‹ Vingt jours dans le nouveau monde [microforme]Chapitre 25 sur 95 · A RE EE · texte numérisé non relu

A RE EE

photographie où la silhouette d’un homme est prise en plein monvement par clichés successifs de quatre côtés différents, dans la proportion de 2,760 poses à la minute; ce sont ces épreuves qui, mises sur un cylindre merveilleusement articulé, actionné à peu près comme celui du phonographe, reproduisent avec toute l'expression de la vie et de l’accélération du mouvement le geste humain méthodiquement enregistré. La boîte mystérieuse est prête et va fonctionner. Je m'approche,

L’ouvrier qui la dirige me prie de m'’incliner sur une lentille de verre qui est à son sommet; je regarde : un déclanchement se fait dans l’appareil, et je vois, ébloui, émerveillé, un paysan tyrolien danser devant sa cabane et ses montagnes (avec le vent agitant la cime des arbres) un pas vraiment épileptique qui dure de vingt-cinq à trente-cinq second Rien ne manque à cette apparition extravagante; l’homine se démène et pivote sur les quatre faces avec une vitesse supérieure à celle de la gigue ; on suit la désarticulation de ses genoux, le redressement de ses chaussures, le jeu des hanches, l'arrondissement des bras, la voltige du chapeau, puis, lorsque cette danse échevelée prend fin, le petit Tyrolien sourit, salue et puis rentre dans sa chaumière, Le cylindre cesse de tourner.

Je regarde Edison qui épie mes sensations d’un œil magnétiseur et malin, avec nn sourire jovial emprunté à Coquelin cadet, Je lui fais signe que je suis sans voix, sans expression possible, presque sans croyance, [l fait un signe, me prie de regarder encore, et je revois le petit Tyrolien recommencer sa gigue aussi frénétiquement, d’un mouvement extraordinairement précis, parfait et prodigieux.

Je m'écrie, transporté : — La découverte est complète, quand allez-vous la lancer?

— Îl me faut encore dix-huit mois à deux ans, me répond paisiblement ce modeste et patient travailleur. D'ici là, je ne veux ni bruit ni réclame.

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Nous poursuivons la visite des ateliers, allant sous la pluie à travers les cours; j'ouvre mon pépin et l'offre à ce nouvel ami si bizarre et si complaisant :

— Laissez donc, s'écrie-t-il toujours gai, le parapluie c'est bon pour le Français; en France il fait tonjours beau ; mais l'Américain de l'Est, de même que l'Anglais, sont habitués à tendre le dos à la pluie ; question de latitude, ça ne nous gêne pas.

Nous entrons dans un atelier de 250 mètres de long sur 30 de large ; il y règne une activité considérable : des hommes, des femmes penchés sur des tours, des machines à forer, à aléser, à découper, à raboter, travaillent sans trêve ; Edison, avec son allure de Napoléon gras, passe au milieu d'eux tous, s'arrête devant chaque spécialiste, me fait voir la confection de toutes les petites pièces et me les met en main encore toutes chaudes de leur fabrication,

Je renonce à décrire tout ce que j'ai vu ainsi comme outillage moderne, comme inventions en cours d'exécution : machines à graver les chitfres et les lettres d'imprimerie, machines à chitfrer, téléphones nouveau style, que sais-je encore? Devant les cylindres des phonographes, le maître me fait voir, à l’aide d’un microscope, les infinitésimales parcelles de saphir qui servent à fixer le son, à accrocher la note sur l'appareil ; plus loin, il me met en main des montres en cuivre dont le grossier remontoir est fixé dans la boîte et qu'il établit pour être mises en vente au prix d’un dollar et demi (7 fr. 50). — Lui, n’en possède pas d'autre ; il sort la sienne de son gousset, la remonte et me l’applique sur l'oreille pour me laisser entendre nn très fort tic tac dans le boîtier. Tout cela aimablement, en riant sans cesse d'un rire heureux et en dehors, avec de fraternels tapotements de main sur mon épaule, Très bon enfant et pas pontife le moins du monde, ce créateur de phénomènes!

Nous arrivons dans la chambre des phonographes montés et dressés au complet, Il s’installe devant l’un des appareils, se fait apporter des caisses pleines de rouleaux sensibilisés, avec airs notés, et ajnstant dans son oreille des conducteurs de caoutchouc, il m’en passe deux autres embranchés sur le même instrument. Dix airs divers sont interprétés sur la machine mue et dirigée par lui : airs de cirque, soli de cornistes on de flûtistes, marches militaires, musique de chambre; il écoute tout lui-même, ravi comme un gamin. Lorsqu'il y a des couacs on de la friture dans les tuyaux, il élève les bras au ciel avec un air tragique désopilant, en m'indiquant que le rouleau a été trop pressé par des mains indélicates. Un ouvrier zélé et distingué lui passe tour à tour de nouveaux cylindres ; lorsqu'il voit qu'il s’agit d’un air anglais ou irlandais, il fait la mimique de se mettre en colère, de tont briser, et il ordonne de retirer ça, comme s’il était blessé dans ses sentiments intimes.

A l'audition d’un chant allemand, il fait une moue inexprimablement simiesque. Si Edison n'était pas devenu l’inquiétant sorcier que l’on sait, il fût peut-être arrivé, par goût, à se faire un renom de comédien très personnel dans le genre comique.

Après trois quarts d'heure d’audition phonographique, nous passons dans le Zamp factory où l’on confectionne chaque jour 37,000 de ces petits globes électriques qui sont répandus dans le monde entier. Dans la dernière heure qui a précédé notre passage, il à été fabriqué 5,459 de ces lampes sur lesquelles trois seulement ont été cassées à l’essayage ; il me fournit ces chiffres avec bonheur et orgueil. Il m'explique comment, à la suite d’une grève à laquelle il ne voulnt pas céder, il inventa une machine à souffler et souder ces verres, se privant ainsi du concours de 75 ouvriers révoltés qu'il ne reprit jamais.

Il y a déjà trois heures que je suis avec cet Aladin charmeur, qui paraît s’amuser si sincèrement

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dans la promenade qu'il me fait faire, Il onvre tout à coup une porte et me laisse admirer un cabinet de docteur Faust qui contient plus de 1,500 fioles de chimie. My study! me dit-il, et il se penche sur moi pour me dire comme en une confession : — Je n'aime plus que la chimie; voyez-vous, avec la chimie il y a plus à faire qu'avec toutes les autres inventions, dont les plus grandes, du reste, n’ont été découvertes que par accident,

— Et que cherchez-vous en ce moment ?

— À faire des dinmants, à constituer le carbone pur, le diamant noir, le bort.

— Des diamants de luxe ?

— Oh! non pas, ce ne sera ni pour mes chemises, ui pour mes doigts; je n’ai jamais cherché le beau ni l'éclatant, mais utile avant tout, Le bort que je désire fabriquer me servira pour le forage de certaines machines et aussi comme émeri; ce sera du diamant pratique ; je ne me soucie paint du reste.

Un souvenir littéraire me revient en regardant ce

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chercheur d’hermétisme incomparable qui

servit de prototype à un héros de notre cher Villiers de l’Isle-d’Adam. Je lui demande s’il a lu l'Âre Juture ou si on lui a parlé de ce roman, digne interprétation de son génie.

— Non pas, me dit-il, je l’ignore absolurnent. Je n’ai jamais lu dans ma vie un seul roman.

Je promets alors de lui envoyer celui-là en souvenir de ma visite, afin qu’il puisse le faire tracuire et s’en pénétrer. Je doute qu’il le fasse : la fiction l’indiffère. Cet homme a le cerveau étonnamment cubique.

Nous marchions toujours à travers les énormes baraquements d'Orange Park, dont il me faisait les hon «eurs en consciencieux cicerone; après être redescendus au rez-de-chaussée, Edison me montra tout un corps de logis occupé par des casiers d’épiciers ou de marchands droguistes ; c'était énorme comme un magasin de munitions pour des troupes. Je le vis alors amener vivement à lui tour à tour trente à cinquante tiroirs au fond desquels j’aperçus des peaux de chat, du macaroni, de la gomme du Japon, du chanvre, de la farine, des fragments d’or, des cristaux, du maïs; puis, des pharmacies complètes, des séries d'objets de quincaillerie, de: approvisionnements de nacre, d'ivoire, de dents de crocodile. I] riait avec éclat, toujours actif, en me montrant ce capharnaïüm où il semblait chercher quelque chose. Il sortit enfin d’un bocal trois gousses de vanille, puis d’un autre une poignée de fèves de Tonka parfumées.

Je le regardai, inquiet, me demandant ce qu'il allait faire. Il me tendit ces produits végétaux, et toujours souriant de son sourire d’Agnelet, dans la Zarce de Pathelin, découvrant ses dents jaunes :

— Gardez cela, je vous en prie, en souvenir de cette visite, »

Je mis dans mes poches ce singulier présent, mais ne pus m’empêcher de lui manifester ma surprise pour ce formidable entrepôt d’objets si contraires.

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— Je déteste New-York, ville désagréable, où je vais le moins m'explique-t-il, Aussi j'ai réuni ici tout ce que l’imagination pe choses diverses de première utilité, afin d’avoir tout sous la main et

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Et dire que l'inventeur du téléphone est aussi réactionnair

les derniers bateaux qu’il fait mouvoir !

Quel étrange animal que l’homme !

Rentré dans la bibliothèque, je chipai à mon bienveillant conducteur un superbe et pictural portrait reproduit dans ces pages et qu’il voulut bien signer ; de plus, il m’écrivit une lettre antographe relatant son durable souvenir de la soirée quilui fut donnée rue Drouot et dont, dit-il, le parfum lui demeure tout entier.

Tout à une fin, même les visites an pays des Mille et une Nuits; je pris congé. Edison m'accompagna jusque sur la route, et, comme je lui exprimais combien j'étais touché de sa réception et heu:eux de trouver en lui autant de bonté que de génie, il fit un geste de gavroche « zutiste », quelque chose qui voulait dire comme « mince d’éloges » ! Il s’inclina comiquement, son chapeau mou à la main à moitié ployé en

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Un ferry-boat traversant l'Hudson.

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