‹ Vingt jours dans le nouveau monde [microforme]Chapitre 55 sur 95 · UN TT 1 Y · texte numérisé non relu

UN TT 1 Y

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Vision nocturne de la ville de Chicago.

Tandis que le train roulait, à cette heure crépusculaire, je pus juger de l’immensité de ses faubourgs, deux fois plus extravagants que ceux de Londres, apprécier sa barbarie superbe, phénoménale, ct concevoir l’affolante beauté du noir panorama qui s’étendait à perte de vue au delà de la voie ferrée,

Sur le ciel vert pâle, d’un vert sulfureux et bilieux, encore frissonnant des dernières lueurs solaires, parmi un bruit assourdissant de cloches de chemins de fer, de sifflets de vapeur ct de mugissements d’élévators à grains, tandis que des trains express se croisaient sur terre, sous terre et dans l’air, avec des trépidations de ponts secoués et des essoufflements de machines, je voyais pendant plus d’une heure durant un Chicago inconnu et effrayant se profiler dans un vomissement de fumées noires, blanches, grises, jaunes et bleues. |

Dans. un décor grandiose, brutal et sordide à la fois, et dont Hugo seul, le poète aux épithètes superbes et cathédralesques, eût pu exprimer la vigueur, des lumières électriques s’allumaient à des hauteurs invraisemblables, moirant de leur éclat lunaire la torpeur d'immenses et longs canaux.

Des tanneries, des minoteries, des forges, des abattoirs à vapeur, des usines pour le raffinage des minerais d'argent, des entrepôts de houille montraient tour à tour, ainsi que des fanaux rouges et verts, leurs baies incendiées par des brasiers intérieurs ; les hauts fourneaux des fonderies flamblaient dans l'air comme des torches, des ponts tournants, des grues élancées aux leviers en travail apparaissaient entre deux panaches de famée, et des navires considérables aux doubles cheminées blanches, aux mâtures légères, glissaient sur d’invisibles eaux, apportant dans cette fantasmagorie ambiante du crépuscule une note encore plus étrange et plus irréelle.

Ce panorama glissait derrière les glaces démesurées du car qui m’emportait; je le voyais se

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renouveler à chaque instant plus extraordinaire et plus inquiétant ; c’étaient maintenant des quartiers traversés d'immenses avenues où les bars aux vitrines rouges projetaient des Ineurs sur la chaussée noire et ravagée d’ornières, des petits lacs dont les eaux semblaient battues par des moulins géants, des terrains lépreux couverts d’usines au-dessus desquelles passaient, sur de vertigineux viaducs, des trains éperdus que l’œil distinguait à peine dans un floconneux ruban aussitôt dissipé.

Le ciel, de plus en plus noir de fumées accumulées, faisait ressortir la silhouette de vastes bâtiments que rougissait la sanglante splendeur de métaux en fusion, et le train fuyait, agitant sans trêve sa cloche sonore, son cuivre d'alarme, et ce qni fut naguère la campagne illinoise défilait avec un aspect d'enfer !

Toujours la ville faubourienne avec ses assommoirs de gin et de whisky, ses manufactures, ses élévators jetant dans des bateaux l’or liquide des grains projetés en cascades du haut de greniers de cent cinquante pieds ; toujours la ville éperdament étendue dans le crépuscule !

Pendant près d’une heure ce spectacle continua, me montrant les lugubres et étourdissantes enceintes d'activité de cet incomparable Chicago, où s'accumulent chaque jour plus considérables les forces des États-Unis, où tout le Far-West Jusqu'au Pacifique vient s’alimenter et jeter le produit de son travail.

Déjà la nuit était venue, les dernières maisons de la cité géante n’apparaissaient pas; le regard collé aux vitres, je fouillais les ombres encore striées d'électricité et j'entrevoyais des voies ferrées, des chantiers, des prises d’eau endiguées, des groupes d'hommes travaillant sur des échafaudages, des tramways aux caissons jaunes à treuils électriques, des horizons peuplés d’offices éclairés, et, par places,

de maigres bouquets d'arbres sans feuilles, sans sève, penchés vers la terre par le vent du nord, derniers et seuls vestiges de lu nature bocagère sur ce sol désormais ingrat et maudit, où l'exploitation üu génie humain semble avoir fait son dernier effort et exprimé son horrible et fulgurante puissance,

Toutefois les maisons se raréfiaient, l'électricité s’éteignait, la contrée noircie et sacragée par tant d'industries passionnées apparaissait alors comme une plaine aride et incendiée, Il v avait plus de quatre-vingt-dix minutes que le Limited Express de l’Erie Railroad roulait sans arrêt.

Je me rejetai alors en arrière sur les dé.siers & car, ferr ant les paupières, tout à la vision interne, me demandant par quelles suites d’eaux-fortes éclabonssées de morsures, sur quels cuivres supérieurement défoncés par l’oxyde, hachés par le burin, assombris par les vernis mous, tamisés par les grains de résine, un tel panorama pourrait être rendu !

Quels James Tissot, quels Félix Buhot, quels Henri Guérard, quels modernes Meryon ou quels Bresdin affolés pourraient interpréter cette sortie d'enfer à la manière noire ?

Le nègre qui dressait ma couche m'invite à l’occuper, Tandis que le sommeil me gagnait, je revis ex quelques minutes les trois semaines sitôt dépensées à Chicago, et je m'aperçus que la Worlds fair n’a laissé aucune trace sensible, aucune empreinte véritablement durable dans ma mémoire.

Ce qui surgissait, ce qui s’accélérait et se précipitait dans cette condensation de la pensée et du souvenir dans la chambre noire de mon cerveau, c'était la vision de cette métropole formidable, bâtie sur un lit de boue, au bord d’un lac sombre et sans verdure; c'était la vie éclatante, furieuse, instinctive et brutale qui y livre ses batailles sans âme et sans idéal, ses banquets sans fin avec des théories de bouteilles de champagne cireulant entre des habits noirs, ses ivresses, ses chansons, ses gaietés, ses luxures

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hypocrites, ses courtoisies bruyantes, ses fétes plus agitées qu'intellectuelles, et surtout cette grande poussée d’affaires, cette puissance de Théomaque moderne défiant l'impossible, inquiétant l'horizon.

LA

Business! business! ! business!!! ne serait-ce pas là le véritable mot fatidique du noir corbean d'Edgar Poë!

Le lendemain au matin, en tirant le store de mon sleepier, je vis se dérouler derrière les glaces, — ainsi qu'en un frais makemono du Japon, -—— une campagne souriante, faite de coquettes prairies, de montagnes pittoresques, de forêts remplies d'arbres en fleurs, de métairies primitives et d’étangs radieux peuplés d'oiseaux sanlvages.

Devant cette nature encore intourmentée, à la vue de ces folles bruyères, de ces mousses, de ces fleurs s’ouvrant au soleil, j'oubliai l’affreux cauch 'mar du départ de Chicago, cette ville gorgonienne, si excessive, si satanique et dont l’existence est vraiment parfos inclémente pour

l'âme chantante et rêveuse des races latines,

AU NIAGARA. — Les usines bâties près des chutes.

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