CHAPITRE XVII
LA Méditerranée! La mer bleue par excellence! Il fut bientôt évident pour moi que cette Méditerranée, resserrée au milieu de ces terres qu'il voulait
fuir, déplaisait au Capitaine Nemo, car notre vitesse s'éleva à vingt-cinq milles à l'heure.
Pendant la nuit du 16 au 17 février, le Nautilus, sous l'impulsion de son hélice, glissant sur ses plans inclinés, s'enfonça jusqu'aux dernières couches! de la mer.
Là, la masse des eaux offrit à mes regards bien des scènes émouvantes et terribles. En effet, nous traversions alors toute cette partie de la Méditerranée si féconde en sinistres.
Ainsi, dans cette Promenade rapide à travers les couches profondes, que d'épaves j'aperçus gisant sur le sol, les unes déjà couvertes de coraux, les autres revêtues seulement d’une couche de rouille, des ancres,
25 des canons, des boulets, des morceaux de machines, puis des coques, celles-ci droites, celles-là renversées.
Cependant le Nautilus, indifférent et rapide, courait à toute hélice! au milieu de ces ruines. Le 18 février, ver£ trois heures du matin, il se présentait à l'entrée du détroit de Gibraltar et pénétra dans l'Atlantique. Bientôt il revint à la surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la plate-forme nous furent ainsi rendues.
J'y montai aussitôt, accompagné de Ned ? and et de Conseil. A une distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent, qui forme la pointe sud-ouest de la péninsule hispanique. Il v:ntait assez fort du sud. La mer était grosse, houleuse. Elle imprimait de violentes secousses de roulis au Nautilus. Il était presque imposs,;le de se maintenir sur la plate-forme, que d'énormes paquets de mer? battaient à chaque instant. Nous redescendimes donc après avoir humé quelques bouffées d'air.
Je regagnai ma chambre, Conseil revint à sa cabine; mais le Canadien, l'air assez préoccupé, me suivit. Il me regarda, s'assit et enfin me dit:
«Monsieur Aronnax, ce soir, nous ne serons qu'à quelques milles de la côte espagnole, la nuit est sombre, le vent souffle du large,* nous nous enfuirons.»
Comme je me taisais, il se leva et se rapprochant de moi: «C'est pour ce soir, à neuf heures, continua-t-il, j'ai prévenu Conseil. A ce moment-là, le capitaine Nemo sera enfermé dans sa chambre et probablement couché. Ni les mécaniciens ni les hommes de l'équipage ne peuvent nous voir. (Conseil et moi nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur Aron- ‘nax, vous resterez dans la bibliothèque à deux pas de nous, attendant mon signal. Les avirons, le mât et
la voile sont dans le canot. Je suis même parvenu à y porter quelques provisions. Je me suis procuré une clef anglaise’ pour dévisser les écrous qui attachent le canot à la coque du Nautilus. Ainsi tout est prêt.
5 Que les circonstances nous favorisent, et, entre dix et onze heures, nous aurons débarqué sur quelque point de la terre ferme ou nous serons morts. Donc, à la grâce de Dieu’ et à ce soir ! »
Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant pres-
10 que abasourdi.
En ce moment, un sifflement assez fort m'epprit que les réservoirs se remplissaient, et le Nautilus s’enfonça sous les flots de l'Atlantique.
Je demeurai dans ina chambre. Je voulais éviter
15 le capitaine pour cacher à ses yeux l'émotion qui me dominait. Triste journée que je Passai ainsi, entre le désir de rentrer en possession de ma liberté et le regret d'abandonner ce merveilleux Nautilus.
Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter Je
20 Compas. Je voulais voir si la direction du Nautilus nous rapprochait, en effet, ou nous éloignait de la côte. Mais non‘ Le Nautilus se tenait toujours dans les eaux portugaises. I] pointait au nord en prolongeant les rivages de l'Océan.
25 Il fallait donc en‘ prendre son parti® et se préparer à fuir. Mon bagage n'était pas lourd. Mes notes, rien de plus.
Mon diner me fut comme toujo:rs servi dans ma chambre. Je mangeai mal, étant trop préoccupé. Je
30 quittai la table à sept heures. Cent vingt minutes — je les comptai — me séparaient encore du moment où je devais rejoindre Ned Land. Mon agitation re-
enu uré lent rêt.
que nc,
doublait. Mon pouls battait avec violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais, espérant calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. Je voulus revoir le salon une dernière fois. Je pris par
tant d'heures agréables et utiles. Je regardais toutes ces richesses, tous ces trésors. Tout à coup l'horloge sonna huit heures. Je tressaillis et mes regards s'arrétérent sur la boussole. Notre direction était toujours au nord. Le loch indiquait une vitesse modérée ; 10 le manomètre, une profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances favorisaient donc les projets du Canadien.
Je regagnai ma chambre. Je me vêtis chaudement: bottes de mer, bonnct de loutre, casaque doublée de peau de phoque. J'étais prêt. J'attendis A neuf heures moins quelques minutes, j'a] lai me poster près de la porte qui donnait: sur la cage de l'escalier central. J'attendis le signal de Ned Land.
En ce moment, les frémissements de l'hélice diminuèrent sensiblement, puis ils cessèrent tout à fait. Pourquoi ce changement dans les allures du Nautilus? Cette halte favorisait-elle ou génait-elle les desseins de Ned Land? je n'aurais pu le dire.
Le silence n’était plus troublé que par les battements de mon cœur.
Soudain, un léger choc se fit sentir. Je compris que le Nautilus venait de s'arrêter sur le fond de l'Océan. Mon inquiétude redoubla. Le signal du Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre Ned Land pour l'engager à remettre sa tentative. Je sentais que
les coursives, et j'arrivai dans ce musée où j'avais passé s
notre navigation ne se faisait jlus dans les contlitions ordinaires...
En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo parut.