‹ Visions de l'IndeChapitre 5 sur 27 · Harem hiudou · texte numérisé non relu

Harem hiudou

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(lu rajah m'emmène dans le dernier territoire qui lui reste, et oii nul Anglais ne s'égare. J'ai laissé l'immense cour intérieure du château oîi se rangent les hommes d'armes, portant des boucliers et des marteaux de fer. Je suis dans un décor de féerie. Au milieu d'une solitude qui me fait croire que je rêve.

Je m'assieds dans un palaiseau exquis, tout de marbre rose, pareil à quelque Trianon d'Asie. Il est si mignon, qu'il n'a pu être dressé que par l'amour, qu'il ne peut servir encore qu'à l'amour. Les colonnettes torses sont à peine plus hautes qu'un homme, les treillages de marbre semblent des résilles de cheveux, les balcons sont juste assez larges pour un couple. Une odeur exquise vient des jardins, une odeur que j'ai respirée là seulement, qui me fait me trouver mal de plaisir. Plus loin, d'autres kiosques aux piliers dargent, semblent construits avec du clair de lune. Le soleil las vieillit dans l'étang, qui reflète le palaiseau rose ; des poissons vont et viennent, pareils à des pierreries, qu'aurait laissé choir une amoureuse avide d'être plus nue; des feuilles d'arbustes, des pétales où naviguent des insectes troublent seuls la pureté glauque du lac.

Allons, le soir vient, les enchantements sont clos. Je contourne dans ma fuite un temple de Shiva

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abandonné, d"où s'élancent en frise, les anges hindous, les apsaras, génies féminins et ailés jouant de la lyre. Je reprends la barque royale aux chevaux bondissants. Je suis loin des abominables gliàts; je ne respire plus la senteur de ces déjections millénaires qui propagent la peste et le typhus. Près de Ramnagar, que le Gange est pur! Ici, tout souci est indigne ; la nature émane une douceur qui panse toutes les plaies. Le vieux fort fuit derrière moi, immense, plein d'amour ancien, de gloire défunte, de prières dissipées. L'eau n'est maculée que par le sable... Bénarès, au loin, apparaît une cité paisible au milieu des vergers... Plus de commerce, d'industrie, d'usines, comme à Calcutta; plus de dieux sanglants, plus de temples horribles, plus de mendiants âpres et paresseux, réclamant le sordide bakchich. Je remercie le petit rajali souriant, efféminé et bon qui m'a permis de goûter ce soir sans tache, qui m'a fait revivre l'Inde morte, l'Inde de notre rêve et de notre cœur, le pays idéal, où la volupté est pure et le mystère transparent.

... Devant le rideau de ma porte, le policier hindou m'attend, allègre.

u Le picturesman , dit-il , est un honnête homme. Quant au « flatman », à l'homme gras,

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nous n'avons rien trouvé chez lui... Il faudra chercher autre chose. »

Je souris, car je comprends, maintenant : mon or est introuvable, mais les voleurs ont payé, et la police n'a pas perdu son temps.

La Fête du Printemps à Bénarès.

Je me suis attardé ici : j'ai oublié que l'hiver est, dans l'Inde, la seule saison innocente pour le voyageur. Le dieu Chrisna, l'incarnation du soleil, de ce soleil terrible et bienfaisant, qui féconde la terre et enfièvre les corps, vient m'en avertir luimême par ses jeux populaires.

C'est ;( Oole Jatra Chrisna » la fête du printemps, la commémoration du dieu d'amour. Une rumeur lointaine, musique et chants, traîne dans l'air, venant des quartiers natifs jusqu'aux « civil lines ». On cuit d'énormes gâteaux dans les rues au son d'un orchestre fantasque. De temps en temps, c'est une ruée de prêtres, les yeux ivres, le front tatoué des signes vichnouïques, chantant et gesticulant, possédés par la Secrète Influence, agités par la renaissance des sèves.

Je suis retourné vers le Gange, de très grand matin cette fois, accompagné d'un jeune brahmane, initié aux rites mystérieux de sa religion puérile et savante ; au nom de son maître, le maharajah de Bénarès, il doit me montrer la vénérable déesse Ganga, en fête sous l'aurore, quand elle est étreinte par les bras pieux des pèlerins qui s'y baignent. Je l'examine : c'est un petit Hindou de seize ans, dont le vocabulaire anglais est très restreint, le cerveau faible et gentil, et la bouche pépiante comme le bec d'un oiseau matineux. Il n'a pas de turban et, avec ses joues presque claires, son corps incertain, tout enveloppé de mousseline blanche ça et là trouée, il semble une jolie poupée mécanique, plutôt qu'un guide sacré. Il est tout joyeux de se mêler à ces fêtes païennes, avec un Européen qui paiera les bakchichs.

Dès que la voiture cahotante nous dépose au bord du fleuve, on l'acclame : « Babou, babou (Monsieur, monsieur), ne vous fâchez pas. C'est fête aujourd'hui ! » Et les bateliers tachent sa mousseline immaculée d'un jet rouge qui fait songer aux mûres écrasées. Le jeune brahmane ne se fâche pas, il rit, frissonne un peu, frileux sous sa draperie transparente... Nous revoilà dans le bateau lourd et lent qui nage le long des ghâts, frôle presque les escaliers énormes, les piliers des tem-

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pies que Teau a recouverts, les murailles des palais, des troupes rieuses jouant autour de nous dans le Gange. L'odeur est moins insupportable que vers le soir, à la chute du soleil. Les bûchers qui brûlent les morts sont éteints. Ces vieilles pierres magnifiques et écroulées, ces terrasses, ces galeries, ces pagodes pointues et agglomérées, que dominent les deux colossaux minarets de la mosquée d'Aureng-Zeb, ces ruines qui s'écrasent et s'épaulent les unes les autres, comme si le marbre, l'or, le granit étaient ivres, eux aussi, de leur vieillesse éternelle et de ce printemps éphémère, — tout ce décor somptueux et misérable, solennel et délabré, se farde avec la rose précaire de laube. La pojiulation semble les acteurs naturels évoluant dans ce décor de féerie millénaire, tellement sénile que la grandeur survivante n'excite plus que la pitié... Chétifs, diabétiques, précocement vieillis par les fièvres et les congestions du foie, n'ayant guère gardé de leur beauté légendaire que des yeux immenses, mouillés et sombres, ils grouillent, hommes, femmes et enfants, dans l'inconscience de leur dégradation, uniquement soucieux de laver en Tonde maternelle et hideuse le péché de leurs âmes plus que la poussière de leurs corps. C'est un mysticisme de baigneur et de lavandière, agrémenté aujourd'hui de celte allégresse encore

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débile qui accompagne les convalescences et qui seule, chez un observateur, peut évoquer par comparaison les frétillements las de ce carnaval hindou.

Ils s'enfoncent jusqu'à mi-corps dans cette eau gris-verte, comme lamée de décomposition ; ils y tordent leurs linges, y frottent leurs enfants qui résistent faiblement et avec gentillesse. En ces membres émasculés, règne l'anémie gracieuse,

réservée aux végétariens et aux Asiatiques. Les

• marchands se reconnaissent à leurs ventres énormes, signe d'opulence ; les brahmanes, à un cordon sacré agrémenté parfois d'amulettes, à la mèche unique, qui retombe de leur tête rasée, dans le dos. Des sanyasis, terribles, hagards, les cheveux pareils à des broussailles méchantes, méditent tout nus, sur quelque tréteau installé dans le fleuve, — île improvisée de Robinson extatique, — depuis plusieurs jours peut-être, ne vivant que des bouffées de leur pipe et de graines.

Les pèlerins ont installé des tentes de zinc contre les murailles écroulées. Le Manikarnika-Ghât est le quai sacré le plus touffu en temples, en terrasses, en population. Là s'entassent plus nombreux ces parasols en paille tressée, qui dressent sur les débris des édicules, oîi l'eau rongeante pénètre, une végétation de larges champignons gris.

Avec une longue gaule nos bateliers poussent l'esquif aussi paresseux qu'eux-mêmes. Quelques enfants, dont les têtes tourbillonnent en poupe et en proue dans les flaques malsaines, crient : « Amusez-vous I Amusez-vous! » D'autres, sur la rive encombrée de sanctuaires et d'escaliers, bondissent tels des cabris, se poursuivent, nus comme des fresques de temple, se jetant au visage cette eau rose. Une gaîté spéciale est dans l'air, sans éclat, à peine bruyante, d'un peuple qui sait la vie vaine et que tout, même le bonheur, est une illusion, d'un peuple philosophe et mystique, esclave depuis des siècles, décadent à force de civilisation, doux et efféminé par lassitude. Les filles se baignent et se rhabillent aux yeux de tous, selon une pudeur experte et charmante, sans l'hiératisme des Égyptiennes, avec une souplesse qui vient de la résignation; et leur corps frêle et brun, aux royales délicatesses, plonge respectueusement dans l'eau peslilente qu'alimentent les ruisseaux d'égout cascadant sur les marches des palais.

Le jeune brahmane, frileux et blanc, cherche à m'expliquer l'histoire charitable ou tragique de ces temples phalliques élevés par de pieuses reines, de ces observatoires, de ces forts, qui ne se pressent tant, semble-t-il, les uns contre les autres, comme des OEdipessans Antigone,que pour moins fléchir...

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Je comprends mal ses contes, dont le récit s'embrouille; on dirait, dans la cage de son cerveau superstitieux et léger, que les idées chantent, en désaccord et froufroutant des ailes, comme des bengalis. Mais quand nous nous arrêtons, devant des piliers énormes inachevés et que le Gange enveloppe, au pied d'un ghât magnifique aux escaliers démontés par quelque secousse terrienne, les idées-volière du petit brahmane taisent leur jacassement pour un hymne mystique au Dieu Shiva :

— Vous voyez, sâb (Seigneur), ce palais rompu, ces colonnes incomplètes et noyées... un rajah voulut élever ici un monument immortel. Or un sanyasi était accroupi depuis plusieurs années sur une pierre de la rive, montant les degrés intérieurs de Samadhi, que vous appelez l'Extase. Le rajah lui dit : « Saint, lève-toi, va méditer sous la porte d'un temple, j'ai besoin de cet emplacement. — Pourquoi me troubles-tu, ô roi ? répondit le sanyasi, les prunelles révulsées toujours et parlant d'une voix fanlômale, comme en rêve. — Je veux laisser un témoignage marmoréen de ma gloire près du Gange divin. » Et les ouvriers chassèrent le mendiant. Alors celui-ci se leva sur ses pieds immobiles depuis tant d'années. — « Tu as insulté par ton vain orgueil, ô Roi, s'écria-t-il, le Dieu

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Shiva lui-même qui médite dans mon cœur. Je maudis ton œuvre, elle ne sera jamais achevée! »

La baignade sainte est maintenant quasi terminée. Le Soleil Chrisna monte dans le «ciel, qui est pur comme une immense prunelle virginale. Les colombes bleues sortent des vieux volets noircis oïi elles ont construit leur nid. Ce sont les messagères de la saison nouvelle, le calme n'est troublé que de leurs ailes chimériques. Maintenant les pèlerins se rhabillent et rient et s'amusent au milieu de ces désastres de pierre. Et ils procèdent à leur toilette, faibles comme des malades, avec des grâces de millénaire fatigue. Des jeunes gens se regardent dans des glaces, de pauvres glaces, venues sans doute d'horribles bazars allemands. Des filles se servent comme peigne, pour Hsser leurs cheveux gras, de leurs doigts longs vêtus de bagues. De temps en temps, le jet rose traverse l'air, la liqueur parfumée de Chrisna.

Deux lourds esquifs se poursuivent, se battent en une querelle de carnaval; et je comprends à la cargaison de bois qu'ils portent, que ce sont les vaisseaux de la mort... Ils alimentent le « burning ghàt », le quai sacré entre tous où reflambera, dès ce soir, le brasier libérateur, qui émancipe à jamais des incarnations et des renaissances... (Celui

dont le cadavre a été brûlé à Bénarès, au bord du Gange, entre aussitôt dans le paradisiaque nirvana) . En attendant la cérémonie nocturne, les prêtres de ces barques funéraires jouent à s'ondoyer de cette frivole essence ; et les voici tachés de rose, eux dont les mains vont bénir tout à l'heure des chs-irs carbonisées.

Cette flottille de deuil laisse derrière elle un sillage de joie. Le sang du printemps colore le Gange gris et putride. La vieille déesse aquatique semble rajeunir à cette blessure qu'elle traîne en flaques sur son ventre malpropre et ridé. C'est la sueur amoureuse de Chrisna, le sanguinolent stigmate du printemps éternel qui vivifie la matrice mouvante des Choses.

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