‹ Visages d'hier et d'aujourd'huiChapitre 2 sur 9 · LA LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE

Ce caractère le distinguait de la plupart des écrivains contemporains. Il était admirable pour cela autant que pour ses livres, lesquels attestent, d'ailleurs, ce goût particulier. Il aimait la littérature pour elle-même, et non pour l'emploi qu'on en peut faire. Je ne parle pas de son désintéressement pratique; c'est le malheur des temps, qu'on le remarque : un artiste qui travaillerait en vue de profits ou d'honneurs ne mériterait pas sa renommée, acquise trop cher, — son argent, oui. L'erreur que je signale est moins laide, mais extrêmement pernicieuse.

Presque tous nos écrivains, même honorables, ont cessé de croire que la littérature, à elle toute seule, dût être une fin. Il est vrai que plusieurs seraient alors, ou peu s'en faut, perdus : leur simple talent ne suffit pas. Mais ils veulent exprimer des idées; du moins, ils le disent. Et ils veulent réformer la société, qui est si lasse et qu'on surmène. Ils souhaitent de ne point passer

pour des mandarins : et ils y parviennent, sou- ^ vent, bien au delà de tout espoir. Quel intimidant spectacle, la moue qu'ils font et le dédain qu'ils révèlent, quand ils déclarent :

— C'est de la littérature ! . . .

Mais, pauvres gens, il n'y a rien de plus beau.

Que des politiciens, des hommes d'affaires ou des apôtres marquent ce grand mépris au jeu charmant des mots qui font de belles phrases, je ne sais rien de plus naturel, voire de plus recommandable. Un politicien qui rédigerait correctement sa profession de foi perdrait, du coup, maints électeurs ; l'homme d'affaires égarerait sa clientèle, s'il entendait l'aguicher par un joli discours; et l'apôtre, qu'il prenne garde au fin divertissement de l'art. Mais, aujourd'hui, ce sont, parmi d'autres, les littérateurs qui appellent littérature Tobjetde leur dérision.

Cette manie est ancienne. Elle a son commencement au dix-huitième siècle, où florirent ces philosophes qui n'étaient pas des métaphysiciens. Puis, à l'époque du romantisme, un poète n'osait pas trop porter au théâtre ses bonnes folies très lyriques, sans racheter la courtisane par l'amour, le bouffon par le sentiment paternel, le valet par la revendication sociale, très sociale. Ensuite

affluèrent chez nous les écrivains de pays slaves ou Scandinaves, de pays jeunes où il fallait encore que la littérature servît comme une arme ou comme un rude évangile. Nous avions adoré Anna Karénine : par habitude, nous avons bientôt accepté avec ferveur les prêches de Tolstoï qui, ne plaisantant pas, nous détournait de toute concupiscence littéraire. Et, bref, aux environs de 1890, un écrivain qui n'eût cherché que le plaisir d'écrire était vu d'un mauvais œil. Car il s'agit bien de cela! lui disait-on.

De nos jours, il n'y a plus guère que les vaudevillistes qui soient restés frivoles. Ce n'est pas toujours au bénéfice de la littérature. Et encore aperçoit-on, parmi eux, des prophètes. Les plus modestes revisent le code. Je crois que les lois du mariage, du divorce et de l'adultère modernes ont toutes été préconisées d'abord sur le théâtre et, de coutume, avec gaieté. Cette collaboration du législateur et du vaudevilliste a des inconvénients : les vaudevilles s'alourdissent, en quelque sorte, de méditations inopportunes; et le code perd un peu de sa gravité naturelle. L'échange ne profite ni à l'un ni à l'autre de ces deux genres, le législatif et le badin.

L'on a dit que Jules Renard manquait d'idées. Alors, félicitons-le. Nous regorgeons d'écrivains à idées. Romanciers, publicistes et les pires pornographes sèment la philosophie avec une facilité formidable. Gomme il n'est guère de lois qu'aient

lli VISAGES D'IIIEU ET D'AlJOURD'ni I

fabriquées nos représentants nationaux et que n'aient premièrement soumises à leur forte logique les derniers de nos auteurs gais, il n'est guère de maladie un peu « sensationnelle », comme ils disent, qui n'ait été le sujet d'un drame, d'une comédie pessimiste ou d'un roman que les libraires vendent, comme du pain, non à des médecins, mais à des esprits curieux, très curieux. Nos sociologues sont plus nombreux que, dit Eschyle, le sourire des flots.

Or, depuis que nos écrivains se sont établis penseurs, tout va de mal en pis, dans la littérature. Comme ils répandent des idées, ils ne vont pas être attentifs aux petites choses du stvle. Qu'est-ce qu'un solécisme, pour un conducteur de foules? Et, si l'on nous comprend, remarquent-ils, que nous importe?

C'est bien tentant. Et cette cordiale générosité satisfait la démocratie montante, comme un hommage imprévu.

Il est beaucoup plus facile, en outre, de répandre des idées que d'écrire joliment; car les idées qui suffisent à fonder la réputation d'un penseur actuel ne sont pas bien extraordinaires, tandis que le travail de l'écrivain serait son véritable tourment.

Du reste, Jules Renard avait, en politique et en philosophie, ses idées. Je ne les aimais pas beaucoup; mais lui les aimait.

Il était, de tout son cœur, anticlérical; et,

principalement, il l'était clans la Nièvre, où, conseiller municipal et puis maire, il faisait de la politique. On n'y peut rien; et il n'y a qu'à le constater. S'il tenait à ses jolies phrases, il n'était pas moins attaché au plus vif anticléricalisme. Et, pour lui, cette foi ne dépendait pas d'une métaphysique; il ne la présentait pas sous la forme d'une doctrine sereine : non, il était anticlérical de la façon la plus violente et rude, sans badinage aucun.

11 prit à cœur les aventures politiques de Chitry-les-Mines et de Ghaumot, villag^e où il avait sa maisonnette et où il passait plusieurs mois chaque année. Il ressentit la « fièvre électorale » , sans nulle ironie.

Somme toute, il aurait voulu être apôtre, une sorte d'apôtre. Ses convictions lui inspiraient une telle assurance qu'il était déconcerté de ne pas les voir adopter par tout le monde et, notamment, par « les amis » . Alors, il se réfugiait, avec un peu de colère, avec beaucoup de chagrin, dans sa certitude.

D'ailleurs, sa certitude, il ne la démontrait pas : il l'affirmait. Il écrivait : «Je le jure! » C'est le mysticisme qu'il y a dans toute doctrine, et dans la sienne. Il la défendait, quelquefois, en logicien, plus souvent en homme d'honneur; et il posait volontiers la question de confiance.

U fut maire, de la façon la plus sérieuse. Mais la politique ne lui apporta que déboires.

Et il écrivait encore : « Ça ne fait rien. J'ai le temps... L homme de lettres n'est jamais battu et il trouve partout son trésor. »

Mais, si Jules Renard eut des opinions politiques, sociales, philosophiques ou autres, l'historien de la littérature contemporaine n'en saura rien, pourvu qu'il se contente d'étudier l'œuvre de cet écrivain, sans tenir compte d'anecdotes, car un temps viendra peut-être où la critique littéraire s occupera de son affaire et non pas de tout le reste. Eh bien, l'œuvre de Jules Renard est, si je ne me trompe, étrang^ère à la politique, à la sociolog^ie et, comme on dit, à la philosophie de notre époque.

Jules Renard accordait à la littérature un soin religieux; il ne se crovait pas dispensé d'écrire par le prétexte de ses opinions. Radical ou socialiste, il écrivait comme les réactionnaires auraient le devoir de le faire, s'ils comptaient parmi nos précieuses et nobles traditions le bel usagée de la langue française.

Il suivait le précepte de Quintilien : Grammatices amor vitae spatio terminetur \ « que ton amour de la grammaire soit limité au terme de ta vie » . Il n'y a pas de meilleure devise, pour un écrivain; et, ensuite, on a du génie, par surcroît, si l'on peut. Mais on n'est pas responsable de son génie, tandis que, si l'on bâcle ses phrases, on est un mauvais ouvrier, un saboteur de ses outils.

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Jules Renard fut, en son genre, un écrivain parfait. Ou bien, si Ton veut, nous n'avons guère d'écrivains chez qui la corruption du langage français soit, à notre époque, moins visible.

Il avait le souci des mots, comme un peintre a le souci des couleurs qu'il emploie. Les mots, il ne les employait qu'à bon escient. Il s'occupait de leur signification; il la cherchait et il la découvrait, dans le prodigieux et horrible désordre où nos penseurs les plus féconds et les plus ignorants ont mis notre vocabulaire. Quand il avait écarté tout cela, il était heureux de sa trouvaille; quand il avait enlevé l'ordure et la gangue, il se réjouissait du diamant qu'il attrapait.

Il prenait les mots dans leur acception vraie; à cause de cela, je me demande s'il sera longtemps intelligible.

Il recourait à l'étymologie; et il savait la première donnée du mot. Et puis, la lente histoire de ces pathétiques syllabes lui enseignait leur bel enrichissement. Les mots ont leur destinée : il la connaissait. De cette manière, ils n'étaient pas pour lui de pauvres étiquettes qu'on pose vite et bien commodément sur les idées. Il les considérait comme des réalités vivantes et impérieuses, qu'on ne contrarie pas sans les blesser, qu'on ne

brutalise pas sans les tuer. Il ne les détournait pas de leur aventure, de leur fatalité.

Il prenait garde à eux. Il veillait à leur bon voisinage. Il les choisissait avec précaution. Il ne les entassait pas, comme font ces gaspilleurs dont les indulgents critiques vantent « l'abondance verbale " . Et il n'en voulait pas beaucoup à la fois; mais il les triait.

Il usait d'un vocabulaire assez restreint, à la manière des classiques, — à la manière des bons écrivains; — et il n'inventait pas, à tout bout de champ, des néologismes, pour aller plus vite. Les mots tout neufs ne valent rien : ils n'ont pas vécu : ils ne savent rien. Ce sont des enfants qui babillent; on peut les trouver gentils, drôles; ils namusent guère que leur parents. Mais Jules Renard ne se dépéchait pas. Il analysait sa pensée et vérifiait que le mot, pour dire ce qu'il voulait dire, existait. Il travaillait : et il ne trouvait pas commode de faire le métier qu'il avait choisi; mais il le faisait.

Jules Renard était fidèle aux justes règles de la syntaxe, qui sont les lois de la logique, et voilà tout. Afin d'être mieux sur de ne pas embrouiller les idées, il les séparait les unes des autres, nettement; et il mettait chacune d'elles dans une petite phrase.

Il aimait les petites phrases solides, bien construites, qu'on peut analyser sans peine et dont Tanatômie est apparente au regard d'un connais-

seur. Il avait le goût de la concision. Gomme il employait le mot juste, il n'avait que faire de cette abondance par laquelle les mauvais écrivains tâchent de cacher leur maladresse.

On lui a reproché quelque sécheresse. Mais il fallait bien être un Attique nerveux, pour réagir contre tant d'Asiatiques si gras.

On lui a reproché aussi de ne traiter que des sujets menus. Si je nommais seulement ceux de nos romanciers qui manient de larges problèmes, on verrait comme il eut raison d'éviter leurs fautes. 11 fallait réagir contre la sottise de ces idéologues opulents.

Et puis, il n'y a pas de sujets petits ou vastes. Avec ses forces violentes et minutieuses, toute la nature est dans un pauvre paysage de campagne. Un portrait d'Holbein, étroit de cadre, me révèle mieux l'âme des hommes et des femmes que ne font ces portraits somptueux dont l'auteur, peintre d'étoffes, aurait aussi bien pu être tailleur, couturier, que sais-je?. . .

On a dit encore qu'il manquait d'émotion. C'est que, par exemple, on n'a pas lu, dans le Vigneron, la courte et frissonnante histoire du petit bohémien.

Il était un Alexandrin; je le comparerais à Théecrite.

Il dessine et il peint de petits tableaux de réalité, des " idylles » . Il copie ce qu'il voit. Il copie en artiste, non en photographe; et autant dire qu'il ne copie certes pas : il donne de vives images de ce qui est.

La réalité est tout encombrée de choses inutiles, — inutiles non à son existence ni à sa durée, mais à son agrément ou à sa claire signification. L'artiste supprime ces superfluités ennuyeuses, cette laide bourre. Seulement, alors, ce qu'il laisse ne tiendra plus, dégringolera, se brisera?... L'artiste doit v prendre garde. Il a défait la réalité; il doit la refaire. Son rôle est de simplifier, puis de synthétiser. Il réalise des synthèses nouvelles et viables avec des éléments pris à la réalité confuse.

Jules Renard donne à son lecteur l'impression de l'exacte vérité. C'est ainsi que son œuvre est émouvante. Il ne cherche pas à la rendre pathétique par d autres moyens, par l'invention de péripéties dramatiques, par la vivacité du sentiment, par l'accent du discours. Non, le seul effet qu'il veuille produire, il le demande à l'exacte et simple vérité.

Celle-cij nous ne la voyons presque jamais. Elle est cachée derrière un grand fouillis de vaines apparences. Le paysage nous est devenu trop familier pour que nous le remarquions. Comme l'oreille cesse de percevoir les sons qui longtemps se répètent avec fréquence et régularité,

l'œil aussi néglige la vision qui a trop duré. H lui faut, pour que son attention soit excitée, de l'imprévu. Il lui faut de l'étonnement; alors, il est averti et regarde.

Le paysan, qui n'a pas vu d'autre horizon, ne voit pas non plus l'horizon de son petit village. Le jeune Virgile, tandis qu'il était à Mantoue, ignorait probablement la nature. Elle lui est devenue sensible quand il fut à Rome et regretta, dans le tumulte citadin, le paix immobile des champs. Il put s'émerveiller; et, dès lors, attentif à son souvenir, il suscita l'image, endormie en lui jusquelà, de la campagne et des entours de son enfance distraite.

Quand tu regardes avec des yeux émerveillés le champ de ton père, c'est probablement que tu y es revenu de très loin, après avoir beaucoup vagabondé dans la nature et dans le rêve.

Mais alors, un paysage vaut un autre paysage. La magnificence ou la bizarrerie des sites n'est pas indispensable. Toute la beauté de la nature est dans le moindre village. Il suffit qu'on regarde, avec des yeux qui sachent s'étonner, les pudiques prairies se voiler, à l'aube, de nuées blanches et courir dans les bois le doux visage de la lune. Il suffit d'un arbre qui se mire sur l'eau ; il suffit des chaumières qui, le soir, s'endorment; il suffit des labours qui boivent la pluie.

u Je ne peux pas me figurer, dit Nanette, que les bêtises de notre pays intéressent tes Parisiens! »

Nanette ne sait pas. La vieille Nanette, hélas ! est tout usée par l'habitude. Et, à nous aussi, l'habitude a gâté le regard. Il nous faut, pour voir naïvement, le secours de l'art le plus fin, le plus délicat. Et Jules Renard nous est un habile montreur des paysages familiers. Il les découvre : — il les découvre de ce voile que l'habitude quotidienne et séculaire y avait posé.

Jules Renard a été le parfait littérateur d'un temps où abondaient et les rhéteurs et les barbouilleurs de toutes sortes. Quand se prodiguent ainsi les primaires, un bon écrivain s'enferme avec plus d'assiduité dans l'amour de son art. Il s'y cantonne; il s'y emprisonne. Têtu, il n'en sortira pas. On l'appellera pédant; et il sera content de l'injure, il en sera fier.

Pendant que hurlera la multitude exubérante, il arrangera de jolis mots en belles phrases.

C'est ce qu'a fait Jules Renard, littérateur.

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