CHAPITRE PREMIER
LE SIÈCLE d'auguste. — PLACE QU'Y OCCUPE VIRGILE.
Toutes les grandes nations comptent dans leur histoire un ou plusieurs cycles d'années où^ par un concours de circonstances heureuses, les lettres et les arts sont amenés à leur point de perfection^ où les beaux génies fleurissent comme à l'envi, où se trouvent groupées dans un court espace de temps les gloires les plus éclatantes dont s'illustre un peuple. Ce sont là les siècles d'or, siècles privilégiés entre tous, où se font dans les champs de l'intelligence desplendicles moissons, comme il y a de ces étés exceptionnels où la terre, dans son opulente fécondité, prodigue au laboureur tousses biens. La France a connu plus d'une de ces saisons fertiles où se sont multipliés les fruits exquis de l'éloquence et de la poésie. Le règne de saint Louis, le xvi% le xvn" rt le xviii" siècles sont autant d'époques mémorables dans l'histoire de notre littérature, et le siècle actuel, si proche de sa fin, peut dès maintenant être considéré comme une période dont s'enorgueil-
liront aussi les lettres françaises. La Grèce a eu le sièclede Përiclès ; l'Italie moderne, eeluide Léon X; ritalie ancienne, le siècle d'Auguste.
L'usage a consacré cesappellationsquifonlrayonner le nom d'un homme d'Etat ou d'un souverain de tout l'éclat des merveilles mises au jour sous son gouvernement.Toutefois il estpermisd'encontesterla justesse. Ce ne sont pas les princes qui font les grands poètes, non plus queles grands artistes. Ils peuvent, il est vrai, les encourager, les proléger contre la malveillance ou l'envie, leur assurer, parleurs libéralités, de paisibles loisirs où ne viennent plus les troubler les soucis de la viematérielle. S'ils ont l'amour des lettreset du beau, leur goût servira souvent de règle aux écrivains, et les œuvres composées sous leur règne oflriront comme un reflet de leurs sentiments et de leurs idées préférées. Mais leur influence ne saurait aller au delà.
Il faut rendre à Auguste cettejustice qu'il a du moins rempli le rôle d'un protecteur éclairé auprès des écrivains qui ont à jamais honoré son règne et lui ont rendu enrenomméebien plus qu'ilne leuravaitdonné. Ils ont en eflet chanté ses vertus, ses bienfaits, la majesté de sonEmpire ; ils ont entouré son nom d'une sorte d'auréole. Grâce à Horace, à Virgile, à Ovide, Auguste nous apparaît supérieur à ce qu'il fut dans la réalité, et, si l'on n'écoutait que la voix de ses panégyristes,il seraitau nombre des meilleurs princes qu'ait connus l'humanité. Mais l'impartiale histoire n'a pas cependant oublié ses vices, sa fourberie, son ambition, sapusillanimitéjCetle cruauté qui lui fit verser des flots de sang pour arriver au pouvoir, et, tout en rendant justice à ses talents d'administrateur, en reconnaissant qu'il sut imposer au monde le respect de la puissance
Romaine et favoriser les lettrés et les artistes, elle répèle commeTexpressionde la vérité même ces vers de notre vieux Corneille :
Le ravage des champs, le pillage des villes
Et les proscriptions, et les guerres civiles^
Sont les deofrés sanglants dont Auguste a fait choix
Pour monter dans le trône et nous donner des lois (1).
Parmi les écrivains d'élite qu'a vus fleurir le siècle d'Auguste et qui ont immortalisé la mémoire de ce prince, Virgile est au premier rang. A ce siècle cependant les littérateurs éminents n'ont pas manqué : c'est Horace, le satirique piquant et enjoué, le spirituel auteur d'épîtres où respire la plus aimable philosophie, le poète lyrique dont les odes d'un art achevé chantent touràtour les jeux, lesplaisirs, les préceptes d'une douce et indulgente morale ou les exploits de Rome triomphante, révérée de toutes les nations. C'est Ovide, poète d'une facilité merveilleuse, qui, s'inspirant des gracieuses fictions de la mythologie, nous raconte les innombrables aventures et les métamorphoses des dieux et des héros, ou nous trace le tableau des fêtes dont le paganisme était si prodigue. C'est Tite-Live, le grand historien, qui élève un vaste monument h la gloire de sa patrie, déroule devant nos yeux la longue série des hauts faits de Rome, nous fait voir d'une manière saisissante comment sa puissance est née, s'est accrue malgré des obstacles de tout genre, et s'est enfin élevée jusqu'à ce faîte de splendeur et de magnificence. Ce sont bien d'autres écrivains encore : Tibuile, Properce, et ce Varius dont le temps a entièrement
^1) Cinna, act. T, se. m, v. 217.
détruit les œuvres. Mais entre tous brille le nom de Virgile, Dans l'antiquité, la palme de la poésie latine lui a été unanimement aecordée. Le moyen âge lui a voué un véritable culte. Dante (1) le salue avec enthousiasme, et le prend pour modèle et pour guide : « Oh ! s'écrie-t-il, es-tu donc ce Virgile et cette source qui répand un si large fleuve de poésie ?0 des autres poètes honneur et lumière... Tu es mon maître et mon auteur (2). »
Dans les temps modernes, l'admiration pour Virgile n'a fait que grandir; tousles critiques lui ont apporté le témoignage d'une admiration sans cesse renouvelée. i Naguère encore, un des ennemis les plus déclarés de l'étude du latin, qu'il bannit de notre enseignement, M. R. Frary, se sentait pris de remords en songeant à Virgile et aurait voulu le soustraire à l'universelle proscription dont il menace la littérature romaine.
Quel est donc le secret de celte séduction que Virgile exerce sur tous ceux qui ont pénétré dans sa familiarité ? Par quelle magie sait-il enchanter encore, après tant/ desiècles écoulés, ceux même auxquels est devenue indifférente la Rome qu'il a célébrée .^ Quelles sont les qualités distinctives qu'il possède en propre ou qu'il ne partage qu'avec une élite ? C'est ce que nous voulons rechercher dans cette rapide étude. Interrogeons avant tout ses œuvres qui nous répondront. La biographie du poète nous aidera aussi à les expliquer et encadrera notre analyse. Tel sera le plan très simple de notre exposition.
Une courte observation préliminaire s'impose ici.
(1) Célèbre poète italien, auteur de la Divine Comédie, né à Florence en 1265, mort en 1321.
(2) L'Enfer, chant I.
LE SIÈCLE d'auguste. PLACE Qu'y OCCUPE VIRGILE. 1 1
Il en est do Virgile comme do tous les grands éerivains. E^our le goûter pleinement, il faut le lire dans sa langue. La grâce et la pureté de ses expressions, la douce mélodie de ses vers, tant de qualités de style qu'il a possédées à un degrésupérieur, ne peuvent être rendues en un autre idiome, si fidèle, si consciencieux, si habile que soit l'interprète qui s'oflbrce de les reproduire. Si toute traduction est une trahison, selon un proverbe italien bien souvent cité, combien cela est vrai surtout de la traduction des poètes ! Oui, il faut désespérer de faire sentir tout le charme de Virgile à qui ne le lit pas en latin. Mais nue traduction laisse subsister cependant assez de beautés, assez de nobles pensées, d'images frappantes, de brillantes peintures, pour qu'il y ait encore profit à lier avec l'écrivain cette connaissance imparfaite et à l'entrevoir à travers ce voile. Nous aurions voulu demander cette traduction à des poètes qui, sans nous donner l'exactitude rigoureuse, nous auraient permis cependant de présenter une copie plus colorée, ou comme un écho plus harmonieux du texte latin, à ceux qui ne peuvent l'aborder directement : « Car, comme le dit un vieil auteur, les vers réduits en prose perdent beaucoup de leur griîce, et paraissent bien souvent en aussi piteux état qu'un gendarme (1) qui, faute de cheval, est contraint de marchera pied (2). » Mais la plupart des traductions de Virgile en vers français, malgré la réputation dont plusieurs jouissent, sont décidément restées trop au-dessous du modèle. Mieux vaut se borner à une prose, qui aura du moins
(1) Ce mot siornific ici : homme do guerre à cheval.
(2) Bachet de Méziriac, Préface de la traduction des Epitres d'Ovide.
Icméritodc la fi(lélité(l). Nous n'avons donné qu'excoptionnellemcnt quelques passages traduits en vers par de vrais poètes.
(1) Nous ne nous sommes pas refusé le secours des meilleures traductions modernes de Virgile. Nommons entre autres celles de MM Cabaret-Dupaty (Hachette), Pessonneaux (Charpentier), F?.llex {Antholo(jie des poètes latins, Lemerre).
CÏJAPITRE II.
Virgile est né le 1 5 octobre de l'an 70 avant Jesus- Cliristj à Andes, petit village situé à peu de distance de Mantoue. Sa famille était des plus modestes ; son père était, suivant les uns, un potier, suivant d'autres, un simple paysan, qui, d'abord fermier d'un propriétaire assez riche, avait, par son zèle et son entente de l'agriculture, mérité de devenir son irendre. Sa mère dut être ésalement une femme distinguée par l'esprit et parle cœur; car, on l'a remarqué, les hommes éminents tiennent souvent de leur mère quelques-unes de leurs meilleures qualités, qui se transmettent par le sang et surtout par l'éducation. Celle que reçut Virgile paraît avoir été excellente, et pour son instruction rien ne semble avoir été épargné. Il étudia d'abord dans des villes peu éloignées de son pays natal, à Crémone, puis à IMilan et à Rome. Enfin il se rendit à Naples, ville qui était comme imprégnée des mœurs et de la civilisation de la Grèce, et où il trouva des maîtres venus de cette patrie des arts et des lettres. Le séjour dans cette cité remplaça pour lui le voyage à Athènes, que faisaient d'ordinaire les jeunes gens qui voulaient compléter une instruction vraiment libérale. Car, bien que déchue de son ancienne grandeur, Athènes conservait sa suprématie intellec-
tuelle, eton allait s'y perfectionner clans l'étiule delà rhétorique et de la philosophie. Cicéron, l'illustre orateur, Horace, l'ami de Virgile, avaient tous deux fait ce pèlerinage dans la villequi était considérée commele sanctuaire de l'éloquence et de la poésie, et où les Romainsétaientautrefoisalléschercherlesmodèlesque leurs littérateurs s'efforçaient d'imiter. C'est à la philosophie grecque que Virgile semhle surtout s'être appliqué pendant son séjour à Naples. Ou croit aussi qu'il y cultiva les mathématiques et la médecine. Ce qui est certain, c'est qu'aucun filsde famille n'eut de meilleurs maitresque les siens et ne fut favorisé de plus de secours pour ses éludes. Aussi conserva-t-il toujours la plus vive reconnaissance pour ces parents si hons, si dévoués, qui avaient pris tant de soin de son esprit, comme s'ils eussent deviné son génie. lleut1el)onheur de les voir vivre assez longtemps pour qu'ils pussent ijouirdes fruits de cetteéducalion et connaître la gloire de leur fils. Horace, cet autre grand poète dont le nom est inséparable de celui de Virgile, dut également à l'affection éclairée de son père, un modeste affranchi, une instruction bien au-dessus de sa fortune. Il a consacré des vers émus et louchants à la mémoire de ce père excellent, et j'imagine que Virgile n'aurait pas parlé autrement du sien :
(( Si, dit-il, mon naturel, assez bon d'ailleurs, n'est (( altéré que par de légers défauts, et encore en petit « nombre, tels que des taches répandues sur un beau « corps, si nulnepeutm'accuseràjustetitred'avarice, « de dérèglements, demauvaisesmœurs, si, pour faire « moi-même mon éloge, je vis pur, innocent, cher à « mes amis, l'honneur en revient à mon père qui, v< pauvre, ne possédant qu'un maigre petit champ, ne
« voulut pas m'envojcr àrécolede Flavius, oùallaicnt « les nobles fils de nos nobles centurions (I), la bourse « à jetons et les tablettes suspendues au bras gau- « che (2)..... Tout enfant, il osa me transporter à « Rome pour y apprendre tout ce que les chevaliers « et les sénateurs font enseigner à leurs fils. Si dans la « foule on eût remarqué mes habits et les serviteurs « qui mesuivaient, on aurait cru qu 'une grandeforlune (( fournissait à cette dépense. Mon père lui-même, in- « corruptible gardien, m'accompagnait chez tous mes
« maîtres Et pourtant il n'avait pas à redouter
« qu'on lui reprocljàt un jour de n'avoir fait de moi « qu'un pauvre crieur ou un collecteur d'impôts, (( comme il l'avait été lui-même. Aussi n'en mérite-t-il « que de plus grandes louanges et une plus vive grati- « tude de ma part. Non, je ne serai jamais assez in- « sensé pour rougir d'un tel père ; non, je ne me dé- « fendrai pas comme tant d'autres, qui disent que ce « n'est pas leur faute s'ils n'ont pas eu des parents « nobles et illustres. Bien différentes sontmes paroles, « sontmes pensées. Car si la nature nous permettait, «: après un certain nombre d'années, de recommencer « la vie et de choisir nos parents au gré de notre va- « nité, libre aux autres de changer; pour moi, con- « tent des miens, je refuserais d'en prendre d'autres « honorés des faisceaux et des chaises eurules (3). »
(1) Un centurion commandait une compagnie de cent hommes. Ce grade correspondait à peu près à celui de capitaine.
(2) Les Romains se servaient, pour calculer, de jetons et de tablettes.
(3; Les faisceauxet la chaise curuleétaient les insignes des grandes magistratures, et en particulier du consulat. Ce passage est extrait de la G* satire du livre l.
i6 VIRGILE.
A défaut d'un témoignage direct comme celui que nous venons de citer, maints passages de Virgile sur l'amour filial nous prouvent combien ce sentiment était profondément enraciné dans son âme. Il en a exprimé toute la vivacité dans les personnages d'Iule, d'Eurvale, dans Enée sauvant son père Ancliise au péril de ses jours à travers l'embrasement d'ilion. Il a su représenter aussi d'admirables figures de pères et de mères, dont la délicate tendresse pour leurs enflints trouve des accents qui pénètrent le cœur. Cette reconnaissance filiale est une vertu que nous nous plaisons à retrouver chez les hommes véritablement grands. Si haut que leur mérite les ait élevés, ils considéreraient comme un crime de rougir de leurs humbles parents; ils reportent au contraire à ceux qui les ont élevés l'honneur de leurs succès et sont fiers de les associera leur gloire.
L'étude à laquelle Virgile semble s'être livré dès son adolescence avec le plus de passion, et qui finit par l'absorber tout entier, fut celle de la poésie. Il était né poète, prêtre des Muses, comme il le dit lui-même, et nous le verrons bientôt se consacrer sans réserve au culte de ces déesses, que la riante imagination des anciens faisait présider aux arts et aux diflérents genres poétiques. Il s'attacha surtout aux Muses qui chérissent les champs, et qui dictent les poèmes où respirent les grâces simples et familières de la nature rustique. Plus tard seulement, et dans son âge mûr, il osa entreprendre d'invoquer Clio, la Muse de la poésie épique, pour chanter les exploits des héros et la majesté de l'empire romain. Il s'essaya d'abord dans de petites pièces, des épigrammes, de courts poèmes, qui sont pour !a plupart perdus. Puis il composa sa première
œuvre importanfe, les Bucoliques (1 ), qui appailicnneiU au genre pastoral.
Deux cents ans auparavant, un Grec de Syracuse, Théocrite, avait créé ce genre; ses idylles, que Virgile a imitées , parfois même traduites , nous offrent de petites scènes rustiques où dialoguent entre eux des chevriers, des bouviers ou des pêcheurs. Le plus souvent, pour charmer leurs loisirs, ils chantent leur vie de chaque jour, leurs travaux , leurs amours, ou bien ils se disputent le prix delà poésie, réservant à celui qui aura improvisé la meilleure chanson soit une coupe ciselée, soit une chèvre ou une brebis choisies dans tout le troupeau. Ce qui fait le charme de Théocrite, c'est la vérité de ses peintures. Ce sont des bergers réels qu'il nous représente, bien que son art les ait un peu idéalisés et embellis. Mais le déAuit de la plupart des poètes qui se sont exercés après lui dans le genre pastoral, est d'avoir prêté à leurs pâtres beaucoup trop d'esprit, et de leur avoir ainsi enlevé toute ressemblance avec la nature. Ils en ont fait des lettrés ou des courtisans qui n'ont de rustique que le costume : tels sont les bergers de Florian, dont le langage est si délicat, si élégant, si raffiné, qu'on jurerait qu'ils ont fréquenté le grand salon de Versailles. Ils sont aussi loin de la réalité que ces gentils petits bergers en porcelaine de Saxe, ornement de nos étagères, avec leur houlette ornée d'un nœud rose et leurs moutons si frisés et si coquets. Que toute celte paysannerie conventionnelle et rococo évoque peu l'idée des pâtres de nos campagnes, hâlés, poudreux, au parler rude, que l'on voit
(1) Ce mot vient d'un mot grec qui signifie bouvier, pasteur. Poésie relative à la vie des bergers.
aller lentement par les prairies et les montagnes, sous les eonps de la bise ou sous l'ardeur du soleil; personnages grossiers, à qui leur long contact avec la nature prête cependant une sorte de poésie mystérieuse 1 Ne dit-on pas qu'ils sont un peu sorciers ? |
Les bergers que Virgile fait figurer dans ses Bucoliques ne sont pas^ il s'en faut de beaucoup, aussi vrais que ceux de Théocrite. Celui-ci peignait avec sincérité des scènes qu'il avait eues sous les yeux sur cette terre pastorale de Sicile, sa patrie. Virgile, bien qu'ayant emprunté des traits à la nature, se sertsuitout du cadre de l'églogue pour y placer l'expression de ses sentimens personnels ou pour y faire des allusions aux événements contemporains. Ses Bucoliques ont donc quelque chose d'artificiel, et de plus l'imitation y tient trop de place. Cette œuvre ne nous en séduit pas moins, comme le premier essai d'un beau génie poétique ; quelques-unes de ses plus rares qualités de style y éclatent déjà ; on y remarque surtout ce profond sentiment de la nature, auquel Virgile devra quelques-unes de ses plus heureuses inspirations, et qui lui dictera un chef-d'œuvre, les Géorgiques.
Il faut dès maintenant insister sur ce trait caractéristique de l'âme de Virgile. Bien peu de poètes, dans l'antiquité, ont compris comme lui tout ce que la campagne a d'attraits pour qui sait en goûter d'un cœur pur les simples jouissances. Nul n'a mieux parlé de cette vie rustique, si calme et si fortifiante, qui avait été celle de Virgile pendant ses jeunes années; nul n'a mieux aimé les beaux horizons, les vastes et tranquilles yiiÀturages, les bois ombreux, les lacs et les rivières limpides que teintent de nuances variées les reflets changeants des saisons; nul n'a écouté avec plus de délices
lesmille voix des champs dont la vague liarmonie ravit l'âme du rêveur et du poète. Toujours il est resté l'enfant de la campagne, et Horace avait bien raison de saluer en lui le favori des Muses agrestes, qui lui ont accordé le don de la tendresse et delà grâce.
Les historiens se sont plu à chercher, d'après les descriptions de Virgile lui-même, l'emplacement du modeste domaine de son père, où les yeux et l'âmedu poète se sont ouverts aux beautés de la nature. Il s'étendait sur les bords du Mincio, « qui s'égare en de lents détours sinueux et borde ses rives d'une molle ceinture de roseaux (1). » Cette rivière sort du lacde Garde ou Bénaque, « qui parfois enfle ses vagues et frémit comme la mer (2) ; » puis, après avoir coulé au pied de petites collines couvertes de vignes, elle descend à travers une longue vallée, et se répand dans la plaine en deux petits lacs, l'un au-dessus et l'autreau-dessous de la ville de Manloue. De là le Mincio poursuit son cours à travers des plaines fertiles, jusqu'à ce qu'il se jette dans le Pô ou Eridan, que Virgile appelle « le roi des fleuves. » Le domaine du poète était situé sur la rive droite du Mincio, à trois milles environ au sud de Mantoue et près du village d'Andes. Il comprenait sans doute un vignoble, un ver£;er, un rucher et de bonnes terres de pâturage, qui permettaient au propriétaire de porter ses fromages à Mantoue et de nourrir des victimes pour les autels des dieux (3).
Tel est le pays oii s'écoula l'enfance de Virgile; c'est.
(1) Gcorgiques, L. m, v. 14.
(2) Géorgiques, L. ir, v 160.
(2) Nous avons ici résumé Dunlop, cité par Sainte-Douve. Etude sur Virgile. (Garnier.)
là qu'il recueillit ces premières et durables impressions que la nature (h'pose clans les âmes encore tendres. Quelques voyages lui firent connaître des paysages plus grandioses; il vit Naplcs et son golfe admirable, le Vésuve majestueux, Rome, la reine du monde, assise sur ses sept collines, les divers pays de l'Italie où il a placé les scènes de son Enéide ; mais rien n'effaça de son cœur le souvenir de la douce province natale, et c'est à ces paisibles horizons, témoins de ses premiers jeux, confidents de ses premières pensées, qu'il revenait toujours de préférence.
Quand les instances de l'empereur et les devoirs que lui créait sa haute situation auprès du prince le retenaient dans la grande ville, ses plus chers désirs le ramenaient aux champs, près des bosquets verdoyants, des prairies que bordent des haies de cytises et de troènes , toutes bourdonnantes d'abeilles , près des coteaux couverts de vignes où , parmi les pampres , la vendange achève de mûrir sous les rayons du soleil.
C'est du fond du cœur qu'il exprimera dans de beaux vers (1) le vœu de connaître, à défaut de la science et de la gloire, les délices de la campagne. La Fontaine, un autre amant de la nature, s'est inspiré du même sentiment dans ce passage, en grande partie imité de Virgile :
Solitude, où je trouve une douceur secrète,
Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais I
Oh! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles!
Quand pourront les neuf sœurs (2), loin dos cours et des villes,
M'occupcr tout entier, et m' apprendre des cieux
(i) Géorgiques^ il, k] Les Muscs.
Les divers mouvements inconnus à nos yeux, Les noms et les vertus de ces clartés errantes, Par qui sont nos destins et nos moeurs différentes! Que si je ne suis né pour de si f^rands projets, Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets! Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie ! La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie ; Je ne dormirai point sous de riches lambris : Mais voit-on que le somme en perde de son prix ? En est-il moins profond et moins plein de délices? Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices. Quand le moment viendra d'aller trouver les morts, J'aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords (1).
Les premières églogiies de Virgile sont de simples imitations de Théocri te : des idylles purement pastorales. Ainsi, dans la troisième il met en scène deux bergers, Damétas et Ménalcas, qui se disputent le prix du chant : ils prennent pour juge de cette joute musicale et poétique un troisième berger, Palémon, qui accepte en ces termes :
Nous pouvons nous asseoir sur cette herbe nouvelle. C'est le printemps, l'année en sa fleur resplendit, L'arbre ouvre ses bourgeons ; tout germe et reverdit, Les feuilles dans les bois, dans les champs la semence. J'écoute maintenant. Toi, Damétas, commence. Ménalcas répondra, puis vous alternerez; La muse aime ces chants l'un par l'autre inspirés (2).
Tel est aussi le caractère de la huitième ëglogue. INIais de graves événements allaient amener Virgile à modifier son genre et à y introduire des allusions transparentes aux misères contemporaines, ainsi qu'aux incidenlsde sa propre existence.
(1) Le Songe d'un habitant du Mogol, L. XI, fable iv. (•J) hcsBucoliqucSy traduction do M. André Lcfèvre.
Déjà l'Italie avait vu par deux fois^ depuis un demisiècle^ les horreurs de la guerre civile. La République romaine, qui n'avait plus pour se soutenir le patriotisme désintéressé et les mâles vertus d'autrefois, était devenue la proie des ambitieux qui se disputaient le pouvoir. Tour à tour Marins et Sylla, Pompée et César avaient inondé de sang l'Italie et les provinces, et l'immense empire, partagé en deux camps ennemis, se voyait menacé, quel que fût le vainqueur, de perdre à jamais sa liberté. César s'était élevé jusqu'à la dictature ; mais le coup de poignard de Brutus, en tuant le tyran, ne tua pas la tyrannie. Octave, l'héritier^ et Antoine, le lieutenant du dictateur, s'étaient unis d'abord pour combattre l'armée de la République commandée \)i\v Brutus et Cassius, sauf à lutter ensuite entre eux à qui resterait le seul maître. Les derniers défenseurs de la liberté succombèrent dans les plaines de Philippes, en Macédoine. Il fallait maintenant récompenser les vétérans auxquels les vainqueurs avaient dû leur succès ; Antoine et Octave leur distribuèrent en Italie les territoires de nombreuses cités : Mantoue et Crémone étaient de ce nombre.
Virgile se trouvait alors à Andes chez son père. « Il « oubliait là le sort du monde ; les chansons des pâtres ' « voisins ne lui laissaient pas entendre les agitations « de Rome et le fracas des guerres lointaines. Les yeux (c perdus à l'horizon^ jetant sa pensée sereine comme un « voile transparent sur toute la nature, notant des mé- « lodies inconnues, il errait tout le jour dans les prai* « ries ondulées, et les travailleurs champêtres le sa- (( luaient au passage(l). »
(1) André Lefùvre, Virgile et ses Èglogues. (Helzel.)
JleprôducliOli de la BibUothique Nationale.
C'est dans cette quiétude que vint le bouleverser l'invasion des vétérans, qui accouraient en triomphateurs pour prendre possession des champs qui leur étaient livrés. Il vit le modeste domaine paternel, le berceau chéri dcson enfance, aux mains d'une soldatesque toute- puissante, contre laquelle la résistance eût été une folie. Que pouvait faire Virgile dans celto situation désespérée .^11 se souvint alors d'un de ses anciens condisciples, Varus,qui commandait la Gaule cisalpine. Il porta sa plainte à ce personnage influent, qui appuya auprès d'Octave la réclamation du poète. Il eut enfin le bonheur de rentrer en possession de son bien, et dans une de ses églogues les plus célèbres, exprima sa reconnaissance pour le bienfait de celui qu'il devait célébrer tantde fois, quand il fut devenu l'empereur Auguste, le maîlre absolu de Rome. Cette églogue est ia première dans le recueil publié par le poète : il s'y représente lui-même sous le nom du berger Tityre, qui, paisiblement étendu sous le feuillage épaisd'unhètre, essaie surson léger chalumeau dc^sairs champêtres. Un dieu (qui n'est autre qu'Octave) lui a fait ces doux loisirs, a permis à ses génisses de paître en liberté et au pasteur de modulera son gré ses rustiques chansons. Mais voici qu'un autreberger l'aborde ; c'est Mélibée, qui, moins heureux que Tityre, a vu ses biens ravis par des étrangers, et tristement part pour l'exil, forcé de fuir le sol de la patrie et ses douces campagnes. Il s'étonne du sort de Tityre et exhale de touchantes plaintes :
mjSlibiée.
Au pied d'un lietre épais tu reposes, Tityre, Et dans ia rêverie un chant des bois inspire
Ton grcle chalumeau. Nous, loin de ces doux lieux, Nous partons, nous fuyons la terre des aïeux, La patrie! EtTityre^ à l'ombre^ en paix, rappelle Aux échos des forets qu'Amaryllis est belle.