AVERTISSEMENT
La période littéraire que nous avons examinée dans ce livre n* avait encore été Vobjet d'aucun travail d'ensemble. Sa critique était fragmentaire. Les exégètes, les historiens y les chercheurs semblaient s'être arrêtés aux environs de cette année 95 d'où, précisément nous partons, c'est-à-dire après le naturalisme et à la fin du symbolisme. De 1895 nous avons mené notre étude jusqu'à 1920, c'est-à-dire jusqu'à la date où un esprit nouveau se fait jour en littérature, où commence l'ère de l'après-guerre.
Sur cette période littéraire complexe, passionnante et si mal connue, nous n'avons pas voulu élaborer de légendes, recueillir des dépositions douteuses, intéressées ou fantaisistes C'est une histoire que nous avons tenté d'écrire, histoire documentée, qui renvoie aux textes, qui donne ses références, qui cite les sources.
Il s'agissait d'abord d'être exact. Puis vivant. Nous avions besoin de critiques, sans doute, mais surtout d'observateurs et de connaisseurs spécialisés. Nous nous sommes donc entouré de collaborateurs possédant personnellement, directement — et non pas de seconde main — le sujet qu'ils avaient à traiter.
Ce fruit d'un labeur de cinq années, nous l'offrons avec confiance au public. Celui-ci a le goût de savoir, il veut être renseigné. Nous comptons qii'il fera bon accueil à un ouvrage sans analogie jusqu'à présent avec aucun autre.
Eugène Montfort
LA POÉSIE
PAR PAUL /ESCHIMANN
Au lit de mort de Verlaine.
Le 8 janvier 1896, Paul Verlaine mourait dans son humble chambre de la rue Descartes. Et pendant deux jours, la petite pièce sombre où le merveilleux poète avait vécu les dernières semaines de son existence tourmentée, devint le temple même de la poésie française. Pour quelques heures, les discussions véhé-
Le tableau de laniiu-Latuur où l'on voit Xlklaixk, Rimbaud, Emile Zola, Charles Blémont, Camille Pelletan.
mentes, les attaques et les ripostes, les invectives des jeunes contre les vieux allaient faire trêve. Sur la face étrange de celui qui était étendu là, et dont l'âme divine, éternellement musicale, demeurait seule parmi les hommes, ne pouvaiton pas lire tout un siècle de poésie ? Sainte-Beuve, le familier des grands roman-
tiques, avait parlé du premier livre de Verlaine. Dans ces «Poèmes Saturniens», parus en 1866, la voix du romantisme par ci, par là, résonne encore, assourdie. Mais c'est sous l'égide sévère de Leconte de Lisle que ces poèmes furent composés. Ils sont d'un jeune homme qui veut être un pur parnassien et qui pourtant fait déjà fructifier l'héritage magnifique et mystérieux de Baudelaire. Dans l'escalier de la maison mortuaire, un ancien camarade de Verlaine, un parnassien grave et décoré, s'effaçait courtoisement devant im symboliste aux yeux perdus et tandis que deux poètes de l'école romane gravissaient les marches en cadence, des jeunes gens chevelus les redescendaient murmurant : « Nous, les naturistes, nous adorons en Verlaine le Libérateur ». (Saint- Georges de Bouhélier.)
Ainsi, en ce mois de janvier 1896, tous ces poètes, ces groupes de poètes qui, la veille encore, bataillaient les uns contre les autres, en vertu de principes différents, se rencontraient au chevet du mort glorieux et se réclamaient tous de lui. Pour les parnassiens, il était le compagnon de leur jeunesse enthousiaste et déjà lointaine, l'émule qui les avait dépassés. Les symbolistes révéraient en lui le maître qui a dit :
De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée Vers d'autres cieux à d'autres amours.
Les adeptes de l'école romane le remerciaient de n'avoir jamais renié l'harmonie traditionnelle ; et les jeunes enfin, ceux qui portaient en eux l'avenir, étaient pleins d'une reconnaissance infinie envers celui qui avait aimé et chanté la vie, en dépit de tout :
Qu'on vive! Quelle déhcate merv^eille.
Tant notre appareil est une fleur qui plie...
Mais, les funérailles terminées, l'encens des discours évaporé dans le ciel d'hiver, la bataille, au nom même de Verlaine, allait recommencer. Dénombrons les adversaires.
Les Écoles en présence :
Les derniers Romantiques.
Avant de confronter les écoles proprement dites, il convient de signaler quelques poètes qui à vrai dire ne forment pas un groupe, mais qui ne sont ni
LA POESIE
Jean Richepin
parnassiens, ni symbolistes. Ces poètes, qui débutèrent dans les lettres bien avant
1895, ont continué à produire ; quelquesuns sont encore vivants à l'heure actuelle.
C'est d'ailleurs une des caractéristiques de
l'époque comprise entre 1895 ^^ 1920, que ce
chevauchement des théories et des écoles
poétiques les unes sur les autres. Pendant
tout ce laps de temps, on ajoute sans cesse de
nouvelles cordes à la lyre, mais les anciennes
continuent de vibrer.
En 1896, le romantisme se prolonge
dans les œuvres de Jean Richepin, qui
vient de publier Mes Paradis (1894) et qui
prépare La Bombarde (1899). ^^^ poèmes
de Richepin accentuent encore le verbalisme
outrancier dont les derniers livres de Hugo
sont pleins. A côté de lui, Emile Bergerat
continue Gautier. Le stoïque désespoir d'Alfred de Vigny revit dans les œuvres d'Edmond Harau court qui fera paraître
VEspoir du Monde en 1899. Enfin, on vient de jouer la Princesse lointaine (5 avril
1895), ^^ deux ans plus tard ce sera le tour de Cyrano. La poésie de Rostand, n'est-elle pas, comme l'a dit Rémy de Gourmont, la dernière fusée du romantisme }
Les Parnassiens.
En tant qu'école poétique, le Parnasse n'existe plus en 1895. Sully-Prudhomme et François Coppée sont depuis longtemps de l'Académie française ; José-Maria de Hérédia vient d'y entrer (1894), un an après l'apparition des Trophées ; Léon Dierx va publier l'édition définitive de ses Poésies complètes (1896) ; Catulle Mendès n'écrira plus guère de poésies lyriques. Pourtant Leconte de Lisle, leur maître, était mort deux ans seulement avant Verlaine ; ses Derniers Poèmes tout frais éclos ornaient la devanture des libraires et le chef d 'œuvre de l'école
Léon Dierx
parnassienne, ces Trophées rutilants, faisait presque figure de nouveau-né. Réunis pour endiguer les débordements élégiaques des mussettistes et des lamartiniens, appliqués à redonner au vers français une solidité que trop de
larmes avaient amollie, les parnassiens, leur tâche faite, entraient désormais dansl'histoire littéraire, non sans avoir reçu quelques rudes coups de leurs successeurs immédiats, les symbolistes, ces « caraïbes», disait le bon Coppée.
Les Symbolistes.
Nés à la vie littéraire vers 1880, les symbolistes avaient été aussitôt attaqués et ridiculisés par les boulevardiers de l'époque. On leur avait jeté à la tête d'homériques épithètes auxquelles d'ailleurs ils répondirent gaillardement.
Plus que Rimbaud, dont l'influence ne se fera sentir vraiment que vers 19 10, plus que Verlaine même, leur véritable maître fut Stéphane Mallarmé, leur aïeul Baudelaire.
Mallarmé, parnassien à ses débuts comme Verlaine, n'avait pas tardé à rêver d'une poésie plus complexe, qui ne s'arrêterait pas au relief et à la couleur des choses, mais qui en exprimerait l'essence. La poésie pour lui, devait être un langage à part, « au-dessus des insuffisances, des banalités, des à-peu-près de la prose », un art spécial comme la musique ou la danse, modifiant le sens usuel des mots
Paul Verlaine et Jean Moréas au Salon des Ceitt, par Lazals
LA POÉSIE
au profit de leur sonorité, du rythme des vers, et dégageant ainsi les mystérieuses correspondances entre les êtres et le monde extérieur qui les environne. Le grand poète de Vlnvitation au Voyage, et même Gérard de Nerval, avaient déjà deviné un tel art par l'emploi du verbe détourné de son acception courante. D'ailleurs tout vrai poète, qu'il s'appelle Virgile, Dante, Ronsard, Goethe ou Victor Hugo, suggère, par la vertu du rythme et le choix des mots, ces invisibles rapports entre notre subconscient et les forces de l'univers.
Mais Mallarmé et les symbolistes avec lui tentèrent de supprimer tous les développements explicatifs que leurs prédécesseurs jusqu'alors avaient crus nécessaires pour étayer leurs poèmes ; ils demandaient à ceux qui les lisaient d'entrer en état lyrique de façon à brûler les étapes et à saisir l'idée poétique dans le ciel d'images changeantes où elle glisse débarrassée des entraves du discours.
Un tel idéal faisait bon marché du sens commun et de la « claire raison » si prisés en France. Les symbolistes devaient forcément susciter des colères et des railleries. En outre, quelques-uns des leurs : Verhaeren, Stuart Merrill, Francis Vielé-Griffin, étaient d'origine étrangère. Les syrnbolistes admiraient Wagner, les grands lyriques anglais, la dramaturgie Scandinave. Quoi d'étonnant à ce que leurs œuvres soient indéchiffrables, écrivaient de spirituels journalistes.
Puis quelques années passèrent, on découvrit peu à peu que plusieurs symbolistes avaient du talent et, en 1895, leur cause était définitivement gagnée. Jean Moréas et Vielé-Griflin étaient décorés et l'on chuchotait qu'Henri de Régnier qui naguère exigeait la tête de Coppée, ne réclamait plus que son habit vert.
Mais les symbolistes s'étaient à peine imposés, que déjà de nouveaux venus ébranlaient furieusement leur édifice. Les disciples de Mallarmé en instaurant, à la suite de leur maître, un idéal poétique nouveau tel que nous venons de le définir, avaient aussi bouleversé la prosodie classique à laquelle les romantiques n'avaient apporté que des modifications secondaires, l'enjambement et le vers ternaire, par exemple. Les parnassiens et Mallarmé avec eux avaient respecté cette prosodie, ils l'avaient même consolidée par l'emploi rigoureux d'un mètre
Stéphane Mallarmé
constant et de la rime riche. Les symbolistes inventèrent le vers libre : le poète ne se soumettait plus aux lois essentielles d'une versification établie depuis des siècles, il créait le rythme selon son tempérament personnel. Dès avant 1895, on tenta de réagir contre cette liberté que l'on estimait anarchique. Et l'école romane apparut.
L'École Romane.
En 1891, Jean Moréas, symboliste militant, avait publié le Pèlerin passionné. Charles Maurras, qui débutait alors dans les lettres, écrivit, à l'occasion de ce livre, une assez longue étude qui prit bientôt tournure de manifeste. Maurras, homme du Midi, avait découvert dans le Pèlerin passionné une mesure et un sens de l'harmonie qu'il cherchait en vain dans les œuvres symbolistes. Et il disait à la fin de son article : « Ainsi a répondu la Méditerranée aux grands barbares blancs : issus eii tourbillons pressés de la forêt d'Ardenne où naquit Paul Verlaine et des glaces baltiques d'où nous vinrent, avec Rossetti, Swinburne et Shelley, Ibsen et Tolstoï, Elle a dépêché vers Paris un homme d'Athènes ». Moréas se rendit à ces éloquentes raisons : l'école romane, dont il devint le chef, était fondée. Autour de lui se groupèrent avec Maurras, Raymond de La Tailhède, Maurice du Plessys, Hugues Rebell et Ernest Raynaud.
Celui-ci, résumant dans un article paru au Mercure de France (mai 1895), la pensée de l'école romane, écrivait en conclusion : « Nous avons entrepris de défendre le patrimoine des muses latines, d'opposer le goût d'ordre, de mesure et d'harmonie de notre race aux imaginations monstrueuses, à l'inconcevable chaos de l'étranger, et de lutter, dans la mesure de nos forces, pour le salut de l'esprit français et le règne de la beauté ».
A vrai dire, les tenants de l'école romane étaient plutôt des érudits et des lettrés que de véritables poètes. Ils tentaient d'introduire dans leurs œuvres des expressions, des tournures archaïques, empruntées à Ronsard et à la Pléiade. Leurs poèmes se paraient de grâces vieillotes et souvent fleuraient l'huile. Un seul d'entre eux, Moréas mis à part et dont la forte personnalité dépasse le cadre d'une école, un seul d'entre eux : Maurice du Plessys, qui en 1896, publiait les Etudes lyriques, est vraiment consumé par une sorte de génie :
Captif impatient des beaux yeux qui m'enchaînent. Je teins de pleurs les nœuds dont je porte le faix ; Trop privé des plaisirs qu'il nous rachète en peines, Je ne connais d'Amour que le mal qu'il m'a fait.
L'école romane a continué de vivoter entre 1895 et 1920. De temps en temps,
LA POÉSIE
elle recrute un adepte dans les générations nouvelles. Elle joue son rôle, un peu effacé mais utile, en s 'efforçant de clarifier le langage poétique et de maintenir la propriété des termes.
L'école romane était trop livresque, trop éloignée du mouvement de la vie moderne, pour mettre sérieusement en échec le symbolisme qui allait subir d'autres assauts, cette fois-ci décisifs.
Le Naturisme.
Les poètes « romans » reprochaient surtout aux symbolistes d'avoir voulu acclimater en France une manière de penser et d'écrire contraire au génie national. Ils les accusaient de compromission intellectuelle avec les barbares. Leurs griefs en somme n'étaient pas que littéraires, ils se teintaient de politique. L'attaque, ainsi menée, pouvait prêter à l'équivoque, et les symbolistes avaient beau jeu de riposter en déclarant que le point de vue de leurs adversaires était celui de chauvins égarés dans le domaine de l'Art.
Or, dès 1895, quelques jeunes gens qui se retrouvaient à « l'auberge du Clou », en voulaient au symbolisme pour des raisons tout autres.
Les symbolistes certes! ont renouvelé la poésie, la débarrassant de l'éloquence, des tirades faciles, des intentions autres que poétiques. Le lyrisme, après eux sera plus pur ; la prosodie, libérée d'entraves trop pesantes, offrira les plus heureuses combinaisons de rythmes. Mais à force de créer un langage à part, exprimant les nuances les plus subtiles d'un rêve nostalgique, les poètes de 1880 avaient perdu de vue la terre et les hommes. Leur inspiration s'était cristallisée dans une phraséologie conventionnelle, leurs poèmes traînaient avec eux un tas d'accessoires où la sensibilité se figeait : guivres, alérions, licornes, étoffes rares, lampes merveilleuses, princesses de légende, philtres magiques.
Et les jeunes hommes qui échangeaient leurs idées à l'auberge du Clou, ne se contentaient plus de cette irréelle poésie. Le cœur gonflé d'un espoir immense, ils ne considéraient pas l'art comme un refuge contre les banalités de l'existence, mais comme une exaltation perpétuelle de la vie dont la simple beauté leur paraissait plus désirable que toutes les fantasmagories. N'étaient-ils pas les hérauts d'une époque qui s'annonçait magnifique.? Le souvenir de la défaite s'atténuait. La France commençait à recueillir les fruits de l'énergie qu'elle avait montrée sitôt le traité de Francfort signé. La vie matérielle devenait plus facile ; des découvertes scientifiques appliquées à l'industrie, il résultait un bien-être inconnu jusqu'alors. Déjà, en 1895, on dressait les plans de l'exposition universelle de 1900. On attendait la visite du nouvel allié, le tsar Nicolas II, dont les idées pacifistes provoquaient l'enthousiasme. Le pays ne se sentait plus isolé,
son commerce florissait, son empire colonial s'agrandissait. Pleins de confiance en leur génie inventif, en leur activité joyeuse décuplée par les machines, en leurs théories sociales aussi, qui devaient les rapprocher les uns des autres, les hommes reconnaissaient que l'existence terrestre était digne d'être acceptée et vécue intensément.
La poésie des symbolistes qui avaient forcé l'indiAPérence du public et qui occupaient maintenant la place, ne correspondait plus du tout à cet essor général. Elle allait à son tour baisser pavillon devant la nouvelle poésie que portaient en eux les jeunes gens dont nous venons de parler et que l'on appela les naturistes.
Les Idées Naturistes.
Pour les promoteurs de ce nouveau mouvemejit, le monde, qui se renouvelle sans cesse, est toujours jeune. L'homme, devant cette inlassable créatrice de beauté qu'est la nature, n'a qu'à se laisser pénétrer par elle : «Poète! s'écrient les naturistes, sois moins archéologue, idéologue ou érudit, dédaigne le dilettantisme, laisse aux spécialistes leurs parchemins, la Nature te convie à son épopée... ))
Les plus simples choses, les plus naturelles, les fruits, les fleurs, les gerbes, les corps gracieux des jeunes femmes, sont les plus dignes d'être aimées et chantées.
Le naturiste pourtant ne veut pas revenir à la sauvagerie primitive. Il a foi dans la science qui l'aidera à mieux comprendre, à mieux posséder cette nature qu'il adore.
D'autre part, le culte du moi l'excède. En face de ceux qui s'analysent et qui n'expriment que leur âme individuelle, il veut dresser, dans la belle lumière du jour, l'homme qui travaille de ses mains, le type professionnel, marin, laboureur, tâcheron.
Il se défend aussi de n'instituer qu'une école littéraire : « Nous voulons surtout, par nos livres, apporter aux hommes quelque vérité qui leur soit utile, éclairer certains points troubles, les faire bénéficier de la lumière chaque fois plus grande que la science qui s'augmente jette sur la vie, détruire l'erreur et la superstition, développer la conscience, enseigner l'amour ». Le naturisme est un apostolat.
Dans ses œuvres, le naturiste ne doit pas mépriser les hommes, mais les aimer, les consoler en leur montrant la beauté de la vie, le pouvoir de l'émotion, la sainteté de la douleur. Car il regarde l'existence face à face et ne ferme pas les
LA POÉSIE
yeux devant ses misères, mais pour lui le plaisir que l'on a de vivre en être sain et fort, l'emporte sur la laideur, la maladie et la décrépitude.
On a reproché aux naturistes de n'avoir pas des idées très neuves. Un de leurs adversaires, le poète Stuart Merrill, écrivait à ce sujet : « Il est difficile
de saisir l'idée qui différencie les naturistes de leurs aînés J'entends bien qu'il
faut aimer la nature, estimer son prochain et cultiver la Beauté. Mais ces excellents sentiments, qui ont cours dans l'humanité, depuis Lao-Tsé jusqu'à M. Victor Charbonnel, ne constituent pas une école littéraire ».
En réalité, les plus vieilles idées redeviennent neuves, lorsqu'elles sont nécessaires. Stuart Merrill, poète symboliste, ne se rendait pas compte alors de l'opportunité des idées naturistes. On peut certes les retrouver, ces idées, dans plusieurs grandes œuvres du passé. Mais on les avait oubliées. Depuis longtemps on ne pensait plus ainsi. Les naturistes d'ailleurs ne cachaient pas qu'ils avaient eu des précurseurs et des maîtres : ils nommaient Rousseau, Diderot, Carlyle, Dostoïevsky, Zola, Verlaine aussi.
Mais s'ils admiraient Zola, ils étaient en désaccord avec lui, surtout avec son école, le naturalisme, sur bien des points. Les œuvres des naturalistes enregistrent minutieusement la réalité, elles ne la magnifient pas ; ce sont des photographies tristes. Saisir cette réalité, s'en imprégner, mais en la transfigurant sans cesse par l'ardeur, la passion, la communion de l'individu avec la nature, voilà l'idéal de ces jeunes naturistes dont nous allons dévoiler les visages.
Les Protagonistes du mouvement : leurs œuvres poétiques.
Comme leurs aînés les symbolistes, c'est dans de petites revues, fondées ainsi qu'il sied, avec peu d'argent et beaucoup d'enthousisame, que les naturistes exposèrent leurs idées et imprimèrent leurs premiers poèmes. Aux « Documents sur le Naturisme » devenus en 1897, la « Revue naturiste », à « l'Enclos », tous deux publiés à Paris, répondirent les « Essais des Jeunes », qui virent le jour à Toulouse et « L'Art jeune », édité à Bruxelles. Ainsi, en province et en Belgique comme à Paris, les mêmes tendances se manifestaient. Dans toutes ces revues, on attaquait vigoureusement le symbolisme. Maurice Le Blond, porteparole des naturistes, écrivait dans les « Documents » (novembre 1895) :
« M. Mallarmé n'a point cessé ses interminables et invariables variations sur un sujet où il s'efforce à de misérables notations de faits divers en un langage épileptique Les contaminés d'Huysmans et de Maldoror, les bâtards du symbolisme, les Montesquiou en miniature, tous les fantaisistes de l'étrange, tous les virtuoses de l'anormal intensifient leur discordant concert. Certes, nous
Michel Abadie, à trente ans
n'avions pas tort de prédire la mort prochaine de cette morbide littérature. Elle est aujourd'hui en complète agonie ». (Mallarmé, qui devait mourir en 1898, fut élu prince des poètes à la mort de Verlaine.)
On pouvait lire dans la « Revue Naturiste )) des poèmes de Saint- Georges de Bouhélier, le chef du mouvement, d'Albert Fleury, de Michel Abadie et de Joachim Gasquet. Les « Essais des Jeunes » révélèrent Maurice Magre, Marc Laf argue et Léo Larguier. Au sommaire de l'a Art Jeune » s'inscrivaient les noms d'Henri Vandeputte, d'Arthur Toisoul et de Georges Rency.
Ces poètes qui regardent la vie de tous leurs yeux et qui en sont émerveillés n'évoquent plus « de suaves seigneurs chimériques ». Ils veulent chanter, dit Bouhélier « les hautes fêtes de l'homme. Et pour la
splendeur de ce spectacle, ils convoqueront les plantes, les étoiles, les grands
vents et les graves animaux ».
Les chemins sont fleuris de splendides paroles Et mon geste a vaincu le courroux des méchants. - — Je veux qu'au vent divin des luths et des corolles La sombre Humanité se couronne de chants.
Ainsi chante Michel Abadie. Maurice Magre se fait l'écho de ceux qui peinent et qui ont le droit de réclamer leur part de bonheur terrestre :
Nous voulons notre place au banquet de la terre. Pouvoir jouir un peu de la clarté du jour, Dormir, boire, rêver, chanter avec nos frères Notre part de soleil et notre part d'amour.
Marc Laf argue, dans le Jardin d'où Von voit la vie, répudie les vaines lamentations :
O mort, je ne sais pas pourquoi je me lamente. J'habite une maison d'ombre fraîche au seuil sûr
LA POÉSIE
Où croissent au soleil et la rose et la menthe, Et tu n'as de douleurs que pour un cœur impur.
Et voici les principaux thèmes, traités tout de suite par les Naturistes, thèmes qui vont renouveler l'inspiration poétique pendant plusieurs lustres :
La religion de la vie :
Nous voulons tous chanter Que la joie appartient aux hommes de la terre Que nous avons brisé le seuil du sanctuaire Car la vie est pour nous la seule éternité.
(Albert Brandenburg)
Vivre sa vie
Il faut vivre tes jours : toute la vie est belle Même à travers les pleurs, même à travers la nuit.
(Pierre Fons)
Aimer sa vie :
Quel amour plus certain que celui de sa vie? Je veux aimer mes jours tendres et lumineux Et m'ofïrir à leur ciel, et palpiter comme eux De toute ma lumière et de toute ma joie.
(Jean Viollis)
La foi en un avenir radieux :
Déjà la Vie heureuse appelle Par-dessus les lys des tombeaux Vers une Atlantide nouvelle Les peuples devenus plus beaux.
(Michel Abadie)
Le panthéisme :
O Pan, je sens trembler en moi les mêmes veines Que celle des bois lourds et des sources sereines.
(Roger Frêne)
ANS
Les poètes naturistes ('), parmi lesquels on peut citer encore Emmanuel Delbousquet, et Jacques et Marie Nervat, qui composèrent ensemble, les Rêves unis, sont en général revenus à la forme traditionnelle, tout en pratiquant quelqueslicences. Mais ils n'ont pas refusé au vers libre droit de cité et même quelques-uns d'entre eux, Albert Fleury et Henri Vandeputte notamment, s'en sont servis.
Si les poètes qui créèrent ce mouvement
n'ont pas écrit de chefs-d'œuvre naturistes, —
les uns se sont tus ; d'autres, Maurice Magre et
Saint-Georges de Bouhélier par exemple, ont
évolué dans un sens très différent, — le naturisme
s'était imposé. A tel point que, faisant volte-face, les poètes du symbolisme
devinrent naturistes les uns après les autres. C'est dans leurs livres désormais
que nous allons trouver les poèmes qui expriment le mieux cet idéal.
Albert Fleury
L'évolution de la Poésie sous Tinfluence du Naturisme.
Le mouvement naturiste, qui avait commencé à se dessiner en 1895, répondait si bien aux secrètes aspirations de l'époque que, dès 1898, il avait bataille gagnée en dépit de certaines résistances.
Et les poètes de 1880 dont quelques-uns furent assez violemment pris à partie par les jeunes naturistes, témoignèrent bientôt qu'un changement rapide s'était opéré en eux et qu'ils avaient eu la révélation d'une beauté nouvelle.
En 1897, Henri de Régnier publie Les Jeux rustiques et divins. Le somptueux rêveur de Tel qu'en Songe (1892), qui disait mélancoliquement à son âme, au carrefour des routes de la forêt :
O mon âme, le soir est triste sur hier,
O mon âme, le soir est morne sur demain,
O mon âme, le soir est grave sur toi-même.
maintenant contemple ébloui :
(') Consulter Saint-Georges de Bouhélier : La Vie héroïque des poètes, des roU, des aventuriers et des artisans ; Maurice Le Blond : Essai sur le Naturisme ; Eugène Montfort : Sylvie ou les Émois passionnés ; Michel Abadie : Les voix de la montagne ; Jean Viollis : La Guirlande des Jours ; Maurice Magre : La Chanson des hommes ; Henri Vandeputte : Poèmes confiants ; Henri Ghéon : Chan.;o?is d'aube, etc. Tous ces ouvrages ont paru en 1896 et 1897.
LA POÉSIE
Le tourbillonnement des forces de la vie.
Cette vision plus large et plus émouvante de la vie, nous la retrouverons, bien que toujours un peu décorative, dans les livres postérieurs d'Henri de Régnier : Les Médailles d'argile (1900), La Sandale ailée (1906). La même année que les Jeux Rustiques et Divins paraît la Clarté de Vie, de Francis Vielé-Griffin. Le titre de ces poèmes est déjà révélateur. Le poète de Joies (1889), même en plein symbolisme, a toujours écouté avec ferveur les frémissements de la nature. Mais aucune œuvre mieux que Clarté de Vie ne célèbre la fraîche beauté des
choses :
Le mystère s'illumine
Des lentes choses éternelles,
Le rêve à la vie confine,
Les âmes et les fleurs se mêlent
Et le sang joyeux devine
Pourquoi les heures sont belles ;
Il court et tourbillonne
Du cœur aux tempes, et revient,
Chante, alerte et monotone,
La berceuse des temps anciens :
Que la Vie est sainte et bonne.
Que tout est juste et tout est bien....
Dès l'apparition de ce livre, les naturistes avaient salué en Vielé-Grifhn un des leurs. « Je viens de lire la Clarté de Vie.... Voilà bien le panthéisme idéaliste que j'aime. Tout un monde renouvelé flotte à travers des cadences neuves. C'est le pur épanouissement de l'âme intime des choses.» (Joachim Gasquet, Revue Naturiste, 1897). M. Vielé-Grifhn n'a pas cessé de chanter. Toutes ses
Autographe de Francis Vielé-Griffin (Voir portrait, T. II, p. 272).
œuvres sont inondées de lumière. Il reste le poète du vers-libre par excellence. Pour chacun de ses poèmes il crée un rythme neuf qui, s'il ne satisfait pas toujours, témoigne un don de renouvellement perpétuel. Cela n'est-il pas plus précieux que la sécurité, souvent fallacieuse, de la métrique traditionnelle ?
Les naturistes avaient acclamé en Verhaeren le visionnaire qui a su découvrir la beauté puissante et tourmentée des cités modernes. L'auteur des Villes tentaculaires (1895) qui eut aussi sa période de pessimisme avec les Débâcles (1888)
et les Flambeaux Noirs (1891), n'allait pas tarder à exalter les forces éternelles de la nature. Et dans les Visages de la Vie, parus en 1897, il s'écrie magnifiquement :
J'aurai vécu, l'âme élargie, Sous les visages clairs, profonds, certains, Qui regardent, du haut des horizons lointains, Surgir, vers leur splendeur, notre énergie. J'aurai senti les flux Unanimes des choses Me charrier en leurs métamorphoses Et m'emporter, dans leur reflux. J'aurai vécu le mont, le bois, la terre ; J'aurai versé le sang des dieux dans mes ^ -, [artères....
Emile Verhaeren ■-
Les Forces tumultueuses (1902) tt La Multiple Splendeur (1906) accentuent encore ce panthéisme naturiste.
La prosodie de Verhaeren est moins audacieuse que celle de M. Vielé-Grifiin. Elle repose sur l'alexandrin et l'octosyllabe entre lesquels viennent s'insérer des vers de dix, huit, quatre et même deux pieds, mais rarement des mètres impairs. De plus, le poète des Heures claires conserve la rime hugolienne.
Un autre symboliste, Adolphe Retté, faisait paraître en 1896 La Forêt bruissante et l'année d'après Campagne première. Tandis que ses premiers poèmes étaient pleins d'incantations maléfiques, de cloches folles sonnant dans la nuit, ceux-ci, et plus tard. Lumières tranquilles (1901) sont tout odorants de parfums silvestres ; on les dirait rythmés selon l'heureux balancement des branches. Adolphe Retté est le poète des arbres, de la bruissante et saine existence forestière :
Adolphe Retté, par Félix Valloton
LA POESIE
Les hêtres tressaillants s'entrelacent, les frênes
Semblent flamber au crépuscule ; Quand la nuit monte, un grand rêve circule Dans la frondaison pensive des chênes.
Aimons les arbres qui nous aiment Unissons notre voix à leur voix fraternelle, Répétons avec eux les strophes d'un poème Où chantera la vie universelle.
Dans cette œuvre luxuriante et bigarrée qui s'appelle le Livre d'Images (1897) Gustave Kahn, le père du vers-libre, n'est plus le fuligineux poète des Palais Nomades (1887), mais bien le chantre émerveillé de la vie aux couleurs intenses :
O Méditerranée, salut à ta coulée d'espoir et de soleil parmi les gouffres bleus, et ton manteau pareil aux voiles des cieux et ta chanson, aux rythmes de joie, continuée le long de toutes roches, et le long de tout
[sable, enchanteresse ,1e long du bonheur impérissable .
Gustave Kahn, par Anna Bas
.Cc^
Stuart Merrill, par Valloton
La poésie de Gustave Kahn est toujours toute d'images qui s'enchevêtrent et débordent la pensée.
Mais cette fois-ci elles ne colorient pas /" des rêves fuyants ; elles sont gonflées de soleil, d'azur, du sang des fleurs et des nuages.
Et voici que peu à peu, Stuart Merrill lui-même dont l'âme était pleine de rois fabuleux et de princes
déchus, rejette les trop lourdes pierreries qui immobilisaient ses strophes, et chante simplement Le^ Quatre Saisons (1900) :
Ami,
Ta maison rose en cette saison, A l'heure calme du crépuscule Qui par delà la plaine recule Les limites d'or de l'horizon, Ta maison dont toutes les fe-
[nêtres Se sont ouvertes à tous les vents Qui surprirent des secrets [champêtres Dans les volubilis des auvents, Ta maison dont la timide porte Ne répond qu'à celle qui t'ap-
[porte
Comme un trésor du cœur,
[une fleur.
N'est-elle la maison du bon-
[heur.
Ami?
fratnej, l^'^^JuT, f^^i^f^ U^ 'iy-tnAke^ ^ôf^ , 'Bori/TVL. /erre, eA /x=>,^ 97u/K <s4^ /a 7nc<^~t/ l/è^ii^
Cette tendance, encore un peu incertaine dans les Quatre Saisons, s'affirme avec Une Albert Samain Voix dans la joule (1909) que
le poète publiera après un recueillement de neuf années et qui sera son dernier livre, son testament poétique. Elle s'est évanouie aussi, l'anémique Infante d'Albert Samain, lequel, dans Aux flancs du Vase (1898), décrit lyriquement des spectacles familiers : un repas dans la pénombre d'une salle rustique, dont les volets sont tirés sur l'éblouissant soleil d'un jour d'été ; une mère qui donne le sein à son enfant ; l'animation pittoresque d'un marché matinal ; la promenade de deux philosophes qui scrutent les lois de l'univers :
Méthymne gravement dit l'essence des choses. L'air, l'eau, le feu, la terre et les métamorphoses ; Quelle grande âme unique en ses modes divers Transforme incessamment l'éternel univers,
LA POÉSIE
Et se révèle égale, en sa raison profonde, Dans le vol d'un insecte ou l'orbite d'un monde. Damoetas à son tour : quelle Nécessité Mène à travers l'amour la vie à la beauté
Albert Samain donne des noms grecs à ses personnages lyriques, mais à seule fin de ne pas localiser dans une époque déterminée ses poèmes. Il exprime des sentiments éternels, il interprète des paysages de notre pays ; mais il ne cherche pas à reconstituer, plus ou moins heureusement, comme les parnassiens, l'existence d'une race disparue. Henri de Régnier, Vielé-Griffin, Paul Fort, en usent de même avec les héros et les dieux de l'Hellade qui ne sont pour eux que des prête-noms. La mythologie grecque, si vivante et si humaine, favorise l'expression poétique de sentiments communs aux hommes de tous les temps. C'est en 1897 que parurent les Nourritures terrestres. Ce long poème en prose est une exaltation perpétuelle. Tous les désirs, toutes les extases, tous les enchantements que recèle la vie, André Gide veut les avoir connus : « Certes, tout ce que j'ai rencontré de rire sur les lèvres, j'ai voulu l'embrasser ; de sang sur les joues, de larmes dans les yeux, j'ai voulu le boire ; mordre à la pulpe de tous les fruits que vers moi penchèrent des branches. A chaque auberge me saluait une faim ; devant chaque source m'attendait une soif — une soif, devant chacune, particulière »
Gide se promène à travers le monde, quêtant une volupté dans chaque ville, une joie nouvelle dans tous les jardins. Les Nourritures terrestres sont comme le bréviaire de l'homme qui veut vivre avec intensité chaque jour, qui a détruit sa bibliothèque pour ne rien recevoir que de la vie, directement. A vrai dire, cette recherche furieuse est un peu trop cérébrale. L'être fort et sain n'a qu'à laisser la vie venir à lui ; il la transmuera en beauté sans tant d'eflForts. Mais les Nourritures terrestres représentent admirablement un état lyrique — exacerbé, — du moment.
Un mélodieux chanteur des Flandres, Max Elskamp, salue aussi la vie en des strophes aériennes, très simples, très tendres :
Autographe de Max Elskampf. (Voir portrait, t. II, p. iio)
A présent c'est encore Dimanche et le soleil, et le matin, et les oiseaux dans les jardins, à présent c'est encor Dimanche,
et les enfants en robes blanches, ' ! et les villes dans les lointains,
■ et, sous les arbres des chemins,
Flandre et la mer entre les branches.
Max Elskamp a publié en 1898 La Louange de la Vie, tandis qu'un de ses compatriotes, Yvan Gilkin, faisait paraître l'année suivante Le Cerisier fleuri. Après avoir écrit La Nuit, poème sombre et tourmenté, Yvan Gilkin revenait à la lumière, aux floraisons épanouies sous le ciel.
Une évolution semblable se marque dans l'œuvre poétique d'André Fontainas qui, d'abord fervent disciple de Mallarmé, aborde au Jardin des lies claires (1901) où il goûte la splendeur d'être un homme. Albert Mockel donne Clartés en 1902 et il n'est pas jusqu'à Robert de Montesquiou qui, après Le Chef des Odeurs suaves et les Hortensias bleus, ne manifeste dansL^^ Prières de tous (1902), des sentiments plus largement humains en des poèmes clarifiés.
Rien qu'aux titres de ces divers ouvrages poétiques dont les auteurs ont tous participé, de loin ou de près, au mouvement symboliste, on se rend compte que les mots « vie », « clarté », prédominent. Certes! les poètes sont avant tout des intuitifs et il n'est pas étonnant qu'ils aient deviné la métamorphose en train de s'accomplir dans les esprits et dans les cœurs. C'est curieux tout de même, cette orientation subite des lyres tournées jusqu'alors vers l'ombre. Mais cette exaltation de la vie, cette ivresse devant la nature retrouvée vont être encore les meilleures inspirations de trois poètes de premier plan, dont les premières œuvres qui comptent ont paru entre 1895 et 1900, c'est-à-dire à l'époque où le Naturisme s'affirmait.
Francis Jammes. — Paul Fort. — Madame de Noailles.
Les livres de Francis Jammes nous montrent deux poètes. L'un qui est épris du passé : non pas du passé historique et officiel, mais des vieilles demeures où habitèrent des parents, des jeunes filles d'autrefois, épris de l'existence coloniale de ses ancêtres qui furent aux Antilles.
L'autre poète est le Francis Jammes qui a de la nature une vision si fraîche et si neuve qu'on a pu l'appeler un autre Rousseau. Les deux poètes se mêlent
LA POÉSIE
d'ailleurs, délicieusement. Mais le Francis Jammes évocateur d'un passé sentimental et charmant, de Clara d'Ellébeuse, de Christophe Colomb, le Francis Jammes, qui s'impose surtout dans De V Angélus de l'Aube à V Angélus du Soir (1898), le cède de plus en plus au poète de la nature jusqu'au jour où celui-ci, bon faune aux sens aiguisés, convertira Dieu lui-même. Dans le Triomphe de la Vie (1902) le poème bucolique intitulé Jean de Noarrieu est sans doute le chefd'œuvre de Jammes : un gentilhomme campagnard, Jean de Noarrieu, vit dans ses propriétés, au pied des Pyrénées ; il aime une de ses servantes qu'il marie à un berger. Le sujet n'est rien, mais l'on chercherait en vain dans toute la poésie française un poème aussi naturellement champêtre :
Telle la vie se passe jour à jour,
Sans incident. Le mois de mai bleu court.
Le figuier noir fraîchit, le merle est lourd
Quelle grâce il y a dans la Lucie
Qui sème ainsi, un à un, les maïs...
Il la regarde. Il voit ses jambes lisses S'entrecroiser dessous sa robe grise.
Jean de Noarrieu sent que la Lucie aime le berger, qui est là-haut dans les Pyrénées bleues, et il souffre... Mais :
Qu'importe si la vie est magnifique.
Et les ayant unis l'un à l'autre, Francis Jammes
Jean de Noarrieu soudain sentit en lui Passer toute la beauté de la vie.
La sensibilité de Francis Jammes, la forme aussi, — « mélange de précision et de gaucherie » — de ses poèmes, ont eu une influence certaine sur la poésie de son temps. Nous les retrouverons dans les œuvres de poètes plus jeunes.
S'il prit une part active au mouvement symboliste en tant que fondateur et directeur du Théâtre d'Art (1890), Paul Fort, par ses Ballades françaises, dont le premier volume parut en 1896, témoigne qu'il appartient à une génération très différente. Dès ces ballades, où Paul Fort se révèle, c'est une aspiration joyeuse, frénétique, de la vie ; c'est aussi la belle gaieté populaire retrouvée :
« Ah! que de joie, la flûte et la musette troublent nos cœurs de leurs accords
charmants, voici venir les gars et les fillettes, et tous les vieux, au son des instruments ».
Vielé-Griffin et Stuart Merrill se sont inspirés de la vieille chanson française ; mais ils ne l'ont que commentée lyriquement. Paul Fort la recrée. L'œuvre entier de l'auteur des Hymnes de feu (1906) est une perpétuelle louange de la vie. Ce poète ne cherche pas furieusement la joie à chaque détour du chemin, il la possède, comme un don naturel.
« Couché sur le gazon dont l'herbe est encore chaude de s'être prélassée à l'haleine du jour, oh! que je viderais, ce soir, avec amour, la coupe immense et bleue où le firmament rôde !
« Suis-je Bacchus ou Pan.? Je m'enivre d'espace ; et j'apaise ma fièvre à la fraîcheur des nuits. La bouche ouverte au ciel où grelottent des astres, que le ciel coule en moi ! que je me fonde en lui ! »
La joie de vivre bondit, se ré-
C^attlm^ i'ou" t?i«AcPit u*i -i^H^ KoiivcnAît paud, s'étalc cn nappes étincelantes.
k<i>,s<yx ,au. aJ^ <i* i' e!vH«+vov> , (k, ^ k<^<- a^— « La doulcur passe et finit, a dit Nietzs-
o«A* et cu. weA* * io^ Uo^c . tc^ |^<^4e ndtkxMÙ. chc, mais toute joie veut l'éternité ».
so^KvL io^ Vi(»^'ctio^\ Or, nous avons gardé du romantisme,
un certain culte pour la douleur, au moins en poésie. Ce qui fait croire à d'aucuns que Paul Fort est superficiel.
Certes il se raconte avec beaucoup de complaisance, il se répète même souvent. Mais à y regarder de près, nulle œuvre n'est plus variée, plus jaillissante. Il y a dans les livres de Paul Fort de quoi suffire à la gloire de plusieurs poètes. La forme dont il use peut prêter à discussion ; le plus souvent, n'est-elle pas un heureux compromis permettant de mettre en valeur, tout à tour, les ressources de la vieille métrique et celles qu'offre un vers plus librement rythmé ?
Lorsqu'en 1901 parut le Cœur innombrable, un vif mouvement d'admiration se créa autour de la jeune poétesse qui semblait possédée du délire des bacchantes.
S'outra
on^
Autographe de Paul Fort (Portraits t. II, p. 198 et 227)
Etre dans la nature ainsi qu'un arbre humain. Etendre ses désirs comme un profond feuillage. Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage, La sève universelle affluer dans ses mains. Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face
LA POESIE
Madame de Noailles a vraiment senti « sur son cœur s'abattre la nature ». Elle a communié avec elle et lui a donné le meilleur de son être. La nature, en échange, lui a inspiré ses plus beaux chants, les seuls même où l'on ne sente pas l'insuffisance de la technique. Car la strophe de Madame de Noailles est molle, ou décousue, dès qu'elle n'est plus gonflée de cet élan extraordinaire qui soudain anime le poète et la nature confondus.
Le fait de n'avoir pas créé une forme personnelle a rendu Madame de Noailles plus rapidement accessible au public qu'une manière d'expression neuve choque toujours un peu au premier abord. Il n'en reste pas moins que cet amour passionné, cet amour humain pour la nature à laquelle elle s'abandonne voluptueusement, personne ne l'a exprimé comme l'auteur des Eblouissements (1907).
Ainsi, en même temps que les symbolistes découvraient la beauté multiple de la vie et de la nature, ces trois poètes, aujourd'hui célèbres, débutaient en la magnifiant.
Mais les naturistes avaient indiqué d'autres thèmes propres au lyrisme, tels que l'émotion suscitée par l'activité scientifique et industrielle de l'époque, ce qu'ils appelaient la beauté moderne, et l'amour fraternel, compréhensif, des hommes pour les hommes.
Des poètes plus jeunes vont à leur tour interpréter dans leurs œuvres ces idées poétiques.
Toutefois, avant de parler d'eux, il faut dessiner la silhouette d'un poète presque romantique qui ne chante pas des hymnes à la gloire de la vie, qui n'a pas été entraîné dans ce mouvement général vers la santé et vers la joie, mais dont les poèmes nerveusement tristes ont influencé beaucoup de jeunes gens.
Comtesse de Noailles
ANS
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La nostalgie de Tenfance : Henry Bataille.
En 1895, paraissait, avec une préface de Marcel Schwob, un petit livre intitulé Là! Chambre blanche. Cet ouvrage poétique attira tout de suite l'attention. Jean Lorrain saluait en son auteur « un frère de Jules Laforgue, un grand écrivain dont chaque ligne émeut ».
L'influence de Laforgue (mort en 1887) sur la poésie à partir de 1895, est assez intermittente. Elle a marqué des individus plutôt qu'elle n'a suscité des groupements de poètes émus par la sensibilité si particulière de l'auteur du «Concile féerique». On sent que Francis Jammes, par exemple, dans maint poème de ses débuts, a subi l'emprise de Laforgue. Or il y a entre ces vers de Jammes et ceux de la Chambre blanche une certaine analogie. Mais l'influence de Laforgue sur Henry Bataille est bien plus caractérisée dans le Beau Voyage^ qui paraîtra en 1905, que dans les seuls poèmes de la Chambre blanche.
Comme Jammes, Bataille est hanté par le souvenir de parents morts,
Les psychés ont gardé ton ombre, Aloïda...*
Les belles jeunes filles disparues, les chambres où elles habitèrent, Bataille les évoque avec une mélancolie passionnée :
Les doux mots que morte et passée.
Mais ce qui le trouble davantage encore, c'est l'enfance, tous les événements secrets de sa vie d'enfant, dont il a le regret déchirant :
Mon enfance, adieu mon enfance. — Je vais vivre. Nous nous retrouverons après l 'affreux voyage, Quand nous aurons fermé nos âmes et nos livres, Et les blanches années et les belles images
Henry Bataille, dessiné par lui-même
LA POESIE
Toute sa vie, Bataille a exprimé les sentiments douloureux d'un homme qui resta un enfant sensible dont le beau rêve est sans cesse déchiré par la vie. La poésie de Bataille a touché de nombreux adolescents. On la retrouve dans les vers de Paul Géraldy, de Marcel Millet, d'Albert Jean, d'Henri Dérieux. Elle a retenti profondément dans les cœurs alors que pourtant elle ne représentait pas les tendances générales du lyrisme.
Autographe de Paul Géraldy (Portrait t. II, page 185)
Deux Écoles tangentes au Naturisme.
M. Fernand Gregh, dont le premier livre parut en 1896 {La Maison de V Enfance) conquit tout de suite les sympathies du groupe naturiste. Mais il n'y adhéra pas et en 1902, deux ans après la publication de son nouveau volume, La Beauté de vivre, il écrivit dans le « Figaro » un article où il définissait l'idéal de « l'humanisme », doctrine esthétique dont il se faisait le protagoniste.
« Après l'école de la beauté pour la beauté, après l'école de la beauté pour le rêve, il est temps de constituer l'école de la beauté pour la vie », précisait M. Fernand Gregh. Il expliquait encore : «Puisque les poètes d'une génération sont nécessairement amenés à se grouper sous une appellation commune, je crois que le mot le plus juste qui puisse qualifier le mouvement de la nouvelle génération, est le beau mot, rajeuni et élargi encore à cette occasion, d'humanisme ». En réalité, humanisme et naturisme se confondent, ils représentent les mêmes aspirations.
Deux années plus tard, en janvier 1904, M. Adolphe Lacuzon, résumait, dans un manifeste qu'inséra la « Revue Bleue », le programme assez vaste et un peu confus de « l'intégralisme ». Outre Adolphe Lacuzon, MM. Cubelier de Beynac, Adolphe Boschot, Sébastien-Charles Leconte et Léon Vannoz avaient signé ce manifeste.
Les intégralistes « veulent exprimer la vie humaine en fonction de l'humanité tout entière, et leur individualité en fonction de l'univers comme de l'inconnaissable. » Ils font leur, intégralement, la formule de Térence : « Homo sum, et nihil humani a me alienum puto ».
Il y a dans l'intégralisme un souci de métaphysique que l'on ne trouve ni dans l'humanisme, ni dans le naturisme. A part cela, le but esthétique est le même, la poésie doit « assumer le plus possible d'humanité )> (André Gide).
Le créateur de l'intégralisme, Adolphe Lacuzon, est un poète sincère et consciencieux. Son œuvre sans éclat mérite l'estime.
Et voici que, suivant de près ces deux écoles, un nouveau groupement de poètes n'allait pas tarder à faire parler de lui.
Le groupe de l'Abbaye.
En 1905 et en 1906, des jeunes gens de vingt à vingt-deux ans, liés d'étroite amitié, se réunissaient tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, dans de modestes chambres d'hôtel. Épris d'art et de poésie, ils trouvaient que la société, telle qu'elle était organisée, ne tenait aucun compte de l'atmosphère qu'exige la création esthétique, ni des buts qu'elle se propose.
Bientôt le projet naquit dans leur esprit d'édifier une sorte de phalanstère, où poètes, peintres, musiciens, pourraient travailler librement et vivre de leur labeur comme de bons artisans.
Au cours de l'été 1906, tandis qu'ils se promenaient sur les bords de la Marne, à Créteil, ils découvrirent la demeure qui allait devenir « l'Abbaye ». Ayant pu louer cette maison, ils s'y établirent et y transportèrent une imprimerie. Ainsi fut fondée «L'Abbaye, groupe fraternel d'artistes», composé de Georges Duhamel, Jules Romains, Charles Vildrac, René Arcos, que vinrent renforcer, un peu plus tard, Georges Chennevière, Luc Durtain et le musicien Albert Doyen.
C'était, en somme, un essai de communisme artistique :
Je rêve l'Abbaye, — oh! sans abbé! — Je rêve l'Abbaye hospitalière A tous épris d'art plus ou moins crottés Et déshérités.
Ce beau rêve de Charles Vildrac, le plus sensible de tous ces poètes, s'était réalisé. Il dura quinze mois, au cours desquels une vingtaine de volumes furent imprimés qui naturellement ne se vendirent presque pas. Puis, faute d'argent, les compagnons de l'Abbaye se dispersèrent.
Mais avant qu'elle ne fermât ses portes, l'Abbaye avait édité en 1908, La Vie unanime, de Jules Romains.
LA POESIE
L'Unanimisme.
De la division du travail exigée par le développement du machinisme, il résulte que les hommes sont de plus en plus dépendants les uns des autres. Aux petits artisans d'autrefois qui œuvraient chacun pour son compte, ont succédé de vastes agglomérations au sein desquelles l'individu abandonne sa personnalité et n'est plus qu'une parcelle de l'activité générale et ordonnée, tendant vers un but unique.
Cette transformation de la vie que, dès 1895, Durkheim enregistrait et commentait dans ses ouvrages de sociologie, a inspiré à Jules Romains sa doctrine poétique de l'unanimisme. Aux émotions individuelles, l'auteur de la Vie Unanime substitue celles du groupe : caserne, théâtre, église, café, usine.
De grandes bêtes remuent ; Des théâtres, des casernes.
Des églises et des rues Et des villes ;
De grandes bêtes divines Inconscientes et nues.
Qui seront des dieux réels. Parce que c'est notre rêve Et que nous l'aurons voulu.
En effet, ces groupes sans lesquels l'homme ne saurait vivre désormais et qui le résorbent, deviendront peu à peu, en raison même de leur puissance, de leur nécessité, des dieux abstraits qui remplaceront les anciens dieux. Et :
pour nous consoler de la vie éternelle Nous aurons la vie unanime.
C'est-à-dire que notre volonté égoïste et misérable d'homme seul se fondra dans l'élan magnifique de tous.
Les villes naturellement sont l'endroit où l'on éprouve le mieux cette communion et cette fusion prodigieuses :
Je m'abandonne tout au rythme des passants. L'unanime frémit autour de ma cervelle ; Comment savoir si j 'ai un cœur qui a aimé Quand la foule remue et que je suis en elle.
Mais les villes elles-mêmes ne sont qu'un fragm.ent du dieu total, car : Il faudra bien qu'un jour on soit l'humanité.
Et maintenant, nous n'avons plus qu'à frapper à la porte de la Société des Nations.
En somme, l'unanimisme de Jules Romains, débarrassé de formules empruntées à la sociologie et à l'industrie, est une sorte de panthéisme, mais de panthéisme fragmentaire. Au lieu de s'évanouir dans le grand tout, l'homme s'agrège à une humanité de plus en plus disciplinée et mécanique :
Nous serons un jour des rouages Qui ne songeront qu'à bien faire ; Nous serons en cuivre et en fer Mais pas en âme.
Il ne faudrait pas prendre cette doctrine à la lettre. La poésie est absolue ; elle dépassera toujours la réalité.
La Vie unanime exprime avec rigueur une tendance générale de la civilisation moderne, tendance que les naturistes et Verhaeren surtout avaient déjà indiquée. Mais tandis que Verhaeren a, des Villes tentaculaires, une vision presque romantique, qu'il exalte l'homme, créateur industrieux de ces formidables engrenages, Jules Romains magnifie la collectivité qui devient le dieu nouveau auquel se soumet l'individu.
A vrai dire le poète de la Vie unanime est trop systématique, il ne tient pas assez compte de la personne himiaine. Écrivain puissant, qui trouve des images saisissantes, il lui manque l'esprit de finesse et cet allégement divin qui est toute la poésie.
Après avoir outré sa manière dans Un Être en Marche (19 lo), Jules Romains avec Odes et Prières (19 13) a modéré son unanimisme ; il a consenti à l'émotion personnelle. Parmi les compagnons de Romains, il en est peu qui aient appliqué strictement à leurs œuvres la doctrine unanimiste. On la retrouve toutefois dans PHotnme en tête (1909), de Georges Duhamel et dans les poèmes de René Arcos : La Tragédie des Espaces (1906) et Ce qui naît (191 1). Chez Arcos, l'unanimisme devient cosmique :
Quelque chose, partout, ne cesse pas de naître.
Mais les autres poètes du groupe de l'Abbaye expriment surtout des senti-
LA POÉSIE
ments de fraternité ; leurs chants débordent d'amour pour les hommes. Ils ont écouté la voix généreuse de Walt Whitman.
Les disciples de Whitman.
Alors que les romantiques et les symbolistes avaient été influencés par les grands lyriques allemands et anglais, la poésie française entre 1895 et 1914 n'a guère subi d'emprise étrangère. La seule influence valable que l'on puisse relever est celle précisément des « Feuilles d'Herbe ». Cette sympathie pénétrante et chaleureuse d'un homme pour les autres hommes est une des caractéristiques de l'inspiration de Whitman. Les versets du barde américain sont venus à l'appui de l'idée émise par les naturistes que l'œuvre du poète serait élargie par l'affectueuse compréhension que celui-ci manifesterait pour ses semblables.
Dans Compagnons (19 12), Georges Duhamel, très whitmanien, s'écrie :
Vous qui êtes mes compagnons.
Les figures que j'aperçois parmi la foule,
Sachez qu'en vous je me salue,
En vous qui me portez toujours.
Les poèmes de Charles Vildrac ne sont qu'un long cri d'amour fraternel. Mais leur grande qualité, c'est qu'ils contiennent vraiment une émotion spontanée et communicative. De tous les unanimistes, Vildrac et Georges Chennevière sont les plus essentiellement poètes. Aux autres, même à Jules Romains, la prose convient mieux.
D'Images- et Mirages (1908) au Livre d'Amour (19 14), Charles Vildrac s'efforce de simplifier son expression afin que l'on entende mieux son cœur. Cela donne parfois à sa poésie quelque chose de balbutiant et d'enfantin qui peut être gênant, mais en revanche la tendresse de ce poète ne vous laisse pas insensible. Voici une pauvresse qui par un jour printanier se promène sur la route avec son enfant :
Une femme marche sur la route.
Une pauvresse qui a dû beaucoup pleurer. Mais ses yeux d'aujourd'hui sont des ressuscites Qui n'ont jamais pleuré ;
Une pauvresse qui a perdu
Tous les autres enfants qu'elle a eus.
Mais qui a son enfant devant elle, qui vit.
ANS
Quand elle traverse des villages Grisés de lumière et de lilas, Elle rit aux vieux murs et elle chante Un air pimpant comme un dimanche.
A la fin du Livre d'Amour, Charles Vildrac appelle le « Conquérant sans armée », celui qui saura parler à tous et qui :
peut parer leurs cils de leurs plus belles larmes ,
Et leur rendre le rire limpide des enfants.
La poésie de Georges Chennevière est aussi toute vibrante de tendresse humaine. Elle est phis imagée que celle de Vildrac, ses rythmes sont plus soutenus. L'auteur du Printemps (191 2), se contient davantage, mais il n'est pas moins émouvant :
Vous nettoierez toutes les taches Qui rappelleraient la souffrance
Et l'agonie, Car il faut que la mort soit blanche.
Pleure à présent, sanglote et crie :
L'homme n'est plus qui fut ton père.
Il semble moins possédé par son apostolat que Vildrac et parfois il écoute avec ravissement les mille voix de la nature.
Luc Durtain et Pierre- Jean Jouve sont Luc Durtain cncorc, au sccoud plan, dcs poètes qui s'ins-
pirent de leur amour pour les hommes.
La poésie unanimiste n'a pas attiré à elle beaucoup de poètes, en dehors de ses promoteurs. Son action ne s'est guère exercée que sur le groupe, lequel a fait bloc jusqu'à la guerre. Toutefois, c'est aux unanimistes que l'on doit l'emploi continu du vers sans rime, une versification basée sur les rapports de sonorité des mots entre eux et une expression poétique diiecte, dépouillée de toute réthorique. Ce souci de simplicité absolue donne souvent à leurs poèmes une apparenre terne et prosaïque.
LA POÉSIE
Futuristes et Cubistes.
Tandis que paraissaient les principales œuvres des unanimistes, un poète italien, né à Alexandrie d'Egypte, et qui avait déjà publié quelques livres en langue française, F. -T. Marinetti, lançait à Paris, en 191 1, son manifeste du « futurisme ». On y pouvait lire que les adeptes de cette nouvelle doctrine considéraient comme « surpassée et surpassable l'hypothèse de la fusion amicale des peuples, et n'admettaient qu'une seule hygiène pour le monde : la guerre ». Ils enseignaient le mépris de la femme, et saluaient l'avènement du règne de la machine décuplant les forces de l'homme.
Ils disaient encore que « rien n'est aussi bas et mesquin que de penser à l'immortalité en créant une œuvre d'art ». D'après eux, il faut que la poésie exprime une succession d'états lyriques, qu'elle soit un art de mouvement continu, de lutte agressive et de vitesse. D'ailleurs la peinture, la sculpture et la musique doivent tendre aussi vers cet idéal. Les futuristes ont la haine du passé ; tout ce qui le représente : musées, monuments, bibliothèques, ils le détruiront. Rien n'existe en dehors du présent qu'ils créent sans cesse et c'est tout juste si Marinetti, dans son désir de faire table rase, consent à reconnaître quelques prédécesseurs : Zola, Whitman, Paul Adam, Rosny,Verhaeren, dont les œ^uvres lui paraissent contenir certains éléments de futurisme.
Marinetti oublie de nommer Arthur Rimbaud, l'auteur des Illuminations (1886), l'ancêtre direct et génial du futurisme comme de tous ces poètes qui vont s'efforcer de créer un art avant tout dynamique.
Les théories de Marinetti ne sont pas que littéraires, elles ont aussi un but politique et même social ou anti-social. Elles contiennent une part de romantisme, rindi\idualisme effréné ; les premiers ouvrages poétiques de leur auteur : La Conquête des Etoiles et La Ville Charnelle ne sont qu'une succession d'images grandiloquentes ; on dirait presque d'un Hugo ivre. Elles expriment aussi un certain dégoût de la réalité :
Hurrah ! Plus de contact avec la terre immonde, Enfin je me détache et je vole en souplesse Sur la grisante plénitude Des Astres ruisselants dans le grand lit du ciel.
Quant à la louange de la machine, nous avons vu que Jules Romains et, avant lui, Verhaeren et les naturistes l'avaient entonnée.
Ce qu'il y a de plus neuf dans les théories futuristes, c'est d'abord la pres-
cience de la guerre, alors que la poésie en général est toute à la paix et à la concorde universelle ; c'est ensuite cette velléité de traduire non plus successivement, mais simultanément, les états de la sensibilité moderne soumise à la vitesse.
Aussi, un peu plus tard, Marinetti inventera-t-il « les mots en liberté » qui, délivrés des lois de la syntaxe, seront le moyen d'expression le plus précis et le plus rapide, selon lui, de notre émotivité tellement sollicitée par les bruits incessants des grandes villes qu'elle ne peut s'immobiliser dans une phrase bien agencée.
Nous discernons là le point de départ d'une poésie nouvelle qui se développera et s'affirmera au cours de la guerre.
Il y a, naturellement, dans les théories futuristes, beaucoup d'exagération verbale. Marinetti et ses disciples n'ont pas mis le feu aux musées ; ce sont les Allemands qui ont exécuté cette partie de leur programme. Pour ce qui concerne uniquement la poésie, les idées de Marinetti se sont trouvées en concordance, avant 19 14, avec celles de quelques poètes français dénommés cubistes, on ne sait trop pourquoi. Sans doute, parce que le principal représentant de cette poésie, Guillaume Apollinaire, fut un défenseur militant de ces peintres qui, en réaction contre l'impressionnisme, s'efforcèrent de redonner à l'art pictural le sens des volumes. Or, si l'on peut trouver une certaine conformité de tendances entre les tableaux de Delacroix, par exemple, et les poèmes des romantiques, entre les toiles de Monet et les œuvres des symbolistes, on en cherchera en vain entre les peintures de Gleizes, de Metzinger, de Fernand Léger et les productions de Biaise Cendrars, de Max Jacob et d'Apollinaire. Les premiers visent à être des reconstructeurs, les seconds sont des découvreurs tendus vers l'avenir, des futuristes, en définitive.
Apollinaire = André Salmon = Max Jacob = Biaise Cendrars
Guillaume Apollinaire avait fait paraître en 19 10 Le Bestiaire d^ Orphée. Dans ce petit livre, il caractérise en quelques vers, au gré de sa fantaisie, les animaux que représentent de beaux bois de Dufy. On y remarque déjà certains traits de son invention poétique : suppression des comparaisons, rapprochements imprévus, harmonie à la fois neuve et traditionnelle de la strophe. Voici Vlbis :
Oui, j'irai dans l'ombre terreuse.
O mort certaine, ainsi soit-il!
Latin mortel, parole afïreuse, Ibis, oiseau des bords du Nil.
LA POÉSIE
Mais c'est dans Alcools (1913) que l'originalité de sa poésie, se manifestera pleinement. De nombreux poèmes d'Alcools avaient paru dans diverses revues, entre 1908 et 1913, et l'un d'eux, intitulé Zone, le premier du recueil, avait suscité tout particulièrement la curiosité, la raillerie et l'admiration.
En des vers tantôt si libres que le rythme parfois est à peine perceptible, que l'assonance même disparaît, tantôt rimes et réguliers tout à coup, l'auteur de Zone déroule sans transition les images de villes et de pays d'Europe où il a passé. C'est un véritable film lyrique, la première tentative de poésie cinématographique, que l'on ait réalisée. Zone n'est pas une suite de descriptions minutieuses, mais une succession rapide, sur le même plan, d'états d'âme en des lieux divers et très éloignés les uns des autres. Un seul fil, invisible mais toujours présent, les relie : l'émotion du poète. Entre deux paysages, un détail vulgaire surgit, revêt une signification soudaine qui le dépasse, puis s'abolit :
Une famille transporte un édredon rouge
Comme vous transportez votre cœur.
Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels.
Guillaume Apollinaire traduit la sensibilité cosmopolite d'un homme qui, tant par ses voyages que par ses lectures et ses relations, est sans cesse en contact avec différents points de la planète. Il a le vertige de l'univers :
Actions belles journées sommeils terribles
Végétation Accouplements musiques éternelles
Mouvements Adorations douleur divine
Monde qui vous ressemblez et qui nous ressemblez
Je vous ai bu et ne fus pas désaltéré
Mais je connus dès lors quelle saveur a l'univers.
Il n'est pas niable que les Illuminations ont eu une grande influence sur le poète d'Alcools. Rimbaud, le premier, a eu l'intuition d'une poésie exprimant par le moyen d'images fulgurantes, sans coordination logique, les phénomènes toujours renouvelés et presque simultanés de notre subconscient qui « illumine », le temps d'un éclair, la vie extérieure.
Apollinaire, qui était perméable à toutes les beautés, avait aussi un sens très fin de l'harmonie du vers classique. Ce novateur, qui se rendait compte de l'incapacité de la métrique traditionnelle à exprimer les transformations incessantes du monde moderne, adorait en secret la pureté mélodieuse qu'elle recèle. De là ce dualisme qui apparaît constamment dans son œuvre :
Voix lactée ô sœur lumineuse Des blancs ruisseaux de Chanaan Et des corps blancs des amoureuses Nageurs morts suivrons-nous d'ahan Ton cours vers d'autres nébuleuses
Apollinaire aurait voulu être un conciliateur, et certains de ses disciples lui en font grief.
Dans les poèmes d'André Salmon se révèle aussi, du moins jusqu'à la guerre^ le désir de combiner savamment la plus audacieuse nouveauté et la belle cadence des mètres réguliers. L'auteur des Féeries (1907) et du Calumet (191 1) ne va pas si loin qu'Apollinaire. Avant 1914, on pourrait presque le ranger parmi les poètes que l'exemple de Moréas a convaincus. Pourtant on devine déjà celui qui écrira Prikaz. Lui aussi est un homme qui vit en même temps dans plusieurs contrées.
Frère Matorel, le héros de Max Jacob, emploie tour à tour les vers et la prose. Mais tandis que ces premiers l'apparentent à Franc-Nohain, les poèmes en prose le font l'héritier, le plus direct peut-être, de Rimbaud en même temps que l'annonciateur des dadaïstes. Une note au bas d'une page des Œuvres burlesques et mystiques de Frère Matorel, mort au couvent (19 12), nous révèle l'admiration exclusive de Matorel-Max Jacob pour le visionnaire des Illuminations : « De son excursion dans la littérature moderne, Matorel n'a-t-il rapporté qu'un nom et qu'une œuvre, le nom et l'œuvre d'Arthur Rimbaud } »
Max Jacob qui, à l'instar d'Apollinaire, cultive la mystification, a le sens du burlesque et des rapprochements cocasses. Mais, éveillé par Rimbaud, il a aussi la prescience d'une poétique nouvelle et il compose des poèmes en prose tels que -celui-ci :
« Je sens ce que c'est que la mort ! et il n'y a là personne. J'allume la lampe pour te voir vivre ô papier de tenture consolateur! mais chaque dessin est un animal ensanglanté qui s'avance jusqu'ici au milieu des fleurs musiciennes. La porte s'ouvre seule pour inviter le vent du crépuscule à corner dans la cheminée. Dans quel état mon domestique me trouvera-t-il demain } {Note : Ceci est de la littérature pure. Jamais Matorel n'a connu le bonheur d'avoir un valet de chambre.) »
Mais de ces poètes, le plus hardiment brutal, celui dont la personnalité rude et forte a sans doute influé sur des artistes sensibles comme Apollinaire, Max Jacob, André Salmon, c'est Biaise Cendrars avec sa Prose du transsibérien (191 3), vision hallucinante de la tuerie proche, sur un r57thme trépidant et indiscontinu de train qui roule.
LA POÉSIE
Biaise Cendrars, en avance sur son époque, avant 1914, ne tente pas de compromis avec le passé. Il va droit devant lui, répudiant toute sentimentalité, comme plus tard les dadaïstes, et s 'affirmant le héraut d'un temps dur et âpre où triomphent la volonté, l'audace, le courage, même la cruauté. Les tragiques péripéties de la guerre seront un aliment pour son art brusque et sauvage.
L'émiettement des Écoles.
Sur le même plan que le futurisme et le cubisme, d'autres écoles poétiques ont vu le jour entre 1910 et 1914. Aussi nombreuses qu'éphémères, leurs théories ne sont pas très différentes de celles qu'imposèrent Marinetti, Apollinaire, Jacob et Cendrars. Elles s'efforcent à la réalisation d'un art dynamique où le mouvement l'emporte sur l'harmonie.
Mais n'ayant pas suscité d'oeuvres valables, on ne peut guère les rappeler que pour mémoire : c'est l'ccimpulsionnisme»
de Florian Parmentier qui a le mérite d'avoir précédé de peu le futurisme ; c'est le « paroxysme » de Nicolas Beauduin, poète dont les vers sont un amalgame de rhétorique hugolienne et d'à postrophes empruntées à Verhaeren c'est le «dramatisme » de Martin-Barzun
Fernand^Divoire
c est le « dramatisme » de IVlartm-rJarzun <U ^'^^ / 2 //^ j ^cup
qui dit : « A la « strophe lyrique » unité /j. ^^ ^f%^ i<2/6f /c^^^ ^ de chant de la poésie monodique, devra ^ q y^/^jiX
succéder la « période dramatique », 01^^ '^^^
c'est-à-dire l'ensemble organique où s'affronteront ces voix, rythmes, forces, présences « simultanées » avec les chants ' et les voix, les chœurs simples, « alternés », combinés... » {Poème et Drame, vol. IV, 19 13). Et le dramatisme deviendra bientôt le « simultanéisme » auquel se rallieront pour un temps Fernand Divoire et Sébastien Voirol.
L'origine de toutes ces écoles, de l'humanisme inventé par Fernand Gregh
à 5 ANS DE LitTÉRATURÊ FRANÇAISE
au dramatisme de Barzun, se trouve dans le naturisme. C'est lui qui, pareil à un artifice, lança dans le ciel lyrique une gerbe de fusées dont quelques-unes illuminèrent la face pâle des symbolistes de 1886, leur montrant le chemin ; tandis que d'autres, plus lentes à éclater, révélaient aux jeunes l'heureux aspect de la terre, où il faisait bon vivre ; la grandeur de l'effort moderne se dessinant en villes phosphorescentes ; le sourire fraternel des hommes désireux de se comprendre et de s'aimer.
Mais parallèlement à ces diverses manifestations poétiques convergeant vers un même but : l'exaltation de la vie et du mouvement, d'autres tendances, à partir de 1906, s'étaient affirmées.
Le symbolisme, en décroissance depuis 1895, s'était ressaisi et ses nouveaux adeptes se groupèrent autour de Jean Royère, symboliste convaincu et qui, pour la défense de ses idées, avait fondé « La Phalange ».
Un retour offensif du Symbolisme : La Phalange.
Fondée en 1906, « I^a Phalange » ne tarda pas à devenir une des jeunes revues les plus importantes et les plus actives de l'époque. Si, d'une part, elle s'employait à la défense et à l'illustration de la poésie symboliste, d'autre part elle accueillait des écrivains d'inspiration très différente. Son éclectisme allait de Madame de Noailles à Guillaume Apollinaire. Les unanimistes aussi furent de la maison, jusqu'au jour où Royère s'apercevant qu'ils avaient les dents longues, les avertit loyalement que leurs œuvres n'étaient pas les seules à représenter le lyrisme contemporain.
Mais les préférences secrètes du chef désintéressé de cette « Phalange « allaient aux poètes chez qui l'esthétique mallarméenne était révérée.
Lui-même fit certaines déclarations qui suscitèrent de violentes attaques : « Je déclare que je ne me soucie pas outre mesure du clair génie français. Ma poésie est obscure comme un lis. Pour moi, l'Art est sensible. Or le jugement analytique laisse hors de lui la sensation, le sentiment et l'image qui n'est pas métaphore. »
Jean Royère, comme Mallarmé, observe « en vue d'attributions différentes, le double état de la parole » qui narre, enseigne et décrit, mais qui, si l'on débarrasse les vocables de leur sens, trop usuel, créera un univers de rêve, les mots étant alors choisis avant tout pour leur couleur, leur forme, leur harmonie.
L'œuvre poétique de Jean Royère est la plus mallarméenne qui soit :
Vous, nul azur béat, mais une lampe amie, Ariane aux secrets du vivant labyrinthe,
LA POÉSIE
Venez guider l'amour dans les lacs de la crainte Et d'un doigt somnambule égrener les momies,
Pour savoir si, les plis des ombres effacées, Joints au galbe des lis dont les urnes sont pleines. Nous ne trouverons pas dans nos langueurs passées De quoi ressusciter le cadavre d'Hélène.
Le nom de Royère appelle immédiatement celui de John-Antoine Nau, qui fut un des principaux collaborateurs de la « Phalange » et le poète de l'âme qui se complaît à revêtir les nuances les plus insaisissables du ciel, de l'eau, des feuillages. John- Antoine Nau avait déjà débuté en 1897 avec Au seuil de V Espoir. Mais c'est dans Hier s bleus (1904) et Vers la Jée Viviane que sa personnalité curieuse se dessine le mieux :
Les fleurs montent comme des étoiles
Dans le doux ciel vert
Qu'elles sèment de mauves et roses lumières
Et je comprends que c'est toi,
La fée blonde qui appelle les astres
Si longs à fleurir
Dans la haute prairie diaphane, si vaste
Que tout mon rêve y peut tenir.
Mais des poètes groupés autour de Royère, John- Antoine Nau
pour la louange du symbolisme, Guy Lavaud est
le plus émouvant. Infiniment sensible à la beauté multiple de la vie, l'auteur de la Floraison des Eaux (1907) et du Livre de la Mort (1908) ne refroidit pas cette ardeur charnelle dans la transmutation poétique :
Larges voiles mouvants sur une forme nue Robe qui tremble et flotte au fond de l'avenue, O candeur effeuillée et linges décevants Beau geste féminin de nul corps dans le vent Chevelure de saule en un vague mystère, Solitude peuplée, élan, calme, lumière, O la triste douceur de ce presque trop beau Grand rêve de monter où s'abîmait cette eau.
Guy Lavaud
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Guy Lavaud est le poète issu du symbolisme qui a réussi le mieux peut-être, à donner le frémissement de la vie au vers mallarméen.
Vivante aussi, mais à la façon des éclairs de lumière, du scintillement intermittent d'un ruisseau à travers les arbres, d'un regard d'enfant inexprimable, la poésie de Georges Périn, glisse, tremble et se dérobe. Le lyrique balbutiant de La Lisière blonde (1906) saisit dans ses vers, comme aucun autre, l'instant fragile et lumineux :
— Vous qui venez sur les frêles vagues des
[heures Aux détours familiers et secrets des matins, Dans le jeu reposé de votre vol sans fastes Si rien ne fixe encor vos merveilleux destins, Que veulent ces éclairs levés de place en
[place ?
Et ce cher trouble, aérien, mystérieux.
Traversant jusqu'au cœur le rêve de nos
[yeux ?
Julien Ochsé a entendu le rappel symboliste de la « Phalange ». Les poèmes élégants et fins de Entre V Heure et la Faux (1909) témoignent que leur auteur sent le charme mystérieux des mots :
Et mon cœur averti sait qu'autour du bassin Sur les sentes d'argent et les pelouses pâles Ceux que l'on ne voit pas vont en linceul d'opale Et que leur foule fait les brouillards du matin.
Comme Guy Lavaud, Louis Mandin s'efforce d'introduire dans une strophe purement lyrique tous les mouvements d'un cœur où bat le grand rythme de la vie. Le poète d'« Ariel Esclave » (19 12) sait prolonger son vers à l'infini tout en lui conservant une cadence harmonieuse :
LA POÉSIE
Le soleil, qui pour moi ne semblait
[plus qu'un étranger,
Vers où m'appelle-t-il, ce soir, dans
[cet air d'or léger?
Des rythmes fondent chauds dans
[l'atmosphère de lumière,
Rythmes d'oubli chantant, de sou-
[venir, d'aube première.
Charles-Adolphe Cantacuzène et Louis de Gonzague Frick, le ^^'^'^ ^^'^'^^^
premier épris de bibelots, de mon- rfcv,,Ê. ^^u,,<^t L U o-w.-- ^ ^^,
danités, le second au vocabulaire (^ , ^^<>^ u^.,^ e^r^i,^.^.^ c^r,-^^
aussi riche que difficile, sont encore Cf^<!^wt« «^ w^v ê^i». vw.-^ f<iw,.oa* ejv«^v^v^^.
M. s^ifix. , X, ' cux/&e, et lot Vum^^ Am Krcct^^^.^ C'^^ê^'* jv^/i^Uo .
à citer parmi ces poètes qui ont revigoré le symbolisme.
Tous ou presque tous, emploient le vers régulier libéré de certaines entraves. Ils n'observent pas l'alternance des rimes masculine et féminine, ils accouplent des singuliers à des pluriels, usent de l'assonance et du hiatus. Ils s'efforcent, aussi bien Jean Roy ère que Guy Lavaud et Louis Mandin, à conduire de longues strophes où rien ne vient rompre l'unité harmonique.
Adrien Mithouard et TOccident.
C'est à mi-chemin entre les symbolistes de la « Phalange » et les néo-classiques que l'on peut situer l'effort d'Adrien Mithouard. Celui-ci dit que « l'Occident est doué du sens de la durée ; il ne se débarrasse jamais de l'idée de suite ». Mithouard ne veut pas que l'on oppose les époques de cette tradition occidentale. Il n'admet point que le Moyen-Age, qui édifia les cathédrales, soit jugé inférieur à la Renaissance ou au XVII® siècle. Il faut en tenir compte.
Mithouard, à proprement parler, n'a pas fondé d'école. A sa revue « l'Occident » où il exposa et défendit ses idées, des poètes d'inspirations très différentes, tels qu'Henri Strentz, l'auteur des Images simples et Jerventes (1912), René Chalupt, Oscar V. Milosz,
Photo Pirou
Adrien Mithouard
Fagus, emporté et puissant, que nous retrouverons après 19 14, ont collaboré.
Mithouard lui-même y donna des poènies vigoureux et personnels qui
illustrent sa pensée et qui tiennent leur place dans le lyrisme de cette époque :
Je connais que le monde est posé devant moi. I II est large. Un instant magnifique déploie k La pleine mer de l'univers quand Midi vibre.
- Il n'est baume puissant comme de sentir bien Dans le milieu du jour le monde en équilibre. La maison est en ordre. Il fait beau. Dieu va bien.
L'exemple de Moréas. — Les Néo»Classiques.
Après avoir été un des hérauts du premier symbolisme, puiis le chef de l'école romane, Moréas composa les Stances dont quelques-unes avaient paru en plaquette dès 1899, mais qui formèrent bientôt un véritable volume publié en 1906, par la Société du Mercure de France.
On a dit qu'avec les Stances Moréas, pèlerin passionné de la poésie française, avait rejoint Malherbe, après s'être inspiré des chanteurs du Moyen- Age, puis de Ronsard et de son école.
A la vérité, autant Malherbe est sec et purement plastique, autant Moréas est émouvant dans ces Stances dépouillées de tout apparat verbal. Classique certes, si l'on veut, mais parce que le poète a trouvé que pour exprimer la douleur éternelle de l'homme, la forme la plus simple, la plus usée en apparence, était encore la plus éloquente.
Les romantiques avaient abusé de la douleur ; c'est contre leurs plaintes sempiternelles que le Parnasse d'abord, puis les naturistes réagissent. Mais la douleur romantique avait quelque chose de théâtral et de flamboyant. C'était un admirable sujet à mettre en vers français. La douleur de Moréas, tout individuelle pourtant, est profondément humaine. Les Stances sont le résumé harmonieux et bref d'une vie. Et tous ceux qui ont vécu, souffert sans trémolos ni lamentations vaines, s'y retrouvent. La douleur est un fait. Moréas s'y soumet virilement, mais comme sa sensibilité, — très aiguë — et en même temps le sens qu'il a de la mesure s'équilibrent, ses strophes les plus amères ont un accent véridique qui touche droit au cœur :
Vie exécrable, ô jours que corrompt l'amertume, Je vous surmonte encor, mais mon cœur est brisé ;
LA POÉSIE
Et s'il a plus d'éclat, peut-être il se consume Ce feu sombre et divin qui m'avait embrasé.
Ou encore :
De ce tardif avril, rameaux, verte lumière.
Lorsque vous frissonnez.
Je songe aux amoureux, je songe à la poussière
Des morts abandonnés.
Arbres de la cité, depuis combien d'années
Nous nous parlons tout bas ! .
Depuis combien d'hivers vos dépouilles fanées
Se plaignent sous mes pas !
Cette admirable réussite des Stances, à une époque où le lyrisme allait aux extrêmes, a subjugué les poètes les plus divers, les plus récalcitrants. On retrouve l'influence des « Stances » dans les derniers livres de Charles Guérin. Apollinaire et André Salmon s'y soumettent par instant, en dépit de leurs tendances. Paul Fort, dans V Aventure éternelle^ s'écrie :
« Ce que je dois à Moréas ne peut être dit en paroles ^). Jules Romains n'aurait pas composé les Odes et Prières, s'il n'avait eu l'exemple des Stances.
Malheureusement, trop de poètes se sont inspirés de la lettre de ces vers plutôt que de leur esprit. On a fait des stances à la manière de Moréas, mais l'âme du divin chanteur, son génie intransmissible ne les habitaient point. Le classissisme naturel de Moréas a eu raison de certains artifices qui alourdissaient les couvres de poètes véritables, mais très éloignés de lui. Il s'est vite transformé en poncif dans celles d'admirateurs peu inventifs qui ont saisi l'occasion des « Stances » pour déclancher un mouvement dit néo-classique, lequel ne correspondait à rien, le génie de Moréas étant une exception presque anachronique.
Aussi, parmi les disciples directs de l'Athénien, il en est peu qui aient enrichi de vers originaux la poésie française.
Le meilleur d'entre eux, le plus personnel, est certainement André Mary qui dans son Cantique de la Seine (191 1) unit à un sentiment très frais de la nature, une connaissance de la langue digne d'admiration et qui confère à beaucoup de ses poèmes une réelle puissance :
Qu'à l'aube auréolant ta maison où se plaît
La vigne torse et blonde et grimpent rose et lierre.
Quelque sittèle familière Vienne heurter du bec le rustique volet.
ANS
Alors ta jeune épouse à la taille d'abeille, Dénouera doucement ses bras frais de ton cou,
Et vous entendrez tout à coup Fredonner au plafond la mouche qui s'éveille.
Les Travaux et les Jeux (1914) de Vincent Muselli sont encore une de ces réalisations heureuses où se révèle la discipline des Stances. L'art de Muselli est vigoureux et dense, bien qu'un peu limité :
André Mary
Qu'infâme soit la rue et noirs les horizons,
Qu'on ne voie en tous lieux que sottises et crimes,
Qu'importe! si le ciel au-dessus des maisons
Au rêve qui s'y jette ouvre de bleus abîmes.
François-Paul Alibert, abondant, moins ramassé, nourrit de belles images une poésie savamment construite :
Vincent Muselli
Comme un troupeau dansant, la force printanière, ^ ^«/^>^/^- c/^-^ /^y/r^ =*^ ^^r^..^ Joyeuse, et déterrant les germes prisonniers, ^^ ^^^jî^ a^, /^r^ ^ r^a^^enr ^^ z^^^/d^^
Tourne au front des coteaux en robe d'amandiers. ^ ^ 7>^///f
Sans ralentir un jour sa ronde bondissante. Elle franchit l'espace, encore adolescente. Et déjà triomphant de l'hiver consommé.
Compose aux mois nouveaux un visage charmé.
LA POÉSIE
Désinvolte et amusé, puis soudain tendre, Jean-Marc Bernard, Sub tegmine fagi (191 3) a écrit de charmants poèmes de forme très pure et qui chantent dans la mémoire : ..;
Beaux paysages qui passez Dans le cadre de la portière, Vous enchantez mes yeux lassés.
Sur les collines la lumière Pose ses nimbes transparents, Dans l'aube à peine printanière.
O douceur — tandis que, longtemps, Moi, je songe à d'autres voyages —
De voir passer dans le printemps D'aussi délicates images!
Enfin Francis Éon, Emile Henriot, Michel de Gramont, Noël Nouët ont parfois laissé tomber de leur plume des strophes où le souvenir livresque de Moréas ne guindé pas trop l'émotion personnelle.
D'autre part, on pourrait, en anticipant, rattacher aux néo-classiques un petit groupe de poètes du Midi, au centre duquel se trouvait Joachim Gasquet, lyrique à l'existence pittoresque et dispersée (U Arbre et les Vents ^ Les Chants séculaires), qui fut surpris par la mort avant, peut-être, de s'être entièrement réalisé, mais de qui les dons étaient remarquables et la personnalité riche et débordante.
Le doyen de ce groupe méridional était Fernand Mazade, provençal né dans le Languedoc en 1863 :
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Joachim Gasquet
Tout est mouvement dans mon être, Tout est musique devant moi : ,
Charles Derennes et Pierre Benoit pendant la guerre.
J'entends la voix de mon émoi ; J'écoute la chanson du hêtre.
Près de lui l'éloquent Xavier de Magallon, le tendre Charles Derennes et le brûlant Albert Erlande.
Mais il semble que Gasquet et ses amis soient plus près de Charles Maurras que de Moréas.
Les Isolés.
Nous voici arrivés à la grande porte flamiboyante de 19 14.
Avant de la franchir, retournons rapidement à notre point de départ et refaisons le chemin, non plus par la grand'route où nous avons croisé les écoles qui se succédaient dans le tintammare des manifestes, leurs chefs debout sur le pavoi, mais par des sentiers moins passants où nous rencontrerons maint chanteur solitaire ne s 'inspirant que de son démon intime.
Ces poètes, à vrai dire, ne sont pas si étrangers aux mouvements de leur époque que l'on ne puisse trouver dans leurs œuvres des idées et des sentiments, une prosodie aussi, grâce auxquels il serait facile de les rattacher à tel ou tel groupe. Mais comme ils ont marché seuls ou qu'ils ont rompu de bonne heure toute attache, leur poésie a gardé de cet isolement une nuance et un rythme particuliers qui la caractérise.
Les amants discrets et douloureux reliront ce livre d'Auguste Angellier, A VAmie perdue (1896). Ce sont des sonnets très simples, un peu ternes quelquefois. Mais le plus souvent le cœur même de l'amour y palpite et toute l'histoire de la passion, heureuse, puis contrariée, s'y résume. Inspiré dans cette œuvre, Auguste Angellier, avec les livres qui suivront, ne sera plus qu'un habile versificateur.
Edouard Dujardin est aussi un poète de l'amour, qu'il célèbre, sur tous les rythmes, comme étant le plus beau délassement du guerrier. Ingénu et subtil, Edouard Dujardin cherche avant tout à exprimer « le poème que l'on a entendu chanter au fond de soi ». Il veut une cadence naïve, enjouée, populaire :
LA POÉSIE
O passant, suis la route confuse
Des voyageurs pas à pas vagabonds,
Et dans tes doigts pressant ta cornemuse
Répands parmi les horizons
Ces naïves chansons
De ton âme simple et tranquille
Et juvénile.
Au hasard des vents profonds.
11 n'est pas de poète plus « isolé », plus inclassable, que Charles Van Lerberghe. Ses poèmes : Enfrevisions (1898), La Chanson d'Eve(ïgoj\) sont presque une gageure, étant donné le génie de la langue dans laquelle ils ont été composés. La plus chaude vie les anime, mais une vie aérienne, enchantée :
Afin d'apprendre comme on touche Ton sein qui frissonne ou ta bouche, Comme en un rêve, j'ai posé Sur l'eau qui brille et la lumière.
Ma main légère et mon baiser.
Edouard Dujardin par Félix Valloton
Beaucoup moins célèbre que Verhaeren et même que Georges Rodenbach dont l'œuvre séduisante, mais un peu apprêtée, a vieilli, Charles Van Lerberghe demeure un poète unique, le plus original parmi les lyriques belges d'expression française.
Compatriotes de Van Lerberghe, Georges Marlow et Grégoire Le Roy sont des mystiques hantés par le passé, par la mélancolie des choses mortes, tandis que Thomas Braun, chante la nature avec des mots si frais, sur un ton si familier, qu'il rappelle Francis Jammes.
Sans vouloir rapprocher Emmanuel Signoret de Charles Van Lerberghe, leurs œuvres ont pourtant ceci de commun que la lumière dont elles ruissellent, enveloppe leurs poèmes d'une atmosphère surnaturelle. C'est le rêve de la lumière, ou le rêve en pleine lumière. Van Lerberghe est plus musical ; Signoret plus plastique :
Toi, le laurier au front, de tes mains purpurines, Riant, tu rebâtis les demeures du jour.
La poésie d'Emmanuel Signoret éclate de joie surhumaine :
Nous mettrons aux bergers des flambeaux dans les mains, Nous leur dirons : Versez, par torrents, aux chemins La lumière opulente! Assez d'âmes sont mortes!
Admirateur et disciple de Mallarmé quant à la forme du vers, Signoret, par son amour de la joie libératrice, s'apparente aussi aux naturistes dont il est le contemporain. Mais sa poésie, un peu vide quelquefois, ne vise qu'à réfléchir
la pure beauté, par delà le temps. C'est un jeu magnifique.
Et voici le grand imagier de la poésie française : Saint-Pol-Roux. Ses Reposons de la Procession qui forment trois gros volumes dont le premier : La Rose et les Epines du chemin, parut en iQoi, sont un prodigieux répertoire d'images lyriques. Saint-Pol-Roux est le Rabelais de la poésie. On rencontre d'ailleurs dans son œuvre assez désordonnée des poèmes parfaits et habilement disposés, notamment celui où il « souhaite avoir son nom dans les menus livres des classes primaires ». « O toutes ces quenottes! tous ces grains de riz! toutes ces menottes! tous ces yeux fleuris! ô tous ces fronts jolis de garçons et de filles versant la pluie frivole de leurs cheveux sur lui, — le nom ressuscité du vieux poète en allé dans la nuit! ))
Avant Paul Fort, Saint-Pol-Roux, qui débuta dans les lettres en 1885, a employé la forme poétique qu'illustrèrent les Ballades françaises.
C'est en 1895 ^^^ Jehan Rictus publia la première édition des Soliloques du Pauvre. Depuis les Repues Jranches, attribuées en partie à Villon, on s'est essayé parfois à composer des poèmes dans le langage des miséreux et des horsla-loi. La Chanson des Gueux, de Richepin, en demeure l'exemple le plus connu. Mais les vers truands de l'auteur des Blasphèmes, bien qu'assez réussis, ressemblent trop à des exercices de virtuose. L'émotion puissante dont Rictus gonfle ses strophes argotiques leur confère souvent une réelle beauté. Les Soliloques du Pauvre sont mieux que la réussite d'un lettré. Leur faiblesse, c'est l'instabilité de l'argot qui change à chaque génération nouvelle.
Jehan Rictus] par Félix Valloton
LA POESIE
Que le décor se transforme vite : Voici, fantasques et bigarrés, les personnages de Klingsor : Obéron, Yeldis, Loreley ; voici les villes de légende et de songe : Golconde, Trébizonde ! Dans ces êtres charmants le poète se cache, un poète ironique, tendre et magicien :
La pie est dans Therbe Et l 'escargot sur une branche d 'églantier ; Le soleil écarte le rideau lourd Du brouillard sur le paysage ; Une jeune femme montre son visage En écartant le rideau fin de sa croisée Et mon cœur alors s'éclaire à son tour.
Il faut bien rire de sa peine.
De peur d'en pleurer.
Avec Banville, Tristan Klingsor est le père de tous les fantaisistes que nous verrons faire bloc pendant la guerre.
L'auteur de La Normandie exaltée {k^oz)^ Charles-Théophile Féret, et celui de La Mort du Rêve (1902), Paul-Napoléon Roinard, sont deux artistes vigoureux, tumultueux, farouchement individualistes. Ce sont de véritables Normands.
Mais le premier est resté fidèle à sa province dont la France n'est qu'une annexe. Le second a guerroyé en franctireur pour l'idéal symboliste.
Après avoir débuté par des poésies où se révèle Tinfluence des maîtres symboliste, où le souci de l'allitération, des mots rares, est prédominant, Charles Guérin s'affirma soudain avec le Cœur Solitaire (1898), qui est peut-être son plus beau livre, comme l'un des meilleurs poètes de son temps. Poète de l'inquiétude, inquiétude de vivre, inquiétude de l'amour, inquiétude de Dieu, Charles Guérin exprima dès lors son âme tourmentée en des vers simples et musicaux qu'enfièvre la volupté :
Charles Guérin
lÀ'
Le ciel profond reflète en étoiles nos larmes, Car nous pleurons ce soir de nous sentir trop vivre. La brume est chaude, la plus blanche rose enivre, La chair baigne en un lac balsamique, et le calme
Nocturne ajoute à la confusion des âmes.
Dans le Semeur de Cendres (1901) et dans U Homme intérieur (1906) l'art de Charles Guérin, plus sûr et plus fort, semble avoir subi, quelquefois au détriment de la spontanéité, l'emprise des « Stances ».
Ardent et déchiré, Paul Drouot est encore un poète que la passion de vivre et d'aimer torture en même temps qu'elle l'inspire. Sous le vocable du Chêne
(1910), est un poème âpre, imparfait, mais qu'une douleur émouvante soulève.
Moins individualiste, prêtant l'oreille aux plaintes anonymes qui montent des grandes villes, François Porche, dans une forme stricte et nue, magnifie sobrement :
des choses qu'un heureux ne peut comprendre.
Sa poésie, toujours un peu grise, est pleine de pressentiments :
Le gaz tremblant autour de ta pâleur
Mettait un battement d'aile silencieuse.
Pourquoi dans notre amour cette attente anxieuse Guy-Charles Gros -q^ quelque chose d'embusqué comme un malheur }
h' SLUteur de A chaque jour (1907) et d'Humus et Poussière (191 1) s'avoue frémissant d'humanité ; mais en véritable artiste qu'il est dans ses œuvres lyriques, il ne s'embarrasse pas de théories sociales.
Douloureux, amer aussi, Guy-Charles Cros, le poète des Fêtes Quotidiennes (1912). Mais ce petit-fils de Baudelaire est ivre de vie :
Nous voulons la beauté nouvelle.
Nous qui dansons sur les tombeaux!
De là, un antagonisme pathétique qui donne à ses strophes un accent que l'on ne trouve nulle part ailleurs :
LA POÉSIE
Les soirs de jadis sont trop loin pour que je les regrette encore ; je n'ai la nostalgie de rien, d'aucun ruisseau, ni d'aucun port ; mais j'ai plaisir à m'en aller à travers ce pays lunaire, parmi les senteurs de la terre fraîches à mon cœur consolé.
Il est une poésie du luxe, de la richesse, de l'existence fastueuse et cosmopolite des milliardiaires. Cette poésie, Valéry Larbaud l'a dégagée dans ses Œuvres complètes de Barnahooth (191 3) :
Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si
[douce.
Ton glissement nocturne à travers l'Europe
[illuminée, O train de luxe! et l'angoissante musique qui bruit le long de tes couloirs de cuir doré, Tandis que derrière les portes laquées, aux [loquets de cuivre lourd, Dorment les millionnaires.
On a attribué à Valéry Larbaud ainsi qu'à Léon-Paul Fargue, qui publia en 1914, une plaquette intitulée Pour la musique, une influence, plus occulte qu'apparente, sur des Valéry Larbaud
poètes comme Apollinaire, Cendrars, et plus
tard sur les dadaïstes. A la vérité, il est assez difficile de reconnaître aux uns ou aux autres un droit de priorité, car nous n'avons pas à tenir compte des conversations ni des entretiens, mais des œuvres seulement. Il serait plus équitable de dire qu'il y a rencontre, similitude d'inspiration et de tendances.
I>es poètes « isolés » à qui l'on doit des ouvrages ou des poèmes dignes d'être cités, sont nombreux. On ne saurait, sans injustice, passer sous silence André Spire, dont les versets véhéments, cruels même, rappellent les imprécations des prophètes hébreux. Ce qui manque à cette poésie, c'est le rythme. André Spire est rebelle au génie rythmique de la langue française.
Par contre, Pierre Camo, dans Les Beaux jours (1913) témoigne qu'il possède le secret des plus belles cadences. Pierre Camo, mieux que Leconte de
Lisle, mieux que Léon Dierx, est un grand poète colonial. Madagascar, où il habite, lui a inspiré une série de poèmes qui n'ont pas d'équivalent dans notre lyrisme :
Terre des dieux perdus ! terre que les tombeaux
Dénoncent à l'avance, à mourir condamnée
Dans la stérilité morne de tes plateaux, Mais qui, face à la destinée,
Attises comme un feu splendide et terminal L'éclat tombé du sang de tes races obscures. Et les reflets derniers du bel automne austral, A la chute des mangues mûres !
Théo Varlet dont le vers libre et l'ironie font songer à Laforgue, accuse pourtant un tempérament poétique bien différent de celui-ci. Contempteur d'une civilisation qui parque les hommes dans des bureaux mal odorants, dans des usines encrassées de charbon, l'auteur des Poèmes choisis (191 1) chante la joie physique et païenne de vivre au grand soleil, de purifier son corps au contact vivifiant des ondes marines.
Le jeune Henri Franck, trop tôt disparu, et qui nous a laissé La Danse devant V Arche (191 2) trouve dans le monde réel et connu les plus fortes raisons d'exister :
La vie est vraie, solide, et vaut qu'on s'y attache, Elle est le seul réel et toute joie en sort, Pierre Camo Elle cst tout à la fois le champ et la moisson.
De Léon Deubel que la misère poussa au suicide, quelques beaux vers demeurent, et Roger AUard, voluptueux et nuancé, Roger Frêne, le poète puissant des Sèves originaires^ Henry Spiess, le premier lyrique suisse d'expression française qui se soit rendu maître de la langue, Jacques Dyssord avec Le dernier chant de Vlntermezzo, Fritz Vanderpyl, gauche et passionné, Emile Cottinet, Jean-Louis Vaudoyer, Paul Souchon, Gabriel- Joseph Gros, l'étrange Fernand Benoît dont La Foire aux Paysages (1913) n'a pas la réputation qu'elle mérite, tous ceux-là et quelques autres encore ont enrichi notre poésie entre 1895 et
LA POÉSIE
Plusieurs poétesses aussi se sont révélées durant cette période. Respectueuses en général de la forme traditionnelle, la plupart d'entre elles ont cependant tenté d'exprimer des sentiments particuliers aux femmes et y ont réussi. Madame Lucie Delarue-Mardrus a chanté avec fougue la mer, sa Normandie natale :
L'odeur de mon pays était dans une pomme,
et les secrètes servitudes de son sexe. Marie Dauguet, comme Madame de Noailles, s'abandonne à la nature. Mais elle est plus réaliste que l'auteur de VOmhre des Jours. Renée Vivien est une émule de Sapho, et Gérard d'Houville, ardente et mesurée, a composé des vers réguliers qui sont parmi les plus harmonieux de ce temps. Marguerite Burnat-Provins, dans le Livre pour toi, exalte la beauté de son amant et l'on doit à Claude Lorray, à Jean Dominique, à Cécile Périn, quelques inspirations émouvantes.
René Ghil et la poésie scientifique.
C'est encore un « isolé » que René Ghil. Symboliste de la première heure, il débuta en 1885, avec Légende d'âmes et de sang. Puis il se voua tout entier, solitairement, à l'édification d'une œuvre poétique de longue haleine dont plusieurs parties ont paru et qui n'est pas encore achevée aujourd'hui. La poésie de René Ghil se base sur la science. L'auteur de V Ordre altruiste (1897) et du Toit des Hommes (1901) rené Ghil, par Félix Vaiioton estime qu'à notre époque « pour la première fois
depuis les épopées cosmiques du Mexique et de l'Asie, et le livre de Lucrèce, la Poésie revient à un plan de spéculations envisageant (maintenant avecja profonde émotion de certitudes scientifiques et leurs hypothèses) la destinée de l'homme en union avec le destin universel ».
Or la poésie, surtout depuis le prodigieux développement des sciences, tend de plus en plus à se débarrasser de tout ce qui n'est pas le pur chant lyrique. Jadis, un poème pouvait contenir la somme des connaissances acquises dans différents domaines. Une œuvre de ce genre serait insupportable actuellement.
Créateur en outre de « l'instrumentation verbale », théorie dérivée des travaux de Helmoltz sur les harmoniques, René Ghil sacrifie la construction de la phrase telle que la veut la syntaxe, à la sonorité des vocables et à leurs rapports musicaux.
Ans de littérature eran^aise
L'effort de ce poète commande le respect plutôt que l'admiration, car son œuvre ne s'éclaire pas avec le temps. Il n'en continue pas moins à la parachever et quelques disciples lui sont venus qui tentent, eux aussi, d'approcher son idéal.
Les Poètes catholiques.
Entre 1895 et 1914, les idées les plus diverses, les croyances les plus opposées, coexistent et s'affrontent. L'anticléricalisme s'en donne à cœur joie. L'homme, grâce aux découvertes scientifiques qui se succèdent sans interruption, a le sentiment qu'il triomphe des forces aveugles de la nature. Il est plein de confiance
et d'orgueil. La majorité des œuvres poétiques sont des hymnes païens et panthéistes.
D'autre part, il n'est bruit que de conversions éclatantes. De grands poètes redeviennent soudain catholiques ; leurs plus beaux chants désormais seront des actes de foi, des prières passionnées. Le « renouveau catholique » dont on parle avec insistance n'est pas une illusion et de magnifiques poèmes témoignent que la puissance spirituelle de l'Eglise est toujours agissante. Des romantiques avaient pleuré de ne plus croire ; les parnassiens proclamèrent la faillite du christianisme. Verlaine, tiraillé entre le diable et Dieu, psalmodia certes! d'admirables cantiques, mais qui n'eurent pas d'écho immédiat.
Or tout à coup parut le livre d'un poète qui se rattache au symbolisme, mais qui, dès ses premiers vers, s'écriait :
O mon Dieu, je reviens d'un long voyage amer, Où j'ai lassé mon cœur, et d'où je ne rapporte Que stériles regrets d'avoir tenté la mer.
Louis Le Cardonnel, dans Poèmes, attend la Visitation divine. La plupart des strophes de cet ouvrage sont profanes et d'ailleurs très belles : .
Louis Le Cardonnel, par Paul Audra
LA POÉSIE
O Lune des forêts, des sommets et des grèves, Tu nourris chastement d'un lait mystérieux Tous le troupeau craintif et blessé de nos rêves.
Mais elles ont une résonnance mystérieuse qui révèle un mystique en mal de Dieu. Et les derniers vers du livre annoncent que le poète a trouvé son chemin de Damas :
Sous le souffle divin, il la fera renaître,
Fils des premiers Voyants, fils des Chanteurs sacrés,
Cette antique union du Poète et du Prêtre,
Tous deux consolateurs, et tous deux inspirés!
Carmina sacra (191 2) confirmera cette inspiration catholique.
La poésie de Louis Le Cardonnel est quelquefois d'une éloquence un peu facile. Mais que l'on y prenne garde! Ce défaut est amplement racheté par des qualités telles que l'on s'étonne de ne pas voir ce lyrisme à la place qui lui est due. Quelques vers banals et conventionnels ne sauraient obscurcir la lumière sereine de strophes où le sens du mystère s'unit merveilleusement à l'harmonie d'un langage pourtant simple et direct. La poésie de Le Cardonnel crée une atmosphère dorée et vaporeuse de bel après-midi d'automne où l'on entendrait des orgues chanter.
De Paul Claudel, comme de Louis Le Cardonnel, comme de Charles Péguy, on peut dire qu'il fut toujours catholique, même avant la conversion. Aussi n'est-il pas étonnant que tous trois aient été amenés à faire acte de foi. Ce qui peut paraître plus curieux, c'est que de tels poètes se soient manifestés précisément à une époque où la religion perdait du terrain et où sa nécessité était mise en doute.
Dès le début, tout est catholique chez Claudel : ses images grandioses, son style liturgique, sa philosophie qui est basée sur le concept de « communion » :
« Nous ne naissons pas seuls. Naître, pour tout, c'est connaître. Toute naissance est une co-naissance ».
Et ses poèmes lyriques sont des actions de grâces perpétuelles, d'immenses
Paul Claudel, par Félix Valloton
louanges à Dieu qui nous a livré le monde pour que nous lui en fassions « la préparation, l'offrande, le sacrifice et la dédicace ».
Tout s'est tu, mais l'esprit qui contient toute chose ne se contient pas en moi. L'esprit qui tient toute chose ensemble a la science et la voix, Son cri intarissable en moi comme une eau qui fuse et qui déferle !
Il n'est à ce discours parole ou son, pause ou sens,
Rien qu'un cri, la modulation de la Joie, la Joie même qui s'élève et qui descend,
O Dieu, j'entends mon âme folle en moi qui pleure et qui chante.
Le verset de Claudel, cette longue phrase rythmique qui déferle jusqu'à la rime faisant l'office de borne sonore, a eu une réelle influence. C'est d'ailleurs une forme vraiment nouvelle et qui, plus ample et plus souple que l'alexandrin, garde une forte cadence.
Il ne pouvait pas ne pas revenir à la religion qui créa les cathédrales, ce Charles Péguy dont l'œuvre si puissante et si touffue fait souvent penser à une cathédrale inachevée. Le génie mystique et naïf du Moyen-Age habite ce poète extraordinaire qui est tout pénétré de respect, de sainteté, au xx*^ siècle. Ses livres, et notamment cette Eve qui ne compte pas moins de 7.500 vers, sont conçus comme une immense tapisserie où les plans demeurent parallèles et ne débordent jamais les uns sur les autres. Le sujet à'Ève c'est la double création, spirituelle et charnelle, de l'univers. L'antiquité, le monde chrétien, le monde moderne même y ont leur place. Et dans cet univers l'ordre de la grâce, que nous apporta Jésus-Christ, se superpose à l'ordre de la nature, mais (c'est la pensée de Péguy) sans avilir celui-ci.
Construit entièrement en strophes de quatre vers de douze pieds, ce poème
est émouvant par la force continue de l'inspiration qui l'anime et qui ne tarit pas.
Le beau vers isolé ne s'y rencontre guère ; on n'y trouve pas non plus de
Charle Péguy
LA POESIE
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Fiic-similc d'un autographe inédit de Charles Plcuv
LA POÉSIE
passages supérieurs au reste du texte que l'on pourrait extraire et citer, comme dans « Jocelyn » par exemple. L'œuvre est compacte, d'une seule venue ; elle vaut par son ensemble. LTne certaine monotonie s'en dégage parfois, mais c'est la monotonie de la grandeur.
A côté de ces trois poètes, essentiellement catholiques de tempérament et d'inspiration, Francis Jammes avec L'Église habillée de jeuilles (1906) et surtout les Géorgiques chrétiennes (191 1) fait figure de néophyte. L'auteur du Triomphe de la Vie fut un aimable païen que le dogme ne tourmente guère. L'âge venant, les faunes, les jeunes filles nues qu'il enguirlandait amoureusement de fleurs sauvages, se sont évanouis, et c'est au pied de l'autel que Jammes désormais dépose ses bouquets humides de rosée. Mais c'est la nature qui toujours l'inspire. C'est elle qui colore ses cantiques comme elle nuançait ses élégies. Le ton solennel et prophétique ne convient pas à ce poète de la vie champêtre.
Dans son dernier livre, L'Homme intérieur, Charles Guérin déjà touché par la mort, témoigne aussi qu'il redevient croyant. Et les poèmes de François Mauriac, ceux de Robert Vallery-Radot attestent que parmi les poètes plus jeunes, il en est encore qui s'orientent vers le catholicisme.
La Poésie satirique.
Ce genre poétique, si florissant aux xvi^ et xvil^ siècles, ne compte que de rares œuvres entre 1895 et 19 14. Les romantiques déjà le délaissèrent, Auguste Barbier et le Hugo des Châtiments exceptés. Quant aux symbolistes, leur conception même du lyrisme les détournait de la satire qui se nourrit d'actualité et qui s'inspire de la vie publique ou privée des contemporains. Le roman de mœurs, les journaux comiques, se sont en outre substitués à la poésie satirique laquelle n'atteignant pas le grand public perdait de sa valeur effective et ne paraissait plus qu'un divertissement d'homme de lettres. Toutefois, quelques poètes s'obstinèrent à croire que la colère et l'indignation engendraient le vers. Dans ses Poèmes aristophanesques (1904), Laurent Tailhade invective le bourgeois à plat ventre devant toutes les autorités reconnues et tel que nous l'avons vu avant, pendant et après la guerre :
Ils sont hideux et bêtes.
Ils portent sur leurs têtes
Laurent Tailhade
ANS
L'air brutal ou sournois Propre aux bourgeois.
Ils lèchent les derrières, Les pattes meurtrières, Les sabres dégainés Des galonnés.
Il stigmatise aussi les « gendelettres », leurs manies, leur vanité. Souvent, trop souvent peut-être, il donne libre cours à ses haines personnelles :
Les dames sans chemise ont un fort béguin pour Barrés dont la froideur va jusqu'aux humeurs froides.
Les poèmes de Tailhade sont pleins d'allusions aux hommes et aux événements de son temps. Après quelques années, l'opportunité de ces allusions échappe au lecteur qui n'a pas été mêlé à ces querelles. Et l'âpre saveur de mainte strophe s'évapore. C'est la faiblesse de la poésie satirique, composée cependant pour durer.
Tailhade, en dépit d'une verve réelle et d'une langue vigoureuse, n'a pas toujours réussi à subordonner les faits particuliers aux idées générales comme y sont arrivés Ronsard, Agrippa d'Aubigné, Mathurin Régnier.
Les petits vers que, sous le titre de Gazette rimée, Raoul Ronchon a semés çà et là dans les journaux participent aussi de la satire. Mais ils ridiculisent sans amertume les travers et les sottises de l'époque. C'est par leur forme à la fois désinvolte et savante, par la précision étonnante des mots qu'ils valent surtout.
Raoul Ponchon
LA POESIE
En général, les poètes satiriques sont de très habiles versificateurs, des lettrés qui savent mettre à profit les ressources du vocabulaire et de la syntaxe. C'est le cas de Fernand Fleuret, l'héritier le plus direct des grands satiriques du xvi^ siècle. L'auteur du Carquois de Louvigné du Désert et de ce Falourdin qui parut pendant la guerre (19 17) a su se créer un langage à part, à la fois archaïque et moderne, un moyen d'expression qui permet toutes les audaces. Dans « Falourdin, macaronée satirique », le journalisme et son universelle incompétence sont impitoyablement fouaillés :
Sur l'univers entier ils mettent bas culotte, Et les grègues encor pendantes au talon. Le chef plus sourcilleux que Devins d'Apollon, Sur les sales papiers que je ne saurais dire. De leurs digestions ils s'empressent d'écrire.
Franc-Nohain, en des vers libres sans prétention, plaisante les coutumes et les modes passagères. C'est un caricaturiste aimable ; ses traits ne sont pas empoisonnés. Mais l'exactitude de son observation donne une certaine force à ses strophes légères.
D'un autre poète, mort récemment, Edouard Guerber, une satire sur les innombrables romanciers de notre temps mérite qu'on la retienne :
Ils sont cent mille auteurs de romans touche-à-tout
Qui, depuis deux cents ans, fourrent leur nez partout.
Dans le lit conjugal, dans la boîte à ordures.
Ils savent qu'à Paris on a les fesses dures,
Qu'en province la chair est plus molle, et qu'on doit
Tenir compte en amour de la forme du doigt
Plus que de la beauté de la tête ou du buste.
Multiforme et bigarrée, traversée de courants divers qui souvent se contrarient, riche en personnalités et en œuvres, la poésie française au début de 19 14 s'affirme très vivante, mais aussi très anarchique.il n'y a plus d'écoles directrices ; il n'y a pas de chef suprême devant qui tous s'inclinent. Les partisans de la tradition invoquent Moréas ; les novateurs se groupent autour de Guillaume Apollinaire ou de Jules Romains. En face de poètes panthéistes et païens tels que
Verhaeren, Paul Fort, la comtesse de Noailles, se dressent les grands inspirés catholiques : Claudel, Péguy, Le Cardonnel.
Certains se réclament du Moyen-Age ; d'autres de l'Antiquité et du xvil^ siècle ; d'autres encore répudient tout ce qui n'est pas l'époque moderne.
Il existe encore des romantiques attardés, des parnassiens ; les fidèles de Mallarmé et du symbolisme ne s'avouent pas vaincus. Puis, tout à coup, le canon seul a la parole.
Sous l'action brutale de la guerre, quelles transformations la poésie et les poètes vont-ils subir }
La Poésie pendant la guerre et depuis l'armistice.
Disons-le tout de suite : la guerre, en dépit de prophéties grandiloquentes, n'a pas eu sur la poésie l'influence décisive que l'on avait cru pouvoir lui attribuer. Elle n'a pu modifier la sensibilité des lyriques qui avaient déjà dépassé la trentaine.
Chacun a réagi sans doute, mais selon son tempérament qui s'était dévoilé et affirmé avant 1914. Verhaeren, Henri de Régnier, Paul Fort, Claudel, Madame de Noailles, ont composé des poèmes de guerre dont quelques-uns sont émouvants, mais qui ne révèlent rien de nouveau sur ces poètes.
Les unanimistes, Jules Romains, Vildrac, Georges Chennevière, pleurent leur beau continent « en proie aux armées ». De leur idéal humanitaire, il ne reste que des morts et de lamentables mutilés :
Europe je n'accepte pas Que tu meures dans ce délire.
Europe je crie qui tu es Dans l'oreille de tes tueurs.
s'écrie Jules Romains dans son poème intitulé Europe (191 8). Pour les unanimistes, en effet, la guerre est le plus grand désastre. Ils ne pouvaient pas ne pas se révolter contre elle. Leur attitude est logique ; toutes leurs œuvres d'avantguerre en témoignent. En s'indignant ainsi, ils montrent que leur principale source d'inspiration : l'amour fraternel entre les hommes les alimente toujours. Ils s'efforcent à la préserver, tant bien que mal, de toute souillure :
Je reste garant et gardien
De deux ou trois choses divines.
LA POÉSIE
Guillaume Apollinaire, lui, a accepté la guerre. Il y trouve même des charmes :
Ah Dieu! que la guerre est jolie Avec ses chants, ses longs loisirs.
Cette bague je l'ai polie Le vent se mêle à vos soupirs.
Mais il n'en continue pas moins ses recherches poétiques. Dans Calligrammes (191 8) comme dans Alcools on retrouve les mêmes tendances ; ce poète s'applique à créer une eurythmie à laquelle il pourra soumettre le mouvement désordonné et pourtant essentiel de la vie moderne. La guerre n'eût pas éclaté, qu'il aurait fait la même chose, à quelques sujets près.
Et si la guerre a développé momentanément les qualités de Biaise Cendrars, dont le tempérament violent et excessif s'adaptait assez bien à cette époque barbare, elle ne les a pas créées. On reconnaît l'auteur du Transsibérien dans celui de J'ai tué (19 19) :
« Me voilà les nerfs tendus, les muscles bandés, prêt à bondir dans la réalité. J'ai bravé la torpille, le canon, les mines, le feu, les gaz, les mitrailleuses, toute la machinerie anonyme démoniaque, systématique, aveuglé. Je vais braver l'homme. Mon semblable. Un singe. Œil pour œil, dent pour dent. A nous deux maintenant. A coups de poing, à coups de couteau. Sans merci. Je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J'ai tué le Boche. J'étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J'ai frappé le premier. J'ai eu le sens de la réalité, moi, poète, J'ai agi, j'ai tué. Comme celui qui veut vivre. »
A vrai dire, la guerre n'a pas suscité de poète, ni de mouvement poétique. Les œuvres et les théories qui ont vu le jour durant cette période tourmentée s'élaboraient déjà avant le 2 août 19 14. La poésie, malgré la catastrophe, a poursuivi son évolution. On ne constate pas de coupure nette.
Quelques poètes nouveaux ont surgi, sans doute. Que la guerre soit le thème de leurs premiers ouvrages, cela n'est pas très étonnant. Elle se déchaînait au moment où ils allaient être en mesure d'écrire. La plupart de ces poètes d'ailleurs, ont combattu. Leurs livres se composent en général d'une suite de notations rapides, intenses, quant à l'émotion, tout au moins. Et certes! ils ont vu, souffert, des choses extraordinaires. Mais, très jeunes encore, ils demeurent sous l'impression de leurs nombreuses lectures, toutes récentes. Et leur style en pâtit.
Drieu la Rochelle, un des plus doués parmi ces nouveaux poètes, ne se
contente pas de nous dépeindre ce qu'il a vu. A des descriptions cruellement réalistes, il fait succéder des méditations lyriques sur la mort, sur ses compagnons tués, sur la valeur de l'ennemi, sur les terribles vertus de la guerre :
Voici que sur la planète humaine l'esprit n'est point seul. Un double événement le destitue de la proéminence. Le corps est restauré dans la puissance et la majesté.
Double événement qui marquera le vestige de notre génération, qui tracera l'initiale de notre chapitre dans les annales du monde :
Restauration du corps par le sport et la guerre.
Mais si les idées de l'auteur d'Interrogation (19 19) sont personnelles, la forme de ces poèmes en prose rappelle trop souvent celle de Claudel.
En résumé, les jeunes gens de vingt ans ont eu de la guerre une vision directe qui a marqué profondément leur sensibilité. Mais comme il arrive à cet âge, trop de souvenirs livresques les ont empêchés de réaliser une poésie originale et neuve. La donneront-ils plus tard .f" Quelques-uns, sans doute. Mais ils choisiront peutêtre d'autres sujets que la guerre, dont beaucoup, non sans raison, ne veulent plus entendre parler.
Nous avons vu d'autre part que sur les poètes de trente ans et plus, la guerre n'avait pas influé sensiblement. Ils ont continué, selon leurs aspirations, l'œuvre commencée.
Il est donc probable que les vrais poètes de la guerre sont encore à la mamelle ou qu'ils jouent aux billes en attendant mieux.
On pourra cependant composer une anthologie avec les meilleurs poèmes de ceux qui ont vécu ces cinq années et qui ont chanté fragmentairement la sombre grandeur de cette époque. Certains passages des Hymnes (19 19) de Joachim Gasquet, quelques vers de Charles Moulié, de Gabriel-Tristan Franconi, de Roger Allard, y ont leur place marquée et maint extrait de ces Montagnards (1920) d'Henri Pourrat qui célèbre tantôt les combats que soutient sur le front un régiment de montagnards d'Auvergne, tantôt l'existence angoissée et laborieuse de leurs familles au pays des volcans éteints. Composé comme une chanson de geste, ce poème où de grands laisses de vers de dix syllabes alternent avec des strophes massives dont les vers ont quatorze pieds, est peut-être l'œuvre poétique la plus significative que la guerre ait inspirée.
LA POÉSIE
Les grands événements qui se déroulèrent entre 1914 et 1918 n'ontjpas empêché la poésie de suivre son chemin. Si la guerre ne l'a pas transformée, elle ne l'a pas non plus arrêtée et des œuvres ont paru qui ne doivent rien à la mêlée sanglante.
Ces œuvres se rattachent au mouvement poétique d'avant 19 14 ; elles ont mis en lumière des poètes qui jusqu'alors étaient peu connus, mais qui vont désormais fixer l'attention.
Fagus. — Paul Valéry.
P.-J. Toulet.
C'est en 1898 que Fagus publia son premier volume : Testament de ma vie première. C'est vers 19 18 qu'il commença à forcer l'indifférence. Au cours de la guerre, la « Revue de Hollande » inséra un long poème de lui : Frère tranquille, une de ses œuvres les plus importantes avec La Danse Macabre, parue en 1920.
Le thème lyrique de ces deux livres } La mort. Il est remarquable que la renommée de Fagus coïncide justement avec la fin du massacre, tandis qu'une partie de la terre de France est saturée de cadavres. Le poète de la Danse macabre n'est pas un malade. Il aime la vie avec emportement ; mais sous la chair fleurie il voit le squelette. Conçus bien avant la guerre, ces deux poèmes n'y font pas allusion ; mais les livres ont leur destin, et l'heure qu'ils ont choisie pour s'imposer
souligne encore leur tragique beauté. Fagus emploie tous les rythmes ; il saute brusquement de l'un à l'autre. Fils de Baudelaire et de Verlaine, sa poésie vient en droite ligne du Moyen-Age. Ni la Pléiade, ni le xvii*^ siècle ne l'ont marquée.
Plus curieux encore que celui de Fagus, le cas de Paul Valéry. Ce familier des mardis de Mallarmé publia en 1891 et en 1892, dans quelques petites revues de l'époque, des vers qui furent remarqués. Puis, plus rien, pendant vingt-
Fagus, d'après le^tableau de Tristan'* Klingsor
ANS
cinq ans. Valéry disait lui-même de ses poèmes qu'il les avait oubliés. Mais voici qu'au début de 19 18, il fait paraître La Jeune Parque qui suscite un vif mouvement de curiosité. Cette œuvre, d'une technique rigoureuse, témoigne que l'auteur est resté fidèle à la discipline mallarméenne. Toutefois, la personnalité
de Valéry s'y afiirme. Elle se révélera davantage encore dans le Cimetière marin, et dans des odes telles qu'Aurore, Palme, qui seront publiées peu après :
Patience, patience.
Patience dans l'azur!
Chaque atome de silence Est la chance d'un fruit mûr!
Viendra l'heureuse surprise :
Une colombe, la brise.
L'ébranlement le plus doux, Une femme qui s'appuie, Feront tomber cette pluie Où l'on se jette à genoux!
Cette poésie, inactuelle entre toutes, se complaît à saisir les idées les plus abstraites, à les incarner, puis à parer ces beaux corps aériens de reflets d'astres, de roses fraîchement cueillies, d'aurores éblouissantes et de voiles ondoyants tissés à même l'eau des sources. Sans se préoccuper du présent, ni de la réalité quotidienne, elle crée un univers à part avec des images choisies, mais que suggère la contemplation de notre vie terrestre. Et c'est, sans doute, la raison pour laquelle les poètes les plus avancés, les dadaïstes, ont salué Valéry comme un maître. Ils ont deviné en lui un surréaliste.
L'exemple de Valéry montre encore que la poésie a ses desseins secrets qu'elle poursuit opiniâtrement en dépit de l'ambiance la plus contradictoire
Paul Valéry
LA
et qu'elle correspond à des aspirations profondes ignorées de la plupart des gens esclaves des faits immédiats.
Quelques amis seulement connaissaient les vers de P.-J. Toulet avant la guerre. Le seul volume de poèmes qu'il laisse, Contrerimes, ne paraîtra qu'en 1921, après la mort de son auteur. Mais entre 1916 et 1920, des revues publient ces petites pièces d'un art si subtil et si sûr. On se les récite ; des admirateurs, de plus en plus nombreux, viennent au poète.
Et le voici soudain prince de la fantaisie.
Ironique et tendre, Toulet cache son cœur. Il se moque des apostrophes véhémentes, des tirades romantiques. Il sait que le poème ne doit garder que l'essentiel. Et l'essentiel c'est quelquefois une image, un tour imprévu, qui tempèrent l'amertume :
Mourir non plus n'est ombre vaine.
La nuit, quand tu as peur.
N'écoute pas battre ton cœur :
C'est une étrange peine.
Une strophe de Toulet est plus émouvante que de longues élégies. Si son inspiration n'est pas très variée, son art l'est infiniment. Aussi déjeunes poètes ravis de trouver dans ces vers elliptiques une perfection qui n'était pas glacée, le proclamèrent-ils leur chef. Le groupe des fantaisistes était formé.
P.-J. Toulet, à vingt ans
Les Fantaisistes.
Avant la guerre, la revue « Vers et Prose » avait consacré un de ses derniers numéros aux poètes fantaisistes. On y pouvait lire des strophes de Guillaume Apollinaire, de Jean-Marc Bernard, de Toulet, de Klingsor, de Tristan Derême, de Salmon, de Vincent Muselli. C'est dire que dans les œuvres de la plupart des lyriques, si différents soient-ils les uns des autres, on trouve des poèmes où
ANS
domine la fantaisie, cette invisible fée qui métamorphose en grelots joyeux les cœurs mélancoliques, qui emprisonne le soleil dans une larme, et qui murmure à François Villon : « Je ris en pleurs ». Mais parmi les poètes, il y en a que la fée divine gouverne exclusivement. Tel Banville, le maître inégalé de nos fantaisistes d'à présent. Tels, avec Toulet, Tristan Derême, Jean Pellerin, Francis Carco, Léon Vérane, René Bizet, qui composent le groupe des fantaisistes, proprement dits et qui se sont aii^si désignés vers 1918.
Tristan Derême avait publié plusieurs plaquettes avant 1914, entre autres, ce Poème de la Pipe et de VEscargot qui fut réédité plus tard. En bon fantaisiste,
il sourit de ses peines, il ne veut pas leur donner plus d'importance qu'elles n'en ont dans cette vie si courte et que rien n'explique :
Ah! pauvre cœur sans gouvernail, où t'en
[vas -tu }
Tout n'est qu'ombre et mystère et tu prends,
[éperdu.
Les astres à témoin de ta peine exiguë...
Petit Socrate, bois ta petite ciguë.
Comme Banville, il joue avec la rime ; il va même au delà et invente la contreassonance :
Tristan Derême
Nous attendions des héroïnes Qui dormissent sous des troènes
Ou tendissent sur des terrasses
Des lis verts et des branches rousses,
Et nous aurions chanté leurs lèvres Avec leurs fièvres dans nos livres...
Jean Pellerin, dans la Romance du Retour, a réussi^^à donner l'apparence de la fantaisie la plus imprévue et la plus chatoyante à des événements pris directement dans la réalité. Ce poème, d'une forme stricte, est un petit chef-d'œuvre dans lequel l'ordonnance c'assique s'allie à un modernisme aigu.
Francis Carco est le poète du petit matin, de ces heures où les choses les plus communes prennent des aspects fantastiques, où d'étranges perspectives se devinent à travers les vitres embuées d'un cabaret de nuit.
LA POESIE
La guerre, nous l'avons vu, n'a pas créé les fantaisistes. C'est toutefois pendant qu'elle durait encore que ces poètes ont attiré l'attention sur eux. Il en aurait été de même sans doute, si la vie avait continué normalement. Tout au plus, pourrait-on dire que la poésie fantaisiste, délicate et mesurée, qui ne vise pas au sublime, est apparue comme un bienfaisant antidote à une époque où, par nécessité patriotique, l'on avait abusé des grands sentiments, où l'exagération était à l'ordre du jour, du moins à l'arrière, où les orateurs emphatiques et les mauvais vers ne se comptaient plus.
Mais d'autres poètes formant bloc (et ceux-là ont presque tous débuté entre 191 6 et 1920) ont éveillé, non sans violence, la curiosité indignée ou ironique de leurs contemporains. Ceux-là représentent ce que l'on appelle en style de bazar : la dernière nouveauté.
Le Dadaïsme.
En 1920, le dadaïsme n'a pas encore suffisamment évolué pour que l'on puisse le considérer du point de vue de l'histoire littéraire. Les œuvres qu'il a inspirées, ne sont que des essais, des ébauches souvent informes. Néanmoins, il importe de dégager ses tendances, et de voir s'il n'est pas la manifestation d'un sentiment poétique nouveau
Ce nom de dadaïsme, d'abord, ne signifie rien. Les jeunes poètes qui font partie de ce mouvement ayant intitulé une de leurs revues «Dada», on les appela dès lors les « Dadas » ou les «dadaïstes », par dérision. Mais, on aurait tort de croire que sous cette étiquette burlesque il n'y a que des insanités e des pitreries.
Comme la plupart de ceux qui se targuent d'avoir du monde une vision neuve, les dadaïstes ont commencé par être des destructeurs. Ils ont nié le passé, vilipendé les œuvres consacrées ; ils ont tourné le dos à la raison et, ô horreur! disloqué la syntaxe ; certains même la supprimèrent — Que l'on se rappelle le respect de Hugo, ce grand révolutionnaire, pour la syntaxe! — Et qu'apportaient-ils, ces dadaïstes enragés, pour remplacer ce qu'ils démolissaient avec tant de désinvolture } Des poèmes formés de mots que l'on tire au hasard d'un
Jean Pellerin, par Raoul Dufy
chapeau. A première vue, ce n'était que cela. Pourtant, leur danse de sauvages sur de vénérables monuments se justifie jusqu'à un certain point.
L'amour exagéré de la tradition nous vaut d'innombrables redites ; nous sommes inondés de livres médiocres et cependant bien faits où les lois essentielles de la grammaire et de la composition sont observées. Mais au fond, tous ces ouvrages n'ont pas plus d'importance qu'une suite désordonnée de vocables rapprochés au petit bonheur. C'est une démonstration par l'absurde que les dadaïstes ont tentée.
En outre, on a tellement parlé du passé au nom de l'avenir, ou de l'avenir au nom du passé, la guerre durant, que les jeunes hommes ont réagi d'instinct, lîs ont pris le contre-pied de ces clichés solennels. De là leur outrance, leur défi à la logique, aux règles « immuables du beau ».
Qu'ils aient exagéré, cela n'est pas douteux. Mais aujourd'hui pour se faire entendre, il faut crier très fort. En tout cas, s'ils ont été parfois ridicules, ils le furent moins que certains de leurs détracteurs. Ceux-là ne voyaient-ils pas en effet le dadaïsme comme une officine défaitiste où l'on complotait contre la sûreté de la langue } Les dadaïstes étaient d'infâmes métèques. Or, à part deux d'entre eux, l'un Espagnol, l'autre Hongrois, tous portent des noms bien français et si Pierre Reverdy, Louis Aragon, André Breton, Pierre- Albert Birot, Paul Eluard, Paul Morand, Jean Cocteau, n'ont pas encore, en 1920, mis au point leur instrument, on peut déjà se rendre compte qu'ils s'efforcent de réaliser une poésie nouvelle.
Le cinéma a eu une influence certaine sur cette poésie. Déjà, avant 1914, quelques poèmes d'Apollinaire et de Biaise Cendrars, se déroulaient comme un film. Tous les poèmes des dadaïstes sont formés d'une succession rapide de métaphores que relie seule l'émotion du poète provoquée par un fait dont il n'est rien dit. Ni description, ni développement. Au lecteur compréhensif de reconstruire. Le poète ne peut s'arrêter pour vous expliquer complaisamment ce qu'il exprime, excellente occasion pour tant de rimeurs de montrer leur virtuosité. Un film d'états d'âme successifs, voilà ce qu'est en somme cette poésie :
Exténué de nuit Rompu par le sommeil Comment ouvrir les yeux Réveil-matin
Le corps fuit dans les draps mystérieux du rêve Toute la fatigue du monde
LA POÉSIE
Le regret du roman de l'ombre Le songe où je mordais Pastèque interrompue
Mille raisons de faire le sourd La pendule annonce le jour d'une voix blanche.... Q).
Il est évident que nous sommes las des tirades et des explications, si ingénieuses soient-elles. Nous saisissons plus vite les rapports créés soudain par deux images qui logiquement semblent n'avoir pas de lien entre elles. Une telle poésie correspond à un état nouveau de la sensibilité sollicitée sans cesse par les vibrations multipliées de l'existence moderne.
Les poètes dadaïstes ne sont pas émus romantiquement, comme un Verhaeren, devant les machines ; ils ne s'émerveillent pas, comme les naturistes, des découvertes scientifiques qui permettent à l'homme d'étendre son emprise sur le monde ; ils ne sont pas non plus sentimentaux. Ce qu'ils veulent exprimer, c'est le « moi », sensible et intellectuel en même temps, le retentissement intellectuel que les faits ont sur ce moi intérieur. Ce sont avant tout des cérébraux.
Malgré les haussements d'épaules, les trépignements des jeunes vieillards, les sarcasmes des patriotes alarmés, la poésie dadaïste ou cinématiste (il vaudrait beaucoup mieux l'appeler ainsi) tire sa justification de l'époque où elle est née. C'est déjà une qualité que d'exprimer la sensibilité de son temps. Il faut dire aussi que cette expression jusqu'à présent est insuffisante. Les poèmes cinématistes sont plutôt des schémas que des réalisations. Leur rythme est inconsistant, défaut grave, car une poésie sans rythme n'est plus de la poésie. D'ailleurs la plupart des poètes cinématistes emploient une prose hachée, dépiautée, si l'on peut dire, où de loin en loin un vers isolé surgit. Est-ce le point de départ d'une nouvelle forme poétique qui deviendra une véritable forme d'art ? Nous attendons.
D'ores et déjà, on remarque que cette poésie encore tâtonnante a influencé certains écrivains qui précédaient les dadaïstes. I>es Poèmes élastiques de Biaise Cendrars en témoignent et aussi ce curieux et papillotant Prikaz, d'André Salmon.
Et sans parler d'influence, puisque la majeure partie des Contrerimes ont été composées avant l'apparition du dadaïsme, n'y a-t-il pas dans les petites pièces de P.-J. Toulet, comme le pressentiment d'un lyrisme bref, intense, tout en éclairs de métaphores qu'entrave la marche trop lente de la syntaxe. Mais Toulet, moins impatient que les dadaïstes, multiplie les tours elliptiques. Il n'élude pas la syntaxe, il l'exaspère.
(^) Louis Aragon.
Conclusion.
Des écoles poétiques qui se succédèrent entre 1895 et 19 14, on peut dire qu'il ne reste plus grand chose en 1920. Le panthéisme naturiste qui renouvela la poésie, cette joie de vivre, cet amour passionné de la nature, ne sont plus les thèmes favoris des lyriques. D'autre part, la grandeur et la vertu du machinisme scientifique qui devait assurer à l'homme une existence meilleure ont perdu leur auréole. La guerre nous a redonné le sens du relatif.
Dans la poésie française, deux tendances désormais s'afl?rontent et s'opposent.
Nous voyons d'une part des poètes qui, fidèles à la prosodie traditionnelle, expriment selon leur tempérament, les grands lieux communs qui nourrirent la poésie de tous les temps : l'amour, la mort, la douleur, la nature, la brièveté de la vie. Ces poètes estiment que la véritable poésie est au-dessus des contingences et des transformations matérielles du monde moderne. Le lyrisme, pour eux, c'est l'essence de l'être qui se manifeste dans quelques sentiments éternels. Pour l'expression de ces sentiments, la forme qui a suffi à Villon, à Ronsard, à Lamartine et à Baudelaire, garde toute sa valeur.
Mais Baudelaire, Mallarmé et le symbolisme ont enseigné à ces poètes que la poésie pure ne devait pas être descriptive ou narrative, ni se composer de discours rimes. Aussi s'efïorcent-ils à bannir de leurs poèmes ce qui n'est pas proprement lyrique. Ils recherchent l'unité absolue de la pensée et de l'expression.
En face de ces poètes, dont Valéry, Toulet et quelques fantaisistes sont les plus représentatifs, se dressent les dadaïstes qui dédaignant l'appareil extérieur de la vie moderne (que tentèrent d'animer lyriquement certains unanimistes) s'appliquent à traduire, par tous les moyens qui leurs semblent bons, et sans les soumettre à une eurythmie préconçue, les états d'âmes successifs de notre individu sous l'influence des transformations scientifiques qui modifient à chaque instant notre sensibilité.
Ces deux groupes de poètes tracent deux lignes parallèles que l'on ne voit pas encore s'infléchir pour enfin se rencontrer et se confondre.
Il est de fait que l'alexandrin ou l'octosyllabe se prêtent mal à l'expression de variations aussi soudaines que complexes. D'autre part, il y a des moments où nous aspirons secrètement à une harmonie préétablie. Peut-être aurons-nous désormais deux genres de poésie : l'un satisfaisant l'homme contemplatif qui persiste en nous malgré la nervosité trépidante de l'existence actuelle. L'autre qui nous donnera une image plus exacte de ce que nous sommes devenus.
Tant mieux! si l'un et l'autre avivent cette émotion esthétique qui demeure un de nos plus nobles plaisirs !
BIBLIOGRAPHIE DE LA POÉSIE
PAR
JEAN BONNEROT
Cette Bibliographie comprend les Poètes français dont les œuvres ont paru de 1895 à 1920, à l'exception des étrangers, {Rodenbarh, Maeterlinck, etc.), et des auteurs femmes, deux chapitres leur ayant été consacrés. Tome II, pp. 65-98 et 99-128. Le groupe parnassien, bien que se prolongeant au delà de 1895, a été laissé à l'écart. C'est ainsi que Richepin, Coppée, Sully-Prudhomme, Mérat, etc., ne figurent pas dans cette liste.
On s'étonnera de l'absence de quelques noms et de la présence de quelques autres ; une Bibliographie, aussi touffue, réunissant 401 poètes, comportait fatalement un peu d'arbitraire dans le choix.
Aucun titre n'a été retenu antérieurement à 1895. Quand l'œuvre commence avant cette date, une astérisque (*) l'indique.
Pour chaque Poète, on a choisi l'ordre chronologique des œuvres en indiquant pour chacune d'elles : \° l'éditeur, souvent en abrégé Cbarp. Charpentier, Em-Paul Emile-Paul, Fasq. Fasquelle, Flam. Flammarion, H. Hachette, Merc. de Fr. Mercure de France, N. R. F. Nouvelle Reime Française, etc. ; Paris, sauf indication contraire, est le lieu d'édition. Quand tous les livres d'un auteur ont paru chez li même éditeur, celui-ci est rejeté àla fin de la nomenclature ; — s. 1. {sans lieu), pour les rares livres qui ne portent pas mention du lieu d'impression ou d'édition. 2° l'année de publication, '.i° le nombre de pages, indispensable pour différencier plaquettes et volumes. On l'a laissé en blanc, quand on n'a pu se le procurer. Les préfaces sont indiquées en chiffres romains, n. c. indique les pages non chiffrées, f. n. c. les feuillets non chiffrés ; h. c. les ouvrages hors commerce. La mention de format, si difficile à préciser avec les papiers modernes, a été omise pour ne pas surcharger le texte.
On a mis entre crochets carrés [ ], après le titre, les différentes parties du livre qui en sont comme les chapitres et qui parfois ont été publiées à part antérieurement. Dans ce cas la date de parution première figure elle-même entre crochets carrés.
Les poètes ont été classés dans l'ordre alphabétique de leur nom le plus fréquemment employé ou pseudonyme, et l'on a respecté les fantaisies typographiques, qui consistent à forger un nom nouveau en soudant par un simple trait prénom et non'..
Cette Bibliographie est la première de ce genre. Elle complète trois essais : 1° l'un par Edmond Pilon — qui l'a publié, sans le signer, sous le titre Dictionnaire bibliographique et critique des principaux Poètes français du xix*' siècle, 325 pages à 2 colonnes, qui forment l'appendice du Rapport de Catulle Mendès sur le Mouvement poétique français de 1867 à 1900 [Impr. Nat., 1902), — donne une liste alphabétique des poètes, avec la nomenclature de leurs œuvres aussi bien prose que théâtre ou vers, et la reproduction d'un choix de jugements critiques sur eux ; 2° l'autre par Henri Clouard dans sa Poésie Française moderne des Romantiques à nos jours, Gauthier -Villar s, 1924, donne sous le titre Nomenclature Bibliographique des Poètes, p. 361 à 398, une liste des principales œuvres des poètes contemporains (310 noms cités) ; 3° enfin, bien que ne concernant qu'un seul mouvement poétique, la thèse de doctorat de André Barre, Bibliographie de la Poésie Symboliste, Jouve, 1911, 294 pp.
Pour établir cette Bibliographie, on a eu recours aux Catalogues de la Bibliothèque Nationale, aux listes du Journal de la Librairie et du Polybiblion, et aux Anthologies dont la liste n'a pu être reproduite ici.
Il serait à souhaiter qu'un amateur éclairé constituât une Bibliothèque poétique comme l'érudit A. Rondel l'a fait pour le théâtre ; cette bibliographie encore imparfaite aurait atteint son but si ce vœu était un jour exaucé.
Cette liste, bien qu'incomplète, l'eût été davantage sans l'aide bienveillante de quelques poètes et collectionneurs amis des poètes que je tiens à remercier pour leur précieuse collaboration.
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