Vivre
Toutes les études dont se compose le présent Volume ont été adressées par Johannes Muller à ses auditeurs habituels réunis au Château de Mainberg, puis imprimées de 1905 à 1914 dans ses «Feuilles pour servir au développement de la vie personnelle >>. Les huit premières font, en outre, partie d'un ouvrage publié en 1913 ^ où fauteur a réuni un certain nombre d'articles d'un caractère essentiellement pratique. Quant aux deux dernières, qui datent de 1913 et du commencement de 1914, elles ne sont point encore du domaine public, mais elles m'ont paru se rattacher naturellement aux précédentes et répondre à des préoccupations actuelles.
Le titre sous lequel j'ai groupé ces dix études, en les condensant quelque peu, indique la pensée qui a présidé à leur choix. Il résume d'un mot les expériences victorieuses auxquelles l'auteur convie les lecteurs de bonne
volonté.
La Traductrice.
') Wegioàser, (C. H. Beck, Munich.)
Tant vaut l'être, tant vaut la vie, car la vie n'est que la mise en activité, la manifestation, l'épanouissement de l'être; elle est la révélation du mystère de chaque créature. Si donc c'est létmcelle divine brûlant au fond de nous-mêmes qui fait de nous des hommes, sa lueur cachée peut et doit rayonner dans notre existence et lui communiquer une valeur aussi incalculable que celle de notre être même.
On méconnaît cette valeur infinie de la vie humaine plus encore qu'on ne méconnaît l'existence d'un germe divin chez ceux « qui n'ont rien de remarquable >>. La vie simple et obscure paraît insignifiante, surtout à ceux dont elle est le partage. Ils la jugent sans portée, mesquine, indigne d'eux, et ils s'en vont mécontents et maussades à travers l'existence. De temps à autre, sans doute, ils prennent conscience de leur utilité dans la société humaine. Mais parlez-leur de leur noblesse ori-
ginelle, essayez de leur montrer que leur vie est une merveilleuse aventure, ils vous rappelleront leur condition médiocre, le travail infime auquel ils sont assujettis, et ils ne verront dans vos paroles qu'une ironie cruelle. Quelques-uns cependant accueillent avec bonheur ces affirmations, ils les serrent précieusement dans leur cœur, elles leur aident à surmonter le dégoût que leur inspire la banalité de leur existence quotidienne. Mais ils se font l'efïet de fils de rois déchus de leur grandeur et condamnés à vivre sous les haillons. Ils ne savent établir aucun rapport entre leur situation présente, d'une part, et leur haute extraction, leur vocation véritable, de l'autre, — sauf, tout au plus, lorsqu'ils se consolent à la pensée qu'après l'épreuve passagère, l'éternité les attend.
Voyez, en effet, ce qu'ils nous répondent : « Admirable! Mais à quoi bon parler ainsi à une mère qui s'épuise à vaquer aux soins d'un ménage, à un rond de cuir qui gagne péniblement son pam, à un ouvrier de fabrique qu'hébète une besogne purement machinale? C'est prescrire du caviar au peuple, à la masse de ceux qui disputent chacun de leurs jours à la détresse et à la misère. » Ou encore : « Je voudrais bien vivre de la vie que vous décrivez, mais dans les circonstances fâcheuses où je me trouve, cela m'est tout à fait impossible. Ne pourriez-vous m'aider à sortir de ma famille, me confier un emploi...?» Ou enfin: «J'envie ceux qui
peuvent vivre selon vos idées, mais j'appartiens à la foule des déshérités, des parias voués à une existence indigne d'êtres humains. Je l'ai senti plus que jamais en lisant vos articles. »
Ceux qui tiennent ce langage n'ont pas encore compris le moins du monde de quoi il s'agit. Ce que j ai en vue n'est vraiment pas <' du caviar pour le peuple », mais le pain quotidien pour tous, ou plutôt, le seul aliment qui possède une valeur nutritive réelle et abondante, qui fortifie et entretienne la santé, qui nous fasse croître et prospérer.
Toute situation, qu'elle soit heureuse ou malheureuse, est un problème que nous avons à résoudre. Toute obligation que la vie nous apporte, — le travail le plus insignifiant, l'affaire la plus ordinaire, le devoir le plus banal, — est une tâche qui attend son accomplissement. Toute occasion de révéler notre humanité — et qu'estce qui n'en serait pas l'occasion? — est un appel à réaliser notre haute vocation. Chaque contrariété, chaque danger, chaque détresse sollicite notre dignité humaine. Il n'est rien, absolument rien, de ce que nous avons à faire, rien de ce qui nous arrive inopinément, qui ne s'adresse directement à notre être éternel et ne lui crie : « Résous-moi, et révèle ainsi dans leur perfection ta beauté et ta puissance! Le problème que je te propose est quelque chose d'unique que la vie ne te présentera jamais plus; car elle est perpétuellement
diverse, bien que tu gémisses sur son éternelle monotonie. »
Dès que ces voix de l'existence quotidienne, qui n'étaient d'abord pour nous qu'un murmure mdistinct, nous deviennent intelligibles, — comme à Siegfried le chant des oiseaux dans la forêt, — notre vie retentit soudain d'une mélodie étrange et saisissante qui ne se taira plus désormais, et qui module incessamment, en des variations infinies, le même thème héroïque : « Résous-moi ! Mes appels sont aussi variés que la vie même et pourtant ils sont identiques. Dans chacun d'eux, c'est le problème de ton être qui te regarde et qui te dit : Agis en homme, dénoue, libère, crée, accomplis, transfigure. C'est ainsi que tu travailleras à l'avènement de la véritable humanité. »
L'être le plus insignifiant peut entendre ce langage aussi bien que « la personnalité la plus éminente » ; il s'adresse aux déshérités tout comme aux enfants gâtés de la destinée. Peu importe qu'un homme passe sa vie à trier des chiffons ou à gouverner des peuples, à copier des actes notariés ou à créer des chefs-d'œuvre, qu'il soit simple d'esprit ou remarquablement doué, en pleine possession de ses forces ou en proie à la maladie ; dans toute vie humaine et dans chacune de ses obligations retentit sans cesse le même appel : « Résousmoi ! » Devant cette injonction, plus rien n'est grand ou petit, important ou négligeable en soi : toute hau-
teur est abaissée, toute bassesse relevée, car une fois perçu par des oreilles ouvertes et des yeux qui voient, tout devient significatif et précieux. Il n'est plus rien d'extérieur ni de superficiel, car du point le plus infime part une ligne qui s'en va directement jusqu'aux profondeurs du mystère humain et qui les relie l'un à l'autre.
Il n'a pas encore compris la vie et sa signification profonde, celui qui ne prend pas intérêt à son travail, quel qu'il soit, qui n'y déploie aucune initiative personnelle, mais s'en acquitte en mercenaire et sans y appliquer son esprit. Laisser passer inaperçus les humbles devoirs qui fixent un instant sur nous leur regard interrogateur pour disparaître aussitôt, remettre à demain la tâche d'aujourd'hui, ne pas donner à chacun de nos moments sa réalisation parfaite, permettre à nos impulsions de s'évaporer en vagues états d'âme au lieu de se traduire dans notre vie, c'est laisser couler négligemment entre nos doigts les grains de sable qui devaient se changer en or.
Le problème de l'être humain est un monstre à plusieurs têtes, aux tentacules innombrables, et il n'est pas une des rencontres de la vie qui ne nous mette aux prises avec lui. Toute existence fourmille d'occasions de résoudre son énigme, car il n'en est pas une où ne doive se déployer notre action créatrice, où notre génie propre ne puisse s'affirmer et faire apparaître la vie
dans sa vérité. Nos rapports journaliers avec notre femme et nos enfants, la moindre affaire à traiter avec nos subordonnés, tout contact avec un de nos semblables, fait surgir ce problème sous une forme spéciale, unique, captivante; et si notre vie conjugale est malheureuse, si nos enfants sont difficiles à élever, si nous avons affaire à des domestiques récalcitrants, à des voisins insupportables, il doit s'imposer à nous avec d'autant plus d'urgence et d'intensité. Car plus la tâche est ardue, plus la solution a d'attrait et plus elle aura de prix.
Celui qui vaque à son travail en gémissant ne l'a pas encore envisagé sous son vrai jour. Celui qui se plaint de son existence vide et monotone, n'a pas encore aperçu la chaîne ininterrompue des moments précieux qu'il s'agit de saisir et de mettre en valeur. Celui qui se dépite et s'irrite, boude à la vocation sublime qui lui faisait signe. Celui qu'abattent les difficultés et les échecs, — tracasseries malveillantes, misère domestique, catastrophes financières, circonstances embrouillées, — ne soupçonne rien des découvertes et des révélations qui frappent à sa porte. Celui qui perd patience est las de sa mission libératrice, affirmative, transfiguratrice. Celui qui s'ennuie ne discerne pas la portée de chacun de nos instants. Celui qui se sent malheureux, méconnaît son bonheur spécial et lui fait obstacle.
Une fois que notre vie tout entière a pris pour nous
sa signification profonde, il n'y a plus rien d'indifférent à nos yeux, car sa valeur infinie peut s'affirmer aussi bien dans nos récréations et nos plaisirs que dans la lutte pour l'existence et l'accomplissement de notre tâche journalière. Ce n'est pas la gaîté, l'enjouement, qui en sont bannis, mais bien ce qu'elle avait de mesquin, de souffreteux, d'étroit et de rabougri. Tout y prend un caractère de grandeur, parce que tout y devient une révélation de la souveraineté humaine, et chaque triomphe éveille en nous une joie de vivre qui se communique à toute notre existence.
C'est à quoi Jésus voulut amener l'humanité. Il nous a révélé le prix infini de notre être véritable, la signification illimitée de notre vie. Ce prix infini, notre être le possède d'emblée; quant à notre vie, c'est nous qui lui donnons sa valeur en créant quelque chose d'éternel dans une existence périssable. Cela n'est possible que dans la mesure où notre vrai moi s'est éveillé et en a reconnu le caractère énigmatique et la portée incalculable. C'est pourquoi Jésus a dit : « Il faut que vous naissiez de nouveau. » Aussi longtemps que notre être essentiel demeure comme mort, nous remplirons peutêtre de notre mieux notre devoir, mais nous ne saurions
nous acquitter de chacune de nos obligations de façon à leur conférer leur signification réelle, universelle, véritablement humaine. Ce n'est que dès l'instant où l'être véritable se met à palpiter en nous, que nous commençons à discerner le sens profond des devoirs et des événements de notre vie, à pressentir que derrière tous ces phénomènes réside quelque chose d'extraordinaire qui cherche à s'y révéler. Comment, en effet, dénouer quoi que ce soit, avant d'avoir été soi-même délié? Comment créer, sans posséder une vertu créatrice? Comment communiquer la vie au mécanisme de l'existence, sans la posséder tout d'abord? Seul l'homme devenu réellement humain peut vivre d'une vie véritablement humaine.
Car il ne s'agit pas seulement de nous tirer d'affaire le plus irréprochablement et le plus consciencieusement possible, mais bien de contribuer sans relâche à la solution du problème humain, en faisant de chaque cas particulier une révélation de la vérité humaine et en lui donnant ainsi sa valeur générale. Il s'agit, non seulement de remplir tous nos devoirs, mais de dégager, de faire épanouir et fructifier les germes de vie, les éléments de vérité qu'ils renferment. Celui qui ne perçoit pas dans chacun des chocs de la vie une impulsion de la puissance de vie universelle qui travaille sans trêve à l'achèvement de sa création, un appel à devenir un agent propagateur de cette vie en résolvant les pro-
blêmes et en faisant fructifier les angoisses du devenir humain, celui-là n'a pas encore pris contact avec la véritable vie.
Mais là où chacun des heurts de l'existence ne fait que stimuler cette impulsion, là est la véritable vie. Quand tout ce que nous avons à faire devient entre nos mains une révélation de l'ordre nouveau que Jésus voulut apporter au monde, quand il n'est plus une circonstance, un devoir, — dans notre vie de famille et notre vie sociale, dans notre conduite journalière et l'exercice de notre vocation, — dont nous ne fassions surgir la vérité profonde et la beauté divine, l'être originel grandit, le règne de Dieu vient.
Alors dans la pauvreté la plus amère s'affirme la supériorité de l'homme qui ne vit pas de pam seulement ; chacune des nécessités auxquelles il lui est impossible de subvenir devient pour lui l'occasion d'une façon d'agir toute nouvelle qui résout parfaitement le problème du moment. Chez le riche à son tour, se développent une perspicacité et une largeur de vues qui transforment jusqu'au dernier sou des biens qui lui sont confiés, en un capital vivant, profitable aux autres. Et ainsi de suite, en tout et partout. Pas une occurrence qui ne révèle de merveilleux secrets attendant d'être mis au jour. On va de surprise en surprise, en découvrant les trésors célestes qui gisent sous les dehors banals ou rebutants de l'existence humaine, le paradis
qui se cache à l'arnère-plan de notre vie et de notre activité, attendant que nous en trouvions l'entrée. Chacun de nous est à la porte de ce paradis perdu, et lorsqu'un instinct subtil nous en fait toucher le seuil, il s'ouvre et nous donne accès à son abondance. Alors dans le recoin le plus obscur, dans la condition la plus médiocre commence une transformation indescriptible : toutes choses deviennent nouvelles, la vérité s'incarne dans la vie.
Il se peut qu'un petit nombre d'entre nous seulement aient fait cette expérience. Mais c'est déjà beaucoup si quelques-uns, entrevoyant le problème que nous posent les péripéties de chaque jour, se sentent pressés de le résoudre et de consacrer ainsi leur vie à l'avenir de l'humanité. Ils ont pris conscience de leur fonction comme membres du corps universel. Par son action libératrice et révélatrice, leur vie acquiert une valeur générale et devient une force génératrice qui contribue à la nouvelle naissance de l'ensemble. Le sort de l'humanité est entre leurs mains ^.
* Cette étude a paru dans la Semaine littéraire du 13 juin 1914.
Je voudrais vous présenter aujourd'hui une affirmation qui est devenue pour moi un fait d'expérience : « La vie est ce que nous la faisons. » Cette pensée appliquée à la vie extérieure, nous est familière : « Chacun est l'artisan de sa fortune », « Comme on fait son lit, on se couche », c'est en ces termes qu'on la formule habituellement. En effet, c'est à nous à prendre en main la direction de notre vie. Nous sommes dans la situation du navigateur dont la traversée dépend de sa façon de tenir la barre, manœuvrer les voiles, faire face au vent et à la tempête, s'orienter et reconnaître sa position. Il ne peut toujours éviter que son navire soit mis en pièces par les éléments déchaînés, mais il peut cingler sans relâche vers le but, afin de l'atteindre si les circonstances le lui permettent. Sans doute notre vie est soumise à certaines conditions, mais ces conditions sont en même temps les fondements de notre vie.
et ce que nous bâtissons sur ces fondements, c'est notre affaire.
Ce n'est pas cela, toutefois, que je tiens à vous faire remarquer, en affirmant que la vie est ce que nous la faisons. Ce que je veux dire, le voici : notre vie dépend de la manière dont nous l'envisageons, de l'attitude que nous prenons envers elle, de la façon dont nous l'empoignons et la façonnons. C'est nous qui décidons de ce qu'elle sera réellement, tout au moins de ce qu'elle sera réellement pour nous. Notre vie est ce que nous sommes, car c'est notre être profond qui lui confère son caractère et sa signification. Nous avons une puissance innée sur l'existence et sur les choses. Pour celui qui la découvre et la met en œuvre, toute expérience engendre des forces nouvelles. La pierre philosophale est en nous-mêmes. Chacun la possède, mais c'est à chacun de la découvrir.
Cette affirmation paraît exagérée et outrecuidante. La chose est toute simple cependant et ne semble inouïe que lorsqu'on la formule catégoriquement. En pratique et dans chaque cas particulier, elle saute aux yeux. Voyez plutôt :
La vie n'a pas de sens, dit-on ; et de tout temps, ceux qui réfléchissent sont tombés d'accord sur ce point. Les conditions dans lesquelles nous sommes nés, les événements qui fondent sur nous, les circonstances qui surviennent, les influences qui nous déterminent,
tout cela est incalculable, accidentel, arbitraire, dépourvu de sens et par suite inintelligible. Mais si la vie n'a pas de sens, nous pouvons lui en donner un et, immédiatement, notre vie du moins prend un sens, c'est-àdire que pour nous, du moms, elle en a un.
Remarquez en effet comme les hommes les plus divers donnent à leur vie, sans s'en rendre compte, le sens qui correspond au niveau de leur développement, à leurs préoccupations, à leurs préjugés, en un mot à ce qu'ils sont. Pour les uns, le sens de la vie est dans les jouissances, élevées ou grossières, et par conséquent la Vie n'est pour eux que l'occasion de multiplier ces jouissances d'ordres divers, jusqu'à satiété, jusqu'à épuisement, jusqu'à la dissolution complète de l'être. Pour d'autres, le sens de la vie consiste à « servir leurs frères » ; tout revêt pour eux cet aspect, et ils se consument en conséquence au service de leurs semblables. D'autres encore voient le sens de la vie dans l'affirmation et le triomphe de leur personnalité. A eux aussi la vie donne ce qu'ils y cherchent : elle fait d'eux des caricatures qu'ils prennent pour des personnalités.
Nous touchons ici du doigt notre toute-puissance innée s 'exerçant instinctivement et inconsciemment, imprimant à notre vie un caractère conforme aux mobiles qui l'inspirent. Mais l'homme ne devient réellement le créateur de sa vie que du moment où il donne à son existence le sens qui y correspond, celui qui en
résout le problème; problème universel dont nous ne saisissons toutefois que le pomt particulier qui est à portée de notre expérience. Sur ce point particulier, notre pouvoir est au moins aussi grand que celui de l'homme qui fausse le sens de la vie et en fait une contrefaçon indigne d'elle et de lui.
Le parfait « accomplissement » de la vie, voilà le véritable sens de l'existence humaine considérée dans son essence et son devenir. Nous ne pouvons le lui donner qu'en vertu d'une impulsion émanant de notre être. Chacun peut, sans doute, se forger par la réflexion et le raisonnement une opinion qu'il érigera en règle de conduite. Mais les théories sont stériles. Elles peuvent nous composer une vie ordonnée ou désordonnée, mais elles ne sauraient en modifier l'inspiration profonde, ni libérer nos forces et nos facultés latentes. C'est en vivant, c'est en devenant, que nous prenons conscience du véritable sens de notre existence, et que nous devenons aptes à le réaliser. Le caractère que nous donnons à notre vie n'est plus alors l'effet d'une illusion ou d'un tour de force, mais la manifestation de la vérité en nous et par nous.
Autre constatation : La vie n'a pas de raison d'être, l'humanité pas de but. Pourquoi vivons-nous? Mystère. Où va l'humanité? Nous l'ignorons. — C'est vrai. Mais nous pouvons assigner à notre vie une raison
d'être mesquine ou élevée, et à l'humanité un but, borné peut-être par notre égoïsme et notre subjectivité, ou universel et se confondant avec celui de l'humanité. Ici encore, la grandeur, la vérité, l'efficacité et la portée de notre vie dépendent de ce qu'est notre être profond ^
On entend dire aussi : Tout est vain et éphémère. — En soi, oui; toutefois il dépend de nous qu'il n'en soit pas, n'en reste pas amsi. Une fois que le pressentiment de la vie qui ne passe point s'est éveillé en nous et que nous nous efforçons de discerner dans tous les phénomènes et tous les événements leur valeur de vie. et de conférer à toutes nos actions cette valeur éternelle, notre existence acquiert un prix durable ; et en en rattachant tous les détails à son principe éternel, nous leur conférons une valeur permanente.
D'aucuns déclarent la vie ennuyeuse et cherchent à tuer le temps à l'aide de distractions plus ou moins nobles. Il n'y a cependant aucune raison pour que la vie soit ennuyeuse. Elle peut même devenir passionnément intéressante, à condition que nous nous y intéressions! Alors tout nous émeut, nous attire, nous captive. Nous pénétrons toujours plus profond. Nous découvrons des rapports et des significations. Les moindres choses revêtent un intérêt palpitant, parce
'■ Voir : Baustane fur persônliche Kultur : das Ziel. (C. H. Beck, Munich).
que jusque dans les plus infimes transparaît le grand mystère de l'existence, et que toute manifestation humaine nous met en présence du problème humain. Les êtres blasés sont seuls à trouver la vie ennuyeuse. Quant à celui que tout étonne et qui interroge sans cesse la vie et les choses, il trouve dans sa propre existence l'occasion de combattre les horreurs du chaos, comme de s'émerveiller devant la splendeur de l'œuvre créatrice.
Beaucoup se plaignent de la médiocrité de leur existence. Or l'existence n'est médiocre que dans la mesure où le sont les hommes ; dès qu'eux-mêmes cessent d'être mesquins, puérils, bornés par leur subjectivité, leur vie prend un cachet de grandeur et de liberté, de noblesse et de force. Ils aperçoivent ce qu'il y a d'auguste dans le monde et la destinée, leurs vastes horizons, leur rythme saisissant. Quand un homme est un héros, sa vie prend quelque chose d'héroïque, quels que soient d'ailleurs sa situation et son état, fût-il le plus obscur et le plus insignifiant des mortels. Songez, par exemple, à la vie conjugale : ne sommes-nous pas maîtres de n'y trouver qu'une misérable satisfaction ou d'en faire la manifestation souveraine de notre personnalité, l'entreprise la plus formidable que puisse tenter un être humain?
Il en est ainsi dans tous les domaines. Combien de gens déplorent l'indigence de leur vie! Or la vie d'un
grand industriel qui dispose de milliers d'êtres humains et de millions d'écus, peut, s'il a l'âme chétive, être aussi indigente que celle d'un petit boutiquier. Et combien l'univers apparaît étroit et vide à certams savants! C'est nous qui conférons à toutes choses leur grandeur en les envisageant grandement, et pour celui qui discerne la gloire divine dans les choses les plus insignifiantes, les notions de grandeur et de petitesse sont des mesures dont il dispose librement. Il est en notre pouvoir de traiter largement les plus petites choses : la rencontre la plus banale, le devoir le plus ordinaire, vus de haut, peuvent acquérir pour nous une portée incalculable. La vie est si merveilleusement riche partout et toujours ! Mais il faut en savoir découvrir les trésors, sinon nous marcherions sur des champs couverts d'or en n'y voyant que de la boue. Quant à celui pour lequel chaque minute est une parcelle d'éternité, parce qu'il la vit de toute son âme et nourrit les plus hautes ambitions, il change en or la boue, fait jaillir du roc des sources de vie, et crée avec l'imparfait de la perfection.
Vous écrivez une lettre, par exemple : au lieu de vous borner à liquider convenablement l'affaire en question, vous pouvez l'évoquer intérieurement, vous en pénétrer, et répondre du fond de votre âme brûlante. Alors votre lettre sera une création de votre vie, une révélation de votre être. Et si vous avez répondu
d'une manière digne de votre humanité, quelque chose de la joie du créateur a passé en vous et réchauffé votre âme.
Que de personnes enfin se plaignent de leur profession : Avec le métier que je fais, impossible de vivre d'une vie personnelle. Votre idéal n'est pas fait pour les gens de ma sorte, — Ne serait-ce pas que n'ayant pas en vous la vie, vous ne pouvez l'insuffler à votre travail? Toute profession n'a que la vie de celui qui l'exerce, et il n'en est aucune qui ne prenne vie au contact d'un homme vivant. C'est un fait d'expérience générale. Le monde s'embrase au feu de celui qui l'approche. On accuse la vie de n'être qu'un mécanisme froid et mort qui nous use et nous broie. Certes il en est ainsi, si nous y consentons. Mais si, ne nous contentant pas d'un frottement superficiel, nous la saisissons fortement et réagissons avec vigueur, si, grâce à une attitude réceptive et patiente, nous laissons nos expériences nous révéler complètement leurs secrets, nous découvrons que derrière cet engrenage de fer se meut un organisme spirituel et vivant avec lequel nous avons la faculté d'entrer en contact. Cependant ce contact ne s'établit que si notre être intérieur, ébranlé par des impressions spontanément et profondément ressenties s'ouvre à la révélation de ce qui vit et besogne sous les apparences. Le monde n'est sans âme qu'aussi longtemps que nous ne lui en avons pas donné une et qu'il
n'a pas rencontré la nôtre. Mais dès que nous allons à lui de toute notre âme, il prend vie et partout nous puisons la vie.
Qu'une expérience nous déçoive et nous abatte, ou nous fortifie et nous enrichisse en donnant à notre vie personnelle une impulsion nouvelle et féconde; que la vie nous appauvrisse et nous ruine, ou nous grandisse et nous éduque; qu'elle nous use comme le caillou du torrent ou taille le pur cristal de notre personnalité, c'est nous qui en décidons. La force plastique est en nous, jamais dans les choses. Il dépend de nous de vivre au soleil ou sous les nuages, car non seulement nous pouvons tourner le dos à l'obscurité, mais si nous le voulons il y a du soleil en nous. Qu'est-ce que la joie de vivre, sinon la vibration de notre être intérieur mis en activité? Plus est vigoureux le mouvement qui l'anime, plus la joie nous pénètre et inonde de clarté notre vie. Chaque être porte en soi ses puissances et ses lois, l'existence ne fait que les dégager, quelles qu'en soient d'ailleurs les conditions extérieures, si nous la vivons fortement et profondément.
Et nos relations avec nos semblables? N'est-il pas évident qu'elles aussi dépendent de nous? Nous ne pouvons changer les hommes, mais il nous est loisible de n'avoir avec eux que des rapports tantôt agréables, tantôt désagréables, ou d'entrer véritablement en contact avec eux. Ils nous irritent et nous blessent, mais
rien ne nous oblige à leur en vouloir et à leur garder rancune. Rien ne nous empêche de chercher le contact avec leur meilleur moi, et de croire en eux imperturbablement, parce qu'un instinct profond nous fait pressentir leur véritable nature. Nous devenons alors intangibles. Leurs mains sont liées. Essayez et vous le verrez. C'est à nous de savoir si nous préférons dépérir dans l'isolement d'une vie étroite, ou entrer par la communion avec le prochain dans le grand organisme de la vie, car aucun être humain ne peut nous défendre de porter avec lui, mténeurement, son malheur et sa souffrance et d'exercer ainsi sur lui une action libératrice. Enfin ce qui dépend de nous, c'est ce que nous sommes, parce que ce que nous devenons dépend de nous. Si nous sommes et restons un produit du hasard, à nous la faute. Rien ne nous force à y consentir. Car il est en notre pouvoir de suivre une ligne partant de ce produit du hasard que nous sommes au début, et aboutissant à la personnalité que nous devons devenir. C'est ainsi que du chaos des vies individuelles se crée un cosmos. Il s'agit de conférer ce sens à notre vie, de transformer l'accidentel en nécessité supérieure, de favoriser le développement de notre être essentiel en sorte que les éléments qui lui sont étrangers soient éliminés naturellement, de le laisser tout pénétrer et tout dominer, afin de parvenir à la stature parfaite de notre vrai moi. Nous ne sommes plus alors un produit du
hasard, mais une personnalité possédant son caractère propre, son unité et son harmonie.
On m'objectera que notre volonté n'est pas libre, que nous dépendons de notre passé, des circonstances présentes, d'influences futures. En effet, aucun de nous n'est libre d'emblée. Mais en veillant à ce que l'élément qui, en nous, « n'est pas de ce monde », se libère et s'épanouisse, nous nous créons une base indépendante de l'engrenage temporel des causes, et solidement établis sur cette base, nous pouvons nous développer et vivre en vertu d'une nécessité intérieure, en vertu aussi des puissances de « ce qui nous est donné du ciel ».
Comprenez- vous maintenant que l'on puisse affirmer sans restriction que la vie est ce que nous la faisons? Il faut l'avoir, non seulement compris, mais expérimenté en quelque mesure, pour se faire une juste idée de la souveraineté merveilleuse et universelle que tout homme apporte, comme une dot magnifique, en venant au monde. C'est un trésor à découvrir et à faire valoir. Pour la plupart des hommes, il reste un capital mort. Mais quand un homme a trouvé la vie, son capital aussi prend vie, et alors il se met à l'exploiter.
Archimède doit avoir dit : Donnez-moi un point d'appui en dehors du monde et je soulèverai le monde. Ce point d'appui qui n'est pas de ce monde, nous le trouvons en nous. Et une fois que nous en avons pris
possession, nous sommes capables de soulever le monde et nous devenons les créateurs de notre vie.
Ai-je réussi à vous donner de ces choses cette compréhension immédiate et vivante qui nous en fait, pour ainsi dire, toucher la réalité? Avez-vous pressenti qu'il ne s'agit de rien moins que du secret de la vie et des merveilles qui nous échoient en partage, une fois que nous l'avons découvert? Je vous ai conduits à travers le monde et la vie, parmi les hommes et jusque dans leur âme et, chemin faisant, je vous ai fait remarquer ici une clarté, là une source, des valeurs sans prix, des forces latentes. Il importe que vous les connaissiez et que vous en preniez conscience. Ceux qui ne les discernent point ne voient partout que guenilles, boue, désordre, misère et néant. En revanche, celui dont les yeux se sont ouverts aperçoit la réalité, il découvre le trésor qui y est caché et vit de richesses insoupçonnées jusqu'alors.
C'est là une intuition que nous ne saurions créer en nous. Impossible de nous forcer à voir les choses autrement qu'elles ne nous apparaissent. Toutefois nous pouvons étendre les antennes de notre âme pour essayer de les palper et de les reconnaître. Il ne s'agit
pas ici d'autosuggestion, ni de parti pris, mais de la révélation du mystère de notre existence, du pressentiment intime de ce qu'il y a de spirituel et vivant dans le monde, la nature et les choses, les événements et les phénomènes. C'est un courant vital puissant qui nous saisit et nous entraîne, l'énergie potentielle de l'évolution qui aspire à s'accomplir, le rythme de la vie qui nous met en mouvement, l'instinct des puissances cachées au fond de nous. Cette intuition est la baguette magique qui découvre les sources souterraines, l'airnant qui attire le fer invisible. Celui qui ne la possède pas ignore la puissance qui subjugue la vie, quel que soit son désir de se l'approprier.
En réalité, je n'ai fait jusqu'ici que vous exposer ce que c'est que « croire ». Je n'ai pas cherché à vous en donner une idée abstraite, mais une impression vivante, en étalant à vos yeux la puissance de celui qui croit. La plupart de mes lecteurs, cependant, n'auront certainement pas songé qu'il s'agit de « la foi », car ce terme désigne habituellement tout autre chose. Nous nous faisons aujourd'hui de la foi une idée si fausse, ou plutôt des idées si hétérogènes, qu'on est obligé de s'interdire le mot, si l'on veut éveiller le sens de la chose. J'espère cependant vous avoir fait sentir que cette puissance de l'homme sur tout « ce qui est de ce monde », est une faculté spéciale grâce à laquelle nous prenons instinctivement envers tout l'attitude juste, et
qui nous place d'emblée dans une relation particulière avec la vie; faculté en vertu de laquelle l'être humain libère des forces, réalise des possibilités, développe des germes cachés, supprime des obstacles, découvre et crée des valeurs, anime les choses inertes, et manifeste dans tous les domames une activité créatrice, simplement parce quil vit. Pour peu que vous pressentiez quelque chose de ce sixième sens et de sa vertu mystérieuse, rappelez-vous que c'est toujours cela que j'entends quand je parle de << la foi ». Je tiens à le dire une fois pour toutes afin d'éviter les malentendus et d'écarter des notions fausses.
La foi, en tant que sensation immédiate de laquelle découle une puissance spontanée, est le pressentiment — qui, confirmé par l'expérience, devient une vue ef une certitude — de la vie cachée, de la force latente, de la vérité en germe dans tout ce qui est, l'instinct de la vie véritable qui réalise tout ce que nous pressentons, percevons et saisissons. La foi, opposée à l'instinct de conservation des êtres végétatifs et à leur esclavage des apparences, est la capacité de ressentir le vide de l'existence et l'élan du devenir, de percevoir les appels de la vie et les lueurs de vérité. Elle est le besoin de rédemption et de vie créatrice qui s'éveille dans l'âme humaine au contact de l'âme universelle.
La foi n'est donc pas autre chose que l'impression spontanée de ce qui réside au fond des choses, dans le
monde, en nous-mêmes et dans nos semblables, dans notre sort et notre histoire. C'est la vibration que nous communique l'âme mvisible du monde, l'éternel qui pénètre tout et qui cherche à se réaliser dans le fini. Vivre de cette vibration, c'est vivre de foi. Et quiconque vit par la vertu de ce sixième sens, met en œuvre l'énergie créatrice dont je parle. La foi est donc, en réalité, la puissance de vivre, et, au sens rigoureux de la vérité, «ce que l'on ne fait pas avec foi est un péché», puisque vivre autrement, ce n'est pas réellement vivre.
Je n'ai fait jusqu'ici que commenter cette parole de Jésus : « Si vous aviez de la foi gros comme un grain de moutarde, vous diriez à cette montagne : Soulève-toi et jette-toi dans la mer, et elle vous obéirait. Et rien ne vous serait impossible.» J'ai essayé de vous donner l'impression qu'en effet nen ne nous est impossible, si nous croyons. Jeter une montagne dans la mer n'est rien pour l'homme capable de soulever le monde. On s'arrête trop souvent à cette expression : jeter une montagne dans la mer, et l'on oublie l'affirmation bien plus extraordinaire et sur laquelle repose tout le poids de la parole de Jésus : rien ne vous sera impossible. On reste accroché à l'image et l'on en conclut que Jésus assure à celui qui croit une puissance magique et arbitraire. C'est ainsi que ce qui s'applique à la foi profite à la superstition
parce qu'on interprète au profit de la superstition ce qu'il faut comprendre à la lumière de la foi.
Nous avons remarqué, au contraire, que la toutepuissance de la foi est conditionnée. Elle pressent, devine, libère « ce qui nous a été donné du ciel ». Conçue par la vertu de l'esprit et de la vérité, de la vie et de l'impulsion créatrices, la foi met en œuvre ce qu'elle a reçu. Elle est un mouvement de l'âme répondant à l'attraction divine et qui fait passer dans notre vie le courant d'énergie toute-puissante dont parle Jésus.
Celui qui ne connaît à aucun degré le contact mystérieux qui s'établit entre l'élément divin en nous et hors de nous, opposera certainement à mes assertions une fin de non-recevoir. Quant à celui qui, une fois au moins, a senti frémir son âme à l'unisson des vibrations divines, il a pris possession du point d'appui dont je vous ai parlé; et le spectacle que la vie lui offrait naguère lui semble un effet de nuit comparé à la vision lumineuse qu'il en a depuis qu'il a compris ce que c'est que vivre. Il se peut que quelques-uns, sans en avoir fait l'expérience, se rendent compte que cette vie seule est la vie. Ils ne sauraient toutefois se l'approprier théoriquement. A qui ne le sent pas, on ne peut prouver qu'il y ait en lui un germe d'éternité, mais en fût-il convaincu en principe, cela ne lui servirait de rien s'il ne sent pas en lui les battements de la vie
profonde. De même, il faut faire l'expérience du principe éternel de liberté et du point d'appui qui nous permettent de soulever le monde, pour que ce qui doit devenir en nous vérité et puissance ne reste pas l'illusion sans efficacité d'un esprit exalté. Mais pour peu que nous connaissions cette expérience, il nous est possible de nous y attacher et de nous y tenir, même à l'heure où le flot de nos impressions contraires menace de nous entraîner loin du roc de la véritable vie. Et il faut à tout prix nous y cramponner, si nous voulons nous l'approprier définitivement.
Cette perception du vrai, de l'essentiel, où qu'ils se trouvent, n'est d'abord qu'une lueur passagère. Une étrange sensation de vie nous ébranle, une clarté se fait, l'arrière-plan des événements nous apparaît un instant, nous échappons à l'engrenage de notre passé, nous voyons tout comme d'un autre monde. Cette impression est fugitive, trop vite elle s'évanouit. Mais il suffit de l'avoir ressentie un instant pour avoir la certitude qu'elle est la vérité.
Alors de la foi intérieurement éprouvée naît la foi qui est un acte. Nous nous attachons fermement à cette révélation de la vie mystérieuse qui agit au fond de nous comme au fond des choses, et au seul vrai mode de vivre qui en découle, car ils sont pour nous un droit inaliénable, les pleins pouvoirs qui nous ont été octroyés, la royauté de droit divin dont nous res-
tons irrévocablement investis, en fussions-nous même déchus momentanément.
Quand cette foi devient i'aiguille aimantée qui nous indique invariablement la direction, nous nous orientons de plus en plus vers les sources de la vie. Nous acquérons un mstinct qui nous les fait découvrir; et plus nous les cherchons avec persévérance, plus nous les trouvons abondantes. De cette foi active découlent alors de nouvelles intuitions et de nouvelles expériences. Et au cours de cet échange constant entre nos essais de vie d'une part, et nos expériences mtimes de l'autre, entre les grâces reçues et nos actes d'obéissance, notre foi grandit comme la plante sortie du grain de semence.
Cherchez donc à saisir le secret de la foi si vous voulez résoudre l'énigme de la vie. Regardez autour de vous. Regardez en vous. Et chaque fois que votre œil intérieur aperçoit, comme au travers d'une fente, un rayon de la vie cachée qui pénètre tout, suivez ce rayon. L'un le remarque ici, l'autre là. Où qu'ils l'aperçoivent, ils ont trouvé la voie.
Il se peut que votre foi ne soit pas plus grande qu'un grain de moutarde. Mais c'est de la foi néanmoins, et avec elle vous avez la toute-puissance. Ce n'est plus qu'une question de temps et de développement : elle croîtra et deviendra la force agissante de votre vie. Et l'effort de volonté qui, parmi toutes les obscurités.
VOUS a tenus fermement attachés à la lum.ière intérieure, pourra céder la place, parce que la foi jaillit en nous avec une force élémentaire et spontanée, et s'alimente sans mesure et sans trêve de chacune des expériences de notre vie.
Vous doutez-vous du danger que présentent pour vous mes livres et mes conférences? Quant à moi, je le sens très nettement, et cette impression est parfois si vive, que je serais tenté de m'imposer silence. Je crains, en efïet, qu'à force de penser à ce que vous lisez et entendez, vous n'arriviez pas à le vivre. Sans doute la pensée est un beau don de Dieu, mais elle n'en devient pas moins nuisible dès qu'elle s'attribue une place exagérée. Elle ne concourt à notre vie que pour autant qu'elle en reste l'auxiliaire. C'est dans la vie qu'elle doit plonger ses racines et puiser les éléments de sa croissance, c'est à la vie qu'elle doit tendre et s'adapter constamment.
Or je constate que, quel que soit le sujet que je traite, il devient aussitôt pour vous matière à réflexion; après quoi, pour le plus grand nombre, l'affaire est classée. Vous avez certainement l'intention de faire servir à
votre vie ce que vous aurez saisi théoriquement. Mais, dans l'intervalle, vous avez laissé s'évanouir l'impression immédiate que vous en aviez reçue, et avec elle les forces et les possibilités qu'elle vous offrait. Ce que vous cherchez alors à transposer de la théorie dans la pratique n'est plus qu'une construction laborieuse que vous êtes obligés de maintenir à grand'peine, et qui, le plus souvent, ne saurait subsister. Et je vous entends gémir : « Tout cela est fort beau en théorie, mais irréalisable dans la pratique. » Je ne m'étonne point que vous en jugiez ainsi. Votre tort a été de passer tout d'abord au crible de la pensée l'impulsion reçue, au lieu de la laisser se réaliser immédiatement dans la vie. Ce qui prend corps en nous et dans notre conduite, se formule ensuite tout naturellement dans notre esprit. C'est ainsi qu'il en doit aller : il faut que nos impressions, nos expériences nous deviennent peu à peu conscientes, mais non que nous cherchions à introduire, à entretenir, à développer en nous certaines pensées, pour les mettre ensuite en œuvre dans notre vie. Cette culture de serre chaude n'a aucune valeur.
Un exemple. Je vous ai dit le jour de Pentecôte que le terme de « Saint-Esprit » est l'expression d'un fait prodigieux, le fait que dans l'homme s'instaure une réalité nouvelle, vivante, et qu'à mesure qu'elle s'y déploie, s'inaugure aussi en lui un nouveau devenir qui n'est pas de ce monde, mais issu des profondeurs
divines, et qui doit renouveler son être tout entier, porter, actionner, façonner sa vie. Si vous ne voyez là qu'une belle idée à retenir, jamais vous n'entrerez en possession de la réalité dont cette idée n'est que le reflet. Cette réalité ne peut être saisie que dans la mesure où nous la vivons, c'est-à-dire où nous mettons en œuvre d'une façon immédiate l'élan qu'elle imprime à notre âme. Notre être intérieur ne peut prospérer que dans la mesure où nous traduisons directement dans notre vie les impulsions jaillies de ses sources éternelles, en sorte que s'actualise ainsi tout naturellement dans chacune de nos manifestations une nouvelle qualité de vie, celle de l'âme.
Mais plusieurs d'entre vous, paraît-il, se demandent comment il est possible de parvenir à cette vie directement, sans l'intermédiaire de la pensée. Je vais donc essayer de vous indiquer quelques-uns des traits qui la caractérisent, afin de vous convaincre qu'il n'y faut aucun travail de réflexion, mais uniquement une prise de position toute pratique, des essais et de l'exercice.
La vie dont il s'agit n'est pas une science qu'il faille comprendre d'abord pour l'appliquer ensuite. Elle est un art auquel il faut nous essayer, une capacité qu'on ne développe qu'en l'exerçant. Je ne saurais donc vous donner que des indications sur le chemin à prendre. Si vous les suivez, si vous vous mettez en marche sans même savoir où elles vous mènent, vous gagnerez cer-
tamement du terrain, et vous atteindrez le but. Si au contraire vous vous attardez à réfléchir, vous piétinerez sur place indéfiniment. Inutile d'ajourner en disant : « Je me mettrai à l'œuvre quand j'aurai suffisamment réfléchi, » car alors votre élan se sera déjà brisé, sans parler des idées de toutes sortes qui vous auront probablement assaillis et détournés de votre chemin. Mais surtout il est impossible, sur la voie de la réflexion, de parvenir jamais à une vie de spontanéité, et cependant tout est là.
Pour parvenir à la vie véritable, — car nous ne saurions l'atteindre en sautant d'un bond à son point central, mais seulement en partant de la circonférence, c'est-à-dire de notre état actuel, de notre vie faussée, — le premier pas à faire, c'est de prendre envers toutes choses une attitude affirmative, et cela radicalement, de propos délibéré. Il s'agit de répudier l'esprit de négation, d'acquiescer sans réserve à notre situation, à ce qu'elle exige de nous, à tout ce que la vie nous apporte de devoirs, de souffrances, de difficultés, de détresses. « Cela est, donc je le veux, je le supporterai, je l'accomplirai », telle est la résolution initiale indispensable.
Et voici, je vous l'ai dit souvent, quelle en sera la conséquence immédiate : vous entrerez en contact avec Dieu, avec « l'esprit qui affirme sans trêve ». Or, songez
un instant aux tourments d'esprit que vous a causés la question de la communion avec Dieu. Que de livres vous avez lus, que d'opinions vous avez essayé de vous assimiler, que de doutes vous avez réprimés, vous cramponnant à telle ou telle croyance et repoussant avec énergie ce qui lui était contraire, priant, luttant, prêts à tout pour résoudre cette difficulté toujours renaissante ! La réponse est si simple pourtant : vivez d'une vie affirmative, et vous serez en contact avec Dieu, et ce contact sera réel, objectif; tandis que vous aurez beau vous mettre l'esprit à la torture, assister à des réunions religieuses, écouter des conférences, vous livrer à des exercices d'édification, vous ne ferez qu'entrer en un contact subjectif avec l'idée de Dieu, c'est-àdire vous livrer à une illusion.
Du moment où, par votre attitude constamment affirmative, s'établit cette relation subconsciente, la vie qui en découle est précisément la vie que vous cherchez, cachée d'abord, sans doute, comme celle de la semence qui germe et grandit dans l'obscurité, mais réelle. Vous la posséderez avant de la reconnaître et de vous en rendre compte. Elle se développe de soi-même, elle se manifeste involontairement, son caractère se révèle, ses lois exercent leur action féconde. Car une fois en rapport avec la puissance de vie universelle, ce sont ses impulsions que nous percevons dans l'élan intérieur qui nous presse, c'est sa volonté qui s'exprime par la
VOIX de notre génie propre, montant des profondeurs de notre être jusqu'à la zone de notre vie consciente. Peut-être ne sentez-vous rien de cette puissance divine et cachée, néanmoins elle agit et crée en vous.
C'est là ce que j'entends quand je vous dis : Vivez, et tout le reste en résultera nécessairement. Vivez du OUI, et vous trouverez l'accès à la vie. C'est très simple. Quiconque le veut peut l'essayer aussitôt. Dès qu'il le fera, et dans la mesure oii il le fera sincèrement, radicalement, le contact avec la source de toute vie s'établira et exercera ses effets.
Je vous ai souvent dit aussi que le secret d'une vie féconde et couronnée de succès, consiste à être toujours et partout entièrement à votre affaire et à vivre directement des impulsions qui se font jour alors en vous spontanément. Il n'est point nécessaire de se livrer à de longues méditations pour le comprendre; il suffit d'essayer, tout simplement. Vous vous acquittez d'une affaire quelconque, vous jouez avec vos enfants, vous rencontrez quelqu'un que vous saluez et avec qui vous échangez une poignée de main, une lettre vous arrive à laquelle il faut répondre, un pauvre vous aborde et vous demande l'aumône, un malheur vous atteint... soyez toujours entièrement à l'affaire. C'est le seul moyen de laisser s'exercer sur vous l'action stimulante de la vie. Aussi longtemps que les impressions qu'elle
vous apporte ne font qu'effleurer votre esprit, votre cœur ou votre volonté, votre âme n'en est point ébranlée et comment vivrait-elle dans ces conditions? La vie consiste en un échange avec le milieu ambiant. Si votre âme n'est point atteinte et mise en activité par ce qui l'approche, comment pourrait-elle vivre?
Mais, me répondrez-vous, admettons que je me donne en effet tout entier à la chose du moment, que mon être intime en soit ébranlé et que j'agisse alors selon mon impulsion immédiate, qui me dira si c'est vraiment mon âme, le moi transcendantal et divin qui est actif, et non point le moi charnel, celui qui doit être vaincu? — Il est possible que, pour l'instant, la seconde supposition soit la vraie. Persévérez toutefois. Les impressions ne tarderont pas à pénétrer plus avant, en sorte qu'enfin votre âme en soit remuée et secouée jusqu'au fond. Or l'âme ne saurait être remuée et secouée sans réagir en conséquence.
Cela aussi, sans doute, ne réussit pas du premier coup. Mais plus notre vie gagne en profondeur, plus aussi elle jaillit directement des profondeurs; moins nous envisageons superficiellement l'existence et ses obligations, plus leur accomplissement procède du fond même de notre être. C'est un art qu'il s'agit d'acquérir, non point en cherchant à nous l'inculquer par un effort d'esprit, — ce serait nous livrer derechef au va-et-vient de nos pensées et de nos sentiments, —
mais par une expérience personnelle et originale, à mesure que nous recevons les impressions de ce qui est situé derrière les choses, et que ces impressions se communiquent à ce qui, en nous aussi, est situé à 1 arrière-plan.
Grâce à Téchange qui s'établit alors entre le transcendantal en nous et hors de nous, entre notre âme et l'âme universelle, entre notre génie propre et les impulsions de la vie et de la volonté divines manifestées par les événements et les obligations de notre existence, notre âme devient le foyer où convergent les rayons divins émanant des phénomènes et des faits journaliers, et elle les renvoie au dehors avec une force accumulée.
Seulement, une fois que de ce contact de notre âme avec Dieu a jailli l'impulsion, il s'agit de la suivre. C'est ce qui manque le plus souvent. Beaucoup ressentent de fortes impulsions, mais au lieu de les suivre instantanément et franchement, ils commencent à raisonner. Cette déplorable habitude de discuter ce qu'on se sent poussé à accomplir, de se demander si « cela se fait », quelles en seront les conséquences, si l'on ne scandalisera pas tel ou tel, comment on s'en tirera, détruit l'impression originelle et la vie jaillissante qui en découlait. Au lieu de l'échange vital immédiat apparaissent les considérations prudentes, les appréciations, les décisions, les actes de volonté; au lieu d'un développement naturel, l'effort et les tourments d'esprit.
II y a plus encore : aussi longtemps que nous vivons spontanément, selon l'impulsion de notre âme, nous sommes innocents. Quoi qu'il advienne, nous n'en portons pas la responsabilité, car notre conduite est l'expression de ce qui se passe en nous. Mais interrompre cet enchaînement naturel par n'importe quelles réflexions, c'est nous rendre coupables, et doublement : d'abord parce que nous entravons l'élan de la vie qui montait et qui voulait déployer sa force créatrice, — et ceci est un crime envers cette vie naissante, — puis parce que, sur cette voie, nous ne pouvons arriver qu'à un résultat fâcheux. Il n'y a qu'une façon d'agir qui soit la vraie, à chaque moment donné. Nous ne la trouvons d'instinct qu'en nous plaçant sous l'impression directe de la situation, de l'obligation présente, du problème à résoudre. C'est de cette impression subie que se dégage d'une manière immédiate la clarté qu'il nous faut. Or dès que nous faisons intervenir des considérations étrangères, nous la faussons. L'épanouissement fécond qui est le fruit de l'obéissance à nos impressions spontanées fait place inévitablement à une élaboration artificielle et, par conséquent, manquée.
Mais je vous entends : « C'est alors que les choses iront de travers ! » Essayez tout de même. S'il vous arrive de scandaliser l'un, le mal n'est pas grand, et si vous faites de la peine à l'autre, vous n'êtes point coupables, puisque vous avez fait ce que vous deviez
faire. Tant que vous agissez en vertu de la nécessité impliquée dans l'état de choses donné, vous n'êtes aucunement responsables de ce qui en résulte. N'ayez pas peur. Vivez simplement, comme les enfants : les sottises qu'ils commettent ne sont des sottises qu'aux yeux du monde; or, l'important, c'est que nous accomplissions ce qui est juste aux yeux de Dieu. Faites donc en paix ce que le monde désapprouve, lorsque votre âme vous y contraint.
Mais pour en être capables, il faut une chose encore : vivre d'une façon objective ^. Lequel d'entre vous s'est réellement efforcé de vivre dans un esprit d'objectivité? L'an dernier se trouvait ici quelqu'un qui me dit avoir essayé pendant toute l'année de vivre tout à fait objectivement. Il en résulta pour lui une transformation merveilleuse. Tout changea dans sa vie et en lui-même, et nous pûmes constater de nos propres yeux qu'il était devenu un autre homme.
Vivre objectivement, c'est vivre sans jamais considérer l'effet agréable ou désagréable qu'une chose produit sur nous. Ce point de vue ne doit aucunement entrer en ligne de compte en face d'un devoir à remplir, d'une question à résoudre, d'une cause à servir. Toute sensiblerie doit être bannie aussi bien de notre vie personnelle que de nos rapports avec les autres, car
' Voir p. 81 , l'étude intitulée Objectivité.
ces préoccupations subjectives interposent entre nous et la réalité comme une couche de brouillards qui nous empêche de la discerner. Impossible alors d'entrer en contact avec elle, de la ressentir d'une façon immédiate, de prendre la vie corps à corps et de trouver dans des expériences profondes et originales la révélation de la conduite à tenir. Tout doit par conséquent aller de travers.
Quand je vous ai conseillé tout à l'heure de vivre en vertu de vos impulsions spontanées, quelques-uns d'entre vous se sont dit peut-être que ce serait donner libre carrière à l'égoïsme humain. Il n'en sera rien si, d'une part, toutes vos manifestations découlent d'impressions profondément ressenties, et si, d'autre part, vous vivez d'une façon tout objective. Car vivre dans cet esprit d'objectivité, c'est triompher de l'égoïsme, puisque c'est se mettre au service de la vie, puisque ce qui importe alors, ce n'est plus nous, mais le cas en présence duquel nous nous trouvons. Cette attitude permet aux impressions de pénétrer au travers de la carapace formée par notre moi charnel, jusqu'à notre âme même. Par le fait que nous vivons objectivement, cette croûte d'égoïsme est brisée et nous sommes désormais capables d'accomplir la tâche qui nous incombe en nous oubliant nous-mêmes.
A cette question de la vie objective se rattache étroitement ce que je vous ai dit naguère de la nécessité de
nous mettre au service de la vie \ Je n'y reviens donc pas. Dès que nous ne partons plus du point de vue que le monde avec tout ce qu'il renferme est là pour nous, pour notre jouissance, pour notre usage, dès que nous comprenons au contraire que nous sommes là pour le monde, pour l'humanité, pour nous faire les serviteurs dociles de la vie, nous nous arrachons à notre autocentrie et nous devenons des cellules vivantes, dans le grand organisme humain. En nous plaçant absolument au service de la vie ascendante, de la vie véritable, nous échappons au danger qui menace ceux qui voudraient vivre directement de leurs impulsions spontanées sans avoir préalablement adopté cette orientation nouvelle. C'est ainsi que tout s'enchaîne pour concourir au même résultat. N'est-ce pas bien simple et facile à comprendre? Au reste, point n'est besoin de comprendre; il suffit d'essayer pour que la clarté se fasse. Aussi longtemps que nous argumentons, cette façon d'être et d'agir nous paraît hasardeuse, discutable, absurde. Mais dès que nous en faisons l'essai, elle se justifie, et nous apercevons avec étonnement les merveilleuses lois de la vie qui s'y révèlent. Alors ce qu'il est si difficile d'élucider théoriquement, s'explique de soi-même. Un instinct délicat nous conduit de découverte en découverte et souvent même nous ne nous rendons
* Voir dans les Blâtter zur Pflege persônlichen Lebens, 13^ année, l'article intitulé Die neue Art des Lebens.
compte qu'après coup des secrets qui se sont dévoilés à nos yeux.
Et j'ajoute enfin : Ayez foi en Dieu, foi dans les hommes, foi en vous-mêmes. Cette foi ne consiste pas à nous efforcer de croire à la présence de Dieu et de lui faire bonne figure, à assumer un air aimable et bienveillant envers nos semblables, à nous étaler et nous rengorger pour nous insuffler de la confiance en nousmêmes. C'est plutôt une confiance dans la vie qui se traduit par une joyeuse assurance, un regard qui pénètre jusqu'au fond des choses, des hommes, de nousmêmes. A celui qui l'aborde ainsi, la vie ouvre ses trésors; il entre en contact immédiat avec ce qui réside au-dessous des apparences, en lui les sources jaillissent, la puissance de vie devient son partage. Croire en Dieu, c'est croire aux hommes, à notre destinée, à notre tâche, à nous-mêmes, au triomphe de la vie.
Mais qui donc croit en réalité? Non point certes ceux que dévorent les soucis et les craintes, car celui qui croit ne saurait plus ni craindre, ni s'inquiéter. Il sait qu'aucun malheur véritable ne peut l'atteindre et que toutes nos vicissitudes auront une issue glorieuse. Celui qui vit de foi ne peut manquer d'acquérir la vie, parce qu'il en crée les conditions essentielles : en effet, sa foi implique non seulement la réceptivité et la capacité nécessaires pour la saisir, mais encore le flair subtil.
le contact et l'échange, l'attitude et le mouvement qui la développent tout naturellement.
L'apôtre Paul a dit : « Travaillez à votre salut avec crainte et tremblement, car c'est Dieu qui fait naître en vous la volonté et l'action suivant son bon plaisir. >> C'est le Juif qui parle dans la première partie de la phrase. Nous n'avons pas à craindre et à trembler pour notre salut. Une fois que nous avons pris la position qui convient et que nous cherchons à y conformer notre vie, tout le reste s'ensuivra. La crainte et le tremblement nous font broncher et manquer notre coup. Le succès n'appartient qu'à la foi, à l'assurance, à la belle humeur, surtout quand il s'agit de conquérir la véritable vie : Dieu accomplit tout en ceux qu'elles animent et ils reçoivent de lui tout ce dont ils ont besoin.
Vous objecterez sans doute : Il y a tant de questions sur lesquelles il faut se faire une opinion! Qu'adviendra-t-il si nous renonçons à y réfléchir? — Ah! si vous saviez le bonheur qu'on éprouve à ne plus se torturer l'esprit, mais à aller droit devant soi, sûr de recevoir d'instant en instant les forces et les clartés nécessaires, à se dire avec confiance : Si je ne reçois pas davantage, c'est que je ne dois pas avoir davantage, c'est que ]e ne pourrais encore le supporter; je ne m'acharnerai donc plus à le vouloir. Alors cesse l'effort pénible qui nous épuisait, et qui faisait de notre existence un supplice. 11 faut qu'il cesse, car ou bien il est une tentative de
prêter secours à l'action divine par notre activité propre et notre ingérence, — comme si Dieu ne pouvait s'en tirer seul, — et il ne fait qu'entraver, affaiblir et gâcher ce que Dieu voulait créer; ou bien il trahit l'orgueilleuse prétention de prendre ce qui ne nous est pas donné, et il ne peut qu'échouer et nous mener perdre.
Voyez comment, dans la nature, tout croît et fleurit et porte son fruit sans effort. C'est ainsi qu'il en doit aller pour nous. Ce qui ne grandit pas naturellement est sans valeur et sans vie. Nous n'avons que faire de fleurs qu'on attacherait à la tige, de fruits qu'on y suspendrait artificiellement. Mais, direz-vous, n'avonsnous donc rien de spécial à accomplir? — Si bien, vous avez à accomplir d'instant en instant ce que chaque instant réclame, à exécuter résolument ce qui doit être exécuté, à vous abstenir tout aussi résolument de ce qui ne doit point être fait. Il ne s'agit pas de l'imaginer, ni de vous le faire dire : on le perçoit intérieurement. Ce que vous ne percevez pas n'est pas votre affaire.
Quelques-uns demanderont encore : Comment donc disparaîtront nos mauvais penchants, notre méchanceté, nos péchés? — Tout naturellement, par le processus de renouvellement qui commence alors. — Mais n'avonsnous rien à entreprendre pour nous en débarrasser? — Surtout rien d'arbitraire. Quand vous trouvez en vous du mal, ayez-en honte, voilà tout. C'est là une
impression spontanée, impression de répulsion, de dégoût, qui découle directement de l'expérience du péché et qui vous en affranchit intérieurement. Ayez honte et aspirez à la pureté, à l'intégrité, à la décision qui vous manquent. C'est cette aspiration qui ouvre l'âme à l'action divine, et Dieu ne manque pas d'exercer cette action sur ceux qu'il trouve prêts à la subir.
Eh bien, je vous le demande en terminant, ces choses sont-elles donc si effroyablement compliquées qu'on ne puisse, tout au moins, les tenter? Il n'est point nécessaire d'en saisir complètement la portée, l'étendue, la profondeur, il suffit de les pressentir en quelque mesure. On apprend à les connaître progressivement et selon une méthode très simple : ouïr et faire, c'est-àdire, prêter intérieurement l'oreille et réaliser ce que nous avons entendu. Nous ne saurions, par exemple; comprendre parfaitement du premier coup ce que signifie, implique et produit une vie d'affirmation, mais quand, l'ayant entrevu, nous en faisons l'essai, nous ne tardons pas à le comprendre mieux. Et, plus nous pratiquons cet art, plus le sens nous en devient familier, plus nous en discernons la portée.
C'est là un développement naturel, semblable au processus de croissance que nous voyons s'accomplir jour après jour dans le monde extérieur. S'il en était autrement, jamais nous ne parviendrions à une réalité
nouvelle, à l'épanouissement de notre être originel et de la vie qui lui est propre; nous n'obtiendrions que des replâtrages moraux et religieux tels que les effectuent notre travail sur nous-mêmes et notre intellectualisme. Et cela, nous n'en voulons pas. Abstraction faite de toute autre considération, ces produits artificiels sont trop laids pour exciter notre ambition. Il nous faut quelque chose de vivant, ou rien du tout. Quoi de pire que la nullité prétentieuse? Et n'est-ce pas la plus extraordinaire des prétentions que de se figurer être un enfant de Dieu, tandis qu'on est tout entier de ce monde et qu'on ne perçoit rien de ce qui réside au delà?
Prenez le chemin que j'ai essayé de vous indiquer, et vous vous dégagerez peu à peu de l'existence végétative, absurde et stérile qui vous est devenue insupportable, pour entrer en possession d'une qualité de vie toute nouvelle, celle du royaume de Dieu^.
*) Cette étude a paru dans L'Essor du 8 et du 15 août 1914.
Une plainte et une question m'ont été adressées et je tiens à y répondre, parce que la même plainte et la même question montent probablement de nos cœurs à tous. Les voici :
« Un mot de vous me poursuit. N'avez -vous pas avec vous le Père? m'avez-vous dit. Non, je ne l'ai pas. Dans les temps douloureux ou dans les moments heureux de ma vie, je l'ai senti près de moi. Il m'a secouru et fortifié. Mais dans la vie habituelle, il est absent. Je passe des heures entières sans lui; j'ai l'apparence, non la réalité de la vie. Pourquoi? Parce que je ne prête pas l'oreille à sa voix, parce que d'autres choses ont plus de prix pour moi, parce que je ne le prends pas assez au sérieux et que, quand il m'a tiré de peine, je me tranquillise et crois pouvoir me passer de lui, La raison en est sans doute que je lui fais obstacle. Toute ma vie pivote autour de mon moi. Je suis
sans cesse occupé de moi-même quand j'ai l'air de m'occuper des autres. Je ne respire que la satisfaction de moi-même. Il s'en est fallu de peu que j'abandonne la lutte et prenne mon parti de ma pitoyable médiocrité. Mais je voudrais pourtant vous poser la question : Est-il possible d'être délivré de soi et de posséder Dieu? »
Il n'y a peut-être pas de question plus urgente, surtout pour ceux qui ne se la posent pas, faute d'avoir pénétré aussi profond, et parce qu'ils croient encore pouvoir rétablir l'ordre dans leur vie intérieure en en modifiant la surface. Or rien de réel ne s'opère que du dedans au dehors, par une action vivante et créatrice montant des profondeurs. Dans le cas qui nous occupe, }e crois bien, il est vrai, que le mal n'est pas aussi grave que la plainte exprimée pourrait le faire croire, mais je suis convaincu néanmoins qu'on est souvent dans une grande erreur au sujet de nos relations avec Dieu, avec le Père qui est aux cieux.
Combien de personnes n'ai-je pas rencontrées qui se figurent devoir sentir constamment la présence de Dieu et avoir en tout temps conscience de son secours, et qui voudraient que leurs pensées soient sans cesse tournées vers lui! C'est une erreur. Elles méconnaissent ce fait, que notre vie mentale n'est pas notre être essentiel, et que nos pensées ne sont ni l'expression, ni la substance de notre vie intérieure. Ce qui se passe
dans notre esprit n'est qu'une des manifestations de notre être, une partie de notre vie, le jeu des vagues à la surface de la mer. L'essentiel n'est donc pas que nous soyons consciemment en relation avec Dieu, que nous pensions à lui et nous sentions en communion avec lui. Je suis fort sceptique à l'égard de ces choses-là, car tout ce qui est subjectif me paraît sujet à caution. Ce sont des phénomènes accessoires dont la valeur et 1 authenticité dépendent de la réalité objective sur laquelle ils se fondent. Dès qu'ils ne sont pas le rayonnement immédiat de rapports et de faits réels, ils ne sont que le produit de l'imagination.
Ce qui importe donc, c'est que notre être et notre vie soient effectivement en contact avec Dieu. Il y a un lien indissoluble entre Dieu et nous; c'est ce qu'il ne faudrait jamais oublier. Il n'est au pouvoir de personne, non pas même en notre pouvoir, de nous arracher de sa main. Ce lien ne saurait être brisé, même par le péché. Nous pouvons, il est vrai, nous soustraire à son action, et dans ce cas nous nous privons de ce qu'il nous tenait en réserve; mais lui ne nous lâche jamais. Nous pouvons y compter en tout temps et en toutes circonstances. Ce n'est que du moment où nous perdons cette assurance que nous sommes réellement abandonnés, parce qu'alors nous devenons inaptes à recevoir de lui quoi que ce soit.
Mais ce rapport essentiel de notre être avec Dieu ne suffit pas. Ce qu'il faut encore et surtout, c'est le contact de notre vie avec la sienne. Je parle ici de notre vie spontanée, c'est-à-dire de l'état intérieur, de l'attitude involontaire et non à chaque fois intentionnellement provoquée, d'où émane tout naturellement notre conduite. Comment établir ce contact? Que faire pour que notre vie entre tout naturellement en rapport avec la vie de Dieu, émane de lui et lui soit conforme, en sorte qu'il s'y puisse manifester?
On pourrait répondre en deux mots : Il faut vivre selon Dieu. Mais cette expression évoque immédiatement une vie religieuse et morale d'un genre spécial, une attitude consciente, voulue, conforme à certains principes moraux et à certains points de vue religieux. Or cette orientation et cet ajustement théoriques de la conduite entravent précisément le contact direct avec la réalité vivante de Dieu, en y introduisant des notions subjectives.
Qu'est-ce au contraire que vivre en conformité avec Dieu? Tout d'abord, c'est vivre affirmativement. Vivre «du oui», c'est être en lelation avec Dieu, que nous pensions à lui ou non, que nous soyons occupés de lui ou non, je dirais presque : que nous croyions en lui ou non. Car ce qui est décisif, c'est l'état de fait, la réalité et non notre manière de voir, nos imaginations. Un homme a beau être sans cesse occupé de Dieu, s'il
ne vit pas réellement et objectivement en rapport avec lui, sa relation consciente avec Dieu ne signifie rien. Elle n'est qu'une vaine illusion, une façon de jouer avec l'idée de Dieu et de s'en faire un tremplin ; elle influence assurément son cœur et sa vie, mais comme peuvent le faire une idée devenue l'objet d'un culte, et les sentiments qu'elle engendre.
Les idées que nous nous faisons de Dieu ! Qui pourrait y songer sans honte? Elles nous laissent dans le domaine du fini, bien plus, dans les limites étroites de notre moi, et ne sauraient nous mettre en contact avec l'infini, avec l'âme universelle, source et soutien de tout être et de toute chose. Ce ne sont que des pensées humaines; elles ne nous communiquent ni les forces, ni les révélations qui ne se trouvent que dans le contact réel de notre vie avec la sienne.
Or quand nous vivons de la bonne manière, ce contact peut s'établir et se maintenir sans que nous pensions à Dieu. Je dirai même que, le plus souvent dans ce cas, il nous est impossible de penser à lui, car nous ne pouvons tout à la fois penser à Dieu et nous donner complètement au devoir du moment. Et pourtant, c'est là pour nous le second moyen d'entrer réellement en rapport avec lui. Etre tout entier à notre affaire, puis agir spontanément sous l'impression que nous en recevons, c'est trouver directement accès à la vie de Dieu. Cette concentration intense de notre être dans le présent nous
rend toujours plus aptes à recevoir les manifestations de la vie divine que nous réservent chaque obligation, chaque expérience nouvelles, et à les faire fructifier- Mais quand nous nous donnons tout entier à une affaire, à un problème, à un devoir, il nous faut bien, — pour parler en images, — tourner le dos à Dieu. Lui se tient derrière nous, il reste l'appui sur lequel nous comptons. Et tandis que nous nous consacrons d'un cœur joyeux à notre tâche du moment, épuisant le contenu de l'instant qui passe, Dieu est manifesté par notre vie. Il faudrait nous placer plus souvent en face de cette parole trop peu remarquée du sermon sur la montagne : « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, en sorte que ton aumône s'accomplisse en secret; et ton Père qui voit dans le secret, te le rendra. » Dieu n'agit que dans le secret. Cela seul vient de Dieu, qui naît et jaillit du contact inconscient de notre être et de notre vie avec lui, et cela seul aussi le manifeste. Ce qui émane de notre vie consciente, préméditée, intentionnelle, émane du fini, c'est-à-dire de notions limitées et humaines, — par trop humaines, — sur Dieu et sa volonté, et d'un sentiment charnel et borné du divin. Or ces notions et ce sentiment restent du domaine du fini, même quand ils ont Dieu pour objet. Aussi ne pouvons-nous trouver la preuve d'un contact réel de notre vie avec le Dieu vivant dans le fait que nous pensons à Lui. Au contraire, c'est quand, sans l'éprouver
consciemment, nous vivons directement de lui, que s'établit ce contact effectif.
Dans la joie qui vous envahit quand vous sentez palpiter la vie puissante qui monte en vous des profondeurs, dans cette allégresse qui n'est pas de ce monde, il y a une révélation de Dieu. Lorsque, sous l'impression produite par un être humain, votre âme entre en vibration, et que vous sentez sourdre en vous et filtrer au dehors une émotion qui vous presse de lui ouvrir vos bras et votre cœur, le Père se révèle. C'est à cela que je faisais allusion en disant : N'avez-vous pas avec vous le Père? La vie qui vous inonde, les puissances dont l'action créatrice se déploie dans votre vie, ne vous montrent-elles pas que le Père est en vous et qu'il agit par vous?
Je ne voudrais pas m'ériger en norme de ce que doivent éprouver les autres, mais je tiens pourtant à vous assurer que je ne connais pas de sentiment spécial de la présence de Dieu. Dieu ne déborde jamais dans le domaine du fini, pas même dans l'être humain. Il est le mystère qui y exerce en secret son action. Le sentiment de sa présence est une intuition immédiate du même genre que l'intuition de la nature, des hommes, de tous les phénomènes de la vie. C'est une vibration de l'être profond, le pressentiment de ce qui réside derrière les choses. On le ressent comme les ondes électriques, comme l'attraction magnétique, jamais autre-
ment que par une impression de vie intense et puissante, et par l'élan nouveau qu'elle provoque. C'est dans cette action ressentie au fond de l'âme, dans cette libération du tréfonds de notre être, que nous éprouvons la présence de Dieu.
On méconnaît trop ce fait. On s'occupe de Dieu en pensée. Cela est sans valeur. La vie seule vaut, et seulement la vie spontanée. C'est pourquoi Jésus répétait : « Devenez comme des enfants », c'est-à-dire vivez spontanément de vos impressions immédiates. Croyezvous, par exemple, que nos enfants réfléchissent beaucoup à notre sujet? Probablement jamais. Ils reçoivent de nous des impressions dont ils n'ont pas conscience, mais dont ils vivent. Et il n'y a pas d'éducation plus efficace que celle qui consiste en impressions reçues inconsciemment par l'enfant et dont l'action s'exerce sur sa vie sans qu'il s'en rende compte.
Il en est exactement de même dans la vie de l'enfant de Dieu. Le mal dont nous souffrons, ce qui nous sépare du Père, c'est notre perpétuel besoin de théories et de raisonnements, notre train de vie religieuse conscient. Evidemment nous avons à écouter, à chercher Dieu. Mais non pas en nous livrant à des réflexions sur ce qu'il est, sur ses rapports avec nous, sur ce que nous devons croire et penser de lui, sur ce qu'il y a à faire pour vivre « selon Dieu ». On « sonde les Ecritures », on écoute parler de Dieu, mais ce qu'il
a à nous dire aujourd'hui, en cet instant même, quand il vient à nous dans les événements de notre vie, on le laisse passer sans l'entendre. Quand, au contraire, nous plaçant sous l'impression des choses, des hommes, des devoirs, des obligations de notre vie, nous nous y livrons le plus complètement possible, nous entendons la parole que Dieu nous adresse directement à cette heure. Et la preuve que nous l'avons entendue, elle est dans les clartés nouvelles qui nous illuminent, dans les forces qui se font jour en nous.
Comment Dieu pourrait-il se manifester autrement à ceux qui l'écoutent? Certes pas dans leurs réflexions. Nous présumons trop de l'effort de la pensée. II nous est loisible, sans doute, de nous livrer à des suppositions sur Dieu, sa volonté et ses intentions, mais il est fort peu probable que nous tombions juste. Car notre pensée se meut alors dans le domaine des notions abstraites, en dehors de toute expérience. Toutes nos spéculations ne nous mettent pas en état de « toucher le bord de son vêtement ». Dieu ne se révèle que dans la vie. II s'y manifeste partout, dans tout ce qui nous advient. Rien qui ne soit une parole de lui, une communication, un appel, une preuve de confiance, une tâche qu'il nous propose. Mais nous ne les percevons qu'en nous livrant aussi complètement que possible à l'impression reçue, et en veillant ensuite à ce que cette impression profonde se traduise dans notre vie.
en sorte que s'établisse le contact entre ce qui réside au fond de nous-mêmes et ce qui agit derrière les choses et les événements. Notre train de pensées subjectif, notre débauche de sentiments religieux, notre façon de jongler avec nos bonnes résolutions, et le reste, ne font qu'intercepter le contact avec le Père. Nous nous entourons d'un fatras de représentations subjectives qui nous empêchent de pénétrer au cœur de la vie et jusqu'à ses divines profondeurs.
Cependant, et malgré tout cela, nous avons raison de voir dans notre moi le véritable obstacle au contact immédiat et réel entre Dieu et nous. Et la question la plus grave que nous puissions nous poser est celle-ci : Comment être délivrés de notre moi? Car aussi longtemps que l'instinct de conservation de ce moi nous domine, notre âme ne peut vivre. Notre moi charnel et borné, tel que l'ont fait notre passé et notre milieu, produit accidentel des influences auxquelles nous avons été exposés, conglomérat d'éléments qui nous sont propres, et d'autres qui nous sont étrangers, mélange instable et trouble d'instincts, d'intérêts, d'opinions, de principes et d'aspirations, est la carapace qui entoure notre âme; et tant que cette carapace n'est pas brisée,
notre âme ne saurait s'épanouir et vivre en communion avec Dieu, ni notre génie propre se faire jour; Dieu ne saurait se révéler en nous, ni exercer par notre moyen son action créatrice. Aussi nous faut-il être délivrés de notre moi, quoi qu'il puisse nous en coûter. Ce moi charnel qui tourne sans cesse sur lui-même, nous sépare de Dieu, parce que son tourbillon nous entraîne toujours plus profondément dans l'abîme du fini. En nous retranchant du vaste organisme de la vie, il nous plonge dans un isolement où la vie est impossible, où se corrompent et se consument tous les aliments, — faits, circonstances, événements, — par lesquels Dieu voulait nous communiquer la vie et se révéler à nous. Comment nous défaire de ce moi qui détruit en nous l'être véritable? Impossible de l'exterminer. Quand nous nous figurons l'avoir vaincu, il est là qui nous nargue et dit : Vais-je m'assassiner moi-même? D'ailleurs considérez ceci : ce n'est pas au moyen d'une opération que nous changerons notre constitution intérieure. A supposer même que nous nous rendions compte de ce mélange trouble d'éléments nobles et vils, de vrai et de faux, de recherche et d'oubli de nousmêmes, de conformité et d'opposition à Dieu, comment intervenir et les dissocier pour expulser ce qui doit disparaître ? Nous pouvons évidemment le faire en pensée, mais ce serait une illusion de nous imaginer y avoir véritablement réussi. Supposez que par un effort de
concentration intérieure, vous ayez renié si énergiquement vos mauvais instincts qu'il vous semblât les avoir frappés à mort : à la première sollicitation séductrice, vous vous apercevrez qu'ils sont encore en vie.
On a longtemps estimé trop haut l'analyse et le raisonnement, témoin ce précepte : Connais-toi toi-même. Que savons-nous de nous-mêmes? Si sincèrement que nous cherchions à nous connaître, nous nous faisons encore illusion. Dans cet effort, les plus honnêtes sont saisis parfois d'une vraie rage de se noircir, en sorte qu'on est obligé de leur répondre : Si vous étiez aussi mauvais que vous le dites, nous nous en serions aperçus. Ils remarquent tout le mal possible à la surface de leur moi, mais ce qui se passe au-dessous, ils ne le discernent point; ils ne discernent même plus ce qu'il y a d'excellent à la surface, absorbés qu'ils sont par la recherche du mal. Ce n'est pas de cette façon qu'on progresse. La clarté ne se fait en nous que grâce au développement de ce qui y est en germe. Et la séparation de la lumière et des ténèbres ne s'accomplit qu'au fur et à mesure que la lumière grandissant en nous, nous fait voir où sont les véritables ténèbres. Car nous ne savons pas ce qui est lumière et ce qui est ténèbres, et nous manquons de critère pour en juger; ceux dont nous usons ne sont que des critères théoriques et superficiels que nous avons établis nous-mêmes.
Il ne nous est pas possible non plus de nous incorpo-
rer artificiellement ce qui nous manque, ni de supprimer ce dont nous voudrions nous débarrasser. On n'y réussit pas mieux dans le domaine de 1 ame que dans celui du corps. On ne saurait dissocier par une opération chirurgicale les éléments viciés d'un sang corrompu, ni éliminer les substances délétères. Cette dissociation ne s'opère qu'en vertu d'un processus naturel. Vous pouvez constater dans n'importe quel sanatormm comment, grâce aux phénomènes d'assimilation et de désassimilation qu'on provoque, l'épuration du sang et l'expulsion des éléments étrangers se produisent. Il en est de même de notre vie intérieure. La victoire sur notre être corrompu, la destruction de notre moi charnel, doivent s'opérer d'elles-mêmes comme un phénomène de la nature.
Mais comment provoquer cette réaction naturelle? D'une manière indirecte, uniquement. Vous savez comment on s'y prend pour ôter la vie à une créature qu'on ne peut pas tuer. On lui retire la nourriture. Privez d'aliments votre moi charnel, il mourra d'inanition. Vous savez de quoi il se nourrit : de cupidité, de sensualité, de préoccupation de soi. Agissez en sens contraire : sacrifiez-vous pour autrui, cherchez non ce qui procure des jouissances, mais ce qui alimente la vie; n'ayez plus en vue l'accomplissement de vos désirs, mais l'action utile; faites abstraction de vous-mêmes, et
vivez pour les autres. Ne vous souciez même plus de vos intérêts supérieurs, des stimulants intellectuels qui vous paraissent indispensables, de votre culture, de tous les besoms auxquels on sacrifie sa vie au seul effet de rassasier et de glorifier le moi. Mais mettezvous énergiquement et tout entiers au service de la vie, sans vous demander ce qu'il adviendra de vous. Alors votre moi charnel périra. C'est la seule méthode efficace.
Je vous entends répondre : On a beau pratiquer tout cela, le moi n'en meurt pas. Nous le retrouvons sans cesse, mêlé à toute notre activité. — Oui, certes, cette vie consacrée aux autres, ce service volontaire, ce sacrifice de soi-même sont encore, au début, mélangés d'égoïsme. Partout notre précieux moi s'insinue et cherche son petit profit particulier. Mais il suffit de ne lui céder en rien pour qu'il recule pas à pas. Passez-le sous silence et il s'affaiblira malgré tout. Surtout cessez de vous tourmenter à la pensée que vous n'avancez pas, de vous appesantir sur vos fautes et vos faiblesses, de chercher constamment à vous rendre compte de vos progrès; ce serait recommencer à tourner sur vousmêmes et rendre des forces à votre moi.
Renonçons à ces préoccupations anxieuses qui sont encore une forme de la recherche de soi. Essayons de vivre d'une manière si concentrée, si objective, si présente, que nous nous perdions de vue en servant la vie
et en en épuisant les richesses. Alors pourra s'opérer dans le secret le processus vital qui, en laissant dépérir notre moi, assurera la victoire à notre âme.
Ce travail de purification ne peut s'accomplir que par l'action de la vie. Voyez le fleuve contaminé par les égoûts? Que fait-il pour se purifier? II coule, et avant qu'il soit longtemps, son eau redevient pure. C'est exactement de la même manière que nous parviendrons à lutter contre les courants malsains et à éliminer les substances étrangères. Ne point nous en occuper, mais vivre de la bonne manière, du contact réel avec Dieu, c'est le moyen de détruire tout ce qui, en nous, lui est contraire. Soyez-en certains.
Et puis, ne prenez pas trop au tragique ce qui subsiste momentanément en vous de votre ancienne vie. Ces pensées et ces sentiments autocentriques continuent naturellement à hanter notre esprit. Ce sont des chauvessouris qui voltigent autour de nous et nous rendent la vie amère, des fantômes qui nous murmurent à l'oreille, au moment oii nous sommes en train de nous dévouer avec joie : Tu ne songes, après tout, qu'à satisfaire ton moi! — Ne vous laissez point déconcerter. Refusez simplement de les écouter. Tout au plus, répondezleur : Gredins, laissez-moi tranquille ! Et continuez à vivre. Que rien ne vous trouble ni ne vous arrête, une fois que vous avez trouvé votre direction et que vous vous êtes engagés résolument dans la voie tracée par
Jésus : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu. » En avant donc, votre marche fût-elle même incertaine au début, dussiez-vous trébucher, tomber peut-être. Il s'agit de vous relever à chaque fois, de persévérer d'un pas assuré, de gagner énergiquement du terrain, ne regardant ni en arrière, ni à droite, ni à gauche, sans souci des conséquences, ni de la figure qu'on fait autour de vous, ni de votre moi mourant qui se tord et se défend. Allez, et vivez dans la joyeuse certitude que vous appartenez à Dieu et que « nul ne vous ravira de sa main ».
Le secret d'une vie réussie, agissante et fructueuse réside en une large mesure dans l'objectivité. Aucun de nous ne s'en rend compte de prime abord, c'est une découverte à faire; car en général nos opinions, nos actions, nos jugements, sont influencés par une foule de considérations ne s'y rattachant pas directement, ne correspondant pas à la situation donnée et n'en résultant pas nécessairement.
Qu'est-ce donc que vivre objectivement? C'est considérer toute obligation, toute difficulté, tout événement en eux-mêmes, indépendamment de l'effet qu'ils produisent sur nous; c'est y voir une tâche dont nous avons à nous acquitter; c'est les apprécier, non à la lumière de nos idées, nos inclinations ou nos besoins, mais en nous efforçant d'en saisir la valeur intrinsèque et la signification. L'objectivité consiste à nous mettre au service de la vie, au lieu de nous placer au point de
vue de notre avantage et de notre bien-être, et à satisfaire à ses exigences, sans nous laisser influencer par n'importe quelle considération personnelle ou étrangère. Notre attitude en face de ce que la vie réclame de nous doit être celle que nous adoptons tous dans notre vie professionnelle. Chacun de nous a une profession qu'il exerce objectivement, c'est-à-dire sans se demander si cela lui plaît ou non. C'est son devoir, tout simplement, et pour l'accomplir, au meilleur sens de ce mot, il n'a pas à tenir compte de son goût ni de son humeur, mais à y apporter un vivant intérêt et à s'y consacrer tout entier.
Mais tous nous sommes portés à vivre d'une manière subjective. Nos sensations, nos préjugés, nos partis pris obscurcissent notre jugement, de sorte que les choses ne nous apparaissent point telles qu'elles sont, mais défigurées et travesties. Ce ne sont pas des raisons inhérentes à l'état de choses donné qui déterminent notre conduite, mais des motifs dérivant de nos sentiments, de nos penchants, de nos habitudes ou de nos impressions. En conséquence, la vie d'un grand nombre d'hommes consiste à s'acquitter aussi vite et aussi aisément que possible des devoirs désagréables, à éviter ce qui les incommode et, d'autre part, à rechercher ce qui leur agrée, et à s'adonner avec passion à ce qui leur procure quelque satisfaction. Tout ce qui leur fait plaisir a du prix, tout ce qui les contrarie est mauvais.
Ceux-là ne vivent pas, ils végètent. Ils n'accomplissent point la tâche de leur vie, quand bien même, sous l'aiguillon de la nécessité, ils s'acquittent de la besogne urgente et inévitable. En esquivant tout ce qui les rebute, ils se privent d'expériences fécondes. Dominés par leurs sympathies et leurs antipathies, ils ne retirent de la société de leurs semblables aucun avantage, mais seulement des sensations de contentement ou de déplaisir. La peur de la souffrance les sèvre des bénédictions qu'elle recèle. Impossible pour eux, par conséquent, d'être à la hauteur d'aucune tâche, ni d'arracher à l'existence aucun de ses trésors. Le développement organique de la vie est entravé; la promptitude d'action, la force de résistance cèdent devant la paresse, les caprices ou les préoccupations sentimentales. On s'encroûte dans l'égoïsme, on croupit dans une vie chamelle, quelque élevée que soit d'ailleurs la sphère dans laquelle on se meut.
Cette attitude rend tout progrès impossible. Nous ne discernons dans notre tâche aucun nouvel élément de vie, nous sommes incapables de l'envisager sous son véritable aspect. Esclaves de notre tempérament, nos réactions s'opèrent toujours dans le même sens, avant même que nous nous soyons rendu compte de ce qui se passe et de ce qu'il y a à faire. Chacun de nos devoirs peut contribuer à élargir notre horizon et à nous enrichir, si, grâce à notre objectivité, il devient pour nous
l'occasion d'une expérience vivante. Sinon, nous le rapetissons à notre mesure et nous nous appauvrissons. Supposez, par exemple, que quelqu'un réclame notre aide. Si notre réponse dépend uniquement de l'effet produit sur nous par sa requête, nous prendrons le parti qui nous convient et qui correspond à des expériences antérieures, et cela de la façon la plus expéditive. Mais si nous cherchons à entrer dans la détresse d'autrui et à faire nôtre l'expérience qu'il traverse, des clartés inconnues s'en dégageront et nous mettront en état de répondre à l'appel que la vie nous adresse sous cette forme spéciale et unique.
Tout homme baigne, pour ainsi dire, dans une atmosphère subjective. Plus elle est épaisse, moins il discerne la réalité. 11 ne perçoit que les perturbations que le choc de la réalité apporte dans cette atmosphère. Or pour que notre vie soit prospère et fructueuse, pour que notre être mûrisse et se développe, il faut que, nous frayant un passage au travers de notre atmosphère subjective, nous entrions directement en contact avec les faits et les événements de notre existence, en sorte que nos manifestations procèdent réellement de notre personnalité. La vie personnelle dépend donc de l'objectivité.
Il ne suffit pas, toutefois, d'entrer en rapport étroit avec la situation donnée, il faut encore que le contact s'établisse entre ce qui réside au fond de nous-mêmes.
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et ce qui réside au fond de toute chose, entre notre âme et l'âme qui se révèle à nous dans les événements, dans nos devoirs et dans les diverses manifestations de notre vie. C'est de ce contact que résulte le mouvement vital et créateur qui émane des profondeurs de l'être, du divin, et qui constitue la vie au sens le plus élevé de ce mot. Or il est évident que l'obiectivité en est la condition inéluctable : plus nous entrons fortement et directement en contact avec le devoir qui nous réclame, plus nous libérons les forces cachées au fond de notre être et dans cet appel de la vie. Alors le courant de la vie vraie, de la vie de l'âme, commence à circuler. L'atmosphère subjective qui nous enveloppe constitue donc le véritable obstacle à notre vie, car elle est la couche isolante qui intercepte le contact de notre âme avec l'âme universelle et nous prive de la lumière et de la force qu'il devait nous apporter.
C'est donc avec raison que Goethe et Schopenhauer voient dans l'objectivité l'essence du génie, puisque la subjectivité rend impossible le contact immédiat entre le génie propre de l'homme et tout ce qui doit devenir pour lui l'objet d'une expérience féconde et libératrice. Ce contact donne seul aux créations de l'intelligence, aussi bien qu'à l'œuvre de notre vie, un caractère génial.
Aussi, notre premier devoir est-il de prendre pied dans la réalité. Une ère nouvelle s'ouvre pour nous à l'heure où nous constatons que nos im.pressions subjec-
tives, tout comme les sentiments et les désirs qu'elles éveillent en nous, jettent un jour faux sur toutes choses. Nous commençons alors à nous en défier et à lutter contre leur fascination, afin d'en affranchir notre âme. Voyez ce qu'il advient d'un homme emprisonné dans ses théories. Aux prises avec une expérience nouvelle, il fait appel à la réflexion. Celle-ci aboutit d'elle-même à un certam résultat qui lui dictera sa conduite. Car les hommes ont toujours en réserve quelque recette à laquelle recourir. Leur conception de la vie diffère : les uns se meuvent dans une sphère de pensées égoïstes et matérialistes, d'autres dans une sphère de pensées religieuses et altruistes; le résultat de leurs réflexions sera donc différent, mais leur mode de solution du problème est identique. Or toute obligation nous met en présence d'un élément nouveau qui ne rentre pas dans notre schéma. Nous pouvons, il est vrai, nous tirer d'affaire au moyen de ce schéma; mais c'est renoncer à accomplir cette obligation et à connaître l'expérience qu'elle nous offrait. 11 est urgent de laisser au contraire les événements de notre vie ébranler assez vigoureusement notre esprit pour faire sauter les murs de la prison où le tiennent enfermé nos systèmes et nos théories.
Mais ce qui est plus fâcheux encore, c'est la subjectivité dans le domaine du sentiment. Elle complique
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ce qui était simple et embrouille ce qui était clair. Elle fausse toutes les valeurs, nous dérobe la vue des possibilités et des nécessités présentes, efface les limites qui séparent l'imaginaire du réel. Elle engendre la lâcheté, les artifices, l'infidélité à nous-mêmes et la dépendance des autres. La sentimentalité est responsable de presque autant de mariages malheureux que les calculs intéressés. Elle entrave toute éducation rationnelle. Et quand elle dégénère en susceptibilité, elle devient la source de conflits et de désastres sans nombre, et l'obstacle le plus funeste à la vie commune, qu'il s'agisse de la vie conjugale, des relations d'amitié, des rapports entre maîtres et serviteurs ou entre collaborateurs, ou de la vie de société. La débauche de sensibilité à laquelle on se livre obscurcit le regard qui ne distingue plus l'action nécessaire et seule efficace. Absorbé par des devoirs illusoires, on néglige les devoirs réels dont l'accomplissement est le fondement de la vie. L'intuition du véritable état des choses et des obligations qu'il implique disparaît dans une brume sentimentale.
Cette disposition trouve son aliment dans nos circonstances personnelles et dans celles d autrui, et dans un cas comme dans l'autre, elle s'oppose à la véritable vie. La question n'est pas de savoir ce qu'il adviendra de nous, mais comment sera résolu le problème du moment. Qu'importe, par exemple, que nous nous
compromettions aux yeux du monde, que notre conduite donne lieu à des malentendus ou nous présente sous un jour douteux? Celui-là seul connaît l'art de vivre, pour qui les considérations de ce genre n'existent pas. Or pour la plupart des gens, la question se pose ainsi : Comment me tirerai-je d'affaire le plus avantageusement possible? — J'exprime crûment leur pensée, mais exactement cependant. On fait plier le droit, on dénature la vérité et l'on élude ses exigences. Et tout cela avec bonne conscience, car on se dit tacitement : Personne ne peut exiger de moi que je me jette dans le guêpier. — Personne ne vous le demande, en effet, tous en disent autant. Mais ils le paient de leur vie.
L'objectivité nous est tout aussi nécessaire dans nos rapports avec le prochain, surtout à l'égard de ceux que nous « aimons ». Ce qui nous détermine trop souvent, ce n'est pas une nécessité supérieure, mais la crainte de leur faire de la peine, de leur attirer des désagréments ou de provoquer leur ressentiment. Comme nous usons à tort d'égards pour nous-mêmes, nous avons des égards déplacés pour les autres. C'est tout aussi faux. Et ce sont justement les cœurs les plus tendres, les êtres les plus délicats qui sont exposés à ce danger. Ils considèrent comme un devoir de ménager leur prochain; ils iront jusqu'à sacrifier leur personnalité et à mal agir, plutôt que de l'affliger. Ils s'enga-
gent ainsi dans les situations les plus périlleuses, et s'exposent, et les autres avec eux, aux plus grands désastres.
Ce sont les expériences terribles que j'ai faites dans ce domaine, aussi bien que des observations réitérées, qui m'ont ouvert les yeux sur les funestes effets de ce manque d'objectivité. Nous avons à accomplir en toute occasion ce que réclame une nécessité intérieure. Tout comme le médecin, quand il juge une opération nécessaire, n'a pas le droit de se laisser arrêter par la pensée des souffrances à mfliger à son malade, nous aussi, aux prises avec des complications dont la solution met en danger peut-être notre vie ou celle d'autrui, nous devons accomplir ce que la situation nous impose. Ce n'est pas à nous à en peser les conséquences. Que d'êtres ont été torturés, et détournés avec persistance de la seule voie à suivre, parce que celui qui était en cause menaçait de se suicider! Et pourtant leur devoir était d'agir selon la vérité, quoi qu'il en pût résulter pour un autre. Cette affirmation peut paraître cruelle, plusieurs la déclareront immorale. Elle est justifiée cependant. Quand nous cédons aux considérations subjectives, il en résulte un tel accroissement de souffrances et de difficultés qu'il ne nous reste parfois aucune issue et qu'un malheureux en entraîne un autre dans l'abîme. Tandis que la situation eût pu être dénouée simplement et de façon salutaire pour tous, si on l'eût fait à temps
et si, au début, on n'eût pas redouté les mesures douloureuses.
Mais, dira-t-on, faut-il donc renoncer à user de compassion envers nos semblables? — Ce serait bien mal me comprendre. Je ne m insurge que contre la compassion et la molle complaisance qui font le compte de leur susceptibilité. En échange, doit s'installer en notre âme une sympathie qui nous rende capables d'entrer dans leur détresse, et de faire, dans leur propre intérêt, ce que commande l'objectivité, afin de leur venir en aide, fût-ce au prix d'une souffrance, fût-ce en contrariant leurs désirs.
Celui qui se figurerait que cette manière d'agir favorise notre égoïsme aux dépens de notre prochain, n'aurait pas compris la question. L'égoïsme est précisément l'esclavage auquel doit nous arracher la pratique de l'objectivité. Car l'orientation tout objective grâce à laquelle nous nous subordonnons entièrement à la tâche que la vie place devant nous, exige un complet oubli de nous-mêmes, un renoncement absolu et une vivante sympathie qui prend fait et cause pour le prochain. Tant que nous n'avons pas renié notre moi, nous sommes incapables d'impartialité. Mais si nous ne sommes réellement que l'homme d'affaires de notre prochain, sa cause est plus en sûreté entre nos mains que dans les siennes, car nous le servons par le simple fait que nous vivons, même quand nous sommes obligés
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de le faire souffrir. Et restât-il convaincu que nous lui avons fait tort, ne nous laissons point troubler; cette impression est l'effet de la subjectivité qui l'aveugle.
Une objection m'a été faite : Notre température ne descendra-t-elle pas peu à peu au-dessous de zéro? Notre vie personnelle ne perdra-t-elle pas toute sa chaleur? — Cette crainte trahit un malentendu. Vivre objectivement, ce n'est pas vivre comme un objet, c'est-à-dire d'une vie tout impersonnelle. C'est au contraire n'avoir en vue que « l'objet », être tout à l'affaire, et nous conformer rigoureusement à ce qu'elle exige. C'est envisager nos devoirs comme des problèmes qui nous sont posés, et consacrer à leur solution tout notre pouvoir et toute notre ardeur. C'est donc renoncer à nous-mêmes pour nous mettre tout entiers au service de la vie qui devient elle-même le grand problème à résoudre. Dès lors, notre vie individuelle n'a de valeur à nos yeux que pour autant qu'elle concourt à cette tâche et l'accomplit. Il est évident que, dans ce cas, il ne se produit aucune déperdition de chaleur, mais bien plutôt une élévation de température qui porte notre foyer intérieur au plus haut degré possible.
Il est vrai que lorsque les hommes ont réussi à organiser leur existence de manière à s'assurer le bien-être, de leurs rapports agréables avec les êtres et les circonstances se dégage une sensation de chaleur et de con-
fort que l'un appelle amour, l'autre enthousiasme ou joie de vivre. Mais cette sensation n'émane que des vibrations de leur atmosphère subjective; ils en ont besoin pour réchauffer leur être qui, sans elle, périrait de froid, parce qu'il n'a point en lui de foyer. Inutile de démontrer longuement que la plupart des hommes en sont là. Le climat qui règne dans une vie vécue pour soi-même est intolérable : les biens, les êtres, les jouissances, les stimulants que l'on recherche, ne sont que des moyens de réchauffer la température.
La vie objective dégage un tout autre genre de chaleur, car elle met en activité le tréfonds de notre âme. En effet, elle dissipe l'atmosphère subjective qui s'interpose entre notre véritable moi et les circonstances et les devoirs de la vie. On ne saurait trop redire que c'est cette couche isolante d'impressions superficielles dérivant de nos partis pris et de notre égoïsme, qui nous empêche de pénétrer jusqu'au cœur des hommes et des choses. Dès qu'elle a disparu, nous apercevons la réalité; le contact immédiat s'établit entre notre âme et l'âme universelle qui se révèle dans chacun des détails de notre vie, et de ce contact émane non seulement la force, mais encore la chaleur.
C'est donc l'objectivité qui dégage la chaleur qui nous est propre, et c'est l'intensité de notre vie intérieure qui l'accroît. Plus nous nous consacrons ardemment et profondément à notre tâche, plus s'attise le
feu de notre âme. Il se produit précisément l'inverse de ce qu'on pourrait craindre : bien loin de nous engourdir, nous devenons des foyers de chaleur, des soleils qui éclairent, réchauffent, enflamment tous ceux qui pénètrent dans notre ambiance.
Cette ardeur inhérente à l'être lui-même est tout autre chose, il est vrai, que l'émotion sentimentale. Ceux qui ne connaissent que celle-ci ignorent que l'objectivité ne détruit ni la puissance, ni l'intensité de la sensibilité, mais seulement la sensiblerie, avec laquelle elle est incompatible. Il y a opposition absolue entre l'existence régie par l'instinct du bien-être, et la vie héroïque tout entière vouée au développement intégral de l'être humain. Les uns cherchent à faire de leur existence une idylle où se mêlent les jouissances charnelles et spirituelles; pour les autres, elle est l'héroïque aventure à laquelle on se voue corps et âme.
Il faut reconnaître néanmoins que cette héroïque aventure a ses risques et que l'objection mentionnée plus haut se justifie en quelque mesure. Car, en effet, impossible à celui qui la tente de se complaire désormais dans l'atmosphère surchauffée de sa vie sentimentale ou dans une misérable impression de bien-être. Tout ce qui la lui procurait naguère revêt un aspect nouveau. Il ne voit plus dans la vie conjugale une idylle, mais une tentative dont doit profiter l'humanité. Ce qu'il y cherche ce n'est plus son agrément ou des satis-
factions sensuelles, mais le développement et l'activité dont elle crée les conditions préalables. L'amitié, elle aussi, prend une signification différente. Si l'on éprouve le besoin de se réunir à quelques-uns de ses semblables, ce n'est plus pour aviver une agréable sensation de confort intellectuel ou spirituel. Désormais toutes les relations humâmes entrent au service de la vie ascendante et du nouveau devenir. De fait, les hommes ne sont plus que des compagnons de route et l'intimité naît, non d'un échange sympathique, mais du fait que l'on marche du même pas, dans une communion de vie plus ou moins étroite. Tout le reste recule et disparaît, et cela, non en vertu d'un raisonnement ou d'un acte de volonté, mais tout naturellement.
Il ne s'ensuit pas, évidemment, que nous ne témoignions qu'éloignement et froideur à ceux auxquels la poursuite du même but ne nous lie pas encore. Mais ce n'est plus la sentimentalité qui nous rapproche. A sa place apparaît quelque chose d'infiniment plus précieux : l'instinct sympathique et vivant de ce qui se passe en eux, et le besoin d'entrer en contact avec leur être profond. Et tandis que ce contact avec d'autres êtres nous réchauffe le cœur, quels que soient d'ailleurs leur état intérieur et leur attitude envers nous, le rayonnement de notre âme les réchauffe à leur tour, fussent-ils même résolus à nous ignorer.
En somme l'objectivité n'est que la forme positive du renoncement à soi-même qui a un caractère négatif. Aussi leur portée et leurs effets sont-ils identiques. Quiconque recherche avant tout sa propre satisfaction, ne peut prétendre à vivre objectivement, à orienter son esprit dans cette direction, ni à participer au développement intégral de l'humanité, car il se confine dans le domaine des choses sensibles, vaines, éphémères. Pour conquérir la vérité, il faut renier notre soif de bonheur et de jouissance. Qu'on les cherche dans le mariage ou dans l'amitié, dans des réunions religieuses ou dans d'autres associations, dans des plaisirs élevés ou vulgaires, le résultat est le même : on se frustre du nouveau devenir. Nous ne progressons qu'à la condition de renoncer à la course au bonheur pour nous vouer entièrement à l'accomplissement de notre vocation. Il s'agit de tout mettre à son service et de juger de tout à ce seul point de vue. Cela est simple, clair et rigoureux.
Que ceux qui aspirent à une vie idyllique, cherchent donc leur bonheur là où ils pourront le trouver. L'essentiel est de ne pas se faire illusion. Je ne condamne certes pas ceux qui disent : Je ne peux, ni ne veux y renoncer. Je sais que le nombre est petit, des hommes capables de tout sacrifier et surtout de se mettre euxmêmes complètement au service de la cause qui les réclame. II est à désirer seulement que l'on soit au clair et que chacun sache ce qu'il veut, afin de faire aussi
ce qu'il veut. Ce que je déplore, c'est que tant d'êtres aient constamment en vue leur agrément et leur satisfaction, et que cependant leur esprit ne cesse de se préoccuper de la vie véritable et du moyen de faire droit à ses exigences. Instmctivement ils recherchent le bonheur ; consciemment ils sont désireux de suivre le chemin tracé par Jésus, parce qu'ils voudraient bien trouver « la vie >>. Or il n'y a pas de conciliation possible, et il importe de nous décider. Quiconque poursuit le bonheur ne saurait trouver la vie. Quant à celui qui la trouve, il a du bonheur en suffisance. Mais si nous la cherchons parce que nous espérons y trouver le bonheur, nous ne le trouverons pas. La vie doit être cherchée pour elle-même, non pour les délices qu'elle procure. Le don absolu de nous-mêmes permet seul à notre âme de vivre, et tant qu'elle ne parvient pas à vivre, comment connaîtrions-nous la vie?
Mais pourquoi donc en est-il ainsi? C'est bien simple. Notre âme est enfermée dans notre moi, ou plutôt dans ce que j'appellerai notre pseudo-moi, qui n'est que le précipité de nos instincts, de nos intérêts, de nos convictions, de nos habitudes. Tant que nous vivons d'une façon subjective, nous vivons de ce moi, et notre subjectivité le développe et le fortifie! Mais quand, en nous consacrant tout entiers à notre tâche, nous triomphons de cet obstacle, notre faux moi meurt faute d'aliment. Privé de nourriture, de quoi vivrait-il?
Chacune de nos expériences profite alors à notre âme qui veut vivre. Délivrée de ses entraves, fortifiée par notre objectivité, elle brise son enveloppe et peut s'épanouir. Alors nous trouvons « la vie », et notre existence tout entière se réchauffe à la chaleur de notre âme. C est une autre chaleur que l'ardeur apparente de nos sentiments subjectifs. C'est une flamme qui n'est pas de ce monde.
Si la moralité consiste à vivre conformément à des principes moraux, — c'est la morale ancienne, — elle est une affaire de volonté. Mais si elle est une vie émanant d'impulsions morales, — c'est la morale nouvelle, — elle ne dépend point de notre vouloir, mais de notre pouvoir. En effet, nous ne sommes pas maîtres de nos impulsions, nous les subissons, elles jaillissent en nous sous l'empire des impressions reçues. Impossible de les susciter à notre gré ; nous ne saurions provoquer que des sentiments de seconde main, ce qui est tout différent.
Dans tous les domames, dans celui de l'art ou de la recherche scientifique comme dans celui de la vie personnelle, les intuitions originales procèdent d'une faculté qui ne dépend pas de la volonté, mais qui peut se développer. Les impulsions morales spontanées supposent donc le développement de l'être moral. C'est tout autre chose qu'une disposition morale. Nos con-
ceptions morales peuvent assurer la suprématie de certains principes dans notre vie consciente, mais elles restent en opposition avec nos instincts aussi longtemps que ni ces instincts, ni notre être profond n'ont été transformés. Cette transformation s 'opérant, nous pouvons nous passer de principes moraux, parce que nous vivons alors de la bonne manière, en vertu des impulsions morales qui se font jour en nous.
Aussi la moralité nouvelle présuppose-t-elle une nouvelle naissance, c'est-à-dire l'affranchissement de notre être originel. Or, si cette expérience n'est point l'œuvre de notre volonté, mais celle de la grâce, on peut se demander si la volonté a néanmoins un rôle à jouer et lequel. Il est curieux de constater que les mêmes hommes qui déclarent péremptoirement que l'homme est incapable de se sauver lui-même, attendent cependant tout de l'effort de leur volonté, et se privent par là même de l'expérience de la régénération; et que, parmi la généralité des chrétiens, tandis qu'en théorie on attend tout de Dieu, dans la pratique on ne compte que sur ses propres forces. D'autre part, certains esprits sont si pénétrés de la nécessité d'un nouveau devenir, qu'ils croient devoir et pouvoir exclure tout effort dans ce sens. Il faut donc que la clarté se fasse sur les rapports entre la volonté et le devenir.
L'être nouveau, la vie nouvelle procèdent d'un devenir. Ils ne sont ni le résultat d'un travail moral et religieux accompli sur nous-mêmes avec suite et persévérance, ni l'effet d'habitudes conformes à certains principes et à un certain idéal, mais bien le fruit du développement de notre être originel et de sa vie spéciale. On ne saurait trop insister sur ce point. Dès que nous essayons d'intervenir, nous n'obtenons, selon l'expression du sermon sur la montagne, que « la justice des scribes et des pharisiens ». Pour acquérir la moralité propre à l'être véritable, il faut être « né de nouveau >>. Mais ce nouveau devenir ne peut s'opérer et progresser que si nous vivons et agissons d'une manière qui nous rende accessibles à l'action créatrice de Dieu, c'est-à-dire à la rédemption et à la régénération de notre personnalité. Cette transformation intérieure est et reste un devenir, mais son éclosion et sa croissance sont soumises à certaines conditions que l'homme doit remplir. Et cela, c'est l'affaire de la volonté.
Ce nouveau devenir naît de notre recherche inquiète, de notre aspiration à la rédemption, à la réalisation de notre véritable humanité et à l'accomplissement de notre destinée. Nous nous sentons irrésistiblement poussés vers un but pressenti, quoique ignoré, et cet élan vers la vie crée en nous la réceptivité qui permet à telle impression, à telle « parole vivante » de Dieu de venir féconder notre âme. C'est l'initiative divine qui
est le point de départ de notre nouveau devenir, mais sans la réceptivité créée en nous par notre ardente aspiration, « la semence de la parole de Dieu » tombée dans notre cœur ne saurait y germer. Encore faut-il que cette aspiration soit un mouvement spontané de l'âme. Il y a une sorte d'aspiration acquise et voulue que nos efforts ou nos lectures peuvent porter à un degré d'intensité fort appréciable. Mais elle ne nous incite qu'à multiplier nos efforts pour nous conformer à un idéal que nous nous sommes approprié théoriquement; jamais elle ne suscitera l'inquiétude initiale qui provient du tréfonds de notre être. Seul ce mouvement profond, qu'il n'est pas nécessaire d'entretenir artificiellement, crée en nous la réceptivité propice à l'action divine, et fait ainsi de notre nouveau devenir une réalité, un processus objectif de notre vie personnelle. Il est facile de s'en convaincre. Tout homme étranger à la vie nouvelle, qui se voit réduit à compter sur ses efforts, constate que, pour progresser, il est obligé de s'accorder toujours de nouveau au diapason voulu, de se redresser et de se remettre en marche. Voyez, au contraire, ce qui a lieu chez ceux que dévore une inquiétude intime, indépendante de ce qui se passe dans leur vie consciente, et attisée par chaque expérience nouvelle : ils s'aperçoivent qu'une transformation commence à s'opérer en eux dès qu'une impulsion de vie, — bonne nouvelle de la possibilité d'une vie
véritablement humaine, apparition chez un de leurs semblables de quelque manifestation de cette vie nouvelle, — vient féconder leur âme. Leur être originel a pris naissance, c'est le début d'une nouvelle création.
Ce nouveau devenir, bien loin d'être l'œuvre de la volonté, est une « grâce imméritée >>. Et pourtant notre volonté y prend une part considérable. S'il n'est pomt en son pouvoir d'allumer en nous le feu sacré, elle peut assurer les conditions qui lui permettent de s'embraser, et écarter tout ce qui menace de l'étouffer. Nous ne démêlerons jamais les causes secrètes en vertu desquelles, dans des circonstances intérieures et extérieures identiques en apparence, l'aspiration inquiète de l'âme devient chez l'un la force motrice de la vie, tandis que, chez l'autre, le laisser-aller et l'indifférence reprennent le dessus. Ce qui est certain, c'est qu'il s'agit avant tout de jeter dans la balance tout le poids de notre volonté, et d'y aller de toute notre énergie. Quand Jésus annonçait l'Evangile, les uns quittaient tout pour le suivre et trouver le salut; les autres « s'en allaient et laissaient les soucis, les richesses et les plaisirs étouffer la parole ». Il en va de même aujourd'hui : les uns sacrifient tout pour saisir la vie, les autres
conservent la parole qui la leur révéla, comme une relique vénérée qu'ils aiment à contempler au soir d'une rude et chaude journée. La plupart échouent au seuil de la vie nouvelle, parce qu'ils n'ont ni la volonté, ni l'énergie nécessaires pour renoncer à tout jusqu'à ce qu'ils en aient trouvé l'accès. Ils ne veulent pas suivre Jésus au désert. Leurs affaires, leur famille, le soin de leur santé, leurs habitudes les enchaînent. Jamais ne s'accomplit plus universellement qu'aujourd'hui cette parole de Jésus : « Vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie. »
« Ce sont les violents qui s'emparent du royaume de Dieu. » C'est à la volonté à user de violence pour empêcher que d'autres intérêts, d'autres préoccupations étouffent en nous l'aspiration à la seule chose nécessaire. C'est à elle à exécuter le revirement complet que réclame notre désir passionné d'une vie nouvelle. Jésus a dit : « Si vous ne vous convertissez et ne devenez comme des enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu. » Pour devenir comme des enfants, il est indis- . pensable de rebrousser chemin. Or ce changement de front est l'affaire de la volonté. Sans doute, une transformation s'opère en nous du fait seul de notre aspiration, mais c'est à la volonté à effectuer cette transformation dans notre vie, avec une énergie qui ne tienne compte d'aucune considération et ne recule devant aucune difficulté. Notre vie extérieure et intérieure est
faussée, elle a tué en nous l'enfant. Beaucoup le sentent et voudraient retrouver leur nature enfantine. Mais comment le pourraient-ils, tant qu'ils persistent dans leur train de vie habituel ? Aussi longtemps que nous ne faisons pas résolument volte-face, en sorte que tout craque et tout casse, aussi longtemps que noas ne changeons pas radicalement d'attitude et que nous ne remontons pas le courant de toutes nos forces, l'enfant ne renaîtra point en nous. Il s'agit de revenir à la simplicité, à la vérité, à la droiture, à la vie saine et normale, si nous voulons retrouver notre spontanéité. Il s'agit de prendre les choses comme elles sont, de répudier toute ambition pour vivre dans l'obscurité, et tout entiers dans le moment présent. 11 s'agit de nous débarrasser du fatras de nos théories et de fouler aux pieds notre mentalité raisonneuse. Autrement nous n'obtiendrons, tout au plus, qu'une attitude enfantine affectée, mais non la vraie spontanéité. On se rend compte de ce que signifiait pour les pharisiens et les scribes une conversion pareille; mais que nous devions, exactement comme eux, rompre avec notre vie faussée et dégénérée, et l'ordonner tout différemment, intérieurement et extérieurement, voilà à quoi nul ne songe. La spontanéité, c'est-à-dire la simplicité des mouvements de l'âme, découle de la force et de la profondeur de nos impressions. Ce sont là les conditions préalables d'un nouveau devenir. Plus sont vives les douleurs
de l'enfantement, plus est facile la venue au jour de notre être originel; aussi est-ce à la superfîcialité de nos émotions qu'il faut attribuer la stérilité générale. Que cette atonie soit une faiblesse constitutionnelle ou une conséquence de la vie que nous menons, toujours est-il que nous ne pouvons y remédier qu'en nous imposant rigoureusement un régime approprié. Qu'on songe aux maux quelle aggrave ou engendre, à tout ce qu'il nous faut changer ou vaincre pour en guérir, et l'on conviendra qu'une vigilance infatigable et une intervention énergique de la volonté nous sont indispensables pour reconquérir la faculté de ressentir toute chose fortement et délicatement. Celui qui compterait pour cela sur sa seule aspiration et sur un développement naturel, risquerait d'attendre indéfiniment. Nous avons à déployer une vigueur indomptable pour écarter les obstacles qui nous empêchent de recevoir simplement et intégralement les impressions que la vie nous apporte : subjectivisme, manie d'analyser, agitation intérieure, dissipation et superfîcialité, esprit de négation, désaccord intime ^.
Mais le rôle de la volonté devient plus important encore dès que nous nous efforçons de suivre véritablement Jésus pour pénétrer sur ses traces dans le règne de la vie originelle. Jésus a dit : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, » et
' Voir Ct qui fait obstacle à la vie : Le cloute.
encore : « Quiconque ne renonce pas à tout ce qu'il a, ne peut être mon disciple. » A quel point ce renoncement doit être absolu et passionné, rien ne saurait l'exprimer d'une manière plus tranchante que cette parole terrible : « Si quelqu'un vient à moi, et ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » Il y faut donc une violence qui nous mette en état de nous séparer de tout et de nous renier nousmêmes, une volonté de fer, une implacable ténacité. Car ce n'est point là un acte isolé auquel suffirait un élan de ferveur, mais une attitude persistante, un mouvement soutenu et puissant qui contrebalance toutes les mfluences contraires et soumette sans conteste et sans trêve à l'action créatrice de Jésus notre être et notre vie ^. Qu'est-ce que renoncer à soi-même? Il appartient, en définitive, à chacun de le découvrir. Rappelons seulement qu'il s'agit de nous arracher à tout ce qui constitue et remplit présentement notre vie, comme à tout ce qui nous influence et nous satisfait, de rompre avec nos habitudes, nos intérêts, nos goûts, nos particularités, la routine journalière qui nous est chère : visites, club, journaux, tabac, bonne chère et le reste ; de nous dégager de tout ce qui nous lie : hommes, affaires, biens, ambitions, — jusqu'au moment oii nous aurons con-
' Comp. Die Reden Jesu. 2'" Band : Von der Nachfolge. (C. H.Beck, Munich, 1912).
quis notre indépendance. Notre personne, notre vie, notre bonheur et notre bien-être, notre position et notre avenir ne doivent plus compter à nos yeux. Et tout cela, afin d'acquérir la souplesse, la liberté, la réceptivité qui nous permettront d'être entièrement à la disposition de Jésus. Or pour accomplir ce sacrifice dans tous les domaines, et à l'égard de tout ce qui constitue notre vie, et pour y persévérer sans balancer, il faut une résolution farouche et une concentration de toutes nos forces, qui amasse en nous une puissance explosive capable de faire voler en éclats tout ce qui nous appartient, et nous-mêmes.
Mais cette œuvre négative de la volonté ne fait que frayer le chemin à l'action positive qui consiste à pratiquer ce que dit Jésus ^ C'est sur ce point que nous avons à déployer tout l'effort d'une volonté que l'intensité de notre aspiration à la vie nouvelle pénètre d'une ardeur passionnée. A cela, l'un objectera qu'il en est incapable, l'autre que tant que cette ardeur ne s'enflamme pas d'elle-même et ne se manifeste pas spontanément, elle n'est qu'imitation et affectation. Et tous deux auront raison. Mais cela ne nous dispense pas du devoir de faire la volonté de Jésus et de lui obéir jusqu'aux extrêmes limites de nos forces et de notre pouvoir.
' Comp. Von den Qaeïlen des Lebens Wie finden wir uns selbst? p. 113 et suiv. (C. H. Beck, Munich, 1912).
Si nous ne pouvons encore, par exemple, aimer notre procham comme nous-mêmes, intéressons-nous du moins à lui dans la mesure du possible. Notre ennemi nous inspire encore de l'aversion : n'en tenons pas compte et cherchons à le comprendre, vivons avec lui intérieurement, et la compassion, tout au moins, entrera dans notre cœur et y fera bientôt place à un sentiment plus chaud. Toutefois, ne nous figurons pas que cette bienveillance compatissante soit de l'amour, ni surtout l'amour débordant que Jésus a en vue, — cet amour-là est un rayon du soleil divin dont la compassion n'est qu'un faible reflet. Ne croyons pas non plus que notre effort puisse tirer de nous ou faire surgir en nous cet amour réel et spontané. L'obéissance la plus scrupuleuse ne peut que déblayer les abords de la source, non la faire jaillir; en suivant les traces de Jésus, nous enlevons les pierres qui l'obstruent et nous creusons en profondeur. Mais l'amour véritable ne procède que de la venue au jour de l'être originel et de la croissance de la vérité en nous.
« Efforcez-vous donc d'entrer par la porte étroite. » Au début, comme dans la suite, il s'agit de lutter à outrance, de s'ouvrir un passage par la violence, de risquer tout. Nul ne saurait se sauver lui-même, mais quiconque ne rassemble pas toutes les puissances de son âme pour obéir à la voix de la vérité, ne sera jamais sauvé. Nul ne peut se transformer radicalement, mais
quiconque ne change pas radicalement de direction et ne tend pas incessamment à vivre d'une manière conforme à son but, ne passera jamais par la nouvelle naissance. C'est notre orientation invariable vers la vérité, le reniement implacable de notre ancien train de vie, l'obéissance catégorique à Jésus, qui seuls fortifient notre être originel éveillé par l'appel de Dieu, et qui nous ouvrent toujours plus largement aux impulsions créatrices de la vie divine.
Dès que l'être originel commence à remuer en nous, il rencontre l'opposition et la résistance. Car le nouveau devenir qui s'inaugure et la nouvelle qualité de vie qu'il suscite prennent une tout autre direction que notre être et notre vie antérieurs. Un conflit s'élève donc entre ce que nous sommes virtuellement et ce que nous sommes de fait. L'être nouveau qui veut croître entame une lutte acharnée contre notre vieille nature qui l'enveloppe du réseau serré de ses impressions et de ses manifestations passées. Dans ces conditions, il est essentiel que ce que nous sentons germer, devenir, monter et bourgeonner en nous s'actualise d'instant en instant dans notre vie personnelle, que les instincts nouveaux que la vérité éveille en nous s'affirment pleinement
dans la pratique, et que nous vivions intégralement ce que nous ressentons spontanément. C'est là le champ clos où notre résolution, notre présence d'esprit, notre énergie active ont à déployer toutes leurs ressources.
En effet, qu'est-ce qui distingue la vie personnelle de la vie impersonnelle et végétative? Celle-ci consiste à céder à notre paresse invétérée et à notre force d'inertie, à subir la tyrannie de nos inclinations et de nos habitudes, des influences de la tradition et des usages, aussi bien que celle de notre penchant à imiter les autres et à tenir compte de leur opinion. Ce manque de résistance aux impressions du dehors et aux sollicitations du dedans, est le symptôme de la vie impersonnelle. Or dès que notre être originel fait valoir ses droits, notre moi s'insurge contre ces puissances qui le dominent. Et dès que nous vivons d'une vie personnelle, nous nous mettons à nager contre le courant, et nous imprimons à notre existence une allure nouvelle. Mais ce n'est pas là un mouvement naturel. Si nous ne tendons pas à l'extrême notre force musculaire, le courant recommence à nous entraîner.
Il est vrai que l'être nouveau contribue à paralyser notre vieille nature, par le fait qu'il se développe et grandit. Mais il est faible encore et cède aux tendances et aux habitudes entretenues chez nous par les séductions de la vie, si nous ne mettons pas tout en œuvre pour assurer la victoire aux impulsions de la vérité.
Une fois le premier élan épuisé, la force d'inertie ne reprend que trop facilement l'avantage, et la volupté de se laisser vivre subjugue à nouveau notre moi qui retourne, lassé, à son ancien train de vie.
Qui ne connaît la description saisissante que fait l'apôtre Paul de ce combat désespéré, et le cri émouvant qui la termine : « Misérable que je suis 1 Qui me délivrera de ce corps de mort ? » Tout notre être corrompu se soulève contre la vie originelle qui a point en nous et contre ses lois, et il cherche sans trêve à nous replonger dans notre misérable condition. Et le mal que nous avons à vaincre ne pénètre pas seulement nos instincts et nos pensées, notre imagination et notre sensibilité, notre manière de vivre et celle de notre entourage, mais la vie générale de l'humanité, ses circonstances, les puissances qui la gouvernent. Quiconque ne lui livre point une lutte sans merci ne tarde pas à rétrograder. Alors la création nouvelle s'interrompt. La sève qui montait des profondeurs se retire. Les bourgeons frais éclos se flétrissent. C'est une gelée blanche dans une nuit de printemps.
Mais bientôt quelque impulsion de vie, quelque expérience, viennent ranimer notre aspiration. De nouveaux germes lèvent, de nouveaux bourgeons apparaissent. Et la lutte reprend jusqu'à la prochaine défaite. Ces alternatives d'élan et de retombement, inévitables peut-être, s'expliquent par la puissance de notre an-
cienne nature. Elles ne doivent pas néanmoins se répéter indéfiniment, mais aboutir au contraire à l'épanouissement de notre nouvel être. En dépit des gelées et des frimas, après l'hiver vient le printemps.
Il viendra. Car « celui qui est en nous est plus grand que celui qui est dans le monde », et la force de la vie originelle triomphe de notre misère et de notre indolence. Toutefois la victoire est au prix d'une lutte sans trêve.
Dès que l'être nouveau palpite en nous, il s'agit de prêter l'oreille aux accents discrets de sa voix, d'être attentifs aux mouvements intérieurs qu'il provoque, puis d'agir directement, franchement, absolument, en vertu de ses inspirations, et de transformer en actes ses impulsions vitales. Et dans ce domaine aussi la résolution, la promptitude et l'énergie sont indispensables. Il y a des gens qui ne peuvent s'arracher au charme de la mélodie nouvelle qui retentit en eux. Ils se complaisent dans la jouissance spirituelle et laissent se résoudre en états d'âme la vérité qui devait s actualiser dans leur vie. Ils se condamnent ainsi à l immobilité. Il ne suffit pas de surmonter nos instincts contraires, il faut frayer la voie à la vie nouvelle en associant notre effort conscient à l'action spontanée de la
vérité en nous, et cela ne s'accomplit pas sans peine. C'est la lutte que connaît tout artiste qui cherche l'expression de sa pensée ou la forme que revêtira sa vision intérieure. Les idées, les images se présentent en foule à son esprit, mais la réalisation qu'il leur donnera dépend de l'énergie qu'il mettra, non seulement à conserver intacte son émotion personnelle, mais à obliger sa force créatrice à s'incarner dans son œuvre.
Il en est de même dans la vie. Vous vous sentez poussés à agir. Aussitôt une question se pose : comment exécuter ce que cette impulsion vous commande ? S'attarder alors, s'arrêter, c'est paralyser le nouveau devenir, car toute impulsion profonde est une fécondation : pour que le germe fécondé vienne à maturité, il ne faut rien de moins que toutes les puissances de notre être. Ce qui n'empêche pas que la véritable force germinative ne procède que de cette impulsion première, de l'intuition de ce qui doit s'accomplir, c'est-à-dire de la vérité qui vit au fond de l'être, de la vie originelle, de l'esprit de Dieu.
Si le nouveau devenir ne peut s'actualiser dans notre vie, il s'arrête, comme s'étiole le bourgeon qui ne peut se développer. En revanche, chaque occasion où il s'affirme accroît notre puissance de vie et active l'échange vital, car dans la mesure où nous mettons en œuvre nos forces créatrices, nos racines aussi se fortifient et notre vie gagne en profondeur. Plus l'être nou-
veau prend corps dans notre vie, plus il se développe; et plus nous obéissons à la vérité, plus aussi nous percevons nettement sa voix.
Enfin pour que la vérité grandisse en nous, il faut que notre conduite lui soit conforme, c'est-à-dire que, poursuivant invariablement notre course, nous écartions tout ce qui menace de nous détourner du but. Les paroles de Jésus nous indiquent assez la route à suivre. Mais c'est à notre volonté à exécuter coûte que coûte ce que nous nous proposons. Efforcez-vous, par exemple, de vivre partout et toujours d'affirmation, et de refouler l'esprit de négation qui fait obstacle à vos progrès. Prenez la résolution de chercher en toutes choses les valeurs de vie, et de ne rien faire qui ne concoure à la vie. Restez fidèles à cet engagement quoi qu'il puisse vous en coûter. Vous éprouverez comme une libération intérieure, des solutions vous apparaîtront, des sources vives jailliront. Il est d'autres voies à suivre. Cherchez et vous trouverez.
Peut-être voyez -vous clairement ce que vous avez à faire, mais vous en restez incapables, parce que vous ne trouvez pas en vous l'élan spontané qu'il y faudrait. Appliquez-vous du moins à agir d'une manière qui corresponde à votre but. Si nul ne peut se forcer à aimer, par exemple, l'amour naîtra plus aisément chez celui qui ouvre son cœur à ses semblables que chez celui qui leur tourne le dos.
Il faudrait redire Ici tout ce que j'ai exposé ailleurs en détail ^ sur les conditions dans lesquelles notre personnalité se forme, vit et se développe, comme sur ce que nous devons et pouvons accomplir pour faire place en nous et dans notre vie au nouveau devenir. Satisfaire à ses exigences, à celles en particulier que formule cette maxime : Sois vrai, ferme et libre, c'est l'affaire de la volonté et dune énergie qui lutte sans relâche.
C'est donc à la volonté à veiller sur le développement de l'être nouveau et à y subordonner tout le reste. Qui possède d'emblée la vigilance, la sobriété, la souplesse, la promptitude et la résolution, l'élan personnel et puissant qu'il réclame? Personne. C'est la lutte qui forge et trempe ces vertus. Aussi connaîtrons-nous peut-être longtemps encore les heures d'épuisement où nous cesserons d'avancer, faute d'une volonté assez vigoureuse pour exécuter ce qui s'impose. C'est douloureux assurément. Mais ne prenons pas ces défaites trop au tragique, comme le fît souvent l'Eglise, estimant que dans ce cas l'homme est déchu de la grâce, qu'il a perdu le contact avec Dieu et qu'il faut que Dieu le rappelle à la vie. Il n'en est rien. Une fois que l'être originel a pris vie, il ne saurait périr. Il peut s'étioler sans doute, mais qu'une impulsion divine vienne à l'ébranler, il se remet à vivre et à grandir. Or ces impul-
^ Voir : Ce qui fait obstacle à la vie. Introduction : Qu'est-ce que la vie personnelle ?
sions ne nous feront jamais défaut, car nul ne peut déchoir de la grâce divine. Notre Père qui est dans les cieux fait lever chaque jour son soleil et les rayons de sa vie créatrice sur les méchants et sur les bons. Alors les bourgeons flétris, écrasés, ou brûlés par le gel, se rouvrent et recommencent à fleurir.
Cependant ceux en qui palpite l'aspiration à une vie nouvelle ne consentiront point à se tranquilliser à l'idée que la vérité qui a pris vie en eux ne peut périr. Au contraire, ils seront remplis d'un désir toujours plus intense d'être transformés de part en part et du tout au tout. Car pour l'être qui vit, il n'y a rien de plus intolérable que de rester stationnaire. Mais ils ne se laisseront pas non plus décourager par les rechutes et les défaites. Trébuchants, affaiblis, vaincus, surpris par l'ennemi, ils sentiront grandir en eux l'ambition de vivre; et la déception que leur apportera une connaissance plus exacte d'eux-mêmes ne fera qu'épurer et fortifier leur aspiration. Debout après chaque chute, rassemblant leurs forces après chaque négligence et chaque infidélité, ils reprendront la lutte avec une nouvelle impétuosité, jusqu'à ce qu'enfin leur force bien trempée, leur souplesse et leur énergie ne soient plus sujettes à ces crises de défaillance, et que leur volonté se change en^actes.
Dans les conditions que nous venons de décrire : recherche et aspiration intenses, résistance opposée à nos habitudes et à nos instincts mauvais, lutte infatigable pour mettre en œuvre la vie intérieurement saisie et pour lui frayer la voie par une conduite appropriée, le nouveau devenir se développe tout naturellement. Non point, redisons-le, que nos efforts puissent le faire surgir, mais ils créent les conditions favorables à son éclosion. Notre œuvre consiste à protéger sa croissance, non à le faire naître. C'est ici le cas de rappeler la parole de Jésus : « Gardez-vous du levain des pharisiens qui est l'hypocrisie, » c'est-à-dire de l'action extérieure qui cherche à produire au moyen d'un effort moral ce qui ne peut que jaillir spontanément. Ce que Luther opposait à la conception judéo-romaine de la justice restera éternellement vrai, à savoir que le nouvel homme procède uniquement de la foi, c'est-à-dire d'une intuition spontanée, et qu'il ne sera jamais le produit de nos bonnes œuvres.
Impossible de fabriquer des fruits; force nous est de les laisser mûrir. Les conditions indispensables au nouveau devenir une fois remplies, il convient d'attendre la réalisation de nos aspirations sans en tracer le programme ou la remplacer par des contrefaçons. Ce fait se vérifie à tous les stades de notre développement. Même la délivrance de notre nature mauvaise n'est point le prix de nos combats, mais une libération involontaire
opérée par la puissance de l'être originel qui grandit en nous. D'autre part, jamais il n'acquerrait ce degré de puissance, si nous n'opposions dès le début à toutes les influences de notre ancienne nature une résistance opiniâtre. Cependant à mesure que l'être originel se développe en nous transformant, nous constatons avec étonnement que la lutte diminue d'intensité, parce que les assauts de l'ennemi se font plus rares et qu'à l'action défensive succède l'accomplissement positif de la vérité qui nous affranchit.
A force de lutter contre l'ambition et la vanité, par exemple, nous en viendrons peut-être à rougir de nousmêmes quand nous nous surprendrons à rechercher encore la considération. Mais quand nous serons affranchis de ces dispositions mauvaises, nous éprouverons instinctivement le désir de rester ignorés. La résistance à nos instincts de vengeance peut produire en nous la patience et le calme qui nous mettent en état de tout supporter en silence, mais la miséricorde et l'amour pour nos ennemis ne procèdent que de l'être nouveau. La lutte contre la cupidité peut faire de nous des hommes généreux jusqu'à la prodigalité; mais quand aura triomphé en nous « ce qui n'est pas de ce monde », nous atteindrons une sphère supérieure où nous pourrons disposer librement de nos biens. Il en est de même sur tous les points : seule <' la vérité vous affranchira », en s'incarnant en vous.
Ce devenir s'accomplit en secret, impossible d'y mettre la main; ne cherchons pas à entr 'ouvrir ses bourgeons ou à les forcer, c'est dans l'obscurité de notre vie profonde qu'ils viendront à maturité ^ Nous ne saurions pas davantage supputer et contrôler ses progrès; c'est par leurs effets qu'ils se révèlent, dans la puissance et la netteté des sensations de l'être originel. D'ailleurs l'absence de progrès visibles n'est pas nécessairement le symptôme d'un arrêt dans sa croissance, il se peut qu'elle se poursuive en secret d'autant plus vigoureusement, et que de nouveaux bourgeons s'élaborent. Notre devenir a ses saisons comme la nature. Il ne s'interrompt pas plus aux époques de sécheresse et d'épuisement que la vie de la plante ne s'interrompt en hiver; il concentre plutôt ses forces en vue d'un essor nouveau. Que de fois, après un temps de découragement où nous pensions avoir rétrogradé, n'avons-nous pas constaté avec surprise un progrès tout à fait insoupçonné? Le printemps était revenu, et au printemps succéda l'été.
Aussi faut-il qu'à notre ardeur s'unisse la patience qui attend et persévère. Notre agitation impatiente apporte le trouble dans les régions calmes et profondes de l'âme oii monte la sève de la vie et où convergent les impressions fécondes. Ce n'est que lorsque au flot qui
Voir : Le Sermon sur la montagne transposé dans notre langage et pour notre temps, p. 233-240.
se retire ne succède plus le flot montant qu'il est bon de nous alarmer. Cherchons alors quel est l'obstacle qui nous paralyse et rassemblons nos forces pour l'écarter.
Cependant cette alternance de progrès et d'immobilité ne dispense pas de ses fonctions notre volonté. A toutes les étapes de notre développement, des devoirs inéluctables lui incombent. A peine sommes-nous parvenus à accomplir aisément les uns, que d'autres plus redoutables sont à la porte, qui deviendront à leur tour plus faciles en proportion de l'énergie avec laquelle nous les exécuterons. Quant aux fruits du nouveau devenir, ils tomberont d'eux-mêmes dans nos mains. Les manifestations spontanées de la vérité grandissant en nous, les sensations pures et les nobles instincts de l'être originel sont l'effet de la vie jaillissante, et ils nous apparaîtront toujours comme une grâce, un présent divin qui nous surprend, nous ravit et nous élève.
Peu de gens connaissent la joie de vivre, la joie pure, sincère et spontanée. Mais tous la pressentent et la désirent, même ceux qui jamais encore n'eurent un seul jour de bonheur. Est-ce un souvenir de ce paradis perdu que fut notre enfance? un obscur pressentiment du paradis inconnu que nous cherchons en vain? une lueur annonçant le jour magnifique que nous attendons et au-devant duquel nous marchons? Quoi qu'il en soit, je crois au paradis qui est partout où nous sommes nous-mêmes. Rares sont ceux qui le trouvent, beaucoup passent à côté de lui les yeux fermés. Quant à nous qui en avons franchi le seuil, nous voulons témoigner qu'il existe, parce que c'est là qu'est l'avenir de l'humanité. Qu'est-ce que la joie de vivre? C'est la vibration du mouvement qui nous anime, de l'énergie vitale qui nous pénètre, des ondes lumineuses qui nous inondent. C'est la sensation immédiate et spontanée de la vie
qui palpite en nous et le rayonnement de cette vie dans notre âme. C'est l'impression la plus élémentaire que nous ayons de notre moi, car elle émane de notre être même. Aussi n'en prenons-nous pas tout d'abord conscience. C'est une clarté, un bruissement de vie, quelque chose qui tinte et chante aux profondeurs de notre âme. Nous aspirons avec délices, au soleil de la joie, l'air de notre existence, sans nous douter que ce sont les effluves de notre vie ardente qui font de cet air un élixir.
Cependant le seul fait de nous sentir vivre ne suffit pas à nous communiquer la joie. Il y faut la vie à haute tension, la vie aux battements vigoureux, aux mouvements impétueux, à la sève puissante, au courant profond. Les natures anémiques, flasques, souffreteuses, superficielles ou apathiques, ceux dont les jours s'écoulent dans la faiblesse, le mécontentement ou les perplexités, n'éprouvent que le malaise de vivre. Il leur arrive de ressentir une émotion de bonheur, lorsque quelque impression agréable les soulève au-dessus d'eux-mêmes; mais dès qu'ils reprennent conscience de leur moi, la joie disparaît et l'abattement, la fatigue, le dégoût de la vie les envahissent derechef. La joie qui découle des circonstances heureuses n'est pas la vraie joie de vivre, elle tarit dès qu'elle n'est plus alimentée du dehors. Seule la joie qui jaillit incessamment des sources intérieures est inépuisable.
La vraie joie de vivre n'a pas de cause spéciale. Elle ne dépend ni des circonstances, ni des événements, bien qu'elle puisse en être troublée ou accrue. Elle survit à toutes les vicissitudes, car elle procède de notre être et de son activité. Tant qu'il fonctionne normalement, elle jaillit, et plus il est vigoureux, plus elle s'avive.
Toute augmentation de vie accroît la joie, tout affaiblissement la diminue. C'est pourquoi toute situation, toute expérience qui, en nous obligeant à tendre notre énergie, nous rendent plus aptes à recevoir de fortes impressions et à dominer la vie, dégagent de la joie; tandis que tout ce qui nous éparpille, nous aplatit et nous énerve, l'amortit et l 'étouffe. Il ne faudrait pas croire que ce soient les conjonctures agréables, d'une part, et les conjonctures pénibles, de l'autre, qui produisent ces effets différents. Au contraire, les jours prospères et les conditions brillantes peuvent éteindre la joie de vivre en ruinant notre vie intérieure ; tandis que les heures sombres et les expériences douloureuses peuvent en faire jaillir la flamme, en éveillant ou stimulant en nous la vie.
Des épreuves terribles, des devoirs écrasants refou lent parfois en apparence la joie de vivre. Mais elle ne disparaît pas, quand bien même nous n'éprouvons momentanément qu'une tension douloureuse de toutes nos forces. Dès que notre être intérieur recouvre son équilibre et sa suprématie, la joie revient, éclairant de
ses rayons les ruines et les tombes même. Aussi le profond malaise de l'âme, qui est le précurseur du nouveau devenir ne trouble-t-il que la joie dont la source est au dehors, dans nos œuvres ou dans nos biens, dans les événements ou les circonstances; tandis que l'authentique joie de vivre s'augmente de nos aspirations à une vie plus haute, si du moins ces aspirations, restant stériles, ne nous consument pas en vain.
Tout ce qui favorise la croissance et l'épanouissement de notre être, l'activité et l'abondance de notre vie personnelle, répand en nous la joie. Mais ce qui ne fait qu'exalter la sensation de la vie, sans augmenter nos forces vives et notre trésor intérieur, n'éveille en nous qu'une disposition agréable, passagère et vaine, bien différente de la véritable joie, car elle n'est pas le reflet de notre être, mais une lueur phosphorescente apparaissant à la surface de notre vie consciente.
Ce n'est pas seulement le vin « qui réjouit le cœur de l'homme » de cette façon-là, mais toutes les puissances matérielles et intellectuelles qui influent directement sur notre « état d'âme », sans renforcer notre vie, souvent même en l'entravant et la rabaissant. Et
ces jouissances ne sont pas seules à exciter en nous la sensation de la vie sans la fortifier véritablement : le succès, la considération, l'approbation publique accordée à nos efforts, les éloges et les distinctions, le commerce avec des gens célèbres ou bien situés, le plaisir de se croire indispensable, et bien d'autres choses encore, amoindrissent la vie et 1 énervent, tout en paraissant l'accélérer. Aussi le sentiment de bien-être qu'ils nous communiquent s'évanouit-il comme toute autre disposition, tandis que la joie de vivre est un mouvement de l'âme, qui s'affirme et se perpétue, même quand rien ne nous invite à nous réjouir.
Il n'y a donc qu'une source véritable de joie authentique : la vie croissante, circulante, agissante, de notre être essentiel. Mais cette source s'alimente de toutes les impressions et les expériences qui viennent stimuler et renforcer en nous le fonctionnement de la vie. Ce sont elles qui, en dégageant de la joie, nous en font prendre conscience. Et ce sont elles aussi qui en sont les éléments substantiels.
C'est, en premier lieu, la conscience de soi, la palpitation de la vie en nous qui fait de l'existence une joie, îl est étrange que si peu d'êtres connaissent cette joie élémentaire : ravissement d'exister, qui nous submerge toujours à nouveau; allégresse de savoir que tant que nous vivons, le monde a des félicités sans nombre à nous offrir; émerveillement devant le miracle de notre
présence, et de notre présence consciente, dans ce monde prodigieux; étonnement de nous sentir vivre, plongés dans un flot d'impressions constamment renouvelées, et de contempler ce miracle que nous sommes : des créatures capables de puiser partout la vie pour la répandre ensuite autour de nous !
Je ne puis qu'indiquer, non décrire cette impression. Il n'en est pas moins vrai que ceux qui la connaissent traversent, soutenus par elle, les défilés les plus obscurs. C'est d'elle que procède l'enthousiasme pour la vie que Nietzsche appelle la joie dyonisienne. Il a raison de dire que le tragique de notre destinée ne peut ni la réprimer, ni la détruire, mais qu'il engendre à son tour l'enthousiasme tragique qui nous élève, en définitive, au-dessus de toutes les vicissitudes.
Cette joie qui découle du fait seul de vivre et de se sentir vivre, est la joie la plus spontanée, celle qu'éprouve en réalité tout homme sain. Il en est une autre qui découle de notre activité, de toute œuvre achevée. Au soir d'une journée de labeur, le sentiment d'avoir accompli de bonne besogne nous remplit d'une joie qui vibrait en nous, d'ailleurs, tout le long du jour sans que nous en eussions conscience, absorbés que nous étions par notre travail. Comparons à ces soirs-là ceux qui suivent les jours d'oisiveté et nous conviendrons que les premiers furent les plus heureux.
Ce n'est pas seulement notre travail professionnel.
c'est toute l'œuvre de notre vie qui produit en nous la joie. Toute activité personnelle a le même effet, parce qu'elle est une manifestation de notre être profond et que toute révélation de notre personnalité est une source de bonheur. Que nous ayons passé la journée occupés à quelque œuvre importante, ou simplement avec un être auquel notre présence a été bienfaisante, dans les deux cas notre joie est pareille. Et si elle est pure, elle ne naît point de l'exaltation passagère qu'engendrent le succès, le contentement de soi et la fausse gloire, c'est-à-dire de la satisfaction de nos mstincts égoïstes et vulgaires, mais de notre activité même.
Au reste, la vie entière, le monde entier, abondent en sources de joie. Car tout nous stimule et prend pour nous une valeur vitale, si nous savons l'accueillir comme il convient. Partout notre regard rencontre la lumière; la joie vient à nous de toutes parts, de la feuille verte et du ciel bleu, de la moindre touffe d'herbe, de la moindre fleur. Rien de trop grand ni de trop infime pour irradier de la joie. Il n'est heur ni malheur qui ne se transforme en énergie vitale et n'augmente notre joie de vivre. Il faut être aveugle ou blasé pour ne rien éprouver de semblable.
Voyez les hommes tout d'abord ! Quoi de plus merveilleux ? Que sont, au prix de l'homme, les beautés de la nature et de l'art, les intuitions de la science et les acquisitions de la civilisation ? Il suffit de nous trou-
ver dans la compagnie de nos semblables pour nous sentir inondés de vie, à condition toutefois qu'un contact direct s'établisse entre eux et nous. Sinon, nous ne faisons que nous heurter et nous blesser, ou nous laisser froids réciproquement. Mais sitôt que l'étincelle de la compréhension mutuelle brille spontanément dans les regards, sitôt que les cœurs s'ouvrent et vont à la rencontre les uns des autres, cette communion fait éclater la joie. Car rien n'accroît la puissance, la vivacité, l'abondance de la vie intérieure, comme la spontanéité d'êtres qui se donnent tels qu'ils sont; plus rien alors d'extérieur, de mesquin, de choquant, qui nous gêne. Si nos relations avec nos semblables nous enrichissent si rarement et nous apportent si peu de joie, la faute en est à notre indolence, à notre superficialité, à notre manque de naturel. — Et l'amour, non pas seulement celui qui unit l'homme et la femme, les parents et les enfants, les amis, mais tout amour humain n'est-il pas une source inépuisable de joie?
Et la vie surtout! Que de gens parlent avec enthousiasme de la mer et de la montagne. Mais quoi de comparable aux flots et aux tempêtes de la vie? Quelles aventures plus périlleuses, exigeant plus d'effort, plus riches de jouissances, que celles qu'elle nous prépare? Les expériences et les devoirs qu'elle nous apporte sont plus ardus que les ascensions alpestres et, plus que les ouragans, menacent de nous balayer. La vie.
plus encore que la montagne ou l'océan, est 1 école de l'énergie personnelle. Plus la lutte augmente notre vigueur, notre souplesse et notre prudence, plus aussi s'épanouit en nous la joie. Evidemment, celui que chaque lame jette au rivage comme une barque désemparée, celui qui ne fait pas un pas sur la pente escarpée sans éprouver les affres du vertige, n'y trouve aucune satisfaction. Pour connaître la joie de vivre, il faut avoir la force de vivre.
La joie étant la sensation spontanée de la vie qui palpite en nous, est dégagée naturellement par le mouvement de la vie. D'autre part, dès qu'elle devient consciente, elle vivifie à son tour, accélère et amplifie merveilleusement notre être et notre activité. Il y a là un mouvement circulatoire de la vie consciente et de la vie spontanée.
La joie joue dans notre vie le même rôle que le soleil dans la nature. Sans joie tout nous apparaît sombre et froid, inerte et incolore, ou demeure même inaperçu. Elle seule revêt tout de lumière et donne à toute chose son éclat et sa valeur. La joie perçoit les rayons lumineux et les ondes de vie qui émanent de tout ce qui existe. Elle nous rend capables de voir et d'entendre, de goûter et de sentir. Elle avive toutes nos facultés. Celui qui ne la connaît point ignore ce que c'est que vivre.
La joie est l'oxygène nécessaire à notre vie personnelle. Celui qui respire la joie, respire la santé. Sa poitrine se gonfle, son pouls bat avec plus de vigueur, son esprit se libère et son cœur se dilate. Il marche, il progresse.
La joie éveille en nous les germes endormis et les forces latentes. Elle épanouit la fleur et fait mûrir le fruit. Elle stimule l'élan du devenir, active notre croissance et sollicite les manifestations de notre personnalité. Dans la joie, l'âme s'ouvre et entre en communion avec d'autres âmes.
La joie est pour l'homme la source de la beauté, car elle anime chacun de ses mouvements et donne à son regard, à sa parole, à son geste, la grâce et l'éclat. Comme elle transforme ceux dans lesquels elle naît ! On dirait qu'un reflet du paradis les illumine et que quelque chose de ses délices les environne.
C'est un spectacle étonnant que celui d'un être chez lequel la joie fait son entrée. Il semble qu'il soit soulevé au-dessus de lui-même, qu'une nouvelle vie l'anime et que son être véritable apparaisse. Et c'est bien cela. Il renaît ; plus de fausse honte et de timidité, ce qui était caché se révèle. Tout éclôt et fleurit, le printemps est venu et le monde retentit de ses échos joyeux.
La joie exerce sur nous une action libératrice. Elle fait tomber les entraves et renverse les obstacles. Elle nous préserve du souffle froid des déceptions. Elle nous enveloppe d'une atmosphère de vie affirmative
et nous défend de « l'esprit qui nie sans trêve ». Elle nous inspire la patience et la confiance. En éveillant en nous l'intuition de ce qu'il y a de bon et de beau chez nos semblables, elle nous ouvre leur cœur et les pénètre d'un sentiment de bien-être.
La joie élève l'homme au-dessus des tracas et des déboires, et le met en état d'accomplir des devoirs qui paraissaient impraticables. Avec elle, tout devient facile, et nous traversons la vie en chantant. Celui qui vit sans joie prend tout au tragique; il se fatigue, s'irrite et se traîne péniblement au long des jours.
La joie décuple nos forces. Remplis de sa vie expansive, nous vivons avec passion, car elle est une source permanente d'énergie indépendante des circonstances extérieures, et qui nous libère du fardeau dont elles nous accablaient. Vaillance, audace, intelligence des grands devoirs, exubérance de vie, don de soi, toutes ces vertus prospèrent merveilleusement au soleil de la joie. L'héroïsme joyeux est le seul héroïsme authentique.
Mais si la joie est inhérente à notre nature, si elle nous est aussi nécessaire que les rayons du soleil, si le monde nous l'offre de toutes parts, comment se fait-il qu'elle soit si rare parmi les hommes?
La joie naît chez l'homme au moment où il entre
dans le grand mouvement circulatoire de la vie et de l'expérience, et elle s'accroît dans la mesure où le développement de son être lui devient sensible. C'est pourquoi tous les enfants sains sont joyeux. Ils sont heureux du fait seul de leur existence. Et cette joie persiste aussi longtemps que leur développement personnel marche de pair avec leurs expériences et que leurs expériences ne font qu'accroître en eux la vie. Mais dès que leurs expériences ne concourent plus à leur vie, mais au contraire les débilitent, dès que l'existence devient pour eux un fardeau, c'en est fait de la joie.
Voilà pourquoi la joie de vivre est si rare. Elle est un symptôme de santé, de vitalité, de croissance; elle témoigne d'une vie qui progresse, d'une destinée qui se réalise. Elle est l'impression imm.édiate de ces phénomènes, reçue par notre être conscient. Impossible de nous l'approprier et de la retenir à notre gré, elle n'est point au pouvoir de notre volonté; si elle ne nous envahit pas naturellement, nous l'ignorons. C'est dire que sa présence dépend absolument et exclusivement de l'état réel de notre être et de notre vie. L'âme malade est incapable d'éprouver une joie réelle.
Il est clair que la souffrance physique, en portant atteinte à notre vitalité, fait obstacle à la joie. Mais aussitôt que nous nous élevons intérieurement au-dessus de la maladie et que nous avons triomphé de son emprise, la joie se remet à luire, et cela tout naturellement.
De là vient que tant de malades et d'infirnîes sont pour leur entourage un rayon de soleil : tandis que leurs forces physiques déclinent, leur vie intérieure grandit.
Il y a donc là une question de santé morale. Si notre état intérieur est mauvais, notre vie faussée, notre nature corrompue, la joie nous reste étrangère. Cette loi ne connaît ni exception, ni correctif; elle se vérifie en nous comme chez les autres. Des milliers d'êtres humains poursuivent la joie au prix de tous les efforts et de tous les sacrifices, sans réussir à s'en procurer autre chose qu'une caricature : quelque plaisir qui distrait un moment leur ennui, quelque jouissance qui trompe le vide de leur existence.
Le désaccord intime bannit la joie, tandis que l'harmonie intérieure la rétablit instantanément. Cela est vrai de la vie individuelle, comme de la vie conjugale ou familiale, et de toute vie commune. Le moindre mouvement d'opposition ou de jalousie assombrit d'un seul coup les deux époux, et tant que le nuage ne s'est pas dissipé, le soleil de l'amour a perdu son éclat. Une vie de famille harmonieuse fait régner dans toute la maison une atmosphère spéciale, chaude et lumineuse. Mais quand une réunion d'êtres humains n'est qu'un pêle-mêle incohérent, quand c'est un esprit d'opposition qui les anime au heu d'un mutuel bon vouloir, il n'y a pas de joie possible. Pour que la joie circule et déploie sa vertu féconde, il faut que se produise une
rencontre effective, un échange de vie personnelle.
Ce n'est pas seulement le désordre intérieur qui fait obstacle à la joie mais encore toute situation embrouillée et trouble, tout conflit, toute défiance qui entrave nos relations avec nos semblables, tout ce qui compromet notre indépendance et paralyse le développement de notre personnalité : ambition, cupidité, vanité, assujettissement à des préceptes ou à des conventions sociales. Il faut être vrai, libre et fort pour avoir la joie au cœur. Aussi l'angoisse que nous font éprouver les soucis et l'incertitude, la timidité et les scrupules, étouffent-ils la joie en comprimant ou en ébranlant en nous la vie.
Tout mensonge dans notre être et dans notre conduite, que nous nous en rendions compte ou non, fait fuir la joie. La mauvaise conscience la tue à coup sûr, mais la fausseté inconsciente de notre conduite ou de nos conditions d'existence ne lui permet pas de s'épanouir. Tout surmenage, par exemple, produit la fatigue, l'humeur, l'irritation, parce qu'il est un mensonge intime. On comprend pourquoi notre époque connaît si peu la joie. Rien ne sert d'ailleurs de le déplorer, si l'on n'y remédie. Celui-là seul qui respecte les limites de ses capacités jouit de son travail et de son existence. Le surmenage et l'humeur chagrine vont de compagnie.
Vivre au-dessus de notre position, c'est bannir la
joie de notre maison. La recherche de l'efïet, l'ostentation, l'orgueil lui ferment la porte. C'est pourquoi les relations de société nous apportent si peu de réconfort. Dès que la simplicité et la spontanéité font place à une amabilité de commande, à l'affectation, aux simagrées, la joie s'enfuit.
Mais ce qui surtout détruit la joie de vivre, c'est tout ce qui va à 1 encontre de notre nature propre et de ses exigences, tout ce qui dans notre vie est déplacé, inopportun, anormal. Celui qui pratique une profession ou occupe une situation pour laquelle il n'est pas fait, celui qui s'égare sur une voie qui n'est pas la sienne, mène une vie sans joie. Quiconque s'acharne à la poursuite d'une chose qui lui reste étrangère, contraire même, se sent constamment mal à l'aise. C'est pourquoi nos écoles ne sont pas, et ne seront jamais, pour la jeunesse, des foyers de vie. C'est pourquoi aussi tant de mariages conclus sans amour, ou en dehors des conditions normales, — santé, conformité de la nature morale, par exemple, — ont d'avance exilé la joie. C'est pourquoi enfin tant d'êtres sont sevrés de soleil intérieur : au lieu de mener une vie conforme à leurs capacités et à leurs besoins, ils s'appliquent à vivre comme tout le monde, à la mode du jour. Il suffit de regarder autour de nous : en voyant tant de gens constamment occupés de choses qui leur sont nuisibles, nous ne nous étonnons plus que si peu connaissent la joie.
N'oublions pas non plus l'influence qu'exerce dans ce domaine l'attitude que nous prenons à l'égard de la vie. Vivons-nous d'affirmation, la joie surgit ; est-ce la négation qui l'emporte, elle disparaît. Savoir tirer des forces de vie de tous les événements, même de ceux qui portent le masque du malheur, c'est évoquer la joie; récriminer, gémir, trembler, c'est la faire fuir. Nous livrer en proie aux circonstances, c'est renoncer à la voir fleurir; les dominer et les façonner, c'est en emplir notre âme.
Et notre commerce avec nos semblables, pourquoi nous procure-t-il si peu de joie? Parce que nous nous achoppons à ce qui, chez eux, est laid et déplaisant, au lieu de pénétrer sous les apparences, bien résolus à découvrir la beauté, la vérité, la bonté qui s'y cachent. Tout être humain peut devenir un sujet de joie. Quiconque prétend le contraire, avec exemples à l'appui, ne prouve qu'une chose, c'est qu'il ne sait pas encore se servir de ses yeux. C'est un art qui demande à être exercé. Quand nous enlevons les lunettes de nos préventions, notre vue s'aiguise et nous apprenons à discerner dans les hommes ce qui peut réjouir nos regards.
Mais de quoi sert la lumière qui nous inonde tous à celui qui est incapable de l'apercevoir? La dernière cause, mais non la moindre, de l'absence générale de joie, c'est l'indifférence et l'apathie des hommes. Ni la palpitation de leur propre vie, ni les stimulants extérieurs
n'ébranlent plus leur âme. Ils sont alourdis par leurs fardeaux et leurs peines, les inquiétudes et les déceptions, les distractions et les plaisirs, l'incurie, les ravages dont ils sont à la fols les auteurs et les victimes. Le labeur les abrutit, les coups les ont endurcis. Vaincus par la vie, ils ont perdu la faculté d'en jouir, ou bien, blasés par les jouissances factices. Ils ne lui trouvent plus de charme; les plaisirs raffinés ont détruit en eux le goût de la simple beauté.
Que d'hommes ont « trop vécu », ou éprouvé — c'est-à-dire subi sans en triompher intérieurement — trop de choses, pour pouvoir encore ressentir délicatement et profondément quoi que ce soit. Aussi le monde est-il pour eux vide de joie. Ni les broyeurs de noir, ni les détracteurs de la vie ne feront jamais qu'elle n'ait des joies de toute sorte à nous offrir; ils prouvent simplement qu'ils ont perdu la faculté de les goûter, parce que le ressort de leur vie intérieure est brisé.
La joie est rare, et il est dur de devoir s'en passer, car elle nous est indispensable; aussi chacun cherchet-il à se la procurer à tout prix. Mais ce n'est point facile et beaucoup n'y parviendront jamais, à moins de devenir des hommes nouveaux. Il faut donc lui
chercher des succédanés. Ne connaissant plus la joie spontanée, ne parvenant pas à la reconquérir, on a recours aux divertissements, afin de remplacer par un sentiment de bien-être momentané le contentement intime et sans apprêt. L'électricité se substitue aux rayons du soleil.
Pour suppléer à la vie palpitante d'où émanerait naturellement la joie, on cherche à stimuler artificiellement le sentiment de la vie : on multiplie les jouissances matérielles et intellectuelles, on s'égaie aux dépens des autres ou en les dénigrant, en se laissant adorer ou courtiser, en se grisant de gaîté, en attirant l'attention par n'importe quels moyens. Et l'on réussit à se donner le change. Mais cette joie factice demande à être entretenue, en sorte qu'en définitive tout le temps et tout l'effort que n'absorbe pas le travail professionnel, se passent à essayer de se transposer du mode mineur en mode majeur. Notre activité artistique et notre vie de société, notre rage de paraître et notre absurde ambition, notre curiosité, notre soif d'impressions violentes et d'entreprises hasardeuses, bref, tout notre train de vie actuel n'est que la poursuite avide d'une joie apparente destinée à remplacer l'authentique joie de vivre.
Pour plusieurs, il ne s'agit plus même d'un effort pour stimuler artificiellement le sentiment de la vie, mais d'un véritable sport : ils jouent avec toutes les
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sensations agréables, avec les sensations esthétiques et voluptueuses surtout, mais avec d'autres instincts encore. Ils recherchent les conversations piquantes, le paradoxe, l'imprévu, le grotesque; la pose leur tient lieu d'impressions originales. Cependant cette gaîté voulue, dépourvue de toute valeur vitale, s'éteint aussi rapidement qu'un effet de lumière. Elle est plus fugitive qu'un jeu de physionomie. A peine esquissé, le sourire se change en grimace, et les traits du visage gardent la trace d'un effort pénible. Impossible de faire longtemps les fous sans se prendre en pitié. Aussi ces plaisirs-là ne peuvent-ils que tromper un instant la misère des humains, pour les laisser plus que jamais en proie à leur humeur noire. Le succédané, non seulement ne sert de rien, mais fait du mal. Il faut l'absorber à plus forte dose et de plus en plus fréquemment, et il finit par ruiner l'être tout entier.
Cherchons donc la vraie joie de vivre. Et pour la trouver, rappelons-nous en quoi elle consiste, d'où elle découle, ce qui l'alimente et ce qui la tue. Il s'agit d'abord de lutter pour conquérir la vie, et pour que cette vie intensive gagne en profondeur, en force et en étendue; de chercher ce qui l'augmente et l'enrichit, d'éviter tout ce qui l'entrave et l'affaiblit. Il s'agit ensuite de l'embrasser dans sa plénitude, de la vivre sans inconséquence, de la laisser pénétrer et modeler harmonieusement notre existence. Vivre intégralement,
selon la vérité et dans la liberté, et, après avoir pris envers la vie l'attitude qui convient, marcher en avant résolument, voilà ce qui crée en nous la joie. L'existence elle-même, avec les impressions stimulantes qu'elle nous apporte, se charge de l'entretenir.
Pour cela, il est vrai, il faut ouvrir notre âme à la vie et redevenir sensibles à son rayonnement. Il faut que la beauté et la richesse du monde et de l'existence éveillent en notre âme la forte vibration de la vie personnelle. Il faut avoir appris à voir et à entendre, avoir recouvré la simplicité et la spontanéité enfantines, en sorte qu'aucune de nos expériences ne passe sans ébranler notre être intérieur et y évoquer la joie.
Plus nous vivons sérieusement, profondément, loyalement, plus radieuse règne en nous la sérénité. Alors notre joie de vivre trouve à chaque fois son expression particulière qui est le reflet de la vérité : c'est tantôt l'humour souriant, tantôt la vaillance enjouée qui se rit des contingences, le badmage, chatoiement de notre vie ondoyant au soleil de la joie, la franche gaîté qui éclate et déborde.
Quand cette gaîté n'est pas une ivresse voulue, mais le jaillissement naturel de l'enthousiasme pour la vie, elle ne dégénère jamais en dégoût et en amertume. Au contraire, elle a sur notre vie intérieure une influence électrisante; elle enfle et amplifie les vibrations de notre âme. Nos forces se tendent pour agir, pour vivre avec
plus d'intensité. Notre héroïsme latent s'affirme, notre amour se déverse sur tous les hommes. Toute petitesse, toute mesquinerie s'abolissent. Nous franchissons les bornes étroites de notre égoïsme subjectif et, d'un élan impétueux, nous nous donnons à la collectivité dont nous sommes les membres.
Qui mesurera la puissance de la joie? Celui qui la connaît apprécie la valeur qu'elle a pour notre vie et souhaite ardemment la répandre. Mais comment y parvenir, si elle est la vibration spontanée de la vie qui palpite en l'homme? Avant tout et directement, en étant nous-mêmes heureux de vivre. La joie est contagieuse. Quand tout notre être respire la joie, il la communique involontairement à ceux qui entrent en contact avec nous. Ceux qui restaient blottis à l'ombre et grelottants, émergent à la chaleur du soleil. Leur âme s'entr'ouvre. Le pouls de leur vie intérieure bat plus fort. Il semble qu'un souffle de printemps passe sur eux. Ils se mettent à vivre. Et pour peu qu'on leur accorde l'aide que leur devenir réclame, qu'une main se tende pour les soutenir, la joie ne tarde pas à s'éveiller en eux.
On a longtemps négligé la joie, parce qu'on ne la distinguait pas du plaisir qu'accompagne un cortège équivoque et compromettant. Cependant elle nous est aussi nécessaire que la lumière du jour. Quand le soleil se lève, on tourne le dos aux luminaires de la nuit pour
s'exposer avec délices à ses rayons. Cherchons la vie, la vie vraie et saine, la vie primitive et puissante. Nous connaîtrons alors la joie de vivre, elle nous rouvrira le paradis.
Le travail est l'élément le plus important de la vie active, en même temps qu'un facteur indispensable du devenir humain. Aussi l'antique parole biblique : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front », n'est-elle point une malédiction, mais l'expression d'une loi naturelle, l'article premier du code de la vie.
Le travail est une bénédiction, parce qu'il crée en nous les conditions d'une vie fructueuse. Il est donc aussi insensé de s'en plaindre que triste d'en manquer, et si nous vivions d'une vie normale, chacun devrait gagner son pain. Le travail entretient notre santé et fortifie notre organisme. Il développe nos facultés et nos dons, notre énergie et notre vitalité, notre ardeur et notre endurance. Il nous rend aptes à vivre et à triompher dans la vie, car rien ne devient nôtre sans labeur, et pour accomplir de grandes choses, il faut avoir appris à peiner dur. Le génie même ne dispense pas du tra-
vail; au contraire, plus les facultés sont grandes, plus leur développement exige de persévérance, et l'homme de génie dont l'acharnement au travail n'est pas proportionné à ses dons, déchoit plus rapidement et plus complètement qu'un homme ordinaire.
L'activité de l'enfant s'exerce dans le jeu, celle de l'homme fait, dans le travail. Jeu et travail ne sont pas des termes opposés. En effet, à la différence de tous les jeux des adultes, ceux de l'enfant ont le caractère d'un travail; d'autre part, tout travail dans lequel on est passé maître, devient un jeu de nature supérieure. Ce sera toujours là, du moins, l'idéal le plus élevé du travail.
Le travail défini et assidu est l'ossature qui assure à notre vie la cohésion et la stabilité. Il est dans notre existence un élément de coordination, car tous nos faits et gestes se groupent d'eux-mêmes autour de notre tâche quotidienne. Elle est le seul point fixe dans la suite des jours, le fait constant parmi la multiplicité de nos actions et, par conséquent, le meilleur préservatif contre le décousu et la dispersion.
Mais l'influence du travail est plus profonde encore : il est le facteur essentiel de notre culture morale. La concentration absolue qu'il réclame nous enseigne l'empire sur nous-mêmes; la nécessité d'imposer silence, pour nous en acquitter convenablement, à nos désirs, à nos appétits, à nos passions, exige une victoire sur
nous-mêmes. En nous imposant cette double obligation de nous dominer et de nous vaincre, le travail nous apprend enfin le renoncement à nous-mêmes inséparable de n'importe quel labeur. Non pas que notre travail lui-même doive constituer un acte de renoncement, — il serait insensé de choisir précisément la vocation qui nous coûte le plus, sans consulter nos goûts et nos dons naturels, — mais parce que tout labeur, même celui dans lequel notre personnalité s'épanouit le plus librement, a des exigences auxquelles nous sommes tenus de nous conformer, et réclame des sacrifices plus ou moins pénibles. C'est ce qui fait la valeur éducative inappréciable du travail, car le renoncement à soi-même est la condition préalable et inéluctable d'un développement intégral de l'être humain.
Le travail a un autre effet salutaire : il fait contrepoids aux intérêts envahissants, aux impressions et aux séductions obsédantes qui hantent notre esprit. L'accomplissement d'une tâche déterminée nous rend la résistance plus facile, car cette tâche, tant que nous sommes de cœur à l'ouvrage, nous arrache à toute autre sollicitation. En outre, elle nous fait passer du domaine de la vie générale dans celui du travail professionnel et cette alternance nous est aussi nécessaire que celle de la veille et du sommeil, car elle nous procure la détente et le renouvellement dont nous avons besoin pour faire face à nos inquiétudes, à nos diffi-
cultes et à nos infortunes. Aussi bien que nous nous retrempons dans la nature, dans la famille, dans la société de nos amis, en vue de la reprise du travail, nous puisons dans le travail un regam d'énergie en vue de toutes les autres obligations de la vie.
Le travail fait aussi contrepoids aux commotions intérieures qui menacent parfois de nous anéantir. Tandis que le désœuvrement fait de nous la proie de nos passions et de nos instmcts, notre labeur quotidien, en nous obligeant à nous détourner de notre détresse intime, nous permet de recouvrer notre équilibre. Et à celui qui, désespérant, n'en poursuit pas moins consciencieusement sa besogne, il ouvre une échappée sur une vie plus satisfaisante et plus fructueuse.
Et enfin, et par-dessus tout, le travail a cet effet merveilleux de nous arracher mieux que toute autre chose à la préoccupation de nous-mêmes \
Evidemment pour exercer tous ces effets, le travail ne doit pas être uniquement une occupation destinée à nous préserver de l'ennui et à faire diversion à l'oisiveté qui nous lasse. Quand je parle de la bénédiction du travail, je parle du travail professionnel, rigoureux et soutenu, qu'on ne saurait exécuter à bien plaire. Encore ne suffit-il pas de l'exécuter, il faut nous y
' Voir : Wegweiser : Von denen die sich selbst im Wege stehen. (C. H. Beck, Munich).
donner fidèlement, complètement et surtout volontairement, plutôt qu'à seule fin de gagner notre pain. Sans doute le travail forcé exerce son action bienfaisante même sur celui qui s'insurge intérieurement contre lui. Il est, même alors, un moyen de défense contre le chaos qui règne en l'homme et parmi les hommes. Mais plus nous l'ennoblissons en en faisant un acte volontaire, plus nous lui donnons sa signification profonde en le considérant comme un service rendu à l'humanité, et plus est précieuse la bénédiction qu'il nous apporte en concourant au développement de notre être essentiel.
Et pourtant, et malgré tout, notre vie ne doit pas être absorbée et engloutie par le travail. Or notre génération court plus de risque de succomber à ce danger que de méconnaître et de mépriser le travail. Le rôle qu'il jouait dans l'économie de l'existence a déplorablement changé. On travaillait moms autrefois; en revanche, on vivait davantage et plus profondément. Aujourd'hui le travail prend toute la place, et fait tort à la vie. Notre incapacité de vivre est-elle le résultat d'un labeur épuisant? ou l'éreintement des travailleurs provient-il de leur incapacité de vivre? Ce qu'il y a
de certain, c'est que le surmenage et le fléchissement de la vie personnelle sont en rapport étroit.
Le travail jouit de nos jours d'une vénération qui touche à l'idolâtrie. Il justifie et sanctifie tout. Il est le premier devoir qui dispense de tous les autres. On trouve légitime de négliger sa famille, de ruiner sa santé, de laisser dépérir sa vie intérieure dans l'intérêt du travail. Et quand la vie personnelle ou la vie sociale font valoir leurs droits, on ne se demande même pas quelle est son importance relative : il est entendu que le travail doit tout reléguer à l 'arrière-plan. « Je n'ai pas le temps », ces mots coupent court à toute réclamation. Il est urgent de revenir à la raison et de nous rendre compte du caractère et de la valeur du travail.
Nous n'en jugerons équitablement qu'en nous plaçant au point de vue humain, car c'est l'homme qui lui communique la vie, et ce n'est qu'au service de l'homme qu'il acquiert tout son prix. Nous ne sommes pas nés pour travailler, — dans ce cas, notre vie serait une absurdité, — mais pour vivre et pour devenir. En effet, toute activité est plus ou moins vaine et éphémère ; celle même qui a pour objet le bien suprême de nos semblables n'a d'autre prix que celui que lui confèrent ses effets : la libération, le progrès, l'accroissement de la vie et de l'être impérissables. Sa fin seule, c'est-à-dire ses résultats vivants et permanents, élèvent le travail au-dessus du domaine des choses vaines et passagères.
L'homme n'est donc pas fait pour le travail, mais le travail est fait pour l'homme. Or si la seule attitude digne de l'homme consiste à dommer et modeler, au nom d'un intérêt vital supérieur, son activité, ses circonstances, sa situation et toutes les forces impersonnelles, s'il n'y a de culture authentique que celle qui concourt à la vie de l'homme et à la solution du problème humain, l'envoûtement du travail est un symptôme aussi certain de barbarie que l'oisiveté indolente du sauvage. Nous devons rester les maîtres de notre travail. Ceux qui en sont les esclaves, que ce soit de gré ou de force, pour se fuir eux-mêmes ou pour satisfaire à la multitude de leurs besoins factices, font preuve d'une égale incapacité de vivre et s'attirent les mêmes maux. Notre souveraineté s'affirme dans la faculté de rester au-dessus de notre travail, de l'ordonner conformément à son but, et de lui assigner des bornes raisonnables.
Le travail qui nous entretient et nous modèle, qui satisfait notre besoin d'activité et met utilement en œuvre nos facultés, qui est un service social et une collaboration à l'économie générale, est digne de l'homme, parce qu'il est un des apanages de son humanité. Et il a un sens, parce qu'il concourt à la vie. Mais seulement s'il est accompli dans un esprit de liberté, avec mesure et bon sens, et s'il correspond à une nécessité intérieure. Le sentiment de la dignité humaine
doit et peut vivifier et illuminer tout labeur, même celui « qui tue l'esprit », si l'esprit du travailleur le pénètre. Mais quand il devient une besogne aveugle et machinale, exécutée uniquement sous la pression des circonstances ou par la force de l'habitude, les hommes s'étiolent et leur travail ne concourt plus à leur vie, si grassement qu'il les nourrisse d'ailleurs. C'est pourquoi les civilisés d'aujourd'hui sont des barbares. Leur travail est leur tyran, et plus il fait appel à leurs facultés mentales, plus il les asservit et engloutit « l'homme » en eux.
Un médecin me dit un jour naïvement, en sortant d'une de mes conférences sur la vocation humaine ; « Jamais encore je n'avais pensé que je fusse autre chose qu'un médecin. » Comme lui, beaucoup ne se rendent jamais compte qu'ils sont avant tout des hommes : chacun ne voit en soi que l'ouvrier, le fonctionnaire, le professionnel de telle ou telle branche d'activité. Au reste, la plupart du temps, on se contente de se demander quel est leur métier, ce qu'ils deviendront. Qui ils sont, qui ils deviendront, nul n'en a cure. Quels ravages exercés par le travail ! Que de sentiments nobles et délicats, que d'intérêts supérieurs et de vues élevées il étouffe ou détruit ! Quelle dévastation de notre nature originelle et de notre force créatrice! Quelle dégénérescence de l'être humain!
Le travailleur n'est plus que l'outil du travail qui
l'exploite sans scrupule, la roue d'un engrenage mécanique, ou pis encore, car on ne se demande même plus s'il est à la place qui lui convient; l'essentiel est qu'il exécute ce que l'entreprise réclame. Plus question d'un rapport organique entre lui et sa besogne, sauf peut-être dans le domaine de ses capacités. Quoi d'autre pourrait bien entrer en ligne de compte?
Aussi le surmenage est-il le trait caractéristique de notre temps. Comment travailler avec mesure quand on est absorbé, exploité, déterminé par le travail? Comment vivre quand il vous use jusqu'à la corde, comment lutter quand ses mille réseaux vous enserrent ? On n'en a ni le temps, ni la force. On subit la vie, et vienne une catastrophe, c'est encore dans le travail qu'on se réfugie. On continue à végéter que bien que mal. On devient étranger à la véritable vie parce qu'on a fait du travail sa vie.
Car le travail ne peut, à lui seul, exercer sur nous son influence éducative. C'est à nous de l'y faire servir. Quand nous le laissons s'arroger une importance de mauvais aloi, nous ne voyons bientôt plus en lui qu'un fléau qui empoisonne notre existence. Il n'a de valeur vitale que pour autant qu'il est une libre manifestation de notre personnalité; dès qu'il devient un mécanisme indépendant du travailleur et auquel celui-ci s'assujettit en vue du gain ou des honneurs, il l'use, le ravale et le broie.
Mais le travail, quand il diminue l'homme, perd lui aussi de sa valeur. Il se désâme à son tour; il n'est plus qu'une besogne routmière, l'exécution d'un programme, un pensum. Plus rien de créateur chez le travailleur : l'éian manque, l'initiative et l'énergie personnelles s'évanouissent. Or tant vaut l'homme, tant vaut son travail. Aussi l'abaissement et l'exploitation de l'homme par le travail ont-ils nécessairement pour conséquence la décadence et la dépréciation du travail lui-même.
Ce serait une erreur de croire que les « vocations supérieures » soient seules en cause ici. Il n'existe aucune besogne qu'il soit indifférent d'accomplir avec joie et avec amour, en y apportant un intérêt personnel, et en en faisant ainsi une manifestation de vie, ou au contraire d'une façon tout extérieure et machinale. La « question des domestiques * a son origine en bonne partie dans le peu d'intérêt personnel que les serviteurs apportent à leur travail. Mais la même indifférence, la même superfîcialité, la même médiocrité sévissent dans toutes les vocations comme une contagion sournoise. La décadence des métiers s'explique par le fait que le travail des artisans n'est plus leur joie et leur vie, leur art et leur orgueil, mai? un gagne-pain obligatoire. Avec l'intérêt vivant pour leur profession, disparaît leur capacité. Leur œuvre n'a plus rien de caractéristique; aucun développement, aucun renouvellement ne sont plus possibles. Et qu on songe aux
gardes - malades , aux instituteurs, aux pasteurs, aux médecins, aux fonctionnaires, aux savants, aux industriels : partout se vérifie la loi qui veut que l'abaissement de l'homme par le travail ait pour conséquence l'abaissement du travail lui-même.
C'est donc une politique à courte vue que celle qui s'efforce d'augmenter à tout prix la somme du travail au profit du développement économique général. Car si la vie en souffre, le travail n'en souffre pas moins. L'essentiel n'est pas la quantité, mais la qualité du travail. La besogne routinière, mercenaire, machinale, ne produit que des masses, non des valeurs. D'autre part, une nation qui s'atrophie par le travail doit nécessairement rétrograder. A l'excès du travail correspond le manque de personnalités originales. Or la surproduction ne compense pas l'absence de personnalités.
La vie est plus que le travail, qui n'est qu'une part de la vie, une manifestation vitale entre plusieurs autres, une acquisition ou un apport d'éléments de vie. Le travail nous procure nos moyens d'existence, mais la vie est plus et mieux que la conservation de notre personne, et la lutte pour l'existence n'a de sens qu'autant qu'elle crée les conditions nécessaires pour vivre.
au plein sens de ce mot. Le seul fait d'exister ne justifie pas notre présence en ce monde, ni la lutte que nous livrons pour nous y maintenir.
L'homme ne vit pas seulement de travail. Le travail le nourrit, mais la nutrition n'est pas toute la vie. « La vie est plus que la nourriture et le vêtement. » Echange fécond entre l'homme et son environnement, affirmation et épanouissement de sa personnalité en face des événements, accomplissement de ses devoirs, direction de son existence qui lui assigne un sens et un but, activité qui découvre et crée pour lui-même et pour les autres des valeurs vitales, service du prochain inspiré par une solidarité effective, voilà la vie. Notre travail quotidien y participe sans doute. Mais ce qui en est l'élément essentiel, c'est notre conduite personnelle, réalisant d'instant en instant notre vocation d'homme.
Autrement dit : notre personnalité ne peut se nourrir et se développer sainement que grâce à un échange constant entre les impressions que la vie nous apporte et les manifestations de notre vie propre. Il faut donc que ces impressions soient profondément ressenties et parfaitement assimilées par notre être intérieur, en sorte qu'elles constituent un fonds d'expériences vivantes, source d'une vie originale, riche et puissante, qui se manifestera dans notre conduite et notre activité. Quand cet échange vital est compromis, l'homme dépérit; il
devient Incapable de vivre et de remplir la tâche de sa vie. C'est là une loi naturelle inéluctable.
Or j'accuse le travail exagéré, envahissant, et dont on surfait l'importance, de nuire d'une façon désastreuse à cet échange, quand il ne va pas jusqu'à le rendre impossible. Il nous dérobe le temps, la force, la capacité qu'il y faudrait, il en obscurcit même le sens. En énervant, superficialisant, insensibilisant même parfois totalement les travailleurs surmenés, il les prive de toute expérience profonde et vivante.
Quand, grâce à un échange vital normal, nous sommes parvenus à la maturité et avons acquis la puissance nécessaire pour vivre, il nous reste à construire notre monde et à l'administrer. Mais notre monde, ce n'est pas seulement la « sphère d'activité » où nous introduit notre travail, ni les biens qui constituent la base matérielle de notre indépendance personnelle. Nous y trouvons au premier plan le problème de la vie conjugale, de l'éducation de nos enfants, de nos rapports journaliers avec des gens dont la vie intérieure est plus ou moins apparentée à la nôtre. Ce sont là des problèmes de première importance que nous sommes tenus de résoudre, non seulement au point de vue de l'intérêt qu'ils présentent, mais dans notre propre intérêt.
Or à force de travailler, les hommes ne parviennent
pas à le faire. La plupart d'entre eux sont trop épuisés par leur métier, trop abattus, trop engourdis, pour exercer une influence personnelle sur leur vie de famille, pour la vivifier, et l'embrasser dans sa plénitude. Ils ont perdu la fraîcheur, la gaîté, la mobilité, la faculté de s'adapter et de se communiquer qu'il y faudrait. L'intimité bienfaisante entre les époux, l'œuvre d'éducation mutuelle qui s'accomplit au foyer domestique, chez les parents comme chez les enfants, deviennent impossibles. Le travailleur fatigué n'a plus qu'un désir : du repos ! « Surtout, ne me demandez rien. » Il lui faut des distractions qui le laissent passif et n'exigent aucun effort. Qui donc jouit le soir de l'œuvre de ses mains? La mauvaise humeur, l'abattement, l'irritabilité, régnent dans la maison. Malgré leur amour réciproque, les parents se cherchent noise. On déclare insupportables la vivacité, les désirs, les questions des petits, au lieu de leur accorder, ainsi qu'à leur mère, ce qu'ils réclament à bon droit, et de résoudre utilement les difficultés inhérentes à la vie de famille. On ne demande qu'à se débarrasser le plus rapidement possible de toute obligation pénible.
Il n'est pas étonnant que le paradis conjugal devienne, sinon un enfer, tout au moins un désert ; que le mariage, au lieu de remplir sa mission éducatrice, insensibilise, déprime et vulgarise les époux; que les enfants s'étiolent et se dépravent, qu'il n'y ait plus
dans la maison ni ordre, ni discipline, et que tant de familles flottent comme des épaves sans gouvernail sur l'océan de la vie. Et ce sont ces cellules dégénérées et malades qui constituent le corps de la nation! Comment resterait-elle saine, capable d'agir et de vivre, quand sa moelle se dessèche?
Celui qui s'absorbe tout entier dans son travail est mcapable de diriger sa vie. Il lui manque le coup d'œil d'ensemble, la prévoyance, la force nécessaires pour l'organiser, l'orienter et la dominer. Notre gagne-pain joue dans notre vie le rôle de la chaufferie sur un vaisseau. Que deviendrait le navire dont on se bornerait à allumer les feux, sans songer à lui donner la direction, à faire face aux intempéries, à réparer les avaries, ni à profiter des courants favorables?
Surtout l'excès du travail nous frustre d'expériences nouvelles et fructueuses. Les événements qui composent notre histoire et notre destinée continuent à s'accomplir selon leur ordre naturel et inévitable, ils sont encore pour nous des sujets de plaisir ou de peine, mais ils ne fécondent plus notre vie. Qu'est, par exemple, pour les hommes d'aujourd'hui, l'événement le plus révolutionnant, l'acte souverain de la personnalité, c'est-à-dire le mariage? Une émotion sentimentale, une misérable satisfaction de courte durée! Que leur apportent la paternité qui devrait les ébranler jusqu'au fond et les sanctifier, les déceptions et les deuils, les
coups qui les atteignent directement ou qui frappent tout autour d'eux? Connaissent-ils les bénédictions de la souffrance et du besoin? Savent-ils ce que c'est que lutter avec la vie, triompher de leurs passions et se sacrifier pour leur prochain? Soupçonnent-ils l'abondance de vie qui en découle ? Le travail ne leur permet plus de rien éprouver profondément. Et quand la foudre fond sur eux, leur esclavage les a rendus si craintifs qu'ils ne songent qu'à y chercher un refuge contre la souffrance. Ne plus penser, se distraire en travaillant : « travailler et ne pas désespérer ! » Quant à triompher du malheur et le transformer en source d'énergie, ils n'en sont pas capables. Pour mesurer toute la somme de vie que le travail nous dérobe de cette façon, il faut connaître les révélations que nous devons à la souffrance, les forces vives qui jaillissent de l'épreuve, et avoir constaté à quel point notre sort contribue à nous créer une personnalité.
Le travail enfin tue dans son germe la vie active et créatrice. Combien peu nos faits et gestes sont 1 expression de notre personnalité, le rayonnement de notre génie propre ! Nous conformer aux usages reçus, esquiver adroitement l'occasion, nous débarrasser au plus vite de nos obligations, voilà à quoi ils se réduisent le plus souvent. Qu'elle est rare, par exemple, la participation volontaire aux souffrances de notre prochain, dont l'action est si bienfaisante! L'amour secourable
aussi bien que l'initiative personnelle succombent sous l'excès du travail. Il nous ôte le flair de la vie. Nous laissons passer sans les voir les possibilités qui s'offraient. Combien moins pourrions-nous les saisir énergiquement et nous acquitter des devoirs qu'elles nous présentent !
Tel est, d'une façon générale, l'état des choses. Je veux bien croire que dans le cercle de mes lecteurs, le mal n'est pas aussi grave. Il l'est suffisamment toutefois. Peu m'importe d'ailleurs, de supputer dans quelle mesure la vie est actuellement étouffée par le travail. J'ai voulu simplement vous expliquer ma thèse : la vie est plus que le travail, en vous montrant, par des exemples concrets, comment la vie est compromise par l'excès du travail. Car il était à prévoir que bien des lecteurs ne comprendraient point ce que j'entends par la vie opposée au travail.
Evidemment le travail fait partie de la vie, puisqu'il en est une des manifestations. Mais il faut qu'il s'y ordonne et s'y subordonne. Or, de nos jours, il la régente, et, pour elle comme pour lui, c'est désastreux. L'impossibilité oii nous sommes d'assigner au travail la place qui lui convient est justement la preuve du préjudice qu'il cause à notre vie.
Mais je vois venir l'objection, le reproche : Il faut
bien travailler de la sorte pour vivre, pour nous procurer le nécessaire. — J'affirme que cela n'est pas, et qu'on travaille aujourd'hui plus que ne l'exige le pain quotidien. Un travail modéré suffit à contenter des besoins modérés. S'il faut travailler immodérément, c'est qu'on a des besoins immodérés à contenter. Au lieu de s'entraîner à la simplicité, condition de force et de vérité, on se surcharge de besogne. Qui se doute, de nos jours, du peu qu'il faut en réalité pour vivre et, en revanche, de ce qui est réellement nécessaire à notre véritable vie? Pour la satisfaction de besoins factices, puérils, superflus, on entreprend un travail excessif qui ne laisse aucun loisir à consacrer aux nécessités supérieures de la vie.
C'est une nouvelle preuve de notre ignorance de l'art de vivre. Nous ne savons point apprécier l'importance relative de nos besoins et les classer en conséquence. Au lieu de les discipliner, nous nous laissons tyranniser par eux. C'est tourner dans un cercle vicieux : en nous émoussant ou nous sensibilisant à l'excès, le travail nous dégoûte des charmes naturels de l'existence; et en cherchant à les remplacer artificiellement, nous nous créons une foule de besoins imaginaires et coûteux. Pour y satisfaire, il faut travailler double, ce qui, en nous émoussant de plus en plus, augmente d'autant notre soif de jouissances factices. Ainsi le mal ne cesse d'empirer, et l'homme n'est
bientôt plus que le jouet des nécessités opposées entre lesquelles il oscille.
Une sage économie de la vie, qui part du possible pour acquérir le nécessaire, c'est-à-dire ce qui est réellement indispensable à notre vie, exige donc avant tout que nous contrôlions nos besoins afin de les classer avec discernement, éclairés par le sens de la vie, de ses exigences et de ses valeurs, comme des restrictions qu'il est juste d'imposer au labeur dans l'intérêt de la vie.
Je ne dis point qu'il ne faille travailler que juste assez pour suffire aux nécessités les plus urgentes. La simplicité qui restreint ses besoins par peur de l'eflort, a quelque chose de répugnant. Travaillons, au contraire, autant que possible, c'est-à-dire autant que nous le pouvons sans nuire ni à la vie, ni à nous-mêmes. Imposer à qui que ce soit des bornes que ne justifie pas l'intérêt suprême de la vie, c'est porter à notre tour atteinte à la vie, en entravant une de ses manifestations les plus importantes. J'ai toujours estimé, par exemple, que revendiquer la journée de huit heures pour les ouvriers, c'est les ligoter de façon insupportable. Un des premiers droits de l'homme, c'est le droit de travailler autant qu'il en sent le besoin et la nécessité intérieure. Et je connais peu de choses plus belles qu'une forte journée de travail oii, rassemblant nos énergies, nous accomplissons « de bonne besogne ». Cela, c'est vivre.
c'est faire œuvre d'homme, ce n'est pas entraver la vie, mais l'accroître, et c'est simplement merveilleux. Mais dès que le travail dépasse les forces, exaspère les nerfs, rend étranger à la vie générale, il s'agit de le tenir en bride : s'il prenait le mors aux dents, ce qu'il y a d'humain en nous périrait dans l'aventure.
En second lieu, évitons de faire du travail un prétexte, pour nous soustraire aux appels de la vie. Nous n'avons pas le droit de nous retrancher derrière notre travail. Pour un grand nombre d'hommes, il est le cloître où l'on se retire pour fuir la vie, — pas toujours, il est vrai, de façon aussi grotesque qu'un journaliste de ma connaissance qui n'avait pas quitté la maison depuis dix ans! Il n'est pas admissible que le travail engloutisse tous nos intérêts humains et toutes nos préoccupations supérieures. C'est cependant ce qui se passe fréquemment aujourd'hui, témoin ce que me dit un jour quelqu'un qui devait s'y connaître : « Savezvous ce que c'est qu'une université ? le manque d intérêt intellectuel et la suffisance organisés. » Les universités ne sont pas uniques en ce genre. La spécialisation à outrance et la myopie professionnelle sont des maladies générales à notre époque.
Il n'est pas juste non plus que le travail nous prive d'expériences nouvelles. Il importe bien davantage de saisir les éléments de vie que nous présente chacune de nos obligations, de nos difficultés, de nos épreuves, et
de les élaborer dans le secret de notre vie profonde pour en tirer les forces et les clartés qu'ils recèlent, que de mener à bien un travail considérable. Trouver la solution d'un conflit entre un de nos semblables et nous, c'est infiniment plus précieux qu'une découverte scientifique. Faire jaillir de la catastrophe qui nous frappe au cœur une source de vie, c'est incomparablement plus avantageux que d'acquérir une fortune. C'est pourquoi le travail qui doit servir de dérivatif ou d'anesthésique n'est qu'une perte de temps et un gaspillage de vie. Destiné à nous protéger contre la vie, il devient un obstacle à la vie. Que de germes de développement sont détruits de la sorte, que de trésors dilapidés !
Pour ne plus pécher dans ce domaine, apprenons à voir juste. Notre œil nous joue des tours. Il nous montre dans le travail des merveilles imaginaires, tandis que nous tenons pour négligeables, ou n'apercevons même pas, les valeurs cachées dans la vie. Nous considérons comme perdu le temps où nous ne travaillons pas. Or le seul temps perdu est celui où nous ne vivons pas. Notre œil retrouvera de lui-même la clarté, dès que le centre de gravité de notre vie ne sera plus dans notre travail, notre fortune, la considération dont nous jouissons, ou n'importe quelle chose extérieure, mais en nous-mêmes.
Cela reste vrai en toutes circonstances et en tout temps. Ici, comme ailleurs, la fin ne justifie pas les moyens, ni les sacrifices qu'on lui fait.
Cependant quand on se sent coupable, on cherche toujours à s'excuser en invoquant des arguments contraires, et je ne nie point qu'on n'en trouve en suffisance. A chacune des lois naturelles qui régissent la vie humaine, il est facile d'opposer des arguments contraires, mais ils ne suppriment pas la loi. Et les conséquences funestes du mal commis restent identiques, qu'on ait cru bien agir, et pour de bonnes raisons, ou péché en mauvaise conscience.
On estime qu'il est des situations dans lesquelles on a le devoir de sacrifier sa personne et sa vie à son travail : « Si je ne me consacrais pas entièrement à mon travail, au détriment même de ma santé et de ma famille, ma fabrique péricliterait. C'est un héritage et une tâche que m'ont laissés mes parents. Elle fait vivre quelques milliers d'êtres humains. La concurrence est énorme. Me relâcher, ce serait tout remettre en question. » Voilà un exemple typique. Si vous objectez qu'il doit être possible de se faire aider, on vous répond qu'il y a trop peu d'hommes capables et dignes de confiance, que l'engrenage des affaires ne le permet pas, que les actionnaires n'y consentiraient jamais, et ainsi de suite. En réalité, ce sont là des prétextes. Qui veut la fin, veut les moyens. On n'a pas le courage de
faire volte-face, de remonter la pente et de secouer le joug du travail.
Je ne puis jamais me défendre d'une certame satisfaction lorsqu'une maladie grave, écartant subitement tous les obstacles, procure à un malheureux esclave du travail autant de journées de repos qu'il lui eût fallu d'heures de loisir pour conserver la santé et remplir ses devoirs envers la vie. Mais en même temps j'éprouve pour lui une sorte de honte, à la pensée qu'il n'a pas pu accomplir volontairement ce qui s'exécute maintenant par la force des circonstances.
Dans bien des cas c'est l'illusion de nous croire indispensables qui nous empêche de nous décharger, bien que la mort nous montre chaque jour avec quelle facilité et quelle rapidité chacun est remplacé. Ou bien, nous nous exagérons la portée de notre œuvre. Voyez, par exemple, les innombrables auteurs de toutes catégories, qui ne sont pas loin d'étouffer notre vie intellectuelle sous la masse de leurs productions : s'ils se rendaient compte d'une façon impartiale et désintéressée de la valeur exacte de leurs œuvres au lieu de les apprécier en proportion des écus qu'elles rapportent, de la vogue qu'elles obtiennent, ou encore du prix que leur amour-propre leur attribue, ils ne risqueraient pas en leur faveur les vraies valeurs de la vie. Mais on ne le peut pas. On est aveuglé par une notion fausse du devoir, stigmate de l'esclave que le travail imprime sur
notre âme, ou encore par l'appât du gain, l'ambition ou l'opinion publique. Tout cela prouve à quel point on ignore ce qu'est la vie et ce qu'elle signifie.
La loi naturelle qui règle les rapports du travail avec la vie n'est pas annulée non plus par le faux idéal qui consiste à « se consumer au service de ses frères ». Sans doute « si quelqu'un veut être le plus grand, il se fera le serviteur de tous. » En tant que « membre » de l'humanité, il est constamment au service de son prochain, c'est-à-dire de quiconque a spécialement et immédiatement besoin de lui. Mais dès que ce service devient son métier, il lui fait courir les mêmes dangers que tout autre travail. Ce service ne peut, d'ailleurs, s'accomplir efficacement que si, exerçant une action sur la vie, il subit à son tour l'influence de la vie, en sorte qu'il ne devienne jamais uniquement un métier.
L'activité chrétienne est un travail social. Elle diffère essentiellement du contact fortuit et inévitable avec le prochain qui nous incite sans cesse à des expériences nouvelles et à de nouvelles manifestations de vie. Si nous ne lui assignons pas sa vraie place en la subordonnant à la vie, elle nous rétrécit et nous évide tout autant que n'importe quel travail. Dans ce domaine aussi, tout excès est immoral, et se venge sur l'ouvrier et sur son œuvre.
Car le travail reste le travail, même quand nous le décorons du nom d'« œuvre ». Bien que cette œuvre fasse
constamment appel à notre être intime, bien qu'elle oblige notre personnalité à se révéler et à s'épanouir, elle peut devenir plus funeste qu'aucune autre activité, si elle nous éloigne des humbles et simples devoirs, si elle nous rend sourds aux appels de la vie, surtout si elle n'est pas constamment alimentée par l'accomplissement de ces devoirs et la solution de ces problèmes. Car elle ravage alors notre vie profonde, détruit en nous la faculté de développement personnel et tarit notre substance plus que tout autre travail. Dès que cette activité n'est plus la manifestation d'une vie indépendante d'elle et qui la porte, dès qu'elle absorbe toute la vie, elle devient une prostitution de la personnalité.
Quant à tous ceux qui, en lisant ces lignes, s'écrieront avec satisfaction : Je te remercie, ô Dieu, de ce que la tâche que tu m'as confiée n'est pas semblable aux autres, et ne connaît point ces périls, — qu'ils sachent bien que la grandeur et l'importance dont ils l'ont parée, les éblouit au point qu'ils n'aperçoivent pas le danger spécial auquel elle les expose, si c'est en elle qu'est leur centre de gravité.
« Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu », écrit l'apôtre Paul aux Romains. Qu'estce que cela signifie?
Il est toujours extraordinairement difficile d'exprimer ce que nous avons éprouvé, de comprendre ce qu'un être nous dit de sa vie intime, ou de nous entretenir avec lui d'expériences qui nous sont communes en apparence, et à plus forte raison de chercher à interpréter des paroles prononcées autrefois sur ces sujetslà. Bien des gens cependant ne se rendent pas compte de cette difficulté : constatant qu'ils se servent des mêmes termes, qu'ils ont des idées ou des intuitions analogues, ils s'imaginent être d'accord. Tout au plus ressentent-ils parfois un trouble passager à la pensée que, malgré tout, ils ne parlent pas des mêmes choses Mais surtout en face de déclarations devenues classiques, chacun admet que les mots ont un sens nettement
défini et que doit saisir d'emblée toute personne initiée. Il est entendu, en particulier, que chacun comprend sans autres les paroles de la Bible. Or il n'en est absolument rien. Le mot lui-même ne dit rien, il n'est que le signe qui représente une réalité, le geste qui l'indique. Nous ne pouvons en transmettre la substance qu'en communiquant l'impression et en incitant à l'expérience qu'il balbutie. D'autre part, chaque mot évoque involontairement en nous la somme des expériences, des représentations, des sentiments avec lesquels il a un rapport quelconque, en sorte que notre regard, troublé par cette nuée de visions subjectives, ne parvient presque jamais à se fixer sans parti pris sur l'objet que le mot devait désigner. Ce n'est donc pas le mot, mais nous qui disons ce qu'il énonce. Nous seuls lui donnons sa signification.
Pour nous en faire une idée, prenons dans la parole qui nous occupe le mot « aimer ». Ce mot n'a de sens que pour celui qui sait ce que c'est qu'aimer; il ne lui dit que ce qu'il en sait et qu'autant qu'il en sait. Il représente un fait intérieur, une inclination de l'être humain. Mais pour chacun il s'enveloppe de l'atmosphère des sentiments et des pensées qui correspondent à sa tendance particulière. Un enfant à qui vous parlez d'« aimer », songe à l'amour de ses parents, à sa prédilection pour certains jouets, à son affection pour ses amis et ses camarades. Et non seulement la relation
qu'évoque ce mot « aimer », sera différente pour chaque enfant, mais elle sera nécessairement tout autre que celle que vous-mêmes cherchez à évoquer. On ne se rend pas assez compte — et c'est là une des raisons qui font si malaisée la compréhension mutuelle, — des émotions et des images flottantes ou latentes qu'éveille n'importe quel mot dans chaque individu. Quoi que nous disions, nous ne communiquons pas à l'auditeur l'impression juste, parce que, à la faveur de nos discours, monte du sédiment d'idées et d'états d'âme accumulés en lui une brume semblable à celle que le soleil fait monter des prairies après la pluie. C'est là qu'il faut chercher l'origine des malentendus et des obstacles presque insurmontables qui rendent une entente réciproque à peu près impossible. Le mot « aimer » nous en fournit la preuve.
Qu'est-ce qu'aimer? Il peut y avoir des inclinations d'ordre très divers. Non seulement l'amitié, l'am.our paternel, l'amour conjugal sont d'ordre différent, mais chacun de ces genres d'amour varie en chaque individu suivant son caractère, son développement personnel et son état intérieur. L'amour est un penchant, une passion, un élan du cœur, un ravissement que nous fait éprouver tout objet qui nous attire, renforce en nous le sentiment de la vie et stimule notre marche; cependant chez plusieurs, l'amour se confond avec la convoitise et le besoin d'accaparer. Ce penchant, cette pas-
sion, ce ravissement, peuvent d'ailleurs différer profondément. Chez les uns, — et c'est bien rare, — ils sont entièrement désintéressés : c'est le pur amour. Chez d'autres, ils consistent uniquement dans le sentiment de satisfaction que leur procure tout ce qui leur est agréable et satisfait leurs appétits, ou encore dans l'attachement à un objet qui leur appartient et leur est devenu coutumier. Ainsi chez bien des enfants, l'amour filial n'est que le sentiment de bien-être que leur inspirent le milieu familial et la sollicitude paternelle. Ainsi encore pour beaucoup de gens, l'amour n'est qu'un règlement de comptes : ils n'aiment que ceux qui les aiment. Avouez que la différence est grande entre l'amour qui n'attend pas de retour, n'exige rien, et consiste uniquement dans la joie désintéressée que nous fait éprouver un autre être, et l'amour qui n'est en réalité que le paiement d'un service rendu.
Mais si nous en venons au mot « Dieu », c'est pis encore. Impossible de le prononcer sans que se presse aussitôt dans l'esprit de l'auditeur un chaos de représentations confuses et contradictoires, accompagnées des associations les plus étranges. Chez les uns, la vision puérile d'un vieillard à la fois sévère et débonnaire siégeant dans la gloire éblouissante du ciel, monte du fond de leur subconscient en leur apportant une impression de secret malaise. L'idée d'un être infiniment élevé habitant un lointain au-delà, universel et souve-
rain rétributeur qui, tout-puissant et tout sage, tout bon et tout juste, détermine du dehors le sort des humains, fait trembler les uns et laisse les autres indifférents. La figure du Père céleste aux traits humains idéalisés, empreints de sentimentalité ou de grandeur morale, émeut profondément certaines âmes. Pour d'autres. Dieu est lame universelle, la source première de toute vie, le principe de tout être; ici une froide abstraction, une notion vague et incolore, là le reflet rayonnant de l'enthousiasme et de la joie, tantôt apaisant, tantôt enflammant l'imagination. Pour quelquesuns, Dieu prend une forme définie, ils le personnifient ; pour d'autres, il ne fait que donner à la vie une teinte particulière; pour d'autres encore, c'est un souffle d'air pur qui les vivifie ou quelque chose d'insaisissable, d'incertain, qu'ils renoncent à se représenter. Or ces conceptions hétérogènes, ces nuances de la pensée et du sentiment, aussi bien que les élans qu'elles provoquent et l'influence qu'elles exercent sur la vie individuelle, sont aussi infiniment variés que les hommes eux-mêmes.
Que sera-ce donc si nous associons ces deux mots : « aimer Dieu » ! Représentez-vous ce qui se passe au moment où je les prononce. Je dis : « aimer », et immédiatement je fais surgir en chaque auditeur une sorte de brume sentimentale ; je dis : « Dieu », et un nuage confus de notions et de sentiments s'élèvent en lui, —
et de ces deux couches de brouillard se confondant et s'interpénétrant, se forme une image fantastique de ce qui s'appelle « aimer Dieu ».
Et c'est dans ces conditions qu'il faudrait parler de notre amour pour Dieu ! Risquât-on à ce sujet quelque définition, - — abstraction faite des images et des émotions indéfinissables que cette définition éveillerait à son tour, — il se pourrait qu'elle n'eût aucun rapport avec les notions nuageuses qui flottent dans l'esprit de l'auditeur. Et ce rapport existât-il, qu'il serait modifié de façon certaine, mais incalculable en tous cas, par ces notions préexistantes. Comment, dans ces conditions, arriver à nous faire comprendre, même d'une manière générale? Comment notre pensée aurait-elle une portée pratique quelconque pour la vie d'un autre?
C'est pourquoi il est si extraordinairement difficile, im.possible même, dirais-je, de parler aux autres. C'est les inciter à se forger des chimères et à se leurrer d'illusions qui, une fois qu'elles se seront emparées d'eux, deviendront les forces motrices de leur vie. N'est-il pas effroyable d'augmenter par sa parole et par ses écrits le nombre de ces possédés? II faut donc trouver un autre moyen de s'entendre et recourir, non aux mots, mais à l'expérience. Nous ne pouvons évidemment nous passer des mots, mais ils ne doivent être pour nous véritablement qu'un signe indiquant la réalité; non toutefois la réalité subjective que nous composent nos
représentations et nos émotions sentimentales, mais celle que constituent les phénomènes et les faits constatés en nous et autour de nous et dont nous pouvons faire l'expérience directe.
C'est ce mode d'interprétation qu'il nous faut adopter pour comprendre, non ce que l'apôtre Paul ressentait et se représentait, mais quelle réalité vivante il avait en vue, quand il disait : « Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu. »
Le mot Dieu est l'expression la plus dépourvue de signification qui soit au monde. Il n'est que le doigt levé qui désigne sans parler le mystère initial de tout être et de toute vie. Nous existons et nous ignorons ce que nous sommes. Il se passe en nous une infinité de phénomènes vitaux : nous respirons, nous assimilons et désassimilons, nous nous transformons; nous pensons, sentons, voulons, dans une relation étroite avec l'universel devenir; nous recevons des impressions, nous réagissons, et ainsi de suite, et nous ne nous expliquons pas ce qu'est la vie. Nous ne pouvons que l'observer; elle nous pénètre, nous porte et nous actionne. Nous sommes soumis à certaines conditions déterminées, notre existence dépend de certaines forces, et
nous ne les connaissons pas. Notre vie est tramée dans le tissu d'un monde et d'une évolution mconcevables dont nous n'apercevons que l'apparence et ne ressentons que les effets, en restant ignorants de ce qui réside au-dessous. L'ongme de ces mouvements, l'arrièreplan de ces phénomènes, la source de ces forces, le mystère caché sous la surface, l'être qui en est le centre et la substance, et qui en fait l'unité, voilà ce que nous appelons Dieu, sans avoir aucune idée de ce qu'il est. Un geste muet, ce mot n'est pas autre chose.
Nous devrions nous en souvenir, chaque fois que nous parlons de Dieu. Essayons de laisser derrière nous toutes nos conceptions théoriques ou sentimentales, pour regarder simplement dans la direction que les mots nous indiquent, et demandons-nous ce que c'est qu'aimer Dieu.
Comment pouvons-nous «aimer Dieu»? Comment établir un rapport entre ce qu'est pour nous l'amour, et ce mystère sous-jacent, cet être caché, invisible, incompréhensible, que nous ne saurions ni nous représenter, m expérimenter, et qui nous reste complètement inconnu? Songeons aux diverses formes de l'amour. Pouvons-nous éprouver une inclination du cœur pour cette cause première qui nous est inaccessible? Pouvons-nous ressentir une joie débordante à la pensée de ce mystère impénétrable pour nous ? La passion, l'impulsion qui pousse irrésistiblement un être
vers un autre être, peuvent-elles exister de nous à lui, comme entre des humains? Impossible, mais bien moins encore l'amour inférieur et vulgaire qui n'est qu'une rétribution : comment nos sentiments paieraient-ils de retour celui de qui procèdent tout être et toute vie?
Je crois en effet qu'il nous serait impossible d'aimer Dieu s'il nous restait absolument caché. Mais tel n'est pas le cas. Justement parce qu'il est le mystère universel, l'universelle source de vie, la puissance créatrice qui porte, détermine et pénètre toutes choses, « Dieu » est partout. Et parce qu'il est partout, parce qu'il n'y a rien où il ne se manifeste et ne devienne visible, où nous ne puissions le saisir, le goûter et apprendre à le connaître, nous pouvons l'aimer en tout. Nous ne saurions aimer que quelque chose de concret. Aussi ne pouvons-nous aimer Dieu que parce que nous le voyons, et là où nous le voyons. Et plus nous l'aimons de façon concrète, plus il se montre à nous.
Telle est la solution très simple de cette question : Qu'est-ce qu'aimer Dieu? Aimer Dieu, c'est aimer tout ce qui est, parce que Dieu est en tout et réside au fond de tout. On ne peut aimer Dieu qu'en aimant la vie, en l'accueillant joyeusement, ardemment, comme la révélation de ce Dieu mystérieux, en découvrant dans tous les phénomènes des manifestations de sa gloire, et dans tout ce qui se produit un mouvement de sa vie, un effet de son activité, une impulsion que nous com-
munique sa volonté. Il est clair que jouir de la vie parce que nous y trouvons la satisfaction de nos besoins, de nos instincts, de nos appétits sensuels, ce n'est pas aimer Dieu. Mais aimer la vie parce qu'elle est le lieu où Dieu peut s'approcher de nous et où nous pouvons avoir commerce avec lui, parce qu'elle est la parole vivante qu'il nous adresse d'mstant en instant, l'expression de sa volonté et de son caractère, l'immense champ de travail où s'exerce l'activité stimulante de sa puissance cachée qui fermente en tout lieu; et, en vertu de cette manière de considérer la vie, de la sentir, de la saisir et de la vivre, l'accepter simplement, telle qu'elle nous est faite, et accueillir avec amour tout ce qui est, tout ce qui advient, tout ce qui nous approche, voilà ce que c'est qu'aimer Dieu.
Cela n'est pas nouveau. « Comment celui qui n'aime point son frère qu'il voit, pourrait-il aimer Dieu qu'il ne voit point ? » Cette parole du Nouveau Testament exprime brièvement ce que je viens de vous exposer en détail. Et de même que nous ne pouvons aimer Dieu que nous ne voyons pomt, nous ne saurions aimer l'humanité, ni tous les hommes, mais seulement notre prochain, l'être que la vie nous amène et met, d'instant en instant, en rapport avec nous d'une manière spéciale. Et tous nous pouvons aimer Dieu, parce que nous le voyons partout et toujours, si nous savons ouvrir les yeux et, à travers le monde sensible, jeter un regard sur
ce qui se cache sous les apparences. De même qu'aimer un être humain, ce n'est point s'attacher uniquement à sa personne extérieure, mais saisir l'être vivant qui s'y révèle, nous n'aimons Dieu qu'en entrant, par l'intermédiaire des choses visibles, en relation avec sa nature invisible qui les a prises pour vêtement, leur a donné son empreinte et s'y exprime, comme l'âme de l'homme s'exprime au moyen de son corps.
Comment donc aimer Dieu? En aimant la vie, en aimant les hommes. Car il n'y a pas un homme au monde dans lequel Dieu ne soit et n'agisse, que Dieu ne conduise et ne protège d'une manière ou d'une autre, aucun par l'intermédiaire duquel Dieu n'entre en rapport avec nous. Aimer Dieu dans les hommes, c'est le seul moyen de les aimer réellement dans l'esprit de Jésus. Cet amour-là n'est point pour nous une obligation morale, une victoire remportée sur nous-mêmes, une œuvre spéciale. Il va de soi, il n'est que la pente naturelle qui nous ramène à la source de notre vie, au mystère et au miracle de l'être même qui donne à notre existence sa lumière, sa couleur, son prix et son but.
Aimer Dieu, c'est aimer aussi les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons, car elles sont les fondements qu'il a posés pour notre vie, le lot qu'il nous a départi. Les considérer sous ce jour-là et non selon leur apparence plus ou moins agréable, croire qu'elles ont une fonction à remplir, chercher la valeur qu'elles
peuvent avoir pour notre vie, afin d'en faire des agents de progrès et de renouvellement, c'est aimer Dieu. C'est lui qui nous porte par leur moyen, elles sont ses bras qui nous entourent, ses mains qui nous soutiennent; elles sont le foyer et l'atelier qu'il nous a préparés, le jardin qu'il nous donne à cultiver. Nous ne saurions aimer Dieu qu'en prenant pied franchement et joyeusement sur ce terrain, pour « être dans ce qui est à notre Père ».
Aimons notre sort, car tout ce qu'il nous apporte est un message personnel que Dieu nous adresse. C'est par notre sort que Dieu entre dans notre vie, qu'il la dirige et la modèle. Tout événement, toute souffrance est un flot du courant divm qui nous saisit, nous entraîne et nous vivifie, si nous consentons à nous y plonger d'un cœur vaillant, pour en sortir à chaque fois renouvelés. Alors rien qui ne nous élève et ne nous ouvre un nouvel horizon en nous imposant une tâche nouvelle, qui ne nous place à un point de départ nouveau d'oîi s'inaugure une nouvelle période de la carrière que Dieu nous fait parcourir.
Si nous aimons Dieu, nous aimerons aussi notre situation, si compliquée, si désespérée qu'elle soit en apparence, et quelle qu'en doive être l'issue. Il ne s'agit pas de l'aimer parce qu'elle va changer ou que nous avons trouvé le moyen d'en sortir, mais parce qu'elle est la face que Dieu tourne vers nous, une
expression nouvelle du visage de notre Père. En Dieu comme chez l'homme, l'expression du visage varie, le jeu de la physionomie se transforme sans cesse, mais chacun de ces changements nous redit son amour infini, et nous apporte une révélation nouvelle de son caractère. A travers la trame des événements s'entrevoit la puissance du Père qui y besogne pour nous, et qui veut faire de nous ses ouvriers. Nous dirons parfois, c'est certain : Quelle étrange figure il fait aujourd'hui! Mais à mesure qu'on se familiarise avec son visage, on apprend à l'aimer en tout temps, parce qu'il nous regarde toujours avec confiance et avec amour.
Je pourrais multiplier ces exemples, et vous dire : Aimez ainsi la nature, les créations artistiques, en un mot tout ce qui existe, tout ce qui advient, puisqu'en toute chose le Dieu vivant se fait visible, et qu'en toute occasion notre amour s'exprime par la ferme volonté de l'y chercher, d'y puiser la vie et d'y déployer la vie. Tout événement est un appel de Dieu à accomplir le devoir du moment, ce devoir se réduisît-il à vivre comme ses enfants dans la situation qui nous est faite, à le laisser se servir de nous comme de ses instruments, et à refléter sa gloire comme le font les fleurs de la prairie. Eprouver cela, vivre dans cette attitude, c'est aimer Dieu.
De ceux qui l'aiment ainsi, il est dit que « tout concourt à leur bien », Inutile de commenter cette affirmation qui se comprend d'elle-même. Elle ne signifie évidemment pas que l'amour que nous éprouvons pour Dieu nous mérite en toute rencontre un heureux dénouement. Il ne s'agit point ici d'un amour qui serait une tentative de nous insinuer dans ses bonnes grâces, de le soudoyer, d'acquitter nos dettes envers lui ou de nous assurer contre le malheur. Il n'y a pas de marché possible entre Dieu et l'homme; ce sont les hommes qui ont introduit cette notion-là dans leur relation avec lui. Quoi que nous puissions faire, l'attitude de Dieu à notre égard reste indépendante de celle que nous prenons envers lui. Il est et demeure pour tous le Dieu de miséricorde. Il veut faire concourir toutes choses au bien de l'homme. En tout temps, il veut nous sauver et nous conduire au but. Que l'homme le brave et le maudisse, qu'il conteste avec la destinée et attente à sa vie dans son désespoir. Dieu reste le même. Dieu ne serait pas Dieu, si quoi que ce soit pouvait changer quelque chose à ce qu'il ressent, à ce qu'il veut, pour l'homme.
Il est évident que si l'homme n'entre pas dans les vues de Dieu, il en pâtit. Si sa volonté, au lieu de s'associer à la volonté divine, s'y oppose, il doit nécessairement aboutir au désastre. Toutefois Dieu ne lui retire pas pour cela son amour; ce n'est pas lui qui refuse ses
biens, c'est l'homme qui s'en prive. Dieu n'attend pas que nous méritions son amour. Qu'aurions-nous à mériter d'ailleurs, puisque nous devons tout à la grâce et à l'action divines ? Dieu voit ce qui se passe et souffre que l'homme, en lui tournant le dos, laisse perdre ce qu'il met à sa disposition.
Mais aussi bien que le soleil continuerait à luire, alors même que j'élèverais une haute muraille pour l'empêcher de pénétrer dans mon jardin, l'amour de Dieu se répand incessamment sur nous, et ses impulsions viennent sans cesse ébranler l'esprit le plus rebelle et le plus obscurci. Et pour entrer dans le courant de son action créatrice, il suffit de nous mettre à l'aimer de la seule manière qui soit à notre portée. Alors ses intentions à notre égard peuvent se réaliser et ce qui nous vient de lui est bon, absolument bon, divinement bon, c'est-à-dire toujours produisant la vie, jamais la mort; l'épanouissement, jamais l'épuisement et la stérilité. Tout ce qui exerce sur notre vie une action destructrice vient, non pas de Dieu, mais de notre manque d'amour pour lui. Quand nous aimons Dieu, la vie nous pénètre et nous inonde. Alors toutes choses concourent à notre bien, si sombres qu'elles nous apparaissent; partout, à l'arrière-plan, la gloire de Dieu attend que nous lui laissions en nous libre accès, grâce à notre amour pour la vie, pour les hommes, pour nos difficultés et nos détresses, pour les devoirs présents
et pour les coups de la destinée. Tout doit concourir à notre bien : c'est l'effet d'une loi naturelle, dans le domaine mystérieux où s'élabore la vie du monde sensible et fini.
Il en est de l'univers des âmes comme de l'univers matériel où les lois naturelles sont inéluctables : aimez Dieu et tout devra concourir à votre bien, et à travers les arrêts et les convulsions de votre vie intérieure, vous parviendrez au libre épanouissement de la vérité en vous ; et du fond de votre bassesse vous vous élèverez aux sommets de la vie véritablement humaine qui est celle des enfants de Dieu.
DE L'ACTION DIVINE
DE L'ACTION DIVINE
« Deux passereaux ne se vendent-ils pas un sou ? Et il n'en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père. Les cheveux mêmes de votre tête sont tous comptés. Ne craignez donc point : vous êtes de plus de prix que beaucoup de passereaux. »
Il est téméraire, en vérité, de parler sur ce texte. C'est tenter d'escalader une paroi de rochers où, suspendu entre ciel et terre, sans même une corde à laquelle se cramponner, on sent le souffle vous manquer et le cœur défaillir. Et pourtant j'aurai la témérité de l'essayer, dans l'espoir de faire passer quelques-uns d'entre vous de la nuit des idées et des théories à la merveilleuse clarté du grand jour. Il est vraiment tragique de voir les meilleurs des hommes s'épuiser à chercher une issue dans ces ténèbres, sans jamais émerger à la lumière, parce qu'ils se laissent constamment reprendre au piège des notions abstraites. Il est urgent.
dans tous les domaines, de quitter le terrain des idées, où nous étouffons, pour celui des impressions vivantes et de la réalité, le seul où nous puissions vivre.
Cela est doublement urgent quand il s'agit de la vie et de la réalité divines. Et c'est précisément ici que Jésus est pour nous un modèle et un guide. Je sais bien qu'il est de mise aujourd'hui de traiter de haut ses conceptions religieuses : « Nous n'avons que faire, dit-on, des notions de Jésus sur le monde et sur Dieu; de nos jours, elles sont tout à fait insoutenables. » Que ne commence-t-on par se demander de quoi il voulait parler, et par chercher à entrer en contact avec la réalité qu'il contemplait, afin de comprendre ce qu'il a voulu dire! Jésus n'était pas prisonnier des concepts, il n'attachait pas d'importance aux idées, à plus forte raison aux idées de son temps. Il se mouvait, naturellement, dans le champ des représentations mentales de son époque, et il devait s'en servir pour se faire comprendre. Mais jamais il ne s'en servit sans les faire voler en éclats. Pour lui aussi, discourir au sujet de Dieu était téméraire. Ainsi en sera-t-il toujours pour quiconque a fait en quelque manière l'expérience de Dieu et cherche à rendre témoignage à cette révélation, parce qu'elle dépasse, non seulement ce qui se peut exprimer, mais même ce qui se peut penser. Que de fois, quand vous avez énoncé quelque affirmation sur Dieu, sa nature ou son action, ne vous réplique-t-on
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pas : C'est tout à fait impossible à concevoir! — En effet, et si c'était concevable, ce serait nécessairement faux. Car, dans ce cas, nous attribuerions à Dieu une nature, des relations, une vie limitées. Or Dieu est infini, supraterrestre et suprasensible. Il dépasse de beaucoup l'horizon de notre connaissance. Si nos impressions à son sujet sont conformes à la vérité, elles doivent déborder nos conceptions humaines, et en essayant de les faire entrer dans le cadre de notre pensée, nous leur faisons violence, et nous sortons du domaine lumineux de l'expérience pour retomber dans la nuit des notions abstraites.
Jésus n'a jamais formulé sa représentation de Dieu en termes définis. Il avait une impression immédiate et profonde, illimitée et infime de ce mystère suprême de toute vie et de toute réalité. On prétend que Jésus était dualiste. On ne le connaît pas : il était au moins aussi moniste que dualiste, comme l'est, et doit l'être, tout homme qui vit et que le parti pris n'a pas déformé. Que celui qui cherche une preuve de son monisme médite cette parole : « Les cheveux de votre tête sont tous comptés. » Mais évidemment il n'était pas moniste à la façon de ceux d'aujourd'hui. Il résidait par delà les catégories et les formes de représentation, sous l'impression profonde de la réalité vivante, de son unité interne, comme de la diversité de ses manifestations contradictoires. Il vivait de Dieu, c'est pourquoi il le
trouvait en tout, le voyait partout, et lui rendait témoignage par chacune des manifestations de sa vie. Toutes les choses humaines s'éclairaient du sens réel et de la vérité profonde qui sont leur raison d'être, à mesure que son expérience de Dieu les lui révélait.
L'idée que se font de Dieu la plupart de nos contemporains, n'est que le résultat de leurs réflexions. Ils s'égarent, par conséquent, dans des spéculations purement humaines, trop humaines, sur ce qu'ils ne connaissent point. N'est-il pas de tradition, parmi les plus pieux des chrétiens, de tirer des paroles de Jésus certaines notions et certaines images qu'on interprète ensuite de façon à se faire une idée abstraite de choses que nous ne pouvons ni nous représenter, ni même comparer à quoi que ce soit, sans tomber dans l'idolâtrie ou dans le fétichisme intellectuel? On déclare hardiment que, puisque Jésus a dit ceci et qu'il en résulte cela. Dieu doit être ceci ou cela. Aveugles, conducteurs d'aveugles! Imagine-t-on plus profondes ténèbres! Les expressions et les images que Jésus employa en parlant de Dieu, ne nous éclairent que si elles nous servent d'indications pour parvenir à l'expérience qu'il a cherché à traduire et à communiquer sans y parvenir complètement.
C'est ainsi qu'il a parlé du Père, de sa providence, de sa toute-science, de sa miséricorde, de sa justice. Si ses paroles ne font qu'évoquer des représentations
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anthropomorphiques, et si nous nous bornons à revêtir de ces attributs le mystère de l'être divin, nous nous privons de tout contact avec sa réalité vivante, parce qu'il n'est plus que la juxtaposition d'éléments humains portés à leur plus haute puissance. Si, par exemple, nous ne rayons pas de l'image du Père tous les traits que lui prête notre conception humaine et sentimentale de la paternité, si cette image représente pour nous une relation personnelle identique à celle qu'ont entre eux des êtres humains, nous sommes dans l'erreur. Le mot de Père nous donne à entendre que l'origme de notre être est en Dieu et qu'il nous aime comme tout être vivant aime ce qui est issu de lui et participe de sa nature. Evidemment ce terme implique aussi qu'il pourvoit à nos besoins, mais sa providence est une divine sollicitude qui nous prévient, nous porte, nous enveloppe, et agit surtout par notre moyen, non une sollicitude humaine qui intervient, se surajoute, s immisce, comme le fait celle des parents à l'égard de leurs enfants. En nous figurant que Dieu est avec nous dans une relation identique à celle d'un père avec ses enfants, non seulement nous tombons dans l'absurde, mais nous arrivons à des conclusions tout à fait contraires à la réalité. La dévotion la plus fervente ne suffît pas à faire des pieuses imaginations des croyants une réalité. Ils s'y cramponnent, et prennent leur opiniâtreté pour une preuve de leur foi, mais à chaque occa-
sion nouvelle, leurs théories viennent se briser contre les faits, parce qu'ils ont cherché la clarté non dans l'expérience, mais dans les mots et dans leurs pensées.
Passons à l'idée qu'on se fait de la justice de Dieu. Ici l'erreur est plus évidente encore, car il est clair que la justice divine diffère absolument de la justice humaine. Nous trouvons injuste l'inégale répartition des biens et des maux. Selon nous la rémunération et la compensation sont des postulats de la justice. Mais la justice de Dieu consiste à rester constamment fidèle à son caractère, à maintenir en tout état de cause l'ordre qu'il a établi, à respecter invariablement les lois de la nature et les conditions de la destinée humaine, et à les laisser exercer leurs effets sur tous, grands et petits, croyants et impies. Si Dieu était juste à la manière des hommes, il nous serait impossible de compter sur lui, car à chaque instant nous pourrions craindre de le voir porter atteinte à ce principe essentiel de tout ce qui est, afin de rétablir l'équilibre entre les hommes.
Son amour aussi est différent de celui que les hommes éprouvent les uns pour les autres. Il ne consiste point à chercher dans un autre être une chétive satisfaction, ou à répandre sur lui un trop-plein de sentiments et d'émotions. C'est son être même qui se communique et déborde en ondes de vie. Pour comprendre l'amour divin, il ne faut point partir de notre conception humaine de l'amour, mais considérer la manière
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dont son amour se révèle et dont nous le percevons dans notre vie. Qu'est-ce que cet amour, tel que nous le voyons partout à l'œuvre? C'est le prodigieux, indomptable, inexorable vouloir-vivre qui anime tous les êtres et les actionne. Qu'est la divine miséricorde que l'expérience nous fait connaître? Non certes une compassion attendrie que lui inspirerait le malheur, mais la merveilleuse puissance réparatrice qui se fait jour partout à la suite du mal.
De même, sa toute-science n'est point la connaissance humaine multipliée à l'infini, c'est-à-dire la perception et le souvenir de tout ce qui a jamais été su et vécu, mais l'intuition de tout ce qui existe; intuition non générale seulement, mais, — et c'est là ce que notre pensée est incapable de concevoir et d'associer, — embrassant chaque fait isolé, aussi bien que les rapports mystérieux qui le relient à la totalité des faits; c'est l'intelligence de leur enchaînement, de leur jeu, de leur action, la vue de 1 arrière-plan et de l'origine de toutes choses, avec toutes les possibilités qui y sont en germe.
Et la sagesse divine? Elle n'est certes pas analogue à notre petite sagesse mondaine et moins encore à la conception générale du monde que nous avons érigée en révélation divine. C'est une sagesse qui pénètre le sens et la nature de tout ce qui est, comme de l'ensemble des phénomènes de la vie, par delà l'espace et le
temps, une sagesse qui régit tout être et toute vie, de laquelle est issu le monde et qui le crée incessamment.
En face de nos systèmes chimériques, de notre dualisme étroit, de notre supranaturalisme prétentieux, des conceptions mesquines qui obscurcissent le mystère divin, la parole de Jésus se dresse en témoignage : « Pas un passereau ne tombe à terre sans la volonté de votre Père, et les cheveux mêmes de votre tête sont tous comptés. » Quelle preuve plus éclatante du fait que son impression vivante de la réalité divine dépassait infiniment tous nos concepts et toutes nos représentations?
Qu'affirme cette parole? Qu'il n'existe rien dans le monde où Dieu ne soit présent, que rien ne se passe sans qu'il y participe ; que Dieu est caché dans tous les événements, dans toutes les actions humaines, et que sa volonté régit tout. Il connaît donc chacun de nous, et, attendu que l'instinct puissant du vouloir-vivre pénètre et porte tout homme, il aime chacun de nous. C'est là un fait sur lequel nous pouvons nous appuyer avec certitude, car notre instinct de conservation nous en apporte incessamment la preuve. Il est certain aussi que nous sommes ses enfants, que nous le sentions ou non, et quels que nous soyons, parce que rien ne peut rompre son unité essentielle et sa relation vivante avec nous.
Mais cette parole a une portée plus vaste encore. Dieu ressent tout ce qui nous advient, tout ce qui nous
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atteint, et il est à l'œuvre dans toutes les actions des êtres vivants; non pas, évidemment, comme on se l'est représenté parfois, à la manière d'un créateur épuisé par sa création, captif dans l'univers, et qui subit, impuissant, toutes les conséquences de sa malheureuse initiative, mais en participant à tout activement, profondément, intensément, et en réagissant sans cesse par le déploiement de sa vie.
C'est pourquoi pas un passereau ne tombe à terre sans sa volonté. Comment cela serait-il possible, si Dieu ne respectait les lois qui se révèlent dans les conditions et les causes de cet événement? C'est pourquoi aussi les cheveux de notre tête sont comptés : c'est sa force créatrice qui les fit surgir, et aucun ne se dessèche et ne tombe s'il ne le livre à l'inertie et à la caducité. C'est lui qui vit, agit, épanouit, transforme et laisse périr. Il est personnellement à l'œuvre dans les plus grandes choses comme dans les plus petites. Les notions de grandeur et de petitesse n'existent pas dans le divin : ce sont là des appréciations humaines, des exagérations ou des simplifications humaines. Qu'y aurait-il de grand ou de petit à ses yeux? Un regard dans le microscope nous fait voir que pour lui le détail le plus infime a autant d'importance que l'œuvre la plus consirable, et que ses merveilles et sa sagesse s'illustrent dans l'imperceptible aussi bien que dans le cours des astres ou l'histoire de l'humanité.
Dieu prend part à tout ce qui advient, il ressent tout, le bien comme le mal et il réagit constamment, quels que soient les phénomènes — épanouissement ou organisation, association ou dissociation, développement ou enchevêtrement, détérioration, dépérissement, destruction, — dans lesquels son activité créatrice et stimulante se manifeste. Mais il ne réagit pas à la façon des hommes qui étayent, renforcent, dirigent et interviennent. Dieu n'intervient pas, il n'opère pas du dehors, en faisant surgir du néant de nouveaux facteurs déterminants, ou en rompant pour les susciter l'enchaînement des faits et des phénomènes. Mais de même qu'il constitue l'unité profonde de toute vie et de tout devenir, son action consiste à réagir en toute occasion par sa vie ardente, par les facteurs et les énergies potentielles qui sont en jeu, et par la vertu des lois naturelles qui régissent tous les événements. Intervenir du dehors, c'est humain; déterminer du dedans, partir de la totalité pour agir sur l'individuel qui en fait partie, cela est divin. C'est la justice de Dieu qui l'empêche d'intervenir, parce qu'il devrait pour cela enfreindre les lois constitutives non seulement de l'univers, mais de la divinité. Dieu ne vient pas à la traverse, il se révèle par le déploiement de possibilités ignorées. Il ne prend jamais envers quoi que ce soit une attitude négative, mais bien une attitude affirmative, envers toutes choses, même les plus insensées, les plus effroyables, les plus
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désastreuses. Et il guérit, répare, élimine, en se conformant invariablement et activement aux lois fondamentales de la nature et de la vérité, à leur nécessité intrinsèque, à leur sens et à leur but cachés. Il n'agit jamais extérieurement, mécaniquement, magiquement, mais toujours intérieurement, organiquement, dynamiquement. Il opère par le moyen des puissances, des aptitudes, des possibilités, des déterminations latentes, et par la vie bouillonnante dont l'énergie potentielle ou active pénètre tout ce qui existe.
Comment s'exerce cette action divine? La force réparatrice de la nature nous l'apprend. Un arbre a-t-il été entaillé, par exemple, aussitôt tout son organisme réagit, et redouble d'activité pour fermer la blessure, remplacer le morceau enlevé, et permettre à son développement normal de reprendre son cours. Nous constatons mieux encore sur nous-mêmes cette action réparatrice quand nous nous sommes blessés : immédiatement notre organisme entre en activité et, avec une intensité extraordinaire, concentre toutes ses forces pour remédier au mal. C'est ainsi que Dieu réagit, à l'occasion non seulement de tout ce qui se passe, mais de tous nos faits et gestes, nos impressions et nos pensées, nos désirs, nos sentiments et nos desseins, par le moyen de notre âme. Car toute captive qu'elle reste des choses sensibles et finies, quoique livrée encore aux impulsions contraires à sa nature originelle et à la
vérité, notre âme est et demeure le Heu où Dieu peut trouver l'accès de notre être, et c'est par elle que son influence s'exerce sur notre conduite et notre activité, notre vie et notre destmée. Dans quelle proportion s'exerce cette influence? Cela dépend naturellement des possibilités et des lois qui entrent en jeu.
Ce qui ne veut pas dire que Dieu élimine sans autres toutes nos tendances mauvaises. Il se peut que nous soyons si complètement esclaves de nos instincts que notre âme, accablée de sommeil, reste insensible aux vibrations délicates de la vie divine, mais dès quelle entre en mouvement, ce qui se produit en général une fois l'acte commis, elle s'insurge contre ce qui vient de se passer. Dieu se manifeste alors au tréfonds de l'être. C'est dans ce sens que Dieu participe à tout ce qui advient, que rien n'arrive sans sa volonté et qu'il réagit en toute occasion.
Mais voici ce que l'on objecte : Il est impossible que Dieu veuille tout ce qui se passe de mauvais et d'effroyable; car, dans ce cas, tous nos péchés seraient aussi la volonté de Dieu. Sans doute. Alors Dieu est aussi présent dans le péché? Certes, sinon comment le péché pourrait-il se commettre? Il n'existe rien en dehors de Dieu, tout n'existe qu'en lui. Dieu serait donc aussi l'auteur du mal? En tous cas, je n'en connais pas d'autre. Mais comment est-ce possible, puisque Dieu est bon? Ah! que savons-nous de la bonté
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de Dieu ! A coup sûr, elle est bien différente de la bonté humaine, et devant lui, et en lui, le péché aussi, est une grâce, et la faute une source de bénédiction. Mais alors, pourquoi le mal est-il si atroce, si diabolique? Parce qu'autrement, je suppose, il ne deviendrait pas un bien, il ne concourrait pas à la vie, il ne nous apporterait pas la révélation du salut. Mais comment Dieu a-t-il pu laisser naître le mal? comment peut-il supporter l'existence du mal? Je ne vois pas là de contradiction. Dieu a créé le monde tel qu'il est, et il le laisse se développer tel qu'il l'a créé, afin que s'accomplisse la destinée dont il porte en lui le germe caché, et qu'il parvienne ainsi au but auquel tendent ses forces latentes. Dieu a donné à toutes les choses de la terre, aux hommes et à la vie, une constitution bien définie, que nous connaissons, mais dont nous apprécions trop peu l'importance. L'existence humaine, le sort commun à tout ce qui porte le nom d'homme, tel est le fondement que Dieu a donné à notre être et à notre vie. C'est grâce à ces conditions internes et externes de toute existence terrestre que la création s'est opérée et se poursuit sans relâche. C'est ainsi que doit s'accomplir l'achèvement parfait de l'humanité, que l'infini divin doit se révéler dans la diversité infinie des êtres terrestres, et la nature et la vie divines se manifester dans une organisation nouvelle de toutes choses, par le règne de Dieu dans l'homme.
Mais à ces conditions fondamentales de notre être et de notre devenir se rattache aussi le fait d'où naissent le mal et le péché : le conflit entre le fini et l'infini, entre le divin et le charnel, entre l'unité et la diversité, entre notre souveraineté virtuelle et toutes nos limitations matérielles et spirituelles, entre la nécessité intérieure et les multiples possibilités. De ce conflit peuvent et doivent résulter le péché, le mal, le mensonge, dans la mesure où l'emporte ce qui est fini, sensible, complexe, extérieur et vain, dans la mesure aussi où les actions des hommes ne procèdent point de leur être originel, et ne sont point déterminées par la vérité immanente qu'ils portent en eux, ni par le but auquel doit aboutir leur développement, en tant que membres de l'humanité. Le mal et le péché naissent à l'instant et dans la mesure où l'homme vaincu déroge à sa qualité de fils de Dieu, et en conséquence erre, s'égare, s'embourbe et se corrompt. Rien n'est donc mauvais dans son principe, ni par conséquent en opposition essentielle avec Dieu, mais tout est, en soi, bon et conforme à l'ordre divin.
C'est pourquoi le péché, en tant que manifestation de la défaite de l'humanité, est voulu de Dieu, attendu que la constitution et le développement de l'être humain impliquent la possibilité du péché; si opposée au péché que soit d'ailleurs la volonté de Dieu, si indubitablement que nous soyons appelés à ne pas pécher,
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mais à manifester sa gloire, si inflexiblement que Dieu réagisse contre tout égarement, toute faute, tout crime, par les conséquences fatales qui en résultent. Dans notre état actuel, et pour l'humanité telle que nous la connaissons, le péché est un élément nécessaire de développement. Aurait-il pu en être autrement? C'est là une question oiseuse. Nous avons à nous placer sur le terrain des faits, non à raisonner sur des éventualités inconnues. Le péché est inhérent à la condition terrestre de l'homme. Peut-être existe-t-il ailleurs, sur une autre planète, qui sait? des êtres de nature supérieure doués d'une constitution différente et appelés à un développement où le péché n'a pas de place et où il n'est pas nécessaire qu'il en ait. Nous l'ignorons, et rien ne sert de nous perdre en réflexions sur ce sujet. Dans la situation donnée, le mal et le péché sont des phénomènes transitoires du développement humain.
Il suffit de considérer ce qu'est, en réalité, le péché. L'apôtre Paul écrit : « Ce que l'on ne fait pas avec foi est un péché. » Autrement dit : ce qui ne procède pas du pressentiment du divin qui réside au fond de nousmêmes, ce qui n'émane pas du contact immédiat et vivant avec Dieu, est un péché. Par conséquent, toute minute d'activité superficielle est un péché. Quiconque s'en rend compte, comprendra que, s'il en est ainsi, le péché est inévitable et ne peut disparaître que dans la mesure où l'harmonie avec Dieu se rétablit en nous et
OÙ toute notre vie s'en imprègne, où le courant purificateur découlant des sources éternelles débarrasse notre être de tout élément étranger, et régénère ce qui a été dénaturé par le péché. La pénétration de l'humain par le divin et la victoire sur le péché sont une seule et même opération. Aussi peut-on dire que le péché est la condition de la révélation de Dieu dans l'espace et le temps, dans le milieu fini et sensible qui lui fait obstacle, révélation qui se poursuit, grâce à la lutte persistante de la vérité contre le mensonge, de la lumière contre les ténèbres, et de notre nature originelle contre notre nature pervertie, jusqu'à la manifestation victorieuse de la gloire divine.
Mais si le péché est inévitable, jamais il ne se produit sans que Dieu réagisse contre lui de la façon la plus vigoureuse, comme la nature contre ce qui la dénature et la vie contre ce qui la corrompt : ou le mal est vaincu, ou il mène à la ruine. Dans les deux cas, la même énergie est à l'œuvre : dans l'impulsion réparatrice comme dans la condamnation effective de tous les égarements, de toutes les fautes, de toutes les négligences de ses enfants dégénérés. Toutes les deux sont le déploiement de sa gloire, une manifestation de sa volonté de vie, c'est-à-dire un témoignage de son amour, une révélation de salut, une bénédiction qui déborde, en un mot l'effet de la bonté de Dieu. Si le malheur n'existait pas dans le monde, il n'y aurait pas
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de salut possible pour l'humanité, ni à plus forte raison d'affranchissement et d'évolution créatrice aboutissant à la réalisation de la destinée dont nous portons en nous le germe; il y a longtemps que l'humanité aurait sombré dans son train de vie borné et charnel, et qu'elle pourrirait dans la vanité d'une existence éphémère et dépourvue de sens. Mais la souffrance, en nous tirant brusquement, et toujours de nouveau, de notre sommeil, nous ramène au principe de notre vraie nature, et nous pousse à chercher la guérison dans le renouvellement de notre être et de nos instincts pervertis, de nos yeux obscurcis et de notre cœur endurci, afin de parvenir à la constitution vraiment humaine de la vie personnelle et de la vie sociale, à l'organisation nouvelle de toutes choses qui sont, de par Dieu, nos privilèges héréditaires. En rendant le terrain brûlant sous nos pieds, le mal nous incite à chercher la terre nouvelle de Dieu.
C'est pourquoi, même ce qui se passe de plus effroyable est voulu de Dieu. Il faut que la création émerge du chaos, et tant qu'elle n'en a pas surgi et ne l'a pas transformé, il subsiste, et avec lui la puissance dévastatrice qui y règne et qui se déchaîne sur les hommes. Toutes les horreurs du chaos qui font rage en nous et autour de nous, nous pressent de nous associer à ce travail créateur. Ce but suprême de tout le devenir humain est la justification de Dieu. C'est à cela qu'il
tend, et non au bonheur des individus qui ne serait qu'un but terrestre et temporel. Nous n'avons de valeur que pour autant que nous devenons les instruments de cette création divine. Mais alors, objecte-t-on, pourquoi ce nombre incalculable d'êtres qui ne le sont pas et ne le seront jamais? Ah! pourquoi dans la nature une profusion de fleurs dont mille périssent pour une qui porte du fruit et vient à maturité? Pourquoi ce gaspillage inouï de fécondité? Pour assurer la conservation de la vie. Dieu a besoin, sans doute, de ces centaines de millions d'hommes pour sauvegarder l'action du ferment créateur par lequel la révélation divine progresse dans l'espace et le temps; sinon l'humanité périrait avant que son devenir fût assuré. Nous voyons couches sociales après couches sociales s'abâtardir et tomber en décadence. Il faut que l'impulsion créatrice fasse surgir constamment cette multitude de vies humaines pour assurer la venue du royaume de Dieu. Dieu veut donc toutes les abominations qui se commettent et qui font de notre monde un enfer? Non pas directement, certes, mais il en veut la possibilité, bien qu'il les abhorre infiniment plus que nous. Un crime qui nous paraît abominable et diabolique l'est infiniment plus encore aux yeux de Dieu, et s'il nous bouleverse jusqu'au fond de l'âme. Dieu en souffre incomparablement davantage. Mais ce crime ne se passe pas en dehors de lui ; c'est par la force qu'il a reçue de Dieu
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qu'un monstre le commet, et Dieu subit cette chose terrible avec la victime. S'il nous est impossible de concilier ces deux idées et, à plus forte raison, de les associer aux impressions que nous avons de Dieu, n'en accusons que ces impressions fragmentaires et superficielles, mais non la réalité elle-même qu'elles n'infirment en rien, non plus que l'unité profonde qui subsiste dans cet antagonisme. C'est Dieu qui a donné à notre être et à notre vie la constitution que nous connaissons, dont nous souffrons et sur la base de laquelle nous devons nous élever jusqu'au sommet de la vie humaine. Et s'il nous l'a donnée, nous pouvons être certains qu'elle nous offre la seule possibilité d'atteindre le but qu'il s'est proposé en créant notre monde terrestre.
Plusieurs répliqueront avec indignation : Voilà qui n'est pas consolant! — Il dépend de chacun d'y trouver ou de n'y pas trouver de consolation. Quoi qu'il en soit, la parole de Jésus n'a pas été prononcée pour nous consoler. Nous éprouvons un déplorable besoin d'être consolés. Supportons plutôt ce qui est, ce qui vient, ce qui survient. Plaçons-nous dans la situation donnée et prenons sur nous le fardeau qu'elle nous impose. Jésus a dit : « Ne craignez point, car.... » Ici le lecteur continue involontairement : aucun mal ne vous arrivera. Mais Jésus n'a pas songé à cela, telle n'est pas la raison qui doit nous empêcher de craindre. Au
contraire, il peut fort bien nous arriver de tomber morts, comme le passereau qui tombe à terre, et nous devrions plutôt nous dire : Tout peut m'arriver, même ce qu'il y a de plus affreux au monde. « Ne craignez point », nous dit Jésus, parce que Dieu est dans tout ce qui vous arrive, parce qu'il le traverse avec vous, parce que nul ne peut vous ravir de sa main, et que tout événement manifeste son unité essentielle et sa relation vivante avec vous, et vous révèle ainsi sa gloire. Puisqu'il en est ainsi, vous n'avez rien à craindre; et vous ne craindrez point, si, vous incorporant à la vie universelle, vous acceptez consciemment les conditions de l'existence et, en toute circonstance, y souscrivez avec joie. Nous ne sommes en proie à la crainte, et avec raison, que lorsque nous réclamons un traitement spécial et prétendons à certains privilèges. Evidemment cela est impossible. De même que rien d'humain ne nous est étranger, nous devons aussi, que nous le voulions ou non, accepter la destinée humaine avec toutes ses éventualités et tous ses aspects. Alors toute crainte disparaît, l'amour pour le sort qui nous est échu chasse les soucis, les angoisses et les incertitudes. La crainte et le souci résultent de notre eflort pour nous dégager de l'universel devenir. Cette prétention insensée est la cause de toutes nos inquiétudes, comme de tous nos échecs, de toutes nos erreurs et de tous nos péchés. Entrons-y résolument au contraire, ne réclamons que
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le droit d'être une cellule vivante dans le fornmidable enfantement de l'humanité intégrale, n'exigeons rien pour nous-mêmes, mais mettons-nous toujours, et de tout notre pouvoir, au service de la cause qui est notre seule raison d'être. Notre vie rentre alors dans l'ordre, elle aboutit, elle est assurée, car elle repose sur un fondement inébranlable, par delà toute vicissitude et toute existence sensible et finie.