XXIV SONNETS
A la Flotte
sur laquelle le jnarqiiis et la marquise d' Ayamonte allaient à Mexico comme
vice-rois.
Voilièrc forêt, et toute peuplée d'arbres, que revêt le feuillage inquiet de la toile, long pont instable qui nous relie au lointain occident,
Demain ton sein ailé contiendra Tornement d'une Beauté souveraine et divine, certes plus précieuse encore que Celle pour qui le berger grec déroba la belle pomme d'or.
Que les vents favorables flattent la mer qui porte la compagne généreuse du prudent pilote de la barre mexicaine,
Car c'est en son temps que, fermé le temple de Janus et la paix couronnée, les hommes verront se multiplier les empires et naître des mondes.
A TEscurial
Hauts chapitaux sacrés et dorés qui dérobez leur pourpre aux nuages, Phébus vous craint comme autant de soleils plus brillants et le ciel comme autant de géants plus cruels.
Laisse tomber tes rayons, Jupiter; ne cache plus les tiens, soleil: ils sont les luminaires du temple qu'au plus grand martyr de l'Espagne éleva le plus grand roi de la Chrétienté.
Religieuse grandeur du monarque dont la droite royale réduit le Nouveau- Monde et prosterne l'Orient,
Que le Temps épargne cette vraie huitième merveille et que la Parque favorise les années de ce deuxième Salomon.
A la Maison de Plaisance
de don A n ton io de Vénégas, évéque de Pampelune, et située dans un village appelé Burlada (Bafouée).
Cette demeure, consacrée à Pomone (elle ne Test pas au silence, car le cristal des eaux en s'écoulant le brise et le rossignol le célèbre en douces louanges),
Est lagréable refuge où se promène la quiétude, et où le souci, congédié (je ne dis point bafoué) fuit les abords de ce village,
C'est là que le printemps offre ses fleurs au grand pasteur de peuples, dont la gloire illustre et l'Espagne et la maison des Vénégas.
O toi, passant, qui que tu sois, d'où que tu viennes, paye en admiration ce que le verger t'offre de fruits et le jardin de parfums.
Le Voyageur
Égaré, -malade, errant, avançant d'un pied incertain dans la confusion du désert, dans la nuit ténébreuse il vacille, il appelle : en vain.
Au loin, mais distinctement, il entend le hurlement répété d'un chien que rien n'endort, et dans une pauvre cabane de bergers il trouve enfin la compassion, mais non pas son chemin.
Le soleil s'est levé. Une beauté qui somnolait, enveloppée dans des blancheurs d'hermine, se jette avec un doux acharnement sur le voyageur malade...
Il paiera de la vie cette hospitalité... Ah! il vaudrait mieux pour lui errer toujours dans la montagne que mourir de cela dont, moi, je meurs.
Aux Dames
Belles Dames, si T aveugle passion ne vous arme pas de dédain, ne vous arme pas de colère, qui de vous ne regarde avec bonté TAndalou, qui lui refuse sa faveur?
Lorsqu'il fait sa cour, qui donc prie plus humblement, adore avec plus de fidélité et soupire, plus id(Matrc?
Qui, dansTarène, jette les banderilles, tue les taureaux et gagne la course?
Dans les fêtes, qui soutient le plus souvent les tendres regards de la salle, sinon les galants de l'Andalousie?
C'est à eux que toujours les juges donnent dans les carrousels le prix de la grâce, dans les tournois celui du courage.
Le Pièse
Cette bouche tentante qui distille entre ses perles un suc si doux qu'il en ferait oublier le nectar que Ganymède verse à Jupiter,
Amants, n'y touchez point, si vous aimez la vie; car, entre ses lèvres rouges, caché comme un serpent sous des fleurs et armé de son dard venimeux, veille TAmour.
Ne vous laissez point tromper par ces roses, si vives que, couvertes de rosée et parfumées, vous diriez à l'Aurore qu'elles sont tombées de son sein de pourpre.
Ce sont des pommes de Tantale et non des roses, car elles fuient celui qu'elles ont attiré, et de l'Amour alors il ne reste que le poison.
Les Sirènes
O matelot, toi qui, courtisan, risques ta voile au palais, au palais royal qui, par ses sirènes, est une autre mer de Naples^
Laisse les rames et garde -toi d'éloigner tes deux mains de tes oreilles, car c'est vraiment un ècueil, sinon des sables mouvants, que cette douce voix d'un séraphin féminin.
Pareil à ses accents, ta mort sera brillante, si leur harmonie mortelle, si leur rare beauté exhale douceur et gloire.
Prends la fuite devant celle qui, armée d'une lyre, quand elle remue les rochers, quand elle arrête les vaisseaux, tue en chantant celui qu'en chantant elle regarde.
Conseil
Tant que le soleil resplendissant s'efforcera en vain de rivaliser avec Tor poli de ta chevelure, tant que le beau lys des champs jalousera ton front blanc,
Tant que le désir de tes lèvres t'attirera plus de regards qu'il n'en est pour l'œillet précoce, et tant que ton col gracieux triomphera dédaigneusement du brillant ivoire,
Fais ta joie de ce cou, de ces cheveux, de ces lèvres et de ce front, avant que ce qui fut dans ton époque heureuse œillet, brillant ivoire, or pur, bouquet de lys
Non seulement devienne argent vil ou fleurs flétries, mais tout cela ensemble et toi, terre, fumée, ombre, rien...
poussière.
La double trace
Trois fois de l'Aquilon le souffle furieux de leur verte parure a dépouillé les vertes plantes, et autant de fois Phébus a fait briller la toison dorée de la bête de Colchide,
Depuis que, la poitrine transpercée d'une flèche aigùe, ô blonde Chloris, d'un pied humilié je suis tes pas divins aux marques de fleurs qui jalonnent la prairie.
Et sans perdre de vue ta marche légère, je m'avance, teignant de mon sang rouge les collines que le ciel peint de mille couleurs;
Au point que, maintenant, nous suivent les bergers aux traces étranges que sur le sol nous laissons, moi de sang, toi de fleurs.
Chaînes d'Amour
Dans le cristal de ta divine main, de l'amour j'ai bu le très doux poison : nectar de feu dont je crus en vain, par l'absence, apaiser dans mon sein la brûlure.
Ainsi, belle Claudie, ton doux regard du tyrannique enfant n'est que le harpon d'or: plus je m'éloigne de lui et plus dans ma pauvre poitrine j'en souffre la blessure.
Tes chaînes tombent a mes pieds:
au bruit de chaque anneau je pleure davantage cet exil, qui me perd d'autant plus qu'il m'éloigne de toi.
Quand donc viendra ce jour, ô séraphique femme, où, seulement par méprise, tu viendrais délier de tes mains de cristal ces nœuds de fer?
Au Rossisnol
Ce rossignol charmeur pleure avec tant de voix que je le soupçonne de contenir dans sa gorge cent mille autres oiseaux qui disent tour à tour ses douleurs.
Même je crois que le rêve de cette Philomèle serait d'écrire, comme un mémoire pour un juge, le récit du crime de son parent sur les feuilles de cet arbre vert.
Eh bien! quY^le retire maintenant sa plainte, puisqu'on n'interdit plus à sa voix de gémir, à son plumage de changer.
Et que celui-là seul pleure que sa Méduse a transformé en pierre et qui ne peut plus, lui, ni publier son mal ni subir de métamorphose.
L' Imagination
Changeante imagination, toi qui, par mille efforts, en dépit de ton triste maître, dépenses la douce provision du sommeil pour en nourrir de vaines pensées,
Si tu rends mes esprits attentifs uniquement à me représenter le grave froncement de cette figure tendre et farouche, glorieuse trêve à mes tourments.
^^L'imprésario Sommeil, sur son théâtre bâti dans le vent, revêt les ombres de formes bien belles.
Cède- lui: il te montrera le visan-e aimé et, pour un moment, tes douleurs seront trompées par deux bonheurs:
qui seront dormir et le voir.
La vaine Image
De quel ivoire du Gange ou de quel blanc marbre de Paros, de quel brillant ébène, de quel ambre blond ou de quel or resplendissant, de quel argent pur, de quel cristal assez clair,
De quelle perle assez fine, de quel précieux saphir oriental, de quel rubis brûlant, la main savante dun grand sculpteur de notre époque heureuse
Pourrait — miraculeux outrage à la beauté pourtant qu'un tel travail ! — faire une figure de toi
Qui ne serait de cire au soleil, — devant tes yeux cette figure, — o ma blonde Chloris, ô ma douce ennemie?
A une Dame
de Cuenca, à qui il avait porté des letli^es d' autres dames de Cordoue, et qui lui en paya le port en lui inontrant deux soubrettes à elle, fort laides.
Sont-elles de Tolu, ou sont-elles de Porto- Rico, illustre et très belle Marie, ou sont-elles des montagnes de Bougie, cette farouche guenon et cette difforme macaque?
Votre balcon est gracieux, je vous assure. Dépouillez- le moi aujourd'hui un peu plus de sa jalousie: que tout Cvienca s'amuse de ces deux singesses, qu'elles montrent aux uns leur queue aux autres leur museau.
Moi, je vous laisserai un perroquet, Madame, puisqu'ici Ton répond si mal aux politesses et aux lettres des personnages importants,
Afin que le bavard vous répète à toute heure que, si l'on doit y avoir de pareilles visions, il vaut mieux, a Cuenca, être aveugle.
A un Monsieur
qui, co?îiine don Louis voulait quitte?' la cou?^ le pria de l'attendi^e pour s'en venir avec lui, et do7t Louis l'attendit plus d'un m o is , payant pour r ie n les mules, et le monsieur s'en alla sans l'avertir.
De punaises et de mules je suis mangé : les unes par la faute d'un vieux lit, les autres par celle d'un monsieur qui me les a laissées vingt jours et plus, et s'est en allé.
•De vous, je prends congé, vieux bois, carcasse de quelque navire de vente publique, patrie ordinaire de la rousse nation qui, un mois tout entier, a, sans conteste, été de mon sang.
Venez, mules, avec les pieds de qui m'a donné une telle ruade celui qui, peut-être, aura la honte de voir que vous mangez le reste de moi-môme.
Adieu, cour fourrée dans un hameau! adieu. Toril qui fut notre pré! moi, dans mon petit coin, un bon boudin m'attend.
Au Tombeau
du gî'aiid peinti'c Do7nenico Gî'eco.
O passant, ce beau monument, dure voûte de porphyre brillant, dérobe désormais à l'univers le pinceau le plus doux qui ait fait frissonner la vie sur le bois et la toile.
Son nom, digne d un souffle plus puissant que celui qui remplit le clairon de la Renommée, s'étend et brille sur ce champ de marbre lourd. Révère le, et passe.
Ici git le Greco. Si T étude lui livra les secrets de Tart, l'art lui révéla ceux de la nature. Iris lui légua ses couleurs, Phébus sa lumière, sinon Morphée ses ombres.
Que cette urne, écorce funèbre de l'arbre sabéen, boive nos larmes et que, malgré sa dureté, elle en exsude autant d'aromates.
Immortalité
Pâle, elle restitue à ses éléments sa splendeur de pourpre, la chaste rose qui, quelque temps, sur son arbuste épineux mais doux, fut la gloire du soleil et la louange du vent.
La même suave haleine qu'elle expirait dans sa fraîcheur, elle l'exhale, flétrie mais toujours belle; elle ne gît point sur la terre, non, mais elle y repose, et n'admet pas encore la dureté de son destin.
Ses pétales en poussière, oui, mais non pas son parfum, T Andalousie natale les pleure, ses beaux pétales que, même en poussière, dore le reflet du Tage maternel.
Et dans la campagne renouvelée, elle est aujourd'hui de ces fleurs qu'illumine une autre aurore meilleure dont les gouttes de T éphémère rosée sont les étoiles.
Métamorphose
A Cuenca s'est passé cette chose incroyable. C'était un voyageur très à jeun, qui demanda un petit pain, s'il s'en trouvait encore un de tendre, et on lui donna un biscuit de galérien.
Cette impiété-là, un ange Ta pesée. Si l'importun avait demandé davantage, certes on lui eût donné, un à un, les rochers que baigne le Jucar sur sa rive escarpée.
Il faut croire qu'à Cuenca c'est l'usage que le voyageur qui veut des biscuits ait recours aux pierres. CY^st pour cela que les pierres y sont si mangées.
Peut-être qu ils ont vu la face de Méduse, ces rochers, comme la vit Atlante... A moins qu'ils ne soient alors des dames de silex vêtues.
A la Confusion
De la ville
Grands, — plus que des éléphants et des rhinocéros, nobles, — généreux comme des rochers, gentilshommes.
— mais à ce qu'ils disent, cavaliers illustres, clefs dorées,
Habits, — je veux dire manteaux raccommodés, dames, — de face et de dos, duègnes à bonnets, carrosses à huit botes, — et c'est encore bien peu en ajoutant à celles qui tirent celles que l'on tire,
âmes
Avocats enquêteurs, âmes en peine, militaires aux airs de Bartulos et d'Abads, légistes à épées et à dagues,
Maisons et cœurs tout à la malice, boue au persil et à la menthe, voilà la ville : grand bien lui fasse !
Le Papillon
Le papillon non seulement n'est pas lâche, mais il est téméraire: fatalement aveugle, ce que la flamme refuse môme au phénix, obstinément il veut qu'elle le réserve à ses ailes.
Car, pour son malheur, il s'est repenti trop tard d'avoir été attiré par la splendeur : il court à ce qui brille et, dans son ambition, livre son vol fragile à ce qui brûle.
Il gît, plein de gloire, dans cette tombe que lui a délicatement préparc une courte épingle, — félicité suprême à faute suprême.
Si le feu brûle le papillon, comment mon ambition à moi, moins haute et plus légère, ne serait -elle pas réduite en cendres?
Reflets
Bélise au soleil peignait ses cheveux: de sa belle main, avec un peigne d'ivoire; mais on distinguait moins le peigne dans ses doigts qu'on ne voyait se ternir le soleil dans ses cheveux.
Tandis qu'elle était là, à les laisser retomber, le cristal dont elle foulait ainsi les bords buvait, seul, de ses deux douces étoiles dans des ténèbres d'or les beaux rayons.
Philcnc cependant, mélodieusement, se plaignant des heures, invoquait les faveurs de la divinité du troisième ciel :
« Amour, qu'il sera vain, mon bonheur, si ce que je dois aux plumes de ton carquois ne l'attisent point les plumes de ton aile ! »
A une Rose
Née d'hier, c'est demain qu'il te faudra mourir. Qui te donna la vie pour la faire si brève? Pour durer si peu de jours, que tu es brillante, et pour n'être que rien, quelle ardeur est la tienne !
Si tu fus égarée par ta vaine beauté, bien promptement tu la verras évanouie , car dans cette beauté se tient dissimulée l'occasion de mourir une précoce mort.
Quand une rude main aura tranché ta tige, — ainsi le veut, hélas! la loi des jardiniers, — une haleine grossière achèvera ton sort.
Ne te montre jamais: quelque tyran te guette. Poiu* vivre plus longtemps retarde ta naissance, car devancer ta vie c'est courir a ta mort.
Au Soleil
parce que, tandis que le poète était avec une dame, il se leva et l'obligea de la quitter.
Déjà je baisais des mains de cristal, déjà j'étreignais un cou lisse et blanc et répandais sur lui une chevelure que r amour tira de lor de ses mines,
Déjà je buvais sur les pierres fines de cette bouche mille douces paroles dont je nétais point digne, déjà sur ces deux belles lèvres je cueillais de pourpres roses sans crainte d'épines,
Quand,' ô clair soleil plein d envie, ta lumière, en me venant blesser les yeux, tua ma gloire et mon bonheur.
Si les dieux ne sont pas assez puissants pour empêcher tes rayons de me causer tant de chagrin, que ces rayons te donnent alors, comme à ton fils, la mort.
Age critique
A r année critique de son âge.
Dans ce moment occidental, ô Licius, dans ce moment critique de la vie, tout pas mal assuré est une chute, et toute chute, si facile, est une catastrophe.
Le pied chancelle, qu'au moins le jugement s'éclaire. La terre, compacte, va se désagrégeant. Quelle prudence, sachant que tout deviendra poussière, attendrait la ruine de Tédifice?
Le serpent venimeux, en même temps que de sa peau, de ses années aussi se dépouille. Un homme, non.
Aveugle cours de notre vie!
Heureux alors celui qui, plaçant sa lourde part sous la pierre muette, offre la plus légère au saphir souverain!
B^Silùi^KU )
Achevé
de composer
et d'imprimer
pour la première fois
le douzième jour de Janvier mcmxxi
sur les presses de
FRANÇOIS BERNOUARD
t\ pographc-libi aire
71, Rue des Saints - Pères, 71 A PARIS.
La Bibliothèque
Université d'Ottawa
Echéance
Celui qui rapporte un volume après la dernière dote timbrée ci-dessous devra payer une amende de cinq sous, plus un sou pour chaque jour de retord.
FEB 1 0 19t2
The Librory
University of Ottawa
Date due
For foilure to return a bôok on or before the lost dote stomped below there v^ill be a fine of five cents, and on extra charge of one cent for each odditionol doy.
CE PC 6394 • A3F7M56 1921 COO GCNGGPA Y ACC^ 1246663