I. — Vers l'Abîme
déral canadien (i), le « fin matois » comme on l'appelait à l'ordinaire, assurément politicien aussi rusé qu'ambitieux, catholique de nom plutôt que de profession ; et M. Lomer Gouin, premier ministre du gouvernement provincial de Québec, canadien français, libéral endurci, tout comme Sir W. Laurier auquel il est uni par des liens étroits d'amitié ; tous deux, en compagnie d'habiles partisans, allèrent, au printemps 1907, intriguer jusque dans Rome. Ils y prodiguèrent les belles paroles et les promesses fallacieuses-.
Ils retournèrent dans leurs fiefs respectifs convaincus que la partie était définitivement gagnée ; que le monde romain avait été conquis à leurs idées, à leurs intérêts et que, pour quelques lustres d'années encore, ris avaient chance de conserver le pouvoir avec ses privilèges et ses profits. Ils ne se trompaient pas au moins pour la prochaine législature..
Ils en furent redevable aux suffrages de leurs concitoyens ; mais, nous écrivait-on des bords du Saint-Laurent, cette espérance, eut été « illusoire si l'opinion canadienne avait été enfin informée », et on nous priait d'entreprendre cette tâche délicate, opportune toujours, nécessaire alors au bien d'un peuple sincère, mais égaré.
Car, sur le point de savoir pourquoi certains évêques canadiens ne prennent ou ne prendront pas l'initiative de renseigner leurs diocésains, exactement, sur l'importance de leur nombre et sur la force de leurs droits assez généralement méconnus, ou de montrer leurs adversaires libéraux dans leur milieu propre, avec des aspirations spéciales et subversives, on nous, rmoetee tel prélat peu détaché d'anciennes attaches politiques, partisan, malgré tout, de l'Université Laval. Il manquerait à ce dignitaire de l'Eglise la fermeté requise pour hâter vers des solutions heureuses la cause du catholicisme au Canada.
(1) Nous conservons dans cette 2e édion le texte de la lr«; bien que Sir Laurier et son parti aient été battus aux élections fédérales du 21 septembre 1911 et soient ainsi devenus aux Communes une minorité relativement infime. Les libéraux ne s'avouent pas vaincus définitivement et, comme ils se sont maintenus dans la suite au gouvernement de la province de Québec, ils entendent bien ressaisir la direction du pouvoir fédéral1 à la prochaine occasion.
Mais tel autre, dites-vous, c'est bien une autre affaire !
Entendons -nous : une autre affaire ! Voulez-vous dire meilleure ou pire ? Meilleure ?.... Hum ! Voyons ; inutile, n'est-il pas vrai d'insister. Pire, alors ? Pour sûr. C'est un ami personnel de Sir W. Laurier qu'il pense avoir ramené à Dieu vers 190GT si nous sommes bien informé, dont il admire la bonne tenue et les vertus familiales, surtout la générosité, d'ailleurs aussi sagaee qu'avisée. Songez donc que sans Laurier et ses amis libéraux, Laval, à Montréal, devrait tendre la mainr le public montréalien lui tenant rigueur de ses origines équivoques et de ses multiples méfaits !
Ce prélat opportuniste passe communément pour être un libéral à l'eau de rose, ou purpurale, à votre gré, saturé d'intentions louables, mais aussi... de dangereuses illusions. Pour le moins a-t-il fortement intrigué d'excellents esprits en se déclarant très catégoriquement et à diverses reprises, contraire au mouvement de Y Action Sociale et de la Presse Catholique dans toute l'étendue de sa juridiction, mouvement admiré par un grand nombre et hautement encouragé par S. S. Pie X lui-même.
Mais...
Nous y venons : Il avait une excuse ! Est-ce cela ? Une excuse ? Il le croyait, car lui-même et à nous-même affirma que sa bienveillance et son concours ne pouvaient aller à des oeuvres mort-nées ; qu'il lui fallait bien favoriser, en cette circonstance, le moindre mal pour combattre le pire, ce qui lui avait déjà permis de réduire à rien plus d'un organe qui avait encouru sa disgrâce.
La belle affaire et l'admirable avancement i Démolir ! Est-ce que cela le dispensait de construire !
N'avait-il pas, lui comme les autres, mille bonnes raisons de souhaiter que ce mouvement social et catholique s'étendit rapidement dans tous les diocèses de la Province de Québec, le sien y compris. Et pourquoi eut-on le sensible regret de le trouver sans cesse paralysé, presque annulé, par le seul fait de l'opposition obstinée de Montréal, c'est-à-dire de Mgr Bruchési, uniquement
amateur d'oeuvres viables et qui ne veut pas de velléités, bonnes peut-être, mais selon lui, impuissantes à coup sûr.
Mais qu'en savait-il avant tout essai courageux et loyal ?
Mgr Justin Fèvre toucha avec force et sincérité à de multiples questions canadiennes. Comme il a, en historien impartial, distribué force critiques mêlées à des éloges qui ne pouvaient avoir, en pareille matière, rien d'absolu, on l'accusait, à Montréal aussi bien qu'à Québec, d'avoir écrit avec parti pris, ignorance ou aveuglement sa suite de Darras et aussi sa vie de Paul Tardivel, dont on voulut interdire la vente au Canada. On passe facilement pour être ignorant quand, chez l'homme qui vise à l'immortalité, on relève autre chose qu'un mérite universel ; on est aveugle, assurément, quand on considère de trop près les misères humaines et lorsqu'on les dénonce sans ménagement chez les idoles destinées aux Panthéons des peuples abusés.
En vérité, Mgr Justin Fèvre, pour les choses canadiennes comme pour tant d'autres, était discrètement, mais minutieusement et souvent supérieurement informé ; quand il prenait la plume, il le faisait avec la conscience de remplir une missionr avec la certitude, avec l'unique désir de servir la vérité et la justice.
En tout cas, possédait-il, sur les affaires du Canada, des documents tels que personne n'en pouvait soupçonner l'importance et nous en possédons qui ne le cède en rien pour l'intérêt qu'ils méritent.
Au demeurant, la plupart des personnages qu'évoqueront les documents qui vont suivre, ont émigré vers les rives éternelles ~ leurs actes, quelle qu'en soit la nature, n'appartiennent donc plus qu'à l'Histoire indépendante, que le Pape lui-même veut impartiale, même et surtout en matière ecclésiastique.
Mgr J. Fèvre, infatigable champion de l'Eglise romaine, ne se contentant pas de ce qu'il avait écrit sur le Canada dans ses di^ vers volumes de la continuation de Darras (1) et dans sa Vie de
(1) Voir Le Pontificat de Léon XIII, t. LXIII et LXIV de YHistoire générale de- V Eglise, de l'abbé Darras, continuée par Mgr Justin Fèvre (chez Savaète, Paris)..
P. J. Tardivél (1), avait mis sur le chantier, simultanément, deux nouvelles œuvres de dimension différente, mais d'égale importance, à savoir : 1° L'Histoire du Canada, depuis sa découverte jusqu'à nos jours, et 2° La vie de Mgr Laf lèche, Evêque des Trois- Rivières. Il laissait en mourant, l'une et l'autre inachevées.
Au sujet de ce contretemps irréparable, voici ce que nous écrivait l'une des personnes, particulièrement autorisées, qui, de première main et puisant à la source, renseignait judicieusement notre digne ami :
Canada...
« Mon cher ami. — Comm beaucoup d'autres, comme tous ceux qui s'élèvent au-dessus des intérêts matériels de ce pauvre monde, pour s'int Tesser aux choses du salut des âmes et de l'œuvre divine que Jésus-Christ a confiée à son Eglise ici-bas, je ne saurais trop regretter la perte du vaillant instrument qu'a été Mgr Justin Fèvre, P. A., entre les mains du Bon Dieu. Que le Ciel, prenant sa cause à cœur et se laissant toucher par nos besoins pressants, daigne susciter des lutteurs semblables à lui !
« J'avais espéré au moins que Mgr Justin Fèvre aurait le temps de publier — avant de nous être ravi pL r la mort — certains documents, restés inédits jusqu'ici, concernant notre situation au Canada. Mgr Fèvre avait en mains, vous le savez, plusieurs de ces documents qu'il n'aurait pas sans doute tardé à mettre sous les yeux du public, pour plusiturs raisons :
« a) D'abord, parce qu'ils prouvent qu'il y a, quoi qu'on dise, beaucoup de libéralisme chez nous, et particulièrement à l'université Laval de Québec, qui aurait dû mettre tout en œuvre pour nous préserver de cette peste, au lieu de s'en faire le plus puissant moyen de propagande ;
« b) Parce que cette publication aurait justifié pleinement que Mgr Fèvre avait déjà eu le courage et la sincérité d'écrire sur les périls qui menacent actuellement notre catholique Province de Québec en particulier, ainsi qu„ sur certains faits, et l'influence pernicieuse de certains personnages, qui font, pour ainsi dire, toucher du doigt tels périls.
L'histoire complète du libéralisme en ce pays serait assez longue ; il faudrait des citations pour en bien marquer l'origine, les causes, la
(1) Vie de Paul Tardwel, par Mgr Justin Fèvre ; in-8, 2 fr. 50 (chez A. Savaète, Paris).
nature ondoyante et les nombreux moyens perfides et détournés employés ici pour travailler à entamer la Foi d'un petit peuple catholique ; il faudrait surtout montrer l'aide trop efficace que n'ont cessé et ne cessent encore de lui prêter nos bons opportunistes ou libéraux, soi-disant catholiques. Mais on peut dire, en toute vérité et sans l'ombre -d'une exagération, que c'est depuis 1871, ouïe commencement du règne de Mgr Taschereau, archevêque de Québec, et grâce principalement à l'influence de ce prélat, que le libéralisme a commencé à lever la tête, à 6'affirmer publiquement et à prendre corps dans un parti politique, qui, en se réclamant hautement de l'appui de l'Université de Laval et surtout de Mgr Taschereau, devenu Cardinal en 1886. a fini par dominer généralement dans nos sphères politiques. C'est au point que, actuellement, bon nombre des adhérents au parti conservateur ne sont guère moins entachés de libéralisme, aujourd'hui, que leurs adversaires politiques.
A l'heure qu'il est, de soi-disant conservateurs, mus par des motifs d'ambition et d'intérêts personnels, donnent la main aux libéraux qui détiennent le pouvoir politique fédéral et provincial depuis 1896 ; et ils se flattent, nous le savons, d'avoir détruit à jamais l'influence bienfaisante de nos deux intrépides défenseurs des doctrines romaines : les grands évêques de Montréal et des Trois-Rîvières, NN. SS. Bourget et Laflèche. Il y a neuf ans que le Cardinal Taschereau, archevêque de Québec, est décédé ; mais son influence dure encore, et c'est sur cette influence et celle de son école que le parti libéral compte se maintenir au pouvoir à Ottawa et à Québec, surtout à Ottawa, la capitale fédérale.
« Personne n'ignore les nombreux moyens dont dispose un parti au pouvoir, pour s'y maintenir : mais, de tous ces moyens, un des plus puissants, sinon le plus puissant, ' est, sans contredit, chez un peuple catholique comme celui de la Province de Québec, le profit qu'il entend tirer de l'influence d'un haut personnage ecclésiastique, t ?1 que le Cardinal Taschereau.
« Cependant, précisément parce que nous n'avons pas perdu foi en l'avenir de la race canadienne française, qui forme l'immense majorité des catholiques dans toute la confédération canadienne — et plus des quatre cinquièmes dans la Province de Québec, — précisément à cause de cela, nous ne désespérons pas de voir l'histoire impartiale reprendre ses droits sur les prétentions des adversaires nés de notre Foi, des droits de l'Eglise et de notre nationalité : que ces adversaires se nomment sectaires, radicaux ou simplement libéraux-catholiques. Nous comptons bien, avant tout, sur le secours d'en Haut pour arriver à. cette fin : mais il ne faut pas, pour cela négliger plus longtemps les
moyens humains, les moyens de légitime défense contre d'injustes attaques. Si l'espace manque pour publier tous les documents historiques restés inédits jusqu'à ce jour, qu'on en publie au moins cessez pour rectifier les principaux faits de l'histoire que l'on voudrait continuer de dénaturer ; que l'hypocrisie des politiciens soit démasquée, aussi bien que les complots combinés des sectaires, des intrigants et des libéraux de toute nuance !
« Nous n'entendons pas nous arrêter ici pour indiquer à chacun sa part de responsabilité, ni pour discuter la question des intentions. Des hommes, même haut placés, qui ont été élevés dans certains milieux et qui u'ont pas eu l'avantage d'un recul nécessaire pour bien juger des événements et des personnes, peuvent être encore le jouet d'illusions plus ou moins sincères, plutôt que positivement coupables dans leurs intentions : tandis que d'autres, tels, par exemple, certains Canadiens de Montréal, catholiques de nom, s'obstinant à s'opposer à l'action sociale et à l'œuvre de la presse catholique, ne semblent en aucune manière excusables. Mais, encore une fois, ce n'<est pas notre but d'examiner ici la question toujours délicate des intentions : Nous voulons avant tout rétablir la vérité des faits, montrer dans sa réalité une situation qu'on a trop réussi à dénaturer aux yeux de beaucoup de Canadiens, autant, sinon plus, qu'aux yeux des étrangers à leurs pays, et aider ainsi, autant qu'il est en nous, un peuple catholique à secouer le joug asservissant du libéralisme ; et les catholiques, étrangers au Canada, à se rendre compte des principales causes qui ont mis les bons catholiques du Canada à deux doigts de leur perte, comme nation destinée à jouer un rôle bienfaisant dans l'Amérique du Nord.
« Agréez, etc.. »
MGR I. BOURGET (1) ET L'iNFLUENCE POLITIQUE DU CLERGÉ