‹ Vingt ans à Madagascar: colonisation, traditions historiques, moeurs et croyances d'après les notes du P. Abinal et de plusieurs autres missionnaires de la Compagnie de JésusChapitre 27 sur 36 · DISCOURS DE M. LE COMTE ALBERT DE MUN · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. LE COMTE ALBERT DE MUN

A la Chambre des députés. ^4 mars i884,

M. LE COMTE Albert de Mun. — Messieurs, je ne viens pas à la tribune pour y apporter une parole ou une pensée d'opposition. Je ne le pourrais pas dans un pareil débat. Il y a quelques jours, dans les entretiens auxciuels a donné lieu l'interpellation que nous discutons ici, un de nos collègues m'a fait Thonneur de me demander, sachant que j'avais l'intention d'intervenir dans la discussion, si je me sentais assez sûr de mes sentiments personnels pour ne pas apporter, dans le débat, une préoccupation de parti. J'ai cru pouvoir l'affirmer et je tiendrai parole.

Ce qui m'occupe, ce gui m'émeut dans cette question de Madagascar, c'est l'honneur et la dignité de la France, qui m'y paraissent

directement engagés ; c'est le souvenir des vieilles traditions écrites sur les rivages de cette terre lointaine; c'est la pensée qu'il y a là un morceau du patrimoine national dont, en prenant le pouvoir, vous avez reçu la charge, et (pi'il ne vous est pas permis d'abandonner ou de laisser amoindrir. (Très bien ! très bien ! à droite.)

Voilà dans quelles dispositions je monte à la tribune.

Ce que je souhaite, ce que je demande aujourd'hui, c'est qu'il sorte de cette Chambre une de ces manifestations où les partis, un moment unis dans l'élan d'un sentiment patriotique, donnent à ceux qui gouvernent la force nécessaire pour faire énergiquement leur devoir... (Très bien î très bien ! à droite), à ceux qui représentent au loin les intérêts de la patrie la confiance dont ils ont besoin pour les défendre sans inquiétude, et — je puis bien l'ajouter sans rien dire qui dépasse les convenances — une de ces manifestations qui imposent le respect aux nations qui nous regardent.

L'honorable M. de Lanessan a fait l'exposé du conflit actuellement engagé à Madagascar. Mais, qu'il me permette de le lui dire, il y a un point fondamental dont il n'a rien dit et sur lequel il me paraît impossible de ne pas ramener l'attention de la Chambre.

Je ne veux pas entrer dans des détails historiques qui dépasseraient évidemment les limites naturelles de la discussion ; mais je ne crois pas qu'on puisse entrer dans l'examen des événements actuels et de la politique qu'il convient de leur appliquer, sans jeter un regard sur le passé et sans dire un mot des droits anciens et incontestables de la France sur la grande île de Madagascar.

C'est là, en effet, dans ma conviction, c'est là beaucoup plutôt que sur des droits partiels concédés par des traités relativement récents ou sur des griefs plus récents encore, c'est sur ces droits anciens et historiques que doit se fonder la légitimité de notre intervention.

Depuis le jour où Richelieu, apercevant, d'un regard de son génie, la nécessité de préparer entre les mains de la France un contrepoids à la puissance coloniale de l'Angleterre, fit occuper, au nom du roi,

un point de la côte de Madagascar, nos droits apparaissent dans l'histoire avec la double consécration que leur donnent l'antériorité de la prise de possession admise par toutes les nations de l'Europe comme la base de leur droit colonial, et les incessantes revendications qui en ont établi la tradition, chaque fois qu'une expédition nouvelle ou une contestation naissante en ont fourni l'occasion.

Voilà la source de nos droits, et sans remonter à Louis XIV ou à Louis XVI, il y a une époque plus voisine de nous, dont M. de Lanessan n'a pas parlé et où ces droits ont été solennellement proclamés et reconnus. C'est en 1816. Les malheurs de la France l'avaient obligée à céder à l'Angleterre, parla traité de 1814, l'île de France et ses dépendances ; le nouveau gouverneur, homme d'une grande énergie, d'une infatigable activité et d'un zèle indomptable pour les intérêts de son pays, sir Robert Faquhar, voulut prétendre qu'en vertu des droits historiques que je rappelais il y a un moment, Madagascar devait être regardé comme une. dépendance de Maurice et, à ce titre, compris dans la cession faite à l'Angleterre.

Une négociation diplomatique s'engagea ; elle aboutit à l'abandon des prétentions anglaises ; sir Robert Farquhar reçut l'ordre de remettre les établissements de la France sur la côte de Madagascar au gouverneur de Bourbon.

M. DE Mahy. — Très bien !

M. LE COMTE DE MuN.— .». ct il so trouva que, du même coup, notre droit fut reconnu en même temps que son origine séculaire dont on avait voulu se prévaloir. Voilà les titres sur lesquels doit se fonder la revendication de notre souveraineté sur l'île de Madagascar. (Très bien ! sur divers bancs à droite et à gauche.)

Les gouvernements qui se sont succédé n'ont pas cessé de s'y appuyer toutes les fois qu'ils ont voulu tourner les yeux vers Madagascar pour y chercher des compensations aux établissements que nous avions perdus dans Tocéan Indien : Tamiral de Mackau, qui n'était alors que capitaine de frégate, les invoquait en 1818, quand il

reprenait possession du port da Tintingue et de l'île de Sainte-Marie, comme M. Sylvain Roux un peu plus tard, comme M. Gourbeyre en 1829,

Je cite rapidement ces souvenirs pour montrer la perpétuité, la continuité de nos revendications.

Quand, en 1823, dans des circonstances analogues à celles qui se produisent aujourdliui, le premier chef des Hovas dont le Dom marque dans l'histoire, Radamal«', voulut, comme on l'essaye encore à l'heure où nous sommes, et sous les mêmes influences, étendre sa domination vers la côte et s*emparer de Foulpointe, le gouverneur de Sainte-Marie, le capitaine Blevec, opposa à son entreprise ime protestation énergique où les droits de la France sur la Grande Terre étaient affirmés avec la plus grande netteté.

Plus tard encore, quand arrivèrent les événements de 1840 et de 1841, dont M. de Lanessan a parlé, qui constituent une partie de notre droit récent, de notre droit particulier sur un point du territoire, mais qui ne sont pas le fondement de notre droit général sur rile elle-même; quand, par des traités spéciaux, les chefs Sakalaves de la côte occidentale, précisément pour échapper aux attaques des Hovas, appelèrent à leur aide la protection de la France et reconnurent sa domination, depuis Passandava jusqu'au cap Saint- Vincent, en même temps que sur les petites îles de Mayotte et de Nossi-Bé, l'amiral de Hell, gouverneur de Bourbon, crut devoir, pour régulari ser cette prise de possession, faire une déclaration solennelle où, rappelant et l'antériorité de possession et, par analogie avec la po sition prise par l'Angleterre en Australie, en raison de son établissement de Botany-Bay, le droit résultant pour la France du fait de ses premiers établissements sur la côte, il revendiquait très hautement et très explicitement sa souveraineté sur l'île tout entière.

M. DE Mahy. — Et il le faisait dans un arrêté officiel.

M. LE COMTE DE MuN. — Oui, C'était un arrêté officiel. Voilà l'histoire. Contre ses déclarations, contre ses actes publics, y a-t-il une

protestation d'une puissance européenne ? il n'y en a aucune. Notre droit, revendiqué toutes les fois qu'il l'a fallu, n'a point été ouvertement combattu : il est établi aux yeux de l'Europe. Nous n'avons de ce côté aucune raison de le croire ébranlé.

Voilà un premier point posé. Il y en a un second qu'il convient d'examiner.

Quand une nation va planter son drapeau dans quelque contrée lointaine, elle n'y vient pas seulement au nom de ses intérêts et pour y conquérir des droits avantageux ; elle y vient aussi, elle doit y venir pour y porter la civilisation, pour en répandre les bienfaits sur les peuples qu'elle domine, sur la terre dont elle exploite les ressources et les richesses. C'est l'honneur des nations civilisées d'être fidèles à cette mission : c'est la plus noble et la meilleure justification de leurs conquêtes.

Eh bien, quelle est donc la condition de Madagascar ? Y sommesnous en face d'un peuple sorti de la barbarie, et qui par ses propres moyens, par son expansion naturelle, par son action bienfaisante, suffise à lui seul à civiliser l'île tout entière ? Oh I bien loin de là : on vous l'a dit tout à l'heure avec raison : il n'y a rien de semblable ; il y a au centre d'une contrée plus grande que la France, dans le pays d'Imerina qui en est une petite partie, une peuplade plus hardie, plus aventureuse, mieux organisée que les autres, et à qui la civilisation paraît avoir apporté plus de perfides conseils que de bienfaits sérieux : ce sont les Hovas.

Depuis cinquante ans, c'est leur histoire qui s'est substituée à celle de Madagascar, ou plutôt c'est celle de leurs gouvernements encore à demi barbares ; l'histoire de cette reine Ranavalo I^e, dont M. Lanessan a rappelé le nom, qui régnait encore il y a vingt-cinq ans, et qui, pendant les trente-trois ans qu'elle a gouverné ce malheureux pays, a fait périr dans les supplices plus de 200.000 de ses sujets ; l'histoire de ces premiers ministres qui restent pendant que les reines se succèdent et qui gardent sur leur souveraine le double empire d'un

époux et d'un maire du palais, opprimant le peuple qu'ils gouvernent, rusant avec nous quand ils ne peuvent pas nous combattre en face, et prétendant imposer leur joug à toutes les peuplades répandues sur l'immense territoire qui environne celui des Hovas. Voilà ce que c'est que le gouvernement de Tananarive. Cest pour fuir sa domination redoutée que les Sakalaves de la côte nord-ouest se sont donnés à nous en 1840 et 1841, et qu'ils sont encore aujourd'hui prêts à marcher avec nous si nous voulons, si nous savons leur inspirer confiance dans nos résolutions.

Et chez les Hovas eux-mêmes, si je suis bien renseigné, il ne serait peut-être pas difficile de trouver un point d'appui dans la lassitude que leur inspire un pouvoir si longtemps tyrannique, et de réveiller ces sentiments endormis qui, il y a vingt ans, sous le règne trop court de Radama II, entraînaient les esprits vers le protectorat français, quand sa mort tragique vint brusquement anéantir ces belles espérances d'une façon si opportune pour ceux qui pouvaient les redouter. M. Pierre Alype. — Us l'ont fait assassiner ! M. LE COMTE de Mun. — Aiusi, messieurs, voilà la situation à Madagascar. Le droit historique de la France à la souveraineté de l'île tout entière est constaté par deux siècles et demi d'établissements successifs et de revendications constantes : il a été reconnu en 1816 par une solennelle négociation diplomatique, et la cession authentique d'une partie de la côte occidentale, par les peuples mêmes qui l'habitent, est encore venue le rajeunir et le justifier.

Ces titres multipliés, la condition du peuple hova, l'oppression qu'il exerce, les tentatives qu'il répète pour l'étendre hors de ses frontières, tout justifie la ferme revendication de nos droits*

Où est donc l'objection quinous arrête? Il faut bien ici que je dise un mot de la question qui est au fond de ce débat. Je sais combien elle est délicate ; je ne ferai que l'indiquer avec toute la réserve qu'elle commande, avec tous les égards que la parole publique doit s'imposer quand il s'agit d'une nation voisine et amie.

L'Angleterre, messieurs, est, à l'île Maurice comme nous sommes à Bourbon, en face de Madagascar ; elle se rencontre avec nous sur les côtes, elle pénètre dans la Grande Ile par ses nationaux, par ses missionnaires, par le« mille moyens dont dispose son génie toujours actif et toujours pratique.

De là, sans doute, sur cette terre ouverte aux efforts de la civilisation, des rivalités, des luttes d'influence dont on vous a parlé et qui sont inévitables ; je n'entrerai pas dans le détail de ces luttes, c'est un sujet difficile, souvent douloureux pour nous ; mais les méthodistes indépendants qui dominent à Tananarive ne sont pas l'Angleterre : c'est avec eux qu'il y a des luttes : ce n'est pas avec elle. Comment y en aurait-il avec l'Angleterre ? Elle n'a point de droits sur Madagascar... (Très bieni très bien I sur un grand nombre de bancs.) Elle n'a ni droits anciens, ni droits récents ; elle n'a que des traités de commerce et de résidence avec le gouvernement des Hovas. EUe a reconnu nos droits en 1816; elle ne les a pas contestés depuis; eUe ne les conteste pas. Pourquoi y aurait-il de ce côté un obstacle à notre légitime intervention?

Eb bien I si notre droit est certain, si le sentiment de notre mission civilisatrice, si le souci de notre bonneur national nous appellent sur cette terre qui fut autrefois la France orientale, pourquoi n'irions-nous pas, résolument, y remplir notre devoir ?

Notre devoir, messieurs, car il n'y a pas de droits sans devoirs qui en découlent, (très bienI très bien !)

Ces devoirs, vous ne pouvez pas les déserter! U ne s'agit pas seulement ici d'une question d'intérêt, il s'agit d'une question de conscience et de loyauté nationale envers ceux que vous avez reçu la mission de protéger. (Vives marques d'approbation à droite.)

Vous êtes les protecteurs naturels de Madagascar, vous n'avez pas

le droit d'abandonner à l'oppression les peuples qui l'habitent : vous

leur devez l'affranchissement et la civilisation. Ce n'est pas pour que

nous les abandonnions que les Sakalaves se sont donnés à nous ; ce

n'est pas pour que nous les abandonnions que les chefs de TAiikara ont reconnu notre domination et qu'une partie des Ho vas est prête à nous accueillir !

Que se passe-t-il cependant ? Vous le savez tous : depuis trois ans, fidèle à la politique du premier Radama, le gouvernement de la reine des Hovas, se targuant de son titre usurpé de reine de Madagascar, recommence, comme en 1840, ses incursions sur la côte et, en particulier, sur cette côte du nord-ouest qui nous appartient plus évidemment encore que le reste de l'île ; il prétend à la domination de toute la Grande-Terre, il y établit des postes fortifiés, il y plante son drapeau ; c'est une entreprise violente contre des peuples qui sont nos clients. L'honneur de la France est engagé à leur défense. (Très bien ! très bien! à droite.)

Voilà notre premier devoir. Le second, qui n'est pas moins sacré, c'est de protéger nos nationaux. Ils ne sont pas protégés. Messieurs, c'est bien à dessein que je n'ai pas placé la question sur le terrain spécial des intérêts religieux ; j'ai voulu vous montrer que la question qui s'agite est avant tout une question nationale et politique. (Très bien ! très bien !)

Mais il me sera bien permis, au moment où je parle des violences que nos nationaux ont à subir à Madagascar, de rendre un public hommage à l'énergie, au dévouement des missionnaires catholiques qui luttent seuls, presque sans appui et sans ressources, contre des concurrents puissamment armés, et qui sont les infatigables pion* niers de l'influence française. (Très bien I très bien ! à droite.)

Eh bien, ces missionnaires, je ne parle pas d'eux au point de vue de leur situation religieuse, ce n'est pas ce côté de votre politique que je veux examiner ici, je n'en parle que comme de citoyens firançais. A ce titre, ils ont droit à votre protection ; ils ont droit à la liberté garantie par les traités. Or, depuis que le méthodisme indépendant est devenu la religion officielle du gouvernement et du pays, il n'y a plus pour nos nationaux de liberté religieuse, il n'y a plus

contre les catholiques, contre les missionnaires français qu'une véritable persécution.

On n'a pas appliqué le système de vexations de toute nature,qu'on a inauguré dans ces dernières années, à tous les Européens: non, bien au contraire ! On a donné tous les encouragements aux uns, aux méthodistes protestants ; on les a favorisés jusqu'à en faire des instruments de tyrannie, pendant qu'on rendait aux catholiques, aux Français, l'existence à peu près impossible. Vous ne pouvez pas accepter cela : c'est la violation des traités !

M. de Lanessan a rappelé ces traités conclus avec les Hovas ; U en a fait l'historique ; il en a parfaitement signalé les vices et les points faibles. Il a parlé de ce traité de 1868, que je trouve malheureusement conçu, parce qu'il ne contient pas une affirmation assez précise de nos droits, et surtout parce que, pour la première fois, il attribue à la reine dos Hovas, en la qualifiant de reine de Madagascar, im titre de courtoisie dont on a singulièrement abusé dans la suite pour y chercher la déclaration d'un droit.

Mais enfin ce traité de 1868, tel qu'H est, est une des bases de vos relations avec les Hovas, et aujourd'hui l'une des sources du conflit actuel. Eh bien, il y à deux articles principaux, le troisième et le quatrième.

L'article 3 garantit aux Français la liberté de pratiquer et d'enseigner leur religion, la faculté de construire des étabhssements pour l'exercice du culte, des écoles et des hôpitaux ; enfin, dans la profession et l'enseignement de leur religion, une protection égale à ceUe dont jouit la nation la plus favorisée.

L'article 4 garantit aux Français la jouissance d'une complète protection pour leurs personnes et leurs propriétés, le droit de s'établir partout où ils le jugeront convenable, de conclure des baux à long terme, d'acquérir des biens meubles, immeubles, et de les posséder.

Voilà le traité de 1868, seulement dans les deux articles où cous ces

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droits sont garantis, U est écrit que les Français en jouiront en se conformant aux lois et règlements du pays : et, depuis trois ou quatre ans, le code hova, ce singulier assemblage de jurisprudence et de tyrannie, où toutes les inventions perfides de la civilisation se heurlent avec les traditions de la barbarie, et qui paraît n'avoir été promulgué que pour devenir une arme contre les étrangers ; le code hova s'est enrichi de ces lois, qu'on vous rappelait tout à l'heure: la loi 49 qui restreint la liberté de bâtir au bon plaisir du gouvernement et la loi 85, qui défend aux Hovas de vendre leurs terres à un étranger. Voilà ce qu'est devenue la garantie de 1868.

Et vous savez bien qu'on ne s'attaque pas seulement aux missionnaires ; vous savez bien que ce n'est pas une question religieuse, mais une question française, car c'est au nom de cette loi 85 qu'on vous conteste aujourd'hui la succession Laborde, c'est-à-dire qu'on prétend confisquer l'héritage de cet homme de bien, si dévoué à notre mère-patrie, dont le nom, à peine connu de notre nation, trop oublieuse de ses enfants d'outre-mer, devrait être cité parmi ceux des grands serviteurs de la patrie. (Applaudissements.)

Voilà ce qu'est devenu le droit de propriété garanti par les traités les plus solennels. Encore une fois, vous ne pouvez pas accepter cela.

Ainsi, vos droits évidents, vos devoirs les plus sacrés envers vos nationaux, tout vous presse d'agir énergiquement, non plus par des négociations et des représentations inutiles, mais par une intervention sérieuse, efficace et durable. (Très bien 1 Très bien ! )

Et votre intérêt, messieurs I ce grand, ce légitime intérêt qui porte les nations continentales à chercher au dehors des débouchés et des points d'appui, est-ce que vous ne le voyez pas à Madagascar ?

Oh ! je sais bien qu'on Ta contesté, qu'on a accusé les partisans de la conquête d'avoir exalté à l'excès les ressources et la fécondité de la Grande Ile. Gela est possible ; mais enfin il y a une chose qui saute aux yeux de ceux qui, comme moi, sont ignorants des ressources locales. C'est la position même de Madagascar dans l'océan Indien, à

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Côté de notre colonie de Bourbon, dont elle est à la fois le débouché nécessaire et la source indispensable de ravitaillement.

n n'y a là-dessus qu'une opinion.

L'amiral Page écrivait, il y a déjà longtemps, dans une revue lirançaise : « Nous sommes enchaînés à Bourbon comme Prométhée sur son rocher. » Et il montrait que nous n'y pouvions rien faire de grand si nous n'avions pas Madagascar. (Très bien I très bien I)

A toutes les époques, les colons de Bourbon l'ont rappelé.

En 1826, en 1840, en 1847, quand les événements ont amené, comme aujourd'hui, la France à s'occuper de Madagascar, le conseil colonial de Bourbon a envoyé au gouvernement français des adresses où il exprime, dans le langage le plus frappant, non seulement les titres de la France sur Madagascar, mais les avantages certains qu'elle peut y trouver pour sa grandeur et sa sécurité dans la mer des Indes.

Ce sont là des documents malheureusement trop longs pour qu'il soit possible de les apporter à la tribune, mais qu'il faut lire et connaître pour se rendre compte de la question.

De denx choses l'une : ou nous voulons avoir dans l'océan Indien un établissement colonial sérieux, et alors il faut, sinon être maîtres de Madagascar, au moins y dominer de telle sorte que personne, ni au dedans ni au dehors, ne puisse y gêner notre action ; ou bien nous ne voulons pas aller jusque-là, et alors il n'y a aucune raison pour tenir tant à la Réunion, aux rochers de Mayotte, de Nossi-Bé et de Sainte-Marie.

Eh bien, permettez-moi de vous le dire, vous ne pouvez pas, vous n'avez pas le droit de renoncer à votre établissement dans la merdes Indes. (Marques d'assentiment.)

J'en appelle à M. le président du conseil : il a dit ici même, en parlan t de la politique coloniale de la France, que toutes les parties de son empire d'outre-mer devaient lui être sacrées, comme un legs du passé, comme une réserve pour l'avenir.

J'applaudis à ces paroles, et je lui demande où elles trouveront une application plus justifiée qu'à Madagascar? Où est-ce que le legs du passé est plus considérable, plus précieux, établi sur des droits plus certains?

Et quant à la réserve de Tavenir, je crains que ceux qui ne croient pas à Tavenir colonial de la France ne soient dans une voie dangereuse.

Nous avons assisté, dans ces dernières années, à des événements qui ont douloureusement retenti dans les âmes françaises... (Très bien ! très bien l à droite.)

Vous rappelez- vous l'apostrophe que Berryer, à cette tribune même d'où je parle, lançait un jour au milieu de circonstances critiquespour l'honneur national ?

« Je l'entends, je l'entends, ce canon de Saint-Jean-d'Acre, j'entends au fond de la Méditerranée le canon anglais qui brise Saint-Jeand'Acre, devant lequel Napoléon s'était arrêté. »

Eh bien, nous, messieurs, nous avons entendu dans la Méditerranée le canon anglais qui brisait Alexandrie pendant que la flotte française gagnait le large. (Mouvements divers.)

Nous avons vu notre colonie d'Egji)te détruite et nos nationaux dispersés ; nous avons va l'Angleterre maîtresse de Gibraltar et de Malte, l'Angleterre quî tient l'île de Chypre et qui étend son bras sur l'Asie Mineure, occuper sous nos yeux ces bouches et ces rives du Nil, où la France a marqué, depuis saint Louis jusqu'à Bonaparte, les traces de sa gloire. (Mouvement.)

Je ne rappelle pas ces souvenirs dans une pensée de récrimination ou de jalousie contre une nation voisine, mais je vous supplie de ne pas oublier ce que vous êtes ; je vous supplie de ne pas oublier que la France, assise sur ses trois mers, est, elle aussi, une nation maritime, et qu'il n'y a pas de nation maritime sans puissance coloniale. (Très bien ! très bien 1)

Je vous supplie de ne pas oublier que le rang d'une nation dans le

monde ne tient pas seulement à l'étendue de ses ressources, mais aussi à la dignité de son attitude, et que nous ne serons vraiment forts sur le continent que si nous nous montrons décidés à faire respecter notre drapeau partout où il a le droit de se déployer. (Très bien ! très bien !)

Voilà ce que je vous demande de faire à Madagascar. Je ne viens pas, imitant M. de Lanessan, qui a sur les pays orientaux et sur les colonies une compétence qui me fait défaut, je ne viens pas vous apporter des plans de campagne et des projets d'expédition; mais je vous demande, si vous ne voulez pas vous prononcer pour l'occupation complète et définitive, de mettre, du moins, une fois pour toutes un terme décisif aux entreprises des Hovas, de prendre des garanties solides en vous établissant depuis la baie de Baly jusqu'à la baie d'Antongil, sur cette côte nord- ouest qui vous appartient sans conteste, et d'exercer sur les peuples qui vous appellent un protectorat efficace, en les aidant à se défendre contre leurs oppresseurs.

Voilà ce que je demande, et, je le dis avec regret, je n'ai pas trouve dans les documents qui nous ont été distribués, dans les dépêches du Livre jaune» que j'ai lues avec la plus grande attention, le témoignage de l'énergie et de la décision qu'il aurait fallu déployer dans mie pareille question. Je n'y ai vu que des tergiversations déplorables (Interruptions), des alternatives d'audace et de défaillance, des actes de vigueur sans lendemain et qui laissent après eux une situation plus difficile et plus dangereuse. (Très bien! très bien! adroite.)

On a négocié ! Mais à quoi bon? Les négociations n'aboutissent à rien; on devait bien le savoir. Les Hovas ont envoyé une ambassade; ils en avaient envoyé une en 1865 dans des circonstances analogues. Tout s'est passé de la même manière : le gouvernement y a mis toute la modération possible; les Hovas ont traîné en longueur. L'ambassade de 1883 a été mie comédie comme celle de 1865. Il a fallu rompre et en venir à la force.

Pourquoi, dès le début, n'avait-on pas été jusqu'au bout ? Pourquoi

n'avait-on pas poussé énergiquement et avec suite les opérations commencées ?

En 1882, le commandant Le Timbre prend une initiative courageuse : il arrache le pavillon des Hovas planté sur la côte nord-ouest, et il réclame fièrement nos droits antérieurs; il avait raison. C'était un premier pas. On l'arrête aussitôt, on le rappelle et on négocie.

En 1883, les négociations sont rompues à Paris. L'amiral Pierre est envoyé à Madagascar avec des instructions précises et énergiques. Il les exécute bravement, vigoureusement, et en prenant toute la responsabilité que doit prendre en pareil cas, ce me semble, le chef d'une station navale; il bombarde Mazangaye ; il envoie un ultimatum à Tanaaarive, et, l'ultimatum repoussé, il bombarde et occupe Tamatave ! Voilà une fière attitude! Va-t-on encourager l'amiralPierre? Messieurs, je passerai rapidement sur ces souvenirs ; Us sont trop douloureux ; il y a dans le Livre jaune une dépêche de M. Challemel- Lacour que j'ai lue avec une profonde tristesse ; l'amiral Pierre a été rappelé, il meurt...

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Il u'a pas été rappelé, monsieur. (Exclamations à droite.)

A droite. — On l'a désavoué.

M. LE coifTB Albert de Mun. — En tout cas, ce qui est évident, c'est qu'après sa mort, on n'a su échapper à l'humiliation de le désavouer qu'en excusant sa conduite sur sa maladie I Voilà la récompense d'un homme qui avait porté si fièrement et si haut la susceptibilité de l'honneur national!

Je ne veux pas insister là-dessus, et je ne parlerai pas non plus de cette affaire Shaw, sur laquelle il vaut mieux se taire et qui rappelle les souvenirs d'un temps où la France frémissait tout entière au bruit d'uneindemnité arrachée à son orgueil national. (Applaudissements à droite.)

Je n'en parle pas. C'est assez que ces dépêches soient publiques,

sans les apporter à cette tribune, et d'ailleurs M. Challemel-Lacour n*est plus sur le banc ministériel.

C'est à M. Jules Ferry que je m'adresse, et je lui demande ce que nous faisons à Madagascar, dans quelle situation nous y sommes, quelles instructions il a données à Tamiral Galiber.

Le Livre jaune s'arrête au mois de décembre, l'occupation de Tamatave est du mois de juin. Depuis on a encore une fois accepté de négocier ; M. de Lanessan a dit que ces conférences dont le Livre jaune donne le procès-verbal étaient ridicules ; je ne vois pas d'iautre mot qui leur convienne.

Les négociations ont été rompues au mois de décembre par le mauvais vouloir des Hovas. Depuis , on est dans le statu quo. Et quel statu quo? A 8 ou 10 kilomètres des Hovas, campés autour de Tamatave, où nos nationaux, expulsés de Tananarive, à travers les plus mauvais traitements, au prix de vives souffrances, sont entassés dans les plus mauvaises conditions, réduits à se ravitailler uniquement parle moyen des vaisseaux embossés devant la côte : en réalité, on dirait que ce sont les Hovas qui bloquent Tamatave.

Eh bien, il n'y a rien de plus déplorable qu'une pareille situation qui amoindrit notre prestige, qui enhardit l'ennemi et qui use nos forces dans l'immobilité sur une côte insaluble : et si c'était là tout le parti qu'on devait tirer du bombardement de Tamatave et de l'expédition de l'amiral Pierre, il aurait mieux valu ne rien entreprendre ; car Jusqu'ici on n'a réussi qu'à amasser des ruines, à amener des violences et à créer un état de guerre sans en tirer aucim profit sérieux.

Cela n'est pas digne delà France : il faut en finir, et on n'y parviendra que par une campagne énergique. M. Bandais vous l'a dit, dans mie des premières dépêches qui sont au Livre jaune : « Vous n'obtiendrez que si vous exigez. » Eh bien, exigez donc !

C'est l'histoire de toutes nos tentatives depuis soixante ans sur la côte de Madagascar: l'amiral de Mackau le rappelait à la Chambre de 1846 :

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« Quatre fois, disait-il, depuis trente ans, nous nous sommes présentés sur la côte orientale, toujours avec les motifs les plus légitimes, toujours pour couvrir nos nationaux, et chaque fois les moyens que nous avons employés ont paralysé notre action. »

La Chambre se tira d'affaire en votant un paragraphe de Tadresse où elle affirmait platoniquement les droits de la France, tout en manifestant pour les expéditions lointaines une répugnance qui n'était pas faite pour les encourager.

Messieurs, ne faites pas comme la Chambre de 1846 : ne vous bornez pas à des manifestations platoniques ; donnez à votre gouvernement la force nécessaire pour qu'il agisse vigoureusement... (Interruptions diverses),pour qu'il renonce à négocier uniquement,comrae s'il voulait la paix à tout prix, pour qu'il puisse aller de l'avant et faire valoir sur la Grande-Terre, sur la France orientale, le droit de souveraineté dont il a la garde et qu'il a trouvé dans l'héritage des siècles.

Voilà la seule politique que je comprenne.

Celle où nous piétinons depuis six mois ne peut qu'aggraver le mal et rendre chaque jour la solution plus difficile et plus coûteuse. (Très bien ! très bien î et applaudissements sur plusieurs bancs à droite. — L'orateur, en retournant à son banc, est félicité par un certain nombre de ses collègues.)

DISCOURS DE M«« FREPPEL A la Chambre des députés. 24 Juillet 4884.

Mgr Freppel. — Messieurs, pas plus que le précédent orateur, je ne tiens à mériter les encouragements de TAllemagne; et, cependant, je me permettrai de soutenir une opinion diamétralement opposée à la sienne. Je suis de ceux qui pensent que cette Chambre s'est grandement honorée, qu'elle a fait un acte de patriotisme et de bonne politique en affirmant, par son ordre du jour du 27 mars dernier, sa résolution de maintenir tous les droits de la France sur Madagascar.

Il ne m'est pas moins agréable de pouvoir constater que le rapporteur de votre commission, M. de Lanessan, s'est acquitté de sa tâche avec autant de sagesse que de fermeté. (Mouvements divers.)

Pièces en mains, il vous a montré que l'île de Madagascar fait partie intégrante de votre domaine colonial ; il vous a montré que, sauf une prétention, presque aussitôt retirée que formulée, à la suite du traité de 1814, le droit de possession et de propriété, ou, pour parler plus exactement, le droit de souveraineté de la France sur Madagascar n'a jamais été contesté par aucune puissance européenne, comme, d'ailleurs, il n'aurait pu l'être sans qu'à l'instant même et par une conséquence rigoureuse les droits de l'Angleterre sur l'Australie, les droits de la Hollande sur Bornéo fussent mis en question.

Enfin, M. de Lanessan vous a rappelé que si, dans des circonstances et par suite de considérations diverses, les gouvernements qui vous ont précédés, — je ne fais pas de difficulté de le reconnaître avec lui, — n'ont pas tous déployé dans cette question toute l'habileté et toute l'énergie désirables, il est pourtant vrai de dire qu'à aucune

époque aucun d'entre eux n'a jamais consenti à l'abandon des droits séculaires de la France sur Madagascar. De telle sorte que la question, revient devant vous tout entière, absolument intacte, restée en principe, après trois cents ans, ce qu'elle était le premier jour, sans avoir pu être ni obscurcie par les hésitations des uns ni compromise par les empiétements des autres. Nous sommes donc, messieurs, en présence d'une de ces questions, malheureusement trop rares, où l'esprit de parti n'a rien à voir (Très bien ! très bien !), où il s'agit d'un héritage national accepté de tous et où, par conséquent, tout se réduit à rechercher quels sont les meilleurs moyens, les plus efficaces, les plus pratiques d'atteindre un but que je considère comme inséparable

de l'honneur et des intérêts du pays. (Nouvelles marques d'approbation.)

Quels sont ces moyens? C'est sur ce point que peuvent se produire et que se produisent en effet les divergences, et voilà pourquoi, messieurs, en Tabsence de mon éloquent ami M. de Mun, à qui revenait plus particulièrement le soin de traiter cette question, je vous demande la permission de vous dire en peu de mots ce que je pense des divers systèmes qui vous sont proposés pour revendiquer efficacement les droits séculaires de la France sur Madagascar.

Le premier de ces systèmes est celui de M. Georges Perin ; car enfin 11 a, lui aussi, un système, bien qu'il ne Tait guère développé à cette tribune. . .

M. Georges Perin. — Je l'ai déjà développé, il ya trois mois ; je n'ai pas voulu abuser aujourd'hui des moments de la Chambre.

Mgr Freppel. — ... Je suis donc obligé d'en rechercher la formule dans le rapport de la commission :

« Cette justice, dit M. Perin, on l'obtiendra grâce à une action nivale énergique et continue, qui, en arrêtant momentanément tout trafic avec l'île de Madagascar, affamera le gouvernement hova et l'amènera promptement à conclure un traité donnant toute satisfaction aux intérêts français.»

En effet, notre honorable collègue, Justement préoccupé, comme nous le sommes tous d'ailleurs, de Thonneur et des intérêts de la France, n'a cessé de réclamer avec nous la répression des mauvais traitements infligés à nos nationaux et la restitution des biens qui leur ont été enlevés au mépris des traités. Et, parle fait, vous n'avez pas oublié, messieurs, c[ue les Hovas ont déchiré et foulé aux pieds le traité de 1868, qu'ils ne permettent plus à aucun Français de posséder une parcelle de terre, contrairement à l'article 4 de ce traité ; vous n'avez pas oublié que les Hovas détiennent injustement les biens de la succession de M. Laborde, notre ancien consul et le véritable bienfaiteur du pays, et qu'enfin les Hovas expulsaient tout récemment de Tananarive 92 Français. M. Georges Perin a donc parfaitement raison de demander avec nous la réparation des mauvais traitements infligés à nos nationaux. Mais c'est à cette action purement répressive et, par conséquent, passagère qu'il voudrait borner l'intervention de la France à Madagascar. Eh bien, messieurs, c'est sur ce point qu'il me permettra de ne pas partager son avis.

Car, enfin, sans compter qu'une action aussi restreinte est en contradiction formelle avec notre ordre du jour du 2*7 mars dernier, il est permis de se demander si, au moyen d'un pareil système, on obtiendrait le résultat que désire notre honorable collègue. Affamer les Hovas, arrêter momentanément tout trafic avec l'île de Madagascar à l'aide de croiseurs, par une action navale énergique et continue, cela est aisé à dire ; mais cela n'est peut-être pas facile à exécuter, lorsqu'il s'agit de bloquer une île plus grande que la France, de cerner 1.500 à 1.700 lieues de côtes, entrecoupées de baies, de quantités de ports ouverts au commerce étranger. En effet, de deux choses Tune : ou votre blocus sera effectif ou il ne le sera pas. S'il ne doit pas être effectif, mieux vaut ne pas l'entreprendre, car le pire' serait faire preuve d'impuissance aux yeux des Hovas.

Pendant que vos croiseurs, monsieur Perin, empêcheront le trafic

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par Tamatave et par Mazanguaye, le commerce avec les Anglais et les Américains se fera par Vatomandry, parMatatatte,par Mahala, par dix autres endroits. D en sera de même sur la côte occidentale. Avec un blocus partiel et intermittent, vous n'arriverez à aucun résultat.

Si, au contraire, vous voulez établir un blocus sérieux, complet, effectif, ohl alors, il vous faudra une flotte considérable, un nombre de navires dont l'entretien vous entraînera à des dépenses hors de proportion avec le mince résultat que veut obtenir M. Perin.

M. LE VICOMTE DE Lanjuinais ct d'autres membres à droite. — Très bien ! très bien I

Mgr Freppel. — Encore si, moyennant ce système, vous pouviez vous flatter d'affamer les Hovas comme l'espère notre collègue. Mais pas le moins du monde ! Les Hovas n'ont pas besoin pour subsister d'un commerce extérieur qui leur est imposé par les Européens plutôt qulls ne le recherchent eux-mêmes ; ils ont en abondance, dans Tintérieur des terres, ce qui leur est nécessaire en vivres de toutes espèces ; une diminution plus ou moins sensible dans la perception des droits de douane n'empêchera pas le gouvernement hova de conserver sa principale ressource, qui est la corvée royale. Et d'ailleurs il restera toujours libre de reporter la ligne de douane un peu plus en arrière, comme il l'a fait après le bombardement de Tamatave et de Mazanguaye. Savez- vous, messieurs, qui souffrirait de ce blocus ? Ce ne sont pas les Hovas, mais les Européens, vos propres traitants, les négociants tant français qu'anglais et américains, que vous mécontenteriez vivement et qui pourraient se trouver complètement ruinés par la suppression de tout commerce avec l'intérieur de l'île.

Le système proposé par M. Perin, loin d'amener les Hovas à résipiscence et de les forcer à rendre justice à nos nationaux, n'aurait donc d'autre effet que de provoquer une vaine démonstration navale, entraînant des dépenses considérables, sans aucun profit sérieux ni

pour les intérêts matériels de la France, ni pour le maintien de ses droits séculaires sur Madagascar. (Très bien ! très bien I sur divers bancs. )

Votre commission Ta compris. Aussi, à la place d'une action purement navale et toute passagère, elle vous propose de créer sur les côtes de Madagascar toute une série d'établissements définitifs. Partant de là, elle indic[ue neuf points qu'il faudrait occuper depuis la baie de Diego-Juarez, au nord, jusqu'au fort Dauphin, au sud, tant sur la côte orientale que sur la côte occidentale de l'île, de manière à l'envelopper, à l'enlacer, à l'enserrer pour ainsi dire dans une succession de postes échelonnés de distance en distance. Ce plan, très bien étudié d'ailleurs, ne manque assurément pas de justesse ni d'ampleur. Toutefois, messieurs, et malgré mon vif désir de partager en tous points le sentiment de la commission, il m'est imposible de ne pas vous faire remarquer qu'un pareil éparpillement, qu'une pareille dissémination de forces sur une étendue de quinze à dix-sept cents lieues de côtes constituerait' une entreprise militaire aussi peu efficace que dangereuse. (Très bien I très bien ! sur divers bancs.) Inefficace : qu'importe, en effet, aux Hovas, retranchés dans Tin térieur des terres» dans les parties les plus saines et les plus fertiles de l'île, que leur importe que vous occupiez huit ou neuf points sur des côtes plus ou moins insalubres? Ce n'est pas cela qui fera fléchir leur orgueil ni tomber leur résistaace. Ils attendront tranquillement que la fièvre ait décimé vos troupes, ou bien que Tennui de n'aboutir à aucun résultat sérieux vous ait portés à vous rembarquer et à abandonner vos postes isolés, comme on ne l'a malheureusement vu que trop souvent dans cette affaire de Madagascar. La mesure que Ton vous propose, si on se borne à cela purement et simplement serait donc absolument inefflcace.(Très bien ! très bien ! sur divers bancs.)

D'autre part, il ne saïu^ait vous échapper qu'un pareil éparpillement de forces, depuis le cap d'Ambre, jusqu'au cap Sainte-Marie, sur

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une étendue de 1.500 lieues de côtes, pourrait constituer une opération de guerre très périlleuse ; car, à moins de vouloir consacrer à Toccupation permanente de ces neuf points un effectif de troupes dont vous ne pourriez pas disposer dans Tétat des choses en Europe sans commettre une grave imprudence, Tintérèt de l'armée ne vous permettrait pas d'exposer de trop faibles détachements à des surprises toujours possibles. Privés de toute communication avec Tintérieur de Tile, c'est en réalité vous qui seriez bloqués dans ces postes isolés plutôt que vous ne bloqueriez l'ennemi. (Très bien! très bien ! à droite.)

Car pour ce qui est de faire entrer dans vos calculs, dès à présent, l'appui problématique que pourraient vous prêter les Sakala\es,le8 Betsiléos, les Betsimsaracs, les Antakares et toutes les peuplades plus ou moins hostiles aux Hovas, il n'y faut pas compter, messieurs, tant que par un coup décisif vous n'aurez pas prouvé aux populations votre intention ferme et bien arrêtée d'étabUr le protectorat de la France sur toute 111e de Madagascar. (Très bien! très bieni à droite.) C'est ce coup décisif qu'il faut frapper, et il faut le frapper là où ses conséquences seront certaines, c'est-à-dire au cœur même du territoire occupé par les Hovas, à Tananarive : là est le nœud de la question et pas ailleurs. (Très bien! très bien! à droite.) Si vous ne voulez pas pousser jusque-là, U faut vous arrêter dès maintenant et ne rien faire du tout ; car avec les demi-mesures, les tergiversations et les atermoiements que Ton vous propose, vous allez au devant de mécomptes et de déceptions inévitables. Occuper la capitale des Hovas, les délivrer eux-mêmes, les affranchir du gouvernement tyrannique qui les opprime, d'une coterie dont ils sont incapables de secouerle joug par eux-mêmes, leur laisser la libre possession de leur sol — condition que je regarde comme indispensable, — établir un résident général français avec im poste de trois à quatre cents hommes et étendre votre protectorat sur toute Tîle de Madagas,car : teUeest, selon moi, l'unique solution de la question ; hors delà,

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VOUS ne ferez rien de sérieux ni de durable. (Très bien! très bien ! à droite et sur plusieurs bancs à gauche.)

Cette solution est-eUe donc si difficile ? J'estime, au contraire, qu'elle est plus facile et moins dispendieuse que tout ce qu'on vous propose. Ici, je dois rendre pleinement justice à la commission ; eUe a parfaitement indiqué le moyen de préparer cette solution. Autant il m'est impossible de la suivre dans son dessein d'occuper dès maintenant,— ce qui me paraît inutile pour le moment, — Amboundrou, Tuléar, le fort Dauphin, etc. ; autant elle me paraît bien inspirée en vous proposant d'occuper le plus tôt possible Maévatanane, à 100 kilomètres de la côte, dans l'un des endroits les plus salubres de l'île. Car c'est de là que par les rives de l'Ikoupia, le grand fleuve de Madagascar, une expédition sur Tananarive pourra être dirigée, après la saison de l'hivernage. Notre savant collègue M. Farcy, si versé en matière de constraction navale,vous dirait mieux que je ne sauraisle faire combien il serait facile de remonter à l'aide de bateaux plats la rivière d'Ikoupia, depuis Madzanguaye jusqu'à Maévatanane, qui n'est plus qu'à 50 ou 60 lieues de la capitale des Hovas.

M.EuGÉNE Farcy.— Les ingénieurs s'y opposent , voilà le grand malheur.

M. Frbppel. — On me dira : Mais vous ne comptez donc pour rien rarmée des Hovas ?

La vérité est que je n'en tiens pas grand compte ; qu'est-ce en effet, contre 5 à 6.000 Français, qu'une cohue de soldats indisciplinés, obligés de se nourrir chacun comme il peut, — car il n'a pas même d'intendance militah-e chez les Hovas, — de soldats incapables de tenir en rase campagne, lâchant pied au premier coup de fusil, comme cela s'est vu à Tamatave et à Madzanguaye. U est même probable que la tête de la colonne française n'aura pas atteint les premiers plateaux de l'empire avant que les Hovas viennent demander grâce et se rendre à merci; quanta Tananarive,toutle monde sait que c'est une ville absolument ouverte etqui ne sauraitnous offrir aucune résistance sérieuse.

Mais, enfin, cette résistance serait-elle sérieuse, l'expédition de Ta-

nanarive, qui me paraît indispensable, serait- elle moins facile que je na le pense, — et je la crois facile après avoir pris Tavis de personnes compétente8,dliommes qui ont vécu à Madagascar pendant vingt ans, — je n'en continuerais pas moins à dire et à répéter : Vous n'avez le choix qu'entre ces deux résolutions : ou l'occupation de Tananarive ou l'abandon complet de Madagascar. Il n'y a pas de milieu pour des hommes vraiment politiques.

Eh bien, messieurs, vous n'hésiterez pas entre l'une et l'autre de ces deux résolutions ; vous n'abandonnerez pas cette île que, dans sa grande et prévoyante politique, Richelieu Indiquait comme une possession nécessaire à la France; cette grande île de la mer des Indes, sans laquelle, en cas de désastre, notre pavillon n'aurait même pas d'abri assuré depuis le Sénégal jusqu'à la Nouvelle-Calédonie. (Applaudissements sur plusieurs bancs. )

Vous n'abandonnerez pas cette France orientale où les Labourdonnais, les d'Aché, les Suffren allaient ravitailler et remâter leurs escadres dans leur lutte glorieuse avec une puis sance alors notre ennemie. Vous n'abandonnerez pas cette c grande terre» dont les richesses incalculables vous offriront une ample compensation à tous les sacrifices que vous poiurriez faire. ( Très bien I très bien I )

Et si j'apporte dans cette discussion une insistance toute particulière, c'est que, permettez-moi de vous le dire, la question de Madagascar est pour moi comme un souvenir d'enfance.

n y a déjà bien des années que mon éminent compatriote l'amiral de Hell, dont la marine française a gardé un si bon souvenir,nous initiait à la connaissance de ces intérêts si éminemment français, cai' c'est à cet homme de mer de premier mérite (Très bieni très bien!), c'est à l'heureuse initiative de ce brave officier^ l'une des gloires de ma ville natale, que vous devez la possession de Mayotte, Nossi- Bé, NoSsi-Cumba,Nossi-Mitsiou, Nossi-Fali, de toutes ces îles qui forment comme la garde d'honneur de Madagascar^ (Très bien! très bien ! à gauche et à droite. )

Je sais que, dans sa pensée, comme dans celle du maréchal Soult, en 1841, ces prises de possession n'étaient qu'un point d'attache et un acheminement à Toccupation de la c grande terre», et, pour faire échouer ce projet, il n'a rien moins fallu que la politique étroite et ultra- britannique de M. Guizot. (Très bien! très bien! à gauche et au centre.— Interruptions diverses.)

Une voix à gauche.— La politique de Louis-Philippe !

Mgr Freppbl. — Oui, sans doute, je l'ai déjà dit et je le répète, les gouvernements qui vous ont précédés n'ont pas tous suffisamment compris l'importance de cette question de Madagascar. J'en excepte pourtanT; ce grand et glorieux gouvernement de la Restauration, qui, à la veille de tomber sous le coup de l'émeute... (Interruptions à l'extrême gauche.)

Plusieurs membres à l'extrême gauche. — Comment ! de l'émeute?

Mgr Freppel. — Quel intérêt avez-vous, vous, républicains, à soutenir la révolution de 1830 ? ( Rires approbatifs au centre et à droite.— Nouvelles interruptions. )

Quant à moi, je regarde la révolution de 1830 comme un des événements les plus funestes de mon pays. (Très bien! très bien I sur divers bancs à droite. )

M. Georges Perin.— Qu'en pense Philippe VII ?

Mgr Freppel.— Je disais donc, messieurs, qu'il n'était que juste de faire une exception pour ce grand et glorieux gouvernement de la Restauration. (Interruptions à gauche.)

M. Charles Floqxjet. — Ramené par l'étranger.

A droite.— Allons donc ! ( Interruptions. )

M* Georges Perin. — Comment I il n'a pas été ramené par l'étran* &er?

M. DE LA Bassetière. — C'ost lui qui a conservé une frontière que vous n'avez pas su garder !

Mgr Freppel. — Pour le gouvernement de la Restauration qui la veille de sa chute, — les documents pubUcs en font foi^ et la lettre

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de M. de Polignac, publiée pour la première fois par le Times en 1845 le prouve, — allait doter la France de Madagascar comme il venait de lui assurer la conquête d'Alger. (Applaudissements à droite.)

Eh bien, Messieurs, par une fortune inespérée pour vous, c'est vous, républicains, qui êtes appelés à reprendre Tœuvre de Richelieu, de Colbert et de la Restauration ; et, si je cédais à l'esprit de parti, si je ne plaçais au-dessus de toutes choses l'honneur et les intérêts de la France, je ne pourrais qu'envier au parti républicain rhonneur qui lui échoit de faire flotter le drapeau français sur toute llle de Madagascar. (Très bien ! très bien I et applaudissements sur plusieurs bancs à gauche et à droite. )

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