‹ Visions de l'IndeChapitre 7 sur 27 · LES HIMALAYAS · texte numérisé non relu

LES HIMALAYAS

Le Tigre. — Sur les cimes. — Naïui Tal (le lac d'Amour et de Mort). — Lamentations d"an hôtelier. — Les deux Démenés.

■ — La Vierge dans les Himalayas. — La nuit sublime. — Le .Mahatma. — Le feu allumé par des paroles et l'invisibilité.

— Avec les Léopards. — Le couple noyé. — Les Lavandières.

— Niera sum sed formosa.

Le Tigre.

Je suis parti de Lucknow vers Naini-Tal, un lac enchâssé comme un saphir dans la blanche couronne des Himalayas. J'ai laissé mon ami, qui, par chic, se rend à Simla. C'est une station dans les Himalayas aussi, mais oii la présence estivale du vice-roi attire les touristes « sraart » (on dit encore smart dans rinde) et les épouses des « députés-commissionners », des généraux et des « coUectors ». A Simla, l'Inde cesse pour le triomphe du britannisme et de

raméricanisme élégants. Mais Naini Tal est fréquenté seulement depuis trente années. Il n'y avait auparavant, autour de ce lac sacré, dans le sein auguste des montagnes, qu'une jungle impénétrable grouillante de tigres et de ces petits lions sans crinière, dont les Himalayas sont pleins. Naini-Tal est encore tout près du célèbre pic « China » oîi, dit-on, habite un miraculeux ascète, un homme-Dieu, un Mahatma. J'irai vers ces neiges, ces mystères et ces fauves...

En attendant, me voilà échoué dans une petite gare, la nuit, seul Européen. Il est dix heures; jusqu'àminuit je dois attendre le train pour Bravery, dernière station du « Oudh and Rohilkand Railway ». Là je prendrai la « tonga » qui m'attend. Les gares sont organisées, même en ces provinces lointaines, avec un sens du confortable que, nous autres Français, nous ignorons, mais dont nous profitons volontiers. Le « station master » m'invite à prendre quelque repos dans le « rest-room «, sorte de salle d'attente oîi l'on dort. Naturellement je ne voyage pas sans mes couvertures épaisses comme des matelas, mon oreiller, mes draps, une sorte de lit portatif nécessaire dans l'Inde. Sur un tréteau de bois, Rozian, mon boy, m'improvise une couche. Pendant ce temps, je me plonge dans la baignoire du '( rest-room »; puis je goûte un trop bref repos...

Quand je suis réveillé, une tristesse immense me gagne, cette maladie de la solitude, qui fauche làbas plus d'Européens que la malaria, la petite vérole noire, ou le choléra. C'est un spleen spécial, fait de la tristesse éternelle de l'Inde, du regret de la patrie, de cette angoisse, de ce malaise qui ne vous quitte pas, en cette ambiance de fièvres, de famine et de peste ; vos mains deviennent moites, votre cerveau se voile, le pouls bat inquiètement, le foie se gonfle, des sueurs toxiques imprègnent votre peau. Vous vous sentez dépaysé, arraché, de la douce Europe, loin des bras et du sourire de l'aimée lointaine, dans la crainte des scorpions et des serpents, avec la vague hostilité autour de vous de ces visages noirs derrière lesquels veille une âme à jamais distante et qu'on ne pénétrera jamais. On voudrait un abri, un havre tendre ; on rêve d'une église pareille à celle des enfances pour y pleurer devant le Dieu de nos mères, loin des temples désolés et sanglants... Ici personne ou à peu près personne ne parle anglais ; pas une face blanche. Autour de moi se heurtent les troupeaux misérables des natifs, vêtus de haillons et poussés par des employés qui, bien que de leur race, pour cela même peut-être, les traitent en animaux. Au loin, un inconnu de ténèbres, une terre mystérieuse et menaçante. Je regarde une plaque sur un wagon, gril-

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lagé comme pour contenir des bêtes. « Natives females «, est-il écrit brutalement. Sont-ce, en effet, des femmes, ces malheureuses nouées de foulards étincelants, tremblantes, égarées, dont le cerveau est plus obscur que la nuit et que leur face salie de signes diaboliques?...

Rozian a transbordé mon lit dans le wagon qui va me mettre au pied des plus hautes montagnes du monde.^ Je suis emporté par un train à voie étroite, un train-bébé. Je me recouche encore, car je n'ai pas quitté mon « pedjama ». Ce vêtement de nuit, pratique et correct, essentiellement britannique, qui vous déshabille et vous habille à la fois, est en quelque sorte une chemise de nuit découpée en un veston ample et un pantalon lâche. J'obtiens de garder mon boy dans un compartiment voisin. Je m'enveloppe dans les couvertures dont le tissu, par hygiène, çà et là, laisse passer l'air. Pour la première fois, dans l'Inde, j'ai froid. Mon sommeil est malsain. Tout à coup je m'éveille. Je fais tomber un volet et une vitre pourvoir. Devant moi, un mur de lianes enchevêtrées et confuses, la nuit du ciel est sans étoiles, les ténèbres de la terre sont opaques. Nous coupons une jungle. Et alors un bruit étrange déchire ces noires épaisseurs, une clameur déjà entendue, certes, mais qui me paraît neuve, tant elle est vivante; c'est un rugissement. Il n'est pas

si lointain que j'aurais pu le supposer; car — estce une hallucination nocturne? — deux lueurs phosphorescentes luisent puis s'éteignent, comme d'énormes vers luisants, entre les herbes obscures... Non, je n'ai pas rêvé. Nous traversons bien l'inextricable refuge des fauves, avant de retrouver les bœufs patients et les chameaux gracieux dans les terres cultivées...

J'ai remonté le volet, j'ai fermé la vitre. Ma torpeur a été secouée par ce frisson nouveau. Et, les yeux éveillés, je rêve; je me rappelle une histoire qui me fut contée par un « chief ingineer » à Calcutta. On venait de créer une ligne nouvelle du côté de Jeypore. 11 était alors un simple ingénieur et dormait avec un camarade dans un train provisoire, sur la voie qui chaque jour enfonçait plus loin dans la forêt sa double pince de fer. La chaleur était telle qu'ils laissçiient les fenêtres et les portes ouvertes. « Une nuit, me dit-il, un vent violent souffla sur ma face, je me réveillai haletant; et je ne vis qu'un bond phénoménal, une sorte de trombe rousse qui passait au-dessus de ma tête. Affolé, je me précipitai sur la voie; puis, reprenant courage, ayant réveillé les ouvriers et m'étant armé, je m'approchai accompagné de torches. Le wagon était vide. Je n'ai jamais plus revu mon ami. Il avait disparu avec le tigre sans avoir eu le temps ni la force d'un cri... »

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Sur les cimes.

A Bravery, dans la fine excitation du thé matinal, je respire l'air de la plaine, l'air tiède encore : « Sab, mettez votre pardessus. Il fera terriblement froid tout à l'heure. » Le maigre Rozian en grelotte d'avance et il m'enveloppe dans des fourrures qui me paraissent hors de saison; mais je le laisse faire, heureux de cette sollicitude qui me console un peu de mon abandon.

Il est imprudent d'être longtemps servi par un Indien... Revenu en Europe, on ne peut plus supporter d'autres domestiques. Sa subtile servilité vous enveloppe, vous rend esclave à votre tour. Il vous épargne tout souci, surveille vos manies, les cultive, finit par s'interposer entre vous et toutes choses, touche sa commission pour chaque acte de votre vie, les corrige selon son caprice. Je me rappelle un consul étranger à Calcutta qui dut renvoyer son « boy », parce qu'il avait trouvé le moyen de prélever un impôt jusque sur les visiteurs. Les jeunes officiers anglais sont particulièrement entre les mains de ces valets dominateurs. Leurs amours

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elles-mêmes dépendent de ces boys, qui ajoutent à leur compte de semaine quelques roupies pour ce qu'ils appellent : « les plaisirs de Sab... »

La Compagnie m'octroie une « tonga » pour moi seul. C'est une carriole simpliste sans ressorts et sans brancards, jolie pourtant comme si elle avait été construite par un singe menuisier. Elle est ouverte aux quatre vents avec une toiture de bois ou en tôle. A mes côtés s'assied le cocher, un Hindou grave, à barbe abondante, à turban pointu. J'ai rarement vu conduire aussi adroitement, avec èet air de n'y toucher pas. Les chevaux sont bizarrement choisis, pas dressés, encore sauvages, parfois vicieux. Ils sont libres, à. peine retenus par un anneau à un joug de fer'.

La route n'est pas très mauvaise, mais périlleuse, sans parapet, bordée par d'effrayants précipices, et à chaque instant elle s'encombre de chars à bœufs qui dévalent, chargés de barriques et de sacs. Notre tonga doit gravir d'énormes tas de pierres, se glisser entre les lourdes carrioles. Ces mouvements s'accomplissent avec un calme plein de dignité et presque dans le silence. Comme cela me change de nos cochers parisiens, qui s'injurient et s'énervent pour un rien! Tous les six ou sept kilomètres nous changeons de bêtes. J'ai emporté peu de bagages, un grand panier d'osier derrière moi, avec Rozian

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dessus enveloppé de couvertures; ma valise est suspendue sur le flanc de la tonga, au-dessus des roues, par des cordes entrelacées avec cet art de sauvage à la fois esthétique et enfantin. Quant au palefrenier, il virevolte autour de moi, tantôt grimpé sur le toit, tantôt à cheval sur mon sac, tantôt sur le timon des chevaux. 11 échange de temps en temps quelques mots sentencieux et utiles avec le cocher, dont le fouet au manche court n'effleure jamais la croupe du cheval, quand môme il serait tout à fait rebelle. 11 n'use pas de ce moyen barbare, trop occidental, et il n'en a pas besoin. Une communion subtile le relie à ces animaux, comme si l'homme et la bête, dans ce pays antique, parlaient encore le même langage, avaient la même âme... On rêve à des périodes fabuleuses, à l'aurore du monde ; on s'explique le mythe du centaure qui est la parfaite harmonie de l'humain et du cheval... Aussi ce fouet n'est plus un fouet, mais un sceptre. Le cocher lève cette arme innocente, la tient un moment en l'air avec un léger sifflement dans la bouche, et les rosses les plus têtues s'enlèvent irrésistiblement...

Quelle joie de respirer un autre air que l'air empesté de Calcutta ou de Bénarès ! Une végétation de paradis terrestre m'enveloppe et me parfume. Elle ragaillardit les poumons, enchante les yeux, les es-

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seiices les plus ordinaires sont là, exaltées en puissance et en grâce. Des catalpas fleuris se ^rejoignent sur nos têtes, nous font des ciels embaumés ; les touffes de bambous, les euphorbes géants nous gardent. Nous montons toujours. Les écureuils trottent d'arbre en arbre, avec leur queue en parasol. Les singes bondissent et rient. Le paysage et les hommes changent. Une majesté se dégage des r.oches, une race plus forte se montre, avec des jarrets et des cuisses musclés, si différents des échalas de mon Bengali. Le visage aussi est plus noble, transfiguré d'être moins vénal et de ne plus mentir. La magnifique ambiance élève le type. La nature aime à se mirer dans les hommes. Les montagnards de rinde sont plus beaux que les montagnards des Cévennes ou des Alpes, mais la pauvreté et la superstition les marquent d'une tare encore. Les coolies abondent sur la route, écrasés par les déménagements des Européens, qui font porter à dos d'homme, — ça coûte si peu, — leurs meubles et jusqu a leurs pots de fleurs. Le fameux paysan de La Bruyère, décrit avec un pittoresque féroce, est un grand seigneur, à côté du coolie. A peine vêtu, malgré le froid, beau comme un dieu grec, il plie sous d'effroyables charges de bois, de charbon, de tonneaux. Il va ainsi, des milles et des railles, sans rien voir que le sol, la tête au niveau de l'estomac,

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semblable à ces fourmis qui traînent des fardeaux dix fois plus gros qu'elles. Je vais les croiser sans cesse dans les Himalayas; ils m'émeuvent, humble peuple sacrifié qui ne proteste jamais, plus intéressants que ceux des plaines, parce que, plus près du ciel, ils apparaissent davantage des hommes.

Nous voici arrivés à Kathgodam. 11 fait faim. Je laisse ma tonga. J'entre dans une gentille auberge, tenue par un couple tel qu'il s'en trouve dans les romans de Dickens. Le vieux est un ancien sousofficier retraité, respectueux des règlements; et la femme, une grosse ménagère, prépare d'excellents breakfasts, entre son corbeau familier et sa bouteille de wisky. Elle sue la santé et l'ivrognerie, qui, ici, vont souvent ensemble, et on ne sait si ses joues rebondies et roses sont dues à l'efficacité du grand air ou à un abondant alcool. Son auberge est un rez-dechaussée coquet et propre, oîi quelques vieilles misses ont installé leur dédain, que la nature leur a rendu en laideur et en disgrâce. De leurs yeux glacés, elles regardent, sansle voir, au milieu des fleurs qui font de Kathgodam et de l'auberge un grand bouquet sorti du roc, ce paysage sublime "d'abîmes et de torrents, où planent les aigles et les vautours...

De là, j'irai, à cheval, à Naini-Tal, cette bourgade éparpillée autour d'un lac en l'abri de cimes inaccessibles.

Naini-Tal (le lac d'Amour et de Mort).

Je me rappellerai toujours l'étrange impression, le coup délicieux de surprise que m'a donnés, quand j'y émergeai par une route dure, Naini-Tal, ce coin de douceur, cette vallée souriante, creusée au milieu des plus âpres montagnes du monde, qui ont huit mille mètres de hauteur. Ce lac frais et clair, qui cache des étendues inexplorées sous ses vingtdeux pieds de profondeur, est bordé de saules, comme l'Inde seule peut en créer, d'une délicatesse de teinte, d'une frèleté de lignes, d'une grâce mystique que ce pays de luxuriance et de force tient en réserve secrètement... Rien de ces décors d'opéra-comique qui gâtent la Suisse sans cesse, rien d'artificiel et de mesquin. 11 y a un dieu dans cette eau limpide; un dieu, c'est-à-dire une force sauvage, sensible, que l'on respire comme un parfum. Que dis-je! un dieu, il y a deux déesses! En effet, deux pagotins s'élèvent sur le sable, consacrés aux deux sœurs qui régnent sur le lac, Naïna-Devi et Nanda-Devi, au nord du Tal \ en

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