V. — PHASE CINQUIÈME
Les catholiques de Manitoha deynandetit un remède
aux maux dont ils souffrent, à V injustice
dont ils sont les victimes-
La Phase que je viens ,d© décrire fait voir la réalisation des inquiétudes que j"" avais commencé à éprouver en 1857; inquiétudes que j'avais exprimées à M. JDawson, en répondant à sa lettre de 1858; inquiétudes qui, rendues plus vives, avaient arraché le cri de défiance que je poussai en 1868. Ces inquiétudes devenues générales provoquèrent l'attitude hostile prise par la population de la Rivière-Rouge^, en 1869-70.
Des promesses, des assurances furent prodiguées pour rétablir la confiance et la paix; des négociations amenèrent une solution avantageuse; une loi fut passée par le Parlement Canadien en 1870, ratifiée par le Parlement Impérial en 1871 ; les explications les plus satisfaisantes furent données par les Représentants de la Couronne et de la Puissance, j>our convaincre les Délégués de la Rivière-Rouge que la protection la plus ample et la plus complète serait accordée à ce peuple qui, connaissant sa faiblesse numérique, avait redouté l'oppression par le nombre.
Tout rentra dans le calme par la promulgalion de la Constitution de la Province de JManitoba et par l'application franche et honnête qui en fut faite, pendant ce que j'ai appelé la Troisième Phase de l'histoire de nos écoles.
Mais tout cela, toutes les .traditions d'une existence sociale de plus de soixante-dix années, .devait succomber et succomba, parce qu'il s'est trouvé, parmi les nouveaux venus à Manitoba, des hommes assez osés (audaces fortuna juvat) pour porter le défi aux Autorités Impériales et Fédérales, et détruire leur œuvre de pacification et de justice.
J'ajoute de plus que tout cela tente de prévaloir dans le Nord-Ouest. Là aussi une ordonnance ou loi, qui dissimule les dangers qu'elle crée elle-même, est confiée à l'administratioin qui l'interprète et l'applique dans toute la malice dont elle est susceptible. On procède moins violemment, mais on vise au même but et on l'atteindra, si les Autorités Supérieures ne sont pas sur leurs gardes, ou n'ont pas l'énergie nécessaire pour remédier au mal. Les choses sont rendues assez loin dans Manitoba pour faire toucher du doigt les dangers qui menacent le Nord-Ouest.
Si loin qu'on soit rendu, la Minorité de la Province ne peut pias être fatalement vouée ,à l'injustice, au mépris de la foi donnée. Frappée dans ce qu'elle a de si cher, cette Minorité s'est efforcée et s'efforce de chercher un remède aux maux dont elle souffre. Ce sont ces efforts pour obtenir justice qtii forment cette cinquième Phase, dans laquelle- on a poussé nos écoles et dans laquelle on les maintiendra tant que les fautes commises n'auront pas été réparées.
Quelque regrettables que soient les attaques contre nos écoles et la langue française, je n*en ai pas été étonné tant qu'elles sont venues des ennemis traditionnels de notre Foi et de notre race. Je dirai plus loin ce que je pense des Canadiens- Français Catholiques qui ont aidé cette triste besogne, pn insultant la Minorité de Manitoba et ceux qui se dévouent pour son bonheur, mais je veux dire un mot de suite à ceux
qui nous menacent « des jugements rigoureux de l'hisloire ». Je n'ai pas été le premier à découvrir que l'histoire n'est souvent « qu'une conjuration conlre la vérité ». L'iiistoire dont on nous menace étant ce genre de conjuration, je n'envie pas le sort de ceux qui lui fourniront des pièces justificatives. Au lieu de m'émouvoir de leurs menaces, je puis leur assurer que c'est précisément l'histoire que j'invoque, à la condition cfu'elle soit vraie et honnête. Il ne suffit pas d'avoir une plume souple, élégante, entraînanfe et incisive pour être historien; on peut avoir tout cela et n'être qu'un raconteur d'histoires faites à plaisir, tandis qu'on peut manquer de toutes ces qualités du style et dire les choses avec vérité, puis en déduire les conséquences logiques et utiles.
La tombe vient juste de se fermer sur un des hommes dont le talent incontestable a charmé comme conteur, mais auquel il manquait l'honnêteté^ la logique et l'inspiration qui font l'historien véritable. Si l'histoire de nos écoles doit être écrite par un autre Parkman, je déclare à l'avance que je mé-, prise les intentions qu'on m'y prêtera, la place qui m'y sera faite. En attendant, j'invite le lecteur sincère à porter la condescendance jusqu'à lire mon humble prose.
Etudions la Cinquième Phase de l'histoire de nos écoles, pour connaître les remèdes que la Minorité de Manitoba et son Premier Pasteur se sont efforcés d'appliquer au mal dont ils souffrent. Seulement, dans l'intérêt de la vérité et de la cause, je parlerai de moi plus que je ne l'aurait fait, si des assertions malveillantes et dangereuses ne m'y forçaient pas.
La Constitution sous laquelle nous vivons indique quatre remèdes aux inconvénients dont nous nous plaignons. Ces remèdes sont :
La Réserve de la sanction Fôyale.
Le Désaveu de la loi.
Le Recours aux tribunaux.
L'Appel au Gouverneur-Général en Conseil.
1°. La Réserve de la Sanction Royale.
Le premier des quatre remèdes indiqués est celui que j'appellerai préventif et dont l'effet est d'empêcher ou au moins de retarder la mise en force d'un statut provincial. Ce remède ne peut s'appliquer qu'à un moment précis, à l'instant même où la sanction royale est demandée pour une mesure qui vient d'être votée par la Législature. Ceux qui souffrent des lois de 1890 n'ont pas attendu ce moment précis pour prendre les précautions qui pourraient empêcher la sanction immédiate.
C'est au commencement du mois d'Août que l'Honorable Joseph Martin annonça sa politique nouvelle au sujet des écoles de Manitoba, et ce projet nouveau promettait la complète sécularisation de l'enseignement. Entre autres choses le Procureur-Général invoquait les comiaissances historiques de son auditoire par l'étonnante assertion que voici :
Il pensait qu'il était fermement prouvé que dans la Constitution Britannique, l'Eglise et l'Etat étaient entièrement séparés.
Cette parole, accueillie par un savoir égal à celui qui L'avait inspirée, menaçait de produire une profonde impression, c'est pour cela que de suite je fis une étude que je livrai au public, sous forme d'une lettre adressée au Manitoba Free Fress le 10 Août 1889. Dans ce travail, je donnais l'analyse des recherches de la Commission Royale, nommée le 15 Janvier 1886 :
Pour étudier le fonctionnement des lois sur l'éduca-tion élémentaire en Angleterre et au Pays de Galle.
Ce sont les conclusions de cette Commission dont j'entrepris de donner une idée. Je disais en commençant :
Le travail gigantesque de cette commission appert dans ses rapports et est contenu dans neuf volumes in-4° d'environ cinq mille pages. Le rapport de celte commission est la réfutation la
plus complète possible des avances de ceux, qui disent que les écoles telles que demandées par les Catholiques sont contraires à l'esprit des institutions Britanniques, à la pratique suivie en Angleterre et aux convictions du peuple anglais. Les conclusions principales de la commission sont à peu près ce qu'elles auraient été, si la rédaction en avait été confiée à un comité de théologiens catholiques.
Ma lettre qui consistait en grande partie en citations du rapport de la commission, surprit beaucoup de gens, ceux suitout cjui avaient écrit que les idées Catholiques sur l'éducation
Sont des reliques du moyen âge, bonnes pour un peuple qui vit sous la férule des prêtres; que ces idées sont arriérées et en désaccord avec l'esprit du temps; anti-britanniques et indignes d'un peuple Anglais.
La preuve que ces idées sont exactement celles qui prévalent en Angleterre et celles qui sont recommandées par une Commission royale composée d'hommes éminents de la Grande Bretagne; cette preuve surprit les adversaires de nos écoles et leur imposa silence pour quelque temps.
Nos écoles étaient vouées à la destruction; on les attaqua sur un autre point. C'est alors que commença la série déjà mentionnée -d'accusations directes contre les écoles Catholiques de Manitoba et la Section Catholique du Bureau d'éducation. J'avais toujours été président de cette section du bureau; je me devais à moi-même et je devais à mes collègues en office (parmi lesquels, soit dit en passant, il y avait un membre du gouvernement) de réfuter ces fausses accusations. Je le fis encore dans les colonnes du Free Press par une lettre, datée du 21 Août 1889, qui resta elle aussi sans réponse,
A peu près dans ce temps, j'étais invité à aller prendre! part aux grandes fêtes d'Ottawa, à l'occasion de l'installation du Chapitre de la Basilique et du dévoilement des statues de Monseigneur Guignes et du Révérend Père Tabaret.
Je me rendis dans la Capitale, puis à Montréal, puis à Québec. Je n'ai pas besoin de dire que j'avais nos écoles jians la tête comme je les avais dans le cœur. Je vis quelques pùnistres à Ottawa, je vis bien des amis partout. Tous ceux que jo rencontrai se montrèrent sympathiques, seulement,
Le temps n'était pas arrivé de se prononcer, disait-on; qui sait, des conseils plus sages pourraient peut-être prévaloir et dans tous les cas, chacun ferait son devoir; vos droits sont trop clairement définis par la Constitution pour qu'il y ait un doute sur le triomphe final do votre Cause.
Ces quelques mots sont le résumé fidèle de ce qui me fut dit par des hommes de positions et d'opinions politiques bien différentes. Ces paroles augmentèrent mes appréhensions, au point qu'à Montréal et à Québec je m'en voulais de juger si sévèrement l'indifférence apparente que je croyais remarquer de la part de personnes, sur l'appui djesquelles j'avais cru que nous pourrions compter. Une rumeur, venue de Québec, me fit espérer quelque chose; je ne l'indiqUe pas parce qu'elle était trop vague et trop incertaine, mais s'il est vrai que le Gouvernement de Québec d'alors a fait des efforts pour nous venir en aide, je ne veux pas manquer l'occasion de lui exprimer ma vive et sincère reconnaissance.
Le 21 Novembre, je rentrais à St.-Bonifaco. Je fus accueilli très chaleureusement, on savait que j'avais fait l'impossible pour protéger les écoles; les Catholiques me réitérèrent l'assurance que je pouvais compter sur eux et que dans toutes les familles les plus petits enfants eux-mêmes se joignaient à leurs parents pour prier. J'étais ému jusqpi'aux larmes.
Le 22 Décembre, le Free Press mettait encore à ma disposition trois de ses colonnes les plus serrées pour un mémoire que je publiais, au sujet des négociations qui avaient eu lieu à Ottawa en 1870 ^ et au cours desquelles on avait don-
1. Voici cette lettre de Mgr Taché, relative à la Liste des Droils. Pour en saisir l'importance il faut se rappeler que Mgr Taché l'a publiée ainsi cpie d'autres pour prouver que la population française catholique de
Manitoba avait droit à sa langue et aux écoles séparées; que ce droit, non seulement leur est conféré par l'Acte de Manitoba, mais qu'il est, de plus, l'objet d'un traité qui a précédé la passation de cet Acte et qui a été la condition sine qua non de l'entrée de cette province dans la confédération canadienne. Cette thèse que l'archevêque établit d'une manière irréfutable pèse sur l'adversaire de tout son poids; c'est pourquoi on fit des efforts inouïs pour l'amoindrir, et, si possible, pour eu détruire l'effet.
La réplique aux premiers efforts tentés dans ce but, prouve jusqu'à l'évidence que le vénérable Archevêque de Saint-Boniface connaissait mieux l'histoire du pays que ceux qui le contredisaient, et cette riposte reste un titre de plus à la reconnaissance qpie lui doit toute la population catholique de Manitoba.
Il y a deux documents auxquels Mgr Taché fait allusion dans sa réponse : l'un est une lettre de M. James Taylor, publiée par le Free Press, et l'autre, une dissertation faite par le Rév. Dr Bryce, devant une dizaine de membres de la Société Historique de Winnipeg, publiée jadis dans le Sun. Le Rév Bryce, suivant une habitude contractée au service d'une mauvaise cause, s'était permis des affiimaiious gratuites, dans un langage qui était loin de convenir dans une discussion honnête, et qi;and on s'adresse à un public que l'on respecte. Tout naturellement, Mgr Taché ne discute pas avec M. Bryce; mais sans le nommer, il le met à la place qu'il eût bien fait de ne pas quitter.
La lettre de iM. Taylor, au contraire, étant convenable, Mgr Taché lui répondit de la manière suivante :
James Taylor, Ecr.
Monsieur, — J'ai lu avec attention la lettre que vous m'avez adressée dans les colonnes du Free Press du 9 courant. Le ton de votre lettre et l'intérêt qui s'attache naturellement à la question que nous agitons, mérite certainement toute notre attention, et je suis convaincu que vous voudrez bien recevDir ce qpie j'ai à vous dire en réponse comme un moyen d'éclaircir un point si important de l'histoire de notre pays. Vous parlez d'une Liste de Droits différente de celle que j ai publiée, et vous vous efforcez de montrer par là que je rœ suis tronipé en affirmant ce que j'ai dit. Pour éviter la confusion dans les termes, vous me permettrez d'appeler le docimient que vous avez en main, Votre Liste des Droits, et de désigner sous l'appellation de Ma Liste, celle que j ai publiée, quoicp.ie je ne sois pas plus l'auteur de ce dernier que vous ne l'êtes de l'autre.
Comme j'aurai à citer plusieurs fois un document public intitulé : « Rap- » port du Comité choisi pour s'enquérir des causes des difficultés des » Territoires du Nord-Ouest, en 1870, » je me contenterai dans mes citations de mentionner le mot « Rapport, » en ajoutant les pages, (Note du M. — Ces pages seront celles de l'édition anglaise.)
\0TRE LISTE. — Vous dites que vous avez eu en votre possession une Liste des Droits copiée par M. Thos Bonn, Secrétaire d'Etat pour le Gouvernement Provisoire. Je vous crois sans hésitation; il y a eu tant de projets de faits, de rejetés et d'amendés, qu'il n'est pas du tout étonnant que l'une ou plusieurs de ces pièces, copiées par M. Bunn, soient restées entre ses mains et qu'elles soient maintenant entre les vôtres. Soyez cependant bien certain que votre liste des Droits, pas plus que la mienne, n'a été préparée par les représentants- du peuple, réunis en assem-
blée publique. Il y a eu deux Listes des Droits adoptées et rédigées dans des assemblées, l'une en novembre 1869, et 1 autre pendant la convention de janvier et février, en 1870. Tout le monde reconnaît qu'on ne s'est jamais servi de la première de ces listes, tandis que la seconde a été présentée à l'honorable Donald A. SmiUx qui la annexée à son rapport, et pourtant ce document n'a jamais été remis aux délégués pour qu'ils le portassent à Ottawa. Je sais très bien que l'impie&sion générale était que c'est précisément cette Liste des Droits de la Convention dont les délégués se sont servis à Ottawa. Lord Dufferin lui-même pensait qu'il en avait été ainsi, j'ai dissipé cette erreur il y a déjà 15 ans, par des arguments auxquels on n'a jamais répondu. Permettez-moi de dire qu'implicitement vous corroborez mes assertions, en montrant que la Liste des Droits que vous affirmez avoir été remise aux délégués contenait des conditions qui ne sont en aucune façon et nuUe part mentionnée dans la liste préparée par la Convention, et c'est ce que vous faites en citant les clauses une et onze de votre liste. S'il vous plaît, comparez la liste que vous avez en main avec celle préparée par la Convention et vous ne pourrez pas manquer de vous convaincre de la vérité de ce que j'affirme.
NOS DEUX LISTES Ont la même origine, toutes deux émanent du gouvernement provisoire, qui les a préparées par son exécutif, et ce qui se dit contre l'origine de l'une peut également se dire contre celle de l'autre. Aucune des deux ne forfait à la vérité ou à l'honneur. L'une n'est pas plus factice que 1 autre; l'une pas plus que l'autre n'est im empiétement sur une autre Liste des Droits que l'on suppose simplement avoir été adoptée par le conseil du gouvernement provisoire. Votre liste n'a jamais été publiée, la mienne ne la été que ces jours derniers. Toutes deux étaient ignorées du public jusqu'à la discussion actuelle. Néce?; airen ent, une a été substituée à l'autre et permettez-moi de vous faire observer que cette substitution a été faite par l'autorité qui avait préparé les deux documents. Une différence marquée, c'est que jusqu'à ces jours derniers il n'a été fait aucune mention de votre liste, tandis qu'il y a déjà plus de 15 ans, j'ai déclaré formellement que la mienne est celle qpii a été remise aux délégués. Vous pouvez dire peut-être que ceci est nouveau, c'est nouveau, sans doute, pour plusieurs, mais ce n'est pas nouveau pour moi; vous pourrez ajouter que ce n'est pas satisfaisant; soit, mais tout le monde sait que le Conseil Exécutif des gouvernements, légalement établis ou non, n'ont pas l'habitude de publier tout ce qu'ils font; je crois que, règle générale, les instructions qu'ils donnent à leurs délégués ne sont pas préalablement livrées au public, surtout dans des temps difficiles et quand il s'agit de négociations importantes.
M. Thos Burm lui-même explique le secret dans lequel ces documents ont été préparés. En parlant du conseil du gouvernement provisoire, il dit : (Rapport, page 118) « Ce conseil n'avait rien à faire avec la par- » tie executive de l'administration; cette dernière était exclusivement con- » duite par le gouvernement provisoire proprement dit, c'est-à-dire, par » Louis Riel et quelques autres dont j'oublie les noms. »
Le même Thos Bunn n'attache pas d'importance au document que vous avez en main et ne lui reconnaît pas une valeur officielle, puisque dans son témoignage solennel il dit : (Rapport, page 122.) Je ne sais pas où » se trouvent les archives des Actes du gouvernement provisoire. » Si
votre Liste des Droits était le document important dont nous nous occupons, M. Bunn qui l'avait en main n aurait pas pu dire qu'il ignorait où elle se trouvait.