DE L'ORTHOGRAPHE FIGURÉE DU VOCABULAIRE
La diphthongue oi est certainement, de toutes les vocalisations de la langue française, celle qui a donné le plus à faire aux phonographes, car elle ne signifie pas du tout dans ses éléments ce qu'elle a la prétention de signifier. Déjà, du temps de Henri Estienne , elle avait été remplacée par le son è dans la prononciation de la cour, qui finissait toujours par devenir celle de la ville; et Laurent Joubert, grand promoteur de cette révolution italienne qui essayait de s'introduire dans la parole , est le plus ancien écrivain, je crois, qui ait substitué au signe simple que je viens d'écrire le signe composé ai , qui a prévalu. Dumarsais reprit le premier. Voltaire reprit le second, qui était le plus mauvais, et un prote inconnu du Moniteur, qui a suivi machinalement Voltaire, parce qu'il avait imprimé à Kehl , a été suivi par tout le monde, ou peu s'en faut. C'est une question jugée.
Le seizième siècle n'a pas manqué d'oseurs en néographie, qui, tout en admettant la diphthongue oi, cherchaient à la rapprocher de sa valeur par sa figure , et c'est dans le petit nombre de mots où la délicatesse italienne a permis de la conserver, comme dans mémoire, histoire, gloire et victoire, qu'une singulière faveur de l'usage nous a laissé le droit d'en chercher les éléments , si graves , si euphoniques , si admirés de M. de Voltaire lui-même, si dignes de ses regrets dans tant de belles expressions où son déplorable exemple les a détruits. Pelletier, Meigret , Taillemont , l'un Manceau, les autres Lyonnoès , la représentent par ce digramme oè, que les Vocabulaires n'ont pas accepté, ou qu'ils ont abandonné pour oa, sous le prétexte aussi faux que bizarre qu'à Blois on prononce Bloas , et que la prononciation de Bloas est essentiellement la meilleure des prononciations du monde.
H faut donc choisir pour prononcer gloire, qui est heureusement un mot universellement français, entre le gloère de nos vieux Lyonnoès, et le gloare des habitants du Blaisois, qui ne prononcent pas gloare. La première de ces prononciations est provinciale ou patoise ; la seconde est emphatique et affectée. J'ai toujours entendu prononcer glou-are, en syncopant Vou et l'a dans ce monosyllabe, ce qui est la forme propre de la diphthongue. C'est ainsi que j'ai écrit, et, pour cette approximation comme pour toutes celles dont je me suis servi pour figurer aussi bien que possible la valeur du mot prononcé, je n'ai pu consulter que l'usage qui m'a pani le plus général et le plus correct. En qualifiant ce qui me sera propre dans ce travail du nom d^approximation , je crois établir
NÉCESSAIRE. ix
Assez positivement qu'il n'a rien d'absolu, car la prononciation est de sa nature une chose arbitraire et presque individuelle, qui restera toujours équivoque entre deux personnes, et surtout entre cent mille. Une induction essentielle qui résulte de ceci , c'est que l'orthographe exactement appropriée à la prononciation, même dans un langue à faire qui posséderait un alphabet complet , serait le chaos de la parole. Quand chacun écrira sa prononciation au lieu d'écrire la langue orthographiaue, il n'y aura plus de langue.
Cette remarque se répétera dès l'acception de prononciation figurée que j'ai donnée au B, première de nos consonnes, devant les consonnes fortes. Il est reconnu de tous les grammairiens qui se sont occupés de la prononciation que ce contact fortifie la consonne faible, et la fait passer à la valeur de sa touche dure. Il n'y a rien de plus sensible dans les mots formés du latin. Ainsi atteindre, attendre ^ atténuer ^ ne sont certainement pas composés sur la disjonctive at, mais sur la préposition ad , dont la consonne s'est affermie par sa contingence avec l'initiale suivante. Il en est de même du b placé au-devant des consonnantes rudes qui lui imposent la rudesse de leur articulation. Je ne cro;s pas qu'on prononce ni absurde, ni obtus, parce qu'il serait impossible de prononcer de cette manière sans appuyer le b sur une voyelle qui n'est pas écrite, et qui augmenterait vicieusement le nombre des syllabes du mot, mais opsurde et optas; et c'est sous celte forme que j'en ai figuré la prononciation, tout en m'en référant à ce que j'ai dit ci-devant sur le crédit que méritent ces approximations plus ou moins capricieuses. Un lexicographe qui se propose de peindre la prononciation par des équivalents ne peut jamais peindre que la sienne, ou tout au plus celle des gens qui prononcent le mieux selon lui. C'est un renseignement, mais ce n'est pas une garantie, et c'est encore moins une règle.
La prononciation du^, et du c, k, ou gu , sa lettre forte, est aussi une des plus mobiles et des plus équivoques de notre alphabet parlé. On en jugera par la seyle épellation de ce signe, telle qu'elle est enseignée aux petites écoles , dans la leçon ^a, ge, gi, go, gu. Il est évident que devant l'a et l'o le ^ a la valeur éclatante d'une gutturale; que devant Ve et 1'/ son articulacion ne fait plus que doubler surabondamment celle de la soufflante ou chuintante y, comme elle se prononce dans Je'rôme ; que devant Vu elle acquiert une troisième puissance, presque généralement inconnue ou innommée des grammairiens. Quand je dis Gauthier, Germain, Guillaume, on ne saurait nier que j'emploie trois initiales distinctes de propriété , qui demanderaient chacune un signe spécial dans un alphabet régulier. La première a le son propre du g gamma; la seconde peut se représenter facilement par le y, qui ne difTère en rien dans Germain de ce qu'il est dans Jérôme; la troisième est une de ces consonnes auxquelles un caractère propre a failli , et qui ne sauraient s'enseigner que par l'oreille. Elle est toutefois usitée par les Italiens, qui l'emploient sous la double figure du gh dans un grand nombre de mots. Je l'ai appelée^ mouillé, avec plus d'égards pour les routines de l'analogie que pour l'analyse et la physiologie grammaticales.
Il en est précisément de même des lettres rudes c, k, ou qu, si variées, quoiqire identiques, dans la prononciation de Caroline, de Q^ile et de Cuirasse, de Kaaha et de Kyrielle , de Quentin et de Quintilien. On voit que leur contact avec les mêmes voyelles produit sur elles les mêmes métamorphoses; et cela devait être dans des sons de même formation qui ne diffèrent entre eux que par le plus ou le moins de fermeté de la touche. Cette troisième acception de la gutturale de la touche forte, comme elle se remarque dans Cuirasse, dans Kyrielle, dans Quintilien, est la variété que j'ai désignée par le nom de c mouillé , à défaut d'une autre dénomination plus philosophique, parce que toutes les dénominations sont à peu près également bonnes quand elles sont comprises et convenues.
Le g, ou gutturale douce, acquiert une quatrième propriété par l'adjonction de la nazale n, ainsi qu'on le lit dans Charlemagne. C'est celle que les Italiens expriment par la même combinaison de lettres, et les Espagnols par le n tilde, ou surmonté d'une barre horizontale. JTen ai fait le n mouillé , appellation qui définit assez bien, selon moi, la nature de cette articulation, en attendant qu'on la caractérise mieux. Ce qu'il est important d'observer ici, c'est que cette articulation, non plus que celle du double II mouillé, n'est jamais initiale en français , si ce n'est dans quelques patois auxqu^ils le Vocabulaire ne