‹ Visite pastorale de Mgr. J. Thomas Duhamel dans le haut de l'Ottawa [microforme] (volume 3)Chapitre 4 sur 14 · VOYAGE AU LAC ABBITIBI · texte numérisé non relu

VOYAGE AU LAC ABBITIBI

MATTAWAN ET STE-PHILOMÈNE DU Lac TALON.

Une promesse imprudente. — D'Ottawa à Mattawan. — Arrivée à Mattawan. — En remontant la rivière Mattawan. — Le Canada Central et le Syndicat du Pacifique, — Travaux sur la voie du Pacifique. — McCule’s Mill. — Qu'est-ce que baumer. — Un portage impossible. — Le lac Champlain. — Trois rapides: Les Epines, les Roses. et le Bouleau. — Amable Desfonds. — Nos équipages. — Le passage des Ai-

uilles. — La Rivière Creuse. — Le gros Paresseux., — Ja égende du gros Paresseux. — Cinq autres rapides: le Petit Paresseux, les Mille Roches, les Fleurs, le Rapide Croche et la Course de Cheval, — La Chute Talon. — Le lac Talon, — Souvenir du passé. — Au fond du lac Cabaska. — Ste-Philomène du lac Talon : population, sol, climat, avantages de la localité. — Une journée bien employée. — Le retour à Mattawan. — Une entrée solennelle. — Mattawan : détails historiques et topographiques. — Une mission de deux jours. — Une procession. — Petites nouvelles.

Mattawan, le 81 juillet 1881.

MONSIEUR LE GRAND-VICAIRE (1

Au moment du départ, vous m'avez demandé de vous tenir au courant des principaux inci-

(1) M. J. O. Routhier, V.-G. alors curé de la paroisse de Ste-Anne d'Ottawa,

dents de ce voyage que Monseigneur d'Ottawa vient d'entreprendre pour aller visiter ses missions lointaines de Mattawan, de Témiscamingue et d'Abbitibi. Je ne réfléchissais pas alors

u’en voyage, dans le canot ou sur les grèves, il reste bien peu de loisir pour tenir la plume. N'importe, je l'ai promis, je tiendrai ma promesse ; seulement je vous avertis que j'écrirai currente calamo, et votre bonté si connue voudra bien tout excuser.

Comme vous le savez, Mgr Duhamel a quitté Ottawa lundi, 25 juillet, à 11 h. a. m. par le Canada Central, accompagné de mon individualité que je n'ai pas besoin de vous présenter, et de M. J. Robert, ecclésiastique. Après avoir salué en passant M. Rourgier, curé de Renfrew, et M. Faure, curé de Pembroke, il s'arrêta pour la nuit à Mcitey's Station, où le Rév. P. Déléage, directeur de la mission de Mattawan, était venu le rencontrer, Sa Grandeur fut l'hôte des employés du Syndicat du Pacifique, qui rivalisèrent entre eux de respect et d'empressement. Comme mardi se trouvait être la fête de sainte Anne, Monseigneur tenait à dire la sainte messe, Un autel est improvisé dans le réfectoire de M. Grosselin, et les divins mystères sont célébrés au milieu d’une assistance peu nombreuse, mais pieuse et recueillie. À 4 h. p. m. le train déposait Sa Grandeur à Æ7oc's Mills, le terminus actuel du Canada Central, et vers 7 h. le petit bateau à vapeur (capitaine Mulligan), qui portait l’évêque et sa suite était en vue de Mattawan.

Malgré les incertitudes et les menaces d’un ciel pluvieux, toute la popuiation en habits de

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fête attendait sur le rivage ; une fanfare jetait dans les airs ses joyeux accords, et la mousqueterie faisait redire aux échos des montagnes l’allégresse générale. La foule tomba à genoux pour recevoir la bénédiction de Sa Grandeur, puis se releva pour l'accompagner à la chapelle du couvent où il y eut sermon en français et en anglais. Monseigneur parla, en termes élouents, sur l'obligation qu'il y a d'aimer Dieu e tout son cœur; puis, s'inspirant de la fête du jour, il exhorta ses auditeurs à toujours cultiveret accroître en eux leur dévotion envers la bonne sainte Anne. Il leur annonça que le lendemain il partait pour la mission du lac Talon, et que, par conséquent, la visite épiscopale à Mattawan n'aurait lieu qu’à sou retour, samedi et dimanche. La cérémonie se termina par la bénédiction du Saint Sacrement.

Mercredi, à 8 h. a. m., nous partons pour remonter la rivière Mattawan en long bateau, six rames, capitaine à l'avant, gouvernail à l'arrière ; les rames frappent l’eau en cadence ; en avant, et vogue la galère. Le R. Père Déléage nous accompagne ou plutôt nous conduit ; il nous intéresse fort en nous donnant des explications et en nous fournissant des détails curieux sur les lieux et les choses. Nous voyageons en gentlemen. M. Worthington, intendant général dans cette partie du pays pour le syndicat du Pacifique, par une faveur spéciale, a eu l’obligeance de mettre ses bateaux et ses hommes à la disposition de Monseigneur.

Le Syndicat s’est amalgamé le Canada Central, depuis Ottawa jusqu’à Pembroke ; de plus il a fait l'acquisition d’une charte qui lui per-

met de prolonger le Canada Central jusqu'à Callender, quelque part à l’est du lac Népissingue ; de là on poussera une nouvelle voie ferrée dans la direction du Sault Ste-Marie, en sorte que, avant longtemps, Montréal, par le chemin de fer du Nord, se trouvera en communication directe avec l'ouest américain.

Pour nous à Ste-Thérèse, avant quatre ans, nous verrons passer les blés du Minnesota et du Dakota, en attendant que la puissante ligne ait les la barrière de montagnes qui sépare le

ord-Ouest Canadien de la Colombie, et qu'alors nous puissions voir passer les caisses de thé surmontées d’un petit chinois. En vain Toronto essaie de détourner à son profit le commerce de l'Ouest. Les grandes lignes de chemins de fer, comme les grands fleuves, suivent les pentes les plus faciles et se fraient les routes les plus directes. ’

Fervet opus. Plusieurs milliers de travailleurs sont à l’œuvre ; dès le mois de septembre le sifflet de la locomotive se fera entendre à Mattawan, distant de 200 milles d'Ottawa, et l’automne prochain le chemin de fer atteindra les bords du lac Népissingue. (Comme au lac Talon, à mi-chemin entre le Népissingue et Mattawan, le terrain, à raison des ravins et des rochers qui s’y trouvent, est plus rebelle au nivellement. M. Worthington y a fait commencer les travaux d'avance, afin que le chemin, dans ces endroits, fût prêt en son temps à recevoir les traverses et les rails. Chaque jour des bateaux portent des vivres et des outils aux travailleurs de cette section avancée ; et

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ce sont ces L.*saux qui en ce moment nous remontent le courant, lestes, légers et rapides.

À 84 h., nous sommes arrêtés à deux milles de Mattawan, à l'endroit appelé McCule’'s Mill. Avant d'aller plus loin, je sens le besoin de demander pardon à votre purisme gaulois si je me sers d'expressions inusitées chez vous, ici on n’en connaît point d'autres. La dame intercepte les billots, la rivière en est littéralement couverte à une distance d’une dizaine d'’arpents ; il n'y a personne pour les pousser dans la slide, et M. Lalonde, le boss de M. David Moore, qui est à baumer à deux milles plus haut, nous envoie à chaque instant de nouveaux arrivants.

Mais qu'est-ce que bawmer ? le boom est une longue chaîne de billots liés entre eux par une chaîne de fer qui barre complètement la rivière, afin d'empêcher les billots libres de remonter le courant, lorsqu'ils sont poussés par un vent contraire. Une gang d'hommes détachent ces pièces de bois des grèves, des îlots, des rochers où elles se sont attardées; puis descendant le baume d’un mille ou deux, ils recommencent et continuent leur chasse aux bois ronds, jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à l'endroit où ils les encagent, c'est-à-dire les lient ensemble pour en sonstruire des cages ou radeaux. Il est vraiment curieux de voir avec quedle habileté ces hommes de chantier, même au milieu des rapides, sautent, courent, dansent, et gardent leur équilibre sur ces tronçons roulants.

Impossible donc de s'ouvrir un passage à travers les troncs pressés ; la quille du bateau est trop vieille pour qu'on le traîne sur le dos

des billots, et le navire est trop lourd pour qu'on le porte sur les épaules. Force est donc à notre équipage de couper des rouleaux dans la forêt, et, avec un cri lent et monotone, de rouler le bâtiment à force de bras jusqu'à l'autre bout du portage, ce qui ne prend pas moins de trois heures.

La rivière, sortie de son lit, avait noyé le sentier, et nous dûmes nous frayer une route nouvelle sur les flancs de la montagne, à travers les broussailles, les trous remplis de vase, les branches entrelacées qui à la sourdine vien-

nent nous fouetter la figure; tantôt il nous :

faut grimper par-dessus des quartiers de rochers abrupts ; tantôt à plat ventre il faut nous glisser sous des arbres renversés, sous de véritables Fourches Caudines. Pour nous encourager, le P. Déléage nous annonce que, avant de parvenir à Abbitibi, nous avons à franchir au moins trente portages. C’est à peine si nous avions fait douze arpents, et j'aurais juré que nous avions parcouru deux ou trois milles. Je ne crois pas que, en fait de portage, nous puissions rencontrer pire. C’est bon ; comme dit le proverbe, il vaut mieux manger son pain noir le premier.

À 14h, notre bateau était de nouveau lancé sur l’onde et nous remontions à grands coups

de rames les eaux du lac Champlain. On dit!

que le fondateur de Québec et père de la Nouvelle-France a hiverné dans ces parages; ce serait sans doute lors de sa troisième expédition contre les Iroquois dans l’hiver de 1615 à 1616.

Je crois la tradition exagérée, il doit n'avoir fait … | Ce lac peut avoir deux …

que passer par ici.

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lieues de long sur huit à dix arpents de large; les côtes en sont très hautes, s'élevant en un amphithéâtre dont les gradins sont recouverts d’une forêt de pins blancs.

À 1 h. nous dinâmes au campement de M.

Lalonde, et nos appétits aiguisés par la marche du matin firent une large brèche au gardemanger de notre hôte. L’estomac accoté par le gros lard des chantiers et le pain ouit sous la cendre, le tout arrosé d’un délicieux thé noir, nous pouvions attaquer les trois rapides qui se suivent à une assez petite distance les uns des autres: le rapide des Epines, le rapide des Roses, (c’est bien le cas de répéter qu'il n’y a pas de rose sans épines) et le rapide du Bouleau. Cependant nous n’eûmes pas à suer à grosses gouttes comme au Moulin de McCule : nous faisions le trajet dans une route bien battue, pendant que nos hommes, à l’eau jusqu'à la ceinture, remontaient le bateau à la cordelle.

À 3 h. nous accostons, à l'extrémité du lac Bouleau, dans une baie appelée, du nom d’un ancien chef sauvage, Amable Desfonds. Là, nous passons du bateau et des soins du capitaine Smith dans le bateau et sous la direction non moins habile du capitaine Lefebvre. Chaque jour le capitaine Smith va porter une charge à Amable Desfonds, et revient passer la nuit à Mattawan ; de même le capitaine Lefebvre, partant chaque matin du lac Talon, vient chercher la dite charge, et retourne la déposer le soir au lieu du départ.

Nos nouveaux rameurs n'ont pas les bras moins vigoureux que ceux que nous laissons derrière nous; nous remontons, nous remon-

tons vite, nous remontons toujours. Le capitaine Lefebvre est natif de Beauharnois, il 2. vingt-trois ans | est dans ce pays. 8 hommes de nos deux équipages sont presque tous canadiens. Nous rencontrons des Canadiens sur les points les plus reculés de l’Amérique ; à eux la mission d'y être les pionniers de la foi, du travail et de la civilisation.

Deux pics s’avancent en face l’un de l’autre, élancés, pointus, effilés, ne laissant entre eux

u’un étroit chenal d’un demi arpent de large: c'est le passage des Aiguilles.

Les côtes s'élèvent, ce sont de hautes montagnes, la rivière se rétrécit, son lit en devient plus profond, elle s'allonge droit devant vous sur un espace de trois milles: c'eét la : vière Creuse.

Entendez-vous mugir le torrent, voyez-vous cette masse d’eau, blanche d'écume, enveloppée de vapeur, qui se précipite de la hauteur de soixante pieds : c’est la chute du Gros Paresseux. — Mais, de grâce, quel rapport y a-t-il entre une chute et un paresseux ? d’où vient ce nom bizarre ? Ecoutez la légende, la voici.

“ Il y a bien des années de ce dont je vous “ parle, nous dit le capitaine Lefebvre, c'était “ du temps des voyageurs dans les pays d’en “ Haut. On passait par la Mattawan pour se “ rendre au lac Supérieur, à la Rivière-Rouge, “ au Rabaska, aux Montagnes Rocheuses. Dans

“ce temps-là donc, une troupe de voyageurs,

“ arrivés au pied de cette chute, brisèrent leur “ canot (l’histoire ne dit pas comment), mais si “ bien brisé qu'il leur fut impossible de le ré- “ parer, et ils n'avaient pas sous la main les

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“ matériaux nécessaires pour en construire un “ nouveau ; ils durent descendre, à plus de cent “ milles sur l'Ottawa, au Fort Coulonge, pour “ aller chercher une autre embarcation. Ils “ laissèrent ici un homme pour portager le ba- “ gage. Comme vous voyez le portage n'est “ pas long, il n’a qu'un arpent, il suffit de mon- “ ter la côte. Ils furent trois semaines dans “leur voyage, et à leur retour ils trouvèrent “ que leur homme n'avait pas fini de transpor- “ ter ses pièces. “Ah! le gros paresseux! s'é- “ crièrent-ils tous en chœur; dorénavant ce | “ portage s'appellera le portage du gros pares- 11 “ seux. Du portage le nom est passé à la chute. 1 “ Ce n’est pas plus malin que cela.” |

En haut du Gros Paresseux, les côtes s’abais- | sent, le pays nous paraît seulement ondulé de l | côt zaux et de collines verdoyantes ; nous devons 1 | avoir traversé la chaîne des Laurentides, et | nous nous trouvons sur les derniers contreforts | du versant méridional. | |

Il nous reste à remonter cinq rapides, le if | Petit Paresseux, les Mille Roches, 1 Fleurs, le ‘11 Rapide Croche et la Course de Cheval. Nos hommes, dans leur galanterie de voyageurs, ne | veulent pas nous permettre de mettre le pied o) à terre, nous restons tranquillement assis sur k nos sièges, et ils nous remorquent à la cordelle au milieu des courants et des bouillons. Nous voyageons comme autrefois la déesse Cybèle sur un char attelé de huit dauphins.

Il est six heures. Nous entendons de loin le fracas assourdissant d’une chute qui se précipite comme tête baissée dans des espèces de marches naturelles, et nous voyons les flots

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affolés qui se heurtent, se brisent, et arrivent au bas de l'escalier, à la profondeur de cinquante pieds, réduits en écume et presque en vapeur : c’est la chute Talon.

Comme au Gros Paresseux, un autre bateau nous attendait, au haut de la chute, sur les bords du lac. Nous y arrivons, par un sentier difficile, à travers une nature profondément bouleversée, au milieu de rochers aigus et brisés dont la tête semble être en bas et les pieds en l'air. Le capitaine Lefebvre pointe la proue du navire, en travers du iac Talon, dans la direction du petit lac Cabaska. Deux canots d’écorce sont venus à la rencontre de Monseigneur ; les trois équipages rament dru et fort en chantant des chansons canadiennes. Il tombe une pluie froide et fine ; à l'abri de nos parapluies, nous nous taisons, nous écoutons et nous pensons.

Lac Talon! quelle pourrait bien être l'origine de ce nom ? vient-il des anciens missionnaires qui l’auraient donné à un lac de l’ouest en souvenir de ce grand intendant qui fit tant progresser la colonie sous le gouvernement de M. de Courcelles ? Peut-être M. de Saint-Lusson, en 1671, aurait-il, en passant, ainsi baptisé cette nappe d’eau en l'honneur de celui qui l’envoyait, au nom du grand Ononthio, prendre possession solennelle de tout le pays des Outaouais.

En route, nous ne pouvions nous défendre des souvenirs du passé qui semblaient, à chaque instant, se réveiller sous nos pas. La Mattawan était le chemin des missionnaires jésuites se rendant au pays des Hurons; les Pères Bre-

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