PRÉFACE III
tre ou cinq dans des payotes, Charles Bataille y Jean Duboys, Paul Arène, qui encore? On s'était réunis pour travailler, et Von travaillait surtout à courir les routes forestières, cher-ch^nt des rimes fraîches et des champignons à gros pieds.
Entre temps une bordée sur Paris, toute la bande. Chaque fois la nuit nous surprenait, après l'heure des trains et des carrioles, attardés av^x lumières des terrasses avant de nous lancer, bras dessus bras dessous et chantant des airs de Provence, dans le noir des mauvais chemins. On fai^ sait tous les cafés de poètes; et le pèleHnage finissait régulièrement au petit estaminet de Bobino, lequel
IV PRÉFACE
était alors V arche d' alliance de tout ce qui rimait, peignait , cabotinait au quartier Latin. Cest à Bobino'que fai fait la connaissance d'André Gill.
Il déclamait debout sur une table,
robuste et beau, les cheveux dans le
gaz, au milieu d'un cercle de chopes.
Sa voix de faubourg, un peu lourde,
laissait tomber la Hme et déhanchait
la phrase qu'il dessinait d'un coup de
pouce, en rapin. Après des vers de
lui, délicats et spirituels, il dit de la
prose de moi, une fantaisie parue la
veille dans un journal et qu'il avait
apprise. On est sensible à ces choses
quand on débute, et de cette soirée on
fut amis. U abord de très près, puis
PRÉFACE
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avec des intermittences de rencon^ très, de grands espaces de silence, mais non d'oubli.
Les années filèrent, nous entrai^ nant loin du carrefour ou nos vies s'étaient mêlées. La mienne après bien des cahots avait marché droit à son but sur des rails solides; la sienne continuait à s'égailler, à hue, à dia, brûlée à tous [les becs de gaz, acclamée sur les tables de café dont il ne sut jamais descendre. Il venait rarement chez moi, malgré mes ins-* tances et le plaisir qu'on avait à le voir. En face d'une femme distinguée, je le sentais mal à Vaise, gêné par la pensée de sa vie et de ses habitudes ; on avait beau l'encourager, sa verve
VI PRÉFACE
Tie dégelait pas^ il restait timide , trop poli, ne savait ni entrer ni s'en aller, mangeait loin de la table, et souf" frait d'ignorer, car il y avait en lui un singulier mélange de populacerie et de ra^nement, de sang rouge et de sang bleu.
Je Vaimxiis mieux rue d'Enfer, dans le délabrement de son vaste ate^ lier meublé de deux chevalets et d'un trapèze. On était toujours sûr de trouver là un ramas de pauvres hères ^ des misères recueillies, de ces « âw^s de poche » comme il y en a dans Tour^ gueneff et dont les loques résignées fvmxiient silencieusement autour du poêle. Tout en causant, Gill travaillait, ébauchait des toiles énormes
PRÉFACE vn
pour des cadres géants que son rêve dépassait encore. Blasé sur ses succès de dessin et las de V éternelle grimace des caricatures^ il avait V ambition d^être un grand peintre^ marquait sa place très haut, entre Vo lion et Courbet.
Se trompait-il F... Je n'entends i*ien à la peinture et ne Vaims guère, — tant d'autres s'y connaissent et se pâment devant, par profession l — Mais il me semble qu'André Gill avait ainsi que Doré la palette noire des crayonneurs. Son osil pris et comme hypnotisé par la ligne restait fermé à la couleur. En tout cas, ceux qui ouvriront son livre plein de pages exquises, chaudes de vérité et de bonté, s'assureront que le caricatu^
Tin PRÉFACE
Hste, tendre comme tous les grands railleurs^ était un poète et un écri" vain.
Les dernières fois où je le vis^ il me paraissait triste et las, rebuté par la misère qu'il cachait fièrement. Tout à coup f appris qu'il était à Charenton, bouclé. Ceux qui vivaient plus près de lui ne s'étonnèrent pas, m'a-'t'On dit. Pour moi, ce fut une stupeur et une épouvante. Gill était le troisième de notre petite bande que la folie méprenait: Charles Bataille, Jean Duboys morts aux aliénés, prèsque sous mes yeux. Le courage me manqua pour aller voir celui-là. Je
me raisonnais, je m'enchaînais par des rendez-vous, que je manquai
PRÉFACE IX
tous, obsédé par Vidée fixe du mal qui frappait autour de moi.
Un jour, en sortant, je heurte sur le palier quelqu'un sonnant à ma porte :
« Tiens!... Gilll... »
Gill, maigri, des cheveux blancs, m^is toujours beau, toujours son cor-dial sourire de grand enfant sensuel et bon.
« Je sors de Charenton... Je suis guéri... »
Et Vôn descendit au Luxembourg.
Comme il n'y avait plus de Bobino, on s'assit dans un petit café désert au milieu du jardin, à peu près à la place ou Von s'était connu. Il ne m'en voulait pas de n'être pas allé le voir.
PRÉFACE
« Bah/... pour les visites qu'on me faisait/... fêtais une curiosité, une chronique... un but de promenade et de friture au bord de Veau. . . »
Puis il me parla de la maison de fous, très sensé, très calme^ un peu trop convaincu seulement qu'il n'y avait pas un malade à Charenton, rien que des victimes. « On n'a pas idée des crimes qui se commettent dans cette boîte... Un beau livre à écrire. . . Si vous voulez, je vous donnerai des notes... » Et pendant un^ .
minute, la fixité de cet œil vert, sans pupille, m'inquiéta. Passant ensuite au motif qui l'amenait chez moi, il me demanda un titre et une préfax^e pour un [volume de souvenirs qu'il
PRÉFACE XI
allait publier. Je lui donnai son titre, — Vingt ans de Paris, — et lui promis les quelques lignes d'en-tête dont il croyait avoir besoin. Là-dessus nous nous séparions, sans phrases, sur une poignée de main qui ne mentait pas.
a — A bientôt, Gill?
« — Parbleu I »
Trois jours après, on le ramassait sur une route de campagne, jeté en travers d'un tas de pierres ^ Vépov^ vante dans les yeux, la bouche ouverte, le front vide, fou, refou.
Il y a des mois de cela; et depuis des mois je cherche sa préface, je lutte pour U écrire contre le frisson qui me fait tomber la plume des mains.
zii PRÉFACE
Gill, mon ami, êtes-vous là ? M'entendez'vous ? Est-ce bien loin où vous êtes F... Je vous jure que f aurais voulu vous offrir quelque chose d'éloquent, une page bonne comme vous, généreuse, artiste, lumineuse, comme votre chère mémoire, fai essayé, je n'ai pas pu.
Alphonse Daudet.