‹ Voix canadiennes: Vers l'abîme (volume 2)Chapitre 70 sur 81 · A. E. FORGET · texte numérisé non relu

A. E. FORGET

LA LOI REPARATRICE ; LETTRE PASTORALE COLLECTIVE DES ÉVÊQUES ; CIRCULAIRE AU CLERGÉ

P. Bernard, dans sa réfutation de L. 0. David, se faisait l'écho de la conscience publique et des intérêis franco-canadiens méconnus et lésés. Ce qu'il disait avec ordre et méthode, avec une logique implacable et une mordante ironie, d'autres le criaient en un langage moins stylé, sans doute, mais avec la même sincérité, avec les mêmes alarmes que l'avenir montrera bien fondées. Je ne saurais tout reproduire, ni citer !ous les champions d'une cause alors populare, qui deviendra demain nationale.

Cependant comme îe Nord-Ouest canadien était principalement en cause, il ne sera pas superflu de signaler ici un excellent, article paru dans le Courrier du Canada (10 mars 1896), disant :

Le dernier numéro du Manitoba nous apporte une excellente appréciation de la loi réparatrice.

Cette appréciation concorde paiiaitement avec tout ce que nous avons écrit à ce sujet depuis quelque temps. Nos lecteurs verront, par quelques extraits de cet article, avec quels sentiments noe frères manitobains accueillent cette législation qui leur restitue leurs droits violés ^ :

1. Nous verrons le lamentable échec de cette loi réparatrice, catastrophe poli ti (lue et morale provoquée par la trahison de Sir W. Laurier ft par la défection des députés catholiques libéraux de la province de Québec. Et pensez-vous que depuis tant d'années écoulées, im effort législatif a été fait vers la justice distributive et la liberté des consciences sur le teirain scolaire? Point.

En effet, nous voilà en août 1910 et nous ouvrons les Cloches de Saint-Boniface Que sonnent-elles à nos oreilles? Le dépit des Manitobaiiis

« Enfin, s'écrie notre confrère de Saint-Boniface, après six années d'attente et de souffrances, nous avons lieu d'espérer que l'heure de la justice -ne tardera pas à sonner.

» Aussi, c'est le cœur gros d'émotion et d'inquiétude que nous suivrons les débats des Communes dans lesquels va se décider une cause qui touche au plus intime de notre âme.

» Nous n'hésitons pas à le déclarer, l'acte réparateur contient en substance tous les principes essentiels au bon fonctionnement de nos écoles. Nous avons le droit de croire que tous les députés soucieux de leur devoir l'appuieront de leur vote. « Etant données les limites de la juridiction fédérale, une étude attentive

et les désilhisions persistantes. Sir W. Laurier s'est aventuré parmi eux entouré des honneurs et de la considération dus à son rang. En lui rendant leurs hommages respectueux, les catholiques en général, et les Canadiensfrançais immigrés en particulier, attendaient des paroles réconfortantes, capables de ranimer l'espérance dans leurs cœurs attristes; car ils n'ont pas plus oublié leurs malheurs, qu'ils n'ont négligé de remémorer leurs griefs pour interrompre la prescription. Ils savent et redisent que W. Laurier est la cause première de leurs infortunes; qu'il leur avait promis dans les six mois de son arrivée au pouvoir, le redressement des torts dont ils souffraient : mais qu'il avait oublié ses promesses comme les dénis de justice qu'il avait rendus possibles envers ses compatriotes et coreligionnaires.

Hélas! l'homme à la conscience facile, aux souvenirs, bornés, à la parole inconsistante, le traître, comme le disent tous les échos du Manitoba et du Noïd-Ouest, n'a souÉlé mot de ce qui pesait sur tous les cœurs, il parla de toute autre chose, et des difficultés de frontières par surcro:t et laissa !es esprits inquiets et les consciences opprimées. Il partit et ce fut le tort qu'on eût de le laisser partir commo il était venu : l'ennemi dans Manitoba sans l'avoir acculé à des déclarations claires comme à des actes réparateurs. Oui, « il est très malheureux, disent les Cloches, qu'on ait laissé partir Sir Laurier de la province du Manitoba sans qu'il ait exprimé son opinion sur le « règlement » fait avec cette province au sujet du traitement réservé aux Calboliques en ce qui regarde l'éducation. Les décisions anormales rendues par le plus haut tribunal de l'Empire — l'une déclaiant que la province avait agi dans la limite de ses pouvoirs en abolissant les écoles séparées, l'autre reconnaissant que le gouvernement fédéral avait le pouvoir et l'autorité d'adopter une loi remédiatrice — ont été peu profitables aux Catholiques, et surtout à ceux de Winnipeg et de Brandon qui, dans les conditions actuelles, sont obligés de supporter le fardeau d'une double taxe. Quel qu'ait été l'esprit du pacte ou de l'entente Jliaurier-Greenwav de 1897, l'application de cet arrangement est très injuste à l'égard des Catholiques du Manitoba. Nous ne recherchons pas de privilèges, nous ne demandons pas de faveurs. Les Catholiques du Manitoba sont et ont toujours été disposés à. payer pour l'éducation religieuse de leurs enfants, mais ce qu'ils demandent et ce à quoi ils ont un droit de commune justice, c'est une part raisonnable dans les revenus provenant des taxes en vue de l'instruction publique.

» Nous prétendons, et avec justice, que si notre gouvernement accorde

de oet'xî loi démontre qu'elle accorJe aux ca holiqoes dii Maniloba une organisai ion aussi pomplèe et aussi indépendante que possible, et qu'elle les garde d'une manière effective contre le mauvais vouloir du gouvernement provincial. Certes, nous n'ignorons pas que la préparation do cette loi présentait bien des difficultés auxquelles il fallait parer. Il ne s'agissait pas de façonner d'un seul jet une loi quelconque, qui pmt satisfaire la minorité catholique. Il fallait bien également tenir comp'.e des lois scolaires de Manitoba adoptées avant 1890. Nous ne pouvions prétendre à plus de droits que ceux que nous possédions à celle époque, ef échapper au contrôle que le gouvernement provincial e.xerçait alors. » C'est

une aido pécuniaire à l'éducation, profane d'tm côté, il devrait faire la raêrae chose pour tout le monde. Agir autrement, c'est montrer un indigne esprit de partisannerie et infliger le caractère absolument inavouable d'une législation de caste à la loi qui consacre une pratique de ce genre.

» TeUo est la situation à Theure actuelle. Danjs nos écoles catholiques on suit le programme des écoles publiques et on y passe 'les examens prescrits par les autorités provinciales.

» Or les résultats de ces examens ne jettent aucun discrédit sur la qualité de l'instruction donnée sur les sujets profanes dans une école catholique; c'est même un fait admis que cette instruction est d'ordre supérieur.

» Mais les Catholiques sont obligés de payer de leur propre argent renseignement donné à leurs enfants, et en même temps ils sont forcés de maintenir un régime sectaire qui n'a rien de mieux à offrir en fait d'enseignement sur les mêmes matières.

» Si les éccdes catholiques de Winnipeg et de Brandon disparaissaient tout à coup, les municipalités ne seraient-elles pas obligées de construire des édifices capables de recevoir les enfants qui assistent actuellement à ces écoles et de leur fournir un corps de professeurs?

» S'il y avait quelque avantage pour les enfants dans la sécularisation des écoles catholiques, on pourrait tirer de ce fait un certain argument en faveur du système des éccries publiques. Mais il n'y en a absolument aucun. Dans n'importe quel concours, les écoles catholiques figurent avantageusement avec les écoles publiques dans n'importe quelle branche de l'instruction profane Le seul but visé serait donc l'exclusion de la religion, dont la nécessite devient de plus en plus évidente aux penseurs et aux éducateurs de toutes les parties de ce continent.

» Le règlement de cette question incombe au pouvoir local et au pouvoir fédéral. Le i)Ouvoir local a cyniquement détruit et désorganisé nos écoles lorsqu'on 1890 il vota leur abolition. Sir Wilfrid fit une tentative de règlement avec le gouvernement local en 1897; mais, comme le dit notre vénérable Archevêque, la question ne sera jamais réglée tant qu'elle ne le sera pas selon la justice et l'équité. C'est pour cette raison qu'il ne serait ni sage ni pratique i)Our les Catholiques de rester inactifs. Leur unique ambition devrait être d'obtenir le changement de cette situation d'infériorité dans laquelle ils se trouvent, et aucun effort ne devrait être épargné afin d'atteindre ce but. »

Voilcà ce que les Manitobains réclament encore en 1910, ils le demandent sans relâche depuis 1890, sans succès, mais non sans espoir.

ainsi, par exemple, que force nous est de laissier à l'Exécutif du Manitoba la nomination des membres du bureau d'éducation et du Surintendant. Ce dernier a toujours possédé ce droit. « Le lui enlever eût élé entacher i'ac'e réparateur d'inconslitutionualité et nous exposer à tout perdre pour avoir voulu trop exiger. »

» Des règlements fai!s piar le Département en violation des droits accordés par la section 4 seraient certainement ultra vires et illégaux.

» Il en est de même de l'article 3 de l'acte réparateur, qui déclare que le département d'éducation peut adopter des règlements pourvoyant à l'organisation générale des écolfô séparées. Cet article est une copie exacte de ce qui était contenu dans notre statut antérieurement à 1890.

» Il ne contrôle, d'ailleurs, en aucune façon les pouvoirs et les attributs du Bureau d'éducation, et n'empiète nullement sur ses attributions qui sont clairement définies par l'article 4. C'est un principe de droit élémentaire qu'une clause générale ne restreint point le sens d'une autre p^iiiculière, spécifique, et qui descend dans les détails. Cette dernière prévaut toujours dans tout ce qu'elle détemiine nommément. Or, la clause 4 nous donne le contrôle absolu de tout ce qui touche à l'enseignement et à l'organisiation de nos écoles. Vouloir épiloguer sur ces deux points, c'est certainement nous rendre mauvais service. « Une loi fédérale qui eût omis les clauses 1 et 3 aurait été nécessairement ultra vives.

» Nous le répétons, la loi présentée devant le parlement est très acceptable. Elle renferme tous les principes de vie et tous les rouages nécessiaires pour permettre aux catholiques du Manitoba d'organiser leurs arrondissements scolaires et les faire fonctionner.

» Certains journaux, contrariés de ce que l'attitude ferme du gouvernement fédéral leur enlevait la question scolaire qu'ils se préparaient à exploiter pour leur propre avancement, se sont pris tout à coup d'un beau zèle à notre endroit.

» Eux qui avaient dénoncé d'abord le gouvernement d'Ottawa pour ses lenteurs à amener la loi réparatrice, et qui avaient ensuite insisté sur une commission d'enquête, se mettent maintenant en frais de grossir à dessein les difficultés qu'elle renferme. S'ils veulent sincèrement nous aider, que ne cherchent-ils à les aplanir? Il ne s'agit pas de susciter de nouveaux embarras par des dénonciations déi'aisonnables et qui sentent trop le dépit pour être sérieuses

» Nous le répétons, la loi telle que soumise au parlement est acceptable, et la minorité catholique du Manitoba l'accepte, tout en se réservant de faire modifier en comi:é de la chambre certains détails qui laissent à désirer.

» Nous demandons à tous ceux qui sont vraiment nos ami^ de ne pas battre en brèche une loi dont les grandes ligaes nous sont si favorables et vont aussi loin dans la voie de la justice que la juridiction du parlement fédéral le permet, sous le fallacieux prétexte que tout n'est pas aussi paiiiit que nous pourrions le désirer.

^> Certains journaux ont vivement critiqué l'article 74, cvcii consacre notre droit à la part des octrois législatifs, parce qu'il ne nous confère aucun moyen d'arracher des mains des ministres provinciaux les deniers auxquels nous avons droit. « Il f.iut bien le confesser, le parlement fédéral ne possède aucun moyen de mettre cet article à exécution. Toutefois, il n'y a aucun doute que le parlement devra amender l'ace des terx'es sco'.airas de manière à nous donner notre part des deniers à même les fonds qui en proviennent. » Ces terres ont été affectées au soutien des écoles du Manitoba, telles que reconnues parla constitution.

» Elles sont pour ainsi dire hypothéquées à cette fin. Or, la décision du Conseil Privé lie les mains du parlement sous ce rapport. Les écoles de Manitoba, qui ont droit au partage de ces deniers, sont les écoles séparées tout comme les écoles publiques.

» Nous avons un droit acquis à ces de;uers. Il n'est pas loisible au gouvernement fédéral de donner notre part au gouvernement provincial. Il est le gardien en fidéi-commis de ces terres, et les décrets du Conseil Priv^é Lient l'Exécutif dans radmin'stra'.ion qu'il doit en faire.

» La conclusion nécessaire, qui découlera de l'adoption de l'article 74, sera un amendement à la loi des terres scolaires autorisant l'Exécutif fédéral à nous donner notre part des deniers provenant de cette source.

» L'attitude ferme et équitable du gouvernement fédéral envers la minorité catholique nous donne le droit de croire qu'il n'hésitera cas de compléter de cette façon la mesure de justice dont le Parlement du Canada est en ce moment saisi. »

Mais l'injustice scolaire allait se consommer au Manitoba. Le Conseil Privé de la Reine était cependant loin de favoriser l'attentat projeté contre les droits de la minorité catholiqne;

car, sur recours recevabîe, le gouvernement fédéral avait élaboré la loi de séparation dont les Manitobains déclaraient pouvoir s'ac2ommoder en attendant mieux.

Mais il y avait alors entre les conservateurs, en majorité oiangistes, protestants et Anglais, et les libéraux, pour la plupait canadiens-frança s, une aidenle compétit oa pour l'exercice du pouvoir suprême.

Les conservateurs voulaient se maintenir par la justice relative envers les minorités, même celles opprimées ou délaissées pai les leurs.

Les libéraux voulaient parvenir à force de concessions et d'équivocfues, et aussi en agitant la question toujours brûlante des nationalités. Ils étaient catholiques, certes, les coryphées des franco-canadiens, — le moyen de ne pas l'être ! — m.ais, avant tout, ils étaient libéraux à la mode anglaise, tenant, avec sir W. Laurier, que ni Pape, ni évêque n'avait de droit d'intervention, de direction en matière politique et législative; ils se déclaraient progressistes, se montraient opportunistes, toujours disposés à céder une délicatesse de leur conscience contre un avantage substantiel, palpable, immédiat; à l'exemple des politiciens qui ont voté les lois scélérates de spoliation en France, ils croyaient expédient de demander d'abord à leur parti tout ce qu'il pouvait donner, quitte à ne mendier qu'à la porte du cimetière ce qu'accorde Dieu aux repentis du lendemain...

De ces repentis, disait récemment Mgr Dadolle, de Dijon, nous n'en parlons pas; et, à la suite des sénateurs Guyot- Deesaigno et Ricard, le clergé français laisse s'en aller .sans prières, sinon sans espérance, tous |es renégats opiniâtres. Le dergé belge agit ainsi depuis des années, et 1© clergé canadien, en l'espèce, ne manque pas d'énergie. Mais, mieux vaut prévenir le mal que sévir en manière de redressement, et ce fut pour empêcher de plus grandes défaillances électorales, avant-couirières de pires calamités, qu'à la veille des élections générales de 1896, l'épiscopat canadien publia la lettre

pastorale collective cpie- voici, relative à la question scolaire du Manitoba,

NOUS, PAR LA GRACE DE DiEU ET DU SlÈGE APOSTOLIQUE,

Archevêques et Évêques des Provinces Ecclésiastiques DE Québec, de Montréal et d'Ottawa.

Au clergé séculier et régulier et à tous les fidèles de nos diocèses respectifs, salut et bénédiction en Notre-Seigneur .

Nos très Chers Frères

Appelés par la volonté même de notre divin Sauveur au gouvernement spirituel des Eglises particulières confiées à leurs soins, les Evêqiies, successeurs des Apôtres, n'ont pas seulement la mission d'enseigner en tout temps la vérité catholiqiie et d'en inculquer les principes salutaires dans les âmes, ils ont encore, en certaines circonstances critiques et périlleuses, le droit et le devoir d'élev^er la voix, soit pour prémunir les fidèles contre les dangers qui menacent leur foi, soit pour les diriger, les stimuler ou les soutenir dans la juste revendication de droits impresciiplibks manifestement méconnus et violés.

Vous connaissez tous, N. T. C. F., la position très pénible faite à nos coreligionnaires du Manitoba par les lois injustes qui les privèrent, il y a six ans, du système d'écoles séparées dont ils avaient joui jusque-là en vertu même de la constitution du pays, système d'écoles si important, si nécessaire, dans une contrée mixte, à la saine éducation et à la formation des enfants d'après les principes de cette foi catholique qui est ici-bas notre plus ^rand bien et notre plus précieux héritage.

Nous n'avions, certes, pas besoin, N. T. C. F., des décisions des tribunaux civils pour connaître toute l'iniquité de ces

lois manitobaines, attentatoires à la liberté et à la justice : mais il a plu à la Divine Providence, en sa sagesse et en sa bonté, de ménager aux catholiques l'appui légal d'une autorité souveraine et irrécusable, en faisant reconnaître par le plus haut tribunal de l'Empire la légitimité de leurs griefs et la légalité d'une mesure fédérais réparatrice.

En présence de ces faits, l'Episcopat canadien, soucieux, avant toutes choses, des intérêts de la religion et du bien des âmes, ne pouvait se dissimuler la gravité du devoir qui s'imposait à sa sollicitude pastorale et qui l'obligeait à réclamer justice, comme il l'a fait.

Car, siïes Evêqpies, dont l'autorité relève de Dieu lui-même, sont les juges naturels des questions qui intéressent la foi chrétienne, la religion et la morale; s'ils sont les chefs reconnus d'une société parfaite, souveraine, supérieure, par sa nature et par sa fin, à la société civile, il leur appartient, lorsque les circonstances l'exigent, non pas seulement d'exprimer vaguement leurs vues et leurs désirs en toute matière religieuse, mais encore de désigner aux fidèles ou d'approuver les moyens convenables pour arriver à la fin spirituelle, qu'ils se proposent d'atteindre. Cette doctrine est bien celle du grand Pape Léon XIII dans son Encyclique Imniortale Dei : « Tout ce qui, dans les choses humaines, est sacré à un titre quelconque, tout ce qui touche au salut des âmes et au culte de Dieu, soit par sa nature, soit par rapport à son but, tout cela est du ressort de l'autorité de l'Eglise.

Nous tenions, N. T. C. F., à rappeler brièvement ces principes inhérents à la constitution même de l'Eglise, ces -droits essentiels de l'autorité religieuse, pour justifier l'attitude prise par les membres de la hiérarchie catholique dans la présente question scolaire, et pour mieux faire comprendre l'obligation où sont les fidèles de suivre les directions épiscopaJes.

S'il y a, en effet, des circonstances où les catholiques doi-

vent manifester ouvertement envers l'Eglise tout le respect et tout le dévouement auxquels elle a droit, c'est bien lorsque, comme dans la crise actuelle, les plus hauts intérêts de la foi et de la justice sont en cause et réclament de tous les hommes de bien, sous la direction de leurs chefs, un concours efficace.

Nous avions espéré, N. T. G. F., que la dernière session du Parlement fédéral mettrait un tenne aux difficultés scolaires qui divisent si profondément les esprits : nous avons été trompés dans nos espérances. L'histoire jugera elle-même des causes qui ont retardé la solution attendue depuis si longtemps.

Quant à nous, qui n'avons en vue que le triomphe des étemels principes de religion et de justice confiés à notre garde, nous qu'aucun échec ne pourra jamais désespérer ni détourner de l'accomplissement de cette mission qui fut celle des Apôtres eux-mêmes, nous sentons, en présence de la lutte électorale qui s'engage, qu'un impérieux devoir nous incombe : ce devoir, c'est d'indiquer à tous les fidèles soumis à notre juridiction et dont nous avons à diriger les consciences, la seule ligne de conduite à suivre dans les présentes élections.

Devrons-nous tout d'abord vous rappeler, N. T. C. F., combien le droit que vous accorde la constitution de désigner par vos suffrages les dépositaires du pouvoir public est noble et important ? Tout citoyen digne de ce nom, tout Canadien qui aime sa patrie, qui la veut grande, paisible, prospère, doit s'intéresser à son gouvernement. Or, le gouvernement de notre pays, de ce peuple jeune encore, mais capable d'occuper une place distinguée parmi les autres nations, sera ce que vous l'aurez fait vous-mêmes par votre choix et votre vote.

C'est dire, N. T. C. F., qu'en règle générale et sauf de rares exceptions, c'est ,un devoir de conscience pour tout citoyen de voter : devoir d'autant plus grave et d'autant plus pressant

que les questions débattues sont plus importantes et peuvent avoir sur vos destinées une influence plus décisive.

C'est dire encore que votre vote doit être sage, éclairé, honnête, digne d'hommes intelligents et de chrétiens. Evitez donc, N. T. C. F,, les excès si déplorables contre lesquels, bien des fois déjà, nous avons dû vous mettre en garde : le parjure, l'intempérance, le mensonge, la calomnie, la violence, cet esprit de parti qui fausse le jugement et produit dans l'intelligence une sorte d'aveuglement volontaire et obstiné. N'échangez pas votre vote pour quekpies pièces d'une vile monnaie : ce vote est un devoir et le devoir ne se vend pas. Accordez votre suffrage non au premier venu, mais à celui qu'en conscience et sous le regard de Dieu vous jugerez le plus apte par les qualités de son esprit, la fermeté de son caractère, l'excellence de ses principes et de sa conduite, à remplir le noble ministère de législateur. Et pour que ce jugement soit plus éclairé et plus sûr, ne craignez pas de sortir du cadre restreint où les dires d'un journal et les opinions d'un ami enchaînent votre esprit; consultez, quand il le faudra, avant de voter, les personnes que leur instruction, leur rang, leurs rapports sociaux mettent en état de mieux connaître les questions qui s'agitent et de mieux apprécier la valeur relative des candidats qui briguent vos suffrages.

Ce sont là, N. T. C. F., des principes généraux de sagesse et de prudence chrétienne qui s'appliquent à tous les temps et à toutes les élections auxquelles les lois du pays vous permettent de prendre part.

Mais dans les circonstances où nous nous trouvons à l'heure actuelle, le devoir des électeurs du Canada, notamihent des électeurs catholiques, revêt un caractère spécial d'importance et de gravité sur lequel nous sommes désireux d'appeler plus particulièrement vo're attention. Une injustice grave a été commise envers la minorité catholique au Manitoba; on lui a enlevé ses écoles catholiques, ses écoles séparées, et l'on veut que les parents envoient leurs enfants à des éco-

les que leur conscience réprouve. Le Conseil Privé d'Angleterre a reconnu le bien fondé des réclamations des catholiqxies, la légitimité de leurs griefs et le droit d'intervention des autorités fédérales pour que justice soit rendue aux opprimés. Il s'agit donc présentement pour les catholiques, de concert en cela avec les protestants bien pensants de notre pays, d'unir leurs forces et leurs suffrages de façon à assurer la victoire définitive de la liberté religieuse et le triomphe de droits qui sont garantis par la constitution. Le moyen, d'atteindre ce but, c'est de n'élire à la charge de représentants du peuple que des hommes sincèrement résolus à favoriser de toute leur influence et à appuyer en Chambre une mesure pouvant porter un remède efficace aux maux dont souffre la minorité manitobaine.

En vous parlant ainsi, N. T. C. F., notre intention n'est pas de nous inféoder à aucun des parus qui se combattent dans l'arène politique; au contraire, nous tenons à résen^er notre liberté. Mais la question des écoles du Manitoba étant avant tout une question religieuse, intimement liée aux plus chers intérêts de la foi catholique en ce pays, aux droits naturels des parents, comme aussi au respect dû à la constitution du pays et à la Couronne Britannique, nous croirions trahir la cause sacrée dont nous sommes et devons être les défenseurs, si nous n'usions de notre autorité pour en assurer le succès.

Remarquez bien, N. T. C. F., qu'il n'est pas permis à un catholique, quel qu'il soit, journaliste, électeur, candidat, député, d'avoir deux lignes de conduite au point de vue religieux : l'une pour la vie privée, l'autre pour la vie publique €!t de fouler aux pieds, dans l'exercice de ses devoirs sociaux, les obligations que lui impose son titre de fils soumis de l'Eglise. C'est pour cela que Notre Très St-Père le Pape Léon XIII, dans son Encyclique Libertas prœstanfissimum, condamne ceux qui « estiment que dans tout ce qui concernf le gouvernement ,de la société humaine, dans les

institutions, les mœuiis, les lois, les fonctions publiques, liastruction de la jeunesse, on ne doit pas plus faire attention à l'Eglise qtie si elle n'existait pas », Pour la même raison, il dit ailleurs (Encycliq'ue Jmmortale Dei) : « Avant tout, il est nécessaire que tous les catholiques dignes de ce nom se déterminent à être et à se montrer les fils très dévoués de l'Eglise; qu'ils repoussent sans hésiter tout ce qui serait incompatible avec cette profession; qu'ils se servent des institutions publiques, autant qu'ils le pourront faire en conscience, au profit ^e la vérité et de la justice. »

C'est pourquoi, N. T. C. F., tous les catholiques ne devront accorder leur suffrage qu'aux candidats qui s'engageront formellement jet solennellement à vo'er, au Parlemeat, en faveur d'une législation rendant à la minorité catholique du Manitoba les droits scolaires qui lui sont reconnus par l'honorable Conseil Privé d'Angleterre. Ce grave devoir s'impose à tout bon catholique, et vous ne seriez justifiables ni devant vos guides spirituels ni devant Dieu lui-même de forfaire à cette obligation.

Nous avons pu, jusqu'à présent, nous féliciter de l'appui sympathique d'un grand nombre de nos frères séparés; ils ont compris que, ,dans un pays de races et de religion différentes comme le nôtre, il est nécessaire, pour le bien général, d'user de cette largeur de vues qui sait respecter la liberté de conscience et tous les droits acquis. Nous osons faire un nouvel appel à leur patriotisme pour que, joignant leur influence à celle des catholiques, ils aident de tout leur pouvoir à obtenir enfin le redressement des griefs dont se plaint à si- juste titre une partie de nos coreligionnaires..

Co que nous voulons, c'est le triomphe du droit et de la juslice : c'est le rétablissement des droits et privilèges de la minorité catholique romaine en matière d'éducation, à nos frères du Manitoba; de manière à mettre les catholiques de cette province à l'abri de toute attaque et de toute législation injuste ou arbitraire.

Nous comptons pour cela, N. T. C. F., sur votre esprit de foi, sur votre obéissance. Nous avons la ferme confiance que, soumis d'esprit et de cœur aux enseignements de vos premiers pasteurs, vous saurez, s'il le faut, placer au-dessus de vos préférences et de vos opinions personnelles les intérêts d'une cause qui prime toutes les autres, de la cause de la justice, de l'ordre, de l'harmonie dans les différentes classes qui composent la grande famille canadienne.

Sera la présente Lettre Pastorale lue et publiée au prône de toutes les églises paroissiales et autres où se fait l'office public, le premier dimanche après sa réception et le dimanche qui précédera la votation.

Fait et signé, à Montréal, le six mai mil huit cent quatrevingt-seize.

t Edouard-Chs., Arch. de Montréal; f J.-Thomas, Arch. d'Ottawa; t L.-N., Arch. de Cyrène, admin. de Québec; t L.-F., Ev. des Trois-Rivières ; f L.-Z., Ev. de Saint- Hyacinthe; t N.-Zéphyrin, Ev. de Cythère, Vie. Apost. de Pontiac; f Elphège, Ev. de Nicolet; f André-Albert, Ev. de Saint-Germain de Rimouski; f Michel-Thomas, Ev. de Chicoutimi; f Joseph-Mcdard, Ev. de Va'leyfield; t Paul, Ev, de Sherbrooke; f Max., Ev. de Druzipara, coadjuteur de l'Ev. de Saint-Hyacinthe. Par ordre de Nos Seigneurs :

Alfred Archambeault, Chan.,

Chancelier^

Et voici la lettre circulaire au clergé qui accompagnait ce mandement :

Montréal, le 6 mai 1896.

Bien chers Collaborateurs,

Nous vous envoyons, avec la présente circulaire, notre mandement collectif relatif aux prochaines élections fédéra-

les, qui devra être lu, sans commentaires, au prône de louies les églises paroissiales, le premier dimanche après sa réception et le dimanche qui précédera le jour de la votation. La lecture de ce mandement tiendra lieu, pour cette lélection, de toute autre disposition épiscopale qu'on avait coutume de lire à la veille des élections.

Si vos évêqnes ont cru devoir s'adresser en termes si formels au peuple catholique qui leur est confié, c'est qu'il js'agit d'une affaire de la plus haute importance au point de vue religieux. Aussi, Nous osons espérer que tous les membres du clergé, dont l'union est si nécessaire à l'accomplissement du bien de la société, seront les premiers à donner l'exemple de la prudence et de la soumission dans une circonstance aussi solennelle.

Nous demafxdons, et Nous en avons le droit, que tous les prêtres, qtii au jour de leur ordination ont promis respect et obéissance à leurs Pasteurs respectifs, n'aient qu'un cœur et qu'une voix pour rédamer avec Nous le redressement des griefs de la minorité manitobaine par le moyen que l'Episcopat recommande, c'est-à-dire par une loi réparatrice.

Rien de plus approprié aux circonstances actuelles que ces paroles si sages de notre vénéré Pontife et Docteur Léon XIII : « Que l'autorité des Evêques soit sacrée pour les prêtres et (ju'ils sachent bien que le ministère sacerdotal, s'il n'est exercé sous la direction des Evêq;ues, ne sera ni saint,

ni pleinement utile, ni honoré

Non ennemis ne désirent rien tant que les dissensions entre les catholiques; à ceux-ci de bien comprendre combien il leur importe souverainement d'éviter les dissentiments et de se souvenir de la parole divine : « Tout royaume divisé contre lui-même sera désolé ». Si, pour conserver l'union, il est parfois nécessaire de renoncer à son sentiment et à son jugement particulier, qu'on le fasse volontiers en vue du bien commun ». i

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