CHAPITRE VIII
Occupations de M. Laficche à Saint-Boniface. — Tentation du P. Lacombe. — Une lettre de M. Laflèche à Thomas Caron relative à un haut fait. — Le P. Lacombe délivre une sauvagesse et s'en sert pour convertir une tribu sauvage. — Scène afîieuse dans la Prairie. — La vengeance d'une squaw. — M. Laflèche homme de guerre et vainqueur des Sioux.
L'abbé Laflèche, rentré à Saint-Boniface, s^occupait des œuvres d'éducation et de charité sur lesquelles Ms" Provencher fondait de grandes espérances ; il administrait aussi les sacrements tout en expédiant les affaires qui se rattachaient au saint ministère ou concouraient à Pamélioration de l'état misérable des colons, des sauvages et demi-sauvages. Il allait d'une mission voisine à l'autre et s^y adonnait aux mêmes soins inlassablement, malgré ses souffrances, malgré son infirmité qui convertissaient ses incessants labeurs en un perpétuel martyre. Il ne se lassait pas, ne se plaignait jamais, mais il s'étonnait, quand, tout autour de lui étant misère et dénuement, on s'apitoyait sur son sort et trouvait qu'il donnait à Dieu plus que sa mesure, au-delà de ses forces. Pour le faire il se réconfortait par la prière et la méditation ; il passait ses plus doux loisirs au pied de la « Grande Consolation » de l'apôtre errant à la recherche des âmes. Qu'était son faible effort auprès de l'ineffable sacrifice du Maître, et ses souffrances comparées à l'immolation perpétuelle du Rédempteur! Son cœur se pénétrait ainsi des parfums du Calvaire, et son âme plus altérée aspirait davantage vers un sacrifice plus complet. Sa parole enflammée communiquait sa ferveur, son ardeur à la tâche sainte devenait un stimulant sans fin qui soutenait les cœurs ; on l'écoutait parce qu'on le vénérait et parce que sur ses pas on avançait rapidem^ent dans la pratique des vertus.
Pendant que l'abbé Laflèche s'immolait ainsi aux côtés de son évèque qu'il soulageait en le rassurant sur l'avenir de
son Eglise naissante, M. Bclcourt était chargé de la mission de Pembina, qu'il s'agissait plutôt de liquider c]ue de retendre. Là, plus qu'ailleurs M. Belcourt parut l'homme de la situation. C'était déjà, à vrai dire, un vétéran de la Prairie. Plus tard M^^Laflèche disait de lui aux Dames Ursulines des Trois-Rivières dont M. Belcourt fut le protégé: « Le saint et courageux M^^ Provencher était descendu de ses lointaines missions pour chercher un collaborateur qu'il put consacrer entièrement à la conversion des sauvages de ces immenses territoires. Le choix de Me' Panet, alors évéque de Québec, tomba sur M. Belcourt: son zèle, son talent et ses aptitudes variées le désignèrent au digne prélat comme l'un des prêtres les mieux qualifiés, sous tous les rapports, pour une mission aussi difficile et qui demandait de si grands sacrifices. Le courage du jeune prêtre ne lui permit pa& de reculer; il répondit sans hésiter à son supérieur presto sum (je suis prêt). L'ardeur avec laquelle il se mit à l'œuvre prouva l'excellence du choix qui avait été fait. Le premier soin du missionnaire fut d'apprendre le langage des Sauleux qu'il devait évangéliser. 11 y réussit si bien qu'il fut bientôt en état de faire une grammaire et un dictionnaire qu'il compléta plus tard. 11 fit en même temps un livre de prières et de cantiques, suivis d'un catéchisme assez développé pour l'instruction de ces pauvres sauvages.
(( Pendant les vingt années qu'il passa dans ces missions, il fonda divers établissements, dont quelques-uns sont aujourd'hui florissants... w
Outre toutes les qualités que reconnaissait ainsi M»' Laflèche à son ancien maître de Saint-Boniface, M. Belcourt se montra à Pembina dans toute la force de Page, toujours actif et courageux, plein d'initiative et de ressources, maniant avec adresse la hache et le rabot. Il était le Maniloii indispensable des sauvages qu'il évangélisait.
A Pembina, M. Belcourt eut besoin d'assistance. Ce fut l'abbé LacoDibe, devenu le fameux P. Lacombe O. M. L, le patriarche du Nord-Ouest, qui accourut de Montréal à son aide.
L'abbé Lacombe n'appartenait pas encore à Pordre des Oblats, mais il désirait vivement y entrer et ce n'est qu'en attendant qu'il assistait M. Belcourt, qui, en retour, lui enseignait les langues sauvages.
Comme l'abbé Lacombe, peu après son arrivée à Pembina, accompagnait M. Belcourt auprès de M*'" Provencher, à Saint-Boniface, il logea à l'évêché dans le voisinage de l'abbé Laflèche qui Paccueillit avec une grande bonté et
l'entrelint, sans doute à la demande de son évéque, des besoins du vicariat apostolique qui manquait de prêtres encore plus que de toutes les autres choses; et il pria le jeune prêtre, qu'il trouvait bien doué, de se dévouer à une œuvre aussi intéressante. M. Lacombe ne contestait pas les mérites de la colonie, ni ses pressants besoins ; mais, objectait-il, on ne fait pas un patron d'un homme avant qu'il n'ait été apprenti, et ce n^est pas dans le monde ou à côté de lui que je veux faire mon apprentissage dans le service de Dieu. Je désire être religieux, et avant de Tétre je ne saurais aliéner ma liberté, ni ajourner beaucoup non plus ma formation nécessaire.
M. Laflèche ne pouvait invoquer les arguments suprêmes ni recourir aux grands moyens; il avait plaidé une cause bonne sans succès apparent, bien que son évêque eût accueilli le compagnon de M. Belcourt comme un envoyé du ciel pour le salut d'un grand nombre.
M. Lacombe retourna au Canada ; M^"" Taché après son sacre le ramènera momentanément et, c'est alors qu\in soir,. r>P^ Provencher, après avoir prié Dieu de bénir son nouvel cfjfbrt, appella le P. Lacombe dans sa chambre; il le serra affectueusement dans ses bras et lui dit :
— Mon cher enfant, vous venez pour m'aider, c'est Dieu même qui vous envoie pour me tirer de l'embarras où je me trouvais; promettez-moi de faire ce que je vais vous dire, et d'aller où je vous enverrai.
— Mais, Monseigneur^ lui dit le Père fort ému, je suis venu ici pour faire ce que vous voudrez, je n'ai aucune volonté à opposer à la vôtre.
— Eh bien, lui dit l'évcque, j^ai appris que vous désiriez entrer dans la congrégation des RR. PP. Oblats ; mais je vous demande en grâce de vouloir bien retarder un peu l'exécution de ce dessein pour aller remplacer M. Thibault à Edmcnton : je n"'ai personne actuellement pour cette mission, et, si vous n'y allez pas, il est à craindre qu'elle ne souQre de grands dommages.
— Monseigneur, répondit le Père, vous demandez là une chose bien dijfficile et bien pénible. Je veux bien consacrer ma vie aux missions sauvages ; il me faut de toute nécessité appartenir à un corps religieux.
Le vénérable évêque gémissait :
— Que va donc devenir cette mission abandonnée ? Oh l je vous en supplie, accordez-moi ce que je vous demande.
Le P. Lacombe, vaincu parées prières et ces larmes, consentit à se rendre au poste d'Edmonton, en attendant qu'un
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pretro vint l'y remplacer ou le rejoindre pour lui penneltre de coîr.menccr son noviciat.
Le 8 juillet 1852, accompagné du P. Grollier, Ms*" Taché se meltailen route pour rile-à-ia-Crosse. Le P. Lacombe devait traverser le lac Winnipeg avec eux, et prendre à Norway- Ilouse les barges de la compagnie, pour se rendre à Ednionton.
An moment du départ, les missionnaires descendirent aux bords de la rivière, les prêtres de l'évôché et l'évoque de Saint-Boniface les accompagnèient.
C'était le moment des adieux I On allait si loin ; on se séparait pour si longtemps, et la pensée de Pisolemcnt dans lequel on allait vivre élaitmalgré tout si cruelle! Les PP. Groliier et Lacombe se mirent à genoux pour recevoir la bénédiction de leur évoque ; Ms»- Taché lit de mémo ; mais M^*" Provenclior le retint et Pembrassanl lui dit :
— Mon cher coacijuteur, un évoque n'en bénit pas un autre ; cependant je vais vous bénir, car je n'ai j)as Pes[)oir do vous revoir sur celte terre.
Les larmes des deux évêques se mêlèrent ; ce fut en cfTet un dernier adieu.
Mais n'anticipons pas davanlng-e.
L'année moine où le P. Lacombe arrivait à la Rivière-Rouge pour la première fois, en juin 1S50, un peu remis de ses souffrances continuelles M. Lafîèche se joignit aux }délis de Saint-Doniface et de Saint-François-Xavier qui ralliaient les gens de Pembina : ensemble ils devaient chasser le bison dans les conditions déjà exposées.
hiulile de revenir sur les difficultés et les menus incidents do ces déplacements en nombre : c'étaient toujours les hautes herbes où charrettes, chevaux et bœufs disparaissaient; les ornières profondes et fétides où choses et gens s'emboui'baient ; les eaux croupissantes, vaseuses, dont il fallait se contenter dans des terrains salés ; les nuits froides sans sommeil ; les moustiques voraces, les tentes enfumées et les ondées torrentielles ; les chaleurs torrides et les ouragans effroyables ; les alertes mortelles enfin que ménageaient r.ux chasseurs les sauvages qui veillaient aux troupeaux (ju'on venait leur disputer jusque sur leurs terres et défen- <laient comme leur bien avec une sournoise barbarie. Ces peines, ces périls étaient le pain quotidien des chasseurs; <;'ctait aussi, en quelque manière, le charme de leur vie nojnade. La chasse n'offrit cette année rien de particulier et l\'innée suivante, le 15 juin, M. Ladèche et ses Métis se remirent en route pour la chasse accoutumée.
Et c'est à celte occasion que, le 4 septembre 1851, M. Laflèche écrivait de Saint-François de la Prairie du Cheval Blanc à son ami Th. Garon :
Mo.^ CHER Ami. — J'ai éprouvé un bien sensible plaisir en recevant voire lettre du i5 avril... L'année dernière^ je pris celte route pour la première fois... Au moment où nous allons camper, noséclaireurs nous signalent la découverte d'un grand camp des Sioux. — De suite, nous nous mettons à fortifier notre frêle et mouvant rempart de charretîes^ et on passe dans les roues des perches que ion y attache aussi solidement que possible. Sous les charrettes sont creusés des trous, pour y mettre les femmes et les enfants h l'abri des balles ; en dehors de ce cercle, on élève des redoutes en terre pour protéger nos chasseurs, dans le cas où ils se trouveraient trop incommodés par le feu des ennemis. Vous pouvez croire que l'on fit bonne garde pendant toute la nuit.
C'était précisément au moment de la pleine lune et nous pûmes contemplera loisir le spectacle solennel de l'éclipsé, que j'avais eu le soin de prédire à mes gens.
Pendant que mes amis du Canada observent à leur aise cet admirable phénomène de la nature, me disais-je à moi-même, m.e voici donc, moi, forcé d'envisager pendant cette triste et longue nuit une mort qui, quoique vue à travers un nuage d'incertitude, n'en paraît cependant pas moins horrible. Ah ! mon cher ami, je vous avoue que je fis là mon sacrifice ; car je m'attendais à être le lendemain taillé en morceaux par ces barbares. Humainement, c'était la seule conclusion à laquelle je pouvais arriver. Un camp de 6oo loges donnaient au moins 6uoo guerriers ; et qu'avions-nous à leur opposer ? Environ 8o chasseurs, dont quelques-uns n'avaient pas plus de 12 à t5 ans.
Nous avions un rempart, c'est vrai ; mais quel rempart ! Des charrettes posées l'une à côté de l'autre pouvaient empêcher nos chevaux de s'enfuir ; mais comment pouvaient-elles nous défendre contre une grêle de balles. 11 était donc à peu près certain qu'il n'y avait aucune chance de salut pour nous ; et, sans une protection manifeste de Dieu, k main qui vous trace ces lignes serait maintenant suspendue à une perche, et devenue le jouet des vents, au-dessus d'un tombeau sioux.
Le lendemain, î3 juillet et dimanche, nos éclaireurs aperçoivent les Sioux, qui se mettent en marche ; mais quel nombre !....
.... Le sort en est jeté, il faut se battre, et il n'y a pas un moment à perdre. « Courage, courage, mes amis »; leur répétais-je, en faisant le tour du camp, u vous voyez que nos ennemis sont nombreux ; mais aussi vous savez combien ils sont lâches. Souvenez-vous surtout que Dieu est de votre côté et que vous avez un père dans le ciel, qui voit combien est injuste l'attaque de ces gens contre vous : battez- vous courageusement, c'esllui qui vous commande de défendre vos femmes
et vos enfants, et de protéger vos vies. Mourons, s'il le faut, mais mourons en braves ; tant que nous aurons un souffle de vie dans la poitrine, employons-le pour nous défendre.
Qu'en dites-vous, mon ami, n'est-ce pas là joliment faire le général ? Et si le défunt Napoléon Bonaparte m'eût entendu, ne m'aurait-il pas, en passant, jeté quelque croix de Légion d'Honneur. Je fis en même temps, au nom de tout le camp, un vœu de faire un jeûne solennel et de chanter trois grand'mcsses.
.... Pendant que je faisais le tour du camp, les Sioux l'avaient déjà cerné de toutes parts et entoure comme d'une ceinture ; leurs balles se croisent sur nos têtes. Nos chasseurs, habiles tireurs, répondent avec plus de justesse, et accompagaent leurs décharges décris de joie, qui portent le découragement dans le cœur de leurs ennemis, étonnés d'une résistance aussi inattendue. Bientôt les plus braves de ces lâches ayant reçu leur passe-port pour l'antre monde, les autres ont la prudence de ne pas les imiter et, en conséquence, se tiennent à une distance respectueuse. Toutefois ou les voit se réunir sur différents points, on les entend pousser leurs cris de guerre, tout en continuant leur feu sans effet.
I!s paraissent vouloir s'organiser et s'avancer en corps jusqu'à nous ; c'est ce que nous craignons d'avantage, car n'étant pas un contre vingt, nous ne pourrions résister corps à corps. La peur l'emporte dans leurs conseils, et ils n'osent approcher, certains que la mort attend les premiers qui ouvriront le chemin. De fait, la brèche qu'ils auraient pratiquée dans notre faible rempart leur aurait coûté bien cher ; nous étions tous bien dv^iidés ù leur prouver qu'un blanc estime sa vie^ et qu'il ne la donne pas à aussi bon marché. Chacun avait son couteau à la ceinture, prêt à remplacer le fusil ; et votre ami, qui n'avait pas jugé convenable à son caractère de prendre le fusil, avait décide qu'au moment suprême, il lèverait sa hache sur la tête du premier coquin qui oserait mettre la main sur sa charrette. Heureusement il n'en fut pas réduit à celte extrémité.
Après une fusillade d'environ six heures, un des chefs s'écria : a Holà ! guerriers ; nous ne pouvons pas tuer les Français, et ils nous écrasent ; nous ferons mieux de nous en aller. Ils pourraient se fâcher tout de bon et alors ils sont capables de se mettre à notre poursuite. « Guerriers, allons-nous-en ». II n'en fallait pas plus pour les décourager ; et vous pouvez croire si cette harangue entendue clairement de notre camp fit redoubler nos cris de joie.
.... Pour moi, dans un succès aussi inespéré, je ne vois qu'une protection étonnante de Dieu. Encore si nous nous en fassions tirés avec une chance ordinaire, en ne perdant que quelques-uns des nôtres. Mais non ! ce bon père a voulu nous montrer, d'une manière plus claire encore, avec quelle tendresse il protège ceux qui ont confiance en lui, et qui invoquent son secours par la puissante intercession de Marie.
Les Sloux eax-mêaies forcés de le reconnaître, s'écriaient dans le fort de la bataille : y<- Vous avez avec vous ua Manitou qui vous défend. » Pas un seul homme n'a été tué dans notre camp ; trois seulement ont étélégèrement blessés. Et cependant des milliers de balles ont traversés, dans toutes les directions, l'espace resserré que nous occupions. Grâces en soient rendues à la divine Providence ! Quant à la perte des Sioux, nous ne la connaissions pas....
Cet exploit mérite un récit détaillé ; nous le ferons d'après l'abbé Diigas, ancien missionnaire du Nord-Ouest.
Et (l'aljord quelques faits, rapportés par d'autres missionnaires, donneront une idée des sentiments comme des mœurs des Sauvages, et de ce dont ils étaient capables.
Une nuit raconte le P. Lacombe^ aux environs du lac Sainte-Anne, tandis qu'il fumait avec quelques néophytes l'indispensable calumet, un parti de guerriers cris rentrait d^une expédition. On entendait leurs chants de guerre, et c^était un tapage infernal mené avec des danses hideuses autour d'une malheureuse femme qu'ils entraînaient.
La pauvresse pai'aissail affolée, quand elle aperçut la Robe iVoire.
Par un suprême effort, elle échappe aux démons qui la pressent et, venant se jeter aux pieds du Père, elle le supplie de la sauver. C'était une femme de la tribu des Pieds- Noirs. Elle avait vu les Cris, qui Pemmenaient, écorcher son père vivant sous ses yeux. La malheureuse était dans un état lamenta])io, mais superbe encore dans son infortune...
— - A qui cette femme, dit le Père.
— A moi; j'ai tué son mari, dit un jeune Cris insolent.
— Veux-tu me la vendre ?
—- Non ! les Robes Noires ne prennent pas de femme.
— Je veux l'acheter pour la rendre aux siens et toi, tu prer.;=:ras femme dans la tribu.
— .Je l'ai gagnée, je la garde.
Les chrétiens de la tribu, les vieillards interviennent en vain ; le sauvage s'obstine.
— C'est très bien, mes chers Cris, dit le Père et vous, jeune guerrier imprudent qui refusez d'accéder à ma demande, je me souviendrai de cela. Quand vous serez dans la peine; quand on viendra voler vos femmes et vos chevaux; quand on emmènera vos filles et qu'on attachera vos fils au poteau de torture, et que vous ne pourrez plus vous déîéndrc, alors vous viendrez aussi chercher la Robe Noire, et vous la supplierez de vous protéger... jMais la Robe Noire sera forcée de répondre : « Que puis-je faire ? Les Cris n'ont
pas voulu m'ëcouter ; les Cris n'ont pas eu piliédes autres... Maintenant je ne puis plus rien pour eux. Qu'ils subissent le sort qu^iis ont voulu ! » Celte pensée m'attriste et je pleure sur votre entêtement... Mais vous n'aurez que ce que vous méritez, le Grand-Esprit n'a pas de pitié de ceux qui veulent du mal aux autres... J'ai dit.
Ce discours fit un merveilleux effet : les Sauvages sont coîî sternes ; le jeune guerrier redoute la malédiction de l'hoinme de la Prière et s'empresse de lui remettre sa captive.
— Puisque tu y tiens tant, je te la cède, mais contre trois chevaux, un fusil et des munitions!...
— Soit, dit le missionnaire, mais ne sois plus cruel, et promets^ devant tous les vieillards de ta nation, que tu ne feras jamais de mal à cette femme, si plus tard il t'arrive de la rencontrer.
La pauvre « Pieds-Noirs » ne comprenant pas la langue des Cris, ne savait que penser et continuait de crier :
« Père, sauve-moi! prends pitié de moi !... Si tu ne viens à mon secours, je mourrai ici ! Je ne veux pas m^'en aller avec ces hommes cruels qui ont torturé mon mari devant moi et m'ont moi-même insultée I... »
Le missionnaire lui dit : « Ne crains plus, ma fille, viens, tu es à moi ; je t^ai achetée. Je te rendrai aux gens de ta nation...
Le Père plaça la malheureuse dans une famille métisse et en fît une chrétienne fervente.
En 1854, le missionnaire résolut de tenter une mission chez les Pieds-Noirs reconnus les plus pervers, les plus superstitieux des sauvages de la région. Il comptait sur îa captive sauvée des Cris pour lui préparer les voies. Il remmène avec lui, mais en arrivant au campement des sauvages, il lui recommande de rester cachée jusqu'à ce qu'on l'appelle. Pais il s'avance vers les tentes avec le drapeau blanc à croix rouge qui le fait reconnaître. En quelques minutes, hommes, femmes, enfants et vieillards l'entourent joyeux. Mais voici que deux vieux s'approchent en sanglotant :
— Homme de la Prière, nous ne pouvons pas nous réjouir comme les autres ; nous pleurons notre fille et notre gendre massacrés par les Cris...
Et ils éciatent en lamentations. Alors le missionnaire appelle d'une voix vibrante : « Marguerite!... »
Et ^larguerite accourt, se jette dans les bras de ses parents...
— Mon père, ma mère, s'écrie-t-elle, je suis vivante, et heureuse de vous revoir !... Remerciez l'homme de la prière ;
c'est lui qui m'a arrachée aux Cris, ces cruels barbares qui ontlorluré mon mari sous mes yeux. J'étais prisonnière, captive pour toujours, et Un m'a rachetée au prix d^me forte rançon... Depuis, j'ai vécu des jours heureux à la pensée que je vous reverrais et que je vous apprendrais la religion que la Robe-Noire m'a enseignée. Sachez tous que je suis chrétienne. J'ai reçu dans mon cœur Celui qui nous donne à manger quand nous avons faim, qui nous donne du courage quand nous sommes dans la misère, et qui nous promet de nous rendre heureux dans la vie qui vient après notre mort... Vous le recevrez vous aussi, mais pour cela, il ne faut plus ni voler, ni faire la guerre aux autres nations... »
Celle qui parlait, revenait de trop loin pour n'être pas écoutée, et, avant de partir, l'abbé Lacombe put jeter parmi les Pieds-Noirs une semence, prémisse d'une récolte abondante.
Une autre anecdote nous montre encore en scène Cris et Pieds-Noirs, ennemis irréconciliables.
Le trophée le plus glorieux pour un Peau-Rouge, c'est la chevelure ravie à l'ennemi vaincu dans le combat : « les scalps qu'il pend à sa ceinture sont pour le sauvage autant de preuves de sa vaillance et des victoires qu'il a remportées. Bien plus, nul ne peut prétendre au titre de bravo et ne peut jouir de l'estime de sa tribu, s'il n'est décoré de quelques-unes de ces sanglantes dépouilles. Aussi les Indiens ne reculent-ils devant aucune entreprise hasardeuse,, s'ils espèrent en rapporter quelques chevelures.
« Un jour, à l'insu l'un de Tautre, un Cris et un Pieds- Noirs partirent pour une expédition de ce genre. Jeunes tous deux, brûlants de se distinguer, ils ne rêvaient que scalps et batailles... Pendant plusieurs jours, avec toutes les précautions usitées en pareil cas et devenues légendaires, ils marchèrent sans rencontrer l'occasion.
« La grande prairie semblait déserte ; pas d'autre mouvement que celui des hautes herbes ondulant sous la brise ; nul autre bruit que celui du vent dans les grands arbres... Tout à coup, au sommet d'une colline que chacun escaladait de son côté, les deux sauvages se trouvent face à face. D'un regard, ils se devinent, mais se gardent bien d'en rien laisser paraître: le combat, ils le veulent bien, mais par surprise, et non à fortunes égales. D'un commun accord, ils mettent bas les armes et se prodiguent les marques d'amitié. Après les salutations d'usage, on tire le calumet et Ton jase : puis l'on joue au « Jeu des m^ains »...
« Les préparatifs de la partie sont vite faits, et les en-
jeux : pipes, armes, vêlements, trophées, représentés par de petits bâtonnets fichés en terre devant chaque partenaire. On commence : le joueur désigné par le sort prend deux cailloux et les fait passer d'une main dans Fautre avec une extrême vélocité. En même temps, il accompagne ses simagrées d'un chant bizarrement modulé pour détourner l'attention de son adversaire : Hou, Hou !... Hi!... Ho !... Hîi!... (( Soudain, les deux mains s'immobilisent; il s'agit de deviner dans laquelle se trouvent les deux cailloux. Le perdant arrache alors de son terrain le bâtonnet représentant Tenjeu et le donne au gagnant qui s'empresse de le transplanter chez lui. La mai» passe et l'opération recommence. La partie se prolonge, les joueurs se passionnent. Avec des alternatives de bonheur et de malchance, les deux guerriers voient durant plusieurs heures les bâtonnets passer d'un camp dans l'autre... Finalement, la fortune se décide et le malheureux Cris se dépouille au profit du Pieds-Noirs: il a tout perdu !
— '(Je vais boire au ruisseau, dit le Pieds-Noirs avec une feinte insouciance.
« Alors le Gris, honteux de sa défaite :
— « Braye^ je ne suis pas satisfait ; veux-tu jouer encore ?
— « Mais il ne te reste rien! Que veux-tu jouer ?
— « Il me reste une chose de plus de valeur que tout ce que nous avons joué jusqu'ici...
— « Quoi donc ?
— « Mon scalp !...
« Le Pieds-Noirs pousse un rugissement de joie féroce : jamais il n'aurait osé proposer cela. H se sent en force et se croit sûr de gagner la victoire ; et quelle victoire, celle qui ornera sa ceinture d'un scalp frais! Le vaincu de son côté ne peut croire au malheur persistant.
« Le jeu recommence avec plus de passion. La fortune reste fidèle à son favori, et dans un dernier coup, le Cris désespéré voit s^envoler sa dernière chance de conserver sa chevelure. Sans rien laisser voir des sentiments qui l'agitent, car toute marque de sensibilité serait indigne d'un guerrier Peau-Rouge, le Gris s'incline devant son vainqueur. Gelui-ci, avec un sang-froid féroce, saisit la chevelure à pleine main, et, d'un geste sûr, trace un cercle sanglant sur le crâne de la victime. L'ignoble trophée est violemment arraché ; et sans un gémissement, sans une plainte, le Gris mutilé va panser sa plaie au ruisseau. Le Pieds-Noirs le suit et se laisse aller à lui abandonner son mouchoir pour s'envelopper la tète ; puis tous deux re-
viennent à l'endroit où ils ont joué, et silencieux, commencent à fumerie calumet de paix.
« Si étranges ont été les circonstances de sa victoire, que le Pieds-Noirs ne se sent pas à Taise...
— « Gris, dit-il, j'ai pitié de toi ; je ne te laisserai pas partir nu et dépouillé !... Reprends ton fusil et tes munitions... Accepte ces provisions qui t^'empêcheront de mourir en chemin... Remets sur tes épaules ce vêtement que je te rends... Ta chevelure me suffit pour attester ma gloire !
« Un éclair de joie farouche passe dans les yeux du Gris ; un espoir insensé s'empare de lui :
— « Tu m'as rendu tout ce que j'avais perdu, sauf ma chevelure... Je te l'ahandonne sans arrière-pensée, puisque tu Fas gagnée et qu'elle doit te faire un nom dans ta nation... Mais, puisque maintenant je possède encore quelque chose. Je veux jouer encore...
« Gette audace inouïe déconcerte le Pieds-Noirs, mais il ne peut se dérober, et d'un ton dédaigneux il répond : puisque tu n'es pas encore satisfait de ton malheur, j'accepte.
« Et le jeu recommence... Gette fois la fortune change de favori, et le Pieds-Noirs est à son tour dépouillé de tout ce qu^il possède. Le vainqueur devient le vaincu ; et comme son adversaire, bientôt il ne garde plus que sa chevelure. Comme lui aussi, il îa met en jeu et se pique du môme courage... Il perd... et, sans sourciller aussi, se prête à riiorrible opération...
— « Tu es un brave, lui dit le Gris à son tour, je ne veux pas être en reste avec toi !... Prends tes armes et tes vêtements et retourne dans le camp de tes pères avec ma chevelure. Et moi, je reviendrai chez les miens en brandissant ton scalp. L\in comme l'autre nous rentrerons couverts de gloire dans notre tribu, et nul ne pourra mettre en doute notre vaillance !...
« Les deux guerriers, satisIaiiSj fumicnt de nouveau le calumet depaix et reprennent le chemin de leur campement, mutilés, mais fiers. »
Le P. Lacombe raconte encore la vengeance inouïe d'une Indienne de la tribu des Corbeaux.
« Il y avait autrefois dans la vallée du Missouri, deux nations Indiennes ennemies : les « Corbeaux « et les « Pieds- Noirs ». La raison de leurs querelles n'était pas le besoin, mais Pabocdance. L'ambition de ces sauvages était de se procurer le plus grand nombre de chevaux possible pour s'en prévaloir et parader à travers la grande prairie. Le tra-
fie étant nul, et les moyens manquant pour pa3^er les bêtes qu'on aurait achetées, il n'y avait qu'une ressource : les prendre chez le voisin. De là ces luttes atroces entre nalions et tribus, ces guets-apens, ces attaques nocturnes, ces traîtrises qui n'épargnaient même pas les Blancs, les « Longs- Couteaux », comme disaient les Indiens.
« Par une belle journée ensoleillée de juillet tout invitait à la promenade champêtre; ou à la cueillette des fruits sauvages. Les Corbeaux avaient organisé une excursion de cinquante cavaliers avec leurs Squaws parées de leurs plus riches atours. Toute la caravane se mit joyeusement en route. On arriva bientôt au pied d'une colline couverte d'alises et de framboises.
« On descend de cheval el; tandis que toutes les femmes et jeunes filles s'en vont à la cueillette, les hommes fument et jouent. La récolte est a])ondante et la partie bat son plein^ quand arrive une troupe do guerriers ennemis armés jusqu'aux dents. Ce sont les terribles Pieds-Noirs qui accourent à bride abattue pour massacrer la petite bande de Corbeaux surpris sans armes. En un instant ces derniers, à cheval, s'enfuient vers leur camp, luttant de vitesse pour échapper à leurs agresseurs... Leurs chevaux sont frais et reposés : ils arriveront, sauf l'un d'eux pourtant qui peu à peu se laisse distancer, car une double charge lui rend la partie difficile : pressé de fuir, le Corbeau dût prendre en croupe sa femme dont la monture n'a pu être rattrapée à temps. Tous deux vont être perdus si le cheval n'est allégé ; le guerrier conjure sa femme do descendre :
« Si tu ne le fais pas, dit-il, nous sommes perdus tous les deux, au lieu que, s'ils te prennent seule, ils ne te feront pas mourir, et je viendrai te délivrer... »
« Mais la jeune femme ne veut rien entendre ; elle se cramponne, au contraire, aux vêtements de son mari. Alors celui-ci la repousse et la jette à terre, il rejoint ses compagnons et tous sont en sûreté.
« La malheureuse femme, dans une rage indicible, est faite prisonnière ; elle voue une haine éternelle à son marr et jure de se venger. Belle, intelligente et rusée, elle gagne la confiance des Pieds-Noirs dont elle exploite l'enfantine naïveté par ses tours et ses jongleries. Ils la considèrent comme une puissante sorcière, et nul n'oserait la molester ou lui déplaire.
« Le mari, honteux de son acte de lâcheté, a fait croire aux parents de sa femme que celle-ci lui a été ravie et qu'il fera tout le possible pour la retrouver. Comme il n'a pas
l'air de se hâter, ils l'accablent de reproches, l'accusent du crime qu'il ne veut pas avouer. Enfin, après trois étés, il se décide à réunir une troupe de quarante guerriers composée des parents, des amis, des frères de la prisonnière.
« La caravane, après avoir parcouru la prairie pendant trois ou quatre jours, arrive à la rivière à l'Arc ; au sommet d'une côte, on aperçoit un camp de Pieds-Noirs. Les braves jouissent déjà du bonheur de retrouver celle qu'ils cherchent ; mais, comme la nuit est proche, ils se dérobent dans un petit bois pour attendre, en sécurité, le jour suivant. Ils décident en conseil que le mari de la femme perdue ira, durant la nuit, reconnaître le camp ennemi, et faire le tour des tentes pour essayer de découvrir sa femme. C'est un grand danger à courir, mais qu'importe ! S'il a, dans un moment de faiblesse, sacrifié la malheureuse à sa propre conservation, il doit tout faire pour la sauver, et se réhabiliter! Il travers^ donc la rivière, et, rampant comme un reptile, s'introduit dans le camp ennemi. A la faveur des ténèbres, il fait le tour des tentes, et sous les peaux des huttes cherche à découvrir celle qu'il vient délivrer. Il la retrouve enfin au milieu d'une grande tente où plusieurs sauvages sont assemblés.
(( Il revient sur ses pas, retourne vers ses gens pour leur faire part de la bonne nouvelle et d'un plan qu'il vient de concevoir. Il repart aussitôt pour mettre ce plan à exécution, se dirigeant vers la rivière ; là, il creuse un terrier pour s'y cacher et attendre le lever du soleil, heure où les squaws viendront s'approvisionner d'eau.
« Au matin^ les femmes se présentent les unes après les autres ; celle qu'il cherche vient aussi, mais la dernière, et seule... Il s'élance vers elle, l'accable de tendres démonstrations, lui demande de saisir la première occasion pour traverser la rivière et se rendre au camp des Corbeaux ; il y a là ses frères, sesparents et ses amis qui l'attendent.
« Mais cette femme retrouve toute sa rage passée, elle se pâme de joie à l'idée qu^enfîn elle tient la vengeance qu'elle cherche depuis trois ans. Elle cache son jeu et, feignant du bonheur à la vue de son mari, elle lui dit : — Je ne puis sans danger partir tout de suite, mais retourne à ton camp ; je t'y rejoindrai la nuit prochaine avec des chevaux que j'enlèverai aux Pieds-Noirs. Le Corbeau revient vers les siens et leur apprend avec joie le résultat de sa mission.
(( Nul n'appréhende la moindre traîtrise, on attend avec impatience la sœur ou l'amie pour la ramener en triomphe vers sa nation. Mais celle-ci est allée trouver les chefs à^,s
Pieds-Noirs, qu'elle tient sous rinfliience de ses maléfices 6t leur dit : « A tel endroit, de l'autre côté de la rivière, il y a un camp ennemi en embuscade... Ne perdez pas de temps pour aller les exterminer. Le Grand Esprit me les a fait voir ; ce sont des traîtres prêts à fondre sur vous et à vous enlever vos chevaux... Voici ce que je vous ordonne : allez vite scalper ces fourbes, tous, à l'exception d'un seulc[ue je vais vous dépeindre... Ne vous trompez pas, surtout! Allez, vous m'apporterez 39 chevelures, mais je veux vivant celui que vous savez!... J'ai dit. »
« A l'instant, des centaines de guerriers sont sur le pied de guerre et, une troupe de forcenés s'abattent sur l'ennemi qu'on vient de leur livrer.
« Les quarante jeunes Corbeaux, à la vue de cette armée, sont plongés dans la stupeur. Ils comprennent qu'une misérable les a trahis... Trop tard !..> Les Pieds-Noirs se jettent sur eux et les égorgent tous, à l'exception de celui que la sorcière a réclamé ; ils le lui amènent vivant...
— « Misérable, s'écrie-t-elle, comme je vais me venger î
« En vain le prisonnier lui demande grâce ; elle se rit de ses supplications et l'insulte. Les Pieds-Noirs, qui ne comprennent pas le langage du Corbeau^ s'informent, et l'infâme leur répond :
— « Il dit qu^il veut se venger de vous et qu'il réussira, dût-il en perdre la vie !
« Furieux ils se mettent à torturer le malheureux; la mégère est là qui se repaît de ses tourments.
— (( Versez-lui de l'eau bouillante sur la tète, et appliquez-lui sur la poitrine des calumets rougis au feu !..,
« Une fois en train, les Pieds-Noirs n'ont plus besoin qu'on les excite ; ils inventent les tortures les plus effroyables et, avec un art diabolique, ils multiplient les souffrances sans risquer cependant de donner la mort... Quand ils sont las, iis lèvent le camp, abandonnant leur victime pour qu'elle meure lentement, sous les feux du soleil^ par les m.orsures des insectes...
<c il y avait parmi les Pieds-Noirs une vieille squaw qui vivait seule, retirée dans sa tente, en compagnie d'un chien qu'elle appelait /;i/i'(r«57iO(^. Ce chien ne quittait jamais sa maîtresse et, doué d'un merveilleux instinct, il comprenait ses paroles et lui rendait tous les services qu'elle désirait.
« Cette bonne vieille, toujours lente à suivre ses compagnons quand ils se mettaient en marche, est, ce jour-là, plus lente encore que de coutume; elle regarde avec pitié le Corbeau agonisant qui semble implorer du secours. Dès
que ses gens sont assez loin, elle appelle son fidèle pikçvasho^v, lui montre le prisonnier et, mettant dans sa gueule un petit paquet, lui dit : — Va lui porter cela... coupe se& liens, et reviens.
« Le paquet contenait du pimikkàii, des mocassins et quelques haillons pour se couvrir... L'intelligente bête obéit ; elle a bientôt, à coups de dents^ coupé les cordes qui lient le supplicié au poteau de torture et, après avoir léché ses plaies, il retourne vers sa maîtresse qui, tout heureuse de son acte, rejoint la caravane des Pieds-Noirs.
« Comment le Corbeau ne mourut-il pas ; comment parvint-il à regagner les tentes de ses compatriotes, c'est le secret de la prairie. Mais il revint... et toute la tribu, mise au courant des événements, jura de se venger.
« Quelques mois plus tard, les Corbeaux entrent en masse dans le sentier de la ouerre. Par une nuit très obscure, ils fondent sur un camp de Pieds-Noirs, justement celui qu'ils cherchaient, celui où se terrait la criminelle qu'ils doivent châtier. Ils en ont tout de suite la certiiude, car le chien pikwashow ayant reconnu celui que sa maîtresse lui avait dit de délivrer, est venu lui lécher les mains.
— « Voici Tami à qui ie dois ma délivrance, dit le Corbeau a ses com.pagnons ; sauvons-ie ainsi que sa mai(resse, mais que tous les autres soient massacrés sans pitié.
« Les vengeurs se mettent à l'œuvre avec une froide résolution, la tuerie comm^ence. On met enOn la main sur l'infâme créature, cause de tout le mal.
— « Laissons partir les autres, disent les Corbeaux, et délivrons la terre de ce mtonstre !
(( Alors, ils préparent un bùclier pour la brûler vive ; son mari l'y attache lui-même et court y mettre le feu... Mais la démoniaque créature n'a pas tout dit. Quand on la croit résignée à son sort et prête à mourir, elle brise ses liens dans nn efTort surhumain et, brandissant un coutelas caché dans son sein, l'enfonce dans la poitrine de son mari. Puis, sa force décuplée par sa furiU'', elle saisit le cadavre et le jette sur le bûcher préparé pour elle en hurlant dans un cri de fauve : « Deux fois vengée!.,. »
« Les spectateurs de cette scène, habitués pourtant aux spectacles les plus atroces et les plus hideux, sont atterrés et la forcenée peut s'enfuir sans que personne ne cherche à l'inquiéter. Elle alla se terrer dans quelque caverne de la montagne et nul n'en entend plus parler jamais. »
Cris, Pieds-Noirs et Corbeaux, à Pétat sauvage, se valaient bien et les Sioux, sur les terres desquels l'abbé Laflèche
accompagnait ses Métis, les dé])assaicnt tous en férocité.
La lellVe de l'abbé Lafièche sur l'aflaire qui nous occupe témoigne surtout de sa modestie; elle nous dit trop brièvement le haut fait dont il fut, en réalité, le principal héros.
Quatre jours après leur départ de Saint-François-Xavier, les Métis de Tabbé Lalièche avaient rejoint les camps de Saint-Boniface et de Pembina ; le nombre des cavaliers réunis était de trois cent quatre-vingt-cinq. C'était plus qu'il n'en fallait pour en imposer aux sauvages ; mais il parut aux chefs do la caravane trop élevé pour faire ensemble une campagne fructueuse dans la prairie.
On tint conseil cette fois non-seulement pour savoir quelle direction prendre, dans quelle ordonnance et sous quels chefs, mais encore s'il n'y avait point lieu de diviser la troupe en deux ou trois camps indé])endants.
On tomba d'accord pou.r trouver que les terres des Sioux n'étaient point sûres, qu^avec ces tribus la plus grande prudence s'imposait et qu'il ne fallait pas songera se disperser en petits groupes, dont la faiblesse pourrait tenter l'ennemi.
Néanmoins, il fut décidé qu'on se séparerait. Soixantesept cavaliers seulement consentirent à quitter le gros de la bande ; les trois cent dix-huit autres restèrent ensemble et, s'éloignant légèrement des terres des Sioux, se rendirent au lieu dit la Maison du Cl lien.
Il restait entendu entre le grand et le pelit camps qu^on ne se perdrait pas de vue et que, en cas d'alerte, on irait au secours les uns des autres.
L'abbé Lafièche, par tempérament, allait aux plus braves. Il voulut rester au milieu de ceux qu'il croyait devoir être les plus exposés.
Les deux groupes venaient à peine de se séparer, allant chacun dans la direction qu'il avait choisie, que déjà le groupe le plus nombreux donnait la chasse à un parti de Sioux, dont il ne voulait pas souffrir le voisinage.
Le petit camp était immédiatement prévenu de la présence de Fennemi, mais il put poursuivre son chemin sans incident jusqu'au Grand Coteau, où il arriva le samedi, 12 juillet.
Comme d'usage, des éclaireurs précédaient, suivaient et flanquaient la colonne.
Les éclaireurs de devant venaient de gravir les premières buttes du Grand Coteau^ lorsqu'ils virent au loin un grand campement. Etait-ce des amis ou des ennemis, on ne pouvait pas le distinguer.
Le générai donne l'ordre de dresser le camp; il choisit l'en-
droit le plus propice à la défense en cas d^altaquc et, munis d'une jumeiie, il envoie cinq cavaliers en reconnaissance.
Il paraissait facile, avec un peu de prud-ence, de s'acquitter -de cette mission sans doniK^r révi^il. iMais nous avions affaire aux plus braves des Métis, malheureusement aussi aux plus téméraires; ce n'ctail pas peu dire quand il s'agissait de gens qui ne comptaient pas plus le nombre des sauvages à aftronter que celui des buffles qu'ils se proposaient d'abattre. Aussi légers que braves, ils étaient capables de toute folie héroïque.
Et c'est sans la moindre précaution que nos cinq cavaliers gagnent le sommet d'une butte oîi la vue exercée des sauvages ne pouvait manquer de les découvrir. Là, tout à l»eur aise, à tour de rôle dans la jumelle, ils examinent le camp lointain, et reconnaissent un campement sioux considérable : 600 tentes pour le moins, pouvant représenter une population de 6000 âmes !
En pareil cas, il était de bon sens élémentaire, aussi d'un devoir strict, de s'arrêter, de se défiler et de se replier pour Falerte, pour que le camp inquiet se mît sans délai en état de défense.
ilais non I L'inconnu, le danger môme les attirent comme le vide ou l'abîme. Sans prendre même la peine de considérer quelles gens fourbes ils avaient en face d'eux, à quels périls ils allaient s'exposer, en quelle anxiété mortelle ils laissaient plongés leurs compagnons qui attendaient de leurâ nouvelles à quelques milles en arrière, sans penser è\ rien, ils vont tranquillement de l'avant vers cette foule qui ne pouvait que leur être hostile !
Les guerriers sioux les avaient aperçus ; ils les voyaient venir à eux avec le plus grand étonnement et cherchaient à deviner leurs intentions : ils n'en avaient aucune mauvaise, assurément; mais ce fut surtout leur petit nombre, leur insouciance déconcertante qui rassurèrent les sauvages ; bien mieux ! qui leur inspirèrent une ruse de guerre infernale :
Une vingtaine d'entr'eux vinrent au-devant de la patrouille, l'entourèrent sans manifester la moindre hostilité, déclarant néanmoins qu'ils la conduiraient dans leur camp.
Cette déclaration rappelle nos cinq étourneaux à la réalité des choses, qui sont facilement tragiques dans la Prairie. Ils auraient bien voulu rebrousser chemin; mais comment s'y prendre et ne point tomber sous les balles et les flèches, tirées à bout portant ; ou bien, d'un si grand nombre, surveillés et cernés, comment triompher !
Il ne restait évidemment mieux à faire que d'aller au bout d'une aventure si mal commencée et surtout de faire bonne contenance.
D'ailleurs, plus d'illusion possible : les Sioux se trouvaient sur le sentier de la guerre ; quant à eux, ils étaient tombés dans une embuscade.
Pour comble de malheur, plus moyen de se concerter même parmi eux. Chacun, pour se tirer de ce mauvais pas, agira donc à sa guise et selon les circonstances.
Et d'abord, pour que rien ne se compliquât outre mesure et sans doute pour réparer leur faute à tout prix, à peine tout le groupe, — Sioux entourant Métis, — s'était-il remis en marche vers le camp, que deux des prisonniers tournent bride soudain et s'échappent sous une pluie de balles. Il ne reste plus aux mains des sauvages dépités que Mac Gillis, Whiteford et Malaterre.
Le camp des Métis est mis en garde. Son général court à M. Laflèche qui rassemble les chasseurs. On se compte : 77 fusils sont présents et quelques-uns de ceux qui vont combattre, mourir peut-être, ne comptent pas plus de 12 printemps.
Les Sioux qui s'étaient attachés sur les pas des fuyards, essaient de donner le change aux Métis, qu^ils rassurent sur le sort réservé à leurs compagnons prisonniers: ils allaient être remis en liberté. On ne nourrissait contre les Métis aucun mauvais dessein, on était bien pauvres cependant et fort à plaindre ! On reviendra le lendemain avec les prisonniers et en petit nombre, avec l'espoir de quelques présents.
M. Laflèche fut d'avis qu'il ne fallait pas se fier à de belles paroles, mais qu'il était bon de prendre les meilleures précautions, de se tenir prêt à résister, à combattre vaillamment.
Gomme on délibérait, trois cavaliers sioux apparurent. Dix chasseurs métis se portèrent à leur rencontre, résolus à les tenir éloignés du camp dont ils venaient reconnaître l'importance et la position. On fit échange des politesses d'usage en ces rencontres ; on s'aborda comme on se quitta sans se manifester de l'hostilité. Les Sioux ne savaient pas exactement la force des Métis, ni ceux-ci, fixe le nombre et les intentions des Sauvages.
En réalité, les Sioux venaient dans l'intention de surprendre le camp et de le détruire. Découverts par la patrouille et démasqués par les fugitifs, ils s'imaginaient maintenant que, sous prétexte de rendre leurs prisonniers, ils pourraient
s'approcher du campement, renvahir et tout massacrer en faisant un riche butin : ils avaient, du reste, amené tout un convoi pour emporter les dépouilles des chasseurs.
Seulement les Métis n'étaient pas gens à se laisser manœuvrer. S'ils ne délibèrent pas à cheval, il/s reçoivent pourtant certaines visites d'apparente courtoisie au bout de leur fusil impeccable.
Dans la circonstance actuelle, ils constatent d'abord qu^en faveur des trois prisonniers retenus chez Fennemi, il n^y avait autre chdse à faire que de les abandonner à leur triste sort ; ensuite, quant à eux-mêmes, qu^il ne restait qu'à se préparer aux pires éven lu alliés.
En conséquence, on disposa en cercle les charrettes redressées, roues contre roues, le tout consolidé au moyen de perches. Dans cette enceinte improvisée, derrière les charrettes, on creusa des tranchées pour abriter les non combattants femmes, enfants et vieillards ; on organisa des abris redoutes au dehors pour tenir l'ennemi en respect.
Tels furent les événements et les occupations du jour et de la nuit du samedi 12 juillet. Naturellement la police du camp fil bonne garde, et deux cavaliers avaient été envoyés au grand camp pour demander main-forte.
Le dimanche, 13 juillet, après avoir exhorlé et confessé tout venant, M. Laflèche célébra la messe et distribua la sainte communion à tout son monde qui pensait bien mourir.
Cependant les éclaireurs, de leur poste d'observation, signalent que les Sioux s'ébranlaient : ce ne sont pas les quelques cavaliers annoncés la veille comme devant escorter et ramener les prisonniers : c^est toute une troupe, une véritable armée qui vient combatlre.
A un moment donné, la horde s'arrête. Est-ce pour se concerter avant d'engager une action décisive? Trente chasseurs se hâtent au devant de l'ennemi ; ils vont Tinviter à se tenir à distance de leur camp. On distingue les trois prisonniers, à cheval, au milieu de la bande. L'un d'eux, Max Gillis, en voyant approcher ses compagnons, ne peut résister à la tentation de les rejoindre. 11 s'échappe, arrive à fond de train, criant :
(( Ah ! mes chers amis, ne riez pas de ma frayeur : nous n'avons pas de vie à espérer ; nous avons affaire à 2000 Sioux et ils m'ont déclaré qu'ils allaient entrer dans notre camp et nous massacrer tous ! »
Néanmoins, les chasseurs abordent l'avant-garde sioux, offrent quelques légers présents, et ils engagent les importuns à s'en aller.
Les Sauvages en avaient décidé autremenl : ils se sentaient en force contre un petit nombre ; ils pouvaient donc piller sans trop risquer. Ils rusent, affectent de ne pas comprendre l'ordre qui leur est signifié avec ménagement ; ils poursuivent leur marche.
Les trente chasseurs comprennent ce que cette manœuvre réserverait au camp s'il n'était pas immédiatement couvert par ses défenseurs : ils tournent bride et s'éloignent à vive allure pour se préparer au combat. Les Sioux eurent soin de leur emboîter le pas, espérant provo([uer une confusion et, pôle-m.ele, pouvoir forcer le camp en même temps que ses défenseurs s'y jetteraient. Vainement!
M. Laflèche, en surplis : et l'étole au cou, allait et venait : il prodigue à tous les encouragements de la Foi ; il invoque le ciel, donne l'absolution et dit enfin :
— Maintenant que vous avez Dieu avec vous, ne vous abandonnez pas vous-mêmes ; Courage, mes enfants, combattez pour Dieu et vos foyers !
Il leur disait autre chose encore et ne manquait pas de rappeler que, si les Sioux étaient nombreux, ils étaient lâches comme les bandes de loups quêtant la tripaille à la suite des chasseurs.
Il leur tint aussi le petit discours qu^il rappelle dans sa lettre à son ami Thomas, enflammant si bien la confiance et le courage de ses Métis que, malgré leur si petit nombre, ils attendaient de pied ferme le flot mugissant de leurs féroces ennemis.
Les Sioux accouraient. Ces l}arbares supputaient la faiblesse des Métis, se moquaient de leurs misérables défenses : quelques charrettes accoupléôs arrêteraient leur bravoure ! Non. Ils vaincront, ils pilleront, ils emporteront des scalps en témoignage de leur vaillance, des trophées macabres pour apaiser les ancêtres qui sont morts et les esprits qu'ils ont pu irriter.
Ils arrivent ces écumeurs farouches ; ils viennent braver le destin dont leur masse s'est assurée ; mais les chasseurs, le fusil à l'épaule, les attendent. Une dernière sommation restant vaine et les plus entreprenants des Sioux lançant déjà leurs chevaux contre le camp pour en forcer l'enceinte^ une décharge éclate. Quelques Sioux tourbillonnent et s'écroulenf foudroyés ; les autres se retirent épouvantés au devant du gros de leur troupe qui accourt.
Cependant, les deux prisonniers, qui restaient encore au pouvoir de l'ennemi, se tenaient à l'arrière des agresseurs. Whitef'ord, en particulier, se trouvait sous la garde d'un
Américain, égaré parmi ces barbares, mais qui eut pitié du malheureux.
— Si tu as un bon cheval, dit ce Yankee à Whiteford, lâchele et sauve-toi ; je ne ferai feu sur toi que pour donner le change aux Sioux.
Whiteford montait peut-être le meilleur trotteur de la Prairie. Il ne se fait donc pas prier ! 11 prend son temps,, choisit sa voie, se couche sur l'encolure de sa bête qu'il flatte de la main, pique, part, vole et passe en tourbillon sur le flanc de la colonne. On le regarde fuir; on se décide trop tard pour l'arrêter; mais les flèches sifflent, les balles pleuvent et Whiteford ventre à terre dépasse... Par miracle, il n'est pas atteint ; il est seulement serré de près. Il parvient aux approches du camp ; ses compagnons l'ont reconnu et par leurs acclamations l'encouragent. Lui-même se sent sauvé. Il était poli, Whiteford; il ne comprendrait pas une séparation autrement qu'en bonnes formes. Les Sioux l'ont reconduit avec ardeur et fracas : politesse pour politesse,^ et Whiteford, qui est un bon fusil, se retourne, vise le sauvage qui l'approche du plus près et l'abat pour prendre congé du reste.
La vieille mère de Whiteford, près de M. Laflèche, se lamentait, elle pleurait déjà son fils qu'elle croyait massacré. En le voyant reparaître soudain, elle court à lui en disant: Mon fils, si tu es fatigué, passe-moi ton fusil et vas te reposer : que je tire un coup sur ces coquins-là.
Whiteford n'avait aucune envie d^aller se coucher en ce moment! ni personne!
Déjà le gros de la bande entourait le campement, à chaque instant l'investissement se resserrait ; les balles sifflent, s'entrecroisent à travers le camp; les charrettes en sont criblées et ce faible rempart ne semble pas devoir protéger, ni résister longtemps. Pourtant les chasseurs tiennent bon à leurs postes. Ils ne sont pas plus prodigues de paroles que de poudre ; ils attendent impassibles, choisissent leur homme dans le tas et, comme un gibier de choix, l'immole avec la sûreté de mains des vrais sacrificateurs.
Chaque coup porte, répand la terreur. Bientôt, comme les buffles durant la chasse, les Sioux tourbillonnent, jonchent de leurs corps pantelants la Prairie jaune.
Les Sauvages, stupéfaits, reculent pour mieux mesurer l'obstacle qui les arrête ; ils ont honte de leur échec ; ils s'animent par de féroces clameurs et reviennent à l'assaut avec des hurlements qui ont la prétention de terroriser les Métis.
Ces cris font un grand tapage, ils ne troublent personne, pas même les enfants du campement, parce que M. l'abbé Ladèche sous son blanc surplis, sous l'étole éclatante, et du haut de sa charrette roulée au milieu de l'enceinte, domine tout le monde, bénit, stimule, élève au-dessus des combattants l'emblème du salut qui donne la victoire. Avec leur missionnaire au milieu d'eux, sous ses yeux rayonnants de l'ardeur de la foi et du combat, les femmes mêmes devenaient des héroïnes, et les chasseurs des lions invincibles.
Un second assaut échoue comme le premier.
Ce que les Métis redoutaient, c'est que, faisant bélier de leur masse, les Sioux ne se jetassent contre leur faible rempart de charrettes. Quels qu'auraient été alors l'efficacité et la rapidité de leur feu, l'obstacle aurait cédé, le camp aurait été emporté : et ce serait FalTreux hallali de la Prairie dont la vaillante et trop faible troupe eut fait tous les frais.
M. Laflèche Savait dit hautement : les Sioux étaient trop lâches pour tenter TefTort suprême, ou courir le risque qui raccompagnerait. Ils se contentèrent de vociférer et de tirailler à distance, ce qui leur épargna des pertes sanglantes. A ce jeu aussi ils épuisaient surtout leurs munitions.
Beaucoup de Sioux gisaient à terre, morts ou blessés; tout compte fait, personne chez les Métis ne se trouvait touché !
M. Laflèche ne se dérobait pas plus à la vue des Sauvages qu'à leurs coups. Il restait bien eii évidence sur sa charrette,, observant l'ennemi, renseignant, stimulant, rassurant tout le monde et priant le Dieu des armées qui défend les faibles qui le craignent et l'implorent.
A trois heures de l'après-midi, il entend un chef sioux crier aux siens :
— Les Français ont avec eux un Manitou; jamais nous n'arriverons à bout d'eux; c'est impossible de les tuer!
Le Manitou, c'était l'abbé Laflèche dont la vue fascinait, dont la superstition faisait un fétiche invulnérable et préservateur !
Les Sioux se découragèrent dans une égale mesure que l'assistance de leur missionnaire encourageait les Métis.
Six heures de combat sans résultat lassèrent les Sauvages qui reculèrent de nouveau emportant leurs morts et leurs blessés dans les charrettes amenées pour enlever le butin. Ils avaient besoin de se concerter : leurs munitions devaient s'épuiser et puis leurs éclaireurs, lancés en avant vers le grand camp métis, faisaient des rapports qu'il fallait contrôler.
Les deux chasseurs, qui furent délégués pour appeler leurs frères à Faide, n'avaient pas échappé à la surveillance des Sauvages ; ils avaient dû se rabattre sur leur camp sans avoir rempli leur mission. Mais deux jeunes Métis, pris de panique, s'étaient évadés du camp menacé, et ils avaient fui dans la Prairie. Seraient-ils arrivés à amener du secours ? Est-ce qu'un mouvement des autres chasseurs était signalé par les vedettes ennemies, ou y avait-il une autre cause d'inquiétude ? Les assiégé-^ l'ignoraient.
Toutefois, rassurés par le recul des Sauvages, les chasseurs sortent de leur camp pour visiter le champ de bataille. Ils relevèrent maintes traces de sang sur l'herbe foulée et trouvèrent le corps de Tinfortuné Malaterre qui avait pa3^é pour les autres : il gisait à terre percé de soixante-sept flèches et frappé de trois balles ; il avait, de phis, pieds et mains coupés, et le crâne fracassé. Les Métis recueillirent pieusement ces restes et les enterrèrent dans la Prairie.
Le lendemain, 14 juillet, les Sioux devaient revenir à la charge.
Mais les Mélis, ayant tenu conseil, décidèrent de battre en retraite au devant de leurs compagnons.
On se mit en marche : quatre cavaliers allaient se tenir à un mille de la colonne, l'un en avant, l'autre en arrière, les deux derniers sur les flancs; ils devaient signaler tout retour offensif de l'ennemi en faisant croiser deux cavaliers sur une butte. Par surcroit de précaution, les Métis faisaient avancer leurs charrettes sur quatre colonnes de façon que deux d'entr'elles, faisant une conversion rapide, formassent carré avec les deux autres; il ne resterait plus, alors, qu'à redresser les charrettes, à les relier au moyen des perches et à reprendre le combat.
On était en marche depuis une heure, lorsqu'on vit le cavalier d'arrière figurer deux cavaliers se croisant sur une butte. C'était l'annonce d'une nouvelle attaque des Sioux, qui avaient passé la nuit précédente à pousser des hurlements pour intimider les chasseurs. Le camp prend en toute hâte sa formation de combat.
Les Sauvages étaient déjà en vue ; ils paraissaient moins ardents, aussi moins nombreux que la veille.
L'attaque ne tarda pas à se produire, elle fut furieuse et dura cinq heures.
Enfin, un chef sioux s'avance, demande à pénétrer dans le camp ; on l'invite à reprendre le large, s'il ne veut pas res.ter sur la prairie. 11 déclare, avant de se retirer, que les Sioux en ont assez, que la bataille cessait, qu'ils s'en allaient;
que, désormais et jamais, ils n'attaqueraient plus les Métis.
Cela dit, et de concert, toute la bande s'élance au galop, à faible distance elle défile devant le camp, lâchant dessus une décharge générale et finale ; ce fut aussi la plus terrible... et ils disparurent.
Les Métis crurent d'abord que ce dernier assaut leur avait coûté fort cher. 11 n'en fut rien. Comme si la Providence avait voulu jusqu'au bout leur manifester sa bonté ; ils n'avaient encore subi aucune perte, seulement trois blessés légèrement. Pour comble de bonheur le grand camp survenait au moment même où les Sioux s^enfuyaieT^.t.
Outre leurs trois cent dix-huit fusils, les nouveaux venus amenaient plus de 300 Sauteux à la rescousse. Réunis^ les Métis disposaient de plus de sept cents guerriers. Les plus ardents voulaient immédiatement courir sus aux agresseurs ; la majorité et M. Laflèche avec elle opina qu'il ne fallait pas verser le sang pour le plaisir de se venger. Et ce fut fort heureux pour les Sioux qu'on eut trouvés à quelques milles de là, très abattus et sans munitions pour se défendre.