant dans un groupe de seize à dix-huit personnes par* faitement recueillies, reposées et bien portantes. A peine deux fous*

L'un d'eux s'appelait S. . . C'était lin boucher de province. Telles étaient sa maigreur, son étisie, sa faiblesse, qu'à peine se pouvait-il tenir sur les jambes. Deux garçons l'étayaient de chaque côté pour l'aider à marcher et pour le faire manger. Entre

chaque bouchée, le misérable était pris de hoquets et d'horribles vomissements de sang.

L'infortuné n'avait aucune colère; il se bornait à gémir d'une voix triste, lamentable, épuisée :

— Pourquoi suis-je ici?... Oh! là W- .Oh!

là là!

Un beau matin, vers trois heures, il mourut, et l'on étendit son corps décharné sur la table d'amphithéâtre.

Je ne vois plus que des êtres intelligents et paisibles : Sylvis, ancien diplomate, taillé en hercule; Laudart, un joyeux soldat, capitaine d'infanterie; Gossonel, qui a peutêtre un grain, car il se prétend investi d'un pouvoir occulte et forcé de rester pour accomplir sa mission jusqu'au bout; Riche-

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mont, le plus distingué des musiciens gentilshommes.

La maison marche à la cloche ; à chaque instant on entend une sonnerie, qui indique telle ou telle fonction de la journée.

Tout le monde sort dans la cour, quelque temps qu'il fasse, pendant qu'on prépare les tables.

Un autre coup de cloche rappelle à table les pensionnaires.

Deux repas par jour, le café au lait ou le chocolat le matin.

On se lève à cinq heures et demie. La cloche éternelle se met en branle ; un vieux embouche un clairon et y souffle un simulacre de diane. Les portes s'ouvrent avec un grand fracas de clés. Chaque détenu ramasse ses bardes, jetées dans le couloir la veille, et s'habille.

Presque aussitôt, café au lait; à huit heures et demie, la visite du médecin.

Il s'avance, suivi de son état-major d'internes et de surveillants, passe rapidement devant chacun et ne s'arrête que pour signer une feuille où il a prescrit les différentes ordonnances.

— Je ne comprends pas, me disait-il, pourquoi Ton vous a arrêté à Bruxelles; il y a un mystère là-dessous.

Gomme s'il n'était pas plus stupéfiant de voir Paris séquestrer de parti pris et indéfiniment un homme que la maison d'Éver, du moins, avait relâché après examen.

Sa visite est éternellement pareille.

— Gomment allez-vous ?

— Très bien, docteur.

— Vous ne dessinez pas ?

— Non, docteur, j'ai le malheur de ne

savoir travailler avec fruit qu'en liberté.

— Vous avez tort. Vous nous prouveriez que vous pourriez reprendre vos travaux une fois libéré.

— Je ne vous prouverai pas cela. D'ailleurs, cela conduirait à un système déplorable.

— Gomment cela?

— Certainement. Il suffirait de mettre la camisole à tous les hommes de talent, puis de leur dire : Maintenant, faites-nous un chef-d'œuvre pour nous prouver que vous n'êtes pas fou.

— Monsieur Gill, vous avez trop d'esprit.

— Gela fait compensation pour ceux qui n'en ont pas assez; D'ailleurs, Victor Hugo a trop de génie, César avait trop de gloire, Jésus, trop de bonté.

Tous ceux qui ont quelque chose l'ont trop pô-ur ceux qui ne l'ont pas du tout.

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C'est pour cela qu'on les enferme; ce qui n'empêche pas les esprits généreux de rechercher les mêmes qualités, quitte à en mourir aussi.

— Allons, donnez-lui un bain.

Voilà ce qu'on a pour faire diversion à la vie qui s'écoule lentement, bêtement, sans incidents ni distractions. La plupart entrent intelligents et, petit à petit, s'atrophient, deviennent stupides.

J'ai frémi en entendant un vieillard accuser cinquante-quatre ans de présence dans ce bouge.

Que de forces perdues! Que de cerveaux annihilés ! Mais quoi ! nul ne s'en occupe.

Sans doute, la maison est considérée comme infaillible et la moindre question relative à ses œuvres serait considérée comme déplacée.

Messieurs nos gouvernants ont probablement d'autres chiens à fouetter.

C'est dommage ! Il y aurait cependant là de quoi jeter un grand cri de justice, d'humanité, une belle page à écrire dans l'histoire parlementaire, un grand nombre d'âmes et de cerveaux à tirer du gouffre immonde où les laisse pourrir l'indifférence de la société ventrue!

EUGENE VERMESCH

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N feuilletant chez l'éditeur Gharavay, l'autre soir, un manuscrit posthume de ce condamné mort en exil, sa physionomie m'est réapparue dans le souvenir...

Lors de ma prime jeunesse, un beau matin, nous vîmes entrer, daiis l'hôtel où je vivotais en compagnie de quelques étudiants, un garçon de vingt ans, blondasse, râpé, nez en quête, chapeau sur l'oreille, qui semblait un composé de Gringoire et de Panurge.

Le carabin qu'il venait voir nous le présenta :

1— M. Eugène Vermesch, poète.

La maison, rue Vavin, maison aujourd'hui détruite, était précédée d'une cour plantée d'arbres, sous lesquels on dressait en ce moment la nappe de la table d'hôte. Invité à prendre sa part du déjeuner frugal, Vermersch, à la hâte, engloutit quelques bouchées, puis, c'était là sa préoccupation, tirade ses poches quelques feuillets imprimés fraîchement, et commença de nous jeter à la tète ses élucubrations.

Ce qu'il nous lut, c'était les Lettres à Mimi, une brochure qu'on a vue se ianer parmi tant d'autres sous les galeries de l'Odéon, l'inévitable vagissement de la vingtième année en ce temps, une ritournelle ressassée en rhonneur de la grisette idéale, ce mythe évanoui.

£UGÈN£ VERMESGH. SO^

La guitare d'Eugène en valait une autre du même genre, pas plus. Difficilement, sur cet échantillon, Fauteur eût obtenu le moindre brin du « vert laurier » dont Banville est dépositaire; mais il montrait un rêve si pareil au mien, de si bon cœur enfilait le chapelet des hémistiches, que tout d'abord il me fut sympathique, et qu'aujourd'hui encore, je me rappelle en souriant sa tête enthousiaste, renversée en arrière, laissant pendre les cheveux, ses longs yeux doux filtrant une lueur charméej les trois fils d'or de sa moustache, et le geste de sa main, qu'il avait belle j envolé à la suite des rimes dans la brise qui, là haut j chantait à travers les arbreSj et semait des fleurs d'acacia dans nos verres.

Ce qu'un autre, plus expérimenté dès lors, aurait pu lui reprocher, c'était un manque de personnalité, une assimilation trop

flagrante; ses vers, pas mal faits d'ailleurs, sonnaient trop clairement Técho des Béranger, des Musset, des Murger. Pas de noies individuelles. Par là, il manquait au premier devoir de rhomme, et surtout de l'artiste, qui est de se montrer soi-même afin de rendre fidèlement à l'œuvre les virtuosités originales

qu'il a reçues de la nature.

Mais tant d'autres ont réussi et sont honorés pour une pareille lâcheté de tempérament, que je ne saurais en faire un crime à Vermesch. D'ailleurs il en est mort. Oui, feu Vermesch est une victime du pastiche, et je le montrerai tout à l'heure.

Depuis son débarquement du pays, Lille en Flandre, il vivait rue de Seine, en une chambre d'hôtel qui l'abrita jusqu'à l'heure de la fuite, c'est-à-dire neuf années environ .

Partout, sur les meubles détraqués, sur le

EUGÈNE VERMESGU. SOT

vieux divan, sur le carreau, des montagaes, des écroulements de livres et de brochures qu'il empilait sans cesse. La demeure en était encombrée ; ce que Vermesch a lu de récriture des autres est incalculable. Il ne se plaisait qu'en ce fouillis d'imprimés ou aux discussions esthétiques. J'insiste sur sa fidélité au logis, parce qu'elle indique, à mon sens, un besoin de recueillement et d'intimité propre aux natures tendres et inoffensives.

C'est donc là, dans cet amas de bouquins amis, que Vermesch, les yeux humides, le nez au ciel, incessamment en proie au vœu littéraire, improvisait, déclamait, remâchait des vers et des morceaux de prose, inspirés toujours par l'admiration des maîtres qu'il ne cessait de lire.

Entre temps, il flânait à gauche ou à droite, sous l'Odéon ou sur les quais, bouquinant, poussant des reconnaissances dans

les bureaux de rédaction du Hanneton ou d'autres feuilles de cette valeur, et y laissant gratis le < fruit de sa veine » .

Pas d'autre souci. La médecine, qui lui avait servi de prétexte à gagner Paris, était depuis longtemps délaissée. Sa mère, veuve, lui servait une petite pension. Ses goûts étaient sobres. Je crois qu'il était heureux. Sa mère mourut.

Du mince héritage qui lui revint, — ■ une quinzaine de mille francs, — il confia la presque totalité à son ami Victor Azam qui depuis . i . mais qu'importe ? — à son éditeur et ami Victor Azam qui, lancé à la Bourse, devait amplement et rapidement faire fructifier le magot. On ignora toujours le détail des opérations triomphantes qui s'ensuivirent; ce qui est certain, c'est que Victor Azam ne rendit à son ami et collaborateur que les coquilles,., des typographes de son imprimerie.

EUGÈNE VERMESGH. . 20f )

Alors ce fut la misère.

Je Tai revu en ce temps, couvert d'un paletot de poils qui devint légendaire, coiffé d'un feutre avachi, courant les librairies, les bibliothèques, les journaux, sans plainte, mais amaigri, inquiet, affamé. C'était fini de rire à la Muse. Il fallait tirer le pain quotidien de ce qui n'avait été jusqu'alors qu'amusements et dilettantisme. Un reste de la vanité qu'avaient fait éclore les faciles applaudissements des camarades lui raidissait l'échiné, le rendait peu sympathique aux marchands de copie.

Cependant il trouva quelques maigres débouchés, mit en œuvre ses .procédés d'assimilation, travaillant beaucoup, mais obsédé toujours de la manie d'imitation qui avait daté ses débuts, ne trouvant rien de bien neuf, de saisissant, et, avec beaucoup d'érudition et conscience, perdant son encre.

'iWi VINGT ANNEES DE PARIS.

Il ne faudrait point cependant dénier à Yermesch tout mérite littéraire. Ses Hommes du jour et ses Binettes rimées, deux volumes inspirés de Banville et Monselet (toujours le pastiche), montrent des qualités d'ironie et de finesse qui, en une autre époque, eussent suffi à la fortune d'un débutant.

J'ai rompu des lances et en romprai encore contre quiconque pour la défense des huitains, ballades et stances qui composent le Testament du sieur Vermesch. Malheureusemient, l'idée du Testament est à Villon, et sa forme, à tout le monde un peu; c'est égal !

je ne sais rien de plus tendre et de plus accompli que les strophes à Racheta qui commencent ain^ :

Si de ror â-âne en uoii jg^ilet, Qu'on le porte chez Kachel, fille Qui reste seule, sans famille Et Idge près du ChAftelét

EUGÈNE VERMESGH. m

Elle est Jolie et mal famée, Elle a Pœil bleu, grand et moqueur.

Et c'est, des reines de mon cœur, Celle que j'ai le mieux aimée.

De même pour Tode héroïque qui ouvre et ferme le volume. Il y a incontestabiemeat daas ces vers, en dehors de la facture, imitée de Hugo, uu mouvement et uu souffle,^ un lyrisme difficiles à rencontrer autre part, dans le prétentieux fatras des rapsodies moder&es.

Yermesch «vait de la nature, de fat volonté, du travail, siirtoiit de Tenthousiasme, une émotion sincère. Encourage, sans doute il eût pris son vol plus audacieusement, plus librement dans Tart, se fût dëbaorrassé des chaînes qui rivaient son effort u TadmiTation servile du passé. Tout l'ont ignoré, dédaigné. L'amertume est venue : lia destinée, obstinément, lui refusait place. Il a

fallu, pour qu'on l'aperçût, — et à quelle lueur ! — qu'il écrivît : le Père Duchêne !

Et dans quel but? Dans quelle^ circonstances? Mourant de faim, après le siège; pour, avec son flair de journaliste et son procédé coutumier d'adaptation, arracher un succès avec un morceau de pain à l'actualité, pour essayer d'un pastiche au goût du jour.

Je vous dis que c'est le pastiche qui l'a perdu !

Vermesch, en ressuscitant le Père Du^ chêne^ j'en suis certain, n'a pas, une seconde, prévu son importance folle et ses effroyables conséquences.

Il a voulu pasticher Hébert, comme il avait pastiché Villon, Rabelais, Hugo, Leconte de risle, etc..

Est-ce à dire que je veuille l'absoudre?

Non! Mais j'interviens contre les traditions exagérées qui transforment en épouvantes

EUGÈNE YEHMESGH. 213

éternelles des aventures niaises, et du premier jobard mal inspiré font un spectre terrifiant et gigantesque.

Vermesch, indécis, chétif, timide et bayant aux étoiles, n'aurait pas tué une mouche,

comme on dit.

Mettons plus souvent au jour vrai la physionomie réelle des réprouvés de la tradition. Cela, sans doute, ne diminuera pas le mal qu'il ont pu faire ; mais, du moins, éteindrait-on cette auréole de damnés dont 1'* magination les affuble, qui est une sorte de gloire aussi, et qui peut tenter les hallucinés de l'avenir.

Un mot de Vermesch pour finir et prouver son inconscience en tant que fauteur du Père Duchêne.

Aux premiers jours de juin, comme les massacres de la répression duraient encore, il était réfugié, rue du Four-Saint-Germain,

daBS une de ces admirables familles dool rien ne désempare la charité.

C'est là que je le vis.

Dans la rue, les soldats allaient et venaient; les vigilances de la répression se multipliaient.

Tout à coup, tranquillement, Vermesch parla d'une course à faire daîis les environs, d'une visite, à deux cents pas, disait-il, l'affaire de dix minutes.

— L'affaire de la mort, malheureux!

m'écriai-je. Tu seras fusillé en arrivant sous la porte !

Et il me répondit :

— De quel droit?

11 n'y avait qu'à hausser les gaules jusqu'au plafond et à se taire; c'est ce que

U ne sortit pas du reste ; on le fit évader ^

EUGÈNE YERMESGH. âl5

il alla s'engloutir dans le brouillard de Londres.

En 1871, il écrivait, parlant de ses regrets, de sa douleur d'expatrié : « Si cela dure, je mourrai. »

Gela a duré huit ans pour lui.

Et, l'année dernière, on l'a enterré dans un coin du sol anglais. Par un beau temps, les journaux l'ont dit. Pour un jour, le ciel de Londres était bleu. Il faisait du soleil comme en France.

LE NATN

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