‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 106 sur 144 · Le jardin de Bérénice^ p · texte numérisé non relu

Le jardin de Bérénice^ p

gique, tout animé de celle qui n'est plus, véritable jardin de Bérénice !

Au sens matériel du mot, je ne puis dire que Bérénice me soit apparue, mais jamais je ne sentis plus fortement sa présence que dans cette importante veillée oii je résumai mon expérience d'Aigues-Mortes. C'est qu'aussi bien, depuis un an, j'ai resserré autour de Bérénice tous les mouvements de ma sensibilité. Telle que j'ai imaginé cette fille, elle est l'expression complète des conditions oii s'épanouirait mon bonheur ; elle est le moi que je voudrais devenir. Or, pour une âme de qualité, il n'est qu'un dialogue, c'est celui que tiennent nos moi, le moi momentané que nous sommes et le moi idéal où nous nous efforçons. C'est en ce sens que j'ai vu Bérénice se lever de sa poussière funéraire, et pour apparaître en elle, la vérité, une fois encore, emprunta les balbutiements d'un être faible.

— Bérénice, lui disais-je, chacune de tes larmes a été pour moi plus précieuse qu'un raisonnement impeccable. Mais ce bénéfice ne survivra pas à ta mort.

— Mes larmes en coulant sur toi ont laissé là comme un signe particulier auquel les hommes reconnaîtront que tu as une part de l'âme d'une créature simple et bonne.

— Tu étais, ma Bérénice, le petit enfant sauveur. La sagesse de ton instinct dépassait toutes nos sagesses et ces petites idées où notre logique voudrait réduire la raison...

Bérénice me répondit : ... Je suis demeurée identique à moi-même, sous une forme nouvelle; je ne cessai pas d'être celle qui n'est pas satisfaite. '

Cela seul est essentiel. Toi-même tu te désoles de ne pas avoir de continuité ; tu insistes sur ceci que toute

augmentation de ton âme y suppose quelque chose qui s'anéantit. Dans cette succession où tu te désespères, quand comprendras-tu qu'une chose demeure qui seule importe, c'est que tu désires encore. Voilà le ressort de ton progrès, et tout le ressort de la nature...

J'étais là ; mais je suis partout. Reconnais en moi la petite secousse par où chaque parcelle du monde témoigne l'effort secret de l'inconscient ; où je ne suis pas, c'est la mort; j'accompagne partout la vie. C'est moi que tu aimais en toi, avant même que tu me connusses, quand tu refusais de te façonner aux conditions de l'existence parmi les barbares ; c'est pour atteindre le but où je t'invitais que tu voulus être un homme libre. Je suis dans tous cette part qui est froissée par le milieu. Mon frisson douloureux agite ceux-là mêmes qui sont le plus insolents de bonheur, et si tu observes avec clairvoyance, tu verras à t'attendrir sur eux ; Hattitude provocatrice de celui-ci cache mal sa faiblesse, à laquelle il voudrait échapper ; la sécheresse que cet autre pousse jusqu'à la dureté, n'est qu'impuissance à s'épanouir ; estime aussi les misérables i parfois il est en eux de telles secousses que c'est pour avoir tenté trop haut qu'ils glissent bas. Personne ne peut agir que selon la force que je mets en lui. Je suis l'élément unique, car, sous son apparence d'infinie variété, la nature est fort pauvre, et tant de mouvements qu'elle fait voir se réduisent à une petite secousse, propagée d'un passé illimité à un avenir illimité. Pour satisfaire ton besoin de simplification qui réclame de l'unité, comprends qu'il faut t'en tenir à prendre conscience de moi, de moi seule qui anime indifféremment toutes ces formes mouvantes, qualifiées d'erreurs ou de vérités par nos jugements à courte vue...

Le jour approchait. Les cimes des rares arbres bleuissaient déjà de lumière. Ce soleil qui se lève sur ce pays, où Bérénice a rempli son apostolat, me sera-t^-il une aube nouvelle ?

J'entendis Tappel des animaux dans leur étable. Je n'eus pas de peine à leur ouvrir. Tous ces humbles amis de Bérénice me firent fête, suivant leur tempérament, et quoique les canards filassent du côté des étangs sans politesse, je ne me trompai sur leur misère et sur le contrecoup qu'ils supportaient, eux aussi, de notre perte commune. Je restai un long temps à serrer la tête de l'âne dans mes bras, à plonger mes yeux dans ses yeux. Mais comme il appartient à une race longuement battue et que d'autre part cette heure religieuse du levant n'était pour lui que l'instant de sa pâture, il faisait des efiorts pour brouter. Ah! me disais-je comment gagner les âmes*...

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