CHAPITRE VIL
Des écoles d'archltectiire.
D y avait an moyen âge, selon YioUet-le-Duc, trois sortes d'écoles d'architecture : les écoles régionales, que tout le monde admet; les écoles monastiques, dont Fimportance a été exagérée; les imitations, suscitées autour de lui et quelqurfois au loin par un édiûce remarquable ou célèbre.
Beaucoup de divisions ont été proposée pour les écoles régionales, particulièrement pour les écoles romanes, si bien tranchées au xii« siècle. Yiollet-le-Duc a la sienne, qui ne concorde pas du tout avec celle d'Arcisse de Gaumont, et qui dans tous les cas est incomplète.
YioIlet-le-Duc, dans le D. /?., a indiqué à peine Farticle École; les quelques lignes sans importance qui le composent (t. V. p. ibS-ibi se terminent par un renvoi à sept ou huit autres articles au moyen desquels il est impossible de reconstituer une seule école. Quel intérêt n'aurait pas présenté un travail d ensemble où auraient été analysées nos régions monumentales et qu'aurait complété une liste des types principaux de chacune d'elles? Aujourd'hui on ne peut qu'aToir les idées les plus vagues sur cette question, si Ton veut l'étudier dans YioIlet-le-Duc, et ces idées, comme beaucoup d'autres puisées à la même source, sont troublées et contrariées sans
cesse par le défaut de concordance entre les passages disséminés où il parle des écoles. C'est sur leur nombre surtout qu'il a varié.
Au mot Église (t. V, p. 162-167), Viollet-le-Duc n'a donné qu'une sorte d'embryon du travail d'ensemble dont nous venons de constater l'utilité. Il reconnaît là et analyse très-rapidement sept écoles romanes : lo française ; 2o champenoise ; 3^ bourguignonne; 4o auvergnate; 5^ poitevine; 6^ périgourdine ; 7o normande.
C'est trop peu ; il est plus complet dans son rapport sur le Musée de sculpture comparée, publié par le Journal officiel du 30 juin 1879 : « Au point de vue de l'architecture , les écoles françaises se divisent, au xii^ siècle, en écoles : clunisienne ou bourguignonne, provençale, périgourdine, languedocienne, auvergnate, poitevine et saintongeaise, de l'Ile-de- France, champenoise, normande et picarde. En tout onze écoles parfaitement distinctes en ce qui touche le système de construction adopté, la manière de remplir les programmes donnés, la forme apparente et l'ornementation. » Et dans le rapport sur les Monuments historiques^ publié le même jour, il résume en quelques mots ce qu'il pense de ces écoles et ce qu'il en a pu dire ailleurs :
c< La carte publiée par les soins de la Commission des monuments historiques donne la délimitation de ces écoles, de la fin du xie siècle à la seconde moitié du xiie. On voit, sur cette carte, l'importance qu'a prise alors l'école de Cluny, qui comprend toute la Bourgogne et s'étend au nord jusqu'à Auxerre, Bar-sur-Seine, Chàtillon-sur-Seine, Langres, Épinal, longe le Doubs , atteint la rive nord du lac Léman, englobe
une partie de la Savoie pour descendre jusqu'à Lyon et suivre le cours de la Loire jusqu'au delà de Nevers.
« Cette école est la plus ancienne et aussi la plus étendue, celle dont les produits ont le plus de puissance.
« A côté de cette école, on peut considérer comme la plus ancienne celle de la Provence, qui suit les bords du Rhône, de Lyon à la mer, qui s'étend à l'est jusqu'à Grenoble, Gap, Digne, Fréjus, et à l'ouest de Lyon, le long du Rhône, jusqu'à Nîmes et Agde.
« Une circonstance locale avait constitué un centre d'école à Périgueux, dès le xi® siècle. Par suite des relations commerciales de cette contrée avec les Vénitiens (Lombards), qui avaient établi des comptoirs à Limoges. et sur les bords de la rivière d'Isle , les abbés de Saint-Front firent construire une église abbatiale à l'instar de Saint- Marc de Venise, au moment même où cet édifice s'achevait. Cette église Saint- Front servit de type et de point de départ à quantité d'édifices religieux de la contrée, et exerça même une influence marquée sur certaines constructions du Poitou, de la Saintonge et de l'Auvergne méridionale.
« Mais le Languedoc ne demeurait pas en arrière. Dès le milieu du x^ siècle, il posait les premiers jalons d'une belle école d'architecture et de sculpture qui, suivant les bords du Gers, remonte jusqu'au-dessus de Moissac pour descendre à Toulouse, englober Albi , Mende , joindre la mer à Béziers et s'étendre au delà des Pyrénées dans l'Aragon. . « L'école auvergnate se développait en même temps. Elle suit le cours de l'Allier, comprend la haute Loire, descend le fleuve jusqu'à Nevers; puis, vers le nord-est, longe le massif
montagneux qui borde les deux rives de la Dordogne, se mélange à Souillac et à Cahors avec l'école périgourdine, pousse une pointe jusqu'à Toulouse, pour remonter l'Aveyron et le Lot.
« Vers la fin du xie siècle, une école singulièrement fertile se formait dans le Poitou, et c*èst une de celles qui présentent le plus d'analogie avec les édifices que les premiers croisés trouvèrent dans la Syrie centrale, lesquels datent du ve au vue siècle, édifices d'une haute valeur comme art. Cette charmante école poitevine, des Sables-d'Olonne va joindre la Loire à Fontevrault, pour remonter le Cher, côtoyer les écoles auvergnate et périgourdine, en laissant se développer, sur les bords de la Charente, une petite école (l'école de la Saintonge), qui est comme une sœur cadette attachée à ses flancs.
« L'école de l'Ile-de-France, que nous voyons naître également vers la seconde moitié du xi^ siècle, est une des plus remarquables par son originalité; pendant le xii^ siècle elle prend un essor merveilleux. Elle touche la côte à Eu, descend près de Rouen, remonte la Seine, se fait sentir à Chartres , à Orléans, à Bourges, se dirige vers Sens, pour remonter au nord à Soissons, descendre l'Aisne et l'Oise, et longer l'école picarde.
« Parallèlement à l'école de l'Ile-de-France et même un peu avant elle se développe, en rivalisant de splendeur avec sa voisine, l'école champenoise. Elle se fait sentir à Metz, à Mouzon, à Rethel, joint l'Ile-de-France à Soissons, pour descendre presque en ligne droite à Sens, puis, laissant une enclave de l'Ile-de-France à Troyes, elle s'accuse à Bar-sur-
Aube, à Chaumont, se fond à Langres avec l'école bourguignonne, qu'elle borde jusqu'à Moyen-Moûtier, pour longer l'école rhénane.
(( C'est aussi au milieu du xie siècle que l'école normande se développe ; elle comprend toute la Normandie, le Cotentin, et se fond avec l'école de Mayenne, qui longe la Loire jusqu'à la mer.
« Reste l'école picarde, dont malheureusement il ne subsiste que peu de fragments, tant à cause de la friabilité des matériaux employés que par suite des guerres qui n'ont cessé de désoler cette contrée pendant les xie et xii^ siècles. Cependant cette école est bien distincte de ses voisines, et est, avec l'école poitevine, une de celles qui dénotent une influence marquée des monuments de la Syrie centrale.
« Jusque vers 1460, ces écoles sont parfaitement distinctes et conservent leur autonomie. Elles dérivent de quatre éléments, dont trois ont évidemment une origine commune :
o: lo Des traditions gallo-romaines, très-puissantes dans les Narbonnaises et dans les Lyonnaises; 2o de la renaissance carlovingienne , qui, elle-même, n'était qu'une dérivation romano-byzantine ; 3o de l'institut clunisien, qui alla chercher ses éléments (surtout en ce qui concerne la sculpture) en Orient; 4^ du mouvement des croisades, qui mit en communication directe et suivie les Occidentaux avec les arts si remarquables de la Syrie centrale, et réciproquement. Les Cisterciens bâtirent à leur tour, en Syrie, des édifices absolument semblables à ceux qu'ils élevaient dans le nord-est de la France. »
Voilà bien onze écoles au lieu de sept; pourtant il reste
encore des lacunes assez graves. L'école limousine, dont l'existence est palpable, dont le territoire comprend quatre départements entiers (Haute- Vienne, Creuse, Corrèze, Lot) et des parties considérables des départements voisins , notamment la moitié de la Dordogne, n'est plus aux yeux des architectes officiels qu'une portion de l'école poitevine, à l'ouest, et de l'école auvergnate, à l'est. Ces architectes ont prouvé, aux dépens de l'école limousine, quels inconvénients pratiques peut amener une mauvaise classification géographique des monuments. On a déjà restauré à la poitevine l'église de Bénévent-l' Abbaye ; on a tenté de faire de même pour la basilique de Beaulieu-sur-Dordogne, dont l'originalité est si frappante, qu'on se demande comment il est possible, en la voyant, de penser à l'école poitevine , ou même à celle de l'Auvergne, éloignée de neuf ou dix lieues à peine.
A. de Caumont, lui aussi, a passé sous silence l'école limousine, qu'il rejette dans une grande école du Sud- Ouest.
Dès nos premiers pas dans le Limousin , l'originalité des monuments romans de ce pays nous a paru tellement évidente, que nous nous sommes promis de leur assurer, selon nos forces, la place qu'ils méritaient. Dès le premier volume de notre Annuaire de r archéologue français (4876-4877), nous prenions leur défense en termes que nous demandons la permission de reproduire :
ce L'école limousine, effacée de la carte de France, au profit de l'école auvergnate ou de celle du Poitou, doit à l'une et à l'autre, et plus encore à Toulouse ; mais elle relève bien, en grande partie, d'elle-même. A l'Auvergne se rattachent les clo-
chers octogonaux, quelques voûtes en quart de cercle, les arcs polylobés ; au Poitou, les trois nefs couvertes d'un toit unique ; à Toulouse, la sculpture. Au Limousin appartiennent la disposition des deux tours, placées, Tune carrée sur le portail, l'autre octogonale sur la croisée; les chevets carrés, dont le nombre l'emporte de beaucoup sur celui des absides, dans les églises de médiocre importance, quelquefois dans des églises assez considérables (les Salles-Lavauguyon , Saint- Junien); les triplets à fenêtres égales dans les chevets ; les absides à pans coupés; la simplicité des moulures; les tores se profilant aux angles rentrants des archivoltes et reposant sur des colonnettes de même diamètre, dont ils ne sont séparés que par de petits chapiteaux sans tailloir; la rareté des tympans; l'importance et le rôle particuliers donnés aux arcs polylobés, qui deviennent toriques et s'encadrent ordinairement dans les ogives des portails; la prédominance de l'arc aigu pour ces derniers, etc. Le clocher limousin pur est, à vrai dire, une fusion du clocher périgourdin carré, type Brantôme, et de la tour octogonale auvergnate; la tour d'Uzerche, figurée par M. VioUet-le-Duc {D. R., t. III), en est le modèle le plus complet. L'école Umousine, dont l'existence et l'originalité ne font pour nous le sujet d'aucun doute, a Limoges (?) pour centre, et pour limites Chambon, Ussel, Figeac, Cahors, Villeneuvesur-Lot, Sarlat, Terrasson, Excideuil, Nontron, Montbron, •Confolens, Montmorillon, Belâbre, Argenton et la Châtre. Entre Cahors et Villeneuve, elle pousse dans l'école toulousaine une pointe jusqu'à Moissac, où le porche de Saint-Pierre et la tour qui le surmonte sont de son domaine. Les portails de Beaulieu, de Cahors et de Moissac, sont le magtiifique
fleuron de Técole limousine et suffiraient presque seuls à lui constituer une existence à part (1). »
Viollet-le-Duc ne parle pas de l'école rhénane, qu'il admet parfaitement, mais dont il ne juge pas à propos de s'occuper, sans doute parce qu'au xii^ siècle elle était étrangère à la France. Néanmoins beaucoup d'édifices lorrains et francscomtois ont subi son influence, qui même s'est étendue à l'Artois, à la Champagne et à la Picardie.
Entre l'école auvergnate et l'école bourguignonne, il existe une école tenant des deux, mais bien caractérisée par l'emploi fréquent des arcs en mitre, des arcs polylobés pour les arcatures, des gros pilastres cannelés pour les portes, et par d'autres détails secondaires qui la distinguent de ses puissantes voisines. Elle s'étend dans le Nivernais et le Bourbonnais; elle paraît se subdiviser en deux écoles répondant à ces deux territoires et dont les types se rapprochent davantage, en Nivernais de l'école bourguignonne, en Bourbonnais de l'école auvergnate. Viollet-le-Duc ne dit rien non plus de cette école mixte.
Il aurait dû nous apprendre tout au moins s'il faut admettre ou non cette grande école ligérine, dont M. de Caumont ne parlait pas, qu'a seule constatée avec une certaine insistance l'abbé Bourrasse, et qui est, effectivement, assez difficile à caractériser si l'on n'en prend le côté négatif. « Mais il y a là une architecture complète, dont l'originalité est presque de
[\) « On remarque, dans les bas-reliefs des portails de Beaulieu et de Moissac, des représentations fort exactes de clochers limousins avec leurs
gables. »
n'en point avoir, et qui répond à l'idée qu'on se fait du style roman simpliciter , dégagé de tout dialecte artistique. Nous croirions volontiers que ce style roman existait, avant la fin du xie siècle, dans la plus grande partie de Touest de la France, et qu'il fut considérablement affaibli comme étendue par la formation, à celte époque, des école$ poitevine, périgourdine et limousine. Contentons-nous de déterminer ainsi l'école ligérine, qui ne saurait sans injustice être rattachée à aucune des écoles voisines. Ses deux foyers seraient Saint-Martin de Tours et Saint-Benoît-sur-Loire; son domaine le cours de la Loire, de Nevers à Nantes, en y ajoutant, au sud, le territoire borné par les écoles déjà citées, et au nord, depuis Cosne, une zone limitée par Montargis, Pithiviers, Ch&teaudun, Chartres (?), Nogent-le-Rotrou, le Mans et Château- Gontier. > f Annuaire de l'archéologue français.)
De cette école, l'école romane française serait à notre avis une dépendance, car les édifices de Paris ou des environs, antérieurs à. l'église de Poissy, comme les nefs de Saint- Germain-d es-Prés et de l'église de Longpont, près Montlhéry, n'ont rien qui les distingue profondément des monuments contemporains bâtis dans l'Orléanais et la Touraine. L'école parisienne ou française n'a guère existé que comme école ogivale; et de même jusqu'à un certain point l'école picarde, qui, jusqu'au milieu du xue siècle, est comme un dernier reflet des écoles germaniques.
Ces trois écoles dont nous venons d'accuser l'existence, ajoutées à celles de Viollet-le-Duc, portent le nombre total des écoles à quatorze; à quinze si l'on dédouble l'école du Bourbonnais et du Nivernais. Il faudrait même arriver au chiffre respec-
table de seize écoles romanes, si l'on faisait droit aux réclamations des archéologues langrois, préoccupés de se séparer de l'école bourguignonne. Ici, notre système serait en faute aussi bien que celui de VioUet-le-Duc; en 1876, nous ne songeâmes pas à une école langroise, ce qui nous valut les reproches du savant et regretté Pistollet de Saint-Fergeux, président de la Société historique et archéologique de Langres. « Vous placez, nous écrivait-il le 11 janvier 1877, vous placez Isômes dans la Bourgogne; il n'a jamais fait partie de cette province et a toujours appartenu à la Champagne. J ai aussi, au sujet de cette église, une observation à faire. On a attribué à la Bourgogne ce qui appartient à l'école de Langres. Dijon et une partie de la Bourgogne étaient dans le diocèse de Langres; Dijon, et la moitié de Châtillon-sur-Seine, ainsi qu'un grand nombre de seigneuries de la Bourgogne, appartenaient à l'évêque de Langres. Les ducs de Bourgogne ne sont devenus seigneurs de Dijon que par la vente qui leur en fut faite par un évêque de Langres.
« Comme les édifices religieux étaient élevés sous l'influence ecclésiastique, c'est sous l'influence de Langres et non de la Bourgogne qu'ont été élevés, en grande partie, les monuments religieux de la Bourgogne, dans la partie nord de cette province, de même que ceux de la partie sud ont été construits sous l'influence de Cluny. On suit, depuis Langres, en allant au sud, l'influence de cette ville, en ce que les voûtes des églises sont ogivales (1), lorsque celles construites sous l'in-
(1) A ogives, mais non gothiques. Il y a dans la Haute-Marne un certain nombre de voûtes bombées sans nervures, avec ogives aux arcs d'encadrement, mais tout à fait étrangères au tjpe de la nef de Vézelay.
fluence de Cluny restent en berceau. Les archéologues, jusqu'ici, n'ont point assez établi cette différence. Et au lieu de Yécole bourguignonne, ce qui n'a pas de signification, il faudrait dire : Yécole langroise et Yécole de Cluny.
« Lorsque M. de Caumont vint à Langres, il fut très-étonné en voyant la cathédrale, qu'il ne connaissait pas lorsqu'il avait fait son ouvrage, et qui dérangeait sa classification. Elle a été construite à la fin du xp siècle ou au commencement du xii©; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle existait en 4144, année dans laquelle saint Bernard y prêcha dans une chaire en pierre de même style que l'église et qui exista jusqu'à la Révolution. VioUet-le-Duc n'admet pas que la cathédrale de Langres soit aussi ancienne; mais il la classe à des dates fort différentes dans son Dictionnaire d* architecture. Il y a un travail entièrement neuf à faire sur les églises de Langres, de Beaune, de Sens, de Thil-Châlel, de Semur, de Saint-Philibert de Dijon, de Chassigny, etc. »
Il est probable que Langres fut, en effet, un centre d'art assez important durant les xi© et xii© siècles. Il est certain aussi que les églises dépendant de son ancien évêché ne sont point sans quelques caractères qui les distinguent de celles de la Bourgogne méridionale. Ce fut même là que s'alluma le foyer de 1 école ogivale bourguignonne. Mais nous n'oserions pas, sans nous être livré à une étude plus approfondie de cette région, conclure à autre chose qu'à l'existence d'une école romane mixte servant de transition entre celle du Rhin et celle dite de Cluny.
Des lacunes que nous venons de signaler, il en est, en résumé, une seule qui puisse être reprochée sans réserve à
VioIleUe-Duc dans ses classifications : l'absence de l'école limousine, école qu'il est impossible de nier. Parmi les autres, ce qu'on doit le plus regretter est le silence absolu gardé sur la région ligérine ; si cette région ne constitue pas une école romane, elle soulève des questions qu'il n'eût pas été hors de propos de traiter dans le Dictionnaire raisonné^ par exemple la question de savoir à quelle école il faut rattacher l'église de Saint-Benoît-sur-Ix)ire, édifice d'une importance exceptionnelle, qui n'est ni français, ni normand, ni champenois, ni bourguignon, ni auvergnat, ni poitevin.
Tout n'est pas fini avec les écoles dès que paraissent le style ogival et les cathédrales.
Viollet-le-Duc se plaint {Entretiens^ I, 277) de ce que les écoles romanes « étaient divisées », et cela après en avoir constaté la valeur et la prospérité. Comme il ne parle point de rivalité entre ces écoles, il veut dire évidemment qu'elles formaient une division, ce qui ressemble d'assez près aux vérités de La Palisse. Il veut mettre cette division en regard de l'unité nationale et monarchique dont les cathédrales et l'art ogival seraient comme le symbole et l'affirmation. « L'architecture gothique est une des expressions les plus vives des sentiments des populations vers l'unité. > (Z). /?., V, 167.)
Nous demandons quel mal il y avait à ce qu'il existât plusieurs écoles romanes? Excluent-elles l'unité, ne sont-elles pas les dialectes d'un même langage? Et cette variété dans l'unité n'est-elle pas mille fois préférable à cette <r uniformité dégradante > (l'expression est de M. René Biémont, Orléans, p. 2) que cherche à imposer partout notre civilisation moderne? Construisons-nous mieux aujourd'hui , qu'un ordre venu de
Paris peut imposer aux deux extrémités de la France, à Dunkerque et à Bagnères-de-Luchon, par exemple, un même patron de bâtisse, en dépit des mœui^ des habitants, des matériaux, du climat? A son point de vue même (i), VioUetle-Duc calomnie l'architecture gothique en l'accusant d'avoir introduit un type unique. Si pareille chose était arrivée aux mdines, si l'architecture romane était une au lieu d'être diverse, la langue française n'aurait pas armé l'écrivain de termes assez forts pour stigmatiser l'hiératisme sacerdotal, tandis qu'il trouve naturelle et comble d'éloges la tendance des corporations laïques à étendre partout et à conserver le plus longtemps possible les formes d'un art en quelque sorte centralisé. Mais, encore une fois, on calomnie l'architecture gothique en opposant sa prétendue unité à la variété de l'architecture romane. Tant que la France artistique s'est appartenu, c'est-à-dire depuis l'époque mérovingienne jusqu'à la fin de la Renaissance et même jusqu'à Louis XIV, il y a eu des écoles d'architecture, et Viollet-le-Duc le reconnaît maintes fois pour l'époque ogivale. Après le dernier passage qui vient d'être cité [D. /Î./V, 467), il ajoute : <r Cependant, au commencement du xiiie siècle, on distingue encore trois écoles bien distinctes : de l'Ile-de-France, champenoise, bourguignonne. L'école gothique normande ne se développe que plus tard, vers 4240, et son véritable siège est en Angleterre. » VioUet-
(1) • L*esprit provincial s'éteignant sous la main du pouvoir royal, cette variété s'efface. Si la nation y gagna au point de vue de la politique, Tart y perdit de son originalité, et les reproductions des types mis en hoaneur dans le domaine royal furent souvent incomplètes ou mal comprises dans les provinces éloignées. » (D. il., HI, 408.)
le-Duc est plus vrai et plus complet dans le t. 1er, p. 150, en mentionnant, sous la date 1220, six écoles : Ile-de-France, Champagne, Picardie, Bourgogne, Maine et Anjou, Normandie. Et il dit aussitôt après : (c Ce n'est qu'à la un du xm® siècle que ces distinctions s'effacent entièrement, que le génie provincial se perd dans le domaine royal pour se fondre dans une seule architecture qui s'étend successivement sur toute la superficie de la France. » Même volume, à la p. 228, on lit que les distinctions d'écoles provinciales ne s'effacent qu'au xve siècle. Au mot École^ (t. V, p. 454) : et On ne compte dans nos provinces que quatre écoles pendant la période gothique : l'école de TIle-de-France, du Soissonnais, du Beauvaisis; l'école bourguignonne; l'école champenoise, et l'école normande. » Enfin, d'après le rapport sur le classement des monuments historiques publié en 4879, « l'art de l'architecture et de la sculpture française' peut se distinguer, de 4460 à 4300, par écoles : de l'Ile-de-France^ de la Champagne, de la Picardie, de la Normandie, de la Bourgogne. Au xive siècle, ces écoles tendent à se fondre; cependant celles de Tlle-de- France, de la Normandie et de la Champagne conservent leur originalité, tandis que celles de la Bourgogne et de la Picardie perdent la leur en cherchant à se rapprocher soit de l'école de l'Ile-de-France, soit de c^lle de la Champagne. Après cette extinction absolue des écoles des xie et xiie siècles et cette survivance, depuis l'inauguration d'un art nouveau, des seules écoles de l'Ile-de-France, de la Champagne et de la Normandie, il nous serait difficile de dire comment et pourquoi, au xvie siècle, nous retrouvons une division de l'architecture française en écoles : de l'Ile-de-France, de la
Champagne, de la Normandie, de la Bourgogne, du Languedoc et de la basse Loire à partir d'Orléans. »
Au milieu de ce dédale de contradictions , il est possible de débrouiller la vérité ; la voici :
L'art ogival et la Renaissance ont formé en France des écoles régionales d'architecture moins nombreuses que les écoles romanes, mais tout aussi distinctes.
A la mort de Philippe-Auguste, en 4223, on compte, sans préjudice des anciennes écoles romanes qui expiraient dans le Midi, six écoles ogivales: française, picarde, champenoise, bourguignonne, normande, angevine. L'école picarde tendait alors à s'effacer; elle n'a guère existé que pendant les premiers développements du style ogival. Au contraire, l'école normande s'accusait très-franchement; on la voit se former précisément dès l'annexion de la province par Philippe- Auguste en 4204 (4), ce qui montre avec quelle réserve il faut considérer l'art ogival comme une manifestation de l'unité nationale. Toutefois, le véritable siège de l'école normande ne fut jamais en Angleterre, comme le prétend VioUet-le-Duc, car cette école n'a point suivi les mouvements architectoniques dont la Grande-Bretagne fut le théâtre; c'est, au contraire, la Normandie qui a implanté en Angleterre (le chœur de Can-
(1) Le chœur de Saint-Étienne de Caen, vu ses rapports avec Saint- Denis (les chapelles du rond-point) et avec Notre-Dame de Paris (les rosaces des tribunes), ne peut pas être de beaucoup postérieur à cette date; Téglise de Hambye, également normande, porte encore des caractères trausitionnels qui ne permettent pas de la placer après i210 ou i200,
torbéry mis à part) le style ogival (4) et qui en a inspiré les premières productions, jusqu'à ce que le style ogival anglais ait pu s'animer de sa vie propre et prendre son élan. Il n'est pas juste non plus d'appeler le style ogival normand « un patois » {D. R, t. II, p. 363), même en ajoutant que ce patois est fort beau; à ce compte, tous les dialectes de l'architecture gothique, sauf celui de TIle-de-France , seraient aussi des patois, et à plus forte raison le gothique italien (pour celuilà, on l'accorde), le gothique allemand et le gothique anglais. Chaque peuple n'avait-il pas le droit et même la mission de créer à son tour, en conformant le gothique français au génie particulier, aux mœurs, aux besoins des pays où il s'introduisait? Pour notre part, ce mot de patois nous brûlerait les lèvres, en face des cathédrales de Coutances, de Bayeux, ou du chœur de Saint-Élienne de Caen. Nous ne croyons pas qu'il y ait dans l'Ile-de-France un seul édifice qui surpasse ou même qui égale ceux-là en grâce, en harmonie, en pureté de lignes, en combinaisons aussi charmantes qu'inattendues. Nous ne croyons pas non plus qu'on ait dans TIle-de-France trouvé rien de plus parfait que les ravissants intérieurs de la cathédrale de Poitiers, de Saint-Maurice et de Saint-Serge d'Angers, rien de plus élégant que la voûte angevine. Il est étonnant de voir plusieurs fois Viollet-le-Duc oublier l'école angevine, qui, indépendamment de sa valeur artistique, est celle qui relève le moins de l'école française, puisqu'elle a seule transformé la voûte à nervures en l'unissant aux tradi-
(1) Gamme elle y avait djà implanté le style roman sous Edouard le Confesseur, puis sous Guillaume le Conquérant.
lions de la coupole ; l'école angevine, qui a servi de point de départ aux célèbres voûtes à éventail de TAngleterre (D. R. , t. IV, p. 417-122, et t. IX, p. 521-527), et qui, en France, non contente d'occuper le territoire de trois écoles romanes (poitevine, sainlongeaise, périgourdine), pousse des pointes hardies jusqu'au cœur de l'école parisienne : on voit, en effet, des voûtes angevines à Montricliard^ à Romorantin, à Pithiviers ; il y en avait à Saint-Martin de Tours, et M. de Caumont {Abécédaire ou rudiment d'archéologie religieuse^ 4^ édition, p. 172) rattache au système des voûtes domi cales ou angevines le chœur et le transsept de Notre-Dame d'Étampes (4). Pourtant l'école angevine adopte d'assez bonne heure les formes du style ogival français, en emprunte quelques-unes à la Normandie, et, dès le commencement du xiye siècle, laisse les grandes constructions s'inspirer à peu près exclusivement de l'école parisienne.
Cent ans après Philippe-Auguste, à l'extinction des Capétiens directs, en 1328, il n'y a plus que quatre grandes écoles : parisienne, normande, bourguignonne et toulousaine. Cette dernière école se formait au moment même où le parlement de Paris prononçait, en 1271, la réunion de l'ancien comté de Toulouse à la couronne, ce qui prouve une fois de plus combien la diminution du nombre des écoles est étrangère à toute idée d'unité nationale. A côté de ces quatre principales écoles, il serait peut-être injuste de ne pas mentionner l'école bordelaise, née vers 1275.
(1) On trouve des voûtes angevines jusque dans les cloîtres de Fontfroide (Aude) et de Valmagne (Hérault). VioUet-le-Duc a décrit le premier (D. B., t. ni, p. 425-427), nous avons visité le second.
Après la grande guerre de l'indépendance, que termine l'expulsion des Anglais, et qui assied sur des bases inébranlables, nous ne disons pas l'unilé, mais au moins l'union de la patrie, quatre écoles sont en présence. L'école de Bourgogne s'efface, et la Bretagne vient aussitôt la remplacer. Les Armoricains, tributaires de l'école normande pendant le xrve siècle, s'en séparent absolument, à une date qui doit être peu postérieure au traité de Guérande (1365) ; et malgré leur réunion à la France au xvie siècle, ils conservent leur autonomie artistique jusqu'à Louis XIV et même jusqu'à la Révolution française.
Les écoles de la Renaissance sont encore à déterminer, et M. Palustre ne manquera certainement pas de nous les faire connaître dans son ouvrage magistral sur la Renaissance française. Dès à présent nous pouvons assurer qu'il existe une Renaissance française, une Renaissance orléanaise, une Renaissance bourguignonne, une Renaissance auvergnate (si nous en croyons les curieux types par nous observés à Riom), une- Renaissance normande, une Renaissance bretonne et une Renaissance toulousaine. Ces deux dernières ne laissent rien à désirer du côté de l'originalité. En tout, un minimum de sept écoles, sans compter l'école franc-comtoise, dérivée de la Renaissance allemande. Ainsi l'unité artistique recule quand l'unité politique et administrative progresse. Louis XIV, par son despotisme, l'Académie d'architecture et les architectes, par leur dédain absolu de ce qui n'était pas romain ou grec, ont seuls pu détruire nos écoles provinciales et fonder une sorte d'unité factice.
Les écoles provinciales, qui ont si longtemps existé, sem-
blent avoir moins préoccupé Viollet-Ie-Duc que les écoles monastiques, dont la réalité ne peut être ni aperçue ni démontrée. Il revient partout sur a: l'école clunisienne :>, et à son sujet, par exception, il ne se contredit pas. Il parle moins d'une école bénédictine, d'une école cistercienne, d'une école des Chartreux , etc. ; pourtant toutes ces écoles auraient existé aussi, à s'en tenir à des observations telles que celles-ci : c Des centres comme Cluny, lorsqu'ils envoyaient leurs moines cimenietirs pour bâtir un prieuré dans un lieu plus ou moins éloigné de l'abbaye mère, les expédiaient avec des programmes arrêtés, des recettes admises, des poncifs (qu'on nous passe le mot), dont ces architectes clercs ne pouvaient et ne devaient s'écarter. L'architecture, soumise ainsi à un régime théocratique, non-seulement n'admettait pas de dispositions nouvelles, mais reproduisait à peu près partout les mêmes formes, sans tenter de progresser. » (D. jR., t. I, p. 130.) On ne voit pas bien quelle est la vraie pensée de Viollet-lè-Duc au sujet de ces écoles, car il dit au t. III de son D. jR., p. 417, que « les établissements monastiques, régis par une règle commune indépendante de la nature du climat ou des matériaux, adoptaient en Occident des formes à peu près identiques dans leurs constructions ordinaires, quant à l'ensemble des dispositions, sinon dans les détails de l'architecture ; » et deux pages plus loin, il signale « un carac^ tère d'architecture particulier, propre aux Cisterciens». N'insistons pas; il. nous suffira, pour combattre l'existence de toutes ces prétendues écoles monastiques, d'attaquer l'école de Cluny, la plus puissante, selon Viollet-le-Duc, et celle sur laquelle il ne varie jamais. Sur celle-là même nous serons bref, car elle
a fait, dans le Bulletin monumental (4877, p. 143), et dans noire brochure intitulée : A travers les monuments historiques (t. I, p. 25-29), l'objet de remarques jugées assez dignes d'attention pour être reproduites bientôt après par M. Corblet dans la Revue de Fart chrétien (t. XXVI, p. 250-253). Nous nous bornerons ici à constater un fait qui seul suffit à ranger parmi les mythes archéologiques cette école clunisienne. Prenons les dix ou onze églises importantes qui dépendaient le plus étroitement de la grande abbaye bourguignonne et qui ont été bâties, soit en même temps que la basilique de Cluny, soit peu d'années après. Les voici : Paray-le-Monial, Saint-Étienne de Nevers, la Charité-sur-Loire, Vézelay, Souvigny, Saint-Martin-des-Champs de Paris, Mozat près Riom, Montierneuf de Poitiers, Moissac et Moirax. Eh bien! hormis une seule, toutes ces églises diffèrent profondément, soit de l'abbaye mère, soit entre elles, non-seulement par les détails, mais encore par la structure et les dispositions d'ensemble. Si l'église de Paray-le-Monial offre de grands traits de ressemblance avec celle de Cluny, elle le doit à sa proximité du chef d'ordre et à sa situation en pleine école bourguignonne. Et là encore, comme pour accuser l'indépendance de l'artiste, apparaissent des influences auvergnates bien caractérisées.
C'est à Saint-Marcel et à Saint-Martin-des-Champs que nous trouvons les exemples les plus frappants de cette liberté des moines architectes. Saint-Marcel est aussi près de Cluny que Paray-le-Monial, et situé, comme Cluny et Paray, en pleine école bourguignonne; cette maison avait en outre les rapports les plus étroits avec la métropole , puisqu'elle lui servait en quelque sorte d'infirmerie et de séjour de convalescence (c'est
là que fut envoyé, pour se rétablir, le fameux Àbélard, devenu religieux cluniste, et c'est là qu'il mourut, en 4442).
Or, l'église de Saint- Marcel est d'un style bourguignon très-affaibli et rappelle bien plutôt les églises cisterciennes, A Paris, le constructeur de Saint-Martin-des-Champs, ne suivant pas les traditions de l'école où il se trouvait, aurait dû naturellement se tourner vers Cluny. Et le voilà précisément qui, au lieu de l'école bourguignonne, adopte celle de la Picardie ! Sur quoi s'est donc appuyé Viollet-le-Duc pour croire si "fortement à son école clunisienne, école d'après lui si puissante qu'elle aurait, par Vézelay, produit le style ogival ? Renseignements pris, on voit que ni Vézelay n'a contribué à la formation de l'architecture gothique (voy. ci-dessus, chap. VI, et le chap. suivant), ni l'abbaye de Cluny fait autre chose que développer et fortifier, au sud de la Bourgogne, une école sœur de l'école rhénane et de l'école provençale, école qui n'a jamais rien produit en dehors de son territoire, par quelque canal que ce soit.
Nous serions plus réservé à l'égard de Fécole cistercienne, dont on pourrait, à la rigueur, admettre l'existence; car, pour la plupart, les églises construites par l'ordre de Cîteaux ont un air de famille qui les fait reconnaître au premier abord. Elles se caractérisent par leurs chœurs en simple rectangle, par les chapelles carrées de leurs tîroisillons , par les piliers sans colonnes et avec simples impostes, par l'usage des voûtes d'arêtes sans nervures aux bas côtés et avec nervures à la grande nef, par l'absence des grands clochers de pierre, enfin par l'emploi fréquent des œils-de-bœuf dans les murs terminaux. Mais il n'y a point là un style d'architecture absolument
individuel et complet; de plus, nous le répétons, un certain nombre d'églises seulement, plus particulièrement celles qui ont étéMties de ii50 à 1175 environ, se conforment aux données que nous considérons comme cisterciennes.
Nous éliminerons également de Thistoire monumentale les écoles formées, suivant Viollel-le-Duc, autour et sous l'influence des grands monuments. « Les églises abbatiales des Clunisiens, dit-il, avaient fait école, c'est-à-dire que les paroisses qui en dépendaient imitaient, autant que possible, et dans des proportions plus modestes, ces monuments types. Il en fut de même pour les cathédrales lorsqu'on les rebâtit à la fin du xiie siècle et au commencement du xiii^ ; elles servirent de modèles pour les paroisses qui s'élevaient dans le diocèse. II ne faudrait pas croire cependant que ces petits monuments fussent des réductions des grands; l'imitation se bornait sagement à adopter les méthodes de construire, les dispositions de détail, Tornementalion et certains caractères iconographiques des vastes églises abbatiales ou des cathédrales. » (D. jR., V, 461.) Et ailleurs : c Les édifices secondaires élevés autour des monuments importants, tels que cathédrales, évéchés, palais, châteaux, reproduisent leurs formes et parfois leurs défauts, leurs repentirs^ leurs pauvretés. » (D. R.y I, 141.) Viollet-le-Duc se garde bien d'alléguer des exemples; il y en a pourtant; mais il ne faut pas ériger en règle générale ce qui ne fut jamais qu'une exception. Dans le diocèse (ancien) de Paris, on ne trouve qu'une copie apparente de la cathédrale : c'est Notre-Dame de Mantes. Nous disons « copie apparente », car lorsqu'on voit se ressembler deux édifices d'importance inégale, il paraît toujours
naturel que le plus petit soit rimitation du plus grand. Ici, nous croirions plutôt à rantériorité de l'église de Mantes ; il est du moins certain qu'elle fut achevée la première : l'examen des parties supérieures de la façade le démontre suffisamment. L'hypothèse la plus probable, c'est que les deux édifices furent commencés en même temps et sur les plans du même architecte.
Il est rarement facile de constater les rapports d'influence directe que peuvent avoir eus les cathédrales ou les grandes églises abbatiales avec les monuments environnants. Toutes les analogies s'expliquent assez par la situation dans une même école ; il est d'ailleurs des diocèses où l'influence de la cathédrale n'a guère pu s'exercer : dans ceux d'Orléans, de Beauvais, de Soissons, de Troyes et d'Auxerre, par exemple, la plupart des églises paroissiales étaient construites alors que l'église épis(îopale sortait à peine de terre. Ce n'est guère qu'autour des édifices, abbatiales, cathédrales ou châteaux, dont l'aspect étrange attirait l'attention des peuples, que les imitations apparaissent bien caractérisées et tout à fait indéniables; mais ces influences s'exercent indifféremment, soit d'abbaye à cathédrale, ou de cathédrale à abbaye, soit d'abbaye ou de cathédrale à paroisse. Le plus célèbre à juste titre de ces prototypes est Saint-Front de Périgueux, église abbatiale à l'image de laquelle se formèrent successivement les cathédrales de Périgueux (alors Saint-Élienne), de Cahors et d'Angoulême, et une foule d'églises monastiques dans le Périgord. La cathédrale de Cahors paraît être restée à peu près stérile dans son diocèse ; mais autour dé la cathédrale d'Angoulême se construisent bientôt, à son inspiration, de
nombreuses églises à coupoles, tant abbatiales que paroissiales; l'influence de cette cathédrale dépasse même les limites de son diocèse, va susciter ici, à Saintes, une nouvelle cathédrale à coupoles, et là va planter en plein Anjou l'église de Fontevrault. Le chœur de Saint-Denis fait école sur les premières cathédrales gothiques, notamment sur celles de Noyon et de Senlis. Au diocèse de Paris, ce sont les chapelles carrées de l'abside de Notre-Dame qui font école jusqu'au xvie siècle parmi les églises paroissiales les plus importantes, qu'elles dépendent du chapitre, de l'évêque ou des abbayes.
Le fameux portail de Moissac est la copie perfectionnée de celui de Beaulieu; l'abside de la collégiale de Saint-Quentin, une sorte de diminutif de celle de la cathédrale rémoise. On pourrait citer quelques autres exemples analogues.
Parmi les monuments civils ou militaires ayant suscité des imitations, nous n'en connaissons qu'un seul, le donjon de Coucy : sur le plateau qui lui fait face s'élève le donjon de Moyembrie, réduction du colosse bâti par les Enguerrand, exécutée probablement au xiv^ siècle. On ne devait guère se permettre, dans l'architecture militaire, des imitations capricieuses : il fallait avant tout se défendre et tenir compte de l'assiette du château que l'on élevait plutôt que des dispositions du château voisin. Si bien qu'un même seigneur bâtissant à la fois plusieurs forteresses ne s'avisait jamais de suivre un type unique. Les donjons de Niort et du Château-Gaillard, dus l'un et l'autre à Richard Cœur-de-Lion, diffèrent radicalement de forme et de dispositions. Philippe-Auguste, après avoir construit le Louvre, éleva le château de Dourdan, qui n'a presque rien de commun avec la grande résidence royale.
Gaston Phœbus ne se répéta point dans les châteaux de Pau, de Montaner et de Labastide-Villefranche. Devant les ruines de la Ferlé-Milon, de Vez et de Montépilloy, on ne se douterait guère que ces forteresses eurent un auteur commun, et que cet auteur fut le même que celui du château de Pierrefonds, le célèbre Louis d'Orléans. La diversité des dispositions stratégiques était surtout un gage de sécurité : il ne fallait pas qu'un château connu de l'ennemi ou tombé entre ses mains pût lui servir à deviner la forme des autres châteaux appartenant au même seigneur. Il ne fallait pas non plus qu'un architecte s'avisât de transporter d'un fief à un autre le même type, et ce fut pour prévenir un inconvénient de ce genre que la comtesse de Bayeux, Albérade, fit mettre à mort son ingénieur Lanfroi, qui, après avoir élevé le donjon de Pithiviers, avait bâti pour elle celui divry ; elle voulut empêcher qu'il ne produisît ailleurs une œuvre semblable à cette dernière : « Praefata matrona, postquam mullo labore et sumplu arcem de Ibreio perfecerat, LanfreJum architectum, cujus ingenii laus super omnes artifices qui tune in Gallia erant transcenderat, qui post constructionem turris de Pedueriis magister hiijus operis extiterat, ne simile opus alicubi fabricaret, decollari fecerat. > (Orderic Vital, Hist. ecclésiastique, Hv. VIIL)
Il s'est produit au moyen âge des imitations do monuments, comme il s'en est toujours produit et s'en produit encore de nos jours, et ces imitations, comme aujourd'hui, étaient indépendantes du titre que portait le modèle et de celui que portait la copie : l'esprit de corps, en un mot, n'était pour rien dans les opérations de cette sorte.