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Droite di reprodoetloD et d* tradnetloa liaHjéw pour Kiiu paji, Copjrlght IS1« bf FloDJIoarril *t C».
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Dans les vieilles demeures où le passé habite encore et continue sa vie rêveuse, il y a des chambres dont les murs sont tout pleins d'anciens portraits. Ils résument, avec bien du hasard, la durée de plus d'un siècle. Quelques-uns viennent de loin dans l'espace ou le temps. Leur réunion, c'est le caprice de la destinée qui ta faite. Leur variété est aussi attrayante que leurs analogies. Plusieurs sont des tableaux où ton a essayé de composer le long détail des exislences ; d'autres sont des croquis, rapides et aventureux, oit apparait pourtant le jeu mobile des physionomies; et d'autres, à demi effacés, ne gardent qu'un sourire. J'espérais donner à ce recueil de visages féminins ce charme si plaisant et si touchant. Et, ces visages, j'aurais voulu les entourer d'une telle atmosphère, si tranquille, et d'un silence où, malheureusement, les mots font un peu trop de bruit.
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Dans le petit musée qu'on a installé — peuU être inopportunément — sur lu dévastation du monastère, àPort-Royal-des-Champs, un portrait séduit nos regards et les retient. Le portrait d'une religieuse. Elle a le costume des Bernardines de l'ordre de CIteaux, la robe de laine beige, aux amples et lourdes manches. Sur la poitrine, plate comme celle d'un garçon, tombe le scapulaire où est cousue la croix, rigide et rouge : un cœur saignant qui a la forme d'une croix. La guimpe de toile blanche engonce le cou, monte aux oreilles et aux tempes, ceint le front. Le voile noir coiffe la tête et pend sur les épaules. La religieuse est assise dans un fauteuil et gjirde la pose que le peintre lui indiqua. La main droite tient le rosaire, et la main gauche, un livre de prières.
On connaît beaucoup de ces portraits de Donnes. Quand ils sont de Philippe de Cham-
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paignc, lu parfaite beauté de l'art se joint à la beauté religieuse des physionomies pour composer une admirable image. Celui-ci n'est pas de Philippe de Champaigne. Le peintre : anonyme, et d'un talent modeste. Aucune virtuosité; peu d'habileté, même : la simple et attentive copie d'un visage.
Mais, pour nous alarmer, ce visage a le plus émouvant caractère : il ressemble à celui de Pascal.
Le même nez, en bec d'aigle ; des yeux pareils, grands et noirs, peut-être moins vil^ ; une bouche pareille, aux lèvres larges et dont le dessin fait une courbe fine et compliquée; le même ovale de la figure. Et je n'ose dire la même expression, car le génie de Pascal est un feu qui n'a pas éclairé un autre visage que le sien; mais un air analogue, une évidente parenté. Cette religieuse est la sœur de Sainte -Ëuphémie , Jacqueline Pascal.
Et, aussitôt, ne sommes-nous pas touchés de voir en elle le reflet de lui? Plus encore que son reflet ; son double. On dirait parfois que la nature crée les âmes deux par deux, l'une plus forte et qui aura tout le génie, l'une et l'autre du : même type et de la même étolïe : Maurice de Guérin et sa sœur Eugénie, Chateaubriand et sa ; sœur Lucile, Pascal et sa sœur Jacqueline.
J'ai pitié de ces pauvres filles. Les frères suffisaient; et ils ont la gloire. Elles n'ont guère été
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qu'à la souffrance, à l'inutile souffrance d'une intelligence et d'une sensibilité que seuls les frères ont fait amplement rayonner. Douleur perdue!
Mais, en vérité, ces héroïnes malheureuses avaient ici-bas leur rôle; et elles accomplissaient leur destinée. Qui analysera l'influence que durent exercer Eugénie de Guérin, Lucile de Chateaubriand, Jacqueline Pascal sur leurs frères étonnants? Puis, eux morts, elles aussi, elles ont leur rôle encore ; et leur sacrifice obligeant continue leur dévouement. Plus proches de nous que leurs frères étonnants, elles nous accordent, pour aller à eux, leur entremise et comme leur intercession. Elles nous conduisent à eux; et alors, eux, nous les abordons plus facilement.
Il y a, dans Pascal, de quoi nous déconcerter. Je ne fais pas allusion seulement à l'extraordinaire prodige de sa pensée; mais sa vie même, les circonstances de sa vie et le détail de son aciivité nous déroutent plus d'une fois. Je te suis d'année en année; soudain, je le perds et je m'égare : Jacqueline me ramène à lui. Celte petite servante — servante par In tendresse et par l'humilité — sait où est son maUre.
Elle naquit le 5 octobre 1625, la plus jeune des enfants d'Etienne Pascal et d'Antoinette Bé-
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ÇOD. Gilberte, l'aloée, avait cinq ans; et Biaise était dans sa troisiènfie année. Antoinette Bégon, femme Pascal, avait vingt-neuf ans. Elle mourut l'année suivante. C'est tout ce que nous savons d'elle. Gilberte l'avait un peu oubliée, probablement, à l'époque où elle composa la Vie de M. Pascal, son frére : Gilberte la nomme et dit qu'elle mourut en 1626. Voilà tout; et l'on regrette, il me semble, de tant ignorer cette femme qui fut la mère de Pascal. Nous nous prenons à rêver autour d'elle et à nous dire qu'elle eût peut-être été, poursa jeune famille, la raison calme et la douceur tranquillisante.
M. Pascal le père, excelleot homme, était, à ClermoDt-Ferrand , conseiller pour le roi en l'élection du Bas-Auvergne. Il avait le goût des mathématiques et la renommée d'un savant. Il résolut de gouverner sa maison et donna tout bod zèle à bien élever ses enfants.
Le petit Biaise, dès qu'il sut parler, montra une singulière vivacité d'esprit. M. Pascal le père, émerveillé, voulut se consacrer entièrement à lui. Donc, il vendit sa charge de président à la cour des aides, qu'il avait récemment acquise; et, l'année I63t, l'on vint à Paris.
Biaise Pascal, jeune garçon qu'il fallait ménager et à qui son père cachait les mathématiques, les inventa. Il s'avança tout seul jusqu'à la trentedeuxième proposition d'EucIide, Son père, un jour, s'en aperçut et fut épouvanté.
GharmaDte anecdote! M. Pascal le père, épouvanté du génie de son fils, ne peut garder pour lui tant d'émoi. Il ne dit pas un mot à son fils; et il sort. Il va trouver son bon ami, l'intelligent et gai M. LePailleur. Il verse quelques larmes; ensuite, il avoue qu'il pleure de joie. M. Le Pailleur admire l'aventure et conseille de ne pas ■ captiver ■ davantage une àme si magnifiquement curieuse : le petit Pascal eut des livres ; et, à seize ans, il écrivait un Traité des Coniques, si remarquable qu'on disait « que, depuis Archimède, on n'avait rien vu de cette force » .
Pendant ce temps, que devient Jacqueline?
Elle est douce et gentille; elle est « parfaitement belle » . Ses qualités « la font souhaiter partout ■ , de sorte qu'elle ne demeure pas beaucoup à la maison. Elle a sept ans; et il s'agit d'apprendre à lire. Gilberte, qui a douze ans, lui enseignera cet art dif^cile. Mais Gilberte, làdessus, a mille ennuis, Jacqueline affichant, A l'égard de la lecture, une grande aversion. Or, un jour, Gilberte lisait à haute voix un poème. Jacqueline fut enchantée de ce rythme qui balançait les mots et annonça :
— Faites-moi lire dans un livre de vers; je dirai ma leçon tant que vous voudrez !
A huit ans, elle ne savait pas lire; mats elle improvisait de petits poèmes, a qui n'étaient point mauvais » , au dire indulgent de sa sœur. Elle avait pour amies les deux filles de Mme Saintot.
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En 1636, quand Jacqueline était âgée de neuf ans, M. Pascal dut faire un voyage en Auvergne : il emmena GilberCe et Biaise; et il confia Jacqueline à Mme Saintot. Mme Saintot, ne manquons pas de le noter, était une aimable femme, sœur du poète Ualibray et plus célèbre comme la maîtresse éperdue de Voilure, On le voit, M. Pascal le père n'était pas un bomme de terrible austérité; l'enfance des petits Pascal ne fut pas sombre, morose et telle que la feraient imaginer d'autres signes.
Cbez Mme Saintot, pendant le voyage de M. Pascal, de Gilberte et de Biaise, les trois petites filles, ayant réuni leurs talents, composèrent une comédie en cinq actes et en vers, u divisée par scènes et où tout était observé <> . Elles la jouèrent, avec d'autres acteurs et actrices de leur âge. 11 y eut grande compagnie; et ce devint, si l'on en croit Gilberte, l'entretien de tout Paris durant un long temps.
La comédie est perdue. Mais nous avons plusieurs poèmes de la douzième année de Jacqueline. Ce sont des rondeaux, une chanson sur l'air d'une sarabande; ce sont des stauces, des acrostiches, des sonnets. Et l'on s'attend à de bien jolies choses, de la part de cette petite fille si spontanée, si ardente, si aimablement capricieuse; et l'on s'attend à de jolies choses un peu imparfaites, un peu maladroites, où se révèle une exquise puérilité. Pas du tout! Jacqueline, à
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douze ans, connaît son métier; voire, elle a toute la dextérité, la rouerie d'un vieux poète fort malin. Et, quant aux idées, ce n'est rien : les idées de Voiture ou d'un autre; enfin, des idées de madrigal et de galanterie fieffée. Cette petite fille! El, sans nulle difficulté, elle se met à la place du poète amoureux et badin qui soupire élégamment pour Mélite, puis (songeant à la rime) pour Grisolite. Elle dît à Mélite :
Mais, auprez de votre beauté,
La douceur de la nouveauté
Ne peut rien avoir qui m'excite...
La douceur de la nouveauté!... Cette petite fille coanait le cœur mol et changeant des hommes? Non : tout simplement, elle écrit selon l'usage des rondeaux et des madrigaux.
Elle a trouvé, une fois, ce doux vers que voici : Pour vous j'abandonnay mon cœur...
Et puis., c'est un rondeau pareil à d'autres. Je crois qu'on éprouve un peu de tristesse à constater qu'une petite fille, émue de poésie prématurée, écrit de ces vieux poèmes. Hélas! ii douze ans, l'on n'est pas simple encore; on le devient plus tard, beaucoup plus tard, à force d'art et d'attentive étude : on arrive à la spontanéité quand on n'est plus jeune et quand on a bien travaillé. Aussi la littérature est-elle, habituellement, si dépourvue de fraicbeur.
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Au mois de mai IS38, la reine étant grosse, Jacqueline écrivit un sonnet « sur le sujet de la grossesse de la reine » . Je veux bien y remarquer une certaine fermeté de style. Jacqueline prie Dieu de prendre la reine en sa protection, Puisque la conserver, c'est conserver la France!
Bonne coupe du vers. Et, même ainsi, le sonnet ne vaut quasi rien. Le sujet dit ■ de la grossesse de la reine ■ ne convenait pas très bien à cette petite fille, sans doute. Mais Jaccpieline fut menée à Saint-Germain, pour être présentée à la reine. Pendant l'attente. Mademoiselle, qui sera la Grande Mademoiselle et qui est toute petite encore, — elle a onze ans, — lui demanda :
— Puisque vous faites si bien des vers, faitesen pour moi !
Jacqueline se retira dans un coin; et elle fit «ne épigramme sur le commandement que lui avait adressé Mademoiselle.
— Faites-en aussi pour Mme de Hautefortl Et Jacqueline fit, pour Mme de Hautefort,
une épigramme. Elle fut présentée à la reine et admirée de tout le monde. « Depuis ce jour-là, dit Gilberte, elle fut souvent à la cour, et toujours caressée du roi, de la reine, de Mademoiselle et de tous ceux qui la voyaient. Elle eut même l'bonneur de servir la reine quand la reine mangeait en particulier, Mademoiselle tenant la place de premier maître d'hôtel. ■
Voilà une petite fille qui n'est pas sotte et qui f^it son chemin. Et l'on croit qu'elle fait son chemin : personne assurément ne devine où la conduit ce chemin de futilité mondaine et de vanité; ce chemin la conduit, sans qu'elle-même s'en doute, au couvent le plus rigoureux, à l'ascétisme et au ciliée. Elle ne le sait pas. Je ta compare à la jeune Camille, de Virgile, guerrière charmante qui, toute à l'ardeur du combat, ne voit pas un trait dans l'air, un trait dont elle sera percée et tuée. Jacqueline, pareillement, ne voit pas qu'approche le trait de la grâce, qui la fera mourir au monde : elle s'amuse, fiiit de petits vers et joue à la poupée.
Au mois de mars de cette année 1638, où Jacqueline est «i bien en cour, M. Pascal le père commit une fâcheuse imprudence. On avait réduit le taux de la rente, à l'hôlel de ville. Or, M. Pascal avait placé là son argent et il détesta de voir diminuer ses revenus. Avec plusieurs rentiers, il prononça des paroles très véhémentes; même il y eut, avoue Gilberte, ■ quelques actions un peu violentes et séditieuses « . Le cardinal, homme d'ordre, fit loger à la Bastille deux ou trois amis de M. Pascal; et M. Pascal sentit, avec beaucoup de discernement, que le plus sûr était de s'en aller. Il se cacha et l'on ne sut le découvrir. Les trois enfants, gardés par une bonne femme, demeurèrent sans lui pendant des mois.
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Vers l'automne, Jacqueline eul la petite vérole. On parvint à la guérir; mais son joli visage fut u tout gâté » . Jacqueline de quatorze ans ne sera plus belle; Jacqueline qu'on admirait et en qui nous aimions cette beauté qui, plus tard, a pris le voile. Or, elle avait, écrit sa sœur, u l'esprit assez avancé pour aimer la beauté et être fâchée de l'avoir perdue <> . Gomment prit-elle ce désastre? Eh! bien, elle n'en fut pas • touchée >< le moins du monde. * Au contraire, dit Gilberte, elle le considéra comme une faveur et 6t des vers pour en remercier Dieu, où elle disait, entre autres choses, qu'elle regardait ses creux comme les gardiens de sou innocence et pour des marques indubilables que Dieu la lui vouloit conserver; et tout cela venoit de son propre mouvement. Elle passa tout l'hiver sans sortir de la maison, n'étant pas en état d'aller parmi le monde. Elle ne s'ennuya pas du tout, en s'occupant fort de ses poupées et de ses bijoux, n
Voilà une singulière petite fille, si singulière qu'on peut, un instant, se demander si Gilberte, écrivant tout cela beaucoup plus tard, ne teinte pas de jansénisme ultérieur une anecdote ancienne. Mais non. Gilberte est scrupuleusement exacte dans ses récits. D'ailleurs, si singulière que soit cette petite fille, ne la voyons-nous pas en vérité comme nous la montre Gilberte, s'occupant fort de ses poupées, de ses bijoux, divertissant ainsi quelque regret de coquetterie anodine.
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refusant de soilir et, quand elle a une Fois mis en vers le paradoxe de son remerciement à Dieu, observant assidûment l'attitude qu'elle a vite adoptée par piété, je n'en doute pas, et par enfantine Berté, par poésie aussi : car il y a, chez elle, de la littérature.
Mais elle a treize ans; et elle parle, en prose et en vers, de son innocence. Cela est drâle et presque un peu choquant : il semblerait si naturel que la vraie innocence ne dût pas s'apercevoir d'elle-même ! Et la précocité de Jacqueline, lavoità. On peut admirer la précocité; on peut aussi, tout en l'admirant, ne l'aimer guère. Un enfant très avancé pour son âge me fait penser à ces images de l'Enfant Jésus que tiennent dans leurs bras les Vierges des peintres et des sculpteurs archaïques. Les Vierges sont sublimes; les Enfants Jésus, tout petits et, avec cela, rabougris, ne sont pas des enfants, mais de vieux hommes et des nains. Je sais bien que les sculpteurs et les peintres ont ainsi voulu représenter les contrastes que suppose un enfant divin, le béhé qui est le sauveur du monde. Ils l'ont voulu. Mais leurs Enfants Jésus sont laids et comme un peu désagréables.
Revenons à JacqueHne. En cette année 1638, quand elle a treize ans, on imprime un mince volume in-quarto, intitulé Vei-s de la Petite Pascal; et il commence par une belle épitre dédicatoire de Jacqueline à Sa Majesté la reine. Le volume
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est perdu. A la même époque, Biaise Pascal, Agé de quinze ou seize ans, a déjà le renom d'un mathématicien : les sociétés de savants tiennent compte de ses idées. Ces deux enfants, le frère et la sœur, luttent de génie. Gilberte, qui a dix-huit ans, est plus raisonnable; elle reille à la maison, elle est une simple jeune fille ; elle se mariera.
Du reste, Jacqueline est charmante, malgré toute la jeune littérature qui la pourrait accabler. A quinze ans, elle jouait avec ses poupées, les babillait et les déshabillait tout le jour; elle > badinait comme un petit enfant » . On lui en faisait reproche, hélas! et elle préférait ce divertissement " aux plus grandes compagnies de le ville, quoiqu'elle y eût un applaudissement général ■ . Quand elle arrivait ■ en quelque compagnie où on ne l'attendait pas, on voyait tout le monde se réjouir de sa venue, un petit murmure s'élevait et elle satisfaisait toujours ceux qui s'attendaient de lui voir dire quelque chose de beau » . Mais elle n'avait « nul attachement pour la gloire » . Les poupées de Jacqueline Pascal plaisent à l'imagination, la reposent de concevoir une trop extraordinaire singularité de l'esprit; et elles Font pitié : quand Jacqueline eut quinzeans, ne sut-on pas la détourner de cet amusement gracieux?
Avant cela, au mois de février 1639, les petits Pascal étaient à Paris sans leur père : celui-ci, A
cause de la Bastille inquiétante, se tenaitéloi^é. M. le cardinal, qui aux heures de relâche aimait les chats, le spectacle et une fine gfaminerie, souhaita que lui fût donnée une comédie par des enfants. L'on s'adressa donc à Mme Saintot, pour ses filles, et à Gilberte Pascal pour Jacqueline. Mais, au gentilhomme qu'avait envoyé Mme d'Aiguillon, Gilberte répondit que Jacqueline ■ était à Paris sans père ni mère, avec son frère et sa sœur, bien affligée de l'absence de son père et qu'ils n'avaient pas assez de joie ni de gaieté pour donner du plaisir à M. le cardinal, ni les uns ni les autres <i . Voilà une réponse toute pleine de dignité, de liberté mesurée, de sage désinvolture et qui (arec bien d'autres anecdotes) nous engage à considérer comme une fable républicaine cet asservissement des caractères causé par la monarchie absolue. L'ancienne monarchie n'était pas une tyrannie : et, si elle abaissa des caractères, ces caractères étaient bas, premièrement. Let autres et, par exemple, dans ces bonnes familles parlementaires à l'une desquelles appartenaient les petits Pascal, avaient la plus élégante fierté; même, ils l'avaient avec une simplicité que la rhétorique républicaine ne vaiit pas. Mme d'Aiguillon reçut la réponse de Gilberte Pascal. Et elle insista. Elle envoya de nouveau le gentilhomme dire qu'on avait tort, que l'occasion serait excellente de faire revenir M. Pascal le père : M. le cardinal, si Jacqueline lui donnait
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du plaisir, accorderait assarèment ce qu'on lui demanderait. Gilberte consentit alors ; et Jacqueline apprit son rôle.
Le jour de la représentation, la petite Pascal a fit son personnage d'une manière si surprenante qu'elle eut un applaudissement extraordinaire n . On la vit « paraître tout d'un coup sur le théâtre, essoufflée, saisie et effrayée comme venant d'apprendre une mauvaise nouvelle qui la surprenait, d'autres fois pleurant et affligée et se plaignant d'un malheur; enfin c'était la meilleure actrice de toute cette pièce ■> . La pièce finie, M. le cardinal se levait de son fauteuil; et l'on négligeait de lui présenter la petite Pascal. Mais alors la petite Pascal descendit du théâtre et se présenta elle-même. M. te cardinal la prit sur ses genoux, la caressa et lui dit raille choses obligeantes. Elle écouta et commença de jouer >i un autre personnage " . Cet autre personnage, c'était à la vérité elle-même, la petite PascaL Elle pleura et dit la désolation où était sa famille de n'avoir pas auprès d'elle son père. M. le cardinal n'entendait pas trop ce qu'elle racontait, parce qu'elle sanglotait pour de bon : et voilà très exactement la différence de l'art et de la vérité. Jacqueline répéta ce qu'elle avait dit. M. le cardinal répondit que M. Pascal le père pouvait revenir en toute assurance. Jacqueline voulait demander encore une grâce... ■ Demande-moi tout ce que tu voudras, dit M. le cardinal; tu es trop
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jolie, je ne saurais te rien refuser! « File priait que M. le cardinal consentit à recevoir M. Pascal le père... « Mandez-lui qu'il vienne me voir et m'anaène toute sa Famille! " La petite Pascal avait gagné son procès.
Biaise Pascal était là. Et c'est l'année de son adolescence où il écrivait le Traité des Coniques. II était là, et Jacqueline, et Richelieu; ajoutons Mme d'Aiguillon et l'acleur Mondory; ajoutons une société la plus délicate de la plus belle époque. Et il y a de ces journées, dans l'histoire que nous lisons, de ces journées si poignantes et jolies que nous donnerions beaucoup de notre courte durée pour les rattraper, au milieu de l'ouhli perdu, et les voir un peu.
A la suite de la gentille manigance que Jacqueline avait organisée, M. Pascal le père fut adjoint à M. de Paris, lequel était, à Rouen, l'intendant de la Normandie. Et voici la famille Pascal installée à Rouen, ville savante et mondaine ; installée en très bonne place dans une société qui, sans imiter la capitale, rivalisait heureusement avec elle. C'est peut-être la période la plus singulière de l'existence des Pascal.
M. Pascal le père avait, pour la répartition des taxes, de grands et difficiles calculs à faire. Biaise Pascal inventa la machine à calculer. Il l'inventa, sans doute aisément, d'un coup d'esprit ingénieux; mais il eut beaucoup de peine à la réaliser, combina plus de cinquante modèles,
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dirigeant les ouvriers et, pour parer à des inconvénients pratiques, trouvant de matins systèmes. Jacqueline composiTit maints poèmes. Et l'oa recevait Familièrement à la maison le jeune M. Corneille, ■ avocat du roi dans les juridictions des eaux et forêts et de l'amirauté, à la table de marbre de Rouen ", le jeune M. Corneille, auteur de ravissantes comédies, Méiite, la Veuve, ta GaUrie du Palais, la Place Royale, et d'une tragicomédie que tes uns avaient dénigrée et les autres portée aux nues, où elle demeura, U Cid. M. Corneille apprécia le talent de Jacqueline et l'encouragea, la conseilla peut-être. Aux Palinods de 1640, Jacqueline eut le prix de la poésie: elle avait célébré la Conception de la Vierge. Or, le jour de la distribution des récompenses, elle n'était pas là : pour remercier en son nom, qui se leva et fit, en vers, un compliment de gratitude? M. Corneille. Pourquoi, nous demandons-nous, Jacqueline ne fut-elle pas à la cérémonie? Il est difficile de le dire précisément. On le devine tout de même. Après la cérémonie, en grande pompe, avec des trompettes et des tambours, on lui apporta le prix qu'elle avait mérité. Mme Perier note qu' « elle reçut cela avec une indifférence admirable v . Laissons admirable : c'est, plus tard, l'opinion de la janséniste Gilberte. Mais le fait subsiste, et à sa date de 1640, où Jacqueline a quinze ans : le fait de l'indifférence est, avec la véracité de Gilberte, certifié encore par cet antre
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fait que Jacqueline ne soit pas allée recevoir, aux Palinoda, sa récompense de gloire. La drôle de petite fille!--' Si elle écrit des vers, eh! bien, il suffit de lire ses vers pour être sûr qu'elle n'y est pas contrainte par un inipérieuj( génie : ce ne sont que (les vers ^droite. Elle s'y amuse? Oui; mais aussi elle les montre, elle les eiivoie aux Palinodt : elle désire évidemment la gloire. Il n'est pas de titlérature et d'art sans quelque vanité. Elle désire la gloire; et puis elle ne Iq désire pas : étant sur le poiqt de l'atteindre, elle n'en a plus eqvifl- Cette contradiction n'est pas inhumaine; nette contradiotion secrète et intime que nous apercevons, identiquement la même, dans le coeur et l'esprit de Biaise Pascal ; cette contradiction de la vive ardeur et du prompt désabusement qui est, je crois, au plus profond de l'âme, dans les grands mystiques, le principe à la fois de leur »èle fougueux et de leur farouche renon-! cément.
Remarquons->le : en 1840, la famille Pascal est pieuse et parfaitement soumise aux croyances et aux pratiques de la religion. £Ue n'aura point  se convertir, selon le sens rigoureux du mot. Cependant elle vit dans le monde, avec toute la liberté permise et sans nuUt austérité- Elle n'a pas encore reçu le coup de la grâce. Bref, I' q io" différence n deJacquehneà la gloire des Palinode, comme l'indifférence qu'elle eut à subir l'efface-i ment de sa beauté, celle indifférence n'e»t pas
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Ift VISAGES DE FEMMES
(le qualité religieuse : elle est au juste le mouvement naturel et, pour ainsi parler, l'instinct de son jeune esprit. Il y a, dans Jacqueline et dans niaise Pascal, une velléité spontanée de mourir à soi-même, cela au plus fort de l'entrain que <lonne la vie. Ils sont, dès l'eni^nce, prédestinés à leur aventure.
On pensait marier Jacqueline. Plusieurs partis, et dignes d'elle, se présentèrent. Il y eut toujours quelque empêchement. Ce n'est pas qu'elle eât, contre le mariage, aucune répulsion : elle avait, dit Mme Perier, de l'indifférence; elle ne montrait, dans la rencontre de ses prétendants, •• ni attache ni aversion " , et elle élait » soumise à la volonté de son père « . Nous avons de la peine, il me semble, à concilier, dans l'âme de Jacqueline, cette perpétuelle <■ indifférence h et tant de vivacité. N'allons-nous pas soupçonner que cette fille si promptement désabusée est sur te point de renoncer au monde? Il est si naturel de le soupçonner que sa sœur, aussitôt après nous avoir indiqué le sentiment de Jacqueline à l'égard du mariage, répond à la question qui nous venait aux lèvres. Non, Jacqueline n'avait «aucune pensée pour la religion « — c'est le couvent; — voire elle avait, pour le couvent, u un grand éloignement et même du mépris <• . Du mépris? « Elle croyait qu'on y pratiquait des choses qui n'étaient pas capables de satisfaire un esprit raisonnable. »
Que c'est étrange!... Dans cette déclaration, si
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nette que sans doute Gilberte se rappelle et cite exactement les paroles de Jacqueline, ne sentonsnous pas l'influence des savants au milieu desquels vit cette jeune iille? Etienne Pascal et Biaise Pascal sont des savants qui ont donné leur coa- Kance à la raison, comme on dira plus tard en un sens nouveau : mais il y a déjà quelque chose de cela dans la manière dont Gilberte oppose à la discipline des couvents les volontés d'un u esprit rnisonnable » . Etienne et Biaise Pascal sont — en quelque mesure, et bien que le mot n'existe pas encore — des positivistes, par leur zèle de mathématiciens et l'importance qu'ils attribuent volontiers aux diverses applications de la science. Jacqueline, auprès d'eux, maintient les prérogatives de son u esprit raisonnable » .
Mais on éprouve une véritable surprise à la voir, maintes fois, affirmer le contraire, précisément le contraire de ce qu'on attendait. Nous nous trompions; et nous croyions la deviner : elle est tout autre. Il y a là (dirait-on), de sa part, une sorte de paradoxe dont la continuité est bizarre. Nous nous trompions; ou, plutôt, elle nous trompait; ou bien est-ce maintenant qu'elle nous induit en erreur? Ne mettons pas en doute son évidente sincérité; mais, sincère, elle se tourmente, elle se martyrise : elle impose à ses velléités des contraintes et, au moment où elle dénigj^re les couvents, elle est toute prête à leur discipline.
30 VISAGES DF. FEMWEa
Personne ne l^i parle d'entrer au couvent : il est question de la niarier. Et elle affirme son hostilité vive à l'égard du couvent, — où elle entrera; — g'çsl une aorte de pressentiment. Et c'est le preeaentiment d'une àme qui se violente : un pressentiment â l'envers.
Jacqueline Pascal est, ainsi, prête à recevoir l'émoi rqligienx, h recevoir le coup de la grâce. Il advint su mois de janvier Ifi46. Biaise Pascal avait vipgt-trois ans bientôt, Jacqueline vingt et un.
M. Pascal le père sut que, dans un faubour^de Boucn, deux genlilsbommes «s'étaient donné un signal pour se battre en duel » . Or, par I0 froid de l'hiver, la ville <• n'était qu'une glace <i ; on n'y pouvait circuler en carrosse. M. Pascal décida, bon magistrat de police, d'aller à pied, d'empëeher le combat. Mais il glissa, tomba et se démit la cuisse. Il commanda qu'on le portât chez lui et qu'on priât de venir à son aide M. Deslandes et M. de la Bouteillerie.
M. Deslandes et M- de la Bouteillerie étaient deux frères, distingués et honorés de tout le monde, qvii avaient longtemps mené la vie futile, voire une vie de brelteurs, jusqu'au jour où l'abbé Guillebert, curé de Rouville (un village
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proche de Rouen) les convertit. L'abbé Guillebert, « grand serviteur de Dieu » et qui gouvernait sa paroisse avec » utie piété solide n , faisait des prônes si admirables ({ue, de tout le voisinage, oo venait l'entendre; les gentilshommes et les officiefs de Rouen louaient des chambres au village de Rouville et arrivaient le samedi soir, a6n d'être là pour le sermon du dimanche.
L'abbé Guîllebert était lié avec M. Arnauld, M. de Saint'Cyran, M. de Saci. Et il toucha M. Deslandes et M. de la Bouteillerie, lesquels résolurent "de ne plus songer qu'à Dieu, à leur Salut et à la charité pour le prochain « . Ils firent bâtir, au bout de leur parc, un hôpital où ils reçurent les malades pauvres. Ils étaient, de jeunesse et par un nouvel effort, bons chirurgiens et bons médecins. On les appelait, comme des rebouteux éminents. M. Pascal le père leur voulut confier sa cuisse. Ils étaient alors à dix lieues de Bouen. M. Pascal le père les attendit; et le mal empira. Pour le soigner, ils demeilrèreot chez lui pendant trois mois.
Or, ces messieurs n'avaient pas moins de zèle et de charité pour le bien spirituel du prochain que pour le temporel; et, s'ils furent assidus à la cuisse de M. Pascal le père, ils ne le furent pas moins à l'àme de M. Pascal le fils. Ils la trouvèrent a très solide et très bonne « et se promirent de la détourner, loin des sciences humaines dont ils connaissaient le néant, vers la science divinc-
Ils engagèrent ce jeune homme à lire les ouvrages de M Jansénius, de M. Arnauld, les petits traités de M. de Saint-Cyran, et autres écrits de même sorte. Ainsi pénétra dans la famille l'influence de Port-noyal. Et elle date de l'année 1646. Mais, comme le petit Pascal, devançant les livres, avait deviné les mathématiques jusqu'à la trentedeuxième proposition d'Euclide, ne peut-on dire que Jacqueline avait elle-même devancé la venue de MM. Deslandes et de la Bouteillerie et deviné la mystique prochaine?
Aussi l'effet fut-il extrêmement rapide. En peu de semaines toute la famille nous apparaît comme, ne disons pas convertie, — elle n'avait point à se convertir, — mais consacrée. Quand Bluise Pascal eut commencé de » coûter Dieu " , il persuada bientôt son entourage. Il fit goûter Dieu à son père. Gilberte, qui avait épousé quelques années plus tôt M. Florin Pericr, vint avec son mari à Rouen : le ménage subit In contagion de la ferveur où il trouva toute la maison. Gilberte renonça pour elle et ses enfants aux parures et ajustements inutiles; et, à la moH de Florin Perier, en 1672, on connut qu'il portait aux reins une ceinture de fer, tout armée de pointes. Mais la plus passionnément touchée, ce fut Jacqueline.
On a discuté sur le point de savoir qui, dans la famille Pascal, sentit d'abord la grâce et la communiqua. Marguerite Perier, fille de Gilberte,
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raconte la divine aventure telle que je viens de ta résumer et attribue à Biaise Pascal l'initiative de la persuasion. Mais une lettre de Jacqueline Ferait penser que M. Pascal le père céda prenûèrement aux instances de MM. Deslandcs et de la Bouleillerie, aux avertissements enflammés de l'abbé Guillebert, sous la conduite de qui toute la famille s'était rangée. La famille, si intimement liée de cœur et d'esprit, dut éprouver la même secousse de l'àme toute ensemble. Je crois pourtant que Biaise et Jacqueline, l'un par l'esprit et l'autre par le cœur, étaient plus excitables et qu'attachés l'un à l'autre d'un fort sentiment fraternel, ce jeune homme et cette jeune Slle s'animèrent mutuellement.
Si l'on veut voir l'effet que produisit, en Biaise Pascal, cet événement, l'année suivante il dénonce à l'autorité religieuse un ancien capucin, le frère Saint-Ange, qui enseigne à Rouen la théologie et dont l'orthodoxie lui parait suspecte. Il mène l'affaire très rudement et montre un zèle de néophyte mal commode. Cependant, s'il exige que la raison ne se mêle pas de la Foi, il continue de la laisser libre dans le domaine de la science. C'est l'époque où il s'éprend de la ptiysique et dépense un grand génie à tirer des expériences de Torricclli, qu'il refait et qu'il améliore, une valable théorie du vide. Je l'appelais un positiviste; il est encore un positiviste quand il sépare si nettement le terrain de la science et le
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tërr&irt dli ttiystère où domine la foi et quand, dédoublant son génie, il l'exalte ici et là, dans la Science et dans la foi. Il n'est pas arrivé à ce moment de son évolution mentale où il fera le sacrifice de la science : il la conserve et liëùi, selon le mot de Bossuet, les deux bouts de la chaîne.
Ainsi (et dans un ordre de choses bien différent) , Chateaubriand et s* sœur Lùcile sont adonnée à la même Bensibiltlé Frémissante, de))ui3 les jours &e Gômbourg et dé la révolution. Mais f^hateâubrialid {{ardë le goût de l'activité, qui le fortifie et Tempèche de mourir, tandis que Lùcile, toute à ses alarihëB seules, succombera. Et, semblablemeut, Pascal tardera, mais non Jacqueline, à mourir au mondé.
Jacqueline iie fit aucune résistance : elle fut priËe tout entièfe et à jamais. En 1646, elle se préparait à reCevoif le sacrement dé là confirmation; et, dit sa sœur, » on peut croire qu'elle y reçut vérittihlcmehl le Saiut-Ësprit, car depuis cette heuré-lA elle fut toute changée n . Dès que DieU lui eut '" touirtté lecœuf » , elle appartint à Dieu, uniquemeiiL Quelle soudaineté, quelle violence et, disons, quelle brutalité de la passion!... Elle résolut d'abandonner » tous les avantages qu'elle avait tant aimés jusqu'alors » : tant aimés, — elle n'aimait pas à deiùî, Jacqueline, le monde ou le mépris du monde.
Ëlaisc Pascïil, à vingl-qudlre ans, était incroya-
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blement malade, comme si la flamme de sa pensée lui avait consumé le corps. Une c douleur de tête comme insupportable, une chaleut- d'entrailles et beaucoup d'autres mavtx » ; on devait fe purger tous les deux joufs; et, comttie il ne pouvait rien avaler que de tiède et goutte à goutte, ces remèdes étaient » un supplice » : u ceux qui étaient auprès de lui en avaient horreur, seulement à lés voir ». Il ne se plaignait pas. Durant âette kUtiladie, il COAçut que la souffrance, envoyée par Dieu, le rachetait et il n'admit plus de science que celle du salut.
Mais il obtint, de ses remèdes, un peu de soulajfement; et le voici bientôt qui se reprend à la vie. Il ne s'est pas donné à toute l'exigenCê dte Dieu, comme Jacqueline; il a des hauts et des bas de renoncement : et il se donae, mais parfois se dispute à Dieu.
Les médecins pf-escrivirent le repos et le divertissement de l'esprit : Pascal éviterait » toute occupation d'esprit qui eût quelque suite » et rechercherait « les conversations ordinaires du monde ^ ; il irait à Paris. On lui persuada que la santé est un dépôt dont Dieu commande que nous ayons som.
Et il partit pour Paris, avec Jacqueline.
Ils passèrent quelques mois de ferveur singulière, à s'exalter mutuellement. Ils allaie'nt tous deux entendre M. Singlin, qui, en leur parlanlde iBvéritablu vieuhréLieuné, les ravissait liofii de lii
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vie. Jacqueline ne tenait plus au inonde que par les dernières attaches qui vous empêchent de vous encioie au monastère; et, contre le monastère, elle gardait son aversion de jadis. Mais, quoi! M. Singlin n'était-il pas le directeur de Port-Royal? Alors, ■ on pouvait être là dedans religieuse raisonnablement v . Elle argumentait ainsi, en bonne logique, et ne s'apercevait pas qu'une idée en elle avait cbangé : l'idée de la raison et, avec l'idée, l'objet de la raison.
Si Jacqueline eut quelques doutes encore, touchant la discipline religieuse, elle consulta son frère. Il l'aimait d'une extrême tendresse. Et il était dans les mêmes sentiments qu'elle ; de sorte qu'il l'approuva et fortifia son dessein.
Il va donner sa sœur à Dieu; non la donner:
l'abandonnera Dieu qui la possède déjà. Il sent qu'elle est une sainte prédestinée. Il l'aime; et, dans la fureur du sacrifice, il la donnera.
Tâchons d'imaginer l'entrain sacré de ces deux êtres, jeunes et qui préparent l'abnégation, leurs courses dans Paris et la hâte de leurs démarches. Premièrement, ils s'avisent de M. Guillebert ; c'est de lui que viennent leurs alarmes pieuses et il est un ami de Port-Itoyal. M. Guillebert les conduit à la mère Angélique : elle les reçoit avec beaucoup d' h agrément <> . Et Jacqueline désormais vit la mère Angélique le plus souvent qu'elle le put. Mais, pour savoir si l'état de religieuse lui CMTvenait, Jacqueline devait s'adressera M. Sin-
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glin. Pascal la conduisit à M. Sînglin; et, après un entreticD de quelque temps, M. Singlin déclara que jamais il n'avait vu si grandes marques de vocation.
De journée en journée, Jacqueline s'approche du couvent.
Il restait à obtenir le consentement de M. l'ascal le père. On n'osait pas trop lui écrire. Mais il vint à Paris vers le mois de mai 1648, peu de semaines après la visite faîte à M. Singlin. Biaise l'ascal eut à présenter la requête de Jacqueline. M. Pascal le père, tout de go, se fâcha. 11 n'admettait pas qu'on eût poussé si loin les choses sans même s'informer de son avis; et il adressa de vifs reproches à son fils, qui avait fout fomenté, n'est-ce pas? Eh! bien, non, Jacqueline n'entrerait pas au couvent. M. Pascal le père était assurément pieux, et dévot peut-être, depuis que lui avaient réparé la cuisse et sanctifié l'âme MM. Deslandes et de la Bouteillerîe ; mais on lui demandait trop! Jamais il ne consentirait à se séparer de Jacqueline, jampis, : car il adorait Jacqueline! £t jamais il n'admettrait non plus qu'on traitât légèrement son autorité paternelle, jamais ! £t, puisque la rébellion s'était mise dans sa famille, il veillerait, on pouvait y compter! Une vieille domestique, Louise Deffaud, qui avait élevé les enfants, reçut l'ordre formel d'épier avec soin Biaise et Jacqueline, de prendre garde à leurs actions et de les dire à M. Pascal. Depuis
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ioF8, Jacqueline vécut u dans une grande coatrainte ■ . Elle ae cessa pas tout à fait d'aller à Port-Royal, mais en cachette; et, si elle vit encore M. Singlin, ce fut » par adresse et par invention i .
Voilà un drame de famille bien touchant et qui met eo conflit des sentiments doux, graves et forts : la tendresse paternelle, le respect fiHal, consacrés par ta retif^ion, — ^ et par la religion de Celui qui a dit : » Je séparerai le père et le fils, la mère et Itt fille. » Que d'angoisse, â concilier ces deux termes du commandement évangélique : l'amour humain, l'amour divin! Et M. Pascal le père eût volontiers relâché la rudesse de la doctrine, à son profil de pauvre homme demeuré veuf et qui a dévoué à ses enfants tout le souci de son existence; Biaise et Jacqueline sont d'une autre sorte et, impitoyables logiciens, férus de se tyranniser, vont d'un trait au paroxysme de la loi qui veut qu'on déchire, derrière soi, le monde. B Étouffons autant qu'il nous sera possible tous "lèâ 'sei.tiaicsts de la natnrp i ,- écrira plus tard Jacqueline.
M- Pascal le père est plus aimant; ou bien il l'est de façon plus modeste et humaine. Quand Jacqueline aura pris le voile, elle écrira : « Dieu sait que j'aime plus ma sœur, sans comparaison, que je ne faisais lorsque nous étions toutes deux du monde, quoiqu'il me semblât en ce temps que l'on ne pouvait rien ajouter à l'affection que
j'avais pour çllç. n Mme Perier, quand Jacqueline écrivait aiiifi i Florin Perier, se trouvait en péril de mort. Jacqueline redoutait qu'on lui apportât cette nouvelle; et, disait^elle, <• dès qu'on me regarde pour me parler, il me prend un tremblement tel que je ne puis me soutenir « . Donc elle n'a pas étouffé en elle les sentiments de la nature : elle les a trvnspnsés, selon la règle difficile et admirable du mysticisme chrétien qui foit qu'on aime en Dieu la créature. M. Pascal le père, lui, aimait Dieu dans ses enfants.
Tel fut le débot de ces âmes, religfieuses et douloureuses.
L'opposition de M. Pascal ne dérangea pas Jacqueline de son projet. Docile aux volontés de son père, elle ne quitta point la maison. Mais elle s'écarta peu à peu des compagnies, rompit absolument toutes ses habitudes, se retira de la conversation domestique et organisa son exacte solitude. Elle s'enfermait toute la journée dans son cabinet. On l'y laissait, et M. Pascal )ui>même ne l'y importunait pas, sachant qu'elle avait — comme Marie, sœur de Lazare, dans l'Évangile, — choisi la meilleure part. Jacqueline était obstinée, dit sa sceur, ■ avec adresse x ; et, en réservant sa volonté farouche, elle savait réussir à ne point offenser son père. Elle continua d'être en correspondance fréquente avec Port-Royal et, grâce à d'angélîques roueries, put le cacher. M. Pascal fut bien ému deola voir si obéissante.
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Il voyait qu'elle n'appartenait plus au monde. Il lut (lit, avec tout son chagrin, qu'il l'approuvait de tout son cœur. Il lui promît de ne plus chercher à la m.nrier. Mais qu'elle consenlit à ne le point abandonner : « sa vie ne serait possible pas encore bien longue et il la priait d'avoir cette patience; cependant il lui donnait la liberté de vivre comme elle voudrait dans sa maison » .
Jacqueline le remercia : elle lui dit qu'il n'aurait pas à se plaindre de sa désobéissance.
Nous croyons l'entendre, un peu sèche, très déFérante, un peu lointaine, et plus lointaine même qu'elle ne le semble, enfermée dans son rêve et qui, pour entendre les paroles du dehors et puis répondre, s'est mise un instant à la fenêtre de son rêve : elle y va rentrer, elle a grande hâte d'y rentrer.
Le 19 juin 1648, ses méditations, ses lectures et enfin toute son intrigue mystique avaient abouti à lui faire désirer de passer quelques jours à Port-Royal, dans la retraite; seulement quelques jours, et ne fût-ce que pour savoir si, en définitive, c'était en ce lieu-là que Dieu la roulait. Or, son père l'a suppliée de ne pas entrer au monastère avant qu'il ne mourût, et d'attendre, et d'avoir cette courte patience. Elle le sait bien, ne l'oublie pas; mais elle admet cette éventualité de la mort, simplement, et ne parle d'abord que d'une épreuve : elle saura si, à la mort de son père, Dieu la recevra. Elle ne
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craint pas la réalité des choses et des paroles. Elle écrivit à son père; et sa lettre, on l'a justement comparée à la prière que , dans Racine, adresse au roi des rois la jeune et tremblante Iphigénie. n Monsieur mon père... Avant toutes choses, je vous conjure, au nom de Dieu (que nous devons seul considérer en toutes matières, mais particulièrement en celle-ci), de ne vous point étonner de la prière que je vous vais foire, puisqu'elle ne choque en rien ta volonté que vous m'avez témoigné que vous aviez. Je TOUS conjure aussi, par tout ce qu'il y a de plus saint, de vous ressouvenir de la prompte obéissance que je vous ai rendue sur la chose du inonde qui me touche le plus et dont je souhaite l'accomplissement avec le plus d'ardeur. Vous n'avez pas <]ublié sans doute cette soumission si exacte; vous en parûtes trop sntisfait pour qu'elle Eoit si tôt sortie de voire esprit... " Ainsi parle Iphigénie, avec maintes précautions de pensée et de langage : elle organise un discours, peureux, attentif et résolu; elle ne va pas tout de suite au feit et sans avoir adouci les chemins de la persuasion difficile. Jacqueline demande quinze jours, comme en prennent à l'ordinaire les personnes de toutes les conditions, et même engagées dans le monde, pour se recueillir, à l'approche des grandes fêtes et pour s'entrelenir avec Dieu seul parmi des personnes qui ne soient qu'à lui. Son père voudra-t-il lui refuser une chose si
peu extravagante?... Son père doit, précisément., s'absenter, aller passer deux semaines à Boiicn : elle a choisi le temps de son absence, où elle ne peut lui être utile... ■ C'est pourquoi je vous conjure, si j'ai jamais été assez heureuse pour vous satisfaire en quelque chose, de m'accorder promptement ce que je vous demande. S'il y avait quelque conjuration plus forte que l'amour de Dieu, pour vous obliger de m'accorder en sa faveur cette petite prière, je l'employeraîs en une occasion pour laquelle j'ai tant d'affection et qui me fait vousconjurerd'accordermademande ou à ma faiblesse ou à mes raisons, puisque vous devez être certain que vos commandements me sont des lois et que, toutes les fois qu'il s'agira de votre satisfaction, au préjudice même du repos de toute ma vie, vous connaîtrez, par la promptitude avec laquelle j'y courrai, que c'est par reconnaissance et par affection plutôt que par le devoir et que, quand je vous accordai ce que vous me demandiez, c'était par pure affection à votre service... « Elle ajoute : • à votre service (selon Dieu) , — lequel vous me dites être la cause pourquoi vous me reteniez auprès de vous... " . Et elle ajoute : «J'espère en Dieu qu'il vous fera connaître quelque jour combien plus je vous pourrai servir auprès de Lui qu'auprès de vous... » Et : n Je suis, monsieur mon père, votre très humble et très obéissante fille et servante, Jacqueline Pascal. "
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C'est assez bien l'Iphi^énie de Racine; et, pour leurs prières différentes, les deux héroïnes emploient presque les mêmes mots de soumission, de respect; les deux prières ont à peu près le même son. L'Iphigénie de Racine; et, certes, non celle d'Euripide, plus enfant, plus impétueuse, plus ardente à réclamer le meilleur plaisir de voir ta lumière : celle de Racine, plus attentive à observer la règle de la déférence filiale. Encore celle-ci ne néglige-t-elle pas de rappeler qu'elle fut la première, dans la famille, à prononcer le doux nom de père ; et, autour de ses souvenirs enfantins, elle s'attarde avec tendresse. Jacqueline est beaucoup plus lointaine. — i. Très humble et très obéissante fille et servante " : — c'est la formule consacrée ; et Jacqueline l'emploie sans y rien ajouter de plus vif. Iphigénie demande à vivre, à éviter la mort. Et, pareillement, Jacqueline; mais, par le sublime renversement chrétien de toutes choses, ce qu'elle regarde comme la véritable mort, c'est la vie : et vivre est, pour elle, mourir à ce qu'on nomme la vie. Transposant le fervent désir de la princesse mycénienne, elle dirait : s II est doux de voir la lumière de Dieu! » La certitude qui l'anime est d'une qualité dogmatique et telle qu'il y a, dans l'obéissance et l'humilité même de Jacqueline, un zèle rigoureux, voire des remontrances, que la politesse de la phrase enveloppe sans les rendre moins nettes. Et Jac-
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queline se soumel à la voIonLé de son père assurément, parce que Dieu, qui la réclame, a commandé aussi qu'une Hlle honorât son père.
On ne sait pas ce que répondit à la lettre de Jacqueline M. Pascal le père, et si Jacqueline put aller Faire à Port-Royal cette retraite. Mais, bien avant la cérémonie de sa vêture, elle a pris le voile, mentalement.
Au moisdemai 1649, M. Pascal décida que ses enfants et lui s'éloigneraient de Paris quelque temps : peut-être désirait-il de mettre une distance opportune entre Port-Royal et Jacqueline. La famille alla s'installera Glermont, près des Perier ; elle y demeura dix-huit mois. Mais, où qu'on aille, on emporte avec soi son cœur. S'il est frivole, les paysages le divertiront, et la nouveauté de l'existence; s'il est occupé d'une passion forte, il ne connaîtra pas le changement. Tel fut le cœur consacré de Jacqueline.
A Glermont, loin de Port-Royal, Jacqueline continua de vivre comme une religieuse. nVous êtes déjà religieuse, lui écrivait la mère Agnès, parce que vous adhérez de tout votre cœur à la volonté que Dieu vous a donnée. ■ Telle était Jacqueline, morte à la terre, à ses plaisirs et à ses attachements.
Elle s'habillait ■ comme une femme âgée dans une grande modestie « . Résolue à la retraite, elle pria Gilberte Perier d'annoncer autour d'elle son propos : car elle redoutait ■< la multitude des
parents et des compagnies où l'on est exposé dans les petites villes « , Cependant, à son arrivée, elle fit les 1 visites de civilité n ; puis elle organisa son existence de recluse. Elle se relira dans une petite chambre qu'on lui avait ménagée et qui était une pauvre petite chambre sans cheminée, assez froide. Mais elle ne se plaignait pas. Même, elle utilisait pour sa pénitence toutes les privations : et ainsi, quand il y avait du feu clans une pièce où elle se trouvait, elle s'en tenait écartée, cherchant avec soin les mortifications. Aux repas, elle mangeait les mêmes viandes que les autres personnes, mais en très petite quantité; et, comme elle était déjà fort délicate, l'abstinence où elle se condamnait diminua ses forces. Bientôt, son estomac vint à se rebiffer; et si, sur les conseils de l'entourage, elle cédait à prendre un peu plus de nourriture, elle ne le pouvait plus. Elle achevait de tourmenter son corps et son esprit par des veilles extraordinaires et dont témoignait, pour sa famille, la quantité des chandelles qu'elle brûlait.
On la voyait seulement aux heures des courts repas. Et alors, elle avait un soin touchant de ne paraître pas chagrine, mais affable, de sorte que son aspect ne rendit pas désagréable autour d'elle sa piété. Sur ses minces lèvres, nous devinons le sourire, un peu plus triste à regarder que nulles larmes, le sourire contraint et obligeant des êtres dont la pensée est réfugiée fort loin de
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nous et qui nous donnent ce sourire avec une ditiicile et complaisante bonté. C'est, Â nous accordée, l'aumône de la gaité qu'ils n'ont plus : ils n'en ont gardé que le signe; et le voici, pour nous. Les manières de .lacqucliiie, nous les devinons, un peu sèches et comme évasives : quand elle est sur le point de Frôler le plus simple bonheur d'icJ-bas, elle s'écarte et, au plus simple bonheur d'ici-bas, répète le Noli me tangere du Maître. Elle s'ccarte, et de façon que ne soit pas vue sa précaution craintive : elle craint l'orgueil et les apparences du pharisaïsme- De jour en jour, elle sent mieux et plus amèrement l'incommodité perpétuelle d'accomplir son rêve de sainteté hors d'une solitude où l'on n'a que Dieu pour témoin, pour juge clairvoyant.
Le plus gênant, pour elle, est de parler. Il lui faut alors venir en hâte, du cloître où est son âme, vers ta fausse réalité quotidienne. Gilberte s'en aperçut; et elle évita de lui adresser la parole sans nécessité, non que Jacqueline refusât l'entretien : mais elle s'y prétait avec un effort douloureux. Gilberte se 6t un petit agenda où elle notait ce qu'elle avait  dire, pour le dire plus tard, aux moments les moins inopportuns : c'était, en général, sur le chemin de l'église, où elles allaient ensemble tous les jours. Mais, l'église n'étant pas loin de la maison, la causerie ne durait pas.
Au cours habituel des journées, Jacqueline était
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comme absente. On ta voyait davantage, et alors active, naturelle, en cas de malheur et si l'on avait besoin d'elle. Aussitôt, cette Marie devenait Marthe et multipliait ses bons offices. Gilberte Perier fut malade; et Jacqueline, assidue auprès d'elle. Les enfants Perier furent très malades, notamment une petite fille, Marie Perier, qui mourut de la petite vérole pourprée; et Jacqueline 1 servait les enfants avec une charité admirable • . Auprès de Marie, elle passa quatorze jours et plusieurs nuits sans se coucher; elle l'assista jusqu'à l'arrivée de la mort. Elle n'allait point danssa chambre, que pour dire son office : « encore prenait-elle son temps lorsque l'enfant n'était pas dans les grands accidents de son main . Si elle n'avait pas sa sœur ou ses neveux à soigner, Jacqueline sortait quelquefois, pour visiter les pauvres et les malades. Elle ne manquait point aux œuvres de miséricorde, qui sont de la prière en état d'activité. Mais elle préférait la solitude de sa chambre, on peut dire, de sa cellule. Là, elle priait, disait son office, lisait les livres saints, les livres dévots, et en copiait des passages dont elle fit maints recueils. Puis (car il faut que se relâche la pensée) elle travaillait de ses doigts et, pour les indigents, tricotait des bas de grosse laine, cousait aussi des camisoles et u d'autres petits accommodements « . Elle portait tout cela, elle-même, à un hôpital d'enfants pauvres.
Tant (Je soins dans la pratique et dans la méditation ne lui donnaient pas encore le sentiment d'èlre parvenue au degré d'humaine sainteté où Dieu lui devrait (si l'on peut ainsi parler) le cloître. Elle se préparait.
Elle savait que » l'habit de religion, dans les différences qu'il a de celui du monde, donne quelques difficultés qui, faisant de la peine au corps, empêchent l'esprit de se perfectionner <• . Alors, elle s'avisa de prévenir cet inconvénient et, par avance, de s'accoutumer à ce qui d'abord la générait le plus. Elle porta des souliers fort bas, elle s'habilla sans corps de jupe, elle coupa ses cheveux et, sur sa tête, elle eut de grandes coiffes, même trop grandes et plus embarrassantes que le voile. Ainsi, quand elle entrerait au couvent, plus tard, elle ne s'apercevrait pas de l'habit. Son âme serait toute libre, pour Dieu. Elle voulait, dès l'heure où Dieu lui accorderait son désir, être toute prèle et, de cette ma- DÏère, gagner par sa promptitude le temps qu'elle aurait perdu dans la longue attente.
Cela est la préparation corporelle. Mais, à la préparation spirituelle, Jacqueline donnait encore plus de diligence. Elle avait besoin, là, d'être guidée et, pour ce, en cachette, elle entretenait une correspondance fréquente avec la mère Agnès; M. Singtin, malgré tant d'occupations, lui écrivit quelquefois. Les lettres de la mère Agnès ont été, en partie, conservées. Elles sont
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fort belles et, avec la douceur d'uae âme qui s'adresse à une àme, extrêmement rigoureuses. Jacqueline voyait, assez souvent, un Père de rOratoire, homme de bien, dont la vie était exemplaire et qui venait lui tenir des discours édi- 6anls. Ce bon Père eut un jour une idée : puisque l'esprit de Jacqueline avait jadis travaillé pour le monde, il devait maintenant travailler pour Dieu; elle avait composé des vers mondains et n'allaitelle pas sanctifier son talent de poésie en composant des vers à la gloire de Dieu? Il raisonnait bien et persuada Jacqueline. Donc, il traduisit en prose quelques hymnes de l'Église : Jacqueline les mettrait en vers. Et elle mil en vers (qui ne sont ni admirables ni mauvais) l'hymne de l'Ascension. Mais alors, Jacqueline, que félicitait le bon Père, fut prise d'un scrupule. Sans doute, comme dans sa petite enfance, éprouva-t-elle un vif plaisir au choix des mots et à leur rythme. Ainsi, dans les Confessions, saint Augustin, qu'émeuvent les chants liturgiques, se tourmente à l'idée que le charment peut-être davantage les voix qui chantentque l'objet divinqui est chanté. Dans la terrible austérité de sa vie, d'où elle avait durement chassé tout le plaisir des sens, la musique des vers lui fut probablement une trop douce alarme : et elle eut peur de céder à une tentation périlleuse, la concupiscence de la littérature. Le bon Père l'engageait à continuer sa tAche poétique. Elle s'y refusa; et elle écrivit à
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la mère Agnès, pour lui demander l'avis de M. Singlin. M. Singlin fil répondre : • Il vaut mieux que cette personne cache le talent qu'elle a pour cela (pour la poésie), car Dieu ne lui en demandera pas compte. » Jacqueline eut à ■ ensevelir • 8on talent et à retourner aus deux obligations principales : l'humilité et le silence.
Elle s'était si bien déprise de toutes les idées qui sont étrangères i Dieu que nous ne voyons pas ce qu'on pouvait encore ôter à sa rêverie ])Our la rendre plus parfaitement pure. Mats voici l'impitoyable et sublime exigence de Port-Royal. Dans l'àme de Jacqueline subsistait un désir, une impatience : elle avait une grande hâte d'entrer au couvent. Désir de sainteté, désir cependant. Et la mère Agnès veut que J acqueline attende avec simplicité le décret de la Providence. Elle ne doit pas même désirer le clottre. Elle a fait, auprès de son père, de nouvelles démarches, vainement. Or, cesi empêchements que Dieu permet. Dieu les veut : et ainsi le désir de Jacqueline est une rébellion. Qu'elle se soumette. Le 4 novembre 1650, la mère Agnès écrità Jacqueline : f Je loue Dieu de ce qu'il vous a délivrée de l'attache que vous aviez pour nous. » Après cela, est-il possible d'aller plus loin dans le renoncement?
Mais, en définitive, à partir du moment où est cherchée la perfection morale, il faut aller au bout; la perfection n'a pas de plus ou de moins : elle est un absolu. Elle dépend d'une logique, et
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telle qu'avec elle on n'a point d'accommodements. Pour notre Faiblesse mondaine, la volonté de Port-Royal est enrayante : nous avons pitié de nous-mêmes, à qui l'on refuse de consentir aucun adoucissement de la doctrine. Mais si, au lieu de regarder du dehors la doctrine et sa rig[ueur, nous faisons l'effort de nous placer au dedans, il me semble que tout est changé : nous admirons alors ce qu'il y a d'humain dans la volonté de ces dogmalistes, et comme ils ont ménagé les approches de leur idéal, et comme ils savaient, sans rien relâcher de leur idéal, y amener humainement les âmes, par des chemins, ouï très durs, mais où ils vous conduisaient. La vie, ils la voyaient comme une image du calvaire; mais, au long de ce calvaire, ils vous étaient de bons Samaritains.
Au mois de novembre 1650, M. Pascal le père.
Biaise Pascal et Jacqueline rentrèrent à Paris, laissant à Glermont les Perier.
Jacqueline, à Paria, continua de vivre comme en Auvergne, maintenant avec Port-Boyai ses communications difficiles et observant, à la maison, la règle religieuse qu'elle s'était imposée provisoirement. Elle composa un traité mystique, sur le Mystère de la mort de Notre-fjeigneur Jésus-Christ. C'est une sorte de méditation dialectique dans laquelle toutes les circonstances de la mort de Jésus sont exposées d'abord et puis commentées selon la méthode ancienne du sym-
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bolisme chrétten. L'idée de ce symbolisme est que les Écritures ont une double siguiËcatioii, premièrement littérale et secondement emblématique : il n'est rien raconté qui ne soit l'authentique récit des événements et qui ne soit destiné à notre enseignement perpétuel. " Jésus est mort... » de telle et telle façon : b cela m'apprend... o , dit Jacqueline; et, de chaque détail des faits, elle tire une conséquence, une leçon. Bref, elle déchiffre les ■ Sgures » de la vérité; elle traduit le prodigieux rébus de la révélation. On a comparé cet écrit de Jacqueline Pascal avec le Mystère de Jésus, qui est de Pascal. Assurément le Mystère de Jésus signale un autre génie. — o Console-toi ; tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé. J'ai pensé à toi dans mon agonie, j'ai versé telles gouttes de sang pour toi... Veux-tu qu'il me coûte toujours du sang de mon humanité sans que tu donnes des larmes?... Situ connaissais tes péchés, tu perdrais cœur... > Entre la créature pécheresse et le rédempteur cruci- &é, quel dialogue ! Mais, au moment où Jacqueline écrit son commentaire de la mort de Jésus, elle possède pleinement sa certitude. Pascal aussi, au moment où il écrit le Mystère de Jésus; je ne crois pas qu'il ait jamais été dans le doute : seulement il n'a jamais cessé de sentir ce que la certitude avait pour lui de pathétique. C'est le caractère de sa foi. Jacqueline est, en quelque manière, plus reposée; et quand elle épilogue sur
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l'easeignement du Calvaire, elle n'est plus i démoiilrer cet enseignement : elle dédie à la divine évidence l'exercice de sa pensée, comme saint Anselme, combinant la preuve ontologique, feisaît à Dieu l'hommage de son ingéniosité.
Au mois de septembre 1 65 1 , M. Pascal le père fut malade; et Jacqueline " s'appliqua à lui rendre service avec tout le soin imaginable, jour et nuit B. Lorsqu'elle était moins nécessaire auprès de lui, il elle se retirait dans son cabinet où elle était prosternée en larmes, priant sans cesse pour lui ■ . Mais Dieu disposa selon sa volonté; et H. Pascal le père mourut le 24 septembre.
Gilberte n'avait pu venir à Paris : elle était en couches ; elle arriva seulement vers la Sa de novembre.
Cette mort fut un grand chagrin pour les enfants de M. Pascal. Mois, le 17 octobre. Biaise Pascal avait trouvé les arguments de la consolation. 11 les avait trouvés dans les exacts principes de la foi. Il écrivît à sa sœur Gilberte et à son beau-frère; et il leur déduisit les prémisses de son raisonnement « consolatif ■ . Il les invitait à ne pas considérer la mort comme un effet du hasard, ni non plus comme une nécessité fatole de lu nature, ni non plus comme le jouet des éléments et des parties qui composent l'homme, — el il répudiait tout ce qu'ont dit là-dessus les plus sages des pa'iens, — mais comme une suite indispensable et juste d'un arrêt, conçu par Dieu de
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44 VISAGES DIC FlîMMIiS
toute éternité. Pour ([iie le subtil et fort système d'idées que constitue cette lettre de Pascal, sans nul recours à l'ordre du sentiment, l'ait consolé, il Faut que la logique ait été pour lui, en même temps qu'une passion de l'esprit, une passion du cœur. Et, tout le système de consolation logique dépendant de l'affirmation chrétteime et au surplus n'étant valable qu'à partir de là, il faut qu'en 1(351 Pascal ait eu, en certitude implicite, la totalité de la foî. Or, il est alors dans le plein de sa période mondaine, comme on dît ; et notons>Ie.
Au début de sa lettre du 17 octobre, il fait allusion à une autre lettre, précédemment écrite, sur le même sujet, dans le même esprit et, cette première lettre, écrite ensemble par Biaise et Jacqueline. Ils ne l'ont pas achevée; Jacqueline l'a envoyée ainsi. Pascal la reprend et il la continue ; il répétera et développera ce que la première lettre énonçait; et il n tirera les conséquences « , cela en attendant une autre lettre, de Jacqueline. Ainsi, nous savons certainement, avec toutes les preuves, qu'à cette date de l'automne 1651, Biaise Pascal et sa sœur Jacqueline sont en parfaite communion d'idées sur la religion, et sur toute la rigueur de la religion, et sur ce qu'a de plus pressant la foi, de plus tyrannique pour l'esprit et le cœur. La certitude de l'un et la certitude de l'autre sont identiques; notons-le.
Or, le 19 octobre, surlendemain du jour qu'il avait écrit sa lettre de pieuse consolation, Pascal
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JACQUEI.INE PASCAL 46
signait, • par-devant Jean de Monhenault et André Guyon, notaires g^arde-notee du roi au Ghâtelet de Paris ■ , un acte aux termes duquel il assurait à sa sœur Jacqueline sept cents livres tournois de rente et pension viagère. Deux jours plus tard, et par-devant les mêmes notaires, Jacqueline faisait à son frère donation pure, simple et irrévocable de huit mille livres tournois. Les deux actes sont évidemment corrélatifs. Et c'est à dire que, sur la succession de M. Pascal le père, Jacqueline abandonnait à son frère sa part, moyennant le payement d'une rente viagère. Une telle convention n'est pas surprenante : Jacqueline, ayant la volonté de rester fille et ne possédant ni, comme Gîlberte, par son mari Florin Perier ni, comme Biaise, par ses entreprises, un surcroit de fortune, pouvait souhaiter, sa vie durant, un meilleur revenu.
Mais où l'étonnement commence et devient très vif, c'est à l'examen des clauses qu'a formulées Biaise dans l'acte de rente. Deux clauses. Premièrement, si Jacqueline se marie et si elle meurt avant son époux, la rente est réversible à cet époux. Secondement, si Jacqueline entre jamais en religion , la rente cesse ; elle est ■ éteinte et amortie • au jour de la profession.
Or, Pascal savait à merveille et ne pouvait aucunement ignorer que Jacqueline ne se marierait pas; de sorte que sa générosité, qui prolonge SB dette, est sans valeur. ]1 savait à mer-
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veille et ne pouvait aucunement ignorer que Jacqueline avait résolu d'entrer le plus tôt possible en religioa; de sorte que — voici le problème — ne dupe-t-il pas sa sœur Jacqueline?
Problème inquiétant. Rèservons-Ie. Mais nous l'avons posé. Pour le moment, constatons au moins que Pascal est, à l'automne 1651, très occupé de soucis mondains et d'argent.
Jacqueline, comment put-elle accepter le marché bizarre qu'elle a signé devant notaires? Eh bien, Jacqueline, dès la mort de son père, ne songe qu'à réaliser enfin sa volonté constante, qui est de prendre, à Port-Royal, le voile des religieuses. L'empêchement n'existe plus : elle est libre d'aller à Dieu.
Mais, précisément, si elle ne songe qu'à cela, comment ne voit-elle pas, elle mieux que personne, qu'elle signe une duperie? On peut admettre qu'elle ne le voit pas, ne voyant que Dieu et le bonheur de la définitive retraite. 11 faut tenir compte aussi d'un autre Fait, que nous devons au témoignage de Gilberte, et qui, en l'occurrence, complique le personnage de Pascal — le complique et, à mon avis, le corrige très bien, — mais qui, en tout tias, rend le personnage de Jacqueline parfaitement clair.
Après la mort de M. Pascal le père. Biaise Pascal était n sensiblement affiigé » ; il n recevait beaucoup de consolation de Jacqueline « et il espéra que, par charité, Jacqueline consentirait
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à ne pas l'abandonner, qu'au moine elle demeurerait auprès de lui pendant un an pour l'aider à a se résoudre dans le malheur <• . Sous les mois atténués de l'ancien langage et sous les tours nets et peu insistants d'autrefois, nous apercevons la détresse où est alors le cœur de Pascal, le besoin qu'il éprouve d'une compagnie Fraternelle et sa peur de la solitude.
Il en dit quelque chose à Jacqueline, et ■ d'une manière qui faisait voir qu'il s'en tenait assuré • . Jacqueline ■ n'osa le contredire, de crainte de redoubler sa douleur ■ . Elle se tut et eut l'air de consentir. Nous savons, par l'astuce avec laquelle, durant la vie de son père, elle combina le secret de ses relations avec Port-Boyal, qu'elle avait l'art de se cacher. Elle dissimula ses intentions prochaines et attendit l'arrivée de Gilberte.
Pascal, ainsi, put-il croire que Jacqueline avait, pour lui, renoncé à Port-Royal et, par suite, formulé avec bonne foi l'inquiétante condition? J'ai peine à me le figurer. Mais il crut gagner du temps; et, dans une angoisse cruelle, on observe le malentendu qui donne un court délai.
Si Jacqueline craignit de détromper son frère avant l'arrivée de Gilberte — car Gilberte serait, au frère qu'elle abandonnait, la compagnie dont il avait besoin, faute d'elle — on peut alors concevoir qu'elle ait accepté le marché bizarre : n'eût-elle pas tout accepté?
Hais, lui, Pascal? Ce qu'il a machiné, nous
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tâcherons de l'interpréter ensuite. Notons seulemeut qu'il refuse de laisser Jacqueline se faire nonne. Et c'est lui, cependant, qui jadis t'y encourageait : M. Pascal l'avait bien deviné; c'est lui qui, la menante la mère Agnès et à M. Singlia, c'est lui qui avait fomenté ce dessein de vie religieuse, auquel maintenant il s'oppose tout de même qu'alors K. Pascal! Notons ce retournement; et notons que Pascal, lors de ce retournement, révèle (par sa lettre du 17 octobre] une piété remarquable. Notons qu'il est, en tout cela, fort singulier.
Dès l'arrivée des Perier, Jacqueline dit à Gilberte son projet d'entrer bientôt en religion. I Elle y entrerait dès que les partages seraient : faits. Seulement, elle voulait a épargner son frère » ; et, pour le ménager, — car elle avait pitié de sa douleur, — elle le laisserait croire qu'elle s'en allait pour peu de semaines, afin d'accomplir là-bas une retraite.
Elle organisa ce mensonge avec 6nesse.
Les partages furent signés le dernier jour de décembre; et Jacqueline disposa toutes choses pour quitter la maison le 4 janvier.
Le 3 janvier, Jacqueline pria Gilberte d'informer un peu leur frère le soir, a aSn qu'il ne fût pas si surpris » , Gilberte le 6t, avec beaucoup de précaution. Pascal s'en montra n fort touché ■ , — fort ému; — Gilberte avait beau lui dire qu'i s'agissait « d'une retraite pour connaître un peu
cette sorte de vie " , il comprenait. H se retira fort triste dans sa chambre, sans voir Jacqueline, qui était dans le cabinet où elle avait accoutumé de prier. Jacqueline ne se montrait pas à son frère, craignant .> que sa vue lui donnât au cœur ■ . Gilberte lui rapporta les u paroles de tendresse ■ qu'il avait dites pour elle. Puis, Jacqueline se coucha.
Gilberte consentait au départ de Jacqueline; mais " la grandeur de celte résolution » lui tourmentait l'esprit et elle ne dormit pas. Le malin du 4 janvier, sur les sept heures, Gilberte ne voyant pas que sa sœur fût levée, se demanda si elle était malade. Gilberte alla donc au lit de Jacqueline. Elle la trouva n fort endormie n . Jacqueline se réveilla , demanda l'heure qu'il était. Gilberte lui demanda comment elle se portait et si elle avait bien dormi. Elle répondit qu'elle se portait bien et qu'elle avait bien dormi. Elle se leva. Elle -s'habilla.
Et puis elle s'en alla, « faisant cette action comme toutes les autres, dans une traoquillilé et une égalité d'esprit inconcevables » . Jacqueline et Gilberte évitèrent de se dire adieu, de crainte de s'attendrir l'une l'autre. Gilberte se détourna du passage de Jacqueline, quand elle la vit prête à sortir, b Voilà de quelle manière elle quitta le monde. Ce fut le*4 janvier 1652, étant alors âgée de vingt-six ans et trois mois. «
Gilberte, dans le mémoire qu'elle a écrit, tou-
cliaiit la vie de sa sœur Jacqueline, s'arrête là. ]| n'y a plus Jacqueline Pascal. Elle est morle. Il y aura, dans un monastère, une religieuse velue de laine beige, coiffée d'une guimpe blanche et d'un voile noir et portant sur sa poitrine une ci'uix rouge comme ud cœur qui saigne.
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Qui n'aurait pitié de Charlotte Gouffier de Roanoez? Elle a mené ici-bas une vie de Iribulatîoiis, mêlée d'un scandale; elle a enduré de terribles douleurs physiques et des souffrances morales plus poignantes. Aucune épreuve ne lui fut épargnée, pendant les cinquante années de son existence. Puis elle est morte; et elle était dans son repou, quand on éveilla de nouveau sa mémoire : alors commença le tourment posthume.
Les érudits sont ies tourmenteurs, cette fois. Ils se demandent si Pascal ne fut pas amoureux d'elle; et ils ont organisé tout un roman de Pascal amoureux, où elle a un rôle émouvant. De sorte qu'on ne peut laisser tranquille désormais Charlotte Gouffier de Boannez, àme de malheur, et qui (ut à Port-Royal sœur Charlotte de la Passion, et qui mérite de garder dans l'histoire ce nom de supplice.
Elle a passé dans la plus âpre pénitence beaucoup plus d'heures que dans le calme ; et une véritable dérision du sort l'associe pour l'élerniti humaine à une aventure d'amour qu'elle a peut-
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être ignorée, qui n'a peut-être nulle réalité, qui pourtant marque étrangement son souvenir.
Que d'avanies ! et quel acharnement de la destinée, avant la mort, après la mort! et quelle mort, sans paix aucune!
On ne sait pas si elle était jolie. Je ne crois pas qu'il existe d'elle un portrait. Toute sa légende se pose sur une ombre.
Elle était née le 13 avril I<>â3, dans une illustre famille. Son père fut tué dans une bataille, quand elle avait six ans. Pour l'élever, il y eut son grand-père, Louis Gouflier, duc de Boannez, un personnage assez badin, fort dépensier, qui mt^nquait de religion, et sa mère, la marquise de Boissy, « une bonne femme toute simple, qui ne pouvait et ne savait pas même prendre soin de ses enfants » . Elle avait un frère, à peipe un peu plus âgé qu'elle, Artus Gouffierde Roannez, l'ami de Pascal.
Saint-Simon raconte qu'elle fut élevée à Port- Royal. Cela parait démenti d'autre part. Dans la lettre qu'elle écrivit, le 21 juillet 1()57, à sa tante l'abbesse de Notre-Dame de Soissons, elle affirmait n'avoir eu, avant la précédente année, ■ aucune pensée pour ia maison de Port-Royal » . £lle disait aussi (selon les mémoires du véridique cbanoine Godeft'oi Hermant, docteur en Sorbonne), que le 4 août de la précédente anpée 1656, quand elle vint à Port-Royal baiser la Sainte Ëpioe, elle fût restée dans cette maison
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MADIÎMOISELLE DE aOANNEZ 53
saillie si elle y avait eu quelque connaissance. Elle ne serait donc pas une élève de Port-Royal.
De son enfance et de sa prime jeunesse, nous ignorons à peu près tout; et nous imaginons, auprès d'une mère qui donna ensuite les signes les plus évidents de la faiblesse et de la niaiserie, une petite fille qui prélude bien tristement aux chagrins de toute sa vie. Négligeons le grandpère : il mourut quand elle avait neuf ans. Et, quant à son frère, nous l'ignorons, comme elle, pendant une vingtaine d'années.
11 nous faut aller, pour connaître un peu Mlle de RoanneZ, jusqu'au moment où il est probable qu'elle a rencontré Pascal, où il n'est pas tout à ^it impossible que Pascal l'ait aimée, mais où il est presque évident qu'elle ne le sut pas. Gela nous mène, beaucoup trop vite, à sa vingtième année.
Or, en 1652, où en est Pascal?... Et voîlâ, en effet, Mlle de Itoannez : à peine l'appfochionsnous, et nous devons passer à d'autres; elle n'a seulement pas une histoire à elle et, en toutes choses, elle est sous la dépendance d'autrui. Pour ainsi dire, elle n'existe point en particulier.
Où en est Pascal, à cette époque où l'on prétend qu'il aima Charlotte GouFlîer de Roannezt
Le 4 janvier de celle année 1652, Jacqueline l'a quitté. Elle est allée à Port-Royal. Elle lui a fait ilire qu'elle s'en allait; et il ne l'a pas revue avant qu'elle ne partit. Il lui a fait répondre des ■ paroles de tendresse ». Il a conçu, de ce départ, un chagrin tel qu'en éprouvent les âmes Irès violentes, un chagrin d'amitié froissée, de GoHtude soudaine et de rancune. Il ne va pas se résigner facilement; et même, il luttera : il disputera sa sœur à Port-Royal qui la lui prend. Cette dispute est pathétique. Elle a duré des mois et justement les mois qui ont précédé l'amour — hypothétique — de Pascal pour Mlle de Roannez.
Le commencement, c'est l'acte par lequel Pascal, en échange de la donation de 8 000 livres que lui fera sa sœur Jacqueline, lui assure une rente viagère de 100 livres, pourvu qu'elle n'entre pas en religion. C'est un contrat bizarre, nous l'avons dit. M. Léon Brunschvicg note — et il a raison — que la restriction formulée par Biaise Pascal rend ■ illusoires et fictives* les garanties données à Jacqueline. Et, en d'autres termes, il faut se demander si ce contrat bizarre n'est pas, disons-le, une grave indélicatesse, disons-le même, une infamie de Pascal.
1 M. Fortunat Strowski, savant et fin panégyriste de Pascal, ne trouve point ici à l'excuser. Et voici comment il présente la choquante anecdote. Les enfnnts Pascal étaient accoutumés à
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vivre assez richement; les expériences sur le vide et la fabrication de la machine arithmétique avaient coûté cher. M. Pascal le père une fois mort, Pascal, • avec ses habitudes de vie et ses besoins ■ , fut gêné. Or, on lit dans les Pensées : ■ Les choses qui nous tiennent le plus, comme de cacher son peu de bien... s Bref, il désirait de vivre avec Jacqueline, parce que " leurs ressources unies suf6raient à maintenir leur situation » . S'il la supplie de lui accorder un délai, c'est qu'il espère, en deux ans, rétablir sa fortune, par l'industrie des transports en commun, par l'industrie des machines à calculer, etc. Jacqueline réclamera sa dot : Biaise aura pris ses précautions, en faisant signer à Jacqueline, devant notaire, l'acte de sa renonciation formelle. Donc, M. Fortunat Strowski plaide coupable.
Et ce n'est pas une petite faute qu'on attribue  Biaise Pascal, mais une faute extrêmement laide, une faute de cupidité, une duperie et, en définitive, un vol d'argent.
Ajoutons que Pascal aurait commis cet ingénieux larcin le surlendemain du jour qu'il écrivait aux Perier cette lettre de consolation si chrétienne, de sorte qu'au mois d'octobre 1651 il nous apparaîtrait comme un hypocrite. Hypocrite deux fois, s'il afi^ectait, ainsi qu'on l'a vu, d'être en intime et tendre communion d'idées avec Jacqueline, tandis qu'il ne voulait la garder
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près de lui que pour garder aussi ta commutiauté de fortune, et s'il tenait ces propos tant chrétiens en préparant une rouerie. Hypocrisie sentimentale et liypocrisie religieuse : il n'y a rien de plus vil, en sus de ce larcin que nous avons indiqué. Pascal serait-il, à cette date, un vilain homme? A cette date : et c'est, comme on dit, sa période mondaine. Il aurait conduitla mondanité un peu loin !
Il y a quelques années, un nous l'a présenté, dans les sciences et dans leur pratique, comme un Faussaire. Mais ila fallu renoncer à cette accusation. Il faut également abandonner l'accusation du larcin.
Supposons que Pascal ait en tête de voler à Jacqueline ses 8 000 livres tournois. Elle a signé l'acte de doilation pure et simple : Pasbal possède les 8 000 livres tournois. En échange, il doit à Jacqueline la rente viagère de ce capital et, de par l'acte qu'il a signé, il la lui payera tant que Jacqueline n'aura pas fait profession. S'il tient à l'argent, que désirera-t-il? L'entrée de Jacqueline au couvent.
Or, ce n'est pas du tout cela que iious le voyons désirer : c'est précisément le contraire. Aux mois de novembre et de décembre, donc après la signature des actes profitables, nous le voyons extrêmement malheureux à l'idée de perdre Jacqueline; nous le voyons dépenser toute son énergie à résister contre le départ de Jacqueline. II
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l'a suppliée de rester auprès de lui; sans même oser l'interroger, tant il avait peur d'une réponse désolante, il lui a dit comme il comptait la conserver auprès de lui. Elle ne répondait pas : et il devinait bien qu'elle s'en irait. II n'avait pas de moyens judiciaires pour l'empêcher de partir. Elle pouvait partir et feire profession, malgré sa défense, étant orpheline et Agée de vingt-six ans. Elle lui échappait et il ne savait comment la retenir. C'est alors qu'il imagina, de désespoir, un stratagème. Et ce stratagème a, je l'avoue, les mauvais dehors d'une astuce; mais il faut, pour l'apprécier, y démêler exactement les intentions.
âBd d'empêcher Jacqueline de le quitter — et non pour chaparder l'argent de Jacqueline — il ôtait à Jacqueline la dot qu'il est d'usage de donner au couvent lorsqu'on fait profession religieuse. Il agissait, mon Dieu, comme ces pères de femîlle qui, pour empêcher un mariage qui leur déplait, annoncent qu'ils laisseront leur fille sans dot.
Il ôtait à Jacqueline sa dot. Mais allait-il en profiter, lui Pascal? Non, pas du tout, au cas oit le stratagème réussirait : car il devrait alors payer le revenu de la dot à un taux fort élevé, à un taux si élevé que, manquant d'argent (comme on nous le dit) à cette époque, il assumait une charge assez lourde.
Mais le stratagème ne devait pas réussir? Il pouvait très bien réussir. Et la preuve, c'est
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qu'avec toute sa ferveur insigne Jacqueline a été sur le point de renoncer à faire professioD. Elle fut (et c'est elle-même qui l'écrit) dans l'alternative « de différer sa profession de quatre ans pour retirer soq bien de l'engagement où il était, sans même être assurée qu'il pût être entièrement libre ■ alors, ou bien d'accepter « la confusion d'être reçue gratuitement et de ftiire cette injustice à la Maison " . Elle hésita; et, si elle hésita, Pascal avait pu croire qu'elle lui reviendrait. Il la connaissait; et il savait l'honnête orgueil que n'avait pas détruit en elle l'humilité religieuse : pour employer un mot de lui-même, il a pariait ■• assez bien. Elle hésita, de la manière la plus cruelle pour son désir du cloitre; et elle allait refuser la joie de la profession, quand la mère Agnès et M. Singlin, non sans peine et non sans des heures d'insistance, la décidèrent à entrer au couvent sans dot. Persuadée là-dessus, elle supplia qu'on la reçût en qualité de sœur converse, en qualité de servante : et, par son quotidien service de pauvre fille, elle rachèterait la grâce qu'on lui faisait en la recevant gratuitement. Il fallut, pour l'apaiser, une nouvelle et 1res pressante intervention de la mère Agnès et de M. Singlin. Elle eut sur son visage une ■ tristesse extraordinaire » ; elle ne pouvait se décider; elle pleura et sanglota, longtemps, la tête appuyée sur l'épaule de la mère Agnès. Et la mère Agnès lui fut adorablement maternelle,
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tantôt la dorlotant comme une enfant très malheureuse, tantôt l'avertissant des plus hautes idées de ta foi.
Non seulement Jacqueline hésita; mais aussi M. Singlin balança quelques minutes avant d'arrêter le parti qu'on devait prendre. Je crois que Port-Boyal, en recevant Jacqueline sans dot, tint à honneur de montrer son réel désintéressement, de l'opposer, pour l'édification générale, aux mesquineries des gens qui sont engagés dans le monde; et je crois suffisamment soulignée ainsi la rareté de l'exception qui était faite en faveur de Jacqueline.
Donc, le stratagème de Pascal est plausible : et non seulement il pouvait réussir, mais il a failli réussir.
Donc, la cupidité n'est pas le mobile qui a poussé Pascal à combiner son stratagème. Et il n'a pas commis une malhonnêteté. Port-Boyal l'a, dans cette conjoncture, jugé sévèrement : c'est que Port-Boyal lui reprochait de mettre obstacle aux grâces que Dieu accordait à Jacqueline; motife religieux et, pour le moment, je n'ai en vue que la loyauté laïque de Pascal, son intégrité mondaine. Jacqueline aussi lui adressa des reproches, sans ménagements : du moins ne t'accusa-t-elle pas d'avoir, au moyen de manigances, surpris sa bonne foi. Et quant à son intégrité mondaine, nous en avons pour garants ces Perier, Gilbcrte et son mari, gens parfaits et
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qui, en tout cela, ont approuvé Pascal : aurtientils approuvé un larcin? Florin Perier n'était pas homme â y souscrire; et, s'il y avait eu larcin, ne l'aurait-il pas vu? Allons-nous accuser de sordide avarice ces trois personnes qui, à un moment donné, s'entendirent pour empêcher les charités que Jacqueline préparait à l'occasion de sa vèture? C'est Jacqueline elle-même qui répond : ils en faisaient eux-mêmes >i souvent » de plus n Considérables « .
En somme, Pascal, avec l'agrément de sa sœur Gilberte et de son beau-frère, taquinait, tourmentait Jacqueline en vue d'empêcher soq entrée au couvent. Les torts qu'il eut, Port-Koyal seul est en droit de les critiquer : ce sont des torts religieux; il préférait au salut de Jacqueline sou affectueux désir de la garder. S'il pécha, ce fat par tendresse.
Pour en avoir la certitude, il suffit de lire une lettre que Jacqueline écrivit à son frère te 7 mars 1652, une lettre qu'elle écrivit à sa sœur le 10 mai, le fragment d'un billet que Biaise écrivit à Gilberte le 6 juin, et la relation que Jacqueline composa le 10 juin pour la mère prieure de Port-Itoyal-des-Champs, sœur Marie-Dorothée de rincarnatlon Le Conte.
Jacqueline, deux mois après son départ, supplie son frère de ne pas s'opposer aux volontés divines. Refuserait-il sa permission, d'ailleurs, elle ne cache pas son projet de passer outre. Elle
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MADr.MOISELT.F, DE ROANNEZ 61
n'a pas besoindcpermissionpourprendre le voile; mais, |»our accomplir avec joie cet acte de félicité, elle a besoin de sentir son Frère consentant. Elle l'invite i ses « fiançailles ■, qui se feront, ■ Dieu aidant, le jour de la Sainte-Trinité <> . Elle lui rappelle comme lui-même, autrefois, l'a dirigée vers Dieu, lui a montré qu'on p'allie pas al'esprit du monde et celui de ta piété n . Elle est cérémonieuse, comme il sied à une personne qui a rompu les attaches du monde; et puis, sans y penser, elle tutoie son frère. Elle lui dit : B J'attends ce témoignage d'amitié de toi principalement. "
Ce n'est pas une affaire d'argent qu'on débat de cette manière; c'est une affaire de sentiment qui anime ainsi les coeurs.
Cette lettre, Jacqueline la fit porter à Pascal le jour de l'Ascension. Le lendemain, Pascal est allé voir Jacqueline, Il était, dit-elle, " outré n ; il avait •• un grand mal de tête que cela lui causait ■ . Il s'adoucit en la voyant; et, naguère, il lui demandait un délai de deux années : maintenant il ne la suppliait que d'attendre jusqu'à la Toussaint. Il la vit « ferme à ne pas attendre et assez complaisante néanmoins pour condescendre à lui donner quelque peu de temps pour se pouvoir résoudre « . Alors, il « s'adoucit entièrement " ; il eut il pitié » d@ la peine qu'il lui faisait. Cependant, il ne se rendait pas encore; il ne pouvait pas ■< se résoudre i . Est-ce là un
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homme cupide et qui prépare un bénéfice de 8 000 livres tournois, ou un liomme dont le cœur tendre est déchiré? Jacqueline ne se sentit point assez forte pour le convaincre. Elle pria M. d'Andîlly de le voir et de lui parler. M. d'Andilly « l'entreprit avec tant de chaleur et d'adresse qu'il le fit consentir <i . Jacqueline ajoute : ■ De sorte que nous en demeurâmes là qu'il me pria de faire mon possihle pour gagner sur mol de différer un temps considérable, et que, si je ne le voulais pas, il aimait autant que ce fût le jour de la Trinité que quinze jours après. . . ■ Son chagrin n'est-il pas dans tous les mots de ce récit?
Sœur Jacqueline de Sainte- Ëuphémie prit l'hahitle 26 mai 1652 et lit profession le 5 juin 1653. La veille de ce jour, au parloir de l'abbaye, Pascal, d'accord avec sa sœur Gilberte et son beau-frère, assurait à Port-Royal, non pas les 700 livres de rente qu'il avait jadis consenties à Jacqueline, mais une rente de I 500 livres, plus une somme de 5 000 livres tournois en deniers comptants, sur laquelle les religieuses lui serviraient une pension viagère de 250 livres. Doue, il a été bien au delà de ses premiers engagements : et il a bataillé, pour son cœur, oui, par le moyen de l'argent, n'ayant pas d'autre moyen; puis, ta partie perdue, il a donné beaucoup plus qu'il ne devait. N'estril pas, en tout cela, très clair, honnête et malheureux?
Résumons-nous. Les deux traits de son carac-
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tère, à celte époque, les voici. Premièrement, nous n'avons aucun motif de ne pas croire à la sincérité de la lettre •• consolative » sur la mori de M. Pascal le père. Il est donc, cette lettre en témoigne, profondément religieux ; même, il l'est avec une étonnante rigueur. Tout en étant profondément et rigoureusement religieux, il n'a pas l'abnégation totale qui donne tout à Dieu, qui ne garde rien pour soi. Le lendemain de la profession de Jacqueline, il écrit à M. Perier ;
I Ma sœur 6l hier profession, jeudi 5 juin 1653.
II m'a été impossible de retarder : MM. de Port- Royal craignaient qu'un petit retardement en apportât un grand et voulaient la hèter par cette raison qu'ils veulent la mettre bientôt dans les charges; et partant il faut hâter parce qu'il faut qu'elles aient pour cela plusieurs années de profession. Voilà de quoi ils m'ont payé! Knfio je ne l'ai pu... <> Il est, comme disait Jacqueline,
■ outré " ; il est en grand courroux de douleur. Second trait de son caractère : il a le cœur tout alarmé de tendresse perdue. II n'a plus désormais auprès de lui Jacqueline qui était son amie parfaite. 11 souffre amèrement, et sans patience, et avec la fougue de son ardente nature; il souffre de cette vacuité de son cœur.
Eh! bien, c'est pendant ces mois de terrible détresse qu'il a pu rencontrer, qu'il a dû voir Mlle de Roannez, laquelle eut vingt ans cette année 1653 oà Jacqueline disparut.
On aime un être; et c'est bien véritablement cet être>là qu'on aime. Mais aussi, l'on aime à aimer. L'amour qu'on a perdu vous laisse en état d'inquiétude; et, la tendresse qui vous reste, l'objet parti, on la posera peut-être sur un autre objet. Ce transport du sentiment n'est pas difBcife à entendre : et ainsi va le pauvre coeur des hommes.
Avec tout son génie, et avec toute la violence de son génie, — et, qui sait? à cause de cette violence même, — Pascal avait le goût très vif d'une tendresse féminine auprès de lui : il l'a prouvé par cet immense attachement qu'il eut à Jacqueline. Gilberte? Maïs Gilberte est mariée, a des enfanis : puis ne retournera-t-elle pas à Clermont? Gilberte n'est pas à lui.
Peut-être a-t-il aimé Charlotte Gouffier de Boannez.
■ Il était lié avec le frère de cette jeune fille, Artus Gouffier, duc de Roannez. Il demeura quelque temps chez les Roannez, comme l'ami et le conseiller du jeune duc.
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L'un des érudits qui assurément connaissent le mieux Port-Royal et Pascal et à qui l'on doit les précieux mémoires de GodcFroi Hermaiit, M. Augustin Gazier, ne veut pas que Pascal ait aimé Mlle de Roannez- Je ne dis pas qu'il ait tort. Mais il suppose qu'à celle époque, et jusqu'à la conversion de celte jeune fille, Pascal ne l'a point connue, ne l'a point vue. Il considère que, dans les maisons des grands seigneurs, chaque membre de la famille avait et ses appartements et sa vie séparée. Mais Pascal est de la maison; j'ai peine à croire qu'il n'ait pas vu la sœur de son ami et qu'il ne l'ait pas vue assea familièrement.
Je ne dis pas qu'il l'ait aimée; je dis seulement qu'il a pu l'aimer. Et puis j'avoue que, les preuves de cet amour, en somme, nous ne les avons pas. A défaut de preuves, un indice? Oui, le Dùcouri sur les passions de l'amour; et voyons s'il y a, dans ce discours, des pensées qui nous renseignent un peu sur cet amour.
Mais, d'abord, — eu effet toute certitude ici nous écha|ipe, — le Discours sur les passions de Vamour est-il de Pascal?
Depuis un bon demi-siècle, on discute à ce propos. La question de Pascal amoureux a émous» tiilé les pascalisants : Victor Cousin, puis Sainte- Beuve, — Sainte-Beuve encore, lui, n'était pas très sérieux, — mais Ferdinand Brunetière, M. Gazier (un janséniste 1), M, Micliaut, M. Lan- EOn, M. Brunschvicg. Ceux-là ne croient pas que
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Pascal ail été amoureux. Mais les parlisansde Pascal amoureux s'appellent Pau^ère, Ernest Havet, Molînier, Ravaisson, Sully-Prudhomme, M. Boutroux, M. Faguet, Vit-on jamais, autour d'uo cœur, telle réunion de personnalités éminentes et graves?,.. Il est vrai que Sully-Prudliorame fut, en sa jeunesse, un élégiaqne. Il est vrai aussi que Ravaisson, délaissant la philosophie, passa beaucoup de temps auprès de la Vénus de Milo. Mais les autres? Et Victor Cousin brûla d'un amour rétrospectif pour Mme de Longueville. Mais les autres!...
Cousin, qui découvrit le Discours, l'attribua tout de go à Biaise Pascal, o Dès la première phrase, dit-il, je sentis Pascal, et ma conviction s'accrut à mesure que j'avançais... N'est-ce pas là sa manière ardente et altière, tant d'esprit et tant de passion, ce parler si fier et si grand, cet accent que je reconnaStrais entre mille?. . . •> Ah ! Cousin n'était pas un sceptique; ou, du moins, ses écrits ne sont pas d'un sceptique. Puisque entre << mille accents n il reconnaîtrait celui de Pascal, il Faut que le Discours soit de Pascal, ou dise pourquoi. La conviction de Cousin gagna beaucoup de pascalisants.
Elle ne gagna point Brunetière. Elle ne gagna point M. Giraud, lequel reproche à l'affirmation de Cousin son ■ impressionnisme « . Les arguments d'ordre «liltérairen ne lui sufGsent pas. Il se souvient de tristes aventures. Celle-ci. Un éru-
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dît, à la Bibliothèque nationale, remarqua, dans un recueil manuscrit, un panéj^yrique de saint Thomas d'Aquin, » très beau, très éloquent, tout à ftiit digne de Bossuet « . Or, on n'ignore guère que fiossuet a prononcé un panégyrique de saint Thomas d'Aquin. Ge panégyrique est perdu :
l'érudit de la Bibliothèque nationale crut l'avoir retrouvé. Seulement, le panégyrique qu'il avait découvert est tout au long imprimé dans les œuvres d'un certain Fromentières. Cette anecdote n'est pas pour rendre M. Victor Giraud plus imprudent.
Il note aussi que, pendant près de deux siècles, le Discours fut inconnu complètement, que personne, « ni dans l'entourage de Pascal ni dans le milieu janséniste " , n'y fait la moindre allusion. C'est assez frappant. Tout de même, que l'entourage de Pascal et que le milieu janséniste aient négligé un écrit relatif à l'amour, — non pas de Dieu, mais des femmes, — cela ne m'étonne pas beaucoup. Ces gens étaient austères à merveille. Et ils n'avaient pas un culte méticuleux pour chaque ligne que Pascal eût écrite : voir l'édition qu'ils ont donnée des Pensées. Les adversaires de Pascal auraient pu signaler le Discours : sans doute ne le connurent-ils pas, le Discours n'ayant pas été publié.
M. Giraud nous fait observer que tous les aulres écrits de Pascal, n même ceux qui furent longtemps perdus, comme son Abrégé de la vie de
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Jésus-Christ « , sont au moins signalés par l'nn des anciens fidèles de Paecal. Un abrégée de la vie de Jésus-Christ, certes! Mais un discours sur les passions de l'amour, non!.. M. Giraud nous prie encore de considérer que le Discourt est ou serait, dans toute l'œuvre de Pascal, u seul de son espèce » . Mais que le Discours sur les passions da l'amour ne ressemble ni au Mystère de Jésus, ni aux Pensées, ni aux Provinciales, ce n'est pas surprenant. D'autre part, est-i! absurde d'Imaginer que Pascal, pendant la ■ période mondaine » de sa vie, ait écrit sur les passions de l'amour? Non, je crois. Et alors il ne devait pas écrire sur les passions de l'amour comme i! a écrit sur le mys> tère de Jésus.
Le manuscrit qu'a découvert Cousin ■ attribue » à Pascal le Discours sur les passions de l'amour. Ce manuscrit vient du fonds de Saint- Germaia-Gesvres. Cousin conclut de là que <> des gens liés avec Port-Royal, qui connaissaient Pascal et sa famille ■ , les bénédictins, attribuaient le Discours à Pascal.
Pas du tout! réplique M. Giraud, qui, sur ce point, a pleinement raison. Le fonds de Saint- Germai n-Gesvres est composé de la riche bibliothèque que Louis Potier, cardinal de Gesvres, léjjua en 1736 à Saint-Germain-des-Prés. Antérieurement , ce manuscrit avait appartenu à fi. il. de Pourcy; et la mention de Pascal n'est pas dueà B.-H. deFourcy, mais à un copiste ano-
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nyme qui travaillait pour lui. Les moines de Saint-Germain ae sont pour rien dans tout cela; et Victor Cousin ne devait pas leur attribuer une opinion là-dessus.
Balthasar-Henri de Fourcy, né en 1669, fut abbé commendataire de 8aint-WandriUe-en-Caux, diocèse de Aouen; il était docteur en théolo^e de la Faculté de Paris. Il s'intéressait beaucoup aux questions théologiquee. Parmi les manuscrits qui proviennent de sa bibliothèque, M. Giraud signale un Traité de la prédestination, par un auteur protestant, des Mélanges sur le jansénisme, la Véritable tradition de l'Église sur la prédestination et ta grâce, etc. Bref, il était au moins curieux du jansénisme; et, s'il a fait copier le Discours sur U$ panions de l'amour, on peut croire que cet écrit lui était plus précieux pour être de Pascal que pour traiter de l'amour.
Hais il existe un autre manuscrit du Discours. Et cet autre manuscrit n'attribue pas le Discours À Pascal. Cela esl-il démonstratif? — Non. Le manuscrit, en effet, qui n'attribue pas \e Discours  Pascal ne l'attribue pas non plus à un autre écrivain. Il ne dit pas, il ne donne pas à entendre que le Discours ne eoit pas de Pascal. Il ne dit rien, voilà tout.
Ce manuscrit, M. Giraud le déclare meilleur que celui de Cousin. Alors, dit M. Giraud, u ne peut-on pas s'étonner qu'un copiste aussi conscienoieiud si réellement le Discours était de Pas-
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cal, n'en ait pas été informé et n'en ait pas fait menlion " ? — Pas do tout! La singulière chose, de croire qu'un manuscrit, parce qu'il est bon, doive nécessairement donner le nom de fauteur, si l'auteur est célèbre!... Notons que M. Giraud se demande si le Discours n'est pas de La Bruyère ou de Saint-Evremond. Alors, en vertu de son principe, comment pourrait- il admettre, sans étoiinement, que le manuscrit n'eût pas mentionné La Bruyère ou Saint-Evremond?
Je crois que le Discours sur Us passions de ramour est de Pascal ; et j'ai, pour le croire, deux raisons.
La première, c'est tout simplement le fait que le manuscrit de Saint-Germain-(^esvres attribue le Discours à Pascal. On lit, à la table des matières : " Discours sur les passions de l'amour, par M. Pascal o ; et, en tête de la copie : ■ Discours sur les passions de l'amour. On l'attribue à M. Pascal. ■ Or, je sais bien que, la plupart du temps, ces attributions que donnent les manuscrits ne valent pas grand'chose; et je n'accorderais de principe nul crédit à un copiste qui attribuerait à Pascal un discours sur la prédestination, les jésuites ou la grâce. Je me dirais : —
11 a vu le sujet, qui est l'un des sujets habituels de Pascal; et il n'a pas demandé davantage pour attribuer à Pascal ce discours si bien conforme à la spécialité de cet écrivain.
Mais, ici, ce n'est pas cela. Il n'était pas natu-
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rel d'attribuer à Pascal un discours relatif aux passions de l'amour. Le philologue néerlandais Gobet avait formulé, en latin, ce malin précepte de la critique verbale : Lectio difficilior facitiori anteponenda; a il faut préférer à la leçon plus facile la leçon plus difficile u . Oui ! Car la leçon plus facile a pu venir toute seule sous la plume de ce copiste : la leçon plus difficile, ce copiste ne l'a pas inveulëe (pourvu qu'elle ait uq sens possible et ne soit pas un évident lapsus) ; il a IbIIu que, pour l'écrire, ce copiste eût quelque motif de le faire. Pareillement, le copiste du manuscrit de Saint-Germaln-Gesvres dut avoir un motif d'attribuer, contre la prime vraisemblance, à Pascal ce Discours sur les passions de l'amour. Il n'a pas inventé ce paradoxe; et je crois que ce paradoxe, qu'il subissait, n'est que l'exacte vérité.
Cet argument me paraîtrait décisif si, pour tout dire, il n'y avait cependant une raison facile, et comme extérieure, d'attribuer à Pascal le Discours. C'est que, dès le commencement du Dts~ cours et au premier coup d'œil, on remarque des pbrases, ou des bouts de pbrases, qui sont bel et bien de Pascal, des PenséeSy et qui pouvaient être célèbres dès l'époque où le Discours fut copié, vers la fin du dix-septième siècle.
Exemples. Dans le Discours : t^ L'homme est né pour penser. . . n Dans les Pensées : « L'homme est visiblement fait pour penser... >>
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Dans le Discours : « Il y a deux sortes d'esprits, l'un géométrique, et l'autre que l'on peut appeler de finesse, n Et, dans les Pensées, tout un paragraphe porte ce titre : " Différence entre l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse. « Mais, cette différence, on prétend la trouver dans le Discours des agréments, de Méré : il n'en faut pss davantage pour qu'on se demande si le Discours sur les passions de tamourne serait pas de Méré, Seulement, le passage de Méré qu'on nous cite contient peutêtre la première idée (et, la première, qu'en saiton?) la première idée de cette • différence » : il De contient pas les mots « esprit de géométrie •> et M esprit de finesse » , qui sont bien de Pascal et qu'on trouve dans le Discours et les Pensées.
Dans le Discours : « L'homme n'aime pas demeurer avec soi... » Dans les Pensées : o Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un pleÎD repos... <> Et : b Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre... •> Et tout le développement de celte idée, si profonde et l'une des plus caractéristiques de la vision qu'a eue Pascal de la nature humaine.
Dans le Discours : i> La mode même et les pays règlent souvent ce que l'on appelle beauté. » Dans les Pensées : « Gomme la mode fait l'agrément, aussi fait-elle la justice, n
Dans le Discours : « A mesure que l'on a plus d'esprit, l'on trouve plus de beautés originales. •
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Dans les Pensées : <■ A mesure qu'on a plu»
d'esprit, on trouve qu'il y a plus d'hommes ori' g^naux. V
Il ne serait pas difficile de citer d'autres passages où le Discours et les Pensées coïncident exactement.
Alors, dirti-t-oD, le copiste, ayant vu ces analogies frappantes, n'aura pas cherclié plus loin et aura conclu, tout de go : — Voilà du Pascal!.. . Peut-être. Mais, nous-mêmes, qu'allons-nous conclure? Car il feut pourtant expliquer, de quelque manière, ces analogies frappantes et qui, eu tout état de cause, ne sont pas fortuites.
Eh! bien, on s'est avisé de croire que le Z>i>cours pourrait être, au bout du compte, l'œuvre d'un faussaire. Celui-là aurait essayé de donner i un discours traitant de l'amour le tour de Pascal : cela, pour compromettre Pascal et le montrer sous un aspect, disons, équivoque. Mais le Discours n'est pas du tout scandaleux; et rien, absolument rien, ne permet de supposer qu'on ait tiré parti de cette extravagante supercherie. Le Discours n'a pas été publié; il n'a, pour ainsi dire, pas été connu. Cette hypothèse porte tous les signes de l'absurdité.
Puis, on a cru que le discours était l'œuvre de quelque » Pascalin » : c'est le nom que donne Bridieu à des disciples de Pascal. Mais voilà un drôle de Pascalin, et comme une sorte de polisson parmi les Pascalins, qui s'amuse, jeu
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pervers, à laïciser les pensées de Pascal et à les détourner de l'apologie chrétienne vers l'analyse des passions amoureuses. Cette hypothèse porte tous tes signes de la plus involontaire plaisanterie.
On ne peut affirmer avec assurance que nul écrit soit de tel auteur, si l'auteur lui-même ne l'a, de son vivant, reconnu, signé. Là encore, on se tromperait, si l'auteur était l'un de nos geais qui se parent de la plume d'autrui. Mais aucun livre non signé n'est aussi probablement de tel auteur que le Discours sur Us passions de l'amour est de Pascal. Le Discours eal de lui, jusqu'à l'évidence, ou peu s'en faut. £t, dans cette discussion, je n'ai pas invoqué les arguments u littéraires n : ils seraient périlleux, tout seuls; et ils le seraient de prime abord; mais appuyés sur d'autres arguments où la sensibilité n'est pour rien, ils conservent quelque valeur et confirment, à mon gré, ce que j'ai dit.
Qne trouvons-nous dans le Discours'!
D'abord, une métaphysique de l'amour; plus exactement, une psychologie de l'amour, mais qui ne se contente pas des constatations que fait le psychologue. Elle dépasse les phénomènes qu'elle observe; et elle en cherche les principes, au delà des apparences, dans la substance même de l'esprit : aussi l'appelais-je une métaphysique, en abusant un peu du mot, pour indiquer le caractère théorique de la syulhèse.
L'homme <• est né pour penser « ; mats les pensées pures le fatiguent. L'homme ne peut pas demeurer en lui-même ; il faut qu'il sorte de luimême pour échapper à cet ennui qui, chez lui, le tourmente. Il fait en lui, quand il sort de luimême, un « graod vide > : alors, tl cherche de quoi remplir ce grand vide. Il a te cœur « trop vaste » : et il cherche de quoi remplir ce cceur. C'est la spontanéité première de l'amour.
Admirable idée! et du même ordre que, dans les Pensées, la théorie du divertissement.
Ainsi, l'amour n'est pas une aventure, un accident, une fatalité, une fantaisie. 11 dérive logiquement de la constitution de nos âmes : • nous naissons avec un caractère d'amour dans nos cœurs « . Et il n'est pas un épisode dans la vie. De par l'impossihihté où nous sommes de rester en nous-mêmes, nous avons une •■ place à remplir dans DOS cœurs » : et elle se remplit. C'est l'amour; et, sous d'autres noms, c'est toujours l'amour : u Dans les choses même où il semble que l'on ait séparé l'amour, il s'y trouve secrètement et en cachette, et il n'est pas possible que l'homme puisse vivre un moment sans cela, h
Ëa d'autres termes, toutes nos passions les plus variées sont les formes différentes de l'amour; et tout le zèle que nous mettons à toutes choses n'est qu'un zèle d'amour, diversement déguisé, qui se réaHse de maintes façons.
Il me semble qu'ici Pascal a fait un retour sur
iiii-mème, qu'il a examiné sa jeunesse, mathématicienne et religieuse, et qu'il s'est senti pareil dans les mathématiques et la religion, naguère, et dans l'amour maintenant. Mathématiques et religion, qui sont les choses d'où l'on a séparé l'amour, l'ont enchanté : elles emplissaient te vide qu'il laissait en son âme, quand (cédant & cet instinct des âmes) il s'en absentait. La religion avec son idéal de sainteté, les mathématiques avec leur idéal d'ambition, étaient pour lui des procédés de divertissement.
Toute la philosophie humaine de Pascal réside dans la théorie psychologique du divertissement, comme la philosophie de La Rochefoucauld réside dans la théorie de l'amour-propre, ou de l'égoïsme . Chronologiquement , la philosophie de Pascal précède ta philosophie de La Rochefoucauld; en logique, elle vient après : elle la suppose et la corrige. Voici ce qu'elle dit, à peu près. L'égoïsme, oui : et si l'homme pouvait demeurer en lui-même, toutirait bien. Mais il n6 le peut : l'égoïsme n'est pas satisfait. Il y a, dans l'Âme des hommes, cette tendance, l'amourpropre, l'amour de soi. Et, dans l'&me des hommes, il y a aussi une autre tendance, meurtrière de celle-là : et c'est l'amour. Plutôt, ces deux tendances n'en sont qu'une : et c'est l'amour de soi qui se u divertit " et qui prend le change et qui s'annihile ou bien qui se transforme dans l'amour, négation de lui dans laquelle il triomphe.
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Cet essentiel malaise des âmes, cet instinct de l'individualité meurtrière de soi, Pascal l'a étudiée avec génie. Je ne sais si l'on a jamais plongé si loin dans l'intime secret de la vérité subconsciente. Pascal a découvert les forces primitives de l'esprit; et il a connu le mode de leur activité, leur instinct : il a créé la dynamique de l'esprit. Auprès de lui, La Rochefoucauld a l'air de décrire seulement les aspects du dehors. Et celte vue de Pascal, si pénétrante, si extraordinaire, le Discours la possède. Cependant, il y a des critiques pour ne pas savoir ai le Discours ne serait pas ■ un jeu d'esprit » , une ■ gageure de salon ni...
L'impossibilité de jamais demeurer en soi, le besoin du divertissement, Pascal dans les Pensées le considérera comme l'un des signes les plus évidents de notre faiblesse et de notre misère. Il y a déjà, si l'on y songe, quelque chose de cette opinion dans le Discours. Mais alors tout le pessimisme de la doctrine est emporté par une joie superbe de l'esprit : cette joie, c'est l'amour.
Tout le Discours, cette grande allégresse l'anime; et sou mouvement, par endroits, va jusqu'à un lyrisme de ton qui n'est pas habituel aux écrivains de cette époque. Pour ne pas s'en être aperçu, comment donc a-t-on lu ce Discourse
En un temps où l'on avait encore l'art et le soin de ne pas prodiguer les mots, et de garder dans son langage une modeste retenue, et de
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donner à entendre ce qu'on éprouve plutôt que de l'exhiber avec un gros tumulte verbal, quelle signihcalion saisissante à ces phrases : « Qu'une vie est heureuse, quand elle commence par l'amour et finît par l'ambition! Si j'avais à ea choisir une, je prendrais celle-là... « Et puis : K L'on demande s'il faut aimer. Cela ne se doit pas demander; on le doit sentir, a Et puis :
■ L'homme est né pour le plaisir; il !e sent, il n'en faut pas d'autre preuve, n Et puis : a Un rayon d'espérance, si bas que l'on soit, relève aussi haut qu'on était auparavant. C'est quelquefois un jeu auquel les dames se plaisent; mais quelquefois en faisant semblant d'avoir compassion, elles l'ont tout de bon. Que l'on est heureux quand cela arrive! ■ Et puis : u Quand nous aimons, nous paraissons à nous-mêmes tout autres que nous n'étions auparavant; ainsi nous nous imajjinons que tout le monde s'en aperçoit. » Et puis : ■ Les grandes âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent; c'est d'un amour violent que je parle : il faut une inondation de passion pour les ébranler et pour les remplir. Mais, quand elles commencent à aimer, elles aiment beaucoup mieux. ■
Voilà des paroles d'amour; et, si je ne me trompe, voilà des paroles d'amoureux. L'auteur du Discours sur les passions de l'amour ne dissimule pas son moi. Et, s'il est philosophe, s'il a l'esprit fait de telle sorte que le senliment lui-
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même s'y transfigure en idées, du moins les idées gardent-elles, dans son écrit, l'élan que le sentiment leur a donné. Et, pour qu'on n'ignore pas qu'il sait de par lui ce qu'il énonce, l'auteur du Discours sur les passions de t'antourdit : » L'on écrit souvent des choses que l'on ne prouve qu'en obligeant tout le monde à faire réflexion sur soimême et à trouver la vérité dont on parle. C'est en cela que consiste la force des preuves de ce 'jue je dis. » L'auteur du Discours sur tes passions de l'amour a fait réflexion sur lui-même ; et l'entrain du Discours est celui-là qui exaltait Pascal, un peu de temps, vers 1653.
Voilà un Pascal bien changé? Certes ! Et, si nous venons de lire la lettre consolative, ce n'est pas seulement l'humeur de l'écrivain qui a changé, passant du chagrin d'hier au bonheur nouveau : ce qui a changé encore, c'est l'ensemble de ses idées. Hier, il rapportait à la volonté divine tout l'émoi que suscitent nos mortelles tribulations et il tournait vers Dieu la vie. Maintenant, toutes choses sont tournées vers la vie. Et il fuyait la vie, il la fuyait en Dieu; maintenant, il se complaît dans la vie. Il choisit une vie d'amour et d'ambition; il dit que l'homme est né pour le plaisir; il demandf^, pour sa grande âme, une inondation de passion qui l'ébranlé et la remplisse.
Quel est-il devenu? Un impie? Non,
A la vérité, ce n'est plus en fonction de la foi
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80 VISAGKS DE FEMMES
qu'il ordonne tout le détail de soa existence. Mats comme, premièrement, à la façon des positivistes, il séparait les deux domaines de la science et de la croyance, je me figure qu'à l'époque de sa mondanité, il sépare sa vie mondaine et sa religion. C'est de quoi nous le verrons bientôt se convertir.
Il conserve la foi ; et, lA-dessus, il n'aura point A se convertir. Le principe de sa philosophie religieuse, — malaise de l'âme seule et son besoin de divertissement, — ce principe est dans l'amoureux Discourt.
Mais, au temps du Discours, Pascal a trouvé ce divertissement, l'amour. De là, son allégresse. La trouvaille le ravit, le libère ; et les phrases que j'ai citées sont le chant de sa libération. Il écrit, après avoir noté que l'amour des femmes contente l'homme : " La nature a si bien imprimé cette vérité dans nos âmes que nous trouvons cela tout disposé; il ne fout point d'art ni d'étude... » Il célèbre le plaisir d'avoir enfin répudié les livres, la méditation, l'attirail de la science et de la théologie. . . ■ Il semble que nous ayons une place à remplir dans nos cœurs et qui se remplît effectivement. Mais on le sent mieux qu'on ne peut le dire. Il n'y a que ceux qui savent brouiller et mépriser leurs idées qui ne le voient pas, » Ces derniers mots sont les plus significatifs. Il se souvient du temps où il brouillail et méprisait, comme il dît, ses idées au Heu
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de se fier aux certitudee spontanées et faciles qui maintenant lui éclairent tout le mystère; et îi a pitié de son erreur, il la dédaigne.
C'est l'époque où Pascal, à trente ans, est l'ami d'Artus Gouffier, duc de Itoannee, l'ami de l'intelligent Méré, voire l'ami de ce Miton qui ne Tant pas grand'chose. Il a des projets d'industrie, de fortune et de gloire. Il f^it, dans le» salons élégants, des démonetrotions de la machine à calculer. Il envoie la machine i la reine de Suède, avec une orgueilleuse lettre où il com< pare ces deux souverainetés, celle du savant et celle des rois. Il voyage; il accompagne le duc de Boaiinez dans son gouvernement du Poitou. Il joue; et son Traité du triangle arithmétique, son Traité des ordrex numériques sont les œuvres d'un grand mathématicien qui, en outre, est un joueur expert et cherche des combinaisons profitables.
Ses amours? Eh! bien, nous ne les connaissons pas h merveille. Cependant, il y a deux petits documents; et les voici. Dans un château de Fontenay-le-Comte , près de Poitiers, on a trouvé, collés au dos de deux tableaux, des vers qui sont peut-être de Pascal, des vert badins, un peu galants, galants à peine. Puis, dans ses Mémoires sur Ut grands jours d'Auvergne, Pléchier parle d'une dame qui était « la Sapbo du pays i i une poétesse. Et il ajoute : iM. Pascal, qui s'est depuis acquis tant de réputation, et un autre savant étaient continuellement auprès de celle
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belle savaote. " On peut se demander si ce n'est pas à elle que pensait l'auteur du Discours sur les passions de l'amour quand il notait que parfois les dames ont de la compassion el qu'alors on est joliment heureux. On peut se le demander; il est plus difficile de répondre. Et il pensera peut-être à cette dame encore, plus tard, quand il se plaindra des a horribles attaches » qui le tenaient dans le monde. Peut-être; et je n'en sais rien.
Mais Charlotte Gouffier de Roannez? La dissipation de Pascal ne passe-t-elle pas loin de celle jeune tille? On le dirait! Pourtant, il y a dans le Discours sur tes passions de l'amour plus d'une phrase qu'il est permis de rapporter à elle sans folie et surtout avec beaucoup d'incertitude. On a voulu principalement faire état de ce passage : ■ L'homme seul est quelque chose d'imparfait; il fout qu'il trouve un second pour être heureux. 11 le cherche le plus souvent dans l'égalité de la condition, à cause que la liberté el que l'occasion de se manifester s'y rencontrent plus aisément. Néanmoins l'on va quelquefois bien au-dessus, et l'on sent le feu s'agrandir, quoique l'on n'ose pas le dire à celle qui l'a causé. Quand on aime une dame sans égalité de condition, l'ambition peut accompagner le commencement de l'amour; mais en peu de temps il devient le maitre. >> Assurément, tout cela peut avoir trait à l'amour qu'eût éprouvé Pascal pour Mlle de Hoannez. El les ennemis de cette hypothèse prétendent qu'elle
est ridicule, Pascal ne devant pas croire jamais qu'il épouserait une 611c de si haute noblesse. Sans doute! Mais il ne parle pas d'épouser son amour. Il parle d'un amour qui ne doit pas, qui ne saurait se déclarer. Il n'a pas choisi raisonnablement son amour : a On ne délibère pas là-dessus, on y est porté. « Il écrit : ■ Le plaisir d'aimer sans l'oser dire a ses épines, mais aussi a ses douceurs. Dans quel transport n'est-on point de former toutes ses actions dans la vue de plaire aune personne que l'on estime infiniment?...
Ainsi l'on est heureux... v 11 écrit : n En amour, un silence vaut mieux qu'un langage... » Il écrit : a 11 n'y a rien de si embarrassant que d'être amant (d'aimer) et de voir quelque chose en sa faveur sans l'oser croire; Ton est égale* ment combattu de l'espérance et de la crainte. Mais enfin la dernière (la crainte) devient victorieuse de l'autre. » Et tout cela peut fort bien se rapporter à un amour très vif et très pur, très timide et ardent, qu'eût, en silence, éprouvé Pascal pour Mlle de Roannez.
Pour l'afBrmer ou seulement pour le conjecturer avec un peu d'assurance, il ne manque, après tout, qu'une preuve!... Maïs il manque, à Trai dire, le moindre petit commencement d'une preuve. Et c'est dommage!
Charlotte de Roannez avait vingt ans. Voilà tout ce que nous savons d'elle; et ce n'est rien pour démontrer que l'ait aimée Pascal, ou non.
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Car on objecte que les phrases du Discours, avec le respect, ta ■ vénération v , semblent indiquer une personne moinsjeune. Mais je n'en suis pas (lu tout frappé. Je n'en sais rien. Je crois que l'hypothèse de cet amour est un peu arbitraire, infiniment fragile, assez jolie; elle ne me parait pas choquante le moins du monde, à causa de l'extrême déférence que Pascal a observée envers cet amour.
Du reste, cet amour n'est pas, à mon avis, le seul dont il y ait trace dans le Discours. Je crois que l'allusion aux dames compatissantes et qui rendent heureux l'objet de leur compassion si' gnale une autre ou d'autres aventures, qui allèrent i leur achèvement. Mais l'amour silencieux et inspiré par une personne d'inégale condition a succédé aux souvenirs : c'est lui qui, présente* ment, occupe l'esprit et le cœur de Pascal. Qui l'inspira? Je ne vois aucune raison de dire que ce ne fut pas Charlotte de Hoannez; aucune raison de dire que ce fut elle.
Celte période ■ mondaine n est assez courte, dans la vie de Pascal. Le 8 décembre 1654, Jacqueline écrivait A sa sœur Gilberte que leur frère avait. Il depuis plus d'un an ■ , le mépris du monde, un « grand mépris » et " un insuppor-
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table dégoût de toutes les personnes qui en sont n ; un si grand mépris et un tel dégoût que son B humeur bouillante « , dit Jacqueline, l'eût porté à 1 de grands excès ■ . Toutefois, et Jacqueline en tirait bon augure, il usait de modération. Sa santé, toujours mauvaise, empirait encore.
Ce grand mépris du monde et cet insupportable dégoût, c'est le besoin du » divertissement « , après que le divertissement de l'amour, si plaisant d'abord, essayé avec entrain, n'a pas réussi. Et c'est, en fin de compte, l'ennui.
Ce mot d'ennui, je l'emprunte au vocabulaire de Chateaubriand; et n'ai-je pas l'air de l'antidater? Sans doute; et ce n'est pas pour mener loin le parallèle de ces deux hommes très différents, Pascal et Chateaubriand : mais il y a pourtant quelque analogie entre l'ennui de l'un et l'ennui de l'autre. Ces deux ennuis n'ont pas tourné de même ; et cependant ils se ressemblent : ces deux natures « bouillantes ■> ne peuvent pas rester en elles-mêmes et il leur Saat, pour sortir d'ellesmêmes, une occasion qu'elles cherchent passionnément, la gloire ou la religion, l'art ou l'amour. Pascal et Chateaubriand, l'un et l'autre, ont essayé ces quatre divertissements, dissemblables et qui, malgré leurs dissemblances, tentaient en eux un pareil désir, le désir de ne pas demeurer en soi. C'est la sponlanéilé vive de leur intelligence et de leur sensibilité.
Puis Cbiiteaubriand et i'ascul, en quête du
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repos hors de chez soi, ne suivirent pas un pareil chemia. Chateaubriand s'établit dans l'amour, l'art et la gloire; Pascal, dans la religion.
Et, si je mels en parallèle ces quatre objets, ce n'est pas que j'oublie les particularités divines de l'un d'eux. Mais, réservant la grâce dont Pascal fut touché, j'observe dans sa conversion religieuse un a devenir « humain, que seul atteint l'analyse et qui est celui que j'indique.
Plus frivole, Chateaubriand, après avoir méprisé la vanité universelle, trouvait encore à se divertir au moyen des vanités les plus charmantes. Plus violent et plus ardemment désespéré, plus sincère en son désespoir, Pascal n'avait plus aucun refuge parmi nulles vanités.
Il se rendit • à la conduite ■ de M. Singlin; Jacqueline s'attendit que ce fût a dans une soumission d'enfant > . D'ailleurs, il résista durant des mois : il y avait en lui de la rébellion qui ne cédait pas. M. Singlin le conseillait; et aussi Jacqueline. Pascal faisait de longues visites à la soeur Jacqueline de Sainte-Euphémie. Il s'ouvrait à elle; et elle avait pitié de lui. Il racontait comme il souffrait, comme le monde le possédait encore, et comme sa conscience le tourmentait. Il disait comme il était •■ dans un grand abandonnemenl du côté de Dieu » et qu'en dépit de tout il apercevait les grâces que Dieu lui faisait. Jacqueline l'écoutait, avec surprise et avec joie. Elle suivait, de jour en jour, son changement vers
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MADEMOISKLLE DE ROA.HNEZ 87
Dieu, son approche et sa veoue. El il fut là. Il eut, à Port-ltoyal-des-Chainps, une cellule. De primes à complies, il était assidu aux otfices. Toute son • humeur bouillante » passait en prières et ea méditations. H s'étonnait d'avoir vécu dans a l'usage délicieux et criminel du moude " : il se livrait au saint a divertissement* du repentir et de la certitude.
En 1656, un très bon prêtre, M. Le Boi de la Poterie, parent de la mère Anf^élique, donna aux religieuses de Port-Royal une épine de la Sainte Couronne. Les soeurs de Paris la reçurent avec grande révérence, la placèrent au chœur de leur chapelle et l'adorèrent l'une après l'autre. Puis ce fut le tour des pensionnaires. La maîtresse qui les conduisait, de peur qu'elles ne fissent tomber le reliquaire, le leur tendait. Parmi les pensionnaires, il y avait une petite fille qu'on appelait Margot tout simplement, et qui était la fille des Perier, la nièce de Pascal. Elle avait un ulcère lacrymal si terrible qu'il lui rongeait l'os du nez. La maîtresse dit à Margot Perler : u Ma fille, priez pour votre œil. « Et, après la cérémonie, Margot Perier dit à une de ses petites sœurs • « Je pense que je suis guérie. « On l'examina : on ne pouvait plus, dit la mère Angélique, recon-
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ntîtr« auquel de ses yeux avait été le mal. C'est le miracle de la Sainte Épine.
Or, en cette année 1656, Pascal mettait au service de Port-Boyal sa dévotion parfaite et son esprit que le monde avait à merveille aiguisé : il écrivait les ProvtHciaies, où il y a de Dieu et du monde, dans un mélange unique et prodigieux.
En celte année 1656, Charlotte Gouffier de Roanuez était b fort du monde » . Elle avait vingttrois ans; et on pensait la marier. La courtisait un marquis d'Alluye, &h aine du vieux marquis de Sourdis. Un beau parti. Peut-être, dit le chanoine Hermant, cette jeune fille avait-elle eu parfois des pensées vagues et passagères de se faire religieuse : et il me semble légitime de deviner ici, ou d'y soupçonner, l'influence de Pascal. Pascal avait couvert! le duc de Boannez, frère de cette jeune fille : fût-ce indirectement, et par l'iotermédiaire de ce frère, il put agir, et le fit sans doute, sur les pensées de la jeune fille. Mais il s'était éloigné d'elle et de son entourage; il vivait dans la retraite. Et Charlotte de Roannez était donc <> fort du monde ■ .
Le miracle de la Sainte Épine attirait une grande affliience à Port-Royal. Mme de Boissy et sa fille allèrent à Port-Uoyal, et d'autant plus que Charlotte de boissy de Roannez avait mal aux yeux. Elles adorèrent la Sainte Épine et s'en revinrent. Charlotte n'avait pas les yeux guéris ou le i.;u!ur transformé.
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Elles retouraèrent à Port-Royal le 4 août, qui est le jour de Saint-Dominique. Et, en partant, Mlle de Roanoez ne pensait pas à Dieu ni à la vie de religion. Mais, un peu plus tard et vers te milieu du chemin, elle sentit que son cœur s'élevait à Dieu ; et elle faisait tout bas une prière un peu étonnée, tremblante, à propos de laquelle il sied de sourire avec attendrissement. Craintive et se méfiant d'elle, déjà pieuse et ne le sachant pas, frissonnante au bord du monde qu'elle quittait sans être sûre de le quitter, elle disait : » Mon Dieu! si vous vouliez me toucher le cœur pour me faire religieuse et ne servir que vous, j'en serais ravie. Mais donnez-moi, mon Dieu, une grâce si forte que je ne puisse résister et qu'elle m'emporte en religion. Car il m'en faut une comme celle-là ; autrement, le monde me retiendra toujours!... »
Nous ne connaissions pas cette jeune fîlle; et voici que nous la connaissons : elle est charmante. Elle vient de se révéler, soudainement, à la minute ensemble incertaine et décisive où sa destinée lui a fait un signa : et elle a répondu, avec des mots à enchanter les anges dans le ciel. Les seules paroles que nous ayons d'elle sont une prière, où le monde est bien fort encore, où elle a peur de sa faiblesse et où l'on sent l'énergie de la grâce divine parmi les mouvements d'une grâce humaine.
Mlle de Soannez, à Port-Royal où elle aniva
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tout inquiète, baisa le reliquaire de la Sainte Epine ; et aussitôt un ^rand désir la prit de quitter le inonde à jamais et d'être, à Port-Koyal, une religieuse.
Il fallut d'abord s'en retoarner : que le chemin de son retour lui fut amer!... Le monde ne s'était-il pas fané derrière elle?... Puis il fallut qu'elle obtint le consentement de sa mère et de son firère. A peine leur eut-elle confié ses projets, ils t'emmenèrent en Poitou. Elle eut à surmonter les mêmes obstacles que, naguère, Jacqueline. Mais, tout de go, elle refusa M. d'Alluye et, généralement, le mariage.
Quant elle fut en Poitou, Pascal lui écrivit. Et l'on a ces lettres de Pascal, au nombre de neuf, très longues et qui sont, dans l'œuvre de Pascal, admirables et délicieuses. Il sufHt de les lire pour ne douter aucunement que Pascal fût lié depuis longtemps avec Mlle de Boannez : le ton l'indique, le ton cérémonieux et tendre, — cérémonieux, certes, selon l'usage qu'on avait alors le goût d'observer; — et tendre tout de même, on le verra, jusque dans le précepte religieux et la mystique leçon; tendre, infiniment tendre, jusque dans la sévérité dogmatique.
Il lui dit : ■ Votre lettre m'a donné une extrême joie. Je vous avoue que je commençais à craindre, ou au moins à m'étonner. . . « Ce jourlà, il lisait un chapitre de saint Marc; et il pensait à elle, à lui écrire de ce chnpitre de saint
Marc. Il l'objurgue de quitter le monde ; et il n'a pas les précautions lentes de la mère Açnès ou de M. Singtin : car on ne doit pas ■ examiner si on a la vocation de sortir du monde, mais seulement si on a la vocation pour y demeurer, comme on ne consulterait point si on est appelé à sortir d'une maison pestiférée ou embrasée* ... Ce chapitre de l'évangile, il voudrait le lire avec elle tout entier... Ah! il sait bien qu'on ne se détache pas sans douleur : quand on suit volontiers celui qui vous entraine, on ne sent plus son lien ; « mais, quand on commence à résister et à marcher en s'éloignant, on souffre bien; le lien s'étend et endure toute la violence ; et ce lien est notre propre corps, qui ne se rompt qu'à la mort 1 . S'il a pitié d'elle, cependant il faut qu'il la brutalise.
Un peu plus tard, il lui écrit : u Je ne crains plus rien pour vous. Dieu merci, et j'ai une etpcrance admirable. « Gomme il subit fortement toutes les péripéties du renoncement qu'elle a tant de peine à consentir!
Il y eut, entre elle et lui, des lettres perdues. Et Pascal voudrait savoir qu'elle a pris cet incident comme il faut. «Il est temps de commencer à juger de ce qui est bon ou mauvais par la volonté de Dieu et non par la nôtre... Si vous avez eu ces sentiments, j'en serai bien content!... D La lettre de Pascal est gaie et comme animée d'une sorte de badinage aimable qui
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adoucit les rigueurs de la spiritualité. Mlle de ïtoanuez s'est plainte de ce que Pascal, écrivaat au duc de Roaanez, n'eût rien dit pour elle... ■ Je ne vous sépare point, vous deux» et je songe aans cesse à l'un et à l'autre. Vous voyez bien que mes autres lettres, et encore celle-ci, vous regardent assez. En vérité, je ne puis m'empêcher de vous dire que je voudrais être infaillible dans mes jugements : voue me seriez pas mal, si cela était! ■ Et, quelques jours après : •> Je commence à m'accoutumer à vous et à la grâce que Dieu vous fait; et néanmoins je vous avoue qu'elle [m'] est toujours nouvelle, comme elle est toujours nouvelle en effet. » Il y a, dans tous ces mots et dans le tour des phrases, la familiarité d'un maître qui gouverne une conscience; et il la gouverne sans faiblesse, mais avec quelle attentive prédilection! N'éprouve-t-i! pas un secret plaisir — secret et qui se voit pourtant — à pouvoir être désormais si familier, maintenant qu'il a, vis-à-vis d'elle, cette lointaine autorité que Dieu lui donne? Car il est loin, vers Dieu. Mais, pour que s(Ht, k son cœur, plus suave en même temps qu'il sera moins périlleux, son zèle, il se souvient du monde; et il écrit : ■ On ne quitterait jamais les plaisirs du monde pour embrasser la croix de Jésus-Cbrisl, si on ne trouvait plus de douceur dans le mépris, dans la pauvreté, le dénûment et le rebut des hommes que dans les délices de péché... i> Il suffit de ces mots
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pour qu'on sente combien ce coeur est tendre.
Les écrivains qui ont inventé les amours-de Pascal et de Mlle de Roannez abusent de ces lettres et nous font un Pascal très romantique, jaloux et qui, n'ayant pu conquérir la femme qu'il aimait, l'arrache au inonde et la consacre à Dieu. J'ai horreur de cette hypothèse inconvenante et que rien ne conSrme.
Seulement, et bien que sans preuve qui impose une évidence nette, si nous assemblons aveo timidité, avec sagesse, les détails de sentiment que nous avons cru apercevoir dans le Discours et dans ces lettres de Pascal, nous pouvons sans imprudence excessive et, en tout cas, sans grossièreté offensante, imaginer ceci. Pascal, au temps de sa vie mondaine et quand il habitait l'hôtel de Boannez, aurait aimé en parftiit silence, en pureté parfaite et en parfaite déférence, cette jeune Elle d'une condition qui ne lui permettait pas de prétendre â l'épouser. Dans te Discours sur Us passions de l'amour, il n'est pas question d'elle uniquement; mais il serait question d'elle aussi : elle aurait inspiré, après les autres amours, plus violentes, cet amour qui s'amuse de ses délicatesses, de ses ferveurs cachées, de ses chimères que la raison domine. Et puis Pascal s'est converti; et puis, plus tard, la jeune hlle aussi tourne vers Dieu. L'ancien amour est devenu cette amitié sainte, oà subsiste le souvenir que rien ne tache.
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Pascal, cette année 1656, est tout à la composition des Provinciales, où il y a l'esprit de Dieu et l'esprit du monde.
Pascal est plus occupé que jamais; et il note, une fois, qu'il a « peu de temps <■ . Mais il pense à une àme qu'il a aimée et de laquelle il pourrait dire, comme naguère Jacqueline de Gilberte :
■ Dieu sait que j'aime plus ma sœur que je ne feisais lorsque nous étions tousdeux du monde. . . ■ Il pense à une àme en qui germent les Ferments de religion qu'il y a lui-même peut-être mis. Et, pour aider cette àme à se dégager, à venir dans le port de tout repos et de toute joie, il dépensera toute son activité persuasive, heureux de parler enfin, « content « comme il le dit, — et content d'aimer en Dieu, avec toute la liberté enfin permise, l'être qu'il n'osait point aimer : — son amour, que le monde lui ôtait, Dieu le lui donne!...
Non, Mlle de Boannez, qui a reçu ces lettres de Pascal, ne lui était pas indifférente.
Les Boannez revinrent à Paris, au commencement de l'année 1657. Mlle de Boannez indiqua son ferme propos d'entrer bientôt en religion ; et son frère lui imposa (comme jadis Pascal à Jacqueline) un délai; el sa mère (comme avait jadis fait M. Pascal le père) donna ordre à un petit laquais adroit et fidèle de ne pas la perdre de vue.
Hais, un jour, Mme de Boissy, le duc et
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MADEMOISELLE DE ROANNEZ flS
Mlle de 'Roannez allèrent à l'église Saîot-Merry, leur paroisse, entendre le sermon. Mlle de Boannez s'éloigna censément pour dire une prière dans la chapelle du Saint-Sacrement. Une personne de piété, Mlle Vallée, l'attendait à la porte de l'église, avec un carrosse. Elle choisit un moment où on négligeait de l'épier; elle se leva de sa place; elle se sauva et s'enferma dans le couvent de Port-Royal.
C'est ainsi que Mlle de Boannez devint sœur Charlotte de la Passion. Et, les premiers jours, la toile des chemises, qui était dure, lui meurtrissait les bras et les épaules.
Mme de Boissy et le duc de Boannez vinrent à Port-Royal la demander : mais elle refusa de les accompagner. Mme de Boissy, alors, se retira au couvent de Malnoue, près de Paris, où elle avait une sœur abbesse. Et elle eût probablement laissé tranquille sœur Charlotte de la Passion. Les ennemis de Port-Royal l'excitèrent différemment. Ils répandirent le bruit que cette jeune fille était entrée au couvent contre son gré, que les religieuses l'avaient ravie à sa famille; et, par l'entremise du P. Annat, ils obtinrent contre elle une lettre de cachet.
L'exempt se présenta. Mais la lettre de cachet portait que Mlle de Roannez fût remise aux mains de sa mère. Mme de Boissy n'étant pas là, Mlle de Boannez, habile et en pleine bataille, excipa de ce vice de forme : et l'exempt fut éconduit.
Dfins cette résistance si décidée qu'elle fait, à la porte de son couvent, soeur Charlotte de la Passion a certainement derrière elle, pour la conseiller, tout Port-Royal. Mais elle résiste; et quelle n'est pas sa résolution ferme, auprès de l'indécision de la précédente année! Ces vocations religieuses ne sont pas seulement le dégoût du monde; elles ne sont pas seulement négatives : il y a en elles un élément positif et qu'il faut appeler la grâce plutôt que d'en méconnaître la qualité singulière.
Pour empêcher l'entrée de Mlle de Roannez à Port-Royal, maintes initiatives se coalisèrent; et Mme de Boissy ne fut pas la plus remuante. Mais on lança contre elle sa tante l'abbesse de Notre- Dame de Soissons et une sœur qu'elle avait, religieuse au couvent de Soissons. Mlle de Roannez ne céda point aux remontrances. On a des lettres d'elle, lettres douces, déférantes et obstinées. Elle ne se fâche point; elle marque sa volonté; elle plaide, avec une vivacité ingénieuse, la cause de son salut. A sa tante l'abbesse et à sa mère, elle affirme et elle répèle que sa conversion n'est due ■ & aucune personne au monde qui lui en ait donné tes premiers mouvements » , mais a à la pure miséricorde de Dieu •> . Telle est, à ce propos, son insistance que, sans mettre en doute la bonne foi de sœur Charlotte de la Passion, nous devinons qu'elle répond à un reproche qui, audelà d'elle, vise le maître de sa conscience : et
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n'est-ce point Pascal? C'est à lui qu'en voulaient (et naturellement), à cette époque des Provinciales, les jésuites, lesquels menaient toute l'affaire. Nous savons qu'une partie de la correspondance échangée par Mlle de Roannez et Pascal avait été perdue, et non pas (comme il arrive) pour tout le monde. Pascal, dès le mois de décembre 1656, prévoyait « bien des peines o et, disait-il, pour lui. Je crois que toute la machination qui fut organisée contre la sœur Charlotte de la Passion était dirigée contre Pascal, et que la sœur Charlotte le comprit à merveille, et qu'elle en eut un grand chagrin, et que c'est à cause de ce chagrin qu'elle prétendit n'avoir subi nulle influence, hors celle de Dieu miséricordieux.
Toujours est-il qu'au mois de novembre l'exempt royal, qui était déjà venu au mois de juillet, se présenta de nouveau, avec une lettre de cachet, cette fois, en bonne et due forme. Il n'y avait qu'à céder. Ce fut un enlèvement, par ordre du roi. Sœur Charlotte de la Passion quitta le monastère ; et il nous est facile d'imaginer son déplaisir.
Auprès de sa mère un peu sotte et sans doute affectueuse, mais elle séparée de sa mère autant que de tout le monde, elle vécut en religieuse. Ainsi Jacqueline, autrefois.
Pascal ne l'abandonna point. Comme il avait été pour quelque chose dans sa vocation et peutêtre aussi pour quelque chose dans les tribuln-
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fions récentes de sa destinée, il continua de lui écrire, et probablement de la voir, et en tout cas de la diriger. Nous avons, pour le savoir, cette courte phrase du Recueil d'Vtrecfii : « Tant que M. Pascal vécut, il lui fut d'un grand secours par la confiance qu'elle avait en lui. n
Mais la santé de Pascal déclinait. Puis, en Tannée 1661, mourut «la personne qu'il aimait le plus n , sœur Jacqueline de Sainte-Eupliémie.
Quand il apprit cette inort, il dit seulement : <i Dieu nous fasse la grâce d'aussi bien mourir! I Puis, l'année suivante, le dix-neuvième d'août, à une heure du matin, comme il avait trente-neuf ans et deux mois, il mourut. Il venait de dire : « Que Dieu ne m'abandonne jamais! ■ Ce furent ses derniers mots.
Mlle de Roannez alors était à jamais seule dans la vie. Elle conserva, autant qu'elle le put, des relations avec Port-Royal. Même, en 1664, pour s'être mêlée des affaires de cette maison persécutée, un ordre du roi l'exila en Poitou. Son frère obtint qu'elle fût pardonnée, étant malade.
Ensuite, que se passa-t-îl? Les événements, nous les connaissons. Ce qui nous échappe à demi, c'est l'âme tourmentée qui, lassitude ou futilité nouvelle, se prêta aux événements. L'année 1661, elle épousa M. de La Feuillade, qui avait, dans les armées du roi, le grade de lieutenant général. Moyennant 400 000 livres. M, de La Feuillade achetait au duc Artus de Roannez
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MADEMOISELLE DE BOANNEZ 99
son duché. Le duc de Roannez allait ainsi payer les dettes de sa famille et, sans entrer dans les ordres, porter « une manière d'habit religieux « , se cacher et mourir dans ta dévotion. Ce La Feuillade est le célèbre flagorneur du roi; il Rt une belle carrière et laissa la renommée d'un imbécile.
Or, avant de quitter Porf-Royal, sœur Charlotte de la Passion avait solennellement fait vœu de chasteté. Pendant les premières années de son retour au monde, elle exigea qu'on ne lui parlât point de mariage. Le curé de Saint-Merry l'interrogea : elle répondit qu'elle avait réellement lait ce voeu en toute connaissance et liberté, de sorte que nulle puissance ecclésiastique n'avait l'autorité de l'en remettre. Et puis, dit Saint- Simon, oie temps et les manèges la changèrent» ; elle vint à souhaiter de s'affranchir, elle consulta et obtint de Rome une dispense pour se marier... ■ Mon Dieu, donnez-moi une grâce si forte que je n'y puisse résister... Il m'en faut une comme celle-là : autrement, le monde me retiendra toujours!... « Se souvint-elle de sa prière ancienne? et accusa-t-elle la grâce de n'avoir pas été assez forte?
Pauvre petite, à l'âme incertaine! Et, pour giiinder à la sainteté une telle âme, si mobile, ne fallait-il pas le soutien d'une énergie amicale et voisine?... Quand Pascal Fut mort, qui était l'énergie de son âme, tout alla, pour elle, à vaul'eau.
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Elle épousa M. de La Feuîllade. Mais, peu de temps après, elle fut assaillie de scrupules : ses vœus, qu'elle avait rompus, la torturèrent de remords. On se montra, dans le monde, narquois sans doute et méprisant; à Port-Royal, extrêmement dur, M. Arnauld, qui n'était pas impitoyable mais qui avait une idée rigoureuse des engagements qu'on a pris envers Dieu, écrivait à Mme Perier : » La fainéantise, l'amour des ajustements, le désir d'être flattée, l'attache des compagnies qu'elle avait reconnues elle-même lui être dangereuses l'ont précipitée dans cet état... a Quel état? Le scandale, disait M. Arnauld. Le chanoine Hermaot, plus indulgent, se contente de dire • que l'air du monde est contagieux et qu'une tendre piété est une plante bien faible quand elle cesse d'être arrosée par de saintes instructions et affermie par la conduite de personnes plus fortes et plus avancées dans la vertu " ,
Mais il sembla que Dieu était du parti de Port- Boyal et châtiait sa créature infidèle. Le premier enfant de Mme de La Feuillade mourut devant qu'on put lui donner le baptême; le second fut un fils u tout contrefait par les jambes « ; la troisième, une fille qui demeura naine jusqu'à sa douzième année, sans croître du tout, et qui mourut de mort subite à dix-neuf ans; le quatrième, M. le duc de La Feuillade, qui vécut, et vécut fort mal.
Mme de La Feuillade eut à endurer des maladies extraordinaires et à subir des opérations affreuses. Elle disait : " Je suis heureuse de ce que Dieu m'envoie à souffrir; cela me fait espérer qu'il veut recevoir ma pénitence! " Quand les chirurgiens la martyrisaient, ils lui trouvaient un air de jubilation.
Elle avait un cancer au sein, de sorte que, Jusqu'au dernier jour, on la taillada et coupa. Le 13 février 1683, une femme à son service lui annonça qu'elle était perdue sans ressource. Elle commanda qu'on ôtât de sa chambre les ornements et les tableaux, qu'on jetât au feu son portrait ; elle voulut que sa chambre fût une cellule. Quand vint le curé de sa paroisse, elle le supplia de l'appeler : >• Ma sœur! » Mais il le lui refusa. Elle léguait à Port-Royal 3 000 livres pour qu'on y entretint une sœur converse, laquelle tiendrait la place qu'elle avait vouée et prierait à son intention. Puis elle demanda que son cœur fût porté à Port-Royal-des-Ghamps. Mais on le lui refusa. Elle 6t couper ses cheveux et commanda qu'on les brûIM incontinent, de sorte qu'ils ne servissent pas au péché après sa mort. Et enfin Dieu permit qu'elle mourût.
C'est à peu près tout ce que nous savons de Charlotte GoufSer de Roannez, que Pascal a peutêtre aimée. Et, afin que règne un dernier mystère sur elle et sa destinée, nous ignorons le visage qu'elle.avait et la beauté qu'elle a maudite.
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MADEMOISELLE MÂGUELON
C'est l'histoire d'une petite fille de quatorze ans, qui avait l'àmed'un héros; c'est une histoire étonnante et vraie, qu'on avait oubliée et qu'a retrouvée, dans les archives coloniales de la collection Moreau de Saint-Méry, le comte Marc de Germiny,
En 1696, M. de Frontenac était gouverneur général de la Nouvelle- France. Il gouvernait magnifiquement et avait les allures d'un vice-roi du grand roi. Dans la seconde quinzaine du mois d'octobre, à Québec, il convoqua ses lieutenants Callières et Vaudreuil, et les commandants des forts distants de moins de quatre-vingts lieues, afin de tenir conseil.
L'un des forts distants de moins de quatrevingts lieues était le fort de Verchères, à huit lieues de Montréal, en pleine brousse, non loin (les Iroquois. Or, Mme de Verchèrei, au mois d'octobre, était à Montréal. Le capitaine de Verchères, qui avait construit le fort et qui le commandait, se rendit à la convocation de M. de Frontenac. Seule restait, avec la garnison et avec
ses deux frères, âgée de quelque douze ans, la petite Marie-Magdeieine de Verchères, qu'on appelait mademoiselle Magdelon.
La garnison, peu disciplinée, profita de l'absence du chef et quitta le fort, pour aller, dans les environs, à la chasse. On avait récemment conclu avec les Iroquois une trêve; et l'on avait l'imprudence de s'y fier. Deux soldats, sous le nom de sentinelles, gardaient le fort; et voilà tout.
Or, le 2â octobre, dans la matinée, mademoiselle Magdelon se promenait; et, à cinq arpents de Verchères, elle entendit qu'on tirait des coups de fusil. Les habitants eux-mêmes étaient répandus autour de la redoute. Parut une cinquantaine d'Iroquois, sortant des buissons, tuant du monde.
— Sauvez-vous, mademoiselle Magdelon! Sauvez-vous! Voilà les Iroquois qui viennent fondre sur nous!...
Mademoiselle Magdelon se retourna, vit les sauvages et courut vers le fort. Elle priait ;
— Vierge sainte, mère de mon Dieu, vous savez que je vous ai toujours honorée et aimée ' comme ma chère mère. Ne m'abandonnez pas dans le danger où je me trouve. J'aime mille fois mieux périr que de tomber entre les mains d'une nation qui ne vous connaît pas.
Les Iroquois tiraient sur elle. Et, plus tard, elle a écrit : » Les balles de quarante-cinq fusils qui
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me sifflaient aux oreitlee me Faisaient paraître le temps bien long et l'éloignement du fort bien considérable, quoique j'en fusse toute proclie. »
Elle arriva, criant : « Aux armes! » Seulement, les deux sentinelles, u saisies de frayeur, s'étaient retirées dans la redoute pour se cacher* . Elle ouvrit la porte du fort; elle fit entrer avec elle deux femmes qui se lamentaient sur la mort de leurs maris; elle referma la porte et courut au corps de garde où étaient les munitions.
Elle y trouva les deux sentinelles.
L'une des deux sentinelles, découragée, s'était couchée et négligeait de regimber contre le mauvais sort. L'autre, qui brandissait une mèche allumée, annonçait le projet de mettre le feu aux poudres.
— Ketirez-vous; je vous le commande! fit mademoiselle Magdeton.
Et elle écarta le forcené, facilement, par te seul prestige de sa volonté. Ensuite, elle jeta prestement sa coiffe et mit le chapeau du soldat découragé. Elle prit un fusil. Et elle dit à ses bambins de frères :
— Battoos-nous jusqu'à la mort. Combattons pour notre patrie et pour la religion. Souvenezvous des leçons que mon père vous a si souvent données, que des gentilshommes ne sont nés que pour verser leur sang au service de Dieu et du roi.
Et la petite capitaine commença d'organiser ses
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ruses de guerre. Elle fit — avec ses deux frères et les deux soldats, l'un qui devenait sage, l'autre qui devenait brave — « plusieurs petits mouvements, pour donner à connaître qu'il y avait beaucoup de monde ■ .
Il y avait, du moins, un canon. Mademoiselle Magdelon sut le charger et le tirer sur les assaillants, B non seulement — écrivit-elle — pour les eFFrayer en leur faisant voir que nous étions en état de nous bien défendre, ayant du canon, mais encore pour avertir nos soldats, qui étaient i la chasse, de se sauver dans quelque autre fort » . Des femmes et des enfants, autour d'elle, poussaient des cris lamentables et hurlaient. Elle leur commanda de se* taire, ■ aâu de ne pas donner lieu de croire qu'ils étaient sans ressource et sans espérance n . Quel ssng-froid, quelle jeune intrépidité, quelle raisonnable entente de toutes choses, et quelle invention de la guerre!
Soudain, mademoiselle Magdelon vit approcher, sur la rivière, un canot. Il y avait, dans le canot, le sieur Pierre Fontaine et sa famille. Les pauvres gens accosteraient auprès des Iroquois, invisibles pour eux; et ils seraient tués ou enlevés. Il fallait leur porter secours. Les deux soldats se récusèrent. Alors, mademoiselle Magdelon résolut de ne compter que sur elle-même. Elle renonça aux deux soldats qui, décidément, ne valaient rien. Elle ouvrit la porte du fort; elle y f)laça, comme sentinelle, son domestique La
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Violette, et sortit. D'ailleurs, si elle était tuée, on fermerait la porte du fort et, sans elle, on tàcheriiit encore de se bien défendre.
Elle sortit, « dans la pensée, éciit-elle, dans la pensée que Dieu lui avait inspirée, que les ennemis croiraient que c'était une feinte pour les engager de venir au fort, d'où l'on ferait une vive bortie sur eux i . Elle avait son fusil. Elle ne courait pas, maintenant, comme à la première vue des Iroquois. D'un pas tranquille, elle se dirigea I vers le point où accosta le sieur Fontaine avec sa , famille. Elle ordonna au sieur Fontaine et à sa famille d'aller, devant elle, jusqu'au fort et d'y entrer. Elle suivait, son fusil à la main.
Et elle écrit : « Une contenance si fière fit croire aux Iroquois qu'il y avait plus à craindre pour eux que pour nous, fis ne savaient pas qu'il n'y avait, dans le fort de Verchères, que mes deux jeunes frères âgés de douze ans, notre domestique, deu-K soldais et un vieillard âgé de quatre-vingts ans avec quelques femmes et quelques enfants. »
Voilà mademoiselle Magdelon rentrée dans le fort. La garnison s'est accrue du sieur Fontaine et de sa famille.
Mademoiselle Magdelon, désormais, ne craint plus aucunement les Iroquois. Et ici se place un charmant épisode, héroïque et puéril, amusant, l'épisode d'une petite Nausicaa passée, on dirait, de l'Odyssée dans l'Iliade.
Mademoiselle Magdeloo se rappelle qu'elle a laissé dehors, avant l'irruption des sauvages, " trois poches de linge i> . Elle est bonne tuénagère et ne va pas perdre son linge; elle ne va pas abandonner aux mains des ennemis son linge, étendu là-bas et qui est comme son drapeau de ménagère .
Qui veutsortiravecelleîLes deux soldats?Ëlle les interroge. Mais non. Les deux soldats étaient tombés dans l'abattement. Je ne sais si elle s'adressa au sieur Foataine. Peut-être fut-on d'avis de renoncer à ce linge. Mais, quant à la détourner de son projet, il n'y fallait pas songer.
Elle dit à ses deux frères :
— Prenez vos fusils et venez avec moi.
Elle dit à la garnison :
— Vous, continuez à tirer sur les ennemis, pendant que je vais chercher mon linge.
La petite capitaine de quatorze ans, accompagnée de ses deux soldats de douze ans, sortit comme elle avait précédemmcut fuit pour aller quérir le sieur Fontaine et sa famille. La troupe enfantine passa devant les Iroquois, lesquels ne bougèrent pas. Soupçonnaient-ils, comme elle le pensa, quelque ruse de guerre? ou, simplement, furent-ils étonnés, immobilisés par tant de courage? On peut croire que c'était cela surtout.
Mais, dans ses mémoires, mademoiselle Magdelon se contenta d'écrire, ce qui était son opinion véritable et persuasive ; « J'éprouvai que,
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quand Dieu gouverne les choses, l'on ne peut que bien réussir. « Admirable parole, et charmante, si saine et conforme aux événements!
Mademoiselle Magdelon rentra dans le fort de Verchères, avec le linge qu'elle avait ramassé.
Elle était contente.
Mais la journée passait. Le soir vint. Le soleil se coucha. Il y eut alors une tempête de neige et de grêle, n annonçant la nuit la plus affreuse qui se pût imaginer i> . Les Iroquois ne se retiraient pas. Mademoiselle Magdelon, qui les épiait, comprit qu'ils attendaient la nuit pour tenter l'escalade du fort.
Alors, que faire?...
Mademoiselle Magdelon réunit ses ridicules troupes. Et elle leur dit : . !
— Dieu nous a sauvés aujourd'hui des mains :
de nos ennemis. Mais il faut prendre garde de ne pas tomber, cette nuit, dans leurs filets. Pour moi, je veux vous ftiire voir que je n'ai point de peur. Je prends le fort pour mon partage, avec un homme de quatre-vingts ans et un soldat qui n'a jamais tiré un coup de fusil. Vous, Pierre Fontaine, La Bonté et Galbert. . .
La Bonté et Galbert, c|étaient les deux soldats SI mois...
— Vous, Pierre Fontaine, la Bonté et Galbert, vous irez à la redoute avec les femmes et les enfants, comme étant l'endroit le plus fort. Si je SUIS prise, ne vous rendez jamais, quand même je
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serais brûlée et tranchée en pièces à vos yeux. Voue ne devez rien craindre, dans cette redoute, pour peu que vous combattiez.!
Elle organisa la résistance. Toute la nuit, malgré le vent, la neige et la grêle, on entendit, de quart d 'lieu re en quart d'heure, le cri de veille : B Boa quart! ■ La redoute l'adressait au fort; et le fort répondait à la redoute.
Il parattque, plus tard, les Iroquois racontèrent i M. de Callières qu'ils avaient tenu conseil, agité la question de savoir si l'on risquerait la prise du fort, cette nuit-là ; mais c la garde qu'on faisait sans relâche » les avait effrayés.
Le jour vint. Mademoiselle Magdolon, très gaie, dit à ses troupes :
— > Puisque, avec le. secours du ciel, dous avons bien passé cette nuit, tout affreuse qu'elle a été, nous en pourrons bien passer d'autres en continuant notre bonne garde et en tirant le canon d'heure en heure pour avoir du secours de Contrecœur ou de Montréal.
Mais la femme du sieur Fontaine, Marguerite Autione, était affolée. Elle suppliait le sieur Fontaine de la conduire au fort Contrecœur. Il ne fallait pas attendre, une deuxième nuit, le bonheur qu'on avait eu la première nuit : le fort de Vercbères ne valait rien ; il n'y avait pas d'hommes pour le garder; y demeurer, c'était courir un danger certain, l'esclavage perpétuel ou la mort à petit feu.
. Mademoiselle Magdelon riait de la dame Fontaine, u extrêmement peureuse, comme il est naturel à toutes les femmes parisiennes <■ . Le sieur Fontaine dit à sa femme :
— Je vais vous armer un canot d'une bonne voile, arec vos deux enfants qui savent bien canoter. Pourmoi, je n'abandonnerai jamais le fort de Verchères, tgnt que mademoiselle Magdelon y sera .
Consultée, mademoiselle Magdelon répondit « qu'elle n'abandonnerait jamais le fort, qu'elle aimerait mieux périr que de le livrer aux ennemis, qu'il était d'une conséquence infinie que les sauvages n'entrassent dans aucun fort français, qu'ils jugeraient des autres par celui-ci, s'ils s'en emparaient, et que pareille connaissance ne pourrait servir qu'à augmenter leur fierté et leur courage » .
Le fort de Verchères avait héroïquement résisté, la première nuit du siège. L'épreuve dura huit jours encore, huit jours interminables, avec des nuits d'alarme continuelle, devant les sauvages dont il fallait redouter la fureur.
Mademoiselle Magdelon n'eut pas un instant de faiblesse. Avec sa jeune gaieté de quatorze ans, elle animait sa petite troupe. Elle annonçait
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l'arrivée prochaine d'un secours. Et l'on avait confiance en elle. Les plus timides — La Bonté même, et Gâlbert — se tenaient, à cause d'elle, assez bien.
Pendant la nuit du 28 au 29 octobre de cette année 1696, le secours attendu si passionnément arriva. C'était le lieutenant de La Monnerie : il venait de Montréal, avec quarante hommes.
M. de La Monnerie faisait son approche en grand silence. Il ne savait pas si le fort avait été pris, s'il n'allait point, en s'y présentant, se heurter à des Iroquois.
Une des sentinelles cria :
— Qui vive?
Mademoiselle Magdelon était, pour lors, assoupie contre une table, un fusil dans ses bras. La sentinelle l'éveilla et lui dit qu'elle entendait parler sur l'eau .
M. de La Monnerie arrivait par la rivière, comme précédemment le sieur Pierre Fontaine.
Mademoiselle Mafjdelon, sans perdre de temps, monta sur le bardier, pour reconnaître, A la vois, s'il arrivait des sauvages ou des français. Elle cria :
— Qui êtes-vous?
On répondit r
— Français ! C'est La Monnerie qui vient vous donner du secours.
Mademoiselle Magdelon fit ouvrir la porte du fort. Elle y plaça une sentinelle. Et elle s'ea
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fut, au bord de l'eau, attendre les Français. Elle salua M. de La Monuerie en ces termes :
— Monsieur, soyez le bienvenu. Je vous rends les armes.
M. de La Monnerie répondit galamment :
— Mademoiselle, elles sont en bonnes mains.
Et la petite fille répliqua fièrement :
— Meilleures que vous ne croyez !
M. de La Monnerie visita le fort, trouva une sentinelle à chaque bastion. Mademoiselle Magdelon l'accompagnait. Elle lui dit :
— Monsieur, faites relever mes sentinelles — (ne croît-on pas l'entendre et la voir dire : mes sentinelles?], — il leur faut un peu de repos. Il y a huit jours que nous ne sommes pas descendus de nos bastions.
L'arrivée de M. de La Monnerie terminait cette admirable aventure. Les Iroquois furent dispersés.
lia décision de cette petite fille, son courage et son habileté sont merveilleux. Le plus beau, c'est encore l'idée qu'elle avait au bout de son énergie. Elle ne songeait pas seulement i sauver sa rie et celle de ses compagnons : tâche déjà bien digne de son activité. Elle eût sacrifié du monde, — et elle, plus facilement que personne. Mais le principal était, aux yeux de cette petite Française du Canada, le soin qu'elle prenait de cacher à l'ennemi la faiblesse de l'occupation française. Quand elle a dit qu'elle voulait tout plutôt que
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de laisser entrer les sauvage» dans un fort abandonné de sa garnison, démuni, parce qu'alors ils en deviendraient plus hardis, elle a indiqué ce que fait le sentiment national dans une claire intelligence.
L'histoire est si parfaite en son détail qu'on va se demander si elle mérite d'être acceptée comme de l'histoire. Eh ! bien, oui ; el, pour l'attester, il y a les témoins ; M. de La Monnerie, les soldats et jusqu'à des sauvages qu'on interrogea ensuite.
Il paraft que l'héroïsme de mademoiselle Magdelon fut connu à Versailles. Le roi commanda que M. de Frontenac remit à cette petite fille la récompense qu'elle choisirait.
Elle était réfléchie; et ses parents n'étaient pas riches. Elle demanda une pension de cinquante écus, la pension d'une veuve d'officier. Puis, l'un de ses frères ayant été brûlé par les Iroquois, elle demanda pour un autre de ses frères, cadet dans les troupes canadiennes, une enseigne.
Sept ans plus tard, en 1703, M. de Vaudreuil, capitaine de vaisseau, devenant gouverneur de la Nouvelle-France, désira de connaître mademoiselle Magdelon. Il la trouva charmante et lui pro< mit de la marier. 11 lui donna pour mari l'un de ses officiers, M. de La Pérade de la Naudière.
— En cas de danger, dit-il à M. de La Pérade de la Naudière, elle serait votre meilleur lieutenant. Elle serait de taille à vous défendre et à vous sauver la vie.
lU VISAGES nE FEMMES
En 1722, M. de La Pérade de la Naudière et son jeune tils élaient assaillis par des sauvages Abénakis. Madame Magdelon saisit un casse-lète et assomma les sauvages.
Quelle femme!... Mais on aime encore mieux son exploit de petite fîlle.
En 1726, le marquis de Beaubarnais arriva de France pour succéder à M. de Vaudreuil. On l'avait prié, à Versailles, de voir l'héroïne de Verchéres. Maurepas souhaitait d'avoir de nouveaux détails. Mme de La Férade de la Naudière, trente ans après la défense du fort, avait « un physique agréable et un air énergique ■ ; elle avait, avec des feçons vaillantes, « la décence de son sexe et les qualités d'une bonne mère de famille » . C'est alors qu'à la demande de Beauharnais elle rédigea les mémoires dont le comte Marc de Germiny a tiré le récit que je résume.
Elle mourut en 1 752, âgée de soixante-dix ans. il lui fut épargné de v&ir la colonie française du Canada tomber aux mains de l'Angleterre.
La belle image d'Épinai qu'on ferait, avec l'histoire de mademoiselle Magdelon! Et une image d'Épinai n'est pas une petite chose : elle consacre une légende à laquelle se plairont les yeux et les cœurs français. Les histoires des autres pays, même excellentes, ne sauraient devenir de vraies images d'Épinai.
Autour de mademoiselle Magdelon, il n'y eut pas d'incidents inouïs; et elle-même n'était pas
douée d'un génie extraordinaire. Tout simplement, elle était, dans la lointaine colonie, la perfection d'une petite Française. Elle avait des idées justes, saines, tranquilles. Elle croyait à Dieu et à la sainte Vierge; elle rapportait volontiers à la sainte Vierge et à Dieu sa bonne chance et le favorable résultat de son effort. Mais elle ne s'attendait qu'à elle-même, pour ce qui est d'agir. Et, pour agir, elle consultait l'intérêt de la patrie. Elle voyait avec une extrême lucidité la réalité environnante; elle se débrouillait vite. Elle n'avait aucunement peur. Elle inventait de fins stratagèmes. Et elle était gaie.
Cette anecdote canadienne a encore un agrément : elle est de caractère épique; elle est de l'épopée toute prête.
Elle nous donne à imaginer ce que fut la somme de réalité sur laquelle travailla Homère.
Ce n'est, ici, qu'un incident. Les personnages ne sont pas nombreux : une cinquantaine d'Iroquois; une douzaine de Français, avant l'arrivée heureuse de M. de La Monnerie et de sa troupe composée de quarante hommes. Mais une héroïne apparaît; elle prononce une parole qui affirme la volonté d'une race envahissante. Le petit combat — et c'est à peine un combat — devient auguste.
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Il a manqué à mademoiselle Ma^deton seulement un Homère. Il a fallu qu'elle écrivit ellemême son histoire, pour Maurepaa et pour les jolies dames de Versailles.
Car, notons-le, i! y avait, à ce fragment d'épopée, un public. Et, à la cour de France, on attendait l'aventure de Magdelon comme, à la cour d'un roitelet d'Asie Mineure, l'aventure d'Ipbîgénie ou de Nausicaa. Mademoiselle Magdelon, faute d'un Homère, Fut son propre historien. Et elle était, probablement, gênée : un peu de modestie; et puis l'inconvénient de savoir exactement la vérité; enfin la difficulté, pour une héroïne, la difficulté d'écrire. C'est un art, et dont les roueries ne sont pas celles de la guerre.
Homère, lui, n'était pas un béros. Sans doute n'avait-il pas combattu : ce n'était qu'un poète. Il avait recueilli le souvenir de ce qu'on racontait, là-bas; il l'avait recueilli tardivement, et après que mille inventions fortes ou gracieuses s'étaient jointes au récit de la première heure. Son génie, ensuite, a fait le reste.
Comme nous voyons bien, si nous prenons la peine d'y songer, ce qu'est une épopée, en Grèce «^ ailleurs!
Les critiques ont accumulé, autour de ce genre poétique, tant de mystères que nous l'en dégageons avec beaucoup de difficulté. Ils prétendent qu'une épopée est un poème populaire, un poème qui natt spontanément des foules, à des
époques privilégiées et dans de certaines conditions particulières, oh! très particulières. Mais alors, rien au monde n'empêcherait une épopée de naître. Elle est une oeuvre de la nécessité historique, laquelle au surplus n'est pas une petitr affaire ! . .
Eh ! bien, il y avait, aux environs de Montréal et du fort de Verchères, dans les dernières années du dix-septième siècle et au commence^ ment du dix-huitième, assemblées à souhait, toutes les conditions de l'épopée.
Il a manqué, à l'épopée française et canadienne, Homère.
En Asie Mineure, si le garçon nommé Homère, ou autrement, n'avait point vécu, s'il était mort au berceau, les multitudes, les stériles multitudes n'auraient point chanté la prise de Troie et les erreurs d'Ulysse. Homère est un hasard, et l'absence d'Homère est un autre hasard.
Il fallait à mademoiselle Magdelon, comme à Iphigénie de Mycènes ou bien à Hélène de Sparte, un savant poète, pourvu de malice et de bonhomie. Elle serait l'égale de ces héroïnes et elle enchanterait l'imagination des âges, à tout jamais.
Qu'est-il arrivé? La littérature n'a point accompli son œuvre.
A l'époque où mademoiselle Magdelon avait l'àme épique, les philosophes, aux mains de qui la littérature était tombée, considéraient que les Français n'ont pas la tète épique. En fait, la lit-
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térature avait, par les soins de ces philosophes, perdu le seotiment national. Peu importait à ces idéologues la destinée française du Canada. Ils ne comptaient pour rien ces • quelques arpents de neige n , — rougie (comme disait éloquemment, à Québec, M. Etienne Lamy), — « rougie par un sang plus français que leur encre ■ .
C'est ainsi que mademoiselle Magdelon fut oubliée, par la faute de la littérature négligente.
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En 1717, le même jour, un très mauvais sujel se rangea et une très honnête femme se dérangea. L'un se rangea parce que l'autre se dérangeait en sa faveur; et si, en telle aventure, nous apprécions différemment l'initiative de l'un et celle de l'autre, c'est que nous sommes inégalement sévères, étant inégalement exigeants, pour une très honnête femme et pour un très mauvais sujet.
Mes deux héros se sont beaucoup aimés, avec une durable Edélité, avec une continuité rare et plus rare peut-être que jamais à une époque singulière, un peu folle, qui préludait aux violences de la révolution par les grâces de la futilité. Leur amour a subi de rudes tribulations, les langueurs mornes de l'absence, puis la périlleuse épreuve des retours, les embarras de l'irrégularité, la pauvreté, le tardif mariage et la mélancolie de la vieillesse. Il a résisté au malheur; il a résisté même an bonheur, avec une jolie constance. Et, au surplus, il est l'un de ces vieux amours que la poussière de plus d'un siècle
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couvre et, en quelque sorte, consacre. Une belle renommée le décore. Et voici la ferveur de cœurs qui ne sont plus que poudre, des larmes qui ont séché sur des joues qui sont mortes, de Frivoles potins qui ont pris le caractère auguste de l'histoire : ainsi nous apparaît, par le prestige du passé, la turbulente vie, couronnée de la rose ardente et du sévère laurier.
Françoise-Éléonore de Jean de Maaville était née en 1750. Elle perdit, tout enfont, sa mère; et son père, qui se trouvait par trop veuf, comme dans la chanson, lui fit don d'une belle-mère, qui fut exactement une marâtre. Alors, Françoise- Éléonore, recueillie par son aïeule Mme de Montigny, entra comme pensionnaire au couvent de la Conception. Elle était charmante et vive; elle aimait la musique, la poésie, les arts, excellait au dessin, voire à la peinture et, mieux que ses compagnes, réussissait â colorier de fleurs, de rubans et d'emblèmes une feuille de papier hlanc, selon le goût et avec la timide adresse d'une adolescente bien élevée. Elle était blonde, avec des cheveux légers, ébouriffés; et elle avait des yeux noirs, unissant ainsi une double nature et deux attraits. Ce n'est pas trop pour plaire un peu longtemps.
Voilà tout ce que nous savons de ses primes années. Je le regrette. Il y a, dans notre galerie du dix-huitième siècle, beaucoup de femmes délicieuses, quelques jeunes filles; mais il n'y a pas
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de petites filles. C'est dommage : on aurait plaisir à connaître ces âmes puériles, leur éveil tremblant, leurs chagrins, petits et gros pour elles, leurgaieté qui emporte tout, enfin leurs journées. Seulement, le hasard a voulu que tant d'êtres si précieux nous fussent révélés par leurs galanteries : et il ne reste quasi rien de lenr innocence. Eïous ignorons à tout jamais la naissance, aguichante comme celle de Vénus Ànadyomène, la naissance de leur coquetterie.
Mme de Montlgny détestait M. de Manville. Or, M. de Manville, une seconde fois veuf, expia ses torts s'il en eut : la paralysie l'empêcha de convo- 1er en troisièmes noces. Il se trouva fort dépourvu. Françoise-Éléonore, qui avait bon coeur, vint à lui et se brouilla, de ce Fait, avec son intransigeante grand'mére. M. de Manville mourut; et Françoise-Éléonore, à vingt ans, était seule au monde.
C'est alors qu'elle épousa M. de Sabran, fort honnête homme, ancien officier de marine, pourvu de gloire, et qui n'avait pas beaucoup de fortune, mais qui par contre avait cinquante ans (ce n'est rien], cinquante ans de plus qu'elle : ce n'est pas un crime , c'est une imprudence.
Mme de Sabran fut, pour ce bonhomme, une épouse parfaite et vertueuse avec une simple abnégation. Du reste, M. de Sabran ne négligea point de lui donner deux enfants -. un fils, Elzéar, et une fille, Delphine, que le chevalier de Bouf-
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flers appellera plus tard « la reine des roses « et Chateaubriand « héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du sang » . Chateaubriand la connaissait à merveille, pour l'avoir un instant préférée, l'inËdèle, à Pauline de Beaumont, déjà près de mourir.
La jeune Mme de Sabran complétait l'agrément de sa vie et compensait l'inconvénient d'un vieux mari par les honorables divertissements de l'étude. Elle apprit le latin : c'est un passe-temps auquel on n'a plus guère recours, en pareille occurrence ; elle choisit pour son maitre le bon abbé Delille, que nous nous figurons mal à trente ans qu'il avait alors, mais qui lui présentait Virgile très élégamment.
Le comte et la comtesse de Sabranse rendirent à Reims pour le sacre du roi Louis XVL M. de Sabran, d'une attaque d'apoplexie, mourut.
Et voici Françoise-ÉIéonore de Sabran petite veuve très jolie, petite veuve de vingt-cinq ans, avec ses deux enFants qu'elle ne quittera guère et avec son impeccable réputation qu'elle soignera le mieux du monde. Elle pleura M. de Sabran.
C'est EIzéar qui le raconte et il affirme {dans une lettre à Charles de Bassompierre) que la pauvre femme donnait ensemble son lait à son Ëls et ses larmes à son mari. Mais M. Pierre de Croze, à qui l'on doit ce renseignement louchant, conjecture qu'EIzéar était sevré quand mourut M. de Sabran.
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Nous supposerons que Mme de Sabran, femme d'un goût très sur, ne mena point un deuil affreux, combina justemeol les règles de la convenance et les velléités du sentiment, puis continua de vivre un peu comme elle vivait, avec une chaste décence, un aimable entrain, dans une demi-retraite que tempérait la bonne société. Pendant trois ans et Jusqu'en 1777, nulle médisance, et même nulle calomnie, ne l'avait encore touchée. Elle était une Pénélope, mais vraiment veuve. Et elle décourageait assidûment les prétendants. Puis, ce n'est pas Ulysse qui revint : Ulysse était parmi tes ombres; c'est le chevalier de BouFFlers qui arriva.
Celui-ci, un drôle de garçon. 11 avait trenteneuf ans; et ses Irente-neuf ans (si l'on excepte le temps, évidemment perdu, de l'inévitable naïveté], il les avait passés dans la pire (ou la meilleure) dissipation.
Il était le fils de cette ravissante marquise de BoiifBers qui eut pour le bon roi Stanislas tant <le bonté, quand ce monarque philosophe organisait sa cour de Lorraine à l'imitation de la cour de France. Comme son cousin de France, il bâtissait; et, comme son cousin de France, ii avait une favorite : ce fut Mme de BoufBers. 11 était roi : elle l'aima. Elle le trompa : il était philosophe. Et la tromperie, de même que l'amour, resta fidèle au protocole. D'ailleurs, elle adorait ses enfonts. Le petit chevalier grandit dans un
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luxe magnifique et parmi de folâtres anecdotes. Un peu tardivement, à l'âge des premières rides qui sont comme le début de la méditation pour un visage hier jeune, Mme de Boufflers pensa tourner à la dévotion. Elle y trouva quelque difficulté. Elle disait à son fils :
— J'ai beau faire, je ne puis devenir dévote. Je ne conçois même pas comment on peut aimer Dieu... Un être qu'on ne connait pas! Non, je n'aimerai jamais Dieu ! . . .
Et son fils, pour l'encourager, disait :
— Ne répondez de rien, ma mère. Si Dieu se faisait homme une seconde fois, vous l'aimeriez sûrement!...
Blâmons la liberté de ce langage et notons la Fantaisie démoralisée dans laquelle se jouait alors, passionnément, l'esprit des hommes et des femmes, Ce petit BoufHers, on le destinait cependant à l'état ecclésiastique.
Il était né, mon Dieu, sur la grand'route qui va de Bar-le-Duc à Gommercy, en carrosse. Mme de BoLifflers qui l'attendait, ne l'attendait pas si tàt Mme de BoufBers était seule, en voyage. Lb postillon lui donna secours. Et, pour corriger ce qu'avait de hasardeux et de vagabond cette naissance, le petit Boufflers fut le filleul du roi et de la reine de Pologne, qui le prénommèrent obligeamment Stanislas -Catherine. Ensuite, le roi Stanislas le combla de ses bienfaits, le gratifia de bénéfices, mais ecclésiastiques, de sorte que
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cette << fleur destinée à parer les autels n — ainsi l'appelait Stanislas incrédule — fut un beau jour envoyée au séminaire Saint-Sulpice.
Boufflers en soutane ! Il regretta le palais royal de Lunéville. (Une ouït, à Lunéville, le feu prit aux rideaux de sa chambre ; toute sa chambre fut brûlée : mais, lui, non, car il était dans une autre chambre où le retenait la tendresse.) On l'avait mal préparé Â l'austérité du séminaire. Il y tomba dans la tristesse. Mais bientôt il y reçut des viaites et des provisions, des pâtés qu'il savourait en secret et des billets doux qu'il n'omettait point. Il écrivait à sa jolie tante : ■ fiaisez-vous au firont dans votre miroir. • Et il écrivait Aline, reine de Golconde, histoire d'une petite laitière qui ne monte pas au trône de Golconde sans péché, histoire très libidineuse. Il quitta soudain le séminaire et devint capitaine dans les hussards d'Esterhazy : l'uniforme était plus gai que la soutane. Il ât la guerre, en Hesse; il y fut brave. Il connut M. de Voltaire qui le désignait comme « une des singulières créatures qui soient au monde v . 11 se donna toute licence pour s'amuser; il eut des aventures de sensibilité que seule l'indulgence de l'époque empêcha d'être scandaleuses. Il se lassait avec une extrême rapidité de ses attachements et il veillait à ne jamais languir. Il était un franc libertin ; et, ses fortes débauches, il les ornait de petits vers dépravés.
Ajoutons qu'il était fort laid, fort négligé de
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12fi VISAGES DE FEMMES
sa personne. Mais il savait parler aux Femmes : ce n'est pas une petite chose. Il avait la précaution nécessaire et l'impertinence judicieuse. Il avait l'esprit le plus fin, le plus badin; puis il n'avait plus d'esprit, aucun esprit : et alors tes femmes étaient bien touchées d'un tel renoncement, comme d'un hommage à leur beauté, à leur charme étonoant. Il se donnait l'air de plaisanter, afin qu'on ne Fut pas en méfiance; puis, opportunément, il n'avait plus l'air de plaisanter, afin qu'on eût confiance. Il savait parler aux Femmes.
Mais, avec tout cela, ce coureur n'est-il pas l'homme le moins Fait pour séduire une très sage Françoise-Éléonore de Sabran, pour la séduire et pour l'aimer au point de lui dédier toute sa vie, désormais? Oui, sans nul doute. P.t, plutôt que de vouloir élucider ce problème sentimental, admirons ici le singulier mystère, le prodigieux caprice de la tendresse. La sincérilé nous engage, il me semble, à confesser que les amours d'autrui sont incompréhensibles. Saluons ce grand amour, étrange comme au surplus tout ce que Font les âmes, les pauvres âmes qui tâchent de s'ennuyer un peu moins dans le marasme de la vie.
Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran se rencontrèrent un beau jour. Et aussitôt ils s'aperçurent qu'ils étaient amoureux l'un de l'autre. S'en aperçurent-ils? Je le crois. Mais,
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d'abord, ils le dissimulèrent l'un à l'autre; et chacun d'eux le dissimulait à soi. Ainsi prélude un véritable amour : il est un peu hypocrite et il a toutes les ruses qui, par divers chemins, mèneni à la sincérité parfaite le cœur des hommes et des femmes.
La comtesse impeccable et le hardi chevalier, qu'un sentiment profond rendait (pour la première fois) timide, se virent souvent, et puis très souvent, et puis tous les jours, et plusieurs fois tous les jours. Ils causaient; et ils traduisaient du latin, — mais oui, — des passages de la Pharsale, de Lucain, et le poème de la Vierge, Ai' Sannazar dit le Virgile chrétien. Les livres sont charmants et indulgents, les pauvres livres si habituellement fermés qu'en les ouvrant on leur donne un peu de vie sur laquelle ils renonçaient à compter et qu'en les parcourant on les anime d'une gaieté opportune. Quand une main les tire de la bibliothèque, — du tombeau, — ils sont très contents et leurs feuillets frélillenl d'une excellente joie. On les a vus se venger d'une longue négligence ; et le roman de Lancelot est le perfide qui, par un soir italien, mitaux bras dangereux de Paolo Francesca da Bimini. Je ne sais pas si Lucain s'acquitta d'un pareil office un peu scandaleux, au printemps de l'année 1778, et si c'est par lui que la tête blonde et joliment décoiffée de Mme de Sabran se pencha vers l'épaule du chevalier de Boufflers. Mais la tête se pencha ainsi.
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lis VISAGES DE FEMMES
Or, ils s'aimaient depuis des mois. Et ainsi tourna l'impatience de l'attente.
Ils s'écrivaient beaucoup. Leur amour eut, dès son début, la mélancolie et l'aiguilloD de l'absence. Colonel au régiment de Chartres, Bouffiers dut s'éloigner, à cause de son régiment, lequel fut envoyé à Brest. Il n'était pas alors évident qu'on ne déclarerait pas la guerre à l'Angleterre et, dans les ports, il y avait un peu d'émoi.
Boufflers écrivait à Mme de Sabran <> ma sœur ■ , et puis • sœur de mon àme « , et puis • mon cher ange ■> et puis, <> ma Sabran <• , et puis ■ ma jolie fille ■ . Et puis, dans une lettre, soudain, voici que Boufflers tutoie Mme de Sabran.
Elle en fut un peu choquée. Elle écrivit à l'impertinent, mais au bout d'une lettre bien tendre : ■ A propos, ayez la bonté de ne plus me tutoyer dans vos lettres. Cela les rend trop semblables à d'autres... ■ Et elle ajoutait, vite : > Adieu encore. Vous savez si je vous aime! ■ De cette manière, te reproche était bien adouci par la tendresse. MaisBoufSers n'accepta ni le reproche ni la défense; et îl répondit : ■ Pourquoi me défendez-vous de te tutoyer?-.. Ce l'ouï me glace; il me semble que rien de ce que tu m'inspires ne s'accorde avec lui. C'est comme s'il fallait toujours te faire la révérence au lieu de l'embrasser. Retire ta défense, chère Sabran; si tu me rends
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poli, tu me rendras faux et froid, et surtout gauche. L'amour est un enfant mal élevé. » •
Mme de Sabran, somme toute, prit son parti, ; le seul qu'elle eût à prendre; et, puisque le chevalier ne voulait absolument pas renoncer à la tutoyer, elle fit ce que lui commandait le soin de sa dignité bien entendue : elle tutoya le chevalier.
Ils se tutoyèrent passionnément, durant des centaines de lettres, passionnément et doucement. Leur passion ne les empêchait pas d'être doux; même, elle ne les empêchait pas d'être naturels. Et ils avaient de l'esprit, le goût de bavarder. Ils bavardaient, pendant des pages et des pages, sans autre fatuité que te meilleur désir de plaire, qui est un hommage à l'objet aimé. En outre, ils écrivaient bien, parce que c'était, à cette époque, l'usage de la bonne compagnie. Cette époque-là, c'est à peu près la plus ravissante époque française. Et les nouvelles libertés de l'esprit, du cœur, de |a tenue, donnent un agrément délicieux à une règle d'élégance qui est le chefd'œuvre de la société ancienne et qu'on observe attentivement. Bref, ils se tutoyèrent, mais avec cérémonie.
Pourquoi BoufHers n'épousait-il pas Mme de Sabran? Ils s'aimaient; et ils ne rêvaient que de passer leur vie ensemble. Eh! bien, les motife de leur péché ne sont pas du tout romanesques.
Poufflers n'était pas iriche. Il avait eu un peu
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d'argent; mais il avait joué bien davantage et, en fait de reveous, il ne possédait pas autre chose que les bénétices de quelques abbayes.
C'était le cadeau de son parrain, le roi Stanislas. Seulement, ces bénéfices étaient de nature ecclésiastique : fioufflers, en cessant d'être abbé, se fit chevalier de Malte. Comme tel, il touchait ses bénéfices; et, comme tel, n'ayant pas prononcé de vœux, il pouvait encore se marier. Mais il perdait, en se mariant, ses bénéfices. £t alors, il n'avait plus rien; et alors, il se mettait à la charge de Mme de Sabran. Sa fierté refusa le bonheur qu'il désirait. Et il résolut d'acquérir, avant d'épouser son amour, la fortune et la gloire.
En attendant, il fut l'amant de son amour.
Que leur tendresse est aimable! Frauçoise- Éléonore souffre. Il faut, sans cesse, que Boufflers s'en aille : il est à sa garnison ; il voyage, eu Bretagne, dans le Nord et dans l'Est. Et il y a, entre les deux amants, des regrets. Il y a aussi de tout petits malentendus qui, en leur montrant que, sur un menu détail, ils ne sont pas d'accord, leur donnent à sentir qu'ils s'entendent sur tout le reste. KuiifUers accuse Mme de Sabran de ne jamais lui écrire; Mme de Sabran reproche à Boufflers de ne lui écrire jamais : et ils s'écrivent, mon Dieu, presque tous les Jours. Un accès de tendresse arrange la querelle insigniRante et un peu douloureuse. Mme de Sabran écrit à
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Boufflers : •< Mon etifant... " Elle l'appelle son enfaiil parce qu'elle est plus raisonnable ; et puis, toute tendresse de femme contient un peu de sentiment maternel... » Mon enfant,je suis aussi contente de toi que je le suis peu de moi. Tu m'écris souvent des lettres charmantes; moi, je ne t'écris pas, ou je ne t'écris que des mots... ■ Comme elle l'aime! au point de ne plus savoir le dire, au point de croire qu'elle ne le dit pas.
Boufflers, qui l'aime également, s'est bien amendé, depuis le temps de ses folàtreries. Il ne valait rien : et il aime. Cependant, il ne s'est pas transformé tout à coup, de manière à devenir absolument un autre homme : il n'a pas reçu la grâce et il reste un peu frivole, un peu capricieux. Quelquefois, allant par les routes, il ne se dépèche pas de revenir. Il est encore un peu bohème. Sa bien-aimée en a du chagrin. Et alors il est un peu maussade. Il a tous les torts. Et sa bien-aimée lui écrit : • Mon enfant, je te pardonne. Je souffre trop quand il faut te bouder; et je trouve bien mieux mon compte à t'aimer et à te le dire. Quelque chose que tu fasses, il faut toujours en venir là; ainsi je prends une bonne Fois la résolution de m'y tenir. Je te donne indulgence plénière pour toutes tes distractions : la meilleure manière de te conserver est de te donner la clef des champs. Il y a dans l'homme une inquiétude vague qui fait qu'il ne se trouve bien qu'où il n'est pas. Tu ne seras pas plus tôt loin de
moi, que tu désireras de revenir... « Adorable sagesse! Et qu'on ne dise pas qu'une telle sagesse est le signe de peu d'amour; elle est le signe d'un amour un peu triste et informé des indispensables précautîoos. Ne confondons pas Une Sabraa avec une Lespinasse. Une Lespinasse est un feu qui flambe ; une Sabraa est une flamme inquiète et qui a peur de mpurir.
Franco i s e-Éléonore demande qu'on Veuille ne la point haïr : elle craint d'être haïssable, en aimant trop.
Un jour, très lojn, Boufflers a mal aux yeux. Il est brave, mais douillet : bref, il redoute bel et bien la cécité. Il l'écrit à Mme de Sabran. Et elle s'attendrit; elle répond : <> Si quelque chose pouvait adoucir le chagrin que j'aurais d'un tel accident, c'est le bonheur d'être alors tout pour toi. Je serais jusqu'à ma mort ton appui et ton guide, c'est-Â-dire ton chien et ton bâton; nous ferions communauté de bien pour les deux yeux qui resteraient dans le ménage. Je n'ai vu que par les tiens depuis que je te connais, tu me le rendrais à Ion tour ... » Elle recommande à Boufflers de mettre un bandeau sur ses yeux, non pas le jour, mais la nuit, ■ car ta malice pourrait soupçonner quelque intérêt de ma part dans ce sage conseil, et croire que j'ai quelques raisons pour redouter tes petits yeux perçants • . Non : si elle veut mettre un bandeau sur les veux de son amour, ce n'est pas afin de le déce-
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voir... ■ Non, mon enfant, je n'ai que faire de ton illusion ; notre amour n'en à pas besoin ; îl est né sans elle; car ce n'est sùreiiiént pas l'effél de mes charmes, qui n'existaient plus lorsque tu m'as connue, qui t'a fixé auprès de moi... ■ Elle s'attriste, avec un peu de coquetterie; el puis elle plaisante, avec un peu d'émotion : • Ce n'est pas non plus tes manières dé Huron, ton air distrait et bourru, tes saillies piquantes et vraies, ton grand appétit el ton profond sommeil quand on veut causer avec toi, qui m'ont fait t' aimer à la folie; c'est un certain je ne sais quoi qui met nos àities à l'unisson, une certaine sympathie qui me fait penser et sentir comme toi. Car sous cette enveloppe sauvage tu caches l'esprit d'un ange et le cœur d'une femme. Tu réunis tous les contrastes, et il n'y a [Joint d'être au ciel et sur la terre qui soit plus aimable et plus aimé que toi. Viens ihe voir, à cause de cela, le plus tôt qu'il te sera possible... » Quelle sensibilité gracieuse et bien éprise ! Elle a quelque chose de tremblant; et ces paroles d'amour frémissent, comme on voit des lèvres fines frémir au moment de dire les mots dont le cœur est le plus touché. Françoise • Éléonore est-elle heureuse? Oui, sans doute. Mais le bonheur n'est pas un objet qui existe dans l'absolu, en dehors des âmes où il fleurit; et il y a autant de sortes de bonheur que d'âmes contentes. Bien jeune encore et bien jolie, Mme de Sabran n'a {ilus toute sa gaieté.
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Pourquoi? Elle a été une pauvre petite fille, une jeune fille qu'on abandonne et une jeune femme qui a fait ud mariafre de raison. Sa mère, son père, son vieux mari, les compagnons de tous les âges de sa vie, sont morts; elle a senti le voisinage de la mort à chacune de ses étapes. Elle est maladive elle-même. Et elle ne compte plus du tout sur la durée, qui est l'étoffe du bonheur. Elle est heureuse et, à tout jamais, alarmée.
En I7S5, ils s'aimaient depuis quelque huit ans ; et elle avait eu beaucoup de petits chagrins, mais enfin de ces petits chagrins qui sont comme l'ombre de la félicité, l'ombre qui favorise la lumière. Et alors commença pour elle le temps de la douleur. .
Boufflers s'en alla... Il l'aimait, pourtant. Et il n'était pas obligé de partir. Alors? La pauvre femme se perdait en cruelles conjectures. Il partit pour le Sénégal, avec le titre de gouverneur.
En fin de compte, pourquoi s'en allait-il? Eh bien, il espérait s'enrichir ; et il espérait acquérir là-bas une belle gloire, au moins la faveur de la cour, assurer son avenir et, par son activité, se rendre digne d'épouser une Sabrau. Mais Sabran l'eût gardé tel qu'il était, plutôt que d'avoir jamais à le quitter.
Peut-être aussi, vieux garçon qui a mal vécu, éprouva-t-il l'honnête besoin de rompre avec son passé, de dépouiller une bonne fois le vieil homme. C'est une opération qui ne se fait pas
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très facilement à Paris; et notre bourgeoisie, on le sait, emploie à cet usage notre domaine colonial, lequel doit être maintenant plein de vieil homme. Boufflers nous apparaît ici comme un devancier, comme le premier apôtre de la régénération tropicale.
Et puis, il avait, ce Boufflers, une étrange manie, une sorte de tracassin, la manie vagabonde. Il ne savait pas demeurer. Pauvre Sabran, qui ne songeait qu'aux tranquilles délices du repos! Et lui, sans cesse à cheval, par les chemins! C'est lui que le comte de Tressan rencontrait un jour sur la route ; et 11 lui disait : » Je ne suis pas fâché de vous rencontrer. chez vous!... " Ce Boufflers était né, emblématiquement, sur la route; et il continuait.
Boufflers au Sénégal! Veuillez vous figurer ce charmant faiseur de petits vers, de jolis mots et de pastels, chez les nègres. La petite laitière qui, à la faveur de ses péchés, est devenue reine de Golconde n'a pas eu certainement une destinée plus imprévue que Boufflers qui devint gouverneur du Sénégal.
Je suis sur qu'il s'en amusa. D'ailleurs, je crois qu'il fut un assez bon administrateur colonial. Mais il ne put faire grand'chose. Il trouva, dans la colonie, un merveilleux désordre, un véritable désordre colonial. Et ses bonnes intentions, ses projets intelligents, la merveilleuse incurie du gouvernement le mit dans l'impossibi-
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lité constante de les réaliser, ici encore, Boufflers est un précurseur.
Mais il était en relations avec des rois très noirs et qui avaient uo protocole fastueux. Puis il faut que nous le voyions, fumant une pipe de tabac, dans un cercle de jeunes femnies belles comme la nuit et qui dansent pour lui au gré d'une fantaisie voluptueuse : il admire la vérité du geste; et il fume. A ses amis de France, il envoie de menus cadeaux : la reine eut un perroquet, le maréchal de Castries un cheval, Mme de Sabran des oiseaux magnifiques et un petit nègre, Mme de Blot un autre petit nègre, et M. de Beauveau une petite négresse qui est célèbre dans la littérature, cette jeune Ourika, l'héroïne de Mme de Duras.
Ainsi passait te temps pour le chevalier de Boufflers, au pays de l'ébène.
< Cependant, à deux mille lieues de lui, Mme de Sabran se désespère. Ils s'étaient promis de s'écrire tous les jours. Et les courriers ne partaient pas souvent; mais, à leur intention mutuelle, ils composeraient leur journal et quelques lignes, chaque soir, consacreraient leur tendre pensée : quelques lignes, i^ute d'être là, l'un auprès de l'autre, et de causer, ils tinrent cet engagement, Boufflers lui-même. Et le journal de Boufflers est délicieux. Mais le journal de Mme de Sabran, c'est le plus émouvant poème du fidèle amour et de la cruelle séparation.
Pendant les mois de l'absence, elle a connu toute la misère de la solitude; elle a connu l'effroyable longueur du temps. Elle a enduré le supplice de l'attente indéfinie. Aucun indice ne lui permettait de prévoir pour une date aucune la fin de son angoisse. Et elle était perdue dans la monotonie des jours, des mois et des années comme dans an désert où les lointaines distances ne sont pas marquées par des bornes. Telle fut parfois son extrême fatigue qu'elle écrivait : u Je ne t'écris seulement que pour n'en pas perdre l'habitude. « Elle examinait les atlas ; elle apprenait, de son mieux, une géographie décourageante; elle tâchait d'évaluer la mer, les pays et les fleuves; elle le cherchait sur les dessins coloriés du monde, et elle écrivait : a Je me creuse la tête, pour ne pas savoir où te prendre! « Elle avait auprès d'elle sa fille, la petite reine des roses; et il lui Fallait parler quand elle n'avait envie que de se taire, il lui fallait rire quand elle avait envie de pleurer, car, disait-elle, u tout ce qui convient à une àme innocente, calme et heureuse, ne convient plus à la mienne d .
Un soir, elle est chez la comtesse Diane, avec le duc et la duchesse de Polignac, le prince de Ligne et le comte d'Artois, avec toute une société brillante. Il y a de la musique dans le jardin; musique délicieuse. Et elle écrit, le lendemain : a Je n'ai jamais pensé à toi plus tendrement e( plus tristement... Il faisait le plus beau temps du
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monde; la lune brillait de son plus doux éclat, à travers de jeunes bosquets, et se réBéchissaît dans chaque ruisseau de ce joli Ëden. Chacun errait çà et là pour son compte... « N'est-ce pas un paysage de fête galante, un paysage de Watteau et, la nuit tombée, un paysage d'embarqnement pour Cythère? L'imagination de Françoise- Éléonore s'est embarquée, elle aussi, mais seule et pour le Sénégal affreux... a Chacun errait çà et là pour son compte; et moi, j'y étais pour le tien ; à la faveur de la foule, je me suis éloignée, pour être avec toi sans distraction. Je te voyais, je te parlais, je te serrais contre mon cœur ; je me rappelais, dans l'amertume de mon àme, tant de pareilles soirées que nous avons passées ensemble... et je songeais, prête à en mourir, que ces moments étaient passés pour toujours. Oui, pour toujours, mon enfant. Telles choses qui arrivent et telles choses que tu fasses, tu ne peux pas arrêter la marche du temps... Ma vie est finie; tu l'as terminée le 22 novembre 1785, Ton ambition a tout détruit : amour, bonheur et espérance... i< Elle ajoute : a Je me suis excusée de ma fuite du mieux que j'ai pu et, à la faveur de la nuit, l'on n'a pas vu couler mes larmes. . . »
Elle se sent vieiUir. Et elle écrit : « Cependant, ce n'est pas au temps qu'il Faut que je m'en prenne; ce serait injuste, car tu m'as fait encore plus de mal que lui. i
Elle rêve de lui... bTu m'aimais, tu me le di-
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sais, et mes yeux Q'étaient pas assez grands pour te considérer, ni mes bras assez forts pour te serrer contre mon cœur. Je ne pouvais parler, (ant j'étais suffoquée de plaisir, et mes larmes inondaient ton visage ; tu ne me paraissais pas changé et tu avais l'air content d'avoir retrouvé ta pauvre femme... ■ Puis, dans son rêve, des importuns sont venus; elle s'est éveillée. Ainsi, elle n'a nul repos, même dans le sommeil. Cela vaut mieux, dit-elle, b et j'aime mieux souffrir et penser à toi que d'être tranquille et heureuse d'un bonheur que tu ne partagerais pas n ; elle ajoute : perché l'amor mi ha ^atta ancella tua, puisque l'amour m'a feite ta servante.
Elle est plusieurs mois sans nouvelles. Dans son tourment, elle ne sait à qui recourir. Elle consulte les cartes, et les cartes sont presque toujours mauvaises. Cependant, le ISaoùt 1786, elles annoncent le retour prochain : ■ Tu n'es pas loin du port, tu te portes bien, quoiqu'un peu triste; mais ton succès n'est pas incertain, car tu viens accompagné de la fortune et de la victoire, c'està-dire du neuf de trèfle et du neuf de cœur... Quel jour que celui où j'entendrai ta voix et où je te verrai en réalité!... "
Quand elle a des nouvelles, ce n'est pas toujours une lettre du bien-aimé qui les lui donne. Un voyageur est arrivé; il raconte que M. de Boufflers est en excellente santé. Mais, si ce voyageur est arrivé, pourquoi n'a-t-elle pas de
lettré? S'il va bien, que n'a-t-il écrit? Et, 8'îl n'écrit pas, c'est qu'il l'a oubliée. II faudrait, pour méconnaître ila si urgent raisoiinëihëllt, sî clair, si évident, il feudrait ne pas airhér! Elle compose des dialectiques de torture et se torturé elle-même avec une ingéniosité farouche.
Elle Ësi injuste, elle lé sait; et ëllfe est injuste pourtant, afin dé souffrir davantage, sàni le vouloir. Elle est jalouse. Elle sort dé là epùiséè ; alors, elle désire de mourir^ « qiiaiiil ce rié serait qliè pour se reposer » . Elle est jâloùâé aieb ulté savante absurdité.
Un jour, elle à prié Mihë dé fioisgelin, soeUr de fioufflers , à souper. Ce fut, dit-éllè , Une i ttàgique histoire ». Il y avait le petit abbë de Bonfieval et M. llailes. Mme dé fidisgélin s'àpprocHe de Mme de Sabrah, la prend par la main, l'entraîne dans l'embrasiirë d'iiiie Feiiêtre et liii dëniânde, avec beaocoiip de vivacité, si elle à rëçii des nouvelles de Bfaufflérs. . . « C'était tout ce que je craignais dans le monde, cette question; elle ihè fit l'effet d'un coup dé poignard... « Mniie de Sabran, bouleversée, répondit que non, car elle n'avait rien reçu, vraiment. Et Mme de Boisgelin? Non plus; mais elle venait de quitter Mme de Lauzun, qui avait reçu, elle, une lettre de huit pages. Mme de Sabran se mattrisa, l'on soupa : elle tâcha d'être a le mieux possible •> . Après lé souper, l'on était à la cheminée, soiis la lumière des lalnpés, Mme de Bôisgelin pencliée sur son
1,A COaiTESSE DE SABRAN 141
ourrage... Voici uq gros paquet, pour Mme de BoisgelÎD, de la part de M. de Nivernois. •• C'était de toi ! Elle me le montre, le lit, veut me le faire lire. Pendant tout ce temps, je i)e sais où j'étais, à la s^ite d'un mouvement violent que j'avais éprouvé dans la tète et au cœ^r. Je sentis une eneur froide s'emparer de tous mes membres et, pour quelques minutes, je fus certainement pétrifiée... V Mme de Boisgelin la regardait, ■ avec des yeux qui ne valaient rien du tout ■ . Quand on fut parti, elle pleura, tant qu'elle eut à pleurer... « Ce matin, je n'entends pas ouvrir ma porte, que je ne regarde bien vite si ce n'est pas un paquet de lettres. . . Si je n'ai pas de tes nouvelles, c'est fait de moi. J'ai tout épuisé, raison, patience, amour. Que veux-tu que je devienne si, à défaut de toi, je n'ai même pas de tes lettres pour me faire vivre ! » Enfin, le paquet de lettres est là; et le voici, sur un guéridon. Mais la chambre est toute pleine d'importuns; il faut bavarder, il ne faut pas s'élancer pour défaire le paquet, lire ces lettres bien-aimées : u Mais je les vois, je suis contente. » Et l'amoureuse parle, parte, avec plus d'animation que jamais, avec l'entrain que lui donne l'amour, à des gens qui, ne sachant pas, prennent pour eux sa bonne humeur.
Puis, seule, vite, elle lit qu'elle est aimée; et c'est un ■ charme inexprimable » . I£psuite, elle .entre de nouveau dans ta série des mois déserts.
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Et elle souffre amèrement ; elle assiste à ce u phénomène étonnant, celui de voir exister un corps sans âme > : son âme n'est pas là; elle est un corps en peine de son âme.
Il y eut, dans son désert, une oasis. Pendant Tété de 178G et l'automne, Boufflers revint à Paris. £t quelle aubaine! Seulement, à la veille de son retour, elle n'était presque pas heureuse, pensant qu'elle ne serait pas la première à le revoir et qu'elle ne serait pas seule aussitôt avec lui. Elle le revit : et ils s'aimaient encore.
Mais, quand ils sont ensemble, nous les perdons. Ils n'écrivenL plus. Leur amour ne nous est connu que par ces lettres qu'ils échangent dès qu'ils se séparent. De cette façon, leur amour ne nous est connu que dans la tristesse : leur joie nous échappe. Tant pis! Il n'y a rien à dire du bonheur. Il est te. frère du silence et du secret.
Le Z décembre 1786, Boufflers retourna au Sénégal pour une louj^ue année. Et ia douleur recommença.
Entre temps, Mme de Sabran maria sa Bile. La reine des roses épousa M. de Guslines, Bis du général : et elle inaugurait ainsi, très convenablement, sa destinée frivole. Mme de Sabran se félicitait de ce mariage : le radieux visage de Delphine se réfléchissait, dit-elle, sur le sien n comme les rayons du soleil stir la lune " . Mais, quant à elle, le temps pussuit, et la jeunesse.
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Parmi la joie qu'elle éprouvait pour sa fille, elle pleurait à propos d'elle-même.
tioufflers revint décidément le 1" janvier de l'année 1788. Vont-ils être heureux? 1788 : nous sommes à la veille de la révolution.
Le 30 décembre 1787, Mme de Sabrao, qui attendait à la folie, écrivait : u Je suis retombée malade aujourd'hui ; je n'en peux accuser d'autre que toi . . . Mon âme est trop forte pour mon corps, ou du moins l'espèce de sentiment que j'ai pour toi. Mais que je meure, à présent, j'y consens, puisque je pourrai mourir dans tes bras. «
Elle ne mourut pas; et elle le revit. Ils eurent, je crois, de beaux jours, au début de cette année 1788, où l'on goûta, sous la menace de la Iribulation prochaine, les derniers plaisirs de l'ancienne France; Mais bientôt apparut la Barbarie. Et lui, Boufflers, qui ne savait pas se tenir tranquille dans une France calme, que ne ferait-il pas dans la fureuruniverselle!...
Ses amis l'engagèrent à oublier le Sénégal, à n'y plus retourner. N'avait-il point (comme le lui écrivait le comte de Ségur) assez vu, chez les nègres, « l'humanité en noir n ? D'ailleurs, il la verrait en noir, à Paris, sans bouger. Sans bouger, lui, Boufflers?... Dès qu'on eut parlé des États généraux, il partit pour la Lorraine, afin de préparer son élection. Il avait, pour séduire la sensibilité qui sévissait alors, un bon article dans son programme : en souvenir du Sénégal, où il n'avait
acheté de petits nègres que pour en faire cadeau A de belles dames (comme on leur donne, vers le jour de l'an, du chocolat), il était fort épris de nègrophîlie et tenait, contre l'esclavage, des propos philosophiques. Il fut élu. En même temps, il fut élu et reçu à l'Académie.
Mme de Sabran ne vit pas sans inquiétude entrer dans la politique cet étrange garçon qu'elle aimait et qui n'avait pas de rigueur dans l'esprit. Les circonstances étaient périlleuses : elle eut des craintes pour lui et pour sa renommée, disons, pour sa conscience même. Elle lui donna de très nobles conseils; et j'insiste, parce qu'alors on vit les caractères les plus dignes céder à l'attrait des plus brillants et néfastes sophismes; on vit ceuxlà même qui avaient le devoir d'organiser la résistance trahir élégamment, et Fût-ce héroïquement, leur cause naturelle, leur cause native. Mais elle détournait Boufflers de ces chimères qui, pour tenter mieux la générosité d'un chapup, prenaient de beaux dehors. Elle le suppliait — et, femme forte, quitte à l'engager dans une lutte redoutable — de défendre « ce que la raison, la nécessité et une longue expérience, de concert ensemble, ont arrêté pour le repos et la sûreté de la France ■ . Belle Formule, et mémorable. En 1788, Mme de Sabran fut courageusement réactionnaire : ah ! si d'autres l'avaient été comme elle!... Boufflers le fut beaucoup moins. Et il ne fit pas grand'chose. Quelques discours f
mais on ne manquait pas de discours, alors déjà.
Sans peur aucune, sans peur au moins pour elle, mais aBn de mettre en sûreté le jeune Elzéar, Mme de Sabran quitta Paris le 13 juillet nS9. Elle passa quelques semaines à Plombières, puis en Suitse, et puis en voyage. Elle revint à Paris au mois de septembre 1790; au mois de juillet 1791, elle émigra et trouva son refuge à la cour du prince Henri de Prusse, dans la petite ville de Bheinsberg, passé le Rtiin. Le prince Henri de Prusse était un prince un peu parisien : il avait séjourné à Paris; il connaissait Mme de Sabran, Boufflers; il les invita.
Pour accueillir Mme de Sabran, le 20 juillet 1791 , il envoya huit chevaux de trait. Or, l'émigrée arrivait dans une petite voiture ouverte : on y attela pourtant les huit chevaux. Quel galop! Vers le château, le véhicule faillit renverser a un piélon de fluette apparence, coiffé d'un tricorne o : le prince, qui venait à la rencontre de ses hôtes.
Le prince Henri était, à sa manière, un mécontent; et il avait de l'indulgence, voire de l'amitié, pour les idées libérales. Mais il se montrait soigneux de son élégance parfaite et curieux d'organiser autour de lui un petit Versailles, croyait-il. i
Rheînsberg devint un aimable endroit. On y voyait Mme de Parseval, le jeune comte de Chàteaugiron, le baron d'Escars, M. de lloyer, M. de Brancion, et puis la comtesse de Sabran, son tils
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ne VISAGES DE FEMMES
Ëlzcar, enfin Boufflers. Le prince fit installer, dans une dépendance du château, un théâtre.
Bon orchestre, décors et costumes somptueux.
L'étoile de la comédie était Mlle Aurore Bursay, qui avait du talent et qui savait le grec et le latin. Le 18 janvier, jour de naissance du prince, on jouait des à-propos dont l'auteur était quelque émigré : l'Heureuse Journée, l'Espoir de Minerve, l'Image chérie d'un héros . Boufflers, è peine arrivé, composa la Veillée des réfugiés français à Rheinsberg le i8 janvier 1726. Mlle Aurore, qui avait des lettres, sentit une heureuse émnlalion l'inspirer. Et elle récita ces vers de sa composition :
J'ose élever l» voix dans un jour au^si beau. Quand BnutiHf^i'» et Sabran l'ont priïparé de» îêle» : C'est le souffle Iremblnnl du lËf;ei- chalumeau Qui se mêle à l'éclat des bruyantes trompettes... Si, pour le peindre, il faut un sublime crayon. Il ne faiil, pour t' aimer, que posséder une àme,..
Pauvres gens délicieux, que la Sauvagerie scandaleuse avait chassés et qui payaient de la seule monnaie qui leur restât — le futile et gentil esprit de France — l'hospitalité qu'on leur accordait!
Mme de Sahran jouait la comédie. Le jeune Ëlzéar, à dix-sept ans, — cet âge est sans pitié, — ne craignit pas de composer une tragédie à'Annibal, en alexandrins, Annibal fut monté, fut joué par la mère de l'auteur et le prince Henri
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lui-même. Encouragé, il écrivit les Hollentoli : on avait commis une imprudence.
Il y avait d'autres plaisirs. « Les jours où il n'y a point de spectacle, écrit un enthousiaste voyageur, on se rassemble autour d'une table garnie d'encre, de plumes et de papier, et l'on s'amuse à des jeux qui consistent à entraver l'esprit de mille manières différentes... " Ainsi plissaient les jours, à Rheinsberg. Cn petit nombre de Français y reconstituaient de leur mieux, avec un zèle délicat, une image menue de leur patrie.
En 1797, Boufflers, membre de la ci-devant Académie française, fut agréé comme membre de la classe de philosophie à l'Académie de Berlin. Il y prononça deux discours, l'un relatif à la vertu, l'autre à la littérature. Il y vanta le progrès, l'évolution de la vie organique et, par suite, l'évolution de l'esprit humain, qui a pour conséquence l'évolution de l'ordre politique et social. Bref, il y vanta ces doctrines qui étaient destinées à un si détestable succès et qui, en ce temps-là, triomphaient chez nous. Il développa, dans un assez beau langage suranné, une philosophie révolutionnaire. Les idées qui ont le plus terriblement nui à l'ancienne société française ont enchanté leurs victimes ! . . .
Avec tout cela, fût-ce avec le titre d'académicien berlinois, il fallait vivre. Et Boufflers, industrieux par nature autant que par nécessité, con-
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çut un vaste projet de colonie. I! se fit accorder par le roi Frédéric-Guillaume une concession à u Wimislow, dépendant autrefois de la seigneurie de Pabiance, et à trois quarts de mille de cette petite ville, point à peu près central entre Vidava, Sidaric, Rava et Petricau " . Le voilà de nouveau jeté dans une géographie étrange!...
Il emmènerait arec lui soixante-quatre Français, qu'il lancerait dans une magnifique entreprise agricole, sans nulle préparation, faut-il le dire?
Il laissa d'abord son amie à Rheinsberg : elle devait le rejoindre à Wimislow un peu plus tard, quand la première installation serait faite. Il lui écrivait : » Les oies, les cochons, les dindons ne manqueront pas. Nous aurons aussi des canards. Si tu touches quelque argent, il faudra de toute nécessité songer à monter une bergerie, d'abord parce que cela est d'un bon rapport, et puis parce que c'est le seul moyen d'avoir assez de fumier pour mettre la terre en valeur... » Voilà pourquoi le galant chevalier songe à des bergeries, désormais : c'est pour avoir du fumier. Pauvre Boufflers! Le chemin qui le menait à ses domaines était difficile déjà : l'on passait par Breslau, Oppein et Malaplane; et l'on traversait une Silëtie où le voyageur fut incommodé par l'immense Fumée qui sortait de pipes énormes et nombreuses.
Mme de Sabran n'attendit pas que le domaine de Wimislow devint un confortable séjour. Elle
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arriva et, un jour, son vieil amoureux la pria de l'épouser. Elle accepta, certes. Et tel Fut leur mariage, tendre et tardif. Une douzaine d'années plus tôt, partant pour son gouvernement da Sénégal, fiouFflers écrivait à sa chère Sabrau : (c Si j'étais joli, si j'étais jeune, si j'étais riche, si je pouvais m'offrir tout ce qui rend les femmes heureuses à leurs yeux et aux yeux des autres, il y a longtemps que nous porterions le même nom et que nous partagerions le même sort, n En 1797, il était sans doute encore moins joli; moins jeune, certainement; et, riche, il ne l'était plus du tout. Il épousa tout de même Mme de Sahran : c'est qu'alors il ne s'agissait plus de bonheur, au sens léger qu'une présomptueuse jeunesse attribue à ce mot.
M. et Mme de Boufflers s'établirent dans leur ■ maison de Pologne <• , qui n'avait ni volets ni rideaux et où entrait, fort librement, le clair de lune, à qui Boufflers adressait toujours des chansons. Il avait une soixantaine d'années; il était puéril et intelligent.
Françoise-Éléonore de Boufflers se mit à la grande i> exploitation rurale o volontiers. Elle s'occupa du bétail, des cochons et des oies, diligemment et, peut-être, avec un peu de la mélancolie que donne aux âmes peu aventureuses l'incertitude.
Boufllers son;;eait à organiser une brasserie, un moulin. De temps en temps, il voyageait, atiii
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de se procurer uiieclientèle; et il fil, par exemple une tournée dans la Poméranie suédoise. Ildinait avec des marchands. Il s'étonnait de ne les voir occupés que de leurs paquets et de leurs affaires. 11 leur trouvait peu de conversation, u comme s'ils avaient emballé leur esprit avec leurs marchandises » . El les braves négociants de la Poméranie suédoise, de leur côté, considéraient avec peu d'estime ce garçon qui leur semblait indtg;nemenl badin; ils n'avaient pas d'empressement à négocier avec lui.
L' « établissement dans la Prusse méridionale» — comme l'appelait .Frédéric- Guillaume — n'avait encore presque rien produit, quand il périclita de la manière la plus inquiétante. Boufflers et la pauvre Mme de Boufllers, un peu étourdimenl, se virent conduits à tous les déboires qui annoncent le désastre.
Et ils furent pris, l'un et l'autre, de nostalgie. Quelle détresse était la leur! BoufQers écrivait : ■ J'aime mieux mourir de faim en France que de vivre en Prusse. « il organisa comme il put sa hquidation. Ce fut lamentable.
Mais, pour rentrer en France, il fallait qu'on le rayât de la liste des émigrés. 11 n'y eut pas de grandes difficultés. » Qu'on le fasse rentrer, il nous fera des chansons! » dit Bonaparte à qui plaidait auprès de lui en faveur du poète. Bonaparte n'attachait pas beaucoup d'importance à un tel rimeur; peut-être aussi, quand il restaurait
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la société française, trouvait-il boa de lui rendre cet ornement, la poésie anodine.
On rentrait alors à Paris ; on y rentrait assez timidement, avec de mauvais souvenirs. Tout le monde était en deuil. Mais aussi l'on avait un graod désir de reprendre la vie ancienne au point où on l'avait laissée avant le caucliemar, de reprendre la vie ancienne dans le nouvel étal de choses qui, tout compte fait, donnait une impression de sûreté. Bonaparte était le sauveur; il était ta garantie du calme recouvré,
Mme de Boufflers se rallia de tout cœur à l'homme du repos : elle voyait ainsi Bonaparte. Au lendemain de l'attentat de la rue Saiat-Nicaise, elle apporta ses compliments; et elle écrivait à l'une de ses amies : « Je l'ai vu et le cœur me battait en le regardant et en pensant combien de destinées reposent sur sa tète... a Bonaparte fut très aimable ; n'avait-il pas le goût naturel et politique de rallier l'ancienne aristocratie? Mme de Boufflers lui trouva u une figure douce et agréable ■ , des manières très obligeantes.
Boufflers avait pris le titre de marquis, auquel il avait droit. Le marquis et la marquise de Boufflers louèrent un modeste logement dans le faubourg Saint-Honoré. Une existence paisible commença, le préambule assez quiet de la vieillesse, la douceur tranquille du soir après l'orageuse journée.
Us n'avaient pas beaucoup d'argent ; quelques
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152 VISAGES DE EEMMES
épaves de la fortune que possédait jadis Mme de Sabran. Boufflers n'avait pu rattraper, de ses livres, qu'un Dante, un Gicéroo, la Maison rustique, le Dictionnaire économique et la coUeclioa des poètes latins, ce qui compose, remarque-t-il, B l'inventaire d'un poète crotté ■ . Mais Bonaparte lui accorda une petite pension. Puis il travailla : il donna aux journaux et aux publications périodiques des articles, des poésies, des badinages, gracieux encore et dont le tour, passé de mode, avait un certain agrément bizarre, falot, gentil. Même, il imprima un volume de pbilosophie, touchant le libre arbitre; et ce n'était pas ce qu'on lui demandait : le docte volume tomba de la boutique du libraire dans l'oubli, rapidement.
On a peine à se Bgurer que des gens qui avaient traversé les dix années de la Sauvagerie pussent encore s'égayer. C'est un fait. Et Paris, à l'aurore du siècle, fut tout animé de plaisirs. Mme de Boufflers écrit à une amie : «■ C'est en courant que je vous écris, c'est eu courant que je vous aime. Je n'ai pas un moment ici. La distraction de Paris n'est pas croyable... > Peu à peu, les salons rouvraient leurs fenêtres et leurs portes; et l'on recevait beaucoup, avec un soin très élégant de l'économie, avec peu de lumière : en souvenir des récentes terreurs, on parlait à demi-voix, mais on causait selon l'usage exquis de l'époque la plus charmante, on renouait la
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jolie conversation, depuis dix années interrompue.
Dans le modeste log;emeat du faubourg Saint- Honoré, le marquis et la marquise de Boufûers ne se plaignaient pas de la vie, Boufflers, écrivant à Mme Durival, une amie de sa mère et une survivante très âgée de la cour de Luuéville, lui disait : a Notre intérieur est plus heureux que s'il était plus brillant. En perdant mes avantages, mes biens et mes espérances, j'ai vu que je n'avais perdu que des apparences et que la réalitë me restait. Tout notre véritable avoir consiste dans la pensée et le sentiment... Mes affections sont à peu près toutes concentrées dans une personne que vous feriez l'héritière de votre passion pour ma mère, comme j'eu ai fait l'héritière de son nom. Vous retrouveriez la même kme, les mêmes goûts, le même esprit, la même égalité dans le fond, la même variété dans la forme, et ces caprices innocents, et ces traits inattendus, et cette grâce indéfinissable, et en même temps cette simplicité incorruptible que nous avons admirée dans votre ancienne amie... ■> C'est un portrait et c'est un hommage; il plait par la ressemblance et la tendresse. Gomme cette ancienne et perpétuelle jeunesse de la France eut bien et délicatement le talent de vieillir!...
Le marquis et la marquise de Boufflers, épargnant la dépense inutile, purent acheter aux environs de Saint-Germain, pour y passer les mois
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154 VISAGES DE FEMMIiS
d'été, te petit domaine de Saint-Léger. Boufflers, montrant ses luzernes et ses avoines, disait : a Vuilà mes poésies 1 » Et il avait encore un potager, puis un fruitier, de la vigne et des fleurs. Jl disait aussi, avec bonne humeur : i> 8i je n'ai pas davantage, c'est la faute du sort; si je n'ai point assez, c'est la mienae! » Et le coureur de graudes roules, le coureur de bonnes fortunes devenait, aux approches de ses soixante-dix ans, une manière de sage bucolique, un très doux vieillard de Tarente.
Ou bien, il était, si l'on veut, Philémon. Auprèsde lui, Buucis gardait une touchante beauté, le sourire d'autrefois et toutes ses prévenances. Elle était, comme elle dit dans uae lettie, » accoutumée à partager les sentiments de M. de Boufflers ■ ; et il ne courait plus loin d'elle, de sorte qu'elle avait, un peu tardivement, tout le bonheur qu'elle eût espéré.
L'âge lui apporta divers inconvénients, des rhumatismes ; et elle ne pouvait presque plus marcher. Mais Boufflers ne la quittait pas. Elle dut aller à Plombières, prendre les eaux. Et Boufflers l'y accompagna. Le31 juillet 1809, elle écrit à sou fils EIzéar : c J'ai pu aujourd'hui monter sur les montagnes avec ce bon petit père qui me portait un peu, non sur son dos, mais sur son bras, car il est d'une complaisance extrême pour moi et l'édificatioD de tout Plombières. On dit qu'on n'a jamais vu un aussi bon mari. « Quand les dou-
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leurs étaient par trop violentes, on asseyait Baucisdans une petite voiture que poussait Philémon, Philémon de soixante et onze ans, qui trouvait encore des chansons à lui faire, des mots galants à lui dire. Et l'on voyait ainsi cheminer, aux petits pas du bonhomme, ce cou|)le romanesque, venu des beaux temps de la monarchie, et qui avait à l'aventure tout perdu, tout et la jeunesse, tout fors l'amour, et qui regardait, souriant encore, le soir descendre autour de lui très doucement.
Ce n'est pas que Mme de Boufflers fût, même alors, indemne de chagrins. Sans doute les folies de la reine des roses durent-elles la tourmenter. Puis, en 1813, Elzéar son fils, compromis dans la politique, fut arrêté, mis à Vincennes. Mais, il n'était rien qu'elle ne supportât, avec l'aide de son vieux compagnon.
BoufBers, en 1814, reçut le titre de conservateur de la bibliothèque Mazarine. Il était décoré, membre de l'Institut. Et la vie s'arrangeait. Seulement, il avait soixante-seize ans. Et, l'année suivante, il mourut. Il avait prié que, sur sa tombe, on fit graver ces mots : « Mes amis, croyez que je dors. i Et il dort, au cimetière du Père de La Chaise, entre Delille et Sainte Lambert, l'amoureux des jardins et l'amoureux de Mme d'Houdetot.
Prançoise-Ëléonore vécut encore douze années. Eu 1826, elle perdit la reine des roses. Et puis
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elle mourut elle-même le 27 février 1827. Elle avait ainsi composé son épitaphe :
A la fin, je suis dana le port Qui Fut (le tout temps mon envie;
Pour me reposer de la vie.
Ses deroières années, on n'en connaît pas tout le détail. On les imagine bien dévastées et mornes. Mais elle n'était pas abandonnée. Elle avait auprès d'elle les amis que son grand charme et son esprit lui méritaient; et elle avait auprès d'elle SOI! fils Elzéar, petit homme très distingué, fluet, maladif et qui boitait un peu et qui l'aimait inâniment. Elle était devenue aveugle. Et Mme Vigée- Lebrun les a vus passer, l'un et l'autre, le fils et la mère; elle les a vus passer comme ceci : ■ Le bras du comte Elzéar était, pour ainsi dire, attaché au bras de sa mère; et vraiment on pouvait envier le sort du comte, car, malgré ses souffrances et son âge, Mme de Boufflers, toujours bonne, toujours aimable, conservait ce charme qui plait et qui attire tout le monde. »
Elle vivait de souvenirs, comme elle avait si longtemps vécu d'espérances : pour une àme attentive, ce sont deux formes de la possession, l'une un peu impatiente et l'autre plus sereine.
Quand ils étaient jeunes, l'un et l'autre, Sabran et le chevalier, elle songeait parfois à la mort; elle n'en refusait que le supplice de la sépara-
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tion. Et alors elle se forgeait une doctrine de métempsycose en vertu de laquelle leurs âmes, éperdues quelque temps et quelque temps dupées par les apparences de corps nouveaux, finiraient bien par se reconnaître et, avec des corps de vingt ans, recommenceraient leurs amours. Je me figure que ces idées un peu déraisonnables et tendres séduisaient l'imagination de Françoise- Éléonore aveugle, aux derniers jours de sa vie, et qu'en mourant elle pensa rajeunir pour le bîen-aimé.
Telle est en résumé — en un si court résumé qu'on dirait que, de toute ime existence, il ne reste qu'un peu de cendre, mais chaude encore — telle est la vie de Françoise-Éléonore de Jean de Manville, comtesse de Sabran, puis marquise de Boufflers. Cette vie ; un grand amour que rien au monde ne put distraire. Et c'est la dignité de cette vie, c'en est la poésie et la beauté. Nous parlons de l'amour à chaque instant ; mais peutêtre n'y a-t-il pas beaucoup de vrais amours dans l'espace d'un siècle, dans la foule d'un siècle.
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Certaines figures de femmes sont la mélnncoli* de l'histoire. On ne pense pas à elles snns tristesse; et elles ont un attrait singulier. A travers les siècles, mêlés des passions, des gloires et des brutalités qui résument la belle activité des hommes, on les reacontre comme, dans un pittoresque pays de montagnes et de soleil, ces lacs pleins d'ombre où dort un songe de solitude.
Qui hrait la chronique du temps de Chartes VI sans aimer avec chagrin Valentine de Milan, si douce et venue de l'heureuse Italie pour compatir aux infortunes du roi fou? Qui ferait en Hollande un voyage attentif et ne s'éprendrait pas de ce beau visage que tant de larmes ont meurtri, la princesse de Solms, belle-fille du Taciturne? Et, des mémoires de Chateaubriand, qu'anime un (el entrain, s'élève ce fantùme plaintif, Lucile de Chateaubriand, comtesse de Caud.
Il y a, autour de ces jeunes femmes, une formidable agitation de vie, une ardeur qui, au total, fait une sorte de gaieté. Mais on dirait qu'elles
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UICILE DE CHATEAUBRIAND 169
n'ont point participé à cette vie et que cette ^nieté ne les a point touchées un instant; ainsi les lacs, enfoncés dans le crenx des montagnes, ne reçoivent aucun rayon du soleil qui éclaire ma{Tnifîquement les alentours.
Je ne crois pas que nulle destinée soit plus continûment douloureuse que celle de Lucile.
Les quarante années qu'elle a vécu l'ont menée, par les chemins du malheur, au désespoir. Elle avait du génie, uae sorte de génie étrange et qui ne s'est pas complètement révélé i son génie, au lieu de lui être une joie, la tourmenta encore. De durs événements l'ont accablée ; mais elle aggravait leur poids, comme s'il lui plaisait de souffrir davantage. A plusieurs reprises, les chose» auraient pu tourner de meilleure manière : elle écartait, je ne dis pas les aubaines, au moins les complaisances du sort. Elle avait le don de n'être pas heureuse. Elle a été son bourreau; elle a été la martyre d'elle-même.
II y a plus de cent ans qu'elle est morte. Et l'on pourrait aussi bien laisser l'oubli couvrir cette mémoire. L'oubli n'est-il pas une espèce de repos? Et l'oubli serait doux aux mânes de celte jeune femme qui n'avait pas trouvé ici-bas son repos. Mais la renommée de son frère prodigieux empêche qu'on ne lui veuille accorder le suprême silence. Chateaubriand lui a consacré des pages qui retentissent dans nos imaginations, nous charment et nous inquiètent.
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Puis, lorsqu'un hasard tel que celui-là évoque du passé l'une de ces mortes qui, autrement, nous seraient inconnues, noua pensons à la foule innombrable des êtres délicats et précieux qui ont vécu et qui ont disparu sans laisser nul souvenir de leur passage sur la terre. Chacun d'eux avait sa grâce particulière, son sourire et ses larmes; chacun d'eux, son rêve et sa déception; chacun d'eux, sa façon d'accepter la vie ou de la refuser. Et aucun d'eux n'a été remplacé exactement par aucun autre, A chaque fois que l'un est mort, c'est une vue de l'unirers, et c'est donc tout un univers que le néant a pris. C'est dommage que la mort travaille ainsi, sans relâche, à tout détruire!...
En appelant hors de l'oubli Lucile de Châteaubriand, l'on paye un tribut de tendresse et d'inconsolable regret à la foule des femmes qui furent la beauté de la terre, sa parure, et dont la cendre s'est mêlée à la poussière universelle.
Lucile- AngéHque-Jeanne de Chateaubriand, fille de haut et puissant René-Auguste de Chateaubriand, chevalier, comte de Combourg, seigneur de Gaugres, Godheu, Boulet et Malestroit eu Dol, et de haute et puissante dame Apolline- Jeanne-Suzanne de Bedée, sou épouse, naquit à
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Saint-Malo, le 7 août 1764. Elle était le septième enfant de ce ménage qui eut dix enfants. Sur la date de sa naissance, Chateaubriand, son frère, s'est trompé, quand il a écrit : " Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi. " Elle avait quatre ans de plus que son frère.
En 1809, Chateaubriand se souvenait ainsi de la petite fille qui avait été la compagne de ses jeur puérils. Une ■ cadette délaissée " et qu'on habillait des robes que ses sœurs abandonnaient en grandissant. Une petite fille « maigre et Irop grande pour son âge » , aux « bras dégingandés n , à l'air timide, qui i> languissait dans son coin comme une chevrette malade » , et qui ne pouvait rien apprendre, et qui parlait avec difficulté. On lui enfermait la poitrine « dans un corps piqué dont les pointes lui Faisaient des plaies aux côtés . Elle avait le cou tenu par n un collier de fer garni de velours brun i> . Elle avait les cheveux retroussés sur le haut de la tète par une toque d'étoffe noire.
Voilà l'image d'une pauvre petite fille et qui d'abord nous fait pitié. Elle est chétive, dolente, guindée par le costume et l'appareil qu'on lui a mis pour l'empêcher de se tenir mal ; et elle est un peu ridicule, mais de cette façon qui donne envie de pleurer. Sa toque d'étoffe noire nous désole.
A.vec son frère François, qui plus tard s'appellera René, et qu'alors on appelle Francillon, elle
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ra tous les matins à l'école, chez les demoiselles Coiippart, qui sont bossues, habillées de noir et qui enseignent la lecture. Mais Lucilc lisait très mal; les demoiselles Gouppart la grondaient, et Francillon griffait les demoiselles Gouppart. Le résultat : de grandes sévérités, de la part de M. de Chateaubriand, qui était un homme à peu près terrible.
Quant à Mme de Ghateaubriand, c'était une femme distinguée, mais occupée par les soins de la société, par les devoirs de la religion; et elle confiait à la Villeneuve ses garçons et ses filles. Il est probable que Lucile, plus encore que Francillon, éprouva la simple bonté de cette vieille servante qui s'était dévouée aux petits Ghateau- Lriand. Francillon, lui, gaillard et vif, trouvait moyen de s'échapper et d'aller faire le diable, sur la grève malouine, avec les polissons du voisinage. Lucile était plus confinée A la maison, avec ses sœurs, comme leur Cendrillon. Mais, lorsque rentrait de ses batailles enfantines Francillon tout déchiré, Lucile se dépêchait de lui raccommoder ses habits, afin qu'il ne fût pas excessivement grondé. Je crois qu'elle ne faisait pas de bruit, et qu'elle avait un petit air amical et doux.
Quand M. de Chateaubriand eut reconstitué un peu la fortune de sa maison, à force d'énergie dure et fière, la famille alla s'installer à Combourg. Ce fut en 1777; FrancilloQ arait neuf ans
et Lucile treize. Le vieux René-Auguste s'était, depuis quelque temps, retiré dans ce château d'orgueil; et il préparait toutes choses pour la noble installation des siens. Enfin, il donna le signal de la venue.
Au lever du soleil, un jour de printemps, Mme de Chateaubriand, ses quatre filles et son fils François, quittèrent Saint-Malo, a dans une énorme berline à l'antique, panneaux surdorés, marchepieds en dehors, glands de pourpre aux quatre coins de l'impériale » . Et Mme de Chateaubriand soupirait; et François, à chaque tour de roue, s'émerveillait davantage; et les jeunes filles bavardaient à perdre haleine.
L'on parcourut des lieues de bruyère, de friches et de semailles de blé noir, et puis un quinconce, et puis une allée de charmilles. Chateaubriand, qui écrit longtemps après ses mémoires, se rappelle encore la « joie effrayée n qu'il ressentit lorsqu'il entra sous cet ombrage. Et nous devinons Lucile plus frémissante que personne. Ensuite, ce fut une avant-coup plantée de noyers, une porte bâtie, une cour de gazon et, au fond de la cour, entre deux groupes de marronniers, la triste et sévère façade do château, sa • galerie à mâchicoulis, denticulée et couverte • , ses tours à créneaux que surmonte un toit pointu. La voiture s'arrêta au perron. Le vieux Chateaubriand était là, avec » la mine la plus gracieuse ■ qu'on lui eût jamais vue.
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Oombourg, nom désormais poignant et auguste dans l'histoire; château de rêve, de poésie et de désespoir où consuma sa frénésie adolescente l'étonnante Lucile et où oaquit, dans l'àme abondamment retentissante d'un garçon génial, une manière de souffrir qui a duré et qui tourmente encore les âmes!... Ils furent tous les deux, Lucile et son frère, à inventer une douleur nouvelle.
M. de Chateaubriand, la première allégresse passée, retomba dans sa farouche tristesse.
Et voici, à Combourg, les soirées que ce furent: • Le souper fini et les convives revenus de la table à la cheminée, ma mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée ; on mettait devant elle un guéridon, avec une bougie. Je m'asseyais auprès du feu, avec Lucile; les domestiques enlevaient le couvert et se retiraient. Mon père commençait alors une promenade qui ne cessait qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ratine blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa tête, demi-chauve, était couverte d'un grand bonnet blanc qui se tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne le voyait plus; on l'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres :
puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc,
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sa figure longue et pâle. Lucile et moi, nous échangions quelques mots à vois basse quand il était à l'autre bout de la salle ; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait eu passant : ■ De quoi parliez-TOus? » Saisis de terreur, nous ne répondions rien; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et du murmure du vent... o
Ah ! c'était un vieil aigle terrible, Hené-Auguste de Chateaubriand ! . . . Quand il eut reconquis son aire, l'heureux orgueil qu'il éprouva ne le rendit pas plus commode.
Pourtant, il y avait, à Combourg, des journées plus aimables que ces lugubres soirées. Des journées de fête, si ce mot ne jure pas trop avec la rigoureuse austérité du Heu. René-Auguste de Chateaubriand s'était mis en tète de ressusciter les anciens usages de la seigneurie : il restaura ces divertissements populaires, le saut des poissonniers, une foire appelée l'Angevine, et ia Quintaine, sorte de tournoi où les villageois s'amusaient conformément à la tradition séculaire.
Et puis des visiteurs venaient : M. Potelet, ancien capitaine de vaisseau de la compagnie des Indes, qui racontait des histoires de Pondichéry; M. Launay de la Billardière, l'entrepositaire des tabacs; le sénéchal Gesbert, le procureur fiscal Petit, le receveur CorvaSsier, le chapelain abbé Chaliuel. Des gentilshommes des environs, le
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dimanclie, dinaienl au cliâteau. Et l'on voyait le colonel en socond du régiment de Conti, marquis du Wignacourt, galoper soub les arbres. C'est en le voyant passer parmi les feuilles que le petit Chateaubriand conçut ses premières idées de voyages. Et il les racontait à Lucile avec une fougue passionnée, à Lucile qui, elle, n'imnginait aucunement qu'elle dût jamais connaître ces enivrantes libertés de t'espace et, immobile, songeait que Francillon, quelque jour, s'en irait, la laisserait, en ce Combourg où il était son perpétuel compagnon, plus seule, prisonnière d'une solitude indéfinie.
Lucile devint une jeune fille; elle fut belle et sérieuse. Elle avait un visajje pâle <• accompagné de longs cheveux noire » . Ses yeux étaient pleins u de tristesse et de feu» . Dans sa démarche, dans sa voix, dans son sourire, on apercevait ■ quelque chose de rêveur et de souffrant » . Chateaubriand a écrit, dans les Méinoires d'outre-lombe : » Il lui prenait des accès de pensées noires que j'avais peine à dissiper. A dix-sept ans, elle déplorait la perle de ses jeunes années; elle se voulait ensevelir dans un cloître. Tout lui était souci, chagrin, blessure; une expression qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était fuite la tourmentaient des mois entiers. Je l'ai souvent vue, un bras jeté sur sa tête, rêver immobile et inanimée, llctirèc vers sou cœur, sa vie cessait de paraître au dehors; son sein mcmc ne se soulevait |>lus. Par
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son attitude, sa mélancolie, sa vénusté, elle ressemblait à un génie funèbre. J'essayais alors de la consoler et, l'instant d'après, je m'abîmais dans des désespoirs inexplicables. «
Lucile était extrêmement pieuse. Elle allait, le soir, prier auprès d'une croix de pierre, dans la campagne, à l'embranchement de deux routes.
Lucile était extrêmement singulière. Dans son sommeil, elle avait des songes prophétiques; éveillée, elle » semblait lire dans l'&venir n . Et voici : B Sur un palier de l'escalier de ia grande tour, battait une pendule qui sonnait le temps au silence. Lucile, dans ses insomnies, allait s'asseoir sur une marche, en face de cette pendule : elle regardait le cadran à la lueur de sa lampe posée à terre. Lorsque les deux aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction formidable l'heure des désordres et des crimes, Lucile entendait des bruits qui lui révélaient des trépas lointains, n
L'étrange fille!... Ht nous avons des médecins qui vous diraient, sans barguigner, ce qu'elle avait. Ils vous diagnostiqueraient hardiment cette neurasthénie; et, pour la bien caractériser, ils ne manqueraient pas des plus vilains mots.
Mais le jeune Chateaubriand, lui, n'avait pas le stratagème des mots scientifiques, pour se délivrer d'une compagnie ensorcelaute et admirable. Il fuL, par Lucile inquiète, alarmé jusque dans les profondeurs de son esprit. L'on ne doit pas s'en
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étoimer, s'il est vrai qu'aujourd'hui encore, cent ans après la mort de Lucile, nous ne voyions pas sans émoi surgir, comme un Tantôme, hors des Mémoires d'outre-tombe, cette sœurd'Ophélie. Elle a un charmé persuasif, une séduction bizarre ; et elle exerce un évident prestige,
A OomboLir^r, la solitude exaltait son imagination; et François était le frère passionné de ses chimères. Il était, lui, sensible éperdument â une créature de son rêve et de sou désir, qui n'existait que dans sa pensée et qu'il appelait sa Sylphide.
Lucile et François trouvaient une sorte de plaisir à exaspérer leur ennui. Parfois, ils allaient se promener côte à côte sur le mail; ils s'attardaient â examiner ou les primevères, ou les feuilles séchées, ou la neige.
Un jour. Chateaubriand parlait de la solitude. Tu devrais peindre tout cela ■ , dit Lucile. Chateaubriand ajoute : 'i Ce mot me révéla la muse ; un souffle divin passa sur moi. Je me mis à bégayer des vers, comme si c'eût été ma langue naturelle... « Il composa, en effet, de petits poèmes, jolis et gracieux, mais où l'on ne sent pas l'ardeur extraordinaire à laquelle il fait allusion quand il parle de ce temps de sa vie. 11 invita Lucile à écrire ; et ils furent l'un et l'autre occupés de littérature. On lit dans les Mémoires d'outretombe : i> Les pensées de Lucile n'étaient que des sentitueutfi ; elles sortaient avec dit'ticulté de son
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àme. Mais, quand elle parvenait à les exprimer, il n'y avait rieo au-dessus... ■ Les échantillons du talent littéraire de Lucile, que son frère a cités, ne semblent pas être l'évidente preuve d'un tel génie ; mais ce sont de charmantes choses, un peu alexandrines, très bien faites et pures. Voici l'aurore : u Quelle douce clarté vient éclairer l'Orient! Est-ce la jeune aurore qui entr'ouvre au monde ses beaux yeux chargés des langueurs du sommeil? Déesse charmante, hàte-toi! quitte ta couche nuptiale, prends la robe de pourpre; qu'une ceinture moelleuse la retienne dans ses nœuds; que nulle chaussure ne presse tes pieds délicats ; qu'aucun ornement ne profane tes belles mains faites pour entr'ouvrir les portes du jour. Mais tu te lèves déjà sur la colline ombreuse. Tes cheveux d'or tombent en boucles humides sur ton col de rose. De ta bouche s'exhale un souffle pur et parfumé. Tendre déité, toute la nature sourit & ta présence ; toi seule verses des larmes, et les Qeurs naissent. ■
C'est bien joli; et l'on dirait d'un fin poème de l'Anthologie, traduit délicatement. Je crois tout de même que nous sommes un peu déçus. Nous n'attendions pas mieux, car ceci est parfait. Nous attendions autre chose, et Fût-ce quelque chose de moins réussi, mais enfin quelque chose de plus particulier. Voilà cette farouche Lucile qui, dans la solitude sauvage de Gombourg, a des visions, des mélancolies, des ferveurs et des aspi-
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rations sublimes. Voire, elle nous apparaissait un peu folle, si je ne me trompe : et elle écrit comme un prosateur sage et habile. Les conditions de sa vie et l'originalité de sa nature nous (tonnaient à espérer qu'elle eût, la plume à la main, des trouvailles surprenantes, une manière peut-être incorrecte, mais toute neuve et primesautière. l'as du tout! Elle écrit bien, et selon l'usage habituel. Lucile est timide encore; elle s'applique, et elle imite les écrivains. Plus tard, elle prit de la désinvolture. La frémissante Lucile, ce n'est pas dans ces premières pages que nous la trouvons, mais vingt ans après et, par exemple, dans les exquises lettres qu'elle adressait à l'amoureux Chèuedollé ou bien, tout à la fin de sa vie, dans les terribles lettres qu'elle adressait à son frère.
Ces deux enfants, Lucile et Francillon, ne pourrions-nous les connaître mieux en utilisant le roman de René comme un document biographique? La question se pose; ou, du moins, on l'a posée.
Du vivant mérfie de Chateaubriand, en 1832, un cert. écrire ■ °^ Marin ne fut pas gêné pour iinpriiiici*4j„.g "ss que voici : » 11 se dit dans le monde que le^f^ère d'Amélie — Amélie est l'héroïne de Reiié ■^ n'est pas autre que M. de
Chateaubriand. Il est vrai, il y a dans les malheurs et le caractère de René assez de concordance avec les siens : même misanthropie, mêmes extases, même mélancolie... » Et Scipion Marin cite le début de René... Étant donné la suite de ce roman pervers, l'insinuation de ce Marin est assez inconvenante. Il faut omettre cet écrivain. Cependant ses développements sont assez cocasses. Scipion Marin, quoi qu'il fasse, a bien de la peine à penser que toute cette histoire d'amour soit B complètement fictive ». Et il essaye de se représenter un adolescent de bonne famille en qui l'amour s'éveille et à qui la solitude bretonne n'offre pas beaucoup de ressources sentimentales : « Il n'ira pas entourer de prestiges la fille hâlée d'un pécheur ou celle d'un pâtre, dans son besoin de sympathie. Elles peuvent bien avoir une beauté relative; elles peuvent bien, fevorites de la nature, briller avec des formes ravissantes, un œil noir, une physionomie qui parle; mais il est ce je ne sais quoi de charmant, de doux, de divin, que l'éducation, que la culture de l'esprit donnent seules; et cela, on le chercherait eu vain dans ces villageoises, qu'un peintre peut bien faire poser devant lui, mais que le poète, qui ne se contente pas des formes extérieures, qui veut le langage de l'âme, ne saurait diviniser, du moins le vrai poète... " Pauvre jeune homme!... Mais alors?... Eh bien, alors : ■> Si, dans cet isolement, bercée dans les bras d'un
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jeune homme aux profondes sensations, compagne de ses pas, dépositaire des épanchements de son àme, une sœur en qui l'instructiou a comblé les attraits, à qui la vie sédentaire, aisée, a donné cette délicatesse de teint, ce dégagement des vulgaires pensées, tous les embellissements enfin; si, dis-je, cette sœur... v Ainsi épilogue Scipion Marin, d'une façon comique et indiscrète. Mais, en fait de preuves pour ses dires, il n'a rien du tout; il n'a que ses hypothèses de triviale psychologie.
Cette méchanceté vilaine, Sainte-fieuve l'a reprise avec joie.
Dans le troisième chapitre de Chateaubriand el son groupe lùiéraire sous l'Empire, on lit : • Cette soeur Lucile est le type virginal, innocent, de l'Amélie de René. « Bien! Formulé ainsi, le renseignement n'a rien, somme toute, de très choquant. Mais, en note, — car la perfidie de Sainte- Beuve est dans ses notes, cachée, dissimulée, hypocrite : -•- « Une question qu'on voudrait repousser se glisse malgré nous. René est bien René, Amélie est bien Lucile; qu'est-ce donc? et qu'y a-t-il de réel au fond dans le reste du mystère? Poète, comment donner à deviner de telles situations, si elles ont quelque chose de vrai? Gomment les donnera supposer, si elles sont un rêve?... »
Sainte-Beuve n'en manque pas une!... Mais, s si de telles situations n sont, comme dit Sainte-
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LUGILE DE CHATEAUBRIAND 173
Beuve, <> un rêve ■ , qu'est-ce qu'a fait Chateaubriand pour les ■ donner à supposer <• , comme Sainte-Beuve le lui reproche?... lia intitulé son roman René; oui, seulement, à cette époque, on l'appelait, lui, François et il croyait s'appeler François- Auguste. Il a signé de ce double prénom de Franco is-AuguB te l'Essai sur les Révolutions, Atala, le Génie du christianisme, l'édition d'Atala et René ensemble, les Martyrs et l'Itinéraire de Paris à Jérusalem. Il y a de l'analogie entre le René du roman et le petit Francillon des Mémoires; il y a de l'analogie entre l'Amélie du roman et la Lucile des Mémoires, la vraie Lucile? Eh! bien, oui, quelque analogie. Mais il y a toujours quelque analogie entre l'œuvre d'un artiste et sa vie, quelque analogie entre les gens qu'il a connus et les personnages qu'il a réalisés. L'on n'invente rien de toutes pièces. Ajoutons que les ressemblances signalées par Saiate-Beuve, on ne devait pas les apercevoir en 1802 quand parut René avec le Génie du christianisme, en 1805 quand parut René avec Atala. Ce sont les Mémoires d'outretombe qui les ont signalées : et ils ne furent publiés qu'en 1849. Principalement, les ressemblances ne sont pas d'un tel ordre qu'elles autorisent tes calomnies des commentateurs.
Et ainsi tombe la principale inconvenance de René, que Sainte-Beuve a dénoncée avec son habituelle malveillance.
Mlle de Chateaubriand, durant sa triste jeunesse, eut peut-être, en imagination, le mélancolique divertissementd'un timide roman d'amour. Le héros fut un jeune conseiller au Parlement de Bretagne, M. de Malhlâtre. Il venait à Gombourg, amené par le ft-ère afné de Luclle. Et Chateaubriand croit que Lucile ressentit pour lui une « passion secrète « . Mais elle étoufïa dans son cœur ce mouvement de sympathie; elle croyait tout le monde conjuré contre elle et, à cause de cela, redoutait la vie. Il est possible que M. de Malfilàlre, — cousin probablement du malheureux poète de ce nom, — n'ait jamais su la tendresse dont il avait été l'objet. Pendant l'émigration, il entra dans les ordres et il mourut à SommerstowD, près de Londres, le IS mars IS03, quelques mois avant Lucile. Deux destinées avaient été sur le point de se joindre ; et le bonheur était — qui sait? — pour ces deux êtres, daos leur réunion. Ils ne s'en doutèrent pas ; ou bien, ils n'osèrent pas s'en douter. Leurs destinées se séparèrent, et ils sont morts, loin l'un de l'autre, ignorant leur maladresse. La vie est rude; seulement, on est plus maladroit encore : et nous appelons, à tout hasard, fatalité la brutalité de la vie et noj erreurs.
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Tant que dura la morne existence de Combourg, les grands clia^p-ins de Lucile furent les départs de François ; ses grandes joies, les retours de ce frère chéri. Elle le vit partir pour le collège de Dol; plus tard, elle le rit partir pour sa garnison de Cambrai, où il prenait du service comme lieutenant au régiment de Navarre.
Puis M. de Chateaubriand mourut. Le lieutenant reçut un congé, retourna en Bretagne. Ensuite, arec ses deux sœurs, — Lucile et 5fme de Farcy, — le lieutenant vint à Paris. La n couvée bretonne " s'établit dans les pavillons de Saint- Lazare, à peu de distance du Ârère Jean-Baptiste, lequel avait épousé Mlle de Rosanbo et demeurait chez son beau-père, le président de Bosanbo, rue de Bondy. Ce séjour à Paris fut probablement le temps le plus heureux de la vie de Lucile. Elle s'égaya. Même, elle consentit à jouer un petit rôle dans une comédie qu'on donna pour la fête de M. de Malesberbes. Mais le plaisir dura peu ; et la famille, jeune et amusée un instant, dut rentrer en Bretagne. Bientôt, le lieutenant dut aller à Cambrai, donner un coup d'oeil à son régiment.
Il était alors une sorte d'assez mauvais sujet, comme en témoignentdeuxlettresqu'il adressait, en 1789, à l'un de ses amis, le chevalier de Châtenet. Ces deux lettres, les plus anciennes de la correspondance de Chateaubriand , ne sont pas agréables. Et la pauvre Lucile, innocente, y est
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mêlée de la plus gaillarde façon. Chateaubriand raconte à son ami Chàtenet qu'il a feit à Lucile, de la part de ce Chàtenet, une déclaration... • Elle t'attend de pied ferme, pour continuer le roman... Comme le dénouement te regarde, je t'invite à faire au plus tôt connaissance avec elle... 1 Et puis : «Sur le tableau que je lui ai faitde toi, elle désire bien te connaître. Méoagela, si tu la séduis, mon cher Chàtenet : songe que c'est une vierge, n Pour excuser Chateaubriand d'avoir pris ce ton, quand il s'agrssaitde Lucile, je ne sais pas ce qu'on dirait.
Lucile vit son frère partir pour l'Amérique, et pleura.
En 1792, elle le maria. Elle lui fit épouser Mlle Buisson de La Vigne, une amie qu'elle ado- - rait. C'est une histoire assez obscure et compli- ^quée, celle de ce mariage. M. Jules Lemaltre s'est demandé si Lucile, en mariant son frère, ne s'était pas i protégée " contre lui. C'est une conjecture très ingénieuse et que favorise l'étrangeté des circonstances. Mais enfin, dans l'incertitude où les documents vous laissent, toute hypothèse est bien aventureuse. Lucile s'occupa de ce mariage; et voilà tout ce qu'on peut dire avec assurance, avec une sorte d'assurance. Après le mariage, — ou, du moins, après une première cérémonie de mariage qu'avait dû célébrer un prêtre inconstitutionnel — Mlle de La Vigne, qui était, sans l'être, Mme de Chateaubriand, fut
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enlevée au nom de la justice et mise, à Saint- Malo, au couvent de la Victoire, en attendant l'arrêt des tribunaux,: Lucile voulut qu'où l'y enFermàt aussi. Et cette réclusion dura, semblet-il, des semaines.
Du reste, Lucile était chanoinesse au chapitre de Remiremont, après avoir été chanoinesse au chapitre de l'Argentière. Et ces titres, par euxmêmes, ne l'engageaient pas à ipener la vie religieuse; mais elle la menait, ou peu s'en faut, par une sorte de goût profond de son àme.
Aussitôt après le mariage, on sait que Chateaubriand oubha sa femme avec une fecililé bien remarquable : il ne se souvint d'elle qu'au bout d'^ne bonne dizaine d'années, et parce qu'il venait de perdre la douce et charmante comtesse Pauline d^ Beaumont.
... Mais, à chaque instant, il me semble qu'au lieu de raconter la vie de Lucile, c'est la vie de Chateaubriand que je raconte. Ah! comment foire? Les Lucile do Chateaubriand ont vécu dans un perpétuel dévouement; et leur abnégation les suit après leur mort. Le sacrifice qu'elles ont fait, on le leur continue. C'est leur faute, leur jolie faute : elles ont manqué d'égoïsme. Il n'y a pas de pire imprudence, à moins que je ne me trompe, ici-bas. Et puis, la vie de Lucile nous est principalement connue par Chateaubriand, son frère, lequel, pourvu d'un magnifique génie, fut tout à fait exempt de cette abnégation.
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Mais enfin, après son mariage, le jeune cheva-
lier de Chateaubriand ne tarda Huère à émi
igrer.
Lucile vivra désormais un peu plus particulièrement.
Elle vécut suivant son génie propre : et c'està-dire, exactement, que de nouveaux malheurs l'accablèrent. La révolution multiplia ses absurdités malfaisantes. On lit, dans les Mémoires d'outre-tombe : « Ma vieille et incomparable mère avait été jetée dans une charrette avec d'autres victimes et conduite du fond de la Bretagne dans les geôles de Paris, afin de partager le sort du fils qu'elle avait tant aimé... » H s'agit de son fils Jean-Baptiste, qui fut guillotiné le même jourque Malesherbes... « Ma femme et ma sœur Lucile, dans les cachots de Rennes, attendaient leur sentence; il avait été question de les enfermer au château de Combourg, devenu forteresse d'État : OD accusait leur innocence du crime de mon émigration. ■ Cette lugubre aventure n'est pas connue dans le détail. Mais M. Frédéric Saulnier a trouvé, dans les procès-verbaux du comité de surveillance de Rennes (Archives du département d'Ule-et-Vilaine], la pièce que voici. Il faut la lire pour conaattre une fois de plus l'infamie et la stupidité des brutes auxquelles divers pen^jeurs
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contemporains décernent le nom de Grands- Ancêtres. S'ils les veulent pour ancêtres, qu'ils les gardent. Voici : " Séance du 8 pluviôse an II de la République une et indivisible. Le comité de surveillance et révolutionnaire... « — car ils écrivent comme ça ; leurs petits-iih éjjalement. . . — B de la commune de Rennes, a arrêté d'envoyer au district les motifs qui ont déterminé les incarcérations et arrestations des personnes suivantes... » Voyons un peu les motifs : u 1° Julie Chateaubriand, femme Farcy, ex-noble, âgée de vingt-sept ans, envoyée à la maison de réclusion . de Rennes, le 21 octobre 1193 (vieux style), par le comité de surveillance de Fougères, — sans autres motife... " Sans autres motifs que quoi? Sans autres motifs que rien. Sans motifs, il n'y a qu'à le dire! a 2° Lucile Chateaubriand, ex-noble, âgée de vingt-cinq ans... » A la vérité, Lucile avait vingt-neuf ans; peu importe... «regardée comme suspecte aux termes de la loi du 11 septembre (vieux style) u ... Suspecte de quoi? Suspecte. Et, pour Lucile, voilà le motif. « 3" Céleste Buisson, femme Chateaubriand, ex-noble, âgée de dix-huit ans, envoyée de Fougères le 21 octobre n93, même motif. » Même motif que pour Lucile; enfin, suspecte!... Et voilà les motifs que le comité de surveillance et révolutionnaire envoyait au district pour justifier l'arrestation de trois jeunes femmes tremblantes et abandonnées ! Et voilà comuient travaillaient ces justiciers
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frauduleux dont les pelîts-fils, gaillards d'aujourd'hui, ont des phrases sévères pour ce qu'ils nomment n l'arbitraire « de l'ancienne monarchie et sont tout prêts à recommencer la même besogne de crime et de lâcheté.
Il est probable que Lucile, sa soeur et sa bellesœur furent arrêtées pour la raison que mentionne Chateaubriand : l'émigration du frère et du mari. Ou bien peut-être furent-elles arrêtées tout simplement sans nul motif, pendant qu'on était en train d'arrêter tout le monde. Plus tard, la dernière année de sa vie, Lucile écrivait à Chateaubriand : a Lorsque tu partis pour la seconde fois de France, tu remis ta femme entre mes mains, tu me fis promettre de ne m'en point séparer. Fidèle à ce cher engagement, j'ai tendu volontairement mes mains aux fers et je suis entrée dans ces lieux destinés aux seules victimes vouées à la Doort. « On peut inférer de là que Lucile voulut être arrêtée en même temps que la femme de l'émigré, par tendre fidélité à sa promesse : aucun dévouement n'étonnera d'elle.
Le 9 Thermidor sauva les trois prisonnières.
Mais la pauvre Lucile, mélancolique déjà et tourmentée, en quel état l'avaient mise ces semaines d'aftgoi'sse et de souffrance ! . . .
'Les victimes de la Terreur, ce n'est pas seulement l'innombrable foule qu'on guillotina. Quand les portes des prisons S'ouvrirent pour rendre à la liberté les survivants, il sortît de ta des ma-
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lades désespérés, et des fous et des folles. Que d'âmes ae résistèrent pas à l'atroce martyre des geôles et au deuil des êtres les plus aimés ! La grande victime de la Terreur, c'est la Fraitce, dont l'àme fut bouleversée. On l'a vu, ensuite; et je crois qu'on le voit encore.
Lucile est un exemple, et pathétique, de l'épouvante où sont restés, après la révolution, les pauvres êtres qu'elle a martyrisés au lieu de les tuer. Elle a vécu onze années encore, mais incapable de vivre et âjamais affolée.
Ce qu'elle devint, après sa mise en liberté, nous ne le savons pas exactement. Ici, le document principal manque : Chateaubriand, émigré, vit en Angleterre. Et les Mémoires d' outre-tombe racontent la vie que menaient, à Londres ou aux environs, les émigrés, 1 un d'eux principalement. A quelques indices, je crois apercevoir que Chateaubriand n'était plus guère en relations avec sa famille.
Il nous faut passer quelques années. En 1796, Lucile se marie. Elle épouse M. de Caud. L'on ne savait rien de ce personnage. Chateaubriand le nomme et n'en dit rien; Sainte-Beuve !e nomme et n'en dit rien. Les attentives et heureuses trouvailles que M. Frédéric Saulnier, conseiller & la cour de Bennes, a consignées dans une très savante brochure, Lucile de Chateaubriand et jtf. de Caud (Nantes, 1885) , donnent à son sujet de précieux renseignements. Jacques-Louis- René de
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Gaud appartenait à une famille de vieille et honorable bourgeoisie. Son père, Pierre-Julien de Caud, était avocat au Parlement de Bretagne. Et Jacques- Louis -Bené naquit en 1727 : c'est-àdire qu'au moment où il épousa Lucile de Chateaubriand, il avait soixante-neuf ans, bel et bien. Après avoir été, un peu de temps, comme son père, avocat au Parlement de Bretagne, il se lit admettre dans les gardes du corps du roi; il prit part au combat de Saint^Gast : et il y fut brave. Même, il y eut la cuisse percée d'un coup de baïonnette et la tête blessée. Le roi lui donna la croix de Saint-Louis et une commission de capitaine. Il fut ensuite commandant de la ville et du château de Fougères et, en 1789, capitaine du bataillon de garde nationale de Bennes. Je crois que c'était un fort honnête homme et un excellent militaire.
Je crois aussi qu'il épousa Lucite avec amour et avec bonté. Mais, en l'épousant, Lucile fit tout le contraire d'un mariage d'amour. Le chevalier ' de Cnud touchait à sa soixante-dixième année. Ce n'était pas l'un de ces jeunes hommes à qui rêvent, dit-on, les jeunes filles. fiUcile avait trente-deux ans. Elle était fort abandonnée; il n'y avait plus d'homme, dans la famille. Je me figure qu'elle épousa ce très honorable bonhomme un peu comme, ayant peur, on se réfugie auprès de quelque énergie tutélaire.
Seulement, le 15 janvier 1797, M. de Gaud
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mourut. Et Lucile, après quelques mois de mariage, commença une nouvelle solitude, le veuvage. Du reste, M. Frédéric Saulnîer croit savoir que le ménage de Lucile et de M. de Gaud n'avait rien valu. Lorsque mourut M, dé Gaud, Lucile, depuis cinq semaines, n'habitait plus la maison de son vieux mari. Et celui-ci l'avait chassée. Pourquoi et comment? M. Saulnier ne le sait pas.
Il y a là un mystère. Et, dans l'histoire de Lucile, les mystères abondent : les mystères sont douloureux comme les faits. Lucile fut malheureuse en ménage. Est-ce sa faute? Peut-être.
Dans tous les malheurs qui l'ont accablée, elle a des responsabilités désolantes.
Après cela, il nous faut passer quelque temps encore. Et nous retrouvons Lucile au moment où Ghateaubriand, revenu d'exil, s'installe à Paris. Je ne sais pas si Lucile demeure à Paris ellemême. 11 me semble qu'elle ne demeurait à peu près nulle part. Elle voyageait de Bretagne à Paris. Ses sœurs la recevaient, ici ou là. Puis elle s'en allait. A la révolution, elle avait vu se disloquer tout le système d'existence auquel la préparaient son hérédité, son éducation. Elle essaya ensuite, quand elle épousa le bonhomme de Gaud, de se refaire un foyer : son espérance fut trompée. Dès lors, elle parait s'abandonner au hasard; et elle a un peu l'air d'une feuille détachée d'un arbre et avec laquelle le vent joue.
Ghateaubriand , lui, est d'une autre sorte. Il
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arrive de Londres, plein d'ardeur, avec le commencement de son Génie du christianisme, avec de l'ambilion, avec la volonté de conquérir la gloire. A Gombourg, jadis, te frère et la sœur avaient beaucoup d'analogie : une sensibilité pareille les disposait à une même iuélancolie. Mais Lucile s'est peu à peu désespérée; tandis que, dans l'exil indigent de Londres, le jeune homme s'est fortifié. L'innocent Joubert le présente à Pauline de Beaumont. Lucile devint l'amie de Pauline.
Et même, quand Chateaubriand et Ùme de Beaumont furent partis pour Savigny, Lucile ne manqua point d'aller les retrouver. Elle passa plusieurs semaines auprès d'eux. C'est bien étrange.
Sans pharisaïsme, il faut tout simplement constater que la société française était, après la révolution, un peu démoralisée. Les principes d'autrefois s'étaient détraqués et, les anciennes délicatesses, la grande sauvagerie des temps les avait détruites. Je le répéterai obstinément : la révolution n'a pas tué seulement des hommes et des femmes; elle a tué une âme, oui, l'âme de l'ancienne France. Dans un monde désorganisé, l'on fut éperdu ; l'on ne savait plus. Et, en toute occurrence, mon Dieu, n'en avait-on pas vu bien d'autres?... 11 y eut alors, dans les usages, une espèce de facilité indulgente, un peu triviale et que rachetèrent des finesses de sentiment.
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Lucile eut, pour Pauline de Ëeaumont, Vaf~ fection [a plus passionnée. Même dans la pliis simple et gentille amitié, nous la voyons déraisonnable par l'excès même de sa ferveur, ei par des craintes inutiles, et par une amertume qu'elle eut toujours à penser qu'elle aimait plus qu'elle n'était aimée.
Elle se peint elle-même, — joliment, lerriblement, — dans cette lettre qu'elle adressa, lé 30 juillet 1S03, à Pauline : » J'ai été si charmée, Madame, de recevoir enfin une lettre de vous, que je ne me suis pas donné le temps de prendre le plaisir de la lire de suite tout entière : j'en ai interrompu la lecture pour aller apprendre à tous les habitants de ce château que je venais de recevoir de vos nouvelles, sans réfléchir qu'ici... » — elle est au château de Lascârclais, chez sa sœur... — o sfkns réfléchir qu'ici ma joie n'importe guère et que même presque personne ne savait que j'étais en correspond ancé avec vous. iVte voyant environnée de visages froids, je suis remontée dans ma chambre, prenant mon parti d'èire seule joyeuse... « Lucile joyeuse? Mais on voit comment : avec chagrin. Elle dvàit le subtil talent de découvrir, dans les occasions mêmes de son plaisir, les motifs cabhés de lapIuS inutile douleur, u Je me suis mise à achever de lire votre lettre et, quoique je l'aie relue plusieurs fois, à vous dire vrai, Madame, je ne sais pas tout ce qu'elle contieiit. La joie qiie je res^
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sens toujours en voyant cette lettre si désirée nuit à l'attention que je lui dois... <•
Elle avait, dans ses attachements, de la frénésie. Elle y mettait de la fureur, de l'exigence et, tout à la fois, de la douceur humble et de la domination. Elle s'acharnait à obtenir autant qu'elle donnait; et un orgueil bizarre l'engageait à donner plus qu'elle ne pourrait jamais recevoir. Elle persécutait son cœur, avec une méchanceté singulière.
Pauline était malade; Pauline avait commencé le chemin de son calvaire : par le Mont-Dore, où elle souffrit cruellement, elle allait à Rome, mourir. Et elle n'écrivait plus beaucoup. Lucile écrit à Chateaubriand, le 4 octobre 1803: u J'avais commencé l'autre jour une lettre pour toi; je viens de la chercher inutilement; je t'y parlais de Mme de Beaumont et je me plaignais de son silence à mon égard. Mon ami, quelle triste et étrange vie je mène depuis quelques mois! Aussi, ces paroles du prophète me reviennent sans cesse à l'esprit : Le Seigneur vous couronnera de maux et vous jeilera comme une balle... Mon Dieu, quel long espace de temps il va s'écouler avant que je ne reçoive une réponse à cette lettre! Que l'éloignement est quelque chose de cruel! D'où vient que tu me parles de ton retour en France? Tu cherches à me flatter, tu me trompes. Au milieu de toutes mes peines, il s'élève en moi une douce pensée, celle de ton amitié, celle que je suis dans
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ton souvenir telle qu'il a plu à Dieu de me former. MoD ami, je ne regarde plus sur la terre de sûr asile pour moi que ton cœur; je suis étrangère et inconnue pour tout le reste. . , »
A chaque instant, lorsqu'on lit ces lettres de Lucile, on a l'imjtression qu'elle a trouvé, pour toute la douleur possible, les mots les plus nets, les mots décisifs ; et l'on croit que c'est fini . Mais elle trouve encore et des nuances de douleur et des mots qu'elle teinte de ces nuances nouvelles. Voici ce qu'elle écrit ailleurs à son frère : » Adieu, mon pauvre frère, te reverrai-je? Cette idée ne s'offre pasà moi d'une manière bien distincte. Si tu me revois, je crains que tu ne me retrouves qu'entièrement insensée... a Et puis : Il Je ne suis pas de ceux qui épuisent toute leur douleur dans l'instant de la séparation; chaque jour ajoute au cliagrin que je ressens de ton absence, et serais-tu cent ans à Rome que tu ne viendrais pas à bout de ce chagrin. . . L'amitié que j'ai pour toi est bien naturelle : dès notre énonce, tu as été mon défenseur et mon ami; jamais tu ne m'as coûté une larme et jamais tu n'as fait un ami qui ne soit devenu le mien. . . Il est bien vrai que, pour quiconque ne me connaît pas, je dois parattre inexplicable; cependant, je ne varie que de forme, car le fond reste constammentle même. >
Quand une sensibilité de femme atteint à cette adorable délicatesse et quand elle saitse réaliser, presque spontanément, sous cette forme friesou-
nante, allé est lifië sorte de génie. Et Lucile avait du génie; elle avait l'effrayant génie de souffrir plus que persobne, de s'y plaire d'une façon quasi perverse et de vêtir des pbrases les plus tremblantes son mortel émoi.
L'amitié, l'affection fraternelle l'ont bouleversée. Que sera-ce donc, si vient l'amour?
Et, pour achever le supplice dé Lùcilë, advint l'amour. C'est un être charriiaiit qui l'aime; et je crois qu'elle fut amoureuse. II n'y avait, à ce bonheur qui préludait, nul empêcheméiit. Pour empêcher ce bonheur, il ii'y avait que Lucile ; mais elle suffisait.
Le délicat poète Chënedollé fut présenté à Lucile en 1802. Il connaissait Chatéàiibriaiid depiiis longtemps ; et CHàteàlibriàhd le traitait eii ami véritable. C'était, ce Cïiêhedbllê, liii esprit cultivé, très fin; c'était im galant hoinme. Il adora Lucile; les singularités mêmes dé cette jeune femme le séduisaient ; et il avait aperçii lé génie dont elle était douée. Il la pria, mêine il là suppHà dé l'épouséf. Et elle né lui eût pas dit qu'elle ne l'aimait pas. Elle l'écoiidiiisit d'une autre manière, plus douce et, conséquemment, plus doiiloureuse.
Le 2 avril 1803, étàhlà Réiihés, elle luî écii-
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vait : Que je vous demande pardon de l'ipquiétude vague et passagère que j'ai sentie au sujet de ma dernière lettre ! » C'est compliqué. Autant dire que Lucile avait écrit à Ghênedollé; ellp lui disait, probablem3nt, ce que Ghênedollé devajt le moins désirer d'entendre. Et elle avait douté des sentiments avec lesquels Ghênedollé recevrait ses paroles. Donc elle avait douté ie Ghênedollé : ellç s'en excuse. Et voilà comme elle multiplie les difficultés, les scrupules, enfin ce qiji fait mal.
Refusé, l'amoureux vQplut obtenir de Lucile une promesse : Lucile, qui ne l'épouserait pas, n'épouserait du moins personne !
C'est exigeant. Une note que Sainte-Beuve a retrouvée dans les papiers de Ghênedollé contient ces lignes : « Cette femme me paraissait si pure et céleste que je ne puis me faire à ]'idée qu'elle n'est pas morte vierge. Il nje semble qu'il n'y avait point d'homme digne de la serrer dans ses bras. « C'est une opinion à laquelle arriva Ghênedollé quand il sut décidément qu'il ne serait point cet homme. Tel est le cœnr hupiain, un dialecticien remarquable. Et Lucile écrivait à Ghênedollé : " Je veux encore! vpus dire que je ne vous écrirai point le motif que j'ai cru, à la réflexion, qui vons avait engagé à me demander ma parole de ne point me marier. A propos de cette parole, e'il est vrai que voue ayez l'idée que nous pourrons être un jour unis, perdez tout à fait cette idée... « Mais pourquoi, pourquoi?
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devait s'écrier l'amoureux Chénedollé. Lucile répondait : B Croyez que je ne suis pas d'un caractère à souffrir jamais que vous sacrifiez votre destinée à la mienne... n Elle se croyait soumise aune fatalité malfaisante; elle se sentait vouée au malheur : et alors elle n'allait point associer à son infortune l'homme, précisément, qu'elle estimait et aimait! N'est-ce point un peu romantique déjà? et ne croit-on pas entendre le premier balbutiement des paroles qu'adressera Hernani à DoAa Sol?... Chénedollé protestera; Lucile, aussitôt, répliquera t n Si, lorsqu'il a été, ci-devant, entre nous question de mariage, mes réponses ne vous ont point paru ni fermes ni décisives, cela provenait de ma timidité, de mon embarras, car ma volonté était, dès ce temps-là, fixe et point incertaine. Je ne pense pas à vous peiner par un tel aveu, qui ne doit pas beaucoup vous surprendre. Etpuis, vous connaissez mes sentiments pour vous : vous ne pouvez aussi douter que je me ferais un honneur de porter votre nom. Mais je suis tout à la fois désintéressée sur mon bonheur et votre amitié. En voilà assez pour vous faire concevoir ma conduite avec vous. . . •> Et en voilà surtout assez pour mettre à la torture un cœur épris. Mais, comme si ce n'était point assez, Lucile ajoutait : » Je vous le répète, l'engagement que j'ai pris avec vous de ne point me marier a pour moi du charme : parce que je le regarde presque comme un lien, comme une
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espèce de manière de vous ap[>artenir. Le plaisir que j'ai éprouvé en contractant cet engagement est venu de ce qu'au premier moment votre désir à cet égard me sembla une preuve non équivoque que je ne vous étais pas bien indiiféiente. Vous voilà mainteiKint bien clairement au fait de mes secrets; vous voyez que je vous traite en véritable ami... n Eu véritable ami!... Ce n'est évidemment pas de l'ironie. Mais nulle ironie ne serait plus cinglante.
Pendant le mois de juillet 1803, Lucile était à Lascardiiis, chez sa sœur Mme de Cbàteaubourg, Chénedollé, par lettre, lui marqua le désir de la voir. Elle répondit que ce désir la touchait vivement, et que ce n'était a guère possible n . Tout de même, s'il le fallait absolument, eh! bien, Chénedollé n'avait qu'à venir. Mais elle prenait maintes précautions : elle soupçonnait qu'on lût en catimini les lettres qui arrivaient pour elle. Et elle compliquait, avec un art difficile, les conditions de cette visite.
Ils se virent à Bennes. Et, plus tard, Chénedollé nota le souvenir doux et amer que cette rencontre lui laissa : « Quelle joie elle eut de me revoir à Rennes! Et comme le sourire vint tout i coup éclaircir les ombres de ce visage si doux et si profondément mélancolique! Je n'oublierai jamais l'espèce de reconnaissance qu'elle jne témoigna pour avoir détruit, par ma présence inattendue, les impressions fàclicuses qu'on avait
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cherché à lui donner contre moi. Od voyait qu'elle me savait bon gré de lui rendre encore la possibilité de m'aimer... n Que c'est émouvant! Je ne sais pas si, en effet, on essayait d'irriter Lucile contre ChénedoUé. Chateaubriand fut, sans nul doute, — ses lettres en témoignent, — favorable au projet de leur mariage ; du côté des Ghàteaubourg, il y eut peut-être, et je le croirais, moins de sympathie. Mais, enfin, Lucile ne dépendait que d'elle-même. Et les n impressions fâcheuses <> , c'est elle, principalement, qui les créait : il fallait toujours que son étrange esprit la tourmentât; il produisait de mauvaises vapeurs qui lui cachaient la réalité.
Chênedollé continue de noter ses souvenirs :
■Je n'essayerai pas, dit-il, de noter la scène qui se passa entre elle et moi le dimanche au soir. Peutêtre cela a-t-il influé sur sa prompte mort; et je garde d'éternels remords d'une violence qui pourtant n'était qu'un excès d'amour. On ne peut rendre le délire du désespoir auqnel je me livrai quand elle me retira sa parole, en me disant qu'elle ne serait jamais à moi. Je n'oublierai jamais l'expression de douleur, de regret, d'effroi qui était sursa figure lorsqu'elle vint m'éclairer sur l'escalier. Les mots de passion et de désespoir que je lui dis, et ses réponses pleines de tendresse et de reproches, sont des choses qui ne peuvent se rendre. L'idée que je la voyais pour la dernière fois (présage qui s'est vérifié) se présenta à moi
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tout à coup et me causa une angoisse de désaspoir absolument insupportable. Quand je fus dans la nie (il pleuvait beaucoup], je Fus saisi encore par je ne Bais quoi de plus poignant et de plus déchirant que je ne puis l'exprimer... » L'esacte vérité de ce récit n'est pas douteuse; et tout l'atteste, la netteté de chaque détail et l'embarras de quelques formules. Eh! bien, ne trouve-t-on pas là, comme en un résumé très concis, l'un de ces romans d'amour qui sont peut-être l'invention la plus significative de notre littérature, au dixneuvième siècle, V Adolphe de Benjamin Constant, la Fanny de Feydau et le Dominitfue de Fromentin? Ce qui caractérise les héros de ces aventures, c'est la complication sentimentale et, comme un résultat de ce travers, leur impuissance d'aimer. L'origine de tout, c'est l'abus de t'analyse : c'est le dédoublement presque maladif de la personnalité, le perpétuel examen de soi, c'est la spontanéité défaite.
Or, telle est justement Lucîle. Et elle m'apparalt comme l'un des premiers exemplaires, — j'allais dire le premier, — d'un type d'àmes qui ■'est bientôt multiplié.
L'on ne voit rien de semblable dans le dixseptième siècle. Et même dans un roman d'analyse tel que la Princesse de Clèves, où Mme de La Fayette a mis toute la subtilité de son charmant génie, ce n'est pas cela. Dans la littérature classique et( je crois, dans les âmes de l'époque clas-
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eique, il y a une sorte de santé que les alarmes du sentiment n'atteignent pas. Alors, la raison prédomine sur la sensibilité. C'est le contraire, chez Lucile; et c'est le contraire aussi daas la littérature française ultérieure. La transformation commence avec J.-J. Rousseau; elle est complète quand triomphe le romantisme.
Et je place Lucile de Chateaubriand à l'orijjine de cette nouvelle poésie des âmes inquiètes, comme la muse et la prophétesse mystérieuse d'une époque déraisonnable. Je lui attribuerais volontiers une influence immense, qui n'a point Ëni de se propager et que nous ressentons encore.
Il est vrai qu'elle est morte la quatrième année du siècle, et bien avant que ne s'épanouit cette littérature dont je parle. Et il est vrai que ses écrits et sa personne ne furent révélés que bien longtemps après. Mais l'influence qu'elle a répandue, elle l'a exercée d'abord, et intimement, sur son frère, ce Chateaubriand qui, ayant pris d'elle la contagion de la mélancolie, l'a propagée.
La muse de l'imagination désespérée eut, en son frère, son poète, qu'elle avait ému, et qui chanta, et dont la voix nous charme et nous inquiète encore.
Lucile avait exaspéré l'amour de Chénedollé.
Je ne sais ce qu'il arriva ensuite. Les érénemeata
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nous échappent. Mais Lucîle en vint à détester cet homme qui l'adorait et qu'elle aimait peutêtre encore en le détestant. Elle écrit un jour à Chateaubriand : " Me crois-tu sérieusement, mon ami, à l'abri de quelque impertinence de M. Ghénedollé? Je suis bien décidée à ne point l'inviter à continuer ses visites; je me réside à ce que celle de mardi soit la dernière... ■ L'étrange fille, et qui a le secret des phrases les plue complexes! Elle se résigne à ce que cette visite de Ghénedollé soit la dernière ; et elle ne dit pas qu'elle se résigne à recevoir encore cette visite. Elle avoue implicitement sa tendresse; elle l'avoue avec timidité, avec peur; mais elle l'avoue cependant; puis, tout de suite, elle la retire : • Je ne veux pas gêner sa politesse. Je ferme pour toujours le livre de ma destinée, et je le scelle du sceau de la raison; je n'en consulterai pas plus les pages, maintenant, sur les bagatelles que sur les choses importantes de la vie. Je renonce à toutes mes folles idées; je ne veux m'occuper, ni me chagriner de celles des autres; je me livrerai à corps perdu à tous les événements de mon passage dans ce monde. . . ■
Prenons bien garde à cette phrase : c'est du nietzscbéisme déjà. L'on n'en finit pas, d'énumérer tout ce qu'invente Lucile de Chateaubriand, parmi la douleur délirante et admirable de ses derniers mois.
Mais elle ajoute immédiatement : ■ Quelle
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pitié que l'attention que je me porte!... » Et c'est un merveilleux éclair de lucidité. Soudain, elle a Benti et elle a vu son tort. Mieux qu'un médecin, elle a diagnostiqué son mal.
Le mal de Lucile, un mal qui s'est abondamment propagé, c'est l'excessive attention qu'on porte à soi-même. C'est, suivant le langage de La Rochefoucauld, l'amour-propre ; ou bien, en d'autres termes, l'amour de soi; ou bien, en d'autres termes, l'égoïsme. Lucile égoïste, quand nous l'avons vue premièrement si dévouée, ensuite si acharnée à se martyriser?... Oui» une sorte d'égoïsme. Elle était parvenue, à force d'analyse, à n'être plus capable de sortir d'ellemême, ni pour agir, ni pour aimer, ni en hveut de quelqu'un, ni en faveur de quelque chose, ni en faveur de quelque idée. Or, le salut des âmes est à sortir d'elles-mêmes; il n'est pas ailleurs.
Nous allons peu à peu la voir s'acheminer vers la mort. De jour en jour, elle s'enfonce davantage dans la tristesse. La maladie gagne. Une ombre se répand sur cet esprit, comme le soir tombe sur un paysage. C'est une aventure si pathétique et morne qu'on n'a point à la commenter. La voici toute seule. Lisons les effarantes lettres qu'elle adressait à Chateaubriand, dans les derniers mois j
Î7 janvier : ■ Je me reposais de mon bonheur sur toi et sur Mme de Beaumont; je me sauvais dans votre idée de mon ennui et de mes cha-
grins : toute mon occupation était de vou% aimer. J'ai fait cette nuit de longues réflexions sur ton caractère et ta manière d'être. Gomme toi et moi nous sommes toujours voisins, il faut, je crois, du temps pour me connaître, tant il y a diverses pensées dans ma tètel tant ma timidité et mon espèce de faiblesse extérieure sont en opposition avec ma force intérieure! En voilà trop sur moi. Mon illustre ft-ère, reçois le plus tendre remerciement de toutes les complaisances et de toutes les marques d'amitié que tu n'as cessé de me donner. J'ai beau te feire part de mes idées, elles n'en restent pas moins tout entières en moi... n Cette dernière phrase est bien caractéristique du génie de Lucile ; c'est l'une de ces phrases qu'elle trouvait l'on ne sait comment et qui sont comme des ponts magnifiques jetés d'ici-bas sur le mystère : l'arche va si loin que nous ne distinguons pas nettement sa retombée; elle nous indique cependant le point où est le mystère.
Quelques jours plus tard ; « Bonjour, mon ami. De quelle couleur sont tes Idées, ce matin?... > Et l'on s'attend à quelque gaieté. Voici : ' Pour moi, je me rappelle que la seule personne qui put me soulager quand je craignais pour la vie de Mme de Farcy fut celle qui me dit : — Mais il est dans l'ordre des choses possibles que vous mouriez avant elle. Pouvait-on frapper plus juste? 11 n'est rien de tel, mon ami, que l'idée de la mort pour nous débarrasser de l'avenir. Je
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me hâle de te débarrasser de moi ce matin, car je me sens trop en train de dire de belles choses. Bonjour, mon pauvre frère. Tiens-toi en joie. »
Et puis : ■ Lorsque Mme de Farcy existait, toujours près d'elle, je ne m'étais pas aperçue du besoin d'être en société de pensées avec quelqu'un. Je possédais ce bien sans m'en douter. Mais, depuis que nous avons perdu cette amie, et les circonstances m'ayant séparée de toi, je connus le supplice de ne pouvoir jamais délasser et renouveler son esprit dans la conversation de quelqu'un; je sens que mes idées me font mal, lorsque je ne puis m'en débarrasser; cela tient sûrement à ma mauvaise organisation. Cependant, je suis assez contente, depuis hier, de mon courage. Je ne fais nulle attention à mon chagrin et à l'espèce de défaillance intérieure que j'éprouve. Je me suis délaissée. Continue toujours à être aimable envers moi : ce sera humanité ces jours-ci. Bonjour, mon ami. A tantôt, j'espère. ■
Et puis : • Mon ami, jamais le son de ta voix ne m'a fait tant de plaisir que lorsque je l'entendis hier dans mon escalier. Mes idées, alors, cherchaient à surmonter mon courage. Je fus saisie d'aise de te sentir si près de moi; tu parus et tout mon intérieur rentra dans l'ordre. J'éprouve quelquefois une grande répugnance de coeur à boire mon calice. Comment ce coeur, qui est un si petit espace, peut-il renfermer tant
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d'existence et tant de chagrins? Je suis bien mécontente de moi, bien mécontente. Mes affaires et mes idées m'entrainent ; je ne m'occupe presque plus que de Dieu et je me borne à lui dire cent fois par jour : Seigneur, hàtez-vous de m'exaucer, car mon esprit tombe dans la défaillance. ■
Et enfin, voici la dernière lettre. Lucile s'était installée, comme dame pensionnaire, au couvent des Dames de Saint-Michel, Et elle voyait souvent son frère. Mais, entre Mme de Chateaubriand et elle, il s'était produit de pénibles malentendus. Mme de Chateaubriand, qui était une femme de beaucoup d'esprit, manquait de douceur. Et Lucile, qui était une femme de génie, manquait de ces qualités plus modestes qui rendent possible la vie de plusieurs personoes ensemble.
Alors elle écrit à son frère : ■ Mon frère, ne te fatigue ni de mes lettres, ni de ma présence. Pense que bientôt tu seras pour toujours délivré de mes importunités. Ma vie jette sa dernière clarté, lampe qui s'est consumée dans les ténèbres d'une longue nuit et qui voit naitre les ténèbres où elle va mourir. Veuille, mon frère, donner un seul coup d'oeil sur les premiers moments de notre existence. Rappelle-toi que souvent nous avons été assis sur les mêmes genoux et pressés ensemble tous deux sur le même sein; que déjà tu donnais des larmes aux miennes ; que dès let
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premiers jours de ta vie tu as protégé, défendu ma fréle existence, que nos jeux nous réunissaient et que j'ai parta^ tes premières études. Je ne te parlerai point de notre adolescence, de l'innocence de nos pensées et de nos joies et du besoin mutuel de nous voir sans cesse. Si je te retrace le passé, je t'avoue ingénument, mon fràre, que c'est pour me faire revivre davantage dans ton ccsur. • ' Et elle se plaignait. Et elle avait, tout à la fois, de r&meftume et de la soumission. Elle ne voulait pas être importune ; et elle demandait humblement la charité d'une tendresse qu'on lui avait toujours donnée ; elle mettait une sincère ingratitude À ne pas s'en apercevoir.
Chateaubriand raconte, dans ses mémoires, que cette lettre de sa sceur le tourmenta. It courut donc aux Dames de Saint-Michel. Lucile se promenait, dans le jardin, avec Mme de Navarre. Elle rentra chez elle. Or, ■ elle faisait visiblement des efforts pour rappeler ses idées et elle avait, par intervalles, un léger mouvement convulsif dans les lèvres» . Chateaubriand lui adressa de tendres paroles; et il réussit à l'apaiser. Elle dit que le couvent ne lui allait pas : elle comptait s'installer, du côté du Jardin des Plantes, dans un logement oà elle serait isolée. Elle croyait avoir besoin de solitude.
Chateaubriand la vit une fois encore. Elle lui parla de ses petits ouvrages de littérature. Elle
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paraissait plut raisonnable. Quand Chateaubriand partit, elle l'acoompagna jusqu'à l'escalier, s'appuya sur la rampe et le regarda descendre.
Elle fut, tous ces derniers temps, extravagante, douoe, très douce et très difficile à contenter.
Mme de Chateaubriand, depuis quelques jours, était à Vichy. Et Chateaubriand partit, pour la rejoindre.
Après Vichy, les Chateaubriand passèrent quelques semaines à Villeneuve, chez leurs amis Joubert. Et les Mémoires d'outre-tombe disent que Mme de Chateaubriand tomba tout à coup dangereusement malade. Dans ces cas-là, Chateaubriand devenait un très bon mari, soignant à merveille sa pauvre femme. Donc, il était » au bord du lit» de Mme de Chateaubriand, lorsqu'on lui apporta une lettre du vieux Saint-Germain, le serviteur de Mme de Beaumont, qu'il avait par prudence établi auprès de Lucile et qu'elle agréait en souvenir de cette amie. Saint-Germain, d'une « ligne foudroyante » , annonçait la mort de Lucile.
La santé de Mme de Chateaubriand ne permettait pas à Chateaubriand de rentrer tout de suite à Paris. Quelques jours avant sa mort, qui survint le 9 novembre 1804, Lucile avait quitté les Dames de Saint-Michel. Chateaubriand ne sut pas où elle était allée, Saint-Germain n'ayant pas songé à le lui écrire. Et, quand Chateaubriand
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fut de retour à Paris, Saint-GermaÏD élait mort. Chateaubriand ne put savoir où sa sœur était morte, ni où on l'avait enterrée. Évidemment, elle fut menée au cimetière comme une pauvre femme et placée dans la fosse commune. Son corps, l'habitacle d'une pensée malheureuse, fut à jamais perdu. On lit, dans les Mémoires d'outretombe : <• Elle qui tenait si peu à la terre, n'y devait point laisser de trace. »
Ce récit de Chateaubriand, — ce récit qui excuse Chateaubriand d'avoir taîssë ainsi mourir Lucile, sans qu'il fût là, mourir et aller à la fosse commune, sans honneur et sans fraternelles prières, — ce récit, j'ai peur qu'il ne soit inexact et inventé pour les besoins de la cause.
Ce qui me le donne à craindre, le voici ; c'est une lettre de Joubert. Le 18 novembre 1804, pendant que les Chateaubriand sont à Villeneuve, Joubert écrit à Mole, lui parle des Chateaubriand, lui raconte qu'ils sont charmants, très aimables, très gentils... et très gais. 11 vante Chateaubriand surtout, à cause de sa bonne humeur, de sa simplicité. Il ajoute : ■ Le pauvre garçon a perdu, depuis huit jours, sa sœur Lucile, également regrettée de sa femme et de lui, et également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ils ont eu l'affliction du monde la plus sincère et la plus raisonnable... ■ Mais enfin, Chateaubriand n'est pas venu à Paris.
Pourquoi? Est-il vrai que Mme de Chateaubriand
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fût malade? Joubert n'en dit pas un mot. Dangereusement malade? Il l'aurait dit!...
J'ai peur que le récit de Chateaubriand ne soit inventé, pour donner le change sur un mystère que j'ignore et qu'on soupçonne obscurément.
Toute la vie de Lucile, en dépit des événements qu'on sait, reste énigmatique; et, plus énigmatique que sa vie, sa mort. Il y a, dans les papiers de Chénedollé, ces lignes : <■ Il me vient une pensée effroyable. Je crains qu'elle n'ait attenté à ses jours. Grand Dieu, faites que cela ne soit pas et ne permettez pas qu'une si belle àme soit morte votre ennemie. Ayez pitié d'elle, 6 mon Dieu, ayez pitié d'elle ! «
On a retrouvé son acte de décès. Elle est morte, le 18 brumaire an XIII, dans le quartier du Marais, rue d'Orléans, n° 6. Le reste est le secret.
Telle fut, ici-bas, la destinée de Lucile-Angélique-Jeanne de Chateaubriand, qui eut des vertus de sainte, un génie d'artiste, et qui fut une sainte au cœur percé de maints poignards, et qui fut l'artiste de son malheur.
Il y a de l'analogie entre son àme et l'âme de son frère. L'un et l'autre nous apparaissent 3 les victimes inégales d'une même sensi-
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bilitè. HaÎB lui, pour réagir, avait son admirable vitalité, son entrain, son ardeur à jouir de toutes les délices que la vie lui offrait. Pour réagir, il avait encore aa merveilleuse frivolité. De cetta manière, il lutta; et il triompha. Mais la sensibilité de Luflile et de René est meurtrière- Elle ne tua pas l'énergique et frivole René. Elle tua Lucile, en qui elle était toute seule et ne trouvait pas de résistance.
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Deux femmes plus différentes l'une de l'autre, comment les imaginer? Ou bien alors, on ne pourrait supposer qu'elles eussent un peu d'amitié l'une pour l'autre : il leur faudrait se méconnaître. Celles-ci, l'une est l'éloquence, et l'autre est le silence. L'une, impératrice des idées, et leur despote quelquefois, gouverne avec entrain ce peuple qu'elle anime de son génie. Elle a un rival, l'empereur des réalités. Napoléon; et, s'il est le plus fort, si elle pàtit dans cette inégale émulation, du moins s'arouse-t-elle à ne point céder. Il la traite d' " idéologue n ; elle réplique : — n Idéopbobe! « et continue ardemment la querelle. L'autre avait, de très peu d'années, passé ses vingt ans lorsqu'elle se sentit à jamais vaincue par Cette inévitable ennemie qu'elle ne savait pas séduire ou attaquer et qu'elle ne provoquait point, la vie.
Toutes deux ont eu à lutter et ont subi de grands malheurs Mais l'une aimait la lutte et la cherchait; les malheurs même excitaient son tèle
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ardent. L'autre était vite arrivée au désespoir et ne consacrait plus son effort qu'à dissimuler son chagrin sous les dehors d'une fine élégance.
Nous voyons Mme de Staël enturbanée, belle plus que jolie, belle de force et d'intelligence, et qui tient des propos admirables, avec un feu dont ses regards sont éclairés. Et Mme de Beaumont, Joubert l'a comparée à « ces figures d'Herculanum qui coulent sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d'un corps n .
Mme de Staël avait deux ans de plus que Mme de Beaumont. Elles se connurent très jeunes.auxdemierstempsde la monarchie, quand M. Necker et M. de Montmorin, ministres de Louis XVI, travaillaient, chacun selon ses principes, à sauver tout ou partie de l'ancien étal de choses. Mme de Staël écrivait ses Lettres sur le caractère et les écries de J.-J. Rousseau : elle était magnifiquement heureuse, dans l'abondance et l'opulence des doctrines que le siècle avait inventées et promulguées. Mme de Beaumont, chez son père, présidait à la poésie d'un groupe hellénisant qui réalisait, à la veille de la révolution, dans Paris déjà fou, le paradoxe des beaux jours d'Athènes renouvelés. C'étaient, parmi de es femmes qu'ils ornaient de noms mythologiques pour les faire entrer dans l'églogue, François de Pange, les Trudaine et l'enfant des muses qui ne vieillissent pas, Ghénier.
La révolution, qui bouscula (out, sépara les
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M"M DE STAËL ET DE BEAUMONT 2ft7
deux amies. Mme de Staël quitta la France, se réfugia eo Suisse. Mme de Beaumont perdit tous ses parents : les brutes de Septembre tuèrent M. de Montmorin; le reste périt sur l'échafaud.
Ensuite, les deux amies se retronvèrent quelquefois. Leur amitié durable, et aussi les petits malentendus qui les ont troublées, enfin leurs relations, quelques lettres nous en indiquent, non tout le détail, seulement plusieurs épisode». J'utilise, pour ce récit, la correspondance autographe de Joubert et de Mme de Beaumont, correspondance qu'a bien voulu me prêter l'arrièrepetit^neveu de Joubert, M. Paul du Chayla, et une série de lettres adressées, dans les dernières années de sa vie, par Mme de Beaumont à Mme de Staël, lettres qu'a eu la grâce de me prêter l'arrière-petit-fils de Mme de Staël, M. le comte d'HausBonville.
D'ailleurs, c'est un récit tout dépourvu de conséquences politiques ou historiques. Il n'a pas d'autre intérêt que de nous montrer deux âmes de Femmes et le contact de ces deux âmes; mais ces deux femmes sont précieuses à notre imagination.
Et c'est un récit bien hasardeux, évidemment incomplet : gardons cependant avec soin les bribes du passé qu'une aubaine a préservées d'être anéanties.
En 1795, Joubert était lié depuis quelques mois avec Mme de Beaumont. Il l'avait ren-
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contrée, à Passy près- de VilleneuVe-sur-Yonne, un jour de l'anaée 1794, devant la chaumière de Dominique Paquerault, bon paysan chez qui se réfugiait, après la mort de tous les aiene, la fille de Montmorin. £t il l'aimait de toute sa pensée, compliquée, attentive et qu'il ordonnait délicatement. 11 veillait à lui plaire et observait également les règles de la cérémonie et les soucis de la tendresse. Il la dirigeait avec beaucoup dfl précaution; il craignait de l'effaroucher. Il lui enseignait peu à peu l'art difficile du repos. Il dépensait, à l'apaiier après tant d'alarmes, une ingéniosité ravissante. Pour la concilier à son dessein, sans l'offenser, il avait toutes les astuces de ta bonté la plus industrieuse et mille complaisances.
Mme de Beauntont lui parlait de Mme de Staël, avec admiration, sans aucun doute^ et avec un peu d'étonnement, sans doute.
Or, dans les premiers mois de 1795, Mme de Beaumont passa quelque temps à Paris. Elle revoyait « cette ville teinte du sang de ce qu'elle «vaît de plus cher au monde > . Joubert lui écrivait. Il lui écrit le 24 mars; et il lui demande pardon, très gentiment, d'on ne sait quoi de très subtil : ses procédés, assure-t-il, n'ont pas valu ses sentiments ; et c'est la faute de ses nerfs, seuls coupables. Afin qu'on lui pardonne, il eKt plus prévenant que jamais ; et, à sa lettre qui l'excusera, il ajoute ce post-scriptum qui lui mé-
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ritera rîndulgence : a Si vous aviez, de Mme de Staël, quelque ouvrage (|ui ne fût pas connu, je vous prie de ne pas l'oublier dans votre pacotille... 1 Mme de Beaumont préparait son retour à Passy. . . » De toutes les femmes qui ont im- ' primé, je n'aime qu'elle et Mme de Sévigné... n Grand éloge, de toutes façons; et de la part de Joubert, éloge excédent : car il a dit, de Mme de Sévigné, qu'elle lui était toutes choses.
Au mois d'avril, Mme de Beaumont s'attardait encore ft Paris. Elle y était retenue et par de» affaires et par des souvenirs dont elle ne réussissait point A se dégager. Joubert, qui l'attend à Villeneuve, lui écrit le 2f> avril. Et il lui parle de Riouffe, de qui vient de paraître la deuxième édition des Mémoires d'un détenu, livre assez médiocre, mais qui alors était lu passionnément, avec une douloureuse curiosité. Joubert n'aimait pas la deuxième édition, que Riouffe avait pour* vue de réflexions inutiles, parfois choquantes. Il notait cependant cette maxime, à propos de la □ature humaine : » Sa douleur lui échappe comme son plaisir. » Il ajoutait : ■ Un mot pareil vaut tout un livre, n Et puis, cédant à la transition facile : " Mme de Staël en a fait un, dit-OD, sur la nécessité de la paix. Si je n'ai pas le plaisir de le lire avant votre retour, c'est un bonheur que je devrai probablement A votre complaisance. »
Il s'agit des Réjlexions sur la paix adressé»! à
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M. Pitt et aux Français, que Mme de Staël publia dans les premiers mois de l'année 1795. Ouvrage de haute politique et d'opportunité, surprenant de la part d'une si jeune femme, et dont voici en peu de mots l'objet. Mme de Staël prenait son parti de bien des choses et, notamment, de la république. Elle n'avait pas mal accueilli les préludes de la révolution; puis, les excès les plus scandaleux de la révolution s'éloignant, elle croyait pouvoir compter sur le prochain retour de quelque sagesse, dans la nouvelle combinaison sociale. Bref, et avec sa fougue, elle s'adressait à l'Europe; elle l'engageait à reconnaître, sans plus de rancune, cette république française, à traiter avec le régime, à conclure la paix. Elle passait l'éponge; elle aimait la vie et n'admettait pas que, par des regrets inutiles, la vie fût interrompue longuement. Au surplus, si l'Europe consentait à reconnaître la république française, le baron de Staël reprenait à Paris son train d'ambassadeur suédois; et Mme de Staël quittait ta Suisse trop ennuyeuse; elle revenait à Paris où l'on cause!... Les Réflexions sur la paix ne gagnèrent pa; tout de go les sympathies universelles. L'auteur épiloguait hardiment sur le progrès et, comme on dirait aujourd'hui, sur l'évolutiondes idées et des sociétés. Bien des gens refusaient de la suivre; et elle blessait l'aLlacbe qu'ils avaient au passé. Je ne sais si Joubert, au mois d'avril, était au courant de tout cela et si,
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parlant du a bonheur » qu'il aurait à lire les Réflexions, il ne s'exprimait pas avec obligeance. Mme de Beaumont, dûment informée, ne se dépécha pas d'envoyer le livre : sensible et même on peu ombrageuse, elle redouta probablement des sévérités qu'elle n'eût blâmées qu'à demi. Joubert lut le livre. Qu'en trouva-t-il?
Vers la fin de mai, Mme de Beaumont lui écrivait : H Je ne vous envoyé point par ma cousine. . . " — c'est Mme de Sérilly, venue à Paris et puis rentrée au château de Passy, parmi tes plus dramatiques aventures, peu faites pour la rendre favorable aux idées de progrès... — u l'ouvrage de Mme de Staël, parce que M. votre frère m'a dit que vous l'aviez lu. Je vous jure qu'il est bien entièrement d'elle, ses beautés et ses défauts lui appartiennent. Son père est trop ftché qu'elle se fasse imprimer pour l'aider. Il estabsorbé dans sa douleur... ■ Mme Necker était morte l'année précédente. On devine, par la lettre de Mme de Beaumont, le jugement qu'avait porté Joubert sur les Réflexions : un jugement mêlé d'éloges et de restrictions fort netfes; mais, pour ménager l'amicale susceptibilité de Mme de beaumont, il évitait de lui écrire là-dessus. Le frère avait énoncé quelques doutes venant de Villeneuve, auxquels Mme de Beaumont répondait avec empressement.
Ce mois de mai 1795, Mme de Staël arrivait à Paris. Selon les vœux formulés dans les Reflexions,
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l'ambassadeur de Suède avait, de 8on gouvernement, mission de reconnaître la république.
L'ambassadrice eut le bonheur de rouvrir son salon, d'y être éloquente, si éloquente qu'il en résulta bientôt, pour elle, mille ennuis. Len deux amies se revirent, dans un monde nouveau.
Mme de Beaumont, charmée, émerveillée, inquiète, écrit à Joubert : » J'ai été bien touchée de la revoir après plus de deux années d'absence et des siècles de malheur. Quand elle ne serait pas aussi remarquable qu'elle l'est par son esprit, il faudrait encore l'adorer pour sa bonté, pour son Ame si élevée, si noble, si capable de tout ce qui est grand et généreux . Elle est ce que Mme Roland se croit... » Se croit dan» ses Mémoires; car elle était morte sur l'échafaud le 9 novembre 1793... ■ Mais elle ne songe point à en tirer vanité. Elle croit tout le monde aussi bon, aussi généreux qu'elle; combien cette simplicité est aimable et ajoute encore à son mérite!... « Il convient de ne pas oublier les dires de Mme de Beaumont, si l'on veut apprécier Mme de Staël, que tant de portraits malveillants ont défigurée et que son impérieux génie désignait à l'injustice de la postérité. Nous sommes portés à la voir urf peu rude et moins agréablement femme qu'elle ne l'était. Mme de Beaumont ne s'est pas trompée aux apparences : elle atteste la bonté, la simplicité de son amie. Au sujet de Mme Roland, qu'elle ne dénigre pas, elle fait des réserves :
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l'esprit de Mme Roland U choque et Mme Roland u' est-elle pas la •< providence du dix aoùtu ? Mais elle est morte avec « beauté ■ . Gela , Mme de Beaumont ne le nie pas du tout.
Le gracieux portrait de Mme de Staël que recevait Joubert le devait persuader : car il se £ait au goût de Mme de Beaumont. D'autre part, si Mme de Beaumont restait à Paris plus longtemps que Joubert ne l'eût désiré, c'était peutêtre que l'y retenait une société gouvernée, animée, enchantée par Mme de Staël^ de sorte qu'il éprouvait, à l'égard de l'amie de son amie, des sentiments un peu mêlés.
Il advint que Mme de Staël, s'étant brouillée avec la Convention puis avec le Directoire, dut quitter Paris. Elle passa toute l'année 1796 à Goppet. Je n'affirmerais pas que Joubert eût, de tout cœur, déploré son absence. Mais il fallut pourtant que Mme de Beaumont fit à Paris, vers l'automne, un séjour de quelques semaines. Et c'est alors que parut, avec beaucoup d'éclat, le traité célèbre De t'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations. L'ouvrage parut à Lausanne et se répandit partout. À Paris, on le lutavidement. L'auteur analysait le tumulte que la révolution récente avait excité dans les coeurs et les esprits. Mme de Beaumont lut De l'influence des passions. Et je crois qu'elle aima ce livre; maie je suis à peu prés sûr que Joubert ne l'aima point. Ces deux mots, les passions et le
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bonheur, il ne les rapprochait pas volontiers : il ne les rapprochait que pour les montrer contraires l'un à l'autre. Il a écrit : «Nous employons aux passions l'étoffe qui nous a été donnée pour le bonheur. « Et puis, c'était une mauvaise lecture, pour son élève, déjà très difficile à reposer. Mme de Beaumont St une imprudence, quand elle envoya, dès son retour à Passy, De t'influence des passions à Jouhert. En outre, Joubert était souffrant depuis deux mois; i[ toussait. Et Mme Moreau, sa belle-mère, déclinait rapidement. Il n'osait pas sortir. Mais Mme de Beaumont ne viendra-t-elle pas le voir? Elle viendra : Joubert, précisément, trouve le moyen de lui procurer voiture et chevaux. Elle viendrai... Et Joubert est fort agité : qu'on ne lui parle plus de l'influence des passions sur le bonheur, etc. Il écrit à Mme de Beaumont : « Je vous remercie de Mme de Staël. J'aime mieux m'occuper de votre retour que de son livre; et je ne puis pa* avoir deux pensées le même jour, dans l'état où je suis. Mes sentiments pour vous, madame, sont à l'abri de toutes les vicissitudes possibles. Daignez me croire et m'aimer toujours un peu. • C'est fort gentil, mieux que gentil, pour Mme de Beaumont; ce ne l'est pas également pour Mme de Staël : et, à partir de cette date, Joubert n'aura plus de bienveillance pour elle.
Sans doute, Mme de Beaumont le taquinat-elle un peu, là-dessus. 11 n'en finissait pas de
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lire le livre des passions et du bonheur; Mme de Beaumont le pressait. Et il ne cache pas tout à fait son impatience, quelques jours plus tard, le 2 janvier 1797, quand il termine ainsi sa lettre : ■ Pardon de ce billet si barbouillé. .)e lirai Mme de Staël. Je voudrais bien que le cabriolet de Beauchesne fût un carrosse et qu'il TOUS amenât aujourd'hui... ■ Malicieux, il a glissé sa petite phrase très courte : » Je lirai Mme de Staël » , dans ces lignes finales, dont la hâte est visible et dont la hâte est méditée.
En 1797, Mme de Staël put rentrer en France, YMe arriva au printemps et passa quelques jours au château d'Ormesson, chez M. de Montmorency. Mme de Beaumont vint l'y retrouver. Elle écrivit à Joubert, le 12 mai : <• Je ne conviens point à la société dans laquelle je vis. Mon esprit s'y use sans fruit pour moi, sans jouissance pour les autres. Celle qui la dirige. . . a et c'est Mme de Staël... ■ a pris une route qui n'est pas celle du bonheur. Son esprit a reçu une impulsion qui ne lui est pas naturelle. Il n'y a plus que son cœur de noble et de généreux; et il l'est à un degré éminent. « De qui venait, à l'esprit de Mme de Staël, cette nouvelle impulsion? De cette grande intelligence desservie de maintes façons : Uenja-
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îlti VISAGES DE FEMMES
min Constant. La période au milieu de laquelle •e plaoe le séjour d'Orineston est l'une des plus agitées et cruelles qu'ait traversées Mme de Staël. Et tout le monde, autour d'elle, détestait Benjamin. Mme de Beaumontà Joubert : « J'ai chargé ma couEÎne de vous faire passer l'ouvrage de B. G. Sans prévenir votre jugemeoti Jb le prévoie et je sens d'avance que je suis moins sévère que quevousneleserea. n Jotibert répondait : uJene le lirai probablement jamais. Cet homme est pour moi comme un violon faux qui jure sout l'archet. Tout ce qu'il dit me blesse l'esprit. D'abord, îl écrit mal, très mal, et en vrai Suisse à prétentions... Ses erreurs lui viennent du cceur. On sent qu'il se les est faites, qu'elles ne sont point entrées en lui, mais qu'il les y a fabriquées. Son ambition le fait penser; sans elle, il ne penserait pas... On ne peut pas se donner plus de peine pour déplaire ni plus de soins pour être atrooe. Enfin, en disant de cet être qu'il fait mal au cœur et i la raison, j'aurai dit exactement ce que j'en pense... « Il y a, dans tout cela, beaucoup de 6ne vérité, de la justesse, — et de l'injustice, en outre : — mais le conflit de Joubert et de Constant, c'est le malenteudu inévitable d'une âme et d'un cerveau.
Puis, Joubert en voulait à Constant, certes, et à toute la société de Mme de Staël, à Mme de Stuël aussi, de tout le remuement qui prenait Mme de Beaumont à l'eutour de ces gens, et qui la diisi-
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pait. Mme de Beaumont, quand elle fut de retour à Theil, avoua qu'elle retrouyait sa solitude avec humeur : elle s'occupait avec dégoût, se promeuait sans plaisir, rêvait sang charme et ne pouvait inventer une idée consolante. ■ Je sais bien que cet état ne peut durer longtemps; mais la jeunesse se passe, les ressources s'usent, et il ne reste que des regrets. . . » Aiors, Joubert se désespérait; et, autant qu'il était en lui de le faire, il se fâchait : u Je sais très mauvais gré à ceux dont la société vous a dégoûtée delà solitude; et, s'ils s'en font un compliment, naoi je leur en fais une injure. Mais pourquoi aller vivre aussi avec ces esprits remuants? Ils ont pour tête un tourbillon qui court après tous les nuages ; ils veulent brider tous les vents dont ils ne sont que le jouet, leur tournoiement vous a gâtée ; mais vous vous raccommoderez. «
Un tourbillon : le mot fit sourire Mme de Beaumont; d'elle à Joubert, il devint le surnom de Mme de Staël, un surnom plaisant, où il n'entrait aucune méchanceté, mais où le paisible Joubert mettait un peu d'effroi.
En ngs, Mme de Staël vintÂParis pour la fin du printemps et l'été. Elle s'en retourna vers l'automne. Et, un samedi soir du mois d'octobre, Mme de Beaumont qui écrivait à Joubert, et qui lui parlait de Platon, de Port; Royal et de Voltaire, et qui était un peu moins triste que de coutume, iasiuuait dans sa lettre ces deux lignes : « Mme de
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218 VISAGKS DE FEMMES
Staël part pour la Suisse et me doaae rendezvous sur sa route à Sens ou à Villeneuve... <• A Villeneuve ! . . . Ici, l'on devine que Mme de Beaumont ne se tenait pas tout à fait de rire, en songeant à l'émoi de Joubert. Et elle ajoutait, pour le rassurer : ■ Je crois que ce sera â Sens. ■
Une lettre de Mme de Beaumont, c'était à Joubert la joie d'une journée : il ta lisait, la relisait, la méditait, la trouvait jolie et l'ornait encore de ses méditations. Mais, cette lettre-là qui, pour le contenter mieux que jamais, avait son allégresse comme le signe d'une santé assez bonne, les deux lignes qui annonçaient le passage du tourbillon la lui empoisonnaient. Qu'il dut s'agiter, à part lui, s'apercevoir qu'il avait peur de ce passage, en maudire l'éventualité bouleversante, et puis combiner maints scrupules autour de sa pusillanimité!... 11 hésita, chercha des excuses, des arrangements favorables; et il écrivit à Mme de Beaumont, sans nul entrain : « Si vous aimez mieux voir Mme de Staël ici qu'à Sens... » Mais il n'indiquait pas qu'à son avis ce fût préférable... • votre chambre verte est à votre service. Je serai, je crois, assés fort pour ne pas céder au désir de la voir et pour fuir le danger de l'entendre. Ainsi, consultez votre commodité. "
La chambre verte, c'était, au fond de la vieille maison des Moreau, dans la rue du Pont, l'une des chambres du corps de logis où habitait le
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ménage Joubert, passé le jardin. Les Joubert recevaient là leurs amis. Ce fut d'abord la chambre de Pauline de Beaumont; et, plus tard, après la mort de Pauline, la chambre des Chateaubriand : une belle chambre, dont les meubles et les rideaux étaient verts, une chambre que la présence ou le souvenir de Pauline consacrait. Et, si Joubert cédait, pour un peu de temps, à Mme de Staël le privilège de la chambre verte, il ne fallait pas lui demander davantage.
Mme de Beaumont le comprit, et comprit niéme qu'il ne fallait pas demander cela. Elle riait avec bonhomie en écrivant à son ami très bizarre et charmant : ■ Non, assurément, je ne ferai point entrer ce tourbillon dans la paisible chambre verte Vous ne seriez pas maitre de ne pas la voir, quand même vous auriez le courage de résister à la tentation. Elle m'a déjà entendu parler de vous, il faudrait lui en parler encore, et malgré tout mon désir d'assurer votre tranquillité, ce ne pourrait être de manière à éteindre son insatiable curiositié. Vous seriez attiré, troublé, et cette pauvre chambre verte ne serait plus un lieu de recueillement. VÊcu ou le Chapeau-rouge. . . n deux auberges de Villeneuve... ■ seront le lieu de l'entrevue. « Et Joubert admira certainement la sagesse, te discernement, le goût de Mme de Beaumont.
Celle-ci, d'ailleurs, était dans un de ces moments où elle avait mal à tous ses nerfs. Mme de
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Staël ne disait pas précisément la date de son passage. ■ Dans huit ou dix jours * , annonçaitelle. Et Mme de Beaumont : ■ En doublant le terme, j'ai encore du bon temps; cependant, je ne suis pas sans crainte. ■ Quoi? n'aimait-elle plus à revoir son amie? L'ancienne amitié, si fervente, avait-elle subi de fâcheuses tribulations?. . . A vrai dire, non; mais, pour tout dire, oui, un peu.
Mme de Beaumont souffrait de mille ennuis, et de ces mille ennuis qui ne sont pas des chaf^rins, mais qui vous disposent à n'être équitable pour personne. Sa plus chère amie, sa cousine, qu'elle appelait ■ sa grande <> et qui avait été la compagne de ses malheurs, puis la compagne de sa résignation malaisée, Anne-Marie-Louise- Thomas de Domangevillc, si belle, si calme, si raisonnable, se remariait, et enfin se mariait pour la troisième fois, de sorte qu'on n'était pas sans clabauder, sans dire qu'elle se mariait trop souvent. Elle avait épousé d'abord Mé^ret de Sérilly, baron de Theil, qui périt sur l'échafaud ; et ensuite, elle avait épousé François de Pange, l'ami de Gfaénier : François de Pange, après une demi-année de mariage, mourut de la poitrine; et maintenant, veuve depuis deux ans, elle épousait le général de Montesquiou, le vainqueur de la Savoie.
Or, Mme de Staël n'avait pas approuvé sans regret le mariage de Mme de Sénlly et de Fran-
çois de Pange, à qui elle témoi^ait, selon sa guise, une amitié jalouse, un peu exaltée. Elle n'approuva pas le troisième mariage. Elle le dit à Mme de Beaumont, un peu vivement peut-être, et de telle sorte que ces objections nouvelles, après d'autres, devenaient, pour la cousine de Mme de Montesquieu, un peu impatientantes.
Mme de Beaumont l'avoue, quand elle écrit à Joubert, *— à Joubert qui n'est pas déjà si bien dispose pour Mme de Staël : — < £^le me mande qu'elle veut me parler beaucoup du mariage de ma cousine, ce qui diminue le plaisir que j'ai à la voir. Le choix de Mme de Pange, en lui inspirant un peu de jalousie, lui avait donné beaucoup d'humeur : voilà un bon prétexte pour éclater!... ■•
Ce que pensait Joubert de ce mariage qui exaltait la verve de Mme de Staël, nous le saurons par une lettre de Joubert (et ce n'est pas exactement le sujet de cette petite étude; mais la lettre de Joubert est si exquise que, la possédant, on ne veut pas en priver son lecteur). Mme de Pange vient d'épouser M. de Montesquieu; Joubert lui adresse un compliment qu'il s'est promis de tempérer sincèrement :
" Que puis-je vous dire, madame? M. de Pange avait un grand mérite, M. de Montesquiou a de plus une grande réputation. Je veux que vous soyez heureuse; je crois que vous n'avez pu l'être, et je crois que vous le serez. Je
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vois que, dans ros chaDgemens, vous demeurez toujours la même. Je sens que mon sort est fixé et qu'il est de ma destinée que je vous sois en toutes choses invariablement dévoué. Enfin je suis déterminé par une pente insurmontable à approuver ce que vous faites et tout caque vous aurez Fait. Je ne puis donc vous présenter, dans cette grande circonstance, qu'un suffrage qui n'est pas libre, mais aussi qui n'est pas aveugle. J'aimois celui que vous aimiez : je l'aimois à cause de lui et surtout à cause de vous ; il vit toujours dans ma pensée. Je respecterai sa mémoire, je garderai son souvenir. Je serai fidèle au passé, mais j'honore votre avenir. M. de Montesquieu (à en croire sa renommée et votre propre témoignage) est peut-être, de tous les hommes, celui qui, à toutes les époques, vous auroit le mieux convenu. J'ai regret qu'il soit venu tard. Je lui sçais gré d'être venu, d'avoir aimé tant de vertus, et si dignement honoré par le plus éclat»nt témoignage tant de qualités si touchantes que l'on eût peut-être oubliées et qui s'oublioient elles-mêmes dans un funeste isolement. Il a sçii vous apprécier ; je lui pardonne tout le reste. La fetalité l'a voulu. Vous vous étiez trop nécessaires pour vivre toujours séparés. Son génie et votre sagesse, sa gloire et votre modestie, l'égalité de son esprit et l'égalité de votre âme sont entre vous de grands rapports. Vos goûts, vos humeurs sont les mêmes. Vos capacités sympathisent : vos
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M-w DE STAËL ET DE BEAUMONT 223
destins peuvent s'entr'aider. Vos raisons doivent être unies. C'est ici un arrêt du ciel. Il falloit bien qu'il s'accompitt et je n'en murmarerai point. J'y souscrirai même avec joye si, en renouvellant votre étoile, votre sort s'est renouvelé. Redevenez assés contente pour oublier toutes vos pertes, et perdre toutes vos douleurs sans oublier leur digne cause! Tous mes vœux seront satisfeits et tous mes sentimens d'accord. A ce prix je TOUS donnerai, avec un plaisir sans mélange, un nom que je trouve fort beau, et qui est d'un favorable augure, car il semble être fait pour vous. Je le trouve doux à l'oreille, à l'esprit et à la mémoire, et tout y est en harmonie avec cette suavité qui distingue votre mérite, et dont le charme continu, portant un sentiment de paix si pénétrant et si intime dans les âmes qui vous approchent, rend impossible àvotre égard, même dans votre éloignement, toute triste sévérité!
" Si le public vous blâme, il suit la règle et il bit son métier : si vos amis vous louent, ils suivent l'équité et ils s'acquittent d'un devoir. Je les approuve et je les imite. Voilà tout ce que j'ai pensé et voilà tout ce que j'ai fait au sortir des étonnemens où me jeta cette nouvelle si grande et si inattendue en l'apprenant par des profanes. Elle me frappa de surprise, mais je ne fus point ébranlé. Le temps et les réflexions m'ontde plus en plus affermi. Vous avez fait un choix illustre. Cet événement trop subît (je veux dire trop peu
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prévu) avait besoin de quelque excuse, mais aussi il la porte en soi. Vous demeurez irréprochable. B Vous ne pouviez pas refuser un lel maitre ù votre maison, un tel chef à votre famille, un lel modèle il vos enfans, un tel conseil à vos affaires, un tel repos à votre vie. Tout, excepté la bienséance (je suis forcé de l'avouer et me plais à le reconnottre) , tout, excepté la bienséance, quand un tel homme offroit sa main, TOUS fopçoit de tendre la vôtre  des nœuds d'un tel caractère et qui sont si bien assortis. Ce sera là mon dernier mot. Que pourrois-je ajouter, madame? J'ai dît tout ce qu'il falloit dire, pour ne vous rien dissimuler. Vous m'avez paru l'exiger et je m'en suis fait une loi. Ma franchise a été extrême, mais vous me la pardonnerez. Vous verrez dans ses excès même  quel point vous m'êtes sacrée. Agréez, je vous en supplie, avec votre ancienne bonté, les assurances ordinaires de mon respect inaltérable. — Joobert. »
" P.-S. — Quand M. de Montesquiou sera à Passy, je vous prierai de me présenter à loi comme un de vos admirateurs et des siens.
* Ma femme vous prie de croire qu'elle vous a trop estimée pour oser vous juger deux fois. «
Si cette lettre n'était pas une merveille de subtile ingénuité, elle serait un chef-d'œuvre d'ironie. Mais il ne faut pas s'y tromper; et ce n'est point ici de l'ironie. Joubert n'aimait aucune'
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ment ce jeu perfide de l'esprit. Seulement, l'un des stratagèmes de l'ironie consiste souvent dans l'affictation de cette clairvoyante ingénuité que Joubert avait toute naturelle; et elle s'entoure de précautions feintes, par moquerie pateline, comme Joubert couvrait de jolis ornements la vérité, pour la protéger et garder pourtant sa politesse. Une telle indécision où l'on est parfois laissé, entre la plus élégante plaisanterie et la naïveté presque angélique, c'est l'art de Joubert, son art tout pareil à son àme, éclairée de la lampe et du ciel.
Mais revenons à Mmes de Staël et de Beau-, mont. Sur le compte de la pauvre et gentille Mme de Montesquiou, — laquelle, après maintes résurrections, allait bientôt mourir, — Mme de Beaumont partageait l'avis indulgent de Joubert. Mme de Staël, à ce propos, l'irritait. Elle écrit à Joubert : » J'ai reçu déjà plusieurs lettres de ma pauvre grande, qui se porte très bien. Elle me mande qu'on trouve fort étrange que je n'aye point encore été voir Mme de Staël. Je trouve, moi, fort étrange qu'on règle, sans rien connaître, sans rien savoir, ce que les autres peuvent et doivent. Si l'air de Theil n'était pas aussi calmant, je serais toute rouge de colère. «
Cette colère passa très vite, comme en témoigne
, une lettre de Mme de Beaumont à son amie.
1 Qu'arriva-t-il? Mme de Staël oublia-t-elle de
- signaler le jour de son passage? Les deux amies
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ne «e virent pas. Voici la lettre de Mme de Beaumont : « Sans être assez vaine pour croire que vous vous apercevez beaucoup de mon absence, je crains que vous me soupçonniés d'avoir manqué volontairement une occasion de passer quelques moments avec vous. Ce n'est point ma conscience qui dicte cette crainte, car mes regrets sont bien exempts de remords. Il faudrait entrer dans de longs et ennuyeux détails pour vous prouver qu'il m'a été impossible de sortir d'un lieu où je me déplais excessivement depuis quelques mois. Je voudrais que vous eussiez assez de confiance en mon amitié pour en être persuadée; cependant j'aime encore mieux que vous grondiez que d'être indiFFérente. Dites un mot, ma chère petite; que ce soit un mot d'amitié, je le demande parce que je le mérite et que je vous suis pour jamais tendrement dévouée, n II est assez divertissant, touchant aussi, de voir cette petite Mme de Beaumont, si frêle, appeler ■ ma chère petite » l'énergique Mme de Staèl : c'est qu'elle se croyait beaucoup plus raisonnable et, de quelques manières, l'était.
Que de fois n'a-t-elle point à se désoler des redoutables aventures politiques où se jetait Mme de Staël avec une imprudence indomptable 1 Au 18 brumaire, la châtelaine de Goppel quitte son château qui l'ennuie et vient à Paris qu'elle adore. Elle est tout émue d'enthousiasme, elle compte sur Bonaparte et va traiter avec lui, croit-
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elle, de puissance à puissance. Mais BenjamÎQ Constant, que Bonaparte a nommé tribun, prononce le I& nivôse un discours véhément contre Bonaparte. Celui-ci, par Fouché, l^it avertir Mme de Staël d'aller s'établir à 8aint-0uen. •• Ils en ont été quittes à peu près pour la peur, écrit à Joubert Mme de Beaumont; elle est cependant obligée de rester à Saint-Ouen. Sa maison était, dit-on, le rendez-vous de tous les mécontents. Voilà ce qu'ils ont retiré de l'impatience enfantine déjouera topposilion, sans bien savoir ce que veut dire opposition, comme dit Biouffe. <• Tout le mal, en telle occurrence, Mme de Beaumont t'attribuait à Benjamin, « novateur perpétuel, ennemi de tout ordre, de toute modération et qu'on devrait bannir de tout État policé... » . Elle ajoutait : ■ Je me désole de voir le sort d'une femme que j'aime lié à celui de cet homme vraiment haïssable. >
Tous les torts étant rejetés sur le détestable Benjamin, Mme de Beaumont plaignait Mme de Staël et continuait de l'aimer infiniment. La plupart de leurs lettres, qui en témoigneraient, sont perdues. Mais en voici une, de Mme de Beaumont, datée du 29 vendémiaire (20 octobre 1800). Mme de Beaumont demeure au château de Theil, près de Sens; elle y séjourne pour la dernière fois, Theil, par les difficultés de sa fortune, devant lui être enlevé. Mme de Staël annonce sa prochaine venue; elle espère amener
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avec elle son père, — mais elle ne décidera pas Necker à sortir de sa retraite ; — et elle amènera sa cousine, Mme Necker de Saussure, délicieuse femme, jolie et sensée, dévouée, intelligente et dont le fin visage nous est coduu par une miniature où ses cheveux poudrés sont un parterre de rubans et de roses. « J'ai mené tout cet été une vie si errante que votre lettre a fait je ne sais combien de courses inutiles avant de me parveair. Pendant ce tems, ma chère petite, je me plaignais de votre silence, je me demandais avec chagrin si tous ne m'aviez pas oubliée. C'est de Theil, de mon ancien azyle, que je vous réponds; je n'ai pu résister au désir de m'y reposer encore une fois et de lui dire un dernier adieu : mais mon séjour n'y sera pas long et je me retrouverai à Paris à peu près en même tems que vous. Je vous remercie de me donner l'espoir d'y faire connaissance avec Mme votre cousine; comment vous en avoir entendu parler et avoir vu quelques fragmens de ses lettres sans le désirer passionnément? Et tout le monde parle d'elle, non pas avec autant de charme que vous, mais avec la même admiration. Elle a ranimé en moi le besoin de plaire, oublié depuis longtems; mais n'est-ce pas un malheur de plus quand on n'en a plus te moyen?... J'ai revu M. de Narbonne, une fois seulement et la veille de mon départ : il m'a paru plus aimable que jamais. Vous at-je dit que j'ai revu M. de Lafayette? Écrivez-moi encore dans
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ma solitude, ma chère petite; dites-moi l'instant fixe de votre arrivée. Ce n'est plus seulement pour TOUS que j'ai besoin de savoir vos projets. C'est parce que j'y suis intéressée. Parlez-moi un peu de votre fille et de votre roman. Paraitra-t-il cet hyvert Je l'attends avec tant d'impatience. Adieu, ma chère, aimez-moi parce que je vous aime, je ne sçais pas une autre raison à vous donner. ■ Ce roman de Mme de Staël, c'est Delphine : mais Delphine nt paraitra pas avant deux années.
Comme on voit, dans cette lettre, l'àme de Mme de Beaumont tourne décidément à la mélancolie 1 Tandis que s'éloigne le temps des catastrophes qui l'ont à jamais blessée, elle s'enfonce dans la tristesse définitive. Elle a trente-deux ans ; et, si les velléités de plaire se raniment en elle, par instants, elle en a peur.
Elle plut, cependant, et à l'Enchanteur doux et terrible qui bouleversa merveilleusement les dernières années de sa vie.
Mais Chateaubriand fut l'occasion de quelques bisbilles, entre les deux anties.
L'Enchanteur ou le Solitaire, et l'Hirondelle — car tels étaient leurs surnoms — habitaient Savigny, pendant l'été de leur première année d'amour, 1801. Mme de Beaumont avait loué là-
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bas une petite maison qui abrita leur tendresse et le naissant Génie du christianisme. Ils étaient là, tranquillement; et ils travaillaient, avec une double ferveur. Mais, un jour du mois de septembre, l'Hirondelle annonce à Joubert une nouvelle bien Mcheuse. On cherche querelle au Solitaire, — au solitaire > en projet n , dit-elle, souriante et peu rassurée; — qui lui cherche querelle? « l'un des tourbillons de ce monde, je veux dire Mme de Staël ■ . Mme de Staël accuse Chateaubriand d'avoir montré des lettres d'elle ■ avec orgueil ■ . Et l'Hirondelle effarée : « C'est à moi qu'elle a porté ses plaintes, douces de paroles et amères de cœur. Elles n'ont assurément aucun fondement et sa justification est tacile. Il n'en eût pas été de même si quelque malveillant plus malin l'eût accusé d'avoir perdu des lettres, de les avoir très mal lues ou de ne pas les avoir lues du tout. Alors il aurait fallu parler sans conviction, c'est-à-dire ne pas persuader. Mais laissons les tracasseries de ce monde, qu'il ne faudrait voir qu'en perspective, seulement du rivage et comme les tempêtes, pour s'applaudir d'être à l'abri... « Car elle a lu certainement Lucrèce; elle a beaucoup de lecture.
' La réponse de Chateaubriand à Mme de Staël, on ta connaît. M. Paul Gautier l'a publiée dans son étude, Chateaubriand et Mme de Staéi; et elle figure dans la Correspondance géniirale de Chatmiu-
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briaud (I). Une réponse courroucée, et plus courroucée qu'aimable. De vives dénégations; puis : ■ Je vous salue. ■> Chateaubriand prenait fort mal ces taquineries.
Or, en même temps que Chateaubriand ripostait ainsi, Mme de Beaumont, à qui Mme de Staël s'était adressée, écrivait, d'une plume un peu moins violente, avec amertume tout de même :
" A Savigny, ce 20 fructidor [6 septembre], — M. de Chateaubriand était là quand j'ai reçu votre lettre, ma chère petite. Je lui ai lu vos reproches : il est entré dans une violente colère et n'a pas voulu différer d'un seul instant à vous répondre et à se justifier. Il était trop indigné et trop étonné de l'accusation pour ne vous avoir pas convaincue sans peine qu'elle était aussi feusse qu'absurde. En effet, si on disait qu'il a perdu ou gardé dans sa poche des lettres, sang les lire, quelque impossible que cela soit lorsqu'il s'agit des vôtres, je concevrais que l'envie de tracasser et de nuire pût l'accuser d'une négligence, dont il est fort capable pour un autre que vous ; mais montrer et commenter, en vérité cela n'est pas dans son caractère. A peine M. Joubert et moi, avec qui il passe sa vie, pouvons-nous nous vanter de lui avoir eutendu citer avec ad-
(1) Paul GauTIeb, Btaue des Deux Mandes du l*' oclobie 1003; Correipondaitce générale dt ChateaubriaHd, publiée par Sf. Louji ThomBs, (. I", p. 55.
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miration quelques phrases de vous remarquables par l'esprit ou la galté. Je l'aï vu refusera sa sœur une de vos lettres. Quant à moi, me contentant et me trouvant heureuse de celles que vous voulee liienm'adresser, je les reçois avec un tendre plaisir et ne vais point m'exposer à essuyer des refus, que mériterait ma ridicule curiosité. J'avoue que, dans cette circonstance, la sagacité que vous m'accordez est presque entièrement en défaut : j'ai peine à découvrir l'auteur d'une si odieuse tracasserie; mais c'est peut-être dans la crainte que M. de Chateaubriand ne s'aperçoive que j'ai deviné et ne me tourmente pour savoir ce que je me garderois bien de lui laisser même soupçonner. Il faut convenir que le jour sous lequel la société s'est montrée à lui n'a pas dà lui inspirer beaucoup de goût pour le monde. Si ces ridicules inventions ne vous avoient pas feit éprouverun momentde déplaisir, je serois tentée de penser que ceus qui ont eu l'intention de nuire à M. de Chateaubriand l'ont servi, en le dégoûtant dès le premier pas du monde pour lequel il n'est point fait, où il courroit le risque de perdre son admirable talent et où ceux qui n'ont rien à perdre trouvent si peu de vraies jouissances. Des amis pourroient être indiscrets et répéter; mais ils n'tnventeroient pas; ainsi il est moins facile de faire un choix d'exception et de ne pas condamner ceux qui ne peuvent être coupables. Je me suis étendue bien longuement
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sur la justificalion de M. de GbateaubriaDd paroo qu'il est très affecté de vos reproches et que vous auriez raison d'être blessée de ne trouver qu'ingratitude dans UD homme qui voue doit de la recoDDoissauce, qui est digoe d'être reconnoissaot et qui l'est. Il n'a pas besoin de moi pour interprète de ses autres sentimeos. Je compte toujours passer une partie de... « Le reste de la lettre, la quatrième page finie, commençait sur un feuillet qui est perdu.
Mme de Beaumont plaide la parfaite innocence de Ciiateaubriand, et avec une évidente bonne foi. S'il fallait garantir sa bonne foi, il suffirait de souligner l'analogie de cette lettre-ci et de la lettre JLJoubert : avec Joubert, Mme de Beaumont n'a aucun embarras à dire l'exacte vérité. L'on remarque, en passant, les illusions que se faisait l'Hirondelle fidèle sur les sentiments où était, à l'égard du monde, l'Enchanteur bientôt frivole. Elle l'appelait le Sauvage à cause d'Atala; puis elle le croyait un Sauvage, à cause du désir qu'elle avait qu'il en fût un : et elle l'engageait k ne pas gaspiller, dans le monde, un admirable talent (disait-elle), un précieux amour (songeaitelle, probablement). Et il ne devait pas tarder beaucoup à lui ét:happer.
Il y a, dans cette lettre si loyale, un tout petit artifice de décorum, perceptible à peine et perceptible pourtant. Mme de Beaumont dit à Mme de Staël : u M. Joubert *t moi, avec qui il passe s*
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pouvait se passer d'un mari. Toutes les jeunes filles sont furieuses contre elle ! Adieu, ma chère petite : je ne vous parle pas de vous, parce que j'aurois trop à vous dire, et de moi parce que j'aurois trop peu. C'est, je vous jure, un pauvre et triste sujet. Adieu, tachez de ne pas être trop malheureuse et revenez-nous bien vite. «
Charmante lettre, un peu méchante, et qui se termine avec tant de sensibilité!... Un peu méchante, assez drôlement, pour Mme de Clermonl- Tonnerre, veuve, mais qui venait d'épouser M. de Talaru. Mme de Beaumont se vengeait un peu comme fera, plus tard, Mme de Chateaubriand, si moqueuse pour tes ^ madames « auprès de qui l'Enchanteur se montrait fort empressé. En 1802, et bien que, l'année précédente, il fût censé haïr le monde, il commençait de se dissiper. On l'invitait dans les châteaux, émus encore de la lecture d'Atala, Il accepta les invitations; et il délaissait l'Hirondelle. C4ous lison» dans les Mémoires d'outre-tombe : u Mme de Glermont-Tonnerre m'attira citez elle... ■ En faut-il davantage pour que Mme de Beaumont juge sans indulgence le mariage de Mme de Talaru?... Pauvre Mme de Talaru! Chateaubriand ne lui aura point porté bonheur. Mme de Chateaubriand aussi se moque d'elle et, un jour, la dessine, parmi les » ultras improvisés •• que suscitait la Bestauratiou, •■ pavoisée de rubans et de plumes sans pareilles « .
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Quant à Mme de Flahaut, petite orpheline, née FîUeul, éierée au couvent et qui à dix-hiiit ans avait épousé un moins jeune comte de Plahaut, lequel eut eo outre l'inconvénient de mourir sur l'échafaud pendant la Terreur, Mme de Beaumont lui est trop sévère. Elle voyageait à Hambourg, quand elle rencontra, vers la fin du siècle, José-Maria, marquis de Souza Boteibo, Portugais très aimable. Elle l'épousa en 1802. Il était fort riche, admirait Camoëns et dépensa beaucoup d'argent pour imprimer une belle édition des Lusiades. Et puis elle avait écrit Adèle de Senange, un très joli roman par lettres, d'un sentiment délicat, d'un tour exquis. Mais Pauline de Beaumont immolait au prochain auteur de Delphine cette romancière. Et le» femmes ne sont pas justes, ayant d'autres agréments.
Delphine parut, au mois de décembre 1S02.
Mme de Beaumont en fut ravie. Elle donna, le plus tôt qu'elle le put, à Mme de Staël demeurée en Suisse, les meilleures nouvelles de l'opinion publique. Enthousiastes, Mme Hocquart, Mme Pourrai, Mme de La Briche : mais ce sont là de grandes liseuses de romans. Le triomphe, c'est de voir l'abbé Morellet qui, cette fois, <i dévore un roman moderne n et le déclare excellent (1). Mme de Beaumont termine ainsi sa
(i) M. le coinla d'Bauieonville a publia cette lettre, aui coun de lea atlachanlei éludet, Mme de Staël el M. Xeeter d'aprh leur corretpondance inédite [Revue det Deux Mondei du 16 mars 1913).
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n'ose même me flatter d'aller vous rechercher, car me voilà au moins pour six mois aux ordres des ^ens d'affaires. Il me semble qu'après n'avoir pu éviter aucun malheur, je ne pourrai encore éviter aucune contrariété. C'était bien la peine de naitre! Adieu, présentez mon hommage à Monsieur votre père, et croye«-moi pour la vie votre tendre et affectionnée. — Pauline. «
Ainsi, Mme de Staël avait prié Mme de Beaumont de venir la rejoindre à Coppet. Je ne crois pas que Mme de Beaumont ait songé un instant à ce voyage. S'en aller là-bas, au moment où la retenaient à Paris les affaires qu'elle donne pour son excuse, et d'autres soucis, plus cruels cent fois, qui la torturaient et qu'elle ne dit pas : l'Enchanteur s'est à son tour enchanté de la reine des roses, Delphine de Gustine, et cède à sa frivolité. Puis le frivole s'est épris d'une ambition nouvelle : restaurateur en France de la religion chrétienne (croît-il, avec un peu d'excès), il compte se feire attacher à la légation de France auprès du souverain Pontife et gouverner cette légation; ne partira-t-il pas bientôt?... Et elle, Pauline de Beaumont, ne l'accompagnera-t-elle pas? Elle n'en sait rien : quelquefois, il l'invite; et, quelquefois, ce n'est pas elle qu'il invite, elle le présume et ne se trompe pas. II invite la reine des roses, ou bien même Mme de Chateaubriand, qu'il a oubliée dix ans et qu'il se rappelle, ma foi, pour en faire une ambassadrice!... Non,
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Mme de Beaumont n'irait point ea SuJBse alors; elle n'irait point en Suisse ou ailleurs ; fllle attendait, au jour te jour, et regardait, dans son destin, les contrariétés tomber sur les melKeurs, en masse dont sa faiblesse était accablée.
Les médecins lui ordonnèrent les eaux du Mont-Dore- Mais elle différait son départ. Quand Chateaubriand fut à Rome et, dans ses lettres, témoig^na d'une allégresse oublieuse, elle pens» partir. Mille cboses l'en empècbaient et, principalement, la détresse morale où elle était tombée. Puis, au dernier moment, une lettre de Chateaubriand la supplia de faire, auprès de Fontanes, une démarche difficile. Le jeune diplomate, à peine dans la ville éternelle, avait commis une faute ; il était allé voir le roi dépossédé de Bardaigne, contre les intentions formelles du gouvernement. Fontanes arrangerait cela...
Mme de Beaumont, très obéissante et nerveuse, écrivit à Fontanes. 3a lettre est conservée à la bibliothèque de Genève, où je l'ai vue. Le texte en a été publié maintes fois. L'original contient une ou deux ratures amusantes. Il est question d' « une sottise qu'iLS viennent de faire « ... lu : c'est Chateaubriand et te cardinal Fesch. Et, de la part de GhaiCAubriand, Mme de Beaumont prie Fontanes de « IKS aider ■ : Chateaubriand et te cardinal. Or, Mme de Beaumont, d'abord, avait écrit : " une sottise qu'u. vient de
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faire « et » L'aider » ; wne sotUse de Chateaubriand tout seul. Et c'était bien la vérité, car le jeune diplomate avait commis sa maladresse avant l'arrivée du ministre à Rome. Mme de Beaumont corrigea, très hardiment, et fit peser ta moitié des torts de Chateaubriand sur te pauvre cardinal Pescb. Elle continuait d'aimer le frivole : et tant pis pour l'oncle du Premier Consul!...
Le dimanche 28 messidor (18 juillet) 1803, elle écrivait encore à Mme de Staël; et c'est la dernière lettre de la série, comme si, après cette lettre-là, il n'y avait plus rien au monde à écrire :
• J'ai différé de vous répondre, ma chère petite, dans l'espérance de pouvoir dire un oui positif à la proposition la plus aimable. Mais je suis obligée de partir sans avoir terminé les affaires qui m'enchafnent. Quelques semaines finiront tout et ma santé ne me permet pas de retarder un moment. Peut-être même est-il tard. Vous n'avez pas d'idée, ma chère petite, de ce que j'ai souffert presque sans relâche depuis cet hyver. Je vais aux eaux avec bien peu d'espérance... • Elle avait d'abord écrit : presque sans espérance; puis elle a corrigé, atténuant le désespoir, non pour elle, sans doute, mais pour son amie... nDans un tel état, il y auroit delà témérité à former des projets, je n'en forme point; mais je me serois déterminée par les vôtres, si je n'eusse senti la nécessité de revenir à Paris en
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cas que ma santé me le permette. Vous voyee que je reste dans une incertitude complette. Si je ne dois pas retrouver la santé il eât été bien heureux de mourir plus tôt, cette idée m'obsède, ma chère petite, pardon il feut se hâter de finir ce triste sujet.
n On parle ici des projets les plus extravagants, d'un partage de l'Europe en quatre empires. Ils sont, ce me semble, plus calculés sur l'esprit remuant de celui qui règne que sur aucune réalité possible. Vous savez sûrement que M. de Caraman est au Temple et au secret. Sa femme est au désespoir; elle doit être partie pour Bruxelles. Faut-il que ta foudre tombe sur un pauvre bon ménage qui se trouve par hazard dans le monde! Adieu, ma chère petite, je suis désolée d'aller aux eaux plutôt qu'à Goppet, mais il n'y a pas moyen d'éviter cette corvée. Goppet même ne m'offriroit, dans l'état où je suis, que des regrets. Je suis incapable de jouir de la société, de l'amitié, de toutes les consolations de la vie. Je suis presque morte et, aux eaux, je sentirai moins tout ce qui me manque que je ne le sentirois auprès de vous. Adieu, tant que je respirerai ce sera pour vous aimer. «
Voilà probablement l'une des lettres les plus frissonnantes qu'une pauvre jeune femme, près de mourir, ait écrites. Pauline de Beaumont se sent presque morte; et l'effort lui coûte, l'effort seulement, pour mourir tout à fait. Elle se sou-
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vient de toute sa vie et n'y trouve plus rien qui ait valu la graud'peine de vivre. Alors, elle se plaint d'avoir eu à vivre pourtant. Je ne Bais si aucune âme fut jamais plus complètement dévastée. L'amour, qui naguère y fleurissait, s'y est fané comme le reste.
Et puisqu'il faut, dans une lettré, parler un peu des nouvelles du jour, elle raconte le malheur des Caraman, que la prison sépare. Mais elle ne réussit plus à s'écarter d'elle-même et du songe trop poîgoant qui t'occupe. Une brève sortie qu'elle a tentée hors de ee songe la ramène bientôt à elle; et, quand elle s'attriste sur ce pauvre bon ménage qu'il y avait par hasard dans le monde et que la destinée a défait si durement, elle se souvient de son mauvais ménage ; elle se souvient aussi de son amour qui n'a pas eu de chance .
Mais la flamme intime qui l'animait et la brûlait n'est pas encore éteinte. Pauline de Beaumont, qui aime encore l'Enchanteur, s'en ira moribonde au Mont-Dore, pour essayer d'y attraper un peu de vie. Et puis, n'ayant pas attrapé lè-bas ce peu de vie, elle ira jusqu'à JRome, mourir auprès de l'Enchanteur.
; Quand elle fut morte, Chateaubriand fit connaître son décès à la plupart des personnes qui
■ l'avaient aimée. 11 n'oublia pas Mme de Staël, Mais, quand sa lettre parvint à Coppet, Mme de Staël, exilée par le Premier Consui, était «n ÂUe-
magne. M. Necker ouvrit la lettre; et, en même temps qu'il l'envoyait en Allemagne, il écrivait à Chateaubriand : n Vous êtes bien sur, monsieur, de la douleur qu'éprouvera Mme de Staël en apprenant la perte d'une amie dont je lui ai toujours entendu parler avec un profond sentiment. Je m'associe à sa peine, je m'associe à la vôtre, monsieur, et j'ai une part à moi en particulier lorsque je songe au malheureux sort de toute la famille de mon ami M. deAfontmorin...ii Mme de Staël était à Francfort, le 3 décembre, quand elle reçut la lettre de Chateaubriand : ■ Ah! mon Dieu, my dgar Francis, de quelle douleur je suis saisie en recevant votre lettre!... > Et elle écrivait toute une lettre, assez longue, qu'a imprimée Chateaubriand dans les Mémoiro$ d' outre-tombe, une lettre » empressée, affectueusement rapide n . Elle était dans une des époques les plus éperdues de sa terrible existence.
Dès 1801, chez Mme de Staël, un matin, Chateaubriand avait vu la belle Juliette Récamier, dans uoe robe blanche, et assise sur un sofa de soie bleue.
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On a bien oublié Bahel. Mais Bahel fut célèbre, en BOD temps. Et ainsi, la gloire de Rabel a quelque chose de mélancolique et attrayant.
Rahel!...
En 1801, Mme de Staël, exilée, arrive à Berlin. Le prince Louis -Ferdinand lui parle de Bahel. Gela intrigue un peu Mme de Staël et, en gomme, ne lui platt qu'à moitié. Quelques jours plus tard, elle rencontre Brinckmann, l'ambassadeur de Suède. Et elle l'interroge sur cette petite Berlinoise...
■^ La connaissez-vous?... A-t-elle vraiment tant d'esprit?
— De l'esprit? dit vivement Brinckmann. Si elle n'avait que cela, il n'y aurait pas lieu de tant parler d'elle. Dira-t-on de Mme de Staël qu'elle a beaucoup d'esprit?...
Mme de Staël n'aime pas cela. On lui compare cette Rabel. Qu'est-ce que cette Rabel a donc pu écrire de si étonnant?
Bahel n'a rien écrit; et l'on s'attend qu'elle n'écrive jamais rien. Seulement elle a « du génie ■
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et « de quoi en prêter à vingt écrivains quî en manquent « . Voilà, en peu de mots, l'opinion de la société la plus distinguée, à Berlin, touchant Rabel.
Mme de Staël n'aime pas du tout cela. Et, aussitôt, elle veut coonattre Rahel. Car tels sont les cœurs des femmes illustres et des hommes.
Brinckmann organisa la rencontre. Il invita, pour faire honneur à l'auteur de Delphine, des princes du sang, des savants de toute espèce, des dames de la cour, le philosophe Fichte, Mlle Unzelmann, la célèhre actrice; Iffland, te directeur du Grand -Théâtre, et d'autres personnes encore. Bahel fut présentée à Mme de Staël. Et Mme de Staël pria Rahel de s'asseoir auprès d'elle, sur un sofa. Pendant deux heures, ces deux femmes causèrent, si ardemment que les autres invités furent pour elles comme s'ils n'étaient pas. Après cela, Mme de Staël s'approcha de Brinckmaon; et, d'un air grave, elle lui dit:
— Je vous fois amende honorable ; vous n'avez rien exagéré. Elle est étonnante. Je ne puis que répéter ce que j'ai dit mille fois pendant ce voyage : l'Allemagne est une mine de génie, dont on ne connaît ni la richesse ni la profondeur. Vous êtes heureux de posséder ici une pareille amie 1 . . .
Et Mme de Staël fut assez curieuse de savoir ce que Bahel dirait de Mme de Staël. Or, Bahel,
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après avoir lu le livre des Passions, avait dit :
— Voilà une femme qui saurait tout, si elle était Allemande.
Mme de Staël, qui avait de l'enthousiasmA toujours prêt, s'écria :
— Âb! que cela est justol...
Et elle dit i\ Bahel :
•—Mademoiselle, si je restais ici, je croîs que je deviendrais jalouse de votre supériorité.
Que répondre? Rahel ré|jondit :
— Vous, madame?. . . Oh I non ; je vous aimerais tant et cela me rendrait ai heureuse que voui ne pourriez être jalouse que de mon bonheur ! . . .
Rabel-ÂntODie-Frédérique Levia était née, en 1771, dans une pauvre maison du vieux Berlin. Ses parents, des juifs. Markut Levin, son père, tenait une boutique d'orfèvrerie et d'objets d'art ; il n'était pas commode. Sa mare était plutôt vulgaire.
Quelle enfance, celle de Rahel I et quelle jeunesse!... En 1793, quand elle avait vingt-deuk ans, elle écrivait à un ami : <> Ma mère aurait dû m'écraser dans la poussière à mon premier cri, si elle avait été assez dure, ou assez généreuse pour cela, et si elle avait eu la moindre prévision de ce qui adviendrait un jour de moi : une créature vouée à l'impuissance, à qui l'on ne sait aucun gré de rester assise entre quatre murs, contre laquelle le ciel et la terre, les hommes et les bêtes se ligueraient, si elle voulait se donner
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de l'air, qui a pourtant d«s idées, comme tout être humain, maie qui, au moindre mouvement qu'elle fait pour bouger de son coio, est bourrée de remontrances et ramenée à la raison. >
Deux ans plus tard : « Je suie malade, je ne le cache plus, et je ne puis être guérie qu'à force de soins. 11 n'y a personne au monde qui consente à me soigner. Je suis donc obligée de me soigner moi-méme, quoi qu'il m'en coûte. Représentez-YOUs cela. Je suis malade par gène, par contrainte, depuis que j'existe. Je vis malgré moi et malgré tout le monde. Je dissimule, je cède; je sais que je dois être raisonnable; mais je suit trop petite pour supporter tout cela. ■>
Markue Levin, quittant le négoce après fortune faite, prit un petit hôtel dans la Jœgestrasee et installa Rahel sous les combles. Et Rahel écri- TÎt plus lard : « C'est là que j'ai aimé, vécu,' souffert et que je me suis affranchie. C'est là que j'ai appris à lire Goethe; j'ai grandi avec lui, je l'ai adoré infiniment. C'est ià que j'ai passé des nuits et des nuits à veiller et à souffrir. Je voyais le ciel, les étoiles, le monde, presque avec un espoir, tout BU. moins avec d'ardents désirs. J'étais innocente, pas plus qu'aujourd'hui; mais je croyais que les hommes étaient sages et hone, que du moins ils pouvaient l'être. J'étais jeune!... ■
Rahel lutGœthe, Lessîng, Jean-Paulj Voltaire, Rousseau. Elle préféra toujours Goethe.
Dans sa mansarde de la Jœgestrasse, elle reçut. Elle eut Charles-Gustave de Brinckmann, alors attaché d'ambassade; Guillaume de Burgsdorff, gentilhomme de la marche de Brandebourg. . . La mansarde fut bientôt l'endroit où les grands seigneurs, les gens de lettres et les comédiens se rencontraient.
Bahel n'était pas très savante. Cependant, elle lisait la Théorie de l'État, de Fichte, ï Encyclopédie des sciences philosophiques, de Hegel. C'est joli. Elle n'a écrit que des lettres. Mais dans la conversation, elle n'avait pas sa pareille. Le marquis de Custine a dit qu'elle était u du génie au service de la société « ; il a noté qu'elle •> animait un cercle n comme elle eût, tète à tète, enchanté un interlocuteur. Et elle déclarait :
— Quand on n'a pas assez d'esprit pour en perdre, c'est qu'on n'en a pas assez pour ce qu'on en veut faire.
Un jour, quelqu'un disait :
— C'est dommage que le Faust ne soit qu'un fragment.
Et Rahel :
— Dommage? Mais c'est son plus grand mérite. C'est par là qu'il est l'image véridique de l'hutnanité qui, avec ses hauts et ses bas et les énigmes qu'elle renferme, sera éternellement pour nous un fragment. On raconte que Goethe veut donner une suite à son poème : il pourra bien le continuer, mais il ne l'achèvera pas. Dieu
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ou, si TOUS aimez mieux, Méphistophélès y a mis bon ordre.
E^le préférait les gens aux livres : elle les trouvait plus commodes à lire et adorait l'art do ■ féuilleter les hommes » . Pour ses amis, elle était sévère. Pour les indifférents, elle était douce et aimable .
Parmi ses familiers, il y eut Frédéric Gentz et le prince Louis- Ferdinand de Prusse, deux hommes qui ne se ressemblaient pas du tout.
Lepubliciste Frédéric Gentz, ancien viveur et qui était devenu le moins scrupuleux des pamphlétaires : un étonnant garçon. Il avait mis ga plume au service payé de la Prusse, de l'Angleterre et de l'Autriche; il défendait la Sainte- Alliance, après avoir vanté la révolution. Il était pusillanime et très éloquent. A soixante ans passés, il s'éprit de Fanny Essler, la danseuse. Tout cela lui valait une célébrité magnifique.
Rahel avait de l'amitié pour ce fol, dont elle n'ignorait pas les faiblesses et les vices. Elle fut très bonne pour lui . Et ce vieil enfant de Gentz lui écrivait ; «Vous m'appelez un enfant; c'est le mot le plus doux et le plus cher que vous puissiez prononcer sur moi . Mais c'est vous seule qui avez fait de moi un enfant. Ne vous souvenez-vous pas comment, auprès de vous, dans votre atmosphère printanière, tout ce qui me vieillissait s'est fondu en moi et m'a fait rajeunir? " Même, ÎI n'avait que trop rajeuni, le pauvre Gentz. Toute-
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fois il recommença de vieillir; et, quaod il fut aux derniers jours de sa vie extravagante, il écrivait encore à Rebel : • Je me réfugie auprès de vous et je sais que voue ne me refuserez pas votre secours. Vous êtes un médecin comme il y en a peu. Parlez-moi, {]frondei-moi, cajolez-moi; employez le remède qui vous paraîtra le mieux approprié à ma situation. Je veux voir de votre écriture, je veux entendre de vous que vous avez encore de l'amitié pour moi, que ma mtdadie ne vous est pas indifférente, que vous ne me croyez pas perdu... ■
Le pauvre vieux Gentz déraisonnable avait extrêmement peur de mourir. Et la très bonne Rabel lui parla de la vie éternelle. Mais ce n'est pas cela qu'il demandait : et la vie à laquelle il se sentait bien attaché, c'était tout simplement celle-ci. Elle se détacba de lui, quand il l'aimait encore.
Voici un autre personnage, et de meilleure qualité, ce prince Louis-Ferdinand, neveu de Frédéric II, chef du parti de la guerre, âme de belle trempe. En 1800, lorsqu'il vint chez Rahel, le prince avait vingt-huit ans. Rahel écrivit à Brinckmann : ■ Je le trouve absolument aimable. Il m'a demandé s'il pouvait me voir souvent; et je le lui ai fait promettre. Il s'apercevra qu'il a fait une connaissance d'un nouveau genre; il entendra la vérité, une vérité de mansarde. " Il était musiciea. Babel devint un peu sa directrice
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de coascience. Pour le gouverner mieux, elle eut l'eDtraiu de connaître sa maitrcsse, la volage Pauline Wiesel, qui était une belle personne. Et, le 1 1 septembre 1806, Rahel reçut une lettre du prince : a Noue nous sommes juré lolennellcment et virilement, les généraux von Bucbel et Blucher, et moi, de mettre notre vie comme enjeu dans cette lutte qui doit nous procurer gloire et honneur, et, si nous sommes vaincus, de ne pas «urvivre A l'anéantissement de toute idée de liberté et d'indépendance . Il en sera ainsi. Qu'estce que cette misérable existence? Un néant, un pur néant, si tout ce qui est grand et beau en est retranché-.. " Un mois plus tard, il était tué i Saalfeld.
Benjamin Constant fut, comme tout le monde, reçu chez Rahel. Mais Rahel ne l'aimait pas. Elle lui reprochait l'excès de son • enjouement ironique » .
U ne venait pas beaucoup de femmes chez Babel. Et elle ne tenait pas à leur compagnie. Peut-être aussi les femmes n'avaient-elles pas envie de rencontrer, dans la fameuse mansarde, une Pauline Wiesel, Pourtant, cette Pauline a bien de l'agrément, pour avoir été merveilleusement belle et pour avoir écrit, un jour, à la digne Rahel : » Comme c'est vrai, ce que vous me disiez! J'aurais dû devenir une bonne mère de famille, une bonne ménagère : j'étais faite pour cela. Les hommes m'ont gâtée : chacun a
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fait de moi la femme qu'il voulait. " Charmant regret! et, après tant de complaisance, la mélancolie de n'avoir été absolument rien qu'elle eût choisi!...
En 1814, Bahel se maria. Elle épousa un Varnhagen, qui n'est pas très intéressant.
D'abord, elle avait aimé un jeune diplomate de très honne famille, Charles de Finkenstein, puis un Basque, Don Raphaël d'Urquijo, joli garçon, mais trop jalouï. Avec l'un et avec l'autre, elle avait été très malheureuse. Et, quand elle fut à la veille d'épouser le bon Varnbagen, elle lui écrivit : n J'aurais épousé autrefois Urquijo ou Finkenstein par amour. Mais il n'est aucun homme à qui j'eusse donné ma main avec autant de confiance et avec une âme aussi libre d'inquiétude qu'à vous. i> c'est extrêmement flatteur, en quelque manière. Et puis, surtout, ce ne l'est pas. Et le bon Varnhagen fut probablement satisfeit de l'éloge, puisqu'il épousa Babel. Le bon Varnhagen était un Varnhagen excellent.
En 1821 , Rahel eut, à ses réceptions, un nouveau visiteur, Henri Heine. Ce n'était alors qu'un mauvais étudiant, qui, tout de même, avait publié quelques poèmes dans des revues. Rahei l'accueillit très bien, lui reprocha son pessimisme et entreprit de le rendre meilleur. Elle disait :
— 11 faut que Heine devienne sérieux, qu'il devienne quelqu'un, dût-il recevoir pour cela des coups de bâton 1
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Il Fut docile et reconnaissant. Deux ans plus tard, il écrivait à Varnhagen : » Il est tout naturel que je passe la plus grande partie de la journée à penser à vous... ■ Il ajoutait : u et à votre femme et que je me représente sans cesse toutes les bontés que vous avez eues pour moi, pauvre homme malade et bourru, que vous avez soutenu et réconforté, corrigé et ratissé de toute manière et abreuvé de tous les dons de l'esprit. J'ai rencontré si peu de vraie bonté dans ma vie, et j'ai déjà été si cruellement mystifié! Ce n'est que de vous et du noble cœur de votre femme que j'ai reçu des traitements tout à fait humains. i
Mais il y avait une chose que Rabel ne pardonnait pas à Heine, — sa façon de dire : — Goethe et moil...
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MARCELINE DESB0RDE8-VALM0RE
Alfred de VigTiy Toulait que les poètes fussent heureux. Quelle imprudence!
Quelle imprudence, à cautte.de la difficulté qu'on trouvera certainement i réaliter un tel projet! Si l'État loge les poètes et les nourrit, ce ne sera point assez : les poètes ne songent qu'à l'amour, — et faudra-t-il que l'État se mêle de cela?...
Puis, si les poètes étaient heureux, ils ne seraient plus poètes. A la gaieté suffit — et délicieusement — le rire, avec toutes ses jolies nuancesde sourire. Au sérieux convient la prose. Le plaisir est une toute petite chose insignifiante ; et le bonheur, le vrai bonheur est un mystère ineffable : il se tait, son royaume est le silence.
Il ne reste à la poésie que la tristesse, le désespoir et la mélancolie. Son royaume est celui des larmes. Elle règne là, souveraine admirablement émouvante et belle, mélodieuse, et qui a pour compagne cette autre muse éplorée, la musique. . Aussi ne faut-il pas que les poètes soient heureux.
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MARCELINE DESB0RDE8-VA.LM0RG 257
De la fin du diz-Luitième siècle jusqu'il la £n du dix-neuvième, Marceline Desbordes-Valmore, Charles Baudelaire et Paul Verlaine forment une longue chaîne de douleur.
Qu'on les imagine heureux. Voici Verlaine, employé à l'hôtel de ville, attentif aax heures de bureau, diligent fonctionnaire à qui l'on donne de l'augmentation et qui n'est pas ambitieux davantage : ab ! nous n'aurons ni Jadis et naguère, ni Sagesse, ni aucun des poignants poèmes que lui suggéra sa vie vagabonde et indigente, sa vie de prisons et d'hôpitaux. Voici Baudelaire qui fait un joli mariage, qui place bien son argent et, par conséquent, s'occupe de philanthropie : ah! nous n'aurons point les Fleurs du mal... Quant à imaginer Marceline heureuse, — décidément, j'y renonce. C'est trop absurde Elle a eu tous les chagrins possibles : fille, amante, épouse, mère, amie, elle a pleuré de toutes les façons^ Mettons qu'un jour le malheur est devenu femme : et ce fut Marceline Desbordes- Valmore. Avec cela, un étrange, un extravagant génie. Et voilà une sorte d'ange harmonieux des larmes I...
Son existence?... Il faut la raconter. Je le regrette. Je voudrais qu'une ceuvre d'art pût se
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suffire à eUe-même, réaliser à elle toute seule une idée ou un rêve, sans qu'intervint la personne de l'auteur. Mais, quoi? les poètes sont des gens si jilarmés, sensibles et mois qu'ils ne savent pas se séparer de leurs imaginations. Les poètes du dernier siècle, surtout. C'est la faiblesse, — et qui nous paratt charmante, qui nous platt parce que nous sommes complices, — la faiblesse pourtant de la poésie contemporaine. Nous ne savons pas grand'chose de la vie de Jean Racine : il ne l'a pas racontée dans ses ouvrages, fût-ce par allusion. Et, à la rigueur, si nous n'en savions rien du tout, son œuvre resterait la même, é^lement intelligible et valable pareillement. Les poètes nouveaux chantent leurs aventures, leurs déplaisirs; et ils exhalent des plaintes dont ils comptent que nous connattrons les motifs. Pour les entendre bien, il faut savoir ce qui leur faisait tant de peine, ce qui les incitait à mettre en vers un vif émoi.
Et, parmi tous les poètes du dernier siècle, il n'y en a peut-être pas un seul qui ait été plus incapable de renoncera son individualité frissonnante que Marceline Desbordes-Valmore. Son œuvre tout entière est le poème de sa quotidienne souffrance. Donc il ^ut qu'on sache comment a souffert cette muse vêtue de pauvres habits et qui accordait sa lyre — ou sa guitare, quelquefois, — à ses sanglots.
Elle était née, le 20 juin 1786, à Douai, qui
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est une petite ville du nord triste et plat, noir de charbon, morne et dépourvu de grâce, — l'une de ces petites villes où le voyageur s'ennuie extrêmement, lui qui cherche le pittoresque des sites, la beauté des architectures, les restes d'une histoire illustre, pathétique ou joyeuse, et qui ne pénètre pas dans l'intimité profonde et captivante des coutumes, des devoirs, des patiences et des héroïsmes secrets. Ce qui Fait le prix de ces petites villes, tant provinciales, c'est la hdèle observance des traditions, c'est la monotonie des journées, c'est la lenteur silencieuse du temps, c'est une vie bien ordonnée et, de nuance comme de couleur, pareille aux âmes qui ont à l'accomplir. Heureux qui meurt là, y étant né, puis ayant suivi avec exactitude l'exemple de son père, entre les anciennes murailles où le passé a suspendu des portraits qui sontdes emblèmes!...
Hélas ! ce ne fut point le sort de Marceline.
La maison très modeste où elle est née attenait au cimetière, lequel était tout proche de l'église Notre-Dame; car autrefois on voulait que les morts fussent installés, pour dormir, auprès de Dieu vigilant. Tout à côté, il y avait, à l'enseigne de l'Homme sauvage, un cabaret; car on vouliiit aussi que les vivants eussent de quoi se divertir. La porte de la maison où Marceline passa ses premières années, était surmontée d'une petite uicbe où l'on avait placé une Sainte Vierge; les jours de fête, Marceline et ses sœurs posaient là
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des ciergfes ou des bougies, afin d'attester qu'elles étnient pieuses.
A peu de distance, il y avait aussi la prison.
Par les rues, il ne passait pas grand monde ; et c'étaient toujours les mêmes personnes, à peu près, et aux mêmes heures, à peu près.
Voilà le spectacle quotidien que la jeune Marceline eut sous les yeux, tous les jours les uns après les autres, tous les jours de «es douze premières années.
Une telle existence, confinée en elle-même, offre à une enfant rêveuse et chimérique un prodigieux loisir d'exaltation spirituelle et de songerie passionnée. Les autres enfants n'ont aucune peine à s'y accommoder; ils grandissent là et ils continuent de n'y attendre rien, jusqu'à vieillir et puis mourir. Une petite Marceline a l'air bien sage et, au dedans, s'affole.
Son père était peintre et doreur d'armoiries, de carrosses et d'ornements d'église. Mauvais métier, en 1786, à la veille de cette révolution qui va fermer les églises, abolir le culte et ses ornements, supprimer la noblesse, ses équipages et ses armoiries! Et, de fait, quand éclata la sauvage fureur, l'infortuné Desbordes, qui jusque-là gagnait sa vie en travaillant beaucoup, perdit tout son ouvrage. L'humble famille fut dans le dénuement.
Et même, les circonstances changées, les entours détails, l'ancien usage détraqué, le cadre
des journées soudain transformé en quelque chose d'inaccoutumé, de bizarre, l'humble famille perdit la tête.
Parmi les grands-parents de Marceline, il yeut un sin^TuIier bonhomme, le père de son père, Antoine Desbordes. Il était natif de Genève et il exerçait la profession d'horloger. Il épousa Marie- Barbe Quiquerez, du Quesnoy; et il vint s'établir dans le Nord. S'établir!... Il ne pouvait pas tenir en place. Il s'en allait, restait plusieurs années absent; et puis, aussi soudainement qu'il était parti, il revenait. Il aimait Marie-Barbe; du moins, je le suppose. A chaque fois qu'il revenait, la famille s'accroissait d'un bébé. Mais, à peine avait-on baptisé la petite fîtie ou le garçon, il se sauvait. Une fois, il disparut pendant onze ans : il revint, fut père, — et s'en alla. Quand il revint pour la dernière fois, il était très malade. Il refusa de rentrer chez lui, s'établit à l'auberge du Signe de la Croix et puis se fit transporter à l'hospice. Étrange vagabond, qui veut mourir en court-les-routesl... Il appela Marie-Barbe, son fils aine qui avait vingt-cînq ans, ses autres enfents et, entouré ainsi, rendit à Dieu qui est partout son âme d'incorrigible voyageur.
Je sais bien qu'il ne faut pas attribuer aux influences héréditaires une importance décisive. Si elles avaient cette importance-là, les frères et les sœurs de Marceline auraient été pareils à elle; et pas du tout!... Sauvegardons l'individualité,
qui est le principal. Tout de même, en songeant à Marceline, on se rappelle et son père Félix Desbordes, le bon artisan casanier qui ne désira point de quitter l'ombre douce de l'église toute proche, et aussi son grand-père Antoine Desbordes, le coureur de routes. Il y eut en elle le contraste de ce double caractère. Jamais elle ne réussit à s'installer nulle part; elle voyagea perpétuellement, de ville en ville, au hasard de la mauvaise fortune. Pourtant,, ce qu'elle aima le plus au monde, c'est te calme et tendre souvenir de sa petite ville natale. Douai morne et sombre où avait premièrement fleuri son cœur fidèle. Quand on lit le récit de ses courses éperdues, l'on doit se souvenir de ces vers qui sont d'elle :
Maison de la naissance, 6 nid, doux coin du monde!
premier univers où nos pas ont tourné !
Chambre ou ciel, dont le cceur garde la inappemunde.
Au fond du temps je vois ton seuil abamlonné.
Je m'en irais, aveugle et sans guide, à la porte.
Toucher le berceau nu qui daigna me nourrir,
Si je deviens âgëe et faible, qu'on m'y porte!
Je n'y pus vivre enBint, j'y voudrais bien mourir!...
Elle n'y mourut pas, sa destinée lui refusant tout ce qu'elle demandait en vers ou en prose.
En 1 792, il fallait craindre d'ofïenser les républicains. Ces victorieux gaillards n'étaient pas commodes. Félix Desbordes le comprit d'autant mieux que plusieurs nobles du pays lui avaient,
en émigrant, confié leurs titres de propriétés et qvi'il les gardait, cachés, scellés sous la pierre de son foyer. Dans ces conditions, il était indispensable de ne pas contrarier les énergumènes. Aussi Félix Desbordes prenait-il part aux banquets civiques. Du jour, il y amena Marceline. Il l'avait habillée d'une robe blanche, en hommage peut-être au drapeau de la monarchie; mais, comme il dissimulait sous un air de républicain ses préférences royalistes, il avait couvert cette blanche robe de larges rubans tricolores. Macceline fut, par l'enthousiasme universel, hissée sur la table du festin. Elle avait six ans, la pauvre petite!... E^le récita, de sa voix de gamine, un discours que Félix Desbordes lui avait appris par cœur et où le peuple était comparé à Hercule, dont la forte massue fume encore du sang des monstres : ce sont les tyrans ! . . .
Pauvre petite!... Mais la voilà qui, à six ans déjà, est exubérante assez pour satisfaire une assemblée républicaine. Il lui restera toujours quelque chose de cette facilité déclamatoire.
Et puis, il y a une anecdote, — un peu niaise, — qui la montre bien sensible et vite émue de pitié. Nous la voyons, gamine de quelques années, qui s'intéresse extrêmement au sort d'un prisonnier militaire et qui lui fait rendre la liberté...
Et le vieiii prisonnier de la haute tourelle Respire-l-il encore à travers les barreaux?. .,
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464 VISAGES DE EEMME8
Cela, c'est la guitare ; mais voici la harpe.
Marceline a sept ans; elle est une petite fille blonde, joliment blonde et qu'on aime & cause de cela. Marceline a sept ans; et elle est amoureuse!... A l'heure où il ne fait plus jour et où il ne fait pas encore nuit, elle se tient à la porte de la maison. Bientôt parait Henry, qui a dix ans; elle l'enlrevoit " dans ce voile doux qui couvre les rues à l'heure du soir i . Henry est blond, lui aussi, blond et bouclé; il se dépêche; il a une figure d'ange; il arrive par le cimetière; et le voici... • Nous nous regardions sérieusement, - nous parlions bas et peu : « Bonsoir o , disait-il; et je recevais de ses mains, qu'il avançait vers moi, de larges feuilles vertes et fraîches, qu'il avait été prendre sur les arbres du rempart pour me les apporter. Je les prenais avec joie; je les regardais longtemps, et je ne sais quel embarras attirait enfin mes yeux à terre. Je les tenais alors fixés sur ses pieds nus, et l'idée que l'écorce des arbres les avait blessés me rendait triste. Il le devinait, car il disait : <• Ce n'est rien! i> Nous nous regardions encore et, par un mouvement soudain du cœur, en forçant ma voix faible de prononcer sans trembler : « Adieu, Henry! «
C'est tout; et c'est charmant, avec peu de mots. D'ailleurs, Marceline a oublié le visage d'Henry; elle ne sait même plus s'il était beau; elle se rappelle les yeux de cet ami et aussi ses paroles, qui lui ont laissé leur bruit dans l'oreille.
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Et elle ajoute : « Mon Dieu ! quel charme demeure atlaché à ces amitiés innocentes! Il est imprégné de la même frafcheur que je sentais à ces feuilles que m'apportait Honry, quand elles toucliaient mes maiiTs... n
Or, noions-le : ce souvenir est le plus doux, le plus agréable et enfin le meilleur que Marceline ait conservé. C'est un souvenir de bonheur. £t, dans sa pensée, il se teinte de mélancolie. Cette femme eut le don de ne pas être heureuse; cette àme en deuil attristait naturellement les sentiments et les idées qu'elle recevait. On dirait qu'alors la destinée renonça tout à faità l'égayer ; elle ne lui envoya plus que des malheurs.
Quand Marceline eut treize ou quatorze ans, la famille Desbordes, réduite par la révolution et la maiechance à la pauvreté la plus terrible, décida de recourir à quelque stratagème. On se rappela qu'on avait, à la Guadeloupe, un cousin, planteur opulent et qui ne demandait peut-être qu'à se connaître des héritiers. Lorsque tes cousins demeurent très loin et pourvu qu'on ne les ait pas vus depuis longtemps, on leur suppose des intentions très remarquables ; seulement, eux, ne »'en doutent pas. Telle est la vie, pleine de malentendus.
II fallait lui écrire, à ce cousin 1 Mais on n'y songea pas. Les Desbordes, je l'ai dit, avaient perdu la tête.
Mme Desbordes annonça qu'elle partirait pour
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la Guadeloupe, avec Marceline, qu'elle y chercherait le cousin, <\ue le cousin lui donnerait une fortune et qu'elle reviendrait ainsi toute chargée d'or.
Provisoirement, elle partait sans le" sou. Elle n'avait seulement pas de quoi payer la traversée. Il fallut qu'à Lille, et puis à Bochefort, et puis à Bordeaux, la petite fille de treize ans montât sur les planches et jouât la comédie pour gagner de quoi ne pas mourir de Faim. C'est le commencement de son étrange, lamentable et involontaire hohème.
Elle gagna un peu d'argent : on le lui vola.
Ensuite, à Bayonne, quelque brave femme, attendrie de pitié, lui en donna davantage, assez pour que sa mère et elle pussent aller modestement à la Guadeloupe,
Elles allaient ainsi, provinciales innocentes, chez les nègres!... Il faut penser qu'à Douai, la jeune Marceline et sa mère n'avaient jamais tu de gens de cette couleur-là, et que, dans leur imagination, le pigment noir était un objet d'effroi, autant que de curiosité, probablement.
En 1801, quand elles s'embarquèrent, Marceline avait quinze ans. Déjà, pour elle, tout s'arrangeait mal. Le mauvais bateau qui les amenait trouva la Guadeloupe en Qammes. Les nègres s'étaient révoltés contre les colons; ils avaient pillé, saccagé, tué. Maintenant ils régnaient, et avec une rancune meurtrière. Ils incendiaient les
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maisons. Mme Desbordes et hfarceline cherchèrent l'opulent cousin. Mais on avait brûlé la maison d« ce blanc; voire, on lui avait égorgée sa femme. Et il s'était sauvé.
Elles étaient venues de Douai, les malheureuses, à grand'peine, à grand effort de courage et d'argent, pour constater cela. Et le péril, la peur!... Bientôt, la fièvre jaune se répandit à travers la colonie. Mme Desbordes fut prise; et elle mourut. Voilà Marceline, à quinze ans, toute seule, parmi des sauvages terribles, dans le sang et dans l'incendie, toute seule!.-.
Évidemment, puisqu'elle ne mourut pas, c'est que de bonnes gens la recueillirent. On ne connaît pas le détail de toutes les péripéties nombreuses qui, enfin, lui permirent de rentrer en France.
Il y a «ne note d'elle qui raconte un peu son retour. Je n'en retiens qu'un trait. Un jour, en mer, la tempête se déclara. Cette petite romantique de Marceline la voulut voir. On ne pouvait plus tenir, sur le pont, qui était fortement secoué , qui embarquait des paquets d'eau.
Alors, elle exigea — car elle était douée d'énergie — qu'on l'attachât avec des cordes solides dans les haubans, de sorte qu'elle assistât au spectacle de la furie prodigieuse. Il est amusant de remarquer que, dix ans plus tôt, un jeime Breton, rêveur autant qu'elle et chimérique autant, partit pour l'Amérique, rencontra la tempête et,
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afin de la regarder, cette tempête excellente, se fit attacher au grand mât de l'embarcation. Ce jeune Breton si hardi, c'était le chevali^ de Chateaubriand. Son départ n'avait pas été beaucoup moins déraisonnable que celui de Marceline.
Je ne sais pas à quelle époque Marceline rédigea le récit de son retour. Elle est morte en 1859. Depuis dix ans, elle avait pu lire les Mémoires d'outre'iombe. A-t-elIe inventé son aventure des haubans à l'imitation de l'autre?... Elle avait tantd'imagination qu'elle abienpu le faire, et avec la sincérité de ces natures si ardentes. Mais il est bien possible aussi que Marceline ait eu, de son côté, la même idée absurde et poétique qui tenta le chevalier de Chateaubriand. Une sorte de folie extraordinaire occupait les esprits, sur la fin du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième. C'est bien le moins de ce que la révolution devait produire dans les têtes d'alors. Du reste, c'est de là qu'est sortie cette folieharmonieuse, le romantisme.
Marceline revint donc en France ; elle revit son pays natal... "Amour du berceau, sois béni, mystère doux et triste comme tous les amours!... ■
A Douai, son père était vieilli, malade et plus pauvre que jamais. Son frère Félix était allé aux grandes guerres; les Anglais l'avaient fait prisonnier; maintenant, il peinait, captif, sur les pontons d'Ecosse.
Avec une gentille bravoure, avec un héroïsme
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de primesaut, Marceline résolut de subvenir à tant de difficultés. Cette réveuseavait un indomptable entrain. Il fallait, premièrement, gagner de quoi vivre, — vivre, son père et elle, ses sceurs, — et envoyer de temps en temps quelque monnaie au prisonnier d'Ecosse. Comme elle avait déjà fait ses débuts de comédienne, elle réussit à être engagée au théâtre de Lille; de là, elle passa au théâtre de Rouen : elle y joua les jeunes duga- Kons dans l'opéra-comique et les ingénuités dans la comédie. Elle y eut tout le succès possible, si bien qu'à Paris on la demanda et que bientôt elle fut accueillie au théâtre Favart, pour remplacer, de son mieux, Mlle de Saint-Aubin.
Comédie et chant, elle cumula ces deux arts.
On l'applaudit. Les journaux célébrèrent ses mérites. On remarquait bien qu'à vrai dire elle n'avait pas beaucoup de voix. Mais elle usait avec beaucoup d'habileté du peu qu'elle avait. Principalement, on la trouvait fort émouvante. Elle l'était, sans aucun doute; elle l'était là comme dans ses vers, avec peu de science et avec une admirable facilité. Je le crois bien!... Si Marceline n'avait pas été éiAouvante, qui le serait?. . . Qui le serait plutôt que cette étonnante fille, si preste, vive, si intelligente, si prompte à éprouver tous tes sentiments qu'on lui offrait, si folle, si expansive, — femme, poétesse et comédienne de nature, — trois raisons, et d'autres, de n'être ni calme ni ennuyeuse!...
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Elle joua la Lisbeth de Grétry. Oa pleura d'attendrissement. 11 aurait été beau qu'on ne pieurat point, quand Marceline s'en mêlait, Marceline qui était toute consacrée à la poésie et qui jamais n'a pu concevoir la poésie autrement que comme une plainte déchirante ! . . .
Essayons de nous la représenter à cette époque de sa vie, quand elle approche de ses vingt ans.
Elle n'est pas tout à fait jolie. Ellie est, plutôt, l'une de ces jeunes personnes dont on dit qu'elles sont mieux que belles : c'est donc que, belles, elles ne le sont pas. Marceline a la tête forte et le visage long. Le nez y tient beaucoup de place; il est long et dessine plusieurs courbes, jusqu'à son bout, très pointu. La bouche est grande, il n'y a point à te dissimuler. Elle est grande, mais expressive. Marceline a les épaules un peu hautes, la gorge abondante : et je crois que les robes d'alors ne lui vont pas à merveille, qui montent la taille, l'amènent jusqu'à la poitrine. Ce n'est pas ce qu'il fallait à une jeune femme dont le buste semble opulent et ramassé. Voilà les inconvénients de Marceline. Ajoutons un cou trop court et des joues creuses, pour en finir avec ces pénibles renseignements.
Mais elle avait le teint mat, un teint d'ancienne blonde. Et son imparfait visage était encadré d'une ravissante chevelure, anciennement blonde, oui, et qui devenait châtaine. Elle se coiffitit ainsi : une raie sur le milieu de la tête
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MARCKLINE DESBORDES-VALMORE 271
et alors des bandeaux qui venaient sur le front à droite et à gauche; puis les cheveux pendaient à leur guise, mais frisés et formant des deux côtés de la figure une quantité de souples et remuantes papillottes. Surtout, il y avait ses yeux!... Des yeux d'une jolie nuance, brun clair; les paupières, longues et minces, s'y abaissaient langoureusement. Ils étaient rêveurs comme des yeux bleus et vifs comme des yeux noirs, selon l'occasion. Des yeux mobiles, des yeux qui étaient le miroir d'une pensée perpétuelle, pensée ardente, pensée désespérée, inquiétude, infinie ' détresse, et quel splendide zèle à vivre, quelle douceur patiente et quelle invincible fougue!... Pour indiquer un peu ce qu'étaient, je le jure, les yeux de Marceline, imaginons, en quelque vieille demeure qui abrita de nombreuses générations humaines, un miroir qui date de longtemps. Ces miroirs de jadis n'ont pas la transparence indifférente des glaces neuves. Ils se sont ternis par endroits; ailleurs, ils brillent : et l'on dirait que, sensibles à la longue, ils ont gardé des bribes confuses des images qu'ils reflétèrent. Un tel miroir, et plus fidèle, qui aurait conservé les regards de toutes les femmes qui s'y contemplèrent, les unes après les autres, selon le cours du temps, tristes ougaies selon les jours, aimantes, douloureuses, bouleversées par les chagrins ou animées de passion vive, un tel miroir n'aurait pas plus de vie diverse, tumultueuse, à la fois
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résigoée, acharnée, timide, peureuse et câline, pas plus de vie inoonibrable et merveilleuse que les yeux châtain clair de Marceline.
Ainsi, sans véritable beauté, Mlle Desbordes était bien adorable. Il faut aussi qu'on se la figure en 1808 ou en 1809. Elle a vingt-deux ou vingltrois ans. Elle a eu beaucoup de succès au théâtre Favart : tout le monde était ému de la voir répandre, sur la scène, des larmes authentiques. Et puis, feute de chance, — toujours, — et Ton ne sait pas trop pourquoi, elle avait quitté ce théâtre. Elle était allée jouer la comédie et l'opéra-coraique à Lille, à Rouen, à Bruxelles. En 1808, elle rerintàParisparce que le théâtre de Bruxelles avait fait de mauvaises affaires. Elle fut alors on peu éperdue, dans la vie, cette petite provinciale que le théâtre offensait. Nous la voyons, cependant, qui fréquente assidûment chez Mlle Délia, jeune actrice et, semble-l-il, peu sévère.
Mlle Desbordes était bien aimable. Et, mou Dieu, elle fut aimée. Elle fut aimée; seulement elle aima davantage.
On ne saurait passer sous silence la faute de Marceline, putsqu'en somme tout son génie fut au service de son amour, naquit de cet amour et le chanta. Félix culpa!...
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MARCELINE DESBORDES-VALMOKE 273
Si l'on désire de connaître comment elle aima, et combien, et quelle chaleur cet amour mit dans sa poésie, qu'on lise ses poèmes. Ce sont des vers, disons-le, malhabiles. Évidemment, cette fille du peintre décorateur que la révolution ruina n'eut pas beaucoup le temps ni l'occasion d'aller à l'école et d'y devenir une savante. Elle n'apprit pas grand'chose et elle ne sut presque rien.
Quelle aubaine! Elle écrira quasi comme elle parlerait; et, si In passion l'anime, elle versera directement, sans gène et sans malice aucune, toute cette pastion-Ià dans ses poèm«s.
Ses poèmes sont quelquefois un peu lourds. I| y a trop de mots, et des redites, qui accumulent l'idée, au lieu de la développer. Mais aussi, quelle vérité de sentiment!... Il y a trop de mots, certes, pour l(i fine élégance de la phrase; il n'y en a pas trop pour le zèle d'un cœur bien épris et qui n'a jamais assez multiplié ses paroles d'amotir.
En ce comnoencement d" dix-neuvième siècle, avant que ne préludât le romantisme, la poésie Française ne faisait plus guère que ressasser, de la façon la moins attrayante, de vieux airs très débiles. Elle était une vieille dame, accablée de littérature ancienne et surfinnée, et qui, lasse, répète presque machinalement les phrases d'autrefois, qui ne correspondant plus à rien... Soudain, cette petite actrice, émue d'un Fol amour, invente ceci : une poésie toute neuve et qui n'est que le senliin^tU lui-même, soumis fficijentent
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27i VISAGES DE FEMMES
au rythme des vers, et qui même lui est moins soumis qu'il ne l'anime, l'agite et te secoue. La littérature est, dans ces poèmes, réduite à son minimum; et, s'il traîne là, de place eu place, un peu d'ancien jargon, c'est ignorance, naïveté : la spontanéité du poète n'en soufFre pas.
Quelquefois aussi, — par une sorte de miraculeux hasard, — le poème est, d'un bouta l'autre, parfait. Ainsi, les Roses de Saadi : tout simplement, je ne crois pas qu'il y ait de plue beaux vers d'amour. La ferveur s'est enveloppée d'un symbole. La ceinture aux nœuds trop serrés, toute pleine de roses, n'est-ce pas le cœur que l'abondance de son émoi fait éclater? Les roses sont réelles, cependant. Le symbole est aussi réel que l'idée. Et la splendeur des mots s'épanouit comme la profusion des fleurs amoureuses.
Pour qui toutes ces roses?. . ,
Et, en définitive, il est temps de présenter le personnage étrange, séduisant, cruel et malheureux, qu'on appela longtemps, avant dç savoir son nom, n le jeune homme de Marceline •< . La découverte de son nom, ce fut, il y a quelques années, le passionnant petit problème au service duquel nos plus malins critiques consacrèrent leur subtile et impertinente ingéniosité.
Ah! nos coatemporaÎDS ne sont pas discrets!
Ils fouillent sans remords et sans scrupule dans la cendre, tiède encore, des anciennes amours; ils veulent tout savoir, — même les noms ; — et on ne les contente pas en leur disant tout bonnement que c'était un jeune homme de 1809, le jeune homme de Marceline!...
Mais il est possible que les morts soient extrêmement indifférents à nos vaines curiosités : telle est la sagesse des morts. Et puis, la première indiscrétion ne vient pas de nous : elle vient de ces morts, s'ils furent des poètes.
Étonnante indiscrétion et, peut-être, scandaleuse impudeur des poètes! Ils passent leur vie et mettent leur talent, s'ils en ont, à nous raconter leurs amours. Ils ne dissimulent pas les détails : ils en ajouteraient plutôt. Ils ont deux occupations : aimer, et puis le dire en vers. Certains le disent en un si grand nomhre de vers, qu'à peine ont-ils le temps d'aimer; et ils inventent. Alors, pourquoi serions-nous, à leur propos, plus pudiques qu'ils ne le sont?. . .
Bref, nous réclamons te nom du jeune homme de Marceline.
Le point de départ de la recherche, c'est quatre vers de la poétesse; et les voici :
ToD nom, partout ton nom console mon oreille... Tu «ais que, dans mon nom, le ciel daigna l'écrire. On ne peu! t'appeler sans te jeter vers raoi; Chaque letlre en est mienne et me mêle avec loi.
276 VISAGF-S DE FEMMES
Ainsi, le aom du jeune bommo est initcrit dans le nom de l'amante. Autant dire qu'ils avaient te même nom ou, tout au moins, le même prénom. Or, elle s'appelait Marceline. Donc, on chercha parmi les Marcel qui furent de jeunes hommes distingués en 1809. Cette enquête ne donna point de résultat. Même, on eut l'idée de Saint-Marcellin, le fils de Fontanes : ce n'est pas lui. On soupçonna le comte de Marcellus, ce diplomate qui fut à Londres le secrétaire d'ambassade de Chateaubriand : ce n'est pas lui. Son fils, peut-être? Non. Alors? On formula bien d'autres hypothèses, et quelques-unes ingénieuses, et quelques-unes saugrenues.
Soudain, l'on s'avisa que Marceline s'appelait Marceline, oui; mais elle avait d'autres prénoms : elle s'appelait Marceline-Félicité-Josêphe. Or, on n'avait rien trouvé parmi les Marcel de 1809 : les Félix ne donnèrent rien. On crut se rattraper sur Josèphe.
Ce ne (ut pas commode. Mais, en fin de compte, Josèphe fit songer à M. de Latouche. Ce M. de Latouche, on le désigne habituellement sous le nom d'Henri de Latouche.
Mais Marceline ne s'appelait pas Henriette!.. M. de Latouche, pareillement, ne s'appelait pas Henri. Non; il s'appelait Hyacinthe. Marceline ne s'appelait pas Hyacinthe. Il est vrai; seulement, comme Marceline s'appelait Marceline-Fécilité-Josèpbe, M. de Latouche s'appelait Hya-
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BIAkOELINE DESBORDES-VALMORE 217
cinthe-Josë^^-Àlexandre . Joseph?... C'est lui!... Quand oiyeut trouvé cela, on fut très content. D'ailleurs, fjfa découvrit ensuite d'autres preuves; ou bien oi^ortnula d'autres soupçons.
Célébrons Hyacinthe de Latouche. II nous est deux fois^précieux, pour avoir été le jeune homme dfé Marceline et aussi le premier éditeur d'Andr^Chénier. Ainsi cet Hyacinthe de Latouche ^t la chance, ou l'heureuse adresse, d'associer sdtu obscurité pitoyable à deux glorieuses renomnïlées. Cependant, il composa des romans, des pnèmes, des pièces de théâtre, défi articles de r*vues et de journaux, toute une œuvre, et considérable. Toute une oeuvre, qui n'intéresse plus^ersonne au monde; et il ne serait plus du tou»question de ce polygraphe, s'il n'avait publié lesyvers admirables d'un autre et animé d'amour le cbur tumultueux d'une autre. Telles sont les fines/ manigances et les réussites imprévues de ce grajQd maître, de ce malicieux despote des existerjices humaines : le hasard.
.S'était un garçon très bizarre, et qui méritera^ une étude particulière, si l'on était juste : lÉnaîs comment l'être, quand les hasards, ou bien
les destinées, ne le sont pas?. . .
il avait un an de plus que Marceline. Bahl en
1809, cela lui faisait vingt-quatre ans.
Il n'était- pas beau. Mais il prouve, par son
exemple, qu'il n'est pas nécessaire d'être beau
pour être aimé magniâquemeut ; et qui est ea
278 VISAGES DE FEMMES y
mesure de ne lui avoir aucune gratitij<ïif pour ce renseignement précieux? V
Il était délicieusement intelligent.\ On le voit, quand on sait qu'il devina André Chék nier, quand on apprend qu'il devina aussi, sous^^ne apparence imparfaite, notre charmante Ma l'celine. Ce n'est pas tout ; mais il devina StendhaliVOu moins, l'aima-t-il de très bonne heure. Le 22 m^^rs 1842, Henri Beyle mourut, frappé d'apoplexi^, sur le boulevard des Capucines. Les jouruauiX'lui consacrèrent de petites notices. Les uns l'apH^elèrent « M. Bayle » , les autres lui attribuèrent la donyme de • Frédéric Styndal o . A cette éf^iiquelà , Hyacinthe de Latouche annonçait la gloir Je de Stendhal. ^^
Il avait une intelligence très fine, perspiv'^^ce, ingénieuse, philosophique, profonde, spiriluîr*Jle, élincelante. Marceline l'assure; mais elle éta' "^ si folle de lui ! D'autres, et qui ne l'aimaient pas^^ 'itm' coup, l'assurent aussi : et il faut les croire. î^ ■ yee cela, une voix enjôleuse, une voix mélodieuse*^* et alarmante, une voix qui était une caresse etV*,,,; vous enchantait. Ah! Marceline y succomba ^"V.,
Mais ce charmeur était, en outre, détestablv •>. Détestable pour les autres, sans doute, et pour^ lui d'abord. Les bonnes fées lui avaient tout • donné, tous les agréments et maintes séductions ; s une méchante fée s'était vengée en le gratifiant ' de ce défaut : l'absurde et mortelle complication de l'esprit.
MARCELINb: DESBORDES-VALHORE 219
II était d'esprit si compliqué, vraiment, que cela gâtait sa merveilleuse intelligence : et il ne pouvait pas écrire. Il eut peut-être une sorte de génie; et son œuvre ne vaut rien : l'on ne peut pas s'y reconnaître, lui-même se perdait dans la stérile confusion de ses phrases.
Et il était d'esprit si compliqué, vraiment, que cela gâtait son cœur : et il ne pouvait pas aimer. Il eut peut-être une âme tendre et il eut certainement la maftresse la mieux éprise; mais il ne lit que la tourmenter et il se tourmenta lui-même , sans plaisir.
Quand il fut mort, en 1851, Marceline, qui avait soixante-cinq ans et qui se souvenait, écrivit à Sainte-Beuve. Le lundiste s'était, sans barguigner, adressé à elle, pour quelques indications un peu précises, s'il vous plait : on sait comme il était Friand de ces petits détails qui assaisonnent et relèvent la critique. Marceline tâcha de lui expliquer ■ cet esprit incompréhensible » , disait-elle. Et elle ajoutait : » D'ailleurs, je n'ai pas défini, je n'ai pas deviné cette énigme obscure et brillante. J'en ai subi l'éblouissement et la crainte. C'était tantôt sombre comme un feu de forge dans une forêt, tantôt léger, clair, comme une fête d'enfant... Il semblait souvent gêné de vivre; et, quand il se dégoûtait de l'illusion, quelle amertume revenait s'étendre sur cette fête passagère!... Admirer était, je crois, le besoin le plus passionné de sa nature malade,
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car il était bien malade, souvent, et bien malheureux! Non, ce n'était pas un méchant, mais un malade, car l'apparition seule d'un défaut dans ses idoles le jetait dans un profond désespoit... Il souffrait beaucoup, croyez-le, et ne l'oubliez jamais. Il s'attendrissait d'une fleur et la saluait d'un respect pieux. Puis il s'irritait d'oublier qu'elle est périssable. II levait les épatlles et U Jetait dans le feu. C'est vrai. ■ Et elle raconte qu'il travaillait trop, avec une patience et une minutie dont l'œuvre, au total, souffrait. Sa tête s'emplissait d'une fumée qui « étouffait l'élan, l'abandon, te fluide de l'inspiration « . En somme, il ressemblait à a une lampe qui n'a pas d'air i , dit Marceline, qui n'écril pas & merveille, on l'a vu, et qui soudain trouve de parfaites images.
George Sand, qui connaissait les hommes, a écrit d'Hyacinthe de Latouche : u Celte âme n'était ni faible, ni lâche, ni envieuse; elle était navrée, voilà tout. '
Gomme la lettre de Marceline â Sainte-Beuve est admirable! Quel amour l'anime encore! fet quelle souffrance elle résume! Ce Latouche, lui, est bien pathétique; nous lui donnerons ce surnom : VHéaiuoniiinorouméuos, — ou l'homme qUi 8C torlure lui-même, — l'imprudent!...
Tel que nous le décrit Marceline, avec clairvoyance, amour et pitié, il nous apparait comme un romantique éperdu, comme l'un de ces terribles * enfante du siècle ■ dont Musset a écrit la
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confession, ou bien comme un Mené, l'une de ces imaginations ardentes, quasi affolées, morbides, qui sont les filles de la grande débâcle de 1789 et 1793. Leur malheui- fut de survenir dans une société terrifiée, après que s'étaient écroulés toutes les croyances, tous les principes, toutes les Térités et toutes les habitudes. 11 y a en elles un germe de démence ou, si l'on veut, un commencement de neurasthénie, qui s'épanouira dans le romantisme de 1880, qui continuera de florir ou de végéter jusqu'à nous et qui, par une extraordinaire transformation de toutes choses, devint ensuite, de maladie qu'elle était, l'idée même de l'art : ii serait vain de le nier, l'art est, de nos Jours, une corruption, mettons une ravissante 'et précieuse pâiTersion de l'esprit.
Marceline aussi était romantique. Elle l'était de tout son cœur : et quel cœur clic avait!... liais elle était romantique bien différemment, elle si expansive, elle si chantante, elle qui ne rêvait que d'aimer, elle qui se consolait avec la simple harmonie des mots, des rythmes et des rimes.
Qu'ils sont dissemblables, ces deux amants! Ils se martyrisèrent. Ou plutôt — Marceline était si douce, bonne et résignée! — Hyacinthe martyrisa MarceUue. Toute femme eût été malheureuse, auprès de ce mélancolique; mais, principalement, Marceline, qui l'udoi-ft suw mesure, car
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elle n'eut jamais de mesure, et qui était le lyrisme même, le lyrisme abondant, facile, négligé, souvent magnifique.
Leur liaison ne dura que plusieurs mois, dont je croîs que seuls un petit nombre de jours furent gais. Il naquit un enfant. Et, avant même que naquit l'enfant, l'amant se sauvait, partait pour l'Italie ; des années passèrent, sans qu'on le revit.
Tout ce cruel roman d'amour est dans les poésies de Marceline, avec ses divers épisodes, jusqu'au jour d'effroi, de chagrin mortel où ils brûlèrent leurs lettres d'amants :
Le* voitii, ces feailtes briitantei, Qu'échangèrent i)0> main) hemblanle»...
De tant de ma), de tant de bien, Il ne me restera ptus rien!...
Abandonnée, Marceline chanta son désespoir.
Et quels accents elle trouva!... Les journées lentes commencèrent, les journées mornes, les journées successives et pareilles, que rien n'amuse et que ne limite pas le terme naturel d'une attente. Elle n'attendit plus et elle envia l'impatience attristée et fébrile des amants. . .
Le* rumeurs du jardin disent qu'il va pleuvoir; Tout tressaille, averti de la prochaine ondée. Et toi, qui ne lis plus, sur ton livre accoudée, Plaina-lu l'absent aimé qui ne pourra te voir?...
Que ces vers sont jolis! Gomme les premiers indiquent délicatement le moment précis où l'on
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sent que la pluie est proche et où les jardins s'animent pour la recevoir ! Il y a là une sorte de frémissement, qui est, tout à la fois, celui des feuilles remuées dans les arbres, celui des sentiments dans une àme alarmée. Et les deux autres vers sont doucement féminins. ■ Sur ton livre accoudée n , — la pose est charmante; et la coquetterie du dernier vers, et la tendresse de tous les vers ! . . .
Marceline songe à son bien-airaé ; elle soogfe à la mort, dont l'idée est le seul asile où se réfugient son désespoir, son ennui, sou regret :
Ah! j'aurais <lù mourir, doucement enilormie, Dan* celte en'eur charmante où j'^taia ton amîe,
A force de lassitude, elle arrive à une douceur clémente et mortuaire. Elle se figure qu'elle est morte. On l'a couchée dans une lombe, au fond de la vallée. Et, qui donc approche? C'est le bien-aimé; c'est lui, qui descend des coteaux, qui pleure et qui appelle : Marceline l'entend et le voit, de la tombe où elle n'est point assez complètement morte et anéantie pour l'avoir oublié.
Déjà, je voudrai» être au fond de la vallée ; I
Déjà je r attendrais... Dieu, t'i) ne venait paa!... |
Cette Marceline qui ne savait pas grand'chose, qui n'était guère allée à l'école et qui ne lisait pas énormément, vient tout à coup de retrouver,
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— comme un humanûte gavant, mais «ea\ est savant son cœUr, — le thème du plus beau poème du plus mélancolique des élégiaques latins, Properce. Il y a un poème de cet écrivain subtil où, supposant qu'il est mort, il dit à la jeune Délie qu'il aime ce qu'elle devra faire. Elle devra venir en ce lieu où il dort, et pleurer> mais pleurer vraiment. 8i tu triches, Délie, prends gtirde : cùnscia terra sapù, la terre est consciente, la terre où je serai s'en apercevra. Délie, prends garde... Dieu, s'il ne venait pas ! . , .
Il est bien certain que jamais Marceline, ig;norante et géniale seulement, n'a lu Properce.
Tant mieux! Et ainsi, n'est-il pas touchantde voir s'allonger, de la Kome impériale jusqu'au dernier siècle de chez nous, la chaîne variée de l'amour, avec des anneaux pareils de place en place? La petite Douaisienne inculte a éprouvé soudain le même inquiétant émoi, le même souci d'amour posthume qui tourmentait l'âme du plus raffiné poète latin. Le perpétuel amour va et vient; il chante une chanson variée de plaisir et de peine, avec des refrains qu'au passage on reconnaît et que l'humanité reprend en chœur solennel et plaintif.
£n 1816, Marceline perdit l'entant qui était né de ses amours. KUe en eut un cruel chagrin.
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L'année auirante, elle commit, avec un air bien raisonnable, la deuxième et terrible erreur de sa vie : elle se maria.
Comme de tout ce qu'elle faisait, hélas! il ne lui advînt de là que de nouvelles douleurs. Les douleurs arrivaient à elle, ainsi que les colombes à leur colombier.
Marceline était à Bruxelles, en 1817; et elle donnait des représentations au théâtre de la Monnaie : on l'appréciait, on l'applaudissait. Le sort, qui ne voulait pas qu'elle eût de repos, mit dans ta même troupe qu'elle un jeune tragédien, du oora de Valmore, à qui elle plut et qui ne lui dé-> plut pas. Il déolara sa flamme; il écrivit à Marceline. Et, d'abord, elle le repoussa. Mais elle mettait sa naturelle tendresse en toutes choses, et jusqu'en ses refus. De sorte que Vatmore comprit qu'en le refusant elle l'agréait. On a conservé les deux lettres par lesquelles Marceline éconduisait premièrement Valmore; elles sont très cérémooieuses et, à ce titre, gentiment comiques, quand on sait ce qui résulta de tant de résolution; elles sont toutes tremblante* de la peur de l'amour, et ainsi ravissantes.
Bref, Marceline épousa Valmore, évidemment.
Valmore n'avait pas de génie. C'est un inconvénient, lorsqu'on va épouser Marceline. Et, en outre, il n'avait pas beaucoup de talent. Bien qu'il ne fût alors âgé que de vingt-quatre ans, on lui reprochait, au thé&tre, des façons surannées,
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une emphase qui n'était plus à la mode et que, même en province, voire à Briixelles, on trouvait ennuyeuse.
Enfin, Valmore n'était pas intelligent comme Hyacinthe de Latouche. Seulement, il était beau.
Oui, Valmore était beau. Je crois que Marceline Fut sensible à cette qualité. 11 est permis de supposer encore que son expérience des hommes très intelligents ne l'engageait pas à recommencer l'épreuve et que l'esprit modeste de Valmore la tenta comme une promesse de repos, de vie calme et sûre. Elle épousait Valmore, ainsi qu'on se retire à la campagne lorsqu'on est fetigué des villes trépidantes; et, d'abord, le silence des champs, la tranquillité des plaines vous sont agréables.
\ Pauvre Marceline!... De toutes manières, il ne ; faut pas qu'on se figure qu'elle fit un mariage de raison : ce n'était pas dans sa nature ; et jamais elle n'a rien fait de raisonnable, Marceline!... Puis les nombreuses lettres qu'elle adressa durant toute son existence au beau Valmore, ensuite à l'ancien beau Valmore, sont pleines de la plus vive affection. Et celles des premières années sont chaudes, câlines et amoureuses, très amoureuses.
Qui s'en étonnerait?. . . Imagine-t-on Marceline aimanta moitié?...
Je n'aime pas Valmore; et, même si je le plains, j'ai des reproches à lui faite. Valmore
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était beau, VaWore n'élaii pas très intelligent : Valmore avai^ l'impérieux devoir d'être, pour Marceline, uivmari excellent, paisible et, si j'ose dire, calmai^. Marceline avait besoin de paix. Il ne 6t que/la tourmenter, à son tour, comme Latoucbe^et sans l'excuse de Latouche.II l'aima bien; «u il l'aima beaucoup : il l'aima de tout son cœur un peu niais et prétentieux. Il la trompa, semble-t-il, une fois, mais tardivement, et ce n'est rien : Marceline elle-même, qui avait des trésors de mansuétude, considéra que ce n'était pas grave. Mais il avait une malheureuse vanité de vieil acteur qui ne réussit pas. C'était le diable que de le i^ire engager dans une troupe où il put à peu près gagner sa vie et celle des siens. Il ne la gagnait pas ; et il avait des scrupules. Ses scrupules lui font honneur; maie, inutiles et continuels, ils compliquaient encore l'existence de Marceline par leurs jérémiades. Il désira d'entrer à la Comédie-Française; seulement, on ne lui offrait que des seconds rôles ou des troisièmes : et lui, qui avait été, en province, empereur de tragédie, refusait de descendre au rang de ses sujets. Et voilà des lamentations, del'amertume. Marceline passa des années entières à essayer de placer, ici ou là, ce cabotin qu'elle chérissait patiemment, à tâcher de le consoler, à lu) persuader qu'il était magnifique, à intriguer pour lui, à essuyer de perpétuels refus el à se conr de chagrin, dans une pauvreté lamentable.
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388 VISAGES DE FiîMMSMMES
Avec cela, il était jaloux; il r*, nrrenail toujours sur le passé. Cependant il devint Kg ^mi personnel de Latoucbe, amicalement et peut-v iireamoureusement revenu. Et c'est au point qu'or„g,jsedeiuande s'il sut jamais que l'objet de sa ja>» laste était Latouche, précisément. Ses crises de jV jousie et d'humeur noire, de mécontentement faro^cheet plaintif le prenaient avec plus de force quiand Marceline publiait un recueil de poèmes. i
Ces poèmes, il les lisait : et il y trouvtHt, ^ chaque vers, la trace brûlante de la passiot que Marceline avait éprouvée pour un autre et, sans relâche, entretenaitdans son cœur. Alors, il éclatait en reproches et, pis encore ! il ne dlssimnlait pas Boa amer chagrin. Marceline ne savait que faire. Elle s'excusait en disant que ces petits volumes rapportaient, somme toute, un peu d'argent nécessaire, et qu'il fallait bien vivre. Quant aux sentiments fervents des poèmes, eh! bien, elle affirmait, quoi? qu'elle les inventait et, aussi, que c'étaient, avec exactitude, les sentiments d'une de ses amies : elle les observait chez cette autre et elle en faisait des livres, mon Dieu, comme Racine a écrit son Briiannicus, sans avoir, pour cela, besoin de tuer sa mère!...
Pauvre Marceline, qui, après tout, se déguisait comme elle le pouvait!... La vérité, c'est que jamais elle n'oublia, même aa profit du beau Valmore, l'intelligent Latouche. Elle ne cess» point de le regretter et de l'aimer. Et même, je
crois que, l'imagination poétique se mêlant à sa fidèle ardeur, elle l'aima de plus en plus.
En 1836, quand elle eut cinquante ans et quand Latouche l'avait abandonnée depuis plus d'un quart de siècle, elle écrivait à son amie Pauline Duchambge : a La seule âme que j'eusse demandée à Dieu n'a pas voulu de la mienne. Quel horrible serrement de cœur à porter cela jusqu'à la mort!.. « Cette âme difficile, c'était Hyacinthe de Latouche, le frivole (rop aimé.
Deux ans plus tard, en 1838, Valmore était régisseur de l'Odéon. Mais, de divers côtés, le bruit courut qu'on allait fermer ce théâtre. Valmore eut peur de se trouver sans place et accepta d'entrer dans une troupe qui devait faire une tournée en Italie. Il partit, avec sa femme et ses deux filles. Elle connut ce pays où jadis Hyacinthe de Latouche s'était réfugié loin d'elle. Et la douce Italie la désola, parce qu' ■ un cœur triste corrompt tout n .
Durant toute sa vie, qui fut longue et qui dura soixante-quatorze ans, elle fut occupée de sonper à Hyacinthe de Latouche. Elle le revit; et l'on ne sait s'ils redevinrent amants. En tout cas, il recommença de la torturer. Ne s'avisa-t-il pas d'être amoureux d'Ondine Valmore, la fille de Valmore et de Marceline? Et Marceline en souffrit horriblement.
Cela même ne la débarrassait pas de lui, de sa pensée constante, de son regret. Et elle con-
tinuait de le chanter, en ses vers d'adoration.
Tous les sentiments d'une âme féminine, amour, tendresse conJujj.ile et maternelle, Marceline Desbordes-Valmore les a subis, et toujours en douleur. Elle les a subis et elle les a aimés; elle les a cultivés dans son cœur, avec une extraordinaire aptitude à souffrir. Et, s'il est vrai qu'il y ait, pour une âme de femme, moins de joie en ce monde que de tristesse, l'âme de Marceline est exemplaire, de la façoQ la plus poignante.
Elle avait le don poétique par excellence :
l'harmonie et l'image. Ses moins bons vers sont musicaux; et la musique de ses vers, abondante et nombreuse, est quelquefois celle qu'ont cherchée Verlaine et enfin nos plus récents poètes. Il n'est pas jusqu'à la gaucherie de son style qui, de temps en temps, ne donne à quelques-uns de ses poèmes le son de ces vers « délicieusement faux exprès ■ , auxquels se divertit l'oreille de nos contemporains, lasse du ronronnement des alexandrins classiques ou romantiques. Les images aussi, les symboles, les similitudes étranges, aperçues et vite notées, composent un ensemble bizarre et charmant.
Pour la tombe de Marceline, — pour sa tombe spirituelle, non pour l'autre, — je rêverais l'irréelle statue de quelque jeune femme en deuil, — en deuil de tout ce qu'elle aima, et en deuil d'elle-même. Je lui veux une lyre à la main, —~
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une lyre, mais oui, comme en ont les allégories des aiuses, sur les pendules de la Restauration. Et, si cette muse fait un geste un peu romantique, pour une fois je n'en souffrirai guère. Je désire pourtant qu'elle soit naturelle et que son geste soit excessif sans fausseté. Sur le socle, on mettra une colombe, en symbole de fidélité, une torche, en signe de brûlante ardeur, — et enfin ' des larmes, puisque les larmes ont coulé sur toutes les journées que vécut ici-bas Marceline, chantante et douloureuse.
Digiiir^df/Googlc