‹ Vingt ans après; suite des Trois mousquetairesChapitre 2 sur 16 · IK FANTOME DE RICHEUEO · texte numérisé non relu

IK FANTOME DE RICHEUEO

Dans une chambre du palais Cardinal que nous connaissons déjà, près d'une table à coins de vermeil, cliargée de papiers et de livres, un homme était assis la tête appuyée dans ses deux mains.

Derrière lui était une vaste cheminée, rouge de feu, et dont lés tisons enflammés s'écroulaient sur de larges chenôts dorés. La lueur de ce foyer éclairait par derrière le vêtement magnifique de ce rêveur, que la lumière d'un candélabre chargé de bougies éclairait par devant.

A voir cette simarre rouge et ces riches dentelles, à voir ce front pâle et courbé sous la méditation, à voir la solitude de ce cabinet, le silence des antichambres, le pas mesurû des gardes sur le palier, on eût pu croire que l'ombre du cardinal de Richelieu était encore dans sa chambre.

Hélas ! c'était bien en effet l'ombre seulement du grand homme. La France affaiblie, l'autorité du roi méconnue, les grands redevenus forts et turbulents, l'ennemi reniré en deçà des frontières, tout témoignait que Richelieu n'était plus là.

Mais ce qui montrait encore mieux que tout cela que la simarre rouge n'était point celle du vieux cardinal, c'était cet isolement qui semblait, comme nous l'avons dit, plutôt celui

2 VIMÎT ANS ArRKS.

•J'un fantôme que celui d'un vivant ; c'étaient ces corridors vides de courtisans, ces cours pleines de gardes ; c'était ce sentiment railleur qui montait de la rue et qui pénétrait a travers les vitres de cette cliainbre ébranlée par le souille lie toute UQe ville liguée contre le ministre; c/étaient enfin ûes bruits lointains et sans cesse renouvelés de coups de feu, tirés heureusement sans but et sans résultat, mais seulement pour faire voir aux gardes, aux Suisses, aux mousquetaires et aux soldats qui environnaient le Palais-Royal, car le palais Cardinal lui-même avait changé de nom, que le peuple aussi avait des armes.

Ce fantôme de Richelieu, c'était Mazarin.

Or, Mazarin était seul et se sentait faible.

— Étranger! inurmurail-il ; Italien! voilà leur grand mot lâché ! avec ce mot, ils ont assassiné, pendu et dévoré Concini, et, si je les laissais faire, ils m'assassineraient, me pendraient et me dévoreraient comme lui, bien que je ne leur aie jamais fait d'autre mal que de les pressurer un peu. Les niais ! ils ne sentent donc pas que leur ennemi, ce n'est point cet Italien qui parle mal le fran(;;us, mais bien plutôt ceux-là qui ont le talent de leur dire des belles paroles avec un si pur el si bon accent parisien.

Oui, oui, continuait le ministre avec son sourire lin, qui cette fois semblait étrange sur ses lèvres pâles ; oui, vos rumeurs me le disent, le sort des favoris est précaire ; mais, si vous savez cela, vous dev.ez savoir aussi que je ne suis point un favori ordinaire, moi ! Le comte d'Essex avait une bague splendide et enrichie de diamants que lui avait doniu'e sa ravale maîtresse; moi, je n'ai qu'un simple anneau avec un chilTre et une date, mais cet anneau a été bénit dans la chapelle du Palais-Royal'; aussi, moi, ne me briseront-ils pas selon leurs vœux. Rs ne s'aperçoivent pas qu'avec leur éternel en : A bas le Mazarin ! je leurs fais crier tantôt vive M. db Reanfort, tantôt vive M. le l*rince, tantôt vive le parlement! Ah bien! M. de Beaufort es: à Mncennes, M. le

* On sait que Mazarin, n'ayaiil reçu aucun dus onlrt'S (|ni em[iiichenl le mariage, avait épousé Anne d'Autriche. Voir les Mémoires de Laiiorle, ceux de la princesse palatine.

Prince ira le rejoindre un jour ou l'autre, et le parlement...

Ici le sourire du cardinal prit une expression de haine dont Fa lîgarc douce paraissait incapable, eli bien! le parlement... nous verrons ce que uoqs en ferons du parlement; nous avons Orléans et Montargis. Oh ! j'y mettrai le temps ; mais ceux qui ont commencé à crier à bas le Mazarin finiront par crier à bas tous ces gens-là, chacun à son tour.

Richelieu, qu'ils haïssaient quand il était vivant, et dont ils parlent toujours depuis qu'il est mort, a été plus bas que moi ; car il a été chassé plusieurs fois, et plus souvent encore il a craint de l'être. La reine ne me chassera jamais, moi, et si je suis contraint de céder au peuple, elle cédera avec moi; si je fuis, elle fuira, et nous verrons alors ce que feront les relîelles sans leur reine et sans leur roi.

Oh ! si seulement je n'étais pas étranger, si seulement j'étais Français, si seulement j'étais gentilhomme!

Et il retomba dans sa rêverie.

En effet, la position était difficile, et la journée qui venaitde s'écouler l'avait compliquée encore. Mazarin, toujours éperonné par sa sordide avarice, écrasait le peuple d'impôts, et ce peuple , à qui il ne restait que l'âme , comme le disait l'avocat général Talon, et encore parce qu'on ne pouvait vendre son âme à l'encan, le peuple, à qui on essayait de faire prendre patience avec le bruit des victoires qu'on remportait, et qui trouvait que les lauriers n'étaient pas viande dont il pût se nourrir *, le peuple depuis longtemps avait commencé à munnurer.

Mais ce n'était pas tout; car lorsqu'il n'y a que le peuple qui murmure, séparée qu'elle en est par la bourgeoisie et les gentilshommes, la cour ne l'entend pas ; mais Mazarin avait eu l'imprudence de s'attaquer aux magistrats ! il avait vendu douze brevets de maître des requêtes, et, comme les officiers payaient leurs charges fort cher, et que l'adjonction de ces douze nouveaux confrères devait en faire baisser le prix, les anciens s'étaient réunis, avaient juré sur les Évangiles de ne point souffrir cette augmentation et de résister à toutes les persécutions de la cour, se promettant les uns aux autres

• WutlaniL' (le iloUeville.

i VINGT ANS APIIKS.

qu'au cas où l'un d'eux, par cette rébellion, perdrait ?a charge, ils se cotiseraient pour lui en rembourser le prix.

Or, voici ce qui était arrivé de ces deux côtés ;

Le 7 de janvier, sept à huit cents marchands de Paris s'étaient assemblés et mutinés à propos d'une nouvelle taxe qu'on voulait imposer aux propriétaires de maisons, et ils avaient député dix d'entre eux pour parler au duc d'Orléans, qui, selon sa vieille habitude, faisait de la popularité. Le duc d'Orléans les avait reçus, et ils lui avaient déclaré qu'ils étaient décidés à ne point payer cette nouvelle taxe, dussent-ils se défendre à main armée contre les gens du roi qui viendraient pour la percevoir. Le duc d'Orléans les avait écoutés avec une grande complaisance, leur avait fait espérer quelque modération, leur avait promisd'en parler à la reine et les avait congédiés avec le mot ordinaire des princes : « On verra. »

De leiu" côté, le 9, les maîtres des requêtes étaient venus trouver le cardinal, et l'un d'eux, qui portait la parole pour tous les autres, lui avait parlé avec tant de fermeté et de hardiesse, que le cardinal en avait été tout étonné ; aussi les avait-il renvoyés en disant comme le duc d'Orléans, que l'on verrait.

Alors, pour voir, on avait assemblé le conseil et l'on avait envoyé chercher le surintendant des linanees d'I'-mcry.

Ce d'Kmcry était fort détesté du peuple, d'abord parce qu'il était surintendant des (inances, et que tout surintendant des finances doit être détesté ; ensuite, il faut le dire, parce qu'il méritait quelque peu de l'être.

C'était le fils d'un banquier de Lyon qui s'appelait Parlicclli, et qui, ayant cliangé de nom à la suite de sa banqueroute, se faisait aiii)elerd'I".mcry *. Le cardinal do Uiciielicu, qui avait reconnu on lui un grand mérite financier, l'avait présenté au roi Louis Xlil sous le nom de M. d'ilmery, et voulant le faire nommer intendant des linanccs, il lui eu disait grand bien.'

* Ce ijiii n'cminclic pas M. l';ivoral u'i'iii'nri Oiner Talon Je l'appeler toujours il. l'arUcelle, suivant l'iiabiludc du temps tlo franciser les noms éliaiii^ors.

■ — A merveille! avait répondu le roi, et je suis aise que vous me parliez de M. d'Emery pour cette place qui veut un honnête homme. On m'avait dit que vous poussiez ce coquin de Particelli, et j'avais peur que vous ne me forçassiez à le prendre.

— Sire ! répondit le cardinal, que Votre Majesté se rassure, le Particelli dont elle parle a été pendu.

— Ah! tant mieux! s'écria le roi, ce n'est donc pas pour rien que l'on m'a appelé Louis le Juste.

Et il signa la nomination de M. d'Émery.

C'était ce même d'Emery qui était devenu surintendant des finances.

On l'avait envoyé chercher de la part du ministre, et il était accouru tout pâle et tout effaré, disant que son fils avait manqué d'être assassiné le jour môme sur la place du Palais : la foule l'avait rencontré et lui avait reproché le luxe de sa femme, qui avait un appartement tendu de velours rouge avec des crépines d'or. C'était la fille de Nicolas Le Camus, secrétaire en Ifin, lequel était venu à Paris avec vingt livres et qui, tout en se réservant quarante mille livres de rente, venait de partager neuf millions entre ses enfants.

Le fils d'Emery avait manqué d'être étouffé, un des émeutiers ayant proposé de le presser jusqu'à ce qu'il etit rendu l'or |5u'il dévorait. Le conseil n'avait rien décidé ce jour-là, le surintendant étant trop occupé de cet événement pour avoir la tête bien libre.

Le lendemain, le premier président Mathieu Mole, dont le courage dans toutes ces affaires, dit le cardinal de Retz, égala celui de M. le duc de Beaufort et celui de M. le prince de Condé, c'est-à-dire des deux hommes qui passaient pour les plus braves de France; le lendemain, le premier président, disons-nous , avait été attaqué à son tour; le peuple le menaçait de se prendre à lui des maux qu'on lui voulait faire; mais 16 premier président avait répondu avec son calme habituel, sans s'émouvoir et sans s'étonner, que si les perturbateurs n'obéissaient pas aux volontés du roi, il allait faii'e dresser des potences dans les places pour faire pendre à l'instant même les plus mutins d'entre eux. Ce à quoi ceux-ci avaient répondu qu'ils ne demandaient pas mieux que de voir dres-

ser des potences, et qu'elles serviraient à pendre les mauvais juges qui achetaient la faveur de la cour au prix de la misère du peuple.

Ce n'est pas tout; le d 1 , la reine allant à la messe à Notre- Dame, ce qu'elle faisait réguliôrcment tous les samedis, avait été suivie par plus de deux cents femmes (jriant et demandant justice. Elles n'avaient, au reste, aucune intention mauvaise, voulant seulement se mettre à genoux devant elle pour tâcher d'émouvoir sa pitié; mais les gaiaes les en empochèrent, et la reincpassa hautaine et fière sans écouter leurs clameurs.

L'après-midi, il y avait eu conseil de nouveau; et là on avait décidé que Ton maintiendrait l'aulorité du roi : en conséquence, le parlement fut convoqué pour le lendemain, 12.

Ce jour, celui pendant la soirée duquel nous ouvrons cette nouvelle histoire, le roi, alors âgé de dix ans, et qui venait d'avoir la petite vérole, avait, sous prétexte d'aller rendre grâce à Notre-Dame de son rétablissement, mis sur pied ses gardes, ses Suisses et ses mcusquetaires, et les avai/ échelonnées autour du Palais-Royal, sur les quais et sur [m Pont-Neuf, et, après la messe entendue, il était passé au parlement, où, sur un lit de justice improvisé, il avait non-seulement maintenu ses édits passés , mais encore en avait rendu cinq ou six nouveaux, tous, dit le cardinal de Reti, plus ruineux les uns que les autres. Si bien que le prcnnei président, qui, on a pu le voir, était les jours précédents pour la cour, s'était cependant élevé fort hardiment sur cette manière de mener le roi au Palais pour surprendre et forcer la libcrlé des suffrages.

Mais ceux qui surtout s'élevèrent fortement contre les nouveaux impôts, ce furent le président Rlancmesnil et lo conseiller Broussel.

Ces édits rendus, le roi rentra au Palais-Royal. Une grande multitude de peuple était sur sa roule; mais comme on savait qu'il venait du parlement, et qu'on ignorait s'il y avait été pour y rendre justice au peuple ou pour l'opprimer do nouveau, pas un seul cri de joie ne retentit sur son passage pour le fi'liciler de son retour à la santé. Tous les visages, au contraire, étaient mornes et inquiets; quelques-uns môme étaient menaçants.

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Malgré son retour, les troupes restèrent sur place ; on avait craint qu'une émeute éclatât quand on connaîtrait le Tésultat de la séance du pa>.'''!iient : et, en effet, àjieine le bruit so fiit-il rép-andu dans le;- rues qu'au lieu d'alléger le? impôts, !e roi les avait angmeniss, que des groupes se formèrent et que de grandes clameurs retentirent, criant : A bas le Mazarin! vive Broussel ! vive Elancmesnil! car le peuple avait su que Broussel et Blancmesnil avaient parlé en sa faveur; et qaoique leur éloquence eût été perdue, il ne ieur en savait pas moins bon gré.

On avait voulu dissiper ces gronpes, on avait voulu faire taire ces cris, et, comme cela arrive en pareil cas, les groupes s'étaient grossis et les cris avaient redoublé. L'ordre venait d'être donné aux gardes du roi et aux gardes suisses, nonseulement de tenir ferme, mais encore de faire des patrouilles dans les rues Saint-Denis et Saint-Martin, oîi ces groupes surtout paraissaient plus nombreux et plus animée-, lorsqu'on annonça au Palais-Royal le prévôt des marchands.

Il fut introduit aussitôt : il venait dire que si l'on ne cessait pas à l'instant même ces démonstrations ho.sliles, dans deux heures Paris tout entier serait sous les armes.

On délibérait sur ce qu'on aurait à faire, lorsque Comminges, lieutenant aux gardes, rentra ses habits tout dériiirés et le visage sanglant. En le voyant paraître, la reine jeta un cri de surprise et lui demanda ce qu'il y avait.

Il y avait qu'à la vue des gardes, comme l'avait prévu le prévôt des marchands, les esprits s'étaient exaspérés. On s'était emparé des cloches et l'on avait sonné le tocsin. Comminges avait tenu bon, avait arrêté un homme qui paraissait un des principaux agitateurs, et, pour faire un exemple, avait ordonné qu'il fût pendu à la croix du Trahoir. En conséquence, les soldats l'avaient entraîné pour exécuter cet ordre. Mais aux halles, ceux-ci avaient été attaqués à coups de pierres et à coups de hallebarde; le rebelle avait profité de ce moment pour s'échapper, avait gagné la rue des Lombards et s'était jeté dans une maison dont on avait aussitô' enfoncé les porte§.

Cette violcuse avait éîé inmile, on n'avait pu retrouver le coupable. Comminges avait laissé un poste dans la rue, et

avec le reste de son détachement, était revenu au Palaisjioyal pour rendre compte à la reine de ce qui se passait, tout le long de la route, il avait été poursuivi par des cris et par des menaces : plusieurs de ses hommes avaient été Liesses de coups de pique et de hallebarde, et lui-même avait été atteint d'une pierre qui lui fendait le sourcil, j

Le récit de Comminges corroborait l'avis du prévôt des marchands , on n'était pas en mesure pour tenir tète à une révolte sérieuse; le cardinal fit répandre dans le peuple que les troupes n'avaient été échelonnées sur les quais et le Pont- Neuf qu'à propos de la cérémonie, et qu'elles allaient se retirer. En elTct, vers les quatre heures du soir, elles se concentrèrent toutes vers le Palais-Royal ; on plaça un poste à la barrière des Sergents, un autre aux Quinze-Vingts, enfin un troisième à la butte Saint-Roch. On emplit les cours elles rezde-chaussée de Suisses et de mousquetaires, et l'on attendit.

Voilà donc où en étaient les choses lorsque nous avons introduit nos lecteurs dans le cabinet du cardinal Mazarin, qui avait été autrefois celui du cardinal de Richelieu. Nous avons vu dans quelle situation d'esprit il écoutait les murmures du peuple qui arrivaient jusqu'à lui et l'écho des coups C.3 fusil qui retentissaient jusque dans sa chambre.

Tout à coup il releva la lête, le sourcil à demi froncé, comme un homme qui a pris son parti, fixa les yeux sur une énorme pendule qui allait sonner dix heures, et, prenant un sifflet de vermeil placé sur la table, à la portée de sa main, il siflladeux coups.

Une porte cachée dars la tapisserie s'ouvrit sans bruit, et un homme vêtu de noir s'avança silencieusement et se tint debout derrière le fauteuil.

— Rernouin, dit le cardinal sans mêhic se retourner, car ayant sifflé deux coups il savait que ce devait être son vale/ de chambre, quels sont les mousquetaires do garde au pa' Jais?

— Les mousquetaires noirs, Monseigneur.

— Quelle compagnie?

— Compagnie Tréville.

—■ Y a-t-il quelque officier de celle compagnie dans l'anlichambre?

— Le lieutenant d'Artagnan.

— Un bon, je crois?

— Oui, Monseigneur.

— Donnez-moi un habit de mousquetaire, et aidez-moi a m'habiller.

Le valet de chambre sortit aussi silencieusement qu'il était entré, et revint un instant après apportant le costume demandé.

Le cardinal commença alors, silencieux et pensif, à se défaire du costume de cérémonie qu'il avait endossé pour assister à la séance du parlement, et à se revêtir de la casaque militaire, qu'il pprtait avec une certaine aisance, grâce à ses anciennes campagnes d'Italie j puis quand il fut complètement habillé :

— Allez me chercher M. d'Artagnan, dit-il.

Et le valet de chambre sortit cette fois par la porte du milieu, mais toujours aussi silencieux et aussi muet. On eût dit d'une ombre.

Resté seul, le cardinal se regarda avec une certaine satisfaction dans une glace; il était encore jeune, car il avait quarante-six ans à peine : il était d'une taille élégante et un peu au-dessous de la médiocre; il avait le teint vif et beau, le regard plein de feu, le nez grand, mais cependant assez bien proportionné, le front large et majestueux, les cheveux châtains un peu crépus, la barbe plus noire que les cheveux et toujours bien relevée avec le fer, ce qui lui donnait bonne grâce. Alors il passa son baudrier, regarda avec complaisance ses mains, qu'il avait fort belles et desquelles il prenait le plus grand soin; puis, rejetant les gros gants de daim qu'il avait déjà pris, et qui étaient d'uniforme, il passa de simples gants de soie.

Eu ce moment la porte s'ouvrit.

— M. d'Artagnan, dit le valet de chambre. Un officier entra.

C'était un homme de trente-neuf à quarante ans, de petite

taille mais bien prise, maigre, l'œil vif et spirituel, la barbe

noire et les cheveu^ grisonnants, comme il arrive toujours

lorsqu'on a trouvé la vie trop bonne ou trop mauvaise, et sur<

lout nuand ou est fort brun.

D'Artagnan fit quatre pas dans le cabinet, qu'il reconnaissait pour y être venu une fois dans le temps du cardinal de Richelieu, et, voyant qu'il n'y avait personne dans ce cabinet, qu'un mousquetaire de sa compagnie, il arrêta les yeuï sur ce mousquetaire , sous les habits duquel , au premiai coup d'oeil, il reconnut le cardinal.

Il demeura debout, dans une pose respectueuse maisdigne^ et comme il convient à un homme de condition qui a eu souvent dans sâ vie occasion de se trouver avec des grands seigeurs.

Le cardinal fixa sur lui son œil plus fin que profond, l'examina avec attention; puis après quelques secondes de silence :

— C'est vous qui êtes M. d'Artagnan? dit-il.

— Moi-môme, Monseigneur, dit l'officier»

Le cardinal regarda un moment encore cette tête si intelli gente et ce visage dont l'excessive mobilité avait été enchaînée par les ans et l'expérience; mais d'Artagnan soutint l'examen en homme qui avait été regardé autrefois par des yeux bien autrement perçants que ceux dont il soutenait à cette heure l'investigation,

— Monsieur, dit le cardinal, vous allez venir avec moi, ou plutôt je vais aller avec vous.

— A vos ordres. Monseigneur, répondit d'Artagnan.

— Je voudrais visiter moi-même les postes qui cntourenl le Palais-Royal; croyez-vous qu'il y ait quelque danger?

— Du danger. Monseigneur! demanda d'Artagnan d'un air étonne; et lequel?

— On dit le peuple tout à fiit mutine.

— L'uniforme des mousquetaires du roi est fort respecté, Monseigneur, et ne le filt-il pas, moi quatrième je me fais fort de mettre en fuite une clînlainc de ces manants.

— Vous avez vu cependant ce qui est arrivé à Comininges? — M. de Comniinges est aux gardes et non pas aux mousquetaires, répondit d'Artagnan.

— Ce qui veut dire, reprit le cardinal en souriant, que les afiouscpietaires sont meilleurs soldats que les gardes?

— Chacun a l'amoiir-propre de son uniforme, Monseigneur. —Excepté moi, Monsieur, reprit Mazarin en souriant, puis-

VINGT ANS APRES. i\

que vous voyez que j'ai quitté le mien pourpr'^ndre le vôtre.

— Peste, Monseigneur! dit d'Artagnan, c'est de la modes* tie. Quant à moi, je déclare que, si j'avais celm de Votrs Éminence, je m'en contenterais et m'engagerais, au besoin, à n'en porter jamais d'autre.

— Oui, mais, pour sortir ce soir, peut-être n'eût-il pas été très- sûr, Berncuin, mon feutre.

Le valet de chambre rentra rapportant un chapeau d'uniforme à larges bords. Le cardinal s'en coiffa d'une façon assez cavalière, et se retournant vers d'Artagnan :

— Vous avez des chevaux tout sellés dans les écuries , H'est-ce pas?

— Oui, Monseigneur.

— Eh bien! partons.

— Combien Monseigneur veut-il d'hommes?

— Vous avez dit qu'avec quatre hommes vous vous chargeriez de mettre en fuite cent manants; comme nous pourrions en rencontrer deux cents, prenez-en huit.

— Quand Monseigneur voudra.

— Je vous suis; ou plutôt, reprit le cardinal, non, par ici : éclairez-nous, Bernouin.

Le valet prit une bougie, le cardinal prit une petite clef forée sur son bureau, et ayant ouvert la porte d'un escalier secret il se trouva au bout d'un instant dans la cour du Palais-Royal. «

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