VINGT
HISTOIRE D'UN MELON
AU une belle matinée du mois d'août 1868, mon meilleur ami, celui qui partage exactement mes peines et mes joies, et, pour tout dire, mon linge aussi, était arrêté, à l'angle de la rue Vavin, en extase devant un melon.
Une outre de jus, un boulet de lumière ! un vrai chef-d'œuvre de Tété qui, près de
làj dans sa chaleur exagérée et suprême, commençait de rouille i* les feuillages du Luxembourg !
Il étalait, le fruit savoureux, son orgueil obèse au milieu de ses frères cantaloups, dans 1;) paille dorée et rayonnante, rond comme un astre, ventru, vermeil, énorme et parfumé, la queue en vrille comme un cochon, ballonnant au soleil sa sphère aux côtes rebondies, avec la majesté d'une couronne d'empereur et la joie d'un turban de carnaval.
Mon ami, sans doute, avait vu bien d'autres cucurbitacés au cours de sa carrière sans en être ému. Celui-là fut une révélation. Peut-être aussi faut-il aux melons, comme à certains musiciens, plusieurs « auditions » pour être compris. Alors, ce fut l'audition décisive; car, après quelques instants de contemplation, mon meilleur ami pénétra
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dans la boutique, y déposa, sur le comptoir, quelque menue monnaie, saisit l'objet de sa convoitise, et s'en fut radieux, par les rues, avec sa conquête.
Il faut connaître le vertueux, riant, clair, calme quartier de l'Observatoire, pour comprendre le plaisir infini de s'y promener avec un melon sous le bras. Je dis — avec un melon — parce que ce hors-d'œuvre (considéré par quelques-uns comme dessert) donne à celui qui le porte un air de bourgeoisie cossue, de citoyen qui « a de quoi )>, d'où il résulte, pour le promeneur, un certain aplomb, une recrudescence d'aise et de nonchalance heureuse dans la marche.
Mais, en résumé, le melon n'est pas indispensable.
Mon ami se promena donc tranquillement, humant la brise tiède, tlànant aux enseignes, regardant les passants ; il se croisa peut-être
vin;gt années dejjparis.
avec M. Littré, qui a le bon goût de demeurer par là, peut-être avec Michelet, son voisin, lequel vivait encore ; avec Sainte-Beuve, lancé au trot derrière une fillette...
Puis, tout à coup, il se souvint que c'était mardi, qu'il avait à faire, comme chaque mardi, son dessin de la Lune ; il s'élança vers son domicile.
Maintenant que je crois être reconnu, je reprends mon pronom personnel :
J'habitais alors la rue d'Assas, dans une maison en briques, un étage au-dessous du logement de Vallès, qui serait bien l'homme le plus tendre, le plus spirituel, le plus charmant et éloquent du monde, n'était la manie, qui le tient, de ne se croire à l'aise que dans la fumée des batailles ou la gueulée des faubourgs. On allait de l'un chez l'autre ; on avait de grands rires, des espoirs fous; le soir, à la fenêtre, au ciel pâlissant, on regar-
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dait devant soi, à l'angle de la maison Lahure, un grand mur de lierre où venaient se coucher les oiseaux. C'était le bon temps... — Passons.
J'arrivai, avec mon melon, pour le moment du déjeuner. Nous nous trouvâmes trois, — peut-être quatre : la chanson des Fraises^ Mamzeir Thérèse^ avait déconsidéré le nombre trois. La table était dressée; mon acquisition eut les honneurs de la séance ; et comme, entre soi, quand les nerfs sont détendus on est aise quelquefois de se laisser aller à la simplicité de l'esprit, comme les grosses plaisanteries sont, alors, les plus goûtées, tout le chapelet des niaiseries qui se peuvent dire, à propos d'un melon, fut égrené.
En fin de compte, on tomba d'accord qu'il fallait publier son portrait.
Le portrait du melon ? Oui. — Dans le
6 VINCT ANNKKS HK PAlîlS.
journal? Parfaitement. Puisque la censure interdisait tout, puisqu'on ne pouvait plus rien risquer d'expressif, i] fallait dessiner le melon. Gela ne voudrait rien dire.
— Ouïmporte !
Et je le fis.
Les collectionneurs le retrouveront au \V 29 bis de la P' année de P Éclipse.
La Lime était f Éclipse alors, ayant été, quelques mois auparavant, contrainte à s'éclipser par la jurisprudence de PEmpire.
Le dessin fut présenté, le lendemain, au ministère ; la Censure fut magnanime, l'autorisation de paraître fut accordée.
Mais, dès le surlendemain, nous recevions, au bureau de la publication, Tordre de comparaître devant un juge d'instruction dont le nom m^échappe, — grand dommage ! La nouvelle de cette poursuite fit scandale.
Il se trouva, juste, dans toute la presse, un
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seul être, depuis âme-damnée de Yillemessant, pour ne pas nous défendre.
Nous étions accusés d'obscénité !
C'était raide ! On en parla huit jours ; et la fortune du dessin courut Paris, renforcée des mille quolibets de la foule, qui a sa façon de légiférer, elle aussi.
Comme le croquis ne représentait personne, il fut facile d'en appliquer l'intention h tout le monde, et chacun de son côté le fît pour c( sa bête noire ».
Rochefort, dans une de ses Lanternes, y veut reconnaître Delesvaux, ce président de la 6^ chambre, qui, après s'être coiicihé les faveurs de la cour par une série d'arrêts iniques, s'est enfin rendu bonne justice en se crevant d'excès.
M. Francisque Sarcey fît un bon article indigné et gaulois dont je le remercie encore. Et la poursuite fut abandonnée.
Voici comment :
Au jour indiqué par Tassignation, je me rendis chez le juge. Nous comptions bien sur le procès. N'avais-je pas déjà retenu, chez un fruitier, un autre melon que je devais présenter au tribunal, en arguant de mon innocence par la sienne?
Cela, peut-être, eût été joyeux. Il n'empêche, qu'à l'exemple de ce juste atterré sous l'accusation d'avoir volé les tours de Notre- Dame, j'étais mal à l'aise en grimpant les rigides escaliers de pierre et en enfilant les couloirs bourrus du Palais de Justice.
On me fît entrer, asseoir même dans le cabinet aux soupçons. Le greffier poussiéreux, raccorni, se tenait prêt à écrire. Le juge dont j'oublie le nom, l'homme de loi, le roi de pique, celui qu'on appelle David chez les tireuses de cartes, une tête pointue, l'œil
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louche, figure biseautée, m'observait de coin : il m'interrogea tout à couj) :
— Tous vous reconnaissez l'auteur d'un dessin représentant un melon, auquel il manque une tranche fuyant devanc un crayon, et intitulé : M. X, deux points ?
Vous entendez, lecteurs? X deux points, c'est-à-dire : X..., trois lettres, si l'on veut.
Deux points, trois points, je n'y saisissais nulle malice, et je ne sais pourquoi je répondis, pris d'un subit et providentiel souci de la minutieuse exactitude :
— Non, monsieur : X, trois points.
— Bah ! fit le magistrat.
Il reprit le journal, regarda.
— C'est vrai, dit-il ; vous pouvez vous retirer.
L'instruction était abandonnée ; Thémis, désarmée !
Comprenez -vous ? Moi, j'ai longtemps
vln(;t .\\m:i:s dk pauis.
clierclié. — Accusation crobscénitc ? — A force de m'exercer à voir de Toeil du jurisconsulte de cette époque, à entrer, comme on dit, c( dans la peau du bonhomme )), j'ai fini par supposer vaguement !
Mais cela est tout à fait impossible à dire.
'w\/wv>rv/»
^ N parlait l'autre jour de suppri- \\ mer le musée du Luxembourg, ^^ d'en bouleverser les salles et d'en arracher les tableaux, pour je ne sais quel aménagement sénatorial. Bon Dieu! Messieurs les sénateurs exigent-ils tant d'espace? Pour podagres et impotents que je les suppose, la plupart, il me reste néanmoins un vague espoir (ju'on ne va pas installer un lit à balda([uin et machiné pour les infirmités do chacun d'eux.
Le Sénat, dont l'existence ne repose guère
que sur un pilotis de bâtons dans les roues de la République, voudra bien, pour cette fois, j'imagine, serrer ses augustes coudes et laisser vivre le Conservatoire de notre art moderne, le lieu d'étude et d'émulation de la jeune génération, statuaire et peintre, le musée du Luxembourg, une des grâces de la Rive Gauche.
Aisément je calcule de combien peu d'importance est mon impression personnelle, pour la chose publique ; mais je ne saurais, sans protester au nom de mes souvenirs, laisser consommer le sacrifice.
Du plus loin que je regarde en arrière, je vois mon grand-père me tenant par la main, tout petit enfant, bizarrement fagoté d'une pèlerine à carreaux rouges, d'une casquette à gland, et me traînant à travers les galeries, où son goût quelque peu suranné l'arrêtait en extase devant les tartines beurrées et
confi tarées des sous-élèves de David, les Lancrenon , les Mauzaisse , les Delorme ; Alphée et Aréthuse^ le fleuve Seamandre^ Hector reprochant à Paris sa lâcheté^ puis encore devant les « navets » sculptés de MM. Bra et Brun.
Un peu plus tard, dès que j'avais un instant la libre disposition de mon jeune individu, j'y courais tout seul, à ce Musée qui m'enchantait. Je grimpais, timide, l'escalier de pierre; et souvent, le gardien-chef m'interdisait l'entrée. Alors je restais, le cœur gros, sur le palier, jusqu'à ce qu'un copiste, arrivant à son tour, me prît, souriant, par la main, et m'introrhiisît, sous le couvert de son autorité.
Qu'on m'excuse de parler tendrement de mon enfance. Il me paraît (jue ce bambin de huit ans, amoureux d'art, qu'une grande bute de gardien épouvante et fait reculer sur
le seuil d'un musée public, est un tableau qui pourrait tenter la plume ou le crayon.
Plus tard encore, ainsi que tous les élèves des Beaux-Arts, j'ai fait là quelques ébauches de copies, dans le silence religieux du jour calme tombant en nappes égales des grandes baies du cintre ; avec la joie des croisées ouvertes au bout des salles sur les frondaisons ensoleillées du jardin, le sable d'or des allées, le rire et les jeux des enfants aux jambes nues, aux costumes bariolés.
Enfin, plus récemment, après que la guerre, proscrivant les tableaux, transformant en ambulance la galerie, en eut longtemps suspendu, sur des lits de mourants, les cadres vides, je l'ai ressuscité, ce musée du Luxembourg.
Et, tout à l'heure, en feuilletant le carnet de cette année-là — 1871 — n'ai-je pas retrouvé des rimes fanées ?
0 cher temps envolé! — Quand, la grille fermée,
Nous allions, tous les deux dans l'ombre parfumée.
Seuls maîtres des lilas; le doux silence... Rien
Que ma voix qui fredonne un menuet ancien
Et votre jeune rire égrené sous les arbres.
Nous allions, épelant, sur la blancheur des marbres.
Le nom de quelque reine au profil solennel,
Ou choisissant parfois un astre dans le ciel,
Et puis très curieux, ramenant de la nue
Nos regards, de trouver Fétoile devenue
Perle dans l'eau, parmi les duvets d'argent fin
Que les cygnes secouent sur Tonde du bassin.
T'en souviens-tu ? — C'était du temps de la Commune.
Oïl voit que j'étends à ma jeunesse ]a faveur réclamée pour mon enfance ; il faut passer quelque chose à un homme dont les cheveux commencent à grisonner, et dont le cœur se tourne déjà vers le passé.
Oui, le plaisir de parcourir le soir, après la retraite, le jardin paisihle, déharrasso de la foule, c'était Timmunité de fonctions qui ont failli me coûter cher. Un groupe d'artistes, fidèles à Paris malgré le danger, soucieux de ses trésors artistiques, m'avait
Ifi VINGT ANNEES DE PAUIS.
confié le soin de reconstituer le musée du Luxembourg, et de le garder.
Au reste je n'y ai point fait que de méchants vers, et, tandis que je me tiens par la main, j'aurai l'honneur de présenter au maître idéologue-peintre Ghenavard le citoyen qui donna l'accès des galeries à sa Divine Comédie^ aux trois portraits restauration de M. Ingres, aux Armures et aux Poissons de Vollon, à tant d'autres toiles méritantes, abandonnées jusqu'alors aux rats des greniers impériaux.
Quand j'arrivai sur le lieu de ma commission, le palais de Marie de Médicis était désert, dévasté; les appartements démeublés offraient, béantes aux regards, leurs solitudes grises de poussière. Quant au Musée, plus un tableau, plus un buste, je l'ait dit. L'ambulance était déménagée depuis longtemps; vide absolu. Les araignées filaient à l'aise.
Au rez-de-chaussée, dans l'aile de bâtiment qui contient aujourd'hui la sculpture, les gardiens familiers avaient imaginé, construit,consolidé maintesbicoques en planches, très propices à leur agrément domesti(|ue : un parfum de saucisses, de pommes de terre frites, circulait sous les voûtes : des tuyaux noirs de cuisine s'enfonçaient dans les pilastres corinthiens : c'était joU tout à fait! La nourriture substantielle primant l'intellectuelle; le ventre à la place du cerveau; comble du naturalisme !
Il est vrai qu'un des fauteurs, houspillé pour cette débauche de ]iopotte^ me répondit : (( Oh ! je ne fais la mienne qu'à l'huile ! »
On m'avait revêtu des « pouvoirs les plus complets )) pour me substituer au conservateur officiel, M. de ïournemine. Je devais le remplacer partout, dans sa charge et dans SOS appartements. Quand je lui rendis visite,
et m'expliquai, il pâlit dans son fauteuil. Moi, j'étais debout, et je lui dis :
— Tranquillisez-vous, monsieur; je passe et ne suis pas gênant; ne dérangez rien à vos affaires ; il n'y a ici qu'un travailleur de plus qui vient vous aider.
Et alors, nous travaillâmes. Le bataillon des gardiens lava, frotta, épousseta; les cadres enchâssèrent de nouveau leurs toiles, et la bonne odeur du vernis du Musée chassa les émanations pharmaceutiques de l'ambulance.
Tous les jours, avec un camarade que m'avait adjoint la commission, un statuaire dont les statues sont rares, — tes statues sont rares, mon vieux Jean! — tous les jours nous allions explorer les hangars, les greniers du Louvre et du palais de Tlnc^uslrie, rapportant de nos investigations les marbres, les toiles qui pouvaient enrichir visi-
blement la collection publique. C'est ainsi qu'un merveilleux paysage de Courbet : Sons Bois^ est entré au Luxembourg. Il est vrai qu'on l'en a fait ressortir depuis, afin de l'envoyer à rimpératrice. Pourquoi? je me le demande. Nous poussâmes la coquetterie jusqu'à rapporter, un jour, un paysage de M. de Tournemine lui-même. En dehors de ses attributions de conservateur, M. de Tournemine avait la spécialité des éléphants peints sur ciels orange.
Une galerie de bois, construite sur le double pont qui reUe les ailes du palais faisant face à la rue de Tournon, fournit remplacement nécessaire au regain de collection.
Enfin le musée de sculpture , supprimé depuis des années, fut réinstallé sous les arceaux du rez-de-chaussée. Il v est encore.
Les journées de Mai arrivèrent avec la fin
20 VINGT ANNEES DE l>AIÎIS.
de nos travaux. Je me rappelle mon dernier jour de présence.
Les gardiens, massés en un coin de la galerie principale, se croisaient les bras. Je les priai de continuer leur besogne qui était d'accrocher des tableaux.
— Eli ! monsieur, s'écria l'un, on se bat à cinq cents pas d'ici !
— Eh bien! accrochons pour les vainqueurs.
M. de Tournemine, qui survenait, fut de mon avis : on se remit à l'ouvrage. C'était le mardi ou le mercredi.
Vers quatre heures, le bruit de bataille du dehors approchant, vers quatre heures, — ici je ne puis m'empècher de sourire, — il me vint une vague idée que, peut-être, j'avais tournure de héros : Inrpavidum!
Il faut que je l'avoue : un diable est en moi ({ui me pousse à cambrer la taille dans
LE MUSÉE DU LUXEMBOURG. ^2i
les situations tendues. Nombre de timides, à ma façon, que je connais, ont au corps un diable pareil, et mourant d'effroi de paraître gauches, développent, aux instants délicats, les attitudes monumentales et harmonieuses des marbres grecs. Ils en tirent le juste bénéfice; toute la vie, on les appelle : poseurs.
Je fis donc trois pas vers le groupe des gardiens, et, tirant de ma poche une pièce de cinq francs, des deux qui composaient mon avoir, — voyez l'opulence! — je la leur offris en disant :
— Citoyens, nous ne nous reverrons plus sans douce ; acceptez ceci pour boire à la santé de la République.
C'était ridicule probablement. Il n'en parut pas ainsi. Et M. do Tournemine, me serrant très cordiali^ment la main, m'alfirma « qu'il garderait, (juoi (|u'il arrivât, le souvenir d'avoir vécu quelque temps en compa-
gnic d'un parfait gentilhomme. » — Je cite le texte.
Et je partis ; je ne l'ai point revu. Un fantaisiste quelconque a, depuis, voulu faire entendre qu'avant de mourir. M. de Tournemine se serait plaint de tourments endurés pendant la Commune. Cela n'est pas vrai ; M. de Tournemine n'a pas menti.
Je reviens à mon vœu. On m'a demandé mes notes personnelles; je les donne bénévolement, sans m'inquiéter fort de l'intérêt qu'elles peuvent avoir; mais ce qui est, à coup sûr, intéressant, c'est la conservation du musée du Luxembourg et son maintien à la place qu'il occupe, dans le quartier des Ecoles de l'Avenir.
On a proposé de le transporter sur l'autre rive; jamais! Il me paraît aussi nécessaire au début, au dévelopjoement des esprits, que
LE M|USÉE||DU|ILUXEMB0;URG. 23
les Écoles de droit ou de médecine, étant lui-même un foyer d'étude et d'espérance, une oasis pour le rêve aux jours de lutte ou de sombre hiver. Et si les «jeunes y^ manquent à cette heure de générosité, de sève, d'élan : s'ils s'attardent aux brasseries, s'épuisent en des plaisirs énervants, n'en pourrait-on attribuer quelque peu la cause à cette dévastation progressive du champ de leur éducation ?
Pour ne parler que du Luxembourg, n'estce pas assez que la guerre en ait fait à peu près chauve le jardin ? N'est-ce pas trop que l'Empire, en sa fièvre de spéculation, en ait détruit sa poésie, la Pépinière, ce coin de paradis des rêveurs, aux méandres parfumés, aux parterres encombrés du fouillis des roses, où le printemps, chaque année, ramenait les fronts studieux à l'ombre des lilas nouveaux? Héritage embaumé et charmant.
24 vl^GT A'NNÉEs; d;e I>|AHIS.
sacré par l'étude et l'amour des aînés, qu'estu devenu ?
La génération nouvelle n'est-elle pas assez dépossédée? Faut-il qu'on lui enlève encore l'échantillon d'art, le coin de récréation qui lui reste ?
Holà ! Jeunesse, on te dépouille. Défends ton Musée.
C'est bien là ma mine bourrue, Qui, dans un salon ferait peur, Mais qui, peut-être, dans la rue, Plairait à la foule en fureur, e suis l'ami du pauvre hèi-e Qui, dans l'ombre, afaim, froid, sommeil Comment, artiste, ;is-tu pu faire Mon portrait avec du soleil?
Jules Vallès, au bas de sa photographie.
N voilà un que j'aime de tout mon cœur, et que je vais désoler ^—rr^ en disant le bien que je pense de lui.
La vérité avant tout : Vallès a le caractère le plus jeune, le plus gai, le plus émerveillé
que je connaisse. Ajoutez à cela une santé inébranlable. Il se battrait, peut-être encore, avec acharnement, pour le sourire en coulisse d'une danseuse de corde; et, pour ma part, je Ten félicite. Mais lui, n'aime pas qu'on le sache.
Avec sa chevelure hérissée et rebelle, sa barbe bourrue et retroussée, — barbe et cheveux blancs aujourd'hui, luisants et noirs, jadis, comme charbon de terre, — avec ses yeux hardis, ronds sous les rudes sourcils, son nez coupé court, retroussé, aux narines de dogue ou de Socrate, les trente-deux dents étincelantes rangées sous le pli dédaigneux et amer de sa lèvre, avec tout son masque heurté, aux plans durs, qui semble avoir été martelé par quelque tailleur de fer, en son pays d'Auvergne ; avec, surtout, sa voix de cuivre, amoureuse de tempête, et le roulis farouche de son allure, il s'est fait,
autrefois, une renommée de casse-cou, d'exalté violent, dur à cuir.
C'est son premier succès, son succès de jeunesse; il y tient.
Et, soigneusement toujours, il a défendu, de la retouche et de l'altération, cette extravagante contrefaçon de sa propre physionomie, où, depuis vingt ans, le pubhc le voit grinçant de la mâchoire, et rageusement campé devant la société.
Moi-même, pour complaire à sa manie bien plus qu'à mon sentiment, ne Tai-je pas caricaturé en chien crotté, lugubre, traînant, à la queue, une casserole bossuée et retentissante ?
— J'ai un cou d'athlèle, un cou d'Auvergnat, répétait-il souvent; les gens qui ont, comme moi, un cou de taureau...
28 VINGT ANNEES DE l^AKlb.
Je regardai, un jour, ce cou fameux, et, saisi de franchise :
— Vous avez un petit cou, lui dis-je.
Il y eut un silence de quelques secondes ; puis Vallès répondit :
— Oui, j*ai un petit cou!
Mais l'avais vu flamber son reaard : il était vexé.
Tout le faible de Vallès est là.
Pour ma part, j'aime en lui jusqu'à cet enfantillage persistant de son héroïque désir, lequel ne peut s'accommoder, pour enveloppe, de la taille modeste et de la musculature moins terrifiante que frêle qui lui sont dévolues.
Quand je le rencontrai pour la première fois, il fendait Tespace, en compagnie de Daniel Lévv, son associé d'une heure : secouant une canne énorme, il arpentait le boulevard Montmartre: les pans d'une re-
JULfiS VALLÈS. ^29
dingo te, allongée démesurément sur commande, flottaient derrière lui ; un chapeau vertigineux, élancé de sa tète, menaçait le ciel...
— Il est un peu haut, lui dis-je.
— Jamais trop haut, me cria-t-il, jamais ! pour un chapeau d'ambitieux.
A cette époque, il avait déjà fait les Bé fractaires^ ce chef-d'œuvre de style, dïronie et de sensibilité. Il venait de terminer, à XÊiénement^ une série d'articles émus, intimes, de souvenirs, de paysages, dont les merveilleuses qualités de nature, de parfum, do goût et d'élévaiion sï'taient trouvées pou accessibles au public des journaux, et avaient dû s'interrompre pour céder la i)lace aux chroni({ues boulevardières.
Ces miettes d'un art sans précédent jusqu'alors ont été recueillies et publiées sous ce titre : la Rue^ en un volume devenu in-
trouvabie, et dont je regrette fort qu'on n'ait point fait de nouvelles éditions.
Les favorisés qui en possèdent un exemplaire savent de quelle manière exquise et pénétrante cet orageux Yallès entend et fait entendre la chanson des bois, des champs, il/az, la Lessive^ la Rue de pi^ovince^ les grands peupliers droits à l'entrée de son village!...
J'avais dévoré le livre ; je rencontrai l'auteur : son aspect, rébarbatif à d'autres, m'apparaissait absolument joyeux et séduisant.
Je me sentis invinciblement poussé vers lui, comme je l'avais été, quelques jours auparavant, vers Alphonse Daudet, quand celui-ci m'était apparu au café de Bobino, jeune, radieux, tout poudré de la farine parfumée de son Moulin.
Impressions lointaines qui me sont restées fidèles. Ces deux artistes, ces deux hommes,
si différents, sont demeurés pour moi l'objet d'une égale et tendre admiration.
Vallès vint loger, rue d'Assas, en la maison de briques dont j'ai parlé déjà, où se sont écoulées les heures de ma vie les meilleures; c'est là que j'ai pu apprécier ce poète, ce rêveur sensible et vaillant, avec sa belle verve éternelle, son intarissable gaieté.
Pour la première fois, en ce moment, paraissait la Rue^ son journal, qu'il a refait et refera, toujours sous ce titre : la Rue^ qui lui est cher : — une feuille fantaisiste plus fournie d'audace et d'humour que de numéraire. Aussi ])ien la cuisine en était-elle curieuse à observer, chez Gadart d'abord, dans les salles d'exposition ; plus tard, rue Drouot, dans le fond d'une arrière-boutique abandonnée.
C'était une vaste table en bois blanc, où traînaient, pôle-mêle, manuscrits et cornets de frites^ aliments confondus de l'esprit et du corps, quelques chaises dépaillées, nombre de cannes, deux ou trois placards violents, piqués d'épingles au mur; et, deboul, scandant ses éloquences du poing, Vallès déclamant, ricanant, dictant ses articles, chauffant ses collaborateurs, distribuant la besogne, corrigeant les épreuves. — Une activité furieuse et jamais lassée ; des feux d'artifice de saillies, de paradoxes, des fusées de blague, des pétards d'indignation, des chandelles romaines d'enthousiasme; et toujours du talent, une grande forme hardie, latine, bien moderne cependant, lyrique... et, j'ajoute pour l'agacer, romantique.
On rencontrait là des compagnons dont les noms, accouplés, jurent à cette heure :
Maroteau etMagnard, Francis Enne, Albert
Ju4ju
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Brun, Puissant, Pipe-en-bois, Bellanger et d'autres.
Dans les après-midi de repos, rares d'ailleurs, on partait en expédition pour quelque campagne extra, muros^ à Belleville ou Cliarenton, le plus souvent aux mornes plaines chauves de la Glacière, le long du cours sinueux et savonneux de la Bièvre. Je vois encore mon ami, son geste découpé sur Ir ciel; j'entends sa voix, la brise qui, au-dessus de nos têtes, faisait fâcher les feuilles, le petit bruit doux et triste de la rivière.
On allait ainsi jusqu'à Thumble auberge où sont la table verte au plein air, le vin bleu. — Avancez les lameiitahlrsl — On invitait un pauvre.
Puis la Rue oll'usqua l'Empire; elle fut étranglée. Et, vers le même lemi)s, Vallès alla percher plus bas dans Paris, rue de Tournon, un étage au-dessous de cer aventureux
et charmant illuminé, le capitaine Lambert, qui, certainement, aurait franchi le pôle, comme il Tavait promis, si la destinée, brusquement, ne Teùt couché, criblé de balles, dans une capote de simple soldat, devant les murs tragiques de Buzenval.
Mes relations avec Vallès devinrent plus rares; je le rencontrai moins souvent. Il était tout entier repris par ses préoccupations politiques, lesquelles m'ont toujours navré.
Il me convient, toutefois, de rappeler ici le grotesque soupçon qu'on a voulu faire peser sur sa vie, à ce moment. Le mot de police a étéprononcé: agent provocateur, a-t-on dit, je crois. Pour qui connaît, de Vallès, la hautaine inflexibilité du caractère, c'était une accusation absurde, à ce point que je n'en ai jamais voulu connaître la teneur précise.
A présent, je le perds de vue presque complètement jusqu'au siège, où je le retrouve commandant un bataillon de Ménilmontant, qu'il menait jouer au bouchon, comme les autres, sur le glacis. J'allai voir ses galons et son sabre.
Mais ce harnachement platonique Tennuyait probablement; il rêvait mieux; car, au 31 octobre, il est cassé, poursuivi. Bientôt je le vois revenir, par les rues encombrées de neige, effacées dans l'ouate brumeuse du ciel d'hiver, que refoule, sans cesse, le canon prussien.
Des soirs, en cachette, il vient partager sa bûche de bois et son pain de paille en mon logis.
Que de fois encore, là, du coin de la cheminée maussade, il nous emporte, oublieux, sur Taile de sa parole ardente, imagée, au
delà des remparts, de l'enneinij de la saison, de l'angoisse, en des lointains verdoyants, fleuris de ses souvenirs !
Cependant, les jours terribles se suivent. On meurt de faim, on meurt de froid; on ne se plaint pas. Mais la lutte est terminée : vaine espérance, adieu ! Voici l'armistice, la honte, — ô douleur !
Et voici la Commune!
Il ne m'appartient pas de préciser le rôle que Vallès a joué dans cette folie effrayante* Je m'en suis peu soucié.
On m'a dit qu'après l'affaire de Châtillon^ la mort de Duval, il avait protégé de la foule, sauvé les gendarmes qu'on ramenait prisonniers. Je sais qu'il a été condamné, surtout pour une phrase qu'il n'a ni conseillée ni écrite; puis encore, une farce au ministère
de rinstruction publique, où il décréta, pour rire :
Art. V^ , — V orthographe est abolie.
Je n'en sais pas plus long. Je ne le vis qu'une fois en ces temps funestes :
Il marchait dans les raui^s, un rouleau de papier sous le bras, derrière la manifestation, en cortège, des francs-maçons, chamarrés de symboles, qui s'en allaient parlementer, du côté de Versailles.
— Et vous? lui dis-je en m'approchant, vous n'avez donc pas une écharpe rouge ?
— Ne m'en parlez pas; je n'ose la mettre, elle me donne Tair dïm singe. — Elle est là.
— Sous votre bras? dans ce papier?
— Oui; comme un homard !
Vallès est, depuis neuf ans, §ur la terre
d'exil. Sa tête est blanche. Toujours vigoureux et vert, son robuste talent inscrit, parfois, dans nos journaux, sa marque léonine. Faut-il révéler le secret de Polichinelle, dire que c'est lui-même qui signe Jacques Vingtras ?
Il vit de plus en plus seul, regardant les autres, tour à tour, reprendre le chemin de la Patrie. A Londres, le plus souvent; par échappées, à Bruxelles, qui lui rappelle mieux Paris, il reçoit la visite d'une amie qui, aux jours d'effroyable danger, l'a suivi partout, l'exhortant, le conjurant de vivre, voulant le sauvegarder; — mais je m'arrête, craignant d'effleurer la déhcatesse d'une modestie héroïque, de manquer, par la moindre indiscrétion, au profond respect que j'éprouve devant cette noble figure du dévouement.
Quant aux capacités politiques de Vallès,
je les ignore. Elle ne sauraient prévaloir, à mes yeuXj sur sa gloire littéraire. Je le voudrais ici, tout simplement, faisant ce qu'il peut faire, étant ce qu'il doit être, ce que Philarète Chastes, rouvrant son cours, après les journées de Mai, n'a pas craint de proclamer en pleine chaire de littérature : ce Un des maîtres de la langue française ! »