‹ Vingt-sept poèmes des Fleurs du mal. IllustrésChapitre 1 sur 18 · SOCIÉTÉ DES « AMIS DU LIVRE MODERNE · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ DES « AMIS DU LIVRE MODERNE

Paris 191B

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Les dessins qui rattachent ici le génie de Rodin au génie de Baudelaire sont d’un intérêt tout spécial pour quiconque étudie révolution mentale et technique du grand sculpteur. Ils définissent un moment curieux et important de sa vie et de son art .

A l’époque où M. Paul Gallimard les lui demanda pour un exemplaire des Fleurs du Mal, le public ignorait à peu près totalement les dessins de Rodin, et ceux-ci lui demeurèrent inconnus. Depuis, après des années de stricte réserve, Rodin a montré , exposé, laissé reproduire une considérable série de croquis rehaussés d’aquarelle, qui ont été très commentés, loués ou blâmés, mais rarement compris en leur intention profonde.

A la vérité, ces dessins n’ont jamais voulu exprimer le caractère précis du modèle humain, mais les analogies de ses formes avec la faune, la flore ou les aspects généraux de la nature où il vit. Loin

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de traduire la personnalité du modèle, ils ne la considèrent que comme une sorte de chiffre symbolique, de point de comparaison, et c’est pourquoi l’artiste, en les silhouettant d’un seul élan du crayon, en les zébrant de faux traits, cursivement, est tout à fait indifférent aux incorrections de détail et même aux invraisemblances que certains ont prises pour des ignorances, oubliant naïvement de quelle perfection dans l’étude du plan et du contour le merveilleux statuaire s’était attesté capable. Rodin observait le modèle en liberté, et dès qu’une attitude fortuite évoquait brusquement un vase, un branchage, un rythme du sol ou des eaux, un animal, il consignait cette coïncidence fugace par quelques tracés et quelques ellipses, l’être humain ne le retenant qu’à titre d’allusion aux autres règnes de la nature. Il partageait avec les anciens, les gothiques, les alchimistes et physiciens du moyenâge, cette croyance semi-scientifique et semi-mystique que le corps de l’homme synthétise les formes essentielles de la nature , laquelle fait tout avec les variations indéfinies d’un très petit nombre de formes et de types. Ces dessins étaient donc non point des représentations, mais des signes d’idées, des notations allégoriques, des recherches de subtiles réciprocités et de rapports formels échappant

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au vulgaire, presque des hiéroglyphes, — une écriture de formes décoratives. Le public attend tout autre chose du dessin : Vachèvement méthodique , restituant chaque partie de l’objet étudié et en fournissant le double, est pour lui le signe du savoir-faire. C’est pourquoi ces dessins schématiques créèrent souvent des malentendus, et on ne saisissait pas la relation — qui n’existait point en effet — entre ces « griffonnages » et des marbres ou des bronzes de la plus scrupuleuse et puissante anatomie.

Les dessins à ta plume que Rodin a tracés sur l’exemplaire de Baudelaire sont fort antérieurs aux croquis aquarellés dont je viens de parler. Ils se rapprochent , par la facture et l’intention, des quelques eaux-fortes de l’artiste, dont les plus célèbres sont les deux études de la tête de Victor Hugo. Ils sont extrêmement caractéristiques et il faut remercier M. Gallimard de leur divulgation, car ils nous permettront de constater comment, dès cette époque, Rodin méditait ses dessins futurs. Nous trouvons en effet ici des pages où se précisent avec grand soin les modelés d’êtres réels, très fins, très serrés, pouvant servir d’études pour des statues ; d’autres pages où les figures ne sont indiquées que par des lavis offrant de violents contrastes

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d’ombres et de lumières , sacrifiant l’exactitude des proportions au mouvement essentiel ; et des pages enfin où il ny a plus ni coloris , ni volumes, ni modelés, mais simplement des traits , des cernures et des hachures fiévreuses — déjà l’écriture par signes des dessins révélés depuis. Nous surprenons vraiment ici les trois phases de l’idée que Rodin a pu se faire du dessin el de son utilité. Que de fois , devant ses feuillets récents, n’ai-je point dû répondre à de bénévoles admirateurs de ses statues s’exclamant : « Mais enfin, comment se fait-il qu’il dessine si bien avec l’ébauchoir et si mal avec le crayon ? » Et je leur expliquais que la représentation, et la notation d’idées, sont deux buts distincts de l’art graphique. Les dessins pour Baudelaire, si j’avais pu alors les placer sous leurs yeux, m’eussent servi à leur démontrer de la façon la plus saisissante, la plus péremptoire, la confusion de leur esprit. Leur étonnement eût cessé : ils eussent compris que Rodin ne dessinait pas mal, mais cherchait, par la ligne arbitraire, excessive , affranchie de l’exactitude, autre chose que l’imitation.

Ce volume est donc un document de la plus précieuse originalité quant à la compréhension intime de la technique de Rodin, et il donne la clef de certains mystères de son art. Les plus grands

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artistes, Michel-Ange, Rembrandt, Delacroix, ont, à un moment donné, dans la force ascensionnelle de leur génie, jeté si j'ose dire ce lest de l’exactilude telle que noire raison simpliste et nos yeux ordinaires la conçoivent , pour atteindre à la fixation d’idées, à la synthèse, à l’écriture imagée de leurs rêves : et on a cru qu’ils « dessinaient mal » parce qu’ils ne s’attachaient qu’à une des propriétés de la forme, la suggestion par l’analogie. C’est ce qui est arrivé à Rodin (et un peu à Eugène Carrière) — et c’est de là qu’est née sa dernière période, inaugurée par le Balzac .

Si j’en viens maintenant au sentiment de ces dessins pour Baudelaire, on comprendra de suite, après les explications qui précèdent, qu’il ne pouvait s’agir d’illustrations. Rodin est un trop grand artiste, il a trop profondément le respect de la poésie et il aime trop Baudelaire pour ignorer que l’illustration d’un livre unique et terrible comme Les Fleurs du Mal serait un projet irréalisable et détestable. Personne ne le tentera, sinon un médiocre inconscient : tout artiste supérieurement intelligent refusera une offre pareille. M. Gallimard ne l’a pas faite à Rodin. Nous avons devant nous, simplement, les notes marginales d’un lecteur de génie qui « pense en dessin » comme un mat hé ma-

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ticien pense en chiffres. C’est ce qu’avait fait jadis, en un album de lithographies, M. Odilon Redon. Mais il avait tenté des compositions demi-schématiques et demi-réelles , dont certaines étaient assez suggestives et la plupart franchement enfantines. Rodin n’a évoqué aucune scène, aucun décor. Il a uniquement exprimé ses émotions par l’inflexion voluptueuse ou convulsée de corps nus. La forme humaine lui a suffi à tout dire. Il a dessiné le personnage essentiel , l’être qui a pleuré, ou rêvé, ou frissonné tous ces poèmes.

Il y a ici des lavis frénétiques, dantesques, s’apparentant à ses plus puissantes et plus sombres statues comme l’Ève ou les Ombres. Il y a de simples traits , comme cette silhouette inouïe qui accompagne le sonnet de La Mort des Pauvres, et dont la supplication s’étire ainsi qu’un sanglot de violoncelle. Il y a l’indication déjà pleinement sculpturale du Penseur, et ce blond, ce suave dessin pour le sonnet de La Beauté, qui présage déjà un poème de marbre divinement pâle. Celui-là entre tous est curieux, puisqu’il annonce le Rodin des modelés amplifiés, pour qui la vérité du mouvement traduisant le sentiment est devenue la seule exactitude au-delà de la copie : voyez , auprès du ventre adorable dont l’inflexion détermine tout le

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rythme de la figure nue, comment l’artiste a délibérément sacrifié la vraisemblance du rapport de l’épaule au sein, pour ne pas rompre la courbe moelleuse de l’ensemble. On comprend là comment il se sert de la forme du corps, sans toujours lui obéir. Il y a l'effrayant dessin , si sobre d'effet cependant, qui traduit : « Et le ver rongera ta peau comme un remords. » Il y a La Martyre et le croquis de La Mort des Amants,... Mais à tous on s’arrêtera.

Mieux que la plus adroite illustration, ces dessins juxtaposés à la typographie donnent l’impression intense de la vie. On sent que Rodin a manié le livre, l’a repris et quitté cent fois, l’a lu en marchant, l’a rouvert tout à coup sous la lampe , les soirs de fatigue, hanté par une strophe et prenant la plume. On devine où il s’est arrêté, quelle page il a froissée, sans ménager le volume. Ce n’est pas un bel exemplaire qu’on lui a confié et qu'il craignait de gâter. C’est alors « son » Baudelaire de poche, et voici ce qu’il s’en disait à lui-même. C’est émouvant comme une de ces pages maculées des manuscrits de Balzac, qui sentent la fièvre, la rage, l’enthousiaste insomnie. Précieux livre ! Et que Baudelaire ne l’a-t-il vu ! Rodin ne se donne pas pour un lettré : il a été impressionné par très peu

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d’œuvres, mais toutes supérieures. Il les a pénétrées, assimilées, lentement , profondément : elles sont devenues un peu de sa substance, et il en a refait des bronzes désespérés ou des marbres spiritualisés. Et Les Fleurs du Mal sont une des expressions du génie humain qui l’ont le plus touché, et il nous en a donné d’autres, que Baudelaire avait rêvés sans les cueillir. Les croquis de ce volume nous disent la parenté de ces deux grandes âmes pour lesquelles le monde n’a été que le décor d’une volonté, et la douleur le prétexte d’une création.

Camille MAUCLAIR.

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