MEDITATION SUR BERENICE L'AME DU PEUPLE ET L'INCONSCIENT
[Philippe à Simon.)
L'âme populaire a le dépôt des vertus du passé, et garde la ti'adition de la race; en elle, comme dans un creuset où tout acte dégage sa part d'immortalité, l'avenir se prépare. Voudrais-tu la juger sur un peu de poussière et quelque sueur dont la couvre un pareil labeur?
Ah ! mon cher Simon, que ne sommes-nous dans le triste jardin de Rosemonde ! Comme certains soirs d'automne, mieux qu'aucun soir, exaspèrent la senteur des tilleuls, ce décor qui ne laisse subsister que des idées graves met en valeur les vertus de Bérénice, mieux qu'aucun lieu du monde. Parfois par un simple geste, cette jeune femme me découvre, sur la vie profonde et le sentiment des masses, des aperçus plus sérieux que n'en mentionnent les enquêtes des spécialistes, les programmes des politiciens et les vœux des réunions publiques.
Viens à Aigues-Mortes, dans son étroit jardin qui ne voit pas la mer. Ces murailles closes, cette tour Constance qui n'a plus qu'cà garder ses souvenirs, cette plaine
féconde seulement en rêves mettent ma Bérénice dans sa vraie lumière, — comme l'oiseau du Paradis n'est vraiment le plus beau des oiseaux que sur les branches suintant de chaleur des mornes forêts du Brésil. Et ses animaux eux-mêmes, de qui son chagrin se plaît à égayer les humbles vies, s'accordent avec elle, avec ces landes, avec ces dures archéologies, et tous se donnent un sens dont je me suis nourri.
Ah ! Simon, si tu étais là et que tu visses Bérénice, ses canards et son âne échangeant, celle-là, des mots sans suite, ceux-ci, des cris désordonnés d'enfants et ce dernier, de longs braiements, témoignant chacun d'un violent effort pour se créer un langage commun et se prouvant leurs sympathies par tous les frissons caressants de leurs corps, tu serais touché jusqu'aux larmes. Isolées dans l'immense obscurité que leur est la vie, ces petites choses s'efforcent hors de leur défiance héréditaire. Un désir les porte de créer entre eux tous une harmonie plus haute que n'est aucun de leurs individus.
Viens à Aigues-Mortes et tu découvriras entre ce paysage, ces animaux et ma Bérénice des points de contact, une part commune. Il t'apparaîtra qu'avec des formes si variées, ils sont tous en quelque façon des frères : des réceptables qui mourront de Pâme éternelle du monde. Ame secrète en eux et pourtant de grande action. Je me suis mis à leur école, car j'ai reconnu que cet effort dans lequel tous ces êtres s'accordent avec des mœurs si opposées, c'est cette poursuite même, mon cher Simon, dont nous nous enorgueillissons, poursuite vers quelque chose qui n'existe pas encore. Ils tendent comme nous à la perfection.
Ainsi, ce que j'ai découvert dans le misérable jardin
d'une petite fille, ce sont les assises profondes de l'univers, le désir qui nous anime tous I
Ces canards, mystères dédaignés, qui naviguent tout le jour surles petits étangs, venaient me presser affectueusement à l'heure des repas, et cet âne, mystère douloureux qui me jetait son cri délirant à la face, puis, s'arrêtant net, contemplait le paysage avec les plus beaux yeux des grandes amoureuses, et cet autre mystère mélancolique, Bérénice, qu'ils entourent, <»xpriment une angoisse, une tristesse sans borne vers un état de bonheur dont ils se composent une imagination bien confuse, qu'ils placent parfois dans le passé, faisant de leur désir un regret, mais qui est en réalité le degré supérieur au leur dans l'échelle des êtres. C'est la même excitation qui nous poussait, toi et moi, Simon, à passer d'une perception à une autre. Oui, cette force qui s'agite en nos veines, ce moi absolu qui tend à sourdre dans le moi déplorable que je suis, cette inquiétude perpétuelle qui est la condition de notre perpétuel devenir, ils la connaissent comme nous, les humbles compagnons que promène Bérénice sur la lande. En chacun est un être supérieur qui veut se réaliser.
La tristesse de tous ces êtres privés de la beauté qu'ils désirent, et aussi leur courage à la poursuivre les parent d'un charme qui fait de cette terre étroite la plus féconde chapelle de méditation. Sous cette diversité de ruines, de landes, d'animaux et de jeune femme, un diamant luit, qui m'éclaire l'harmonie de ce petit coin et qui m'éclairera le monde.
Cette lumière cachée, c'est l'inconscient, c'est le feu qui entretient l'univers de toute éternité.
Je ne pouvais mieux le percevoir que dans celte cam-
pagne dénudée d'Aigues-Mortes où, les choses fugitives étant rares, il semble que nous soyons moins détournés de Tessentiel. Dans cette région de sel, de sable et d'eau, où la nature plus dure, moins abondante qu'ailleurs, semble se prêter plus complaisamment à Tobservation, comme un prestidigitateur qui décompose lentement ses exercices et simplifie ses trucs pour qu'on les comprenne, cette petite fille toute d'instinct, ces animaux très encouragés à se faire connaître m'ont révélé le grand ressort du monde, son secret.
Combien la beauté particulière de cette contrée nous offrait les conditions d'un parfait laboratoire, il semble que tous parfois nous le reconnaissions, car il y avait des heures, au lent coucher du soleil sur ces étangs, que les bêtes, Bérénice et moi, derrière les glaces de notre villa, étions remplis d'une silencieuse mélancolie. . .
Mélancolie ou plutôt stupeur ! devant cet abîme de l'inconscient qui soudain s'ouvrait à l'infini devant moi. Réservoir et laboratoire, rien n'a existé qui n'y retourne; il se souvient de tout et tout ce qui vivra s'y prépare. Je suis sur cet océan une vague balancée entre un troupeau illimité de vagues, et trouble comme elles. A peine la lumière pénètre- 1- elle une frange légère de la masse que je suis ; c'est cette petite écume chatoyante qui jusqu'alors avait suffi à ma frivolité, pour que je me crusse moins obscur et moins secret que le vulgaire des êtres. Bien superficielle, pourtant, cette clairvoyance! En m'approchant des simples, j'ai vu comment sous chacun de mes actes à l'activité consciente collabore une activité inconsciente, et celle-ci est la même qu'on voit chez les animaux et chez les plantes ; je lui ai simplement ajouté la réflexion...
Tu souris, Simon, du mot simplement,,. Il te semble que la puissance de notre réflexion est une grande chose ! Petite agitation en vérité auprès de l'omniscience et de l'omnipotence que manifeste dans sa lenteur Tinconscient !
Avec le seul secours de l'inconscient, les animaux prospèrent dans la vie et montent en grade, tandis que notre raison, qui perpétuellement s'égare, est par essence incapable de faciliter en rien l'aboutissement de l'être supérieur que nous sommes en train de devenir et qu^elle ne peut même pas soupçonner. C'est Tinstinct, biensupérieur à l'analyse, qui fait l'avenir. C'est lui seul qui domine les parties inexplorées de mon être, lui seul qui me mettra à même de substituer au moi que je parais le moi auquel je m'achemine, les yeux bandés.
Sans doute, dans la suite j'appliquerai ma clairvoyance à cet état qui m'aura conquis. De tous les échelons où l'inconscient nous transporte, nous prenons un plus vaste horizon du monde! Ah ! vienne l'instant où il m'aura avancé si haut dans l'échelle des êtres que j'embrasserai l'univers et que j'en prendrai conscience ! Alors j'aurai atteint à ce moi complet qui est mon principe et ma fin, le but et l'impulsion de ma culture!...
... Voilà ce que m'ont enseigné ces hommes grossiers, ces ignorants que tu t'étonnes de me voir fréquenter. Ils sont de sublimes professeurs, bien qu'ils ne se possèdent pas eux-mêmes. Chacun d'eux représente une des étapes de mon âme le long des siècles. Je me suis penché sur eux, comme sur un pays que j'aurai gravi par une nuit sans lune et sans en garder rien que de confuses images.
Comment pouvais-tu croire qu'à ces masses d'une telle fierté créatrice, désintéressées, spontanées, je préfère-
rais la médiocrité des salons, la demi-culture des bacheliers. Je vois bien que tu ne connais pas V « Adversaire » ! Pour le mieux, de telles gens peuvent me communiquer des faits, quelques notions parfois exactes ; le peuple me donne une âme, la sienne, la mienne, celle de l'humanité !
J'entends bien l'objection où tu te réfugies :
« Que tu ne sois allé ni au salon, ni à la brasserie, soit! » me diras-tu. « Mais, pourquoi aller au peuple ? Pourquoi ne pas rester parmi les hommes de culture, de haute clairvoyance ? »...
Eh! qu'avais-je appris de ces saints divers, le Benjamin Constant du Palais-Royal, le jeune Sainte-Beuve et quelques familiers de notre institution? J'avais reconnu chez eux, et avec plus de netteté que sur moi-même, quelquesunes de mes particularités... Mais quoi! ces analystes ne me parlaient que de mes excès, se limitaient à m'éclairer sur les pousses extrêmes de ma sensibilité ; ils m'eussent perdu dans la minutie.
Sans doute, à étudier l'âme lorraine, puis le développement de la civilisation vénitienne, je compris quel moment je représentais dans le développement de ma race, je vis que je n'étais qu'un instant d'une longue culture, un geste entre mille gestes d'une force qui m'a précédé et qui me survivra. Mais la Lorraine et Venise m'enfermaient encore dans des groupes, ne me laissaient pas sortir de ma famille, pourrais-je dire. Seules les masses m'ont fait toucher les assises de l'humanité.
Je n'avais su dans l'étude de mon moi pénétrer plus loin que mes qualités ; le peuple m'a révélé la substance humaine^ et mieux que cela, l'énergie créatrice, la sève du monde, l'inconscient.
Toutefois j'aurais pu parler dans les comités, dans les
réunions, suffire à toute l'activité d'un politicien, sans rien soupçonner de ses forces spontanées et secrètes. Me&^ sens furent affinés dans Tatmosphère de Bérénice.
Regarde ma chère Bérénice, sa grâce, sa douceur. Les femmes adoucissent notre âpreté nerveuse, notre individualisme excessif; elles nous font rentrer dans la race. Le fâcheux est que trop souvent nous négligeons d'utiliser pour notre culture morale l'émotion qu'elles répandent dans nos veines. Mais je t'en prie, observe Bérénice, celte petite chose, cette curieuse construction. En voilà une qui sait utiliser la sève de l'humanité. L'as-tu examinée à la loupe ? Quel effort! Certes elle ne* se connaît guère. Et comment se posséderait-elle? Elle ne se regarde même pas. C'est une enfant aveugle, emportée par les forces secrètes de son âme. Interroge-la donc. Elle ne te parlera que de son ami disparu ; elle croit regretter le passé ; simplement dans un effort douloureux elle enfante quelque chose qui sera mieux qu'elle. Par cette tension que lui donnent son chagrin et son regret sans réalité, elle atteint un objet qu'elle n'a pas visé. Ah ! c'est bien elle, la chère petite fille, qui m'a aidé à comprendre la méthode créatrice des masses, de l'homme spontané !...
N'y viendras-tu jamais, Simon, dans le jardin de ma Bérénice, où me fut une nouvelle vision de l'univers!...
Du moins tu pourras admirer qu'une si petite créature ait un tel ressort pour désirer le bonheur, une pareille puissance de parer le monde des vapeurs de son désir. . .
Comprends-tu, ajoutai -je, car j'étais plein de mon sujet, combien je suis heureux de dévêtir auprès d'elle mon personnage habituel d'indifférence et d'impertinence pour être irréfléchi. Si tu savais combien j'aime les naïfs, ceux
qui me disent des choses dont je rirais si j'avais à en parleren conversation. As-tu jamais soupçonné quemasécheresse n'était que du dégoût pour le manque de désintéressement que je vois partout et pour la frivolité. Mais ceux qui ne raillent jamais, les gobeurs, si tu savais comme je les aime, ceux-là ! Si tu savais comme je me sens le frère des petites filles qui, avec une grande fortune, de beaux cheveux et connaissant déjà le monde, entrent au couvent. Bérénice, tiens, en réalité, je m'agenouille devant sa simplicité.
— Eh ! me dit-il, elle est un peu maigre !
— Simon ! lui répondis-je avec vivacité, chaque jour un écart plus grand se fait entre nous. Parfois je me demande si jamais, d'un sentiment sincère, tu as aimé la souffrance.
— Tu as de la chance, me répliqua-t-il, tu es tout à fait dans le ton pour goûter Saint-Trophime.
A cette réflexion très juste sur mon état d'esprit, je vis bien que Simon comprenait encore ce qu'est la vie intérieure, mais il ne croit plus qu'aux satisfactions des choses. Pour ce qui est des variétés de l'idéalisme, il ne sympathise plus, il classe. C'est là que j'avais été sur le point d'en arriver, quand mon cœur n'avait pas d* autre maître que moi-même. Je l'ai prêté à cette petite mendiante d'affection pour qu'elle me le rafraîchît entre ses mains...
— Pas de subterfuge, m'écriai-je : avoue qu'en réalité tu n'as jamais aimé que Spencer, tu fais prédominer le rationalisme... Peut-être vas-tu historiquement jusqu'à regretter que la France n'ait pas accepté le protestantisme...
Il me déclara qu'il se sentait réellement fatigué.
— Simon, lui dis-je avec amertume, je croyais que j'aurais plus de plaisir à te revoir*.