‹ Voix canadiennes: Vers l'abîme (volume 3)Chapitre 16 sur 36 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Situation politique en Canada avant et après la conquête britannique. — Situation nouvelle à la Rivière-Rouge. — Attitude imprévue des Irlandais. — Confédération canadienne. — Triste sort fait aux Métis et Sauvages dans TOuest. — Voyage de W' Laflèche aux chutes de Saint- Antoine et au Manitoba. — Race et Religion, controverse. — L'Université d'Ottawa et les Irlandais. — Les Libéraux canadiens, leurs intrigues et métamorphoses. — L'éducation en Canada. — L'Université-Laval et ses errements. — Regrettables conflits.

Le lecteur aura excusé Tétendue de nos citations. Il était nécessaire de voir en quels termes l'orateur sacré s'exprimait au sujet des grandes erreurs modernes, qu'il combattra toute sa vie et qui seront la source ou la cause de ses incessantes contrariétés. Gomme M^^ Laflèche se montrait évêque aussi zélé que patriote vigilant, on aura remarqué comment il jugeait le Canada et comtemplait sur un ciel radieux la mission providentielle de cette jeune nation dans le Nouveau-Monde. L'avenir ne l'a pas encore démenti.

Il nous importait de signaler ces textes parce qu'ils sont, en quelque sorte, la profession de foi politique, sociale et religieuse, la règle de conduite du saint évêque.

L'attitude de Ms^ d'Anthédon, tant à la cathédrale des Trois-Rivières qu'à l'église de Notre-Dame de Montréal, paraîtra doublement courageuse parce que, se révélant protecteur de la société chrétienne, défenseur des intérêts et des droits catholiques, il attirait généreusement sur lui seul les foudres qui couvaient dans Torage libéral et les coups que préméditait un ennemi que l'égoïsme et Tambition rendront irréductible autant qu'acharné.

Celui qui ignore les lattes que déchaînèrent l'invasion des idées révolutionnaires et les défenses morales qui préludèrent au Syllabus et au Concile du Vatican ; celui qui ne sait pas ce qu'était en 1867 et 1870 la situation politique et religieuse en Canada, et quelle crise traversait l'opinion dans ce pays qu'on se figure volontiers avoir été le séjour in-

violé de la concorde et du bonheur ; celui-là ne se fera certainement pas une idée exacte de l'extraordinaire vaillance dont fit ainsi preuve le vaillant coadjuteur des Trois-Rivières. Est-ce qu'il ne parlait pas en termes nets et sévères du philosophisme voltairien, de la Révolution qui en fut Toeuvre sanglante, des immortels principes de 89 qu'il trouvait pervers, et du libéralisme qu'il disait destructeur de la société chrétienne ! La question a vieilli. On l'affirme du moins. Mais elle était alors brûlante. Ce qui nous semblerait aujourd'hui naturel, était en ce temps-là, même dans certains milieux canadiens réputés honnêtes, une défaillance, un crime, la dernière des trahisons, et tout paraissait permis contre celui qui s'en rendait coupable.

Le lecteur désireux de se documenter à cet égard lira le tome III des Voix Canadiennes , Vers l'Abime. Nous ne donnerons ici qu'un court aperçu de la question pour établir l'unité harmonieuse de l'action de Me** Laflèche.

Au point de vue politique, la domination britannique se substitua à l'autorité française en Canada par le Traité de Paris (1763). Ce traité, qui éloignait du pays toutes les communautés religieuses (par expulsion ou par extinction) sauf la Société des Prêtres de Saint-Sulpice qui s'adapta à la situation, reconnaissait explicitement la liberté religieuse des colons français, cramponnés au sol canadien, alors que la noblesse et la bourgeoisie battirent en retraite avec l'armée française.

Ces colons ou paysans français, issus du meilleur, du plus énergique sang de France, restèrent aussi fidèles au souvenir de la mère-patrie et à sa foi, qu'à ses mœurs et à la terre elle-même qui les faisaient vivre. Les prêtres, restés parmi eux, les fortifièrent en ces nobles sentiments qui préservèrent leur race, la rendirent féconde et forte, la gardèrent enfin contre toutes les tentatives d'asservissement ou d'assimilation : de 60.000 qu'ils demeuraient au lendemain de la conquête (1763), ces paysans tenaces sont devenus un peuple de 3.500.000 âmes répandues dans toute l'Amérique du Nord, américaine ou britannique, particulièrement dans la catholique province de Québec.

Les premiers temps de la domination anglaise furent sévères pour l'élément français de la colonie : régime militaire. Mais le loyalisme canadien-français, sauf plus tard dans Paventure limitée du révolutionnaire Papineau, malgré ses réserves confessionnelles, parfaitement légales, fut constant et impeccable jusqu'à se convertir en un dévouement libérateur dans la défense du pays contre Pagression

étrangèi'e. En effet, les Canadiens-Français ne se laissèrent pas gagner par les tentations américaines ; c'est en restant fidèles à leur nouvelle patrie, qu'ils lui conservèrent sa puissante colonie.

L'Angleterre était déjà assez clairvoyante pour ne point se mourror ingrate tout-à-fait. Néanmoins, comment, jusqu'à l'impartialité intégrale, se défendre des rancunes de race que d'autres colons importèrent des Etats-Unis, qu'ils fuyaient par loyalisme, dans les régions des grands lacs canadiens ! Ces colons américains, orangistes forcenés, ne voulaient connaître des Canadiens-Français que leur origine qu'ils détestaient de toute la haine que causait en eux leur exil et le papisme abhorré.

Ainsi se constituèrent deux groupes de nationalités et de religions hostiles : Français catholiques dans le bassin du Saint-liaurent, c'est-à-dire dans la province de Québec ou Bas-Canada ; Anglais protestants dans la région des grands lacs, c, esl-à-dire dans l'Ontario ou Haut-Canada. Ces deux groupeDHMits, opposés déjà par l'intérêt, se contrariaient encoro par leur origine et leur langue, par leur Foi et leurs mœurs. Les Ontariens se trouvaient les plus nombreux et ils étaioî!!; nectaires ;les Canadiens-Français étaient les mieux enracinés, plus prolifiques, plus tenaces et sûrs de l'avenir : au réel déplaisir du maître commun on se combattait avec acharneiiuînt.

Les Oiîlariens éprouvaient le besoin de manifester chaque année leur loyalisme à l'Angleterre ; ils le faisaient avec des intentions malveillantes envers leurs adversaires : ils fêtaient le triomphe de la famille d'Orange, ce qui devait les mettre bien en cour ; et ils fêtaient la défaite des Irlandais et des FraiK ais à la Boyne, ce qui mettait à l'aise leur orgueil et leurs antipathies. C'est parmi ces Orangistes que se recruteront la plupart et les plus irréductibles adversaires du Canada catholique.

Déjà dans le Conseil Législatif, établi pdLvVActe de Québec, ces enragés ne cesseront de réclamer l'usage exclusif des lois anglaises et l'exclusion des Canadiens-Français de toutes les fonctions administratives. Bien entendu, les Canadiens- Français se défendront énergiquement et l'ensemble de la situation finira par inquiéter la Grande-Bretagne qui trouvera la paix sérieusement compromise.

Pour apaiser les dissensions, par un Acte Constitutionnel promulgué en 1791^ l'Angleterre faisait du Haut et du Bas- Canada, incompatibles, deux provinces distinctes ayant chacune son gouvernement représentatif. L'innovation causa

une recrudescence dans la querelle des deux races : le Haut" Canada entendait encore imposer au ^a^-Canada sa langue et ses lois, soumettre les écoles et le clergé catholique, comme tout le reste, au contrôle et à la domination des protestants anglais. Les Franco-Canadiens défendirent toujours avec une rare énergie et leur langue et leur religion qu'ils rendaient solidaires. C'est cette lutte qui souleva les esprits et facilita la téméraire rébellion fomentée par Papineau.

Le calme étant revenu, voulant mettre un terme à une agitation qu'elle estimait nuisible à Tintérêt général des Royaumes-Unis, TAngleterre imagina un nouveau régime. Par YActe d'Union de 1840, elle réunit de nouveau le Haut et le i?<3'5-Canada en une seule province, avec un Parlement unique composé de 84 membres, élus en égales parties par le Haut et le ^r^5-Canada.

Ce fut un mariage de raison fort orageux et de courte durée : l'antagonisme des deux races devint bientôt un danger public, vu que tous les calculs intéressés, basés sur la majorité des Ontariens, étaient déçus par la fécondité de la race française.

C'est alors que Fonde et le frère de M^"" Taché, nous l'a* vons vu, eurent la pensée heureuse d'une Confédération de toutes les Provinces canadiennes existantes ou à créer, et que ce projet eut le bonheur d'aboutir en 1867^ année de la consécration de M»"" Laflèche aux Trois-Rivières.

Autant sur la Rivière-Rouge, grâce à l'heureuse influence des missionnaires catholiques et aux dures épreuves supportées ensemble dans une aide mutuelle, qui avait eu le mérite de rapprocher les cœurs en dissipant les préjugés; autant, disons-nous, en ce pays isolé, colons et Métis canadiens-français et écossais vivaient dans une concorde parfaite et profitable à tous ; autant, par contre^ nous l'avons dit,^ les Orangistes immigrés des Etats-Unis dans POntario faisaient étalage de leurs sentiments hostiles à la race française, en quelque lieu qu'ils se trouvassent en contact avec elle. Dans l'Ouest, notamment, au grand désespoir de Më^"* Taché, les Ontariens provoqueront également Français,. Métis et Ecossais même, qu^ils inquiéteront par de cruelles vexations ; et ils pousseront les Métis à la révolte armée par l'accaparement de leurs terres.

La Confédération des Provinces formant enfin le Dominion Canadien libéra le Bas-Canada de l'immixtion comme de la domination du Haut-Canada. Elle poussa cependant les Ontariens à chercher des compensations à l'Ouest pour s'agrandir d'abord comme Province autonome, pour s'en-

richir ensuite, comme particuliers, par le lotissement des terres sans maîtres et en s'en assurant les meilleures aux fins de spéculations fructueuses: ce qui bouleversa les conditions d'existence dans le Maniloba constitué en Province et incorporé à son tour dans le Dominion.

Un illustre évoque canadien, qui avait beaucoup connu M*^^ Laflèche et fut presque au môme titre que lui le confident de ses intimes pensées, nous dit au retour d'un voyage à Rome : Notre position dans la Ville Eternelle est devenue vraiment pénible ; il nous y coûte fort cher d'être Français, môme Français du Canada, par ces temps de malentendus politiques dont nous ne sommes point la cause, et de Séparation d'avec l'Eglise dont nous payons de certains de nos droits les conséquences fâcheuses. Depuis longtemps l'influence du Séminaire germanique nous faisait tort. Que nous n'eussions rien de substantiel à espérer de l'immixtion allemande en nos affaires, immixtion qui s'affirme d'année en année davantage dans les conseils du Vatican, on peut se l'expliquer ; mais que les Irlandais Canadiens, aidés des Anglais protestants, se répandissent conire nous en Mémoires prétentieux et dénués de sincérité, cela est bien de nature à nous affliger. Les Irlandais étaient bien peu de chose et ils étaient bien peu nombreux aussi, quand, évincés de leurs terres ancestrales, comme un vil bétail indésiré en tous lieux, ils échouèrent sur nos rivages hospitaliers, mourants de faim, décimés par la peste. A nos yeux, ils étaient des catholiques souffrant persécution à cause de leur foi. Mais alors môme qu'ils n'eussent élé que des malheureux accablés par la misère, nous leur eussions aussi bien ouvert nos bras et nos foyers. Nous les avons secourus comme des frères éprouvés ; nous les avons certainement sauvés ; et leur gratitude les porte aujourd'hui à nous faire une guerre injuste qui manque surtout de loyauté ! Avant les Irlandais il existait déjà chez nous une question de race et de religion entre Franco-Canadiens catholiques et Anglo-Canadiens protestants ; grâce aux Irlandais qui se font Anglais par intérêt, nous avons maintenant, de plus, une question de race dans la religion î

A n'envisager que la qualité des gens, nos adversaires divisent le peuple canadien, selon ses origines, en race inférieure ^{wç^ nous serions, et en r^ce supérieure comme ils se considèrent ; bien entendu, les Irlandais s'estiment supérieurs à tout le monde et, pour cette raison, destinés par la Providence elle-même à tout régenter selon leurs méthodes imprévues, mais souveraines. En pratique, les qualités des

deux races étant diverses, leurs droits seraient également inégaux.

Or, M^'^Laflèche n'était pas déjà d'avis que les Canadiens- Français fussent inférieurs à quiconque au Canada ; ni qu'il y avait intérêt à donner aux Irlandais plus qu'il ne leur en revenait, proportionnellement, dans les affaires de ce pauvre monde, surtout dans l'administration de l'Eglise, où ils réclamaient les chapelles, les églises, les diocèses : tout leur étant dû comme à la race supérieure et maîtresse du pays ! Les Anglais se dispensant d'être catholiques, les Irlandais le voulaient être pour le compte des Anglais et le leur, ce qui devait doubler leurs droits avec leurs prétentions.

On ne saurait dire ce qu'il faudra le plus admirer dans

(M»"^ Laflèche, ou la netteté de ses idées, ou sa fidélité à ses opinions toujours claires et franches. Pour notre part, nous aurions été tenté d'appeler ses Quelques Considérations sur la Société Civile, le Catéchisme politique du par fait Canadien. Le titre, évidemment, n'aurait pas ajouté grand'chose à la matière du livre fort bien exposée ; mais il l'aurait peut-être fait mieux valoir. Peu importe d'ailleurs : à toute époque de la vie de M»'' des Trois-Rivières, on pourra extraire de ce petit catéchisme tout ce qu'il faudra pour la circonstance et l'on trouvera toujours l'homme et son code parfaitement d'accord entre eux-

M^*" Laflèche voulait donc au Canada le maintien de la nationalité française en la préservant des alliages suspects comme de toute sorte d^assimilation possible : « Ce n'est pas, dit-il, le territoire ni le gouvernement national qui constituent la nationalité. La Pologne démembrée et partagée... n'a cessé d'être une nation... Et nous, Canadiens- Français, pour être passés sous la domination anglaise, nous n'en avons pas moins conservé notre nationalité... Ce qu'il faut entendre par nationalité : c'est un peuple qui parle la même langue, qui a la même foi, dont les mœurs, les coutumes et les lois sont uniformes. Si l'on affaiblit, si on détruit l'un de ces liens, on n'anéantit pas la nationalité, mais on l'affaiblit d'autant; quand ses trois liens ont été brisés, la nationalité a disparu... J'ajoute que l'éducation, encore plus que la naissance, fait la nationalité. »

Et voilà pourquoi, préoccupé toujours de la conservation de la nationalité franco-canadienne, M^^ Laflèche aura le sublime courage de tout subordonner dans son œuvre à la sauvegarde delà langue, des mœurs et de la foi de ses compatriotes, et il attachera une particulière importance à leur éducation. Voilà pourquoi aussi il comptera tant d'adver-

saires irréductibles, mais généralement loyaux, dans le camp anglo-canadien protestant; et tant d'ennemis acharnés, mais sans cœur et sans honnêteté, parmi le3 libéraux franco-canadiens, francs-maçons et sectaires, c tant donné que les haines fratricides sont les plus cruelles.

M«' Taché en 1867, surtout en 1868 et 1869, fera entendre des cris d'alarmes.

Que se passait-il donc dans FOuest et pourquoi l'évêque de Saint-Bonif'ace le dira-t-il en danger?

Pendant tout le XIX« siècle, il y eut toujours un parti, en Canada, prêt à contrarier l'expansion franco-canadienne et, peu après le départ de M^^"" Laflèche de la Rivière-Rouge, c'était les fanatiques d'Ontario qui menaçaient de ruine les missions catholiques de cette région. L'Ontario voulait s'arrondir ; les Ontariens convoitaient des terres, dont la richesse était reconnue, au détriment des Métis et des Sauvages, plus occupés à courir le bison qui disparaissait que de cultiver le sol fertile qu'ils occupaient à titre précaire ; cette terre qui se peuplait rapidement, que les missionnaires organisaient et qu'on prétendait, dès lors, pourvoir d'une administration plus moderne, surtout plus lucrative. L'Ontario y envoya des arpenteurs et ces arpenteurs ne faisaient qu'y précéder les voies faciles^ les chemins de fer que la spéculation forcenée accompagne en tous lieux. Métis et Sauvages firent, cependant et d'abord, à ces émissaires d'intérêts équivoques et menaçants, un accueil indifférent que des exactions rendirent bientôt détestable.

G^est alors que, pour porter remède à une situation qui paraissait sans issue, l'oncle et le frère de M^^ Taché, Etienne et Charles Taché, eurent Tidée de la Confédération Canadienne ; sir John Me Donald, Anglais, et sir Georges Cartier, Français, avec l'assistance des deux Taché arrivèrent à la réaliser.

Au nom de la nouvelle Puissance du Canada, John Me Donald et Georges Cartier allèrent à Londres pour acheter à la Compagnie de la Baie d'Hudson, moyennant 8.250.000 francs, tous ses droits sur la terre Ruppert et la Rivière-Rouge; la Confédération Canadienne allait devenir propriétaire de ces territoires en versant cette somme à la Compagnie. Ce contrat fut passé sans aucune clause en faveur des habitants du pays, considérés comme s'ils n'existaient pas. C'était

{)our ceux-ci une situation fâcheuse, dont les Ontariens, •eurs voisins, allaient profiter et abuser en voulant faire de la Rivière-Rouge un « nouvel Ontario ». Les fanatiques d'Ontario disaient : « Les Prairies si fertiles du Nord-

Ouest sont laissées en friche par les Sauvages et les Métis, allons-y établir la race supérieure et transformer en jardins ces terres incultes ». A cette fin une forte émigration protestante fut organisée vers la Rivière-Rouge, au grand détriment des habitants catholiques qui allaient y être mis en minorité et par là-même menacés dans leur situation civile et dans leurs immunités religieuses. De là, les appels de M^"" Taché à Témigration franco-canadienne dans le but avoué de rétablir ou de maintenir un équilibre nécessaire entre deux races ennemies.

Les premiers arpenteurs vinrent sur la Rivière-Rouge en 1868 ; leurs intrigues auprès des Sauvages, dont ils achetèrent à vil prix des terres appartenant aux Métis, leur arrogance insupportable, leur mépris pour les catholiques, mécontentèrent ces Métis qui prirent les armes, opposèrent une telle résistance au nouvel état des choses, établi malgré eux, que le gouvernement fédéral dut rappeler M^'' Taché du Concile du Vatican pour qu'il ramenât le calme dans les esprits, la paix dans le pays.

Nous ne pouvons nous étendre sur les incidents de cette agitation. M^"" Taché, conseillé et aidé par M°^ Lafléche, s'efforcera d'améliorer la situation des Métis ; mais ces hommes, mieux faits pour la vie nomade que pour les travaux des champs, attachèrent peu de prix aux terres qu'on parvint à leur assurer. Un certain nombre d'entre eux les liquidèrent sans souci du lendemain et se retirèrent hors du Manitoba,. sur des réserves de chasse, d'où leur gibier préféré avait disparu, pour y traîner dans l'oisiveté et un demi-jeûne perpétuel une existence misérable.

On dit que « toute révolution est une translation de propriété ». Gela se pratique aujourd'hui en Russie, c'est le sort réservé à la Prusse ; ce fut le cas de la révolution de 1870 dans les anciens Pays d'en Haut ou Nord-Ouest : cette révolution fut littéralement l'expropriation et la déchéance des anciens habitants métis et autres. « Ceux-ci jusqu'alors avaient possédé, exploité le pays sous un droit parfaitement légitime, très bien défini qu'on aurait pu appeler le droit sauçage, qui faisait de ces immenses régions un territoire de chasse et de pêche. Ce droit fat brusquement aboli pour faire place au droit tout différent des nations civilisées^ qui divise la terre en petits lots destinés à la culture et répartis entre les habitants.

Le nouveau gouvernement voulut diminuer les conséquences désastreuses de ce bouleversement en réservant aux sauvages des territoires communs, ou réserves sauvages, où

il les concentra en leur fournissant quelques subsistances, et en distribuant des lots de terre à une partie des Métis. Mais ces mesures n'empêcheront point les Sauvages et les Métis de ressentir cruellement les effets de la révolution.

« Jamais le Canada, écrivait Ms^ Taché dans une brochure fameuse, jamais le Canada ne saura quelle épreuve il fait subir aux fiers enfants du désert, en les parquant sur des réserves pour souffrir les angoisses de la faim et dévorer les répugnances d'une demi-captivité. Il faut avoir vu l'indomptable sauvage se dresser au milieu des immenses prairies ; se draper avec complaisance dans sa demi-nudité ; promener son regard de feu sur ces horizons sans bornes; humer avec délices une atmosphère de liberté qui ne se trouve nulle part ailleurs ; se complaire dans une sorte de royauté qui n'avait ni les embarras de la richesse, ni la responsabilité de la dignité. Il faut avoir vu cet infatigable chasseur, élevant jusqu'à une sorte d'enthousiasme religieux les péripéties, les chances et les succès d'une chasse qui n'a jamais eu rien de comparable. Il faut avoir connu ce flâneur à qui l'abondance permettrait de passer presque toute sa vie dans une oisiveté à laquelle le caprice seul offrait des variétés. Oui, il faut avoir vu tout cela, et voir le sauvage d'aujourd'hui traînant sa misère ; privé de son incomparable indépendance ; dans un état continuel de gêne et de demijeûne ; ayant ajouté à ses vices les dégoûtantes conséquences de l'immoralité des blancs. Il faut avoir vu tout cela, et l'avoir vu sous l'influence de la sympathie, pour comprendre tout ce que souffrent les sauvages aujourd'hui.

Qu'on ne parle pas des « traités » comme compensation à ce changement. Ces traités, le sauvage sans culture ne les a pas compris. Il en a compris la forme, si vous voulez ; mais il n'en a pas saisi la portée, par conséquent n'en a pas accepté les conséquences. Je dis plus, le gouvernement et ceux qui on fait des traités en son nom n'ont jamais compris eux-mêmes ce qu'ils faisaient, dans ce sens du moins qu'ils n'ont jamais su quelle position inacceptable ils préparaient aux sauvages en maintes circonstances.

« Il est impossible, dit de son côté le marquis de Lansdowne, Gouverneur général du Canada, dans un discours prononcé à Winnipeg, de rencontrer ces pauvres sauvages, sans ressentir une vive sympathie pour eux dans la triste situation où ils se trouvent. Ils sont les habitants originaires de ce continent. Ils se considèrent eux-mêmes, et non sans raison, comme légitimes possesseurs du sol. Aussi ne faut-il pas être surpris de voir ces pauvres sauvages, maintenant que le buffle, de Texislence duquel dépendait leur propre existence, depuis nombre d'années est presque complètement disparu, se livrer de temps à autre à une sorte de désespoir, cela surtout lorsqu'ils voient, comme ils le

disent eux-mêmes, les blancs s'enrichir d'année en année, et eux au contraire devenir de plus en plus pauvres. »

Les Métis souffriront^ pour ainsi dire, autant que les Sauvages du transfert des Pays d'en Haut au Canada.

Autrefois ils jouissaient de la plus ample liberté et trouvaient aisément et partout la subsistance quotidienne au sein d'une vie simple et nomade qui était dans les habitudes de leur sang.

Les uns, nous dit l'honorable juge Prud'homme, erraient par caravanes à la poursuite des troupeaux de bisons qui couvraient la plaine et dont le nombre semblait dépasser tout calcul. D'autres chargeaient les légendaires charrettes de la Rivière-Rouge, dont les moyeux en bois faisaient gémir tous les échos des alentours de leurs voix stridentes, il transportaient les richesses de la Compagnie de la Baie d'Hudson dans les divers postes échelonnés jusqu'aux pieds des Montagnes Rocheuses. D'autres enfin dirigeaient des barges chargées de fourrures vers la Factorie d'York pour en rapporter les étoffes^ des manufactures anglaises. Ils étaient les souverains du pays. Dans leurs longs voyages, ils s'arrêtaient près du premier cours d'eau qui leur plaisait^, y plantaient leurs tentes et allumaient le feu du camp, auprès duquel ils apprêtaient leur repas, tandis que d'autres, nonchalamment couchés sur le gazon, se perdaient dans des rêveries ou des nuages de fumée.

Ils vivaient dans la plus entière liberté sous le gouvernement de la Compagnie de la Baie d'Hudson, isolés ou réunis, sans chefs particuliers quand ils campaient isolément, avec des chefs qu'ils choisissaient à leur gré, quand ils se réunissaient pour les grandes chasses annuelles ou les expéditions guerrières. Or celte indépendance si grande qui n'excluait nullement l'ordre, ces chasses passionnantes et lucratives, cette abondance des choses nécessaires à la vie, firent place soudain à un état de gêne et de misère.

« Le nouveau gouvernement, après avoir mis la main sur tout le territoire et l'avoir déclaré sa propriété, a bien concédé, en 1872, des lots aux Métis du Manitoba ; mais on ne change pas si vite une nation nomade en un peuple d'agriculteurs. Vainement M^^ Taché avait demandé que les lots donnés aux Métis leur fussent assurés pour plusieurs générations, au moins pour dix ans : ces réserves eussent gêné les spéculateurs qui sont déjà en possession de la plupart des terres des Métis, rachetées au quart ou au dixième de leur valeur, même au cinquantième ou au centième. Un grand nombre de Métis de Saint-Norbert et des autres paroisses du Manitoba vendirent leurs terres à vil prix et sont

allés chercher plus d'espace et de liberté dans la Saskatchevvan ».

Mais les colons les suivent jusque-là pour s'emparer da pays et Texploiter comme ils le font au Manitoba.

Et ces Sauvages, ces Métis étaient bien les hommes que M«^ Laflèche avait tant aimés, dont il avait baptisé un grand nombre, qu'il avait cherchés sur les lacs se livrant à la pèche, ou qu^il avait accompagnés dans leurs chasses épiques. C'est dire qu'il souffrira de leurs malheurs et plaidera ardemment leur cause, faisant les démarches que M?'" Taché ne pouvait tenter lui-môme et faisant retentir la détresse de ces infortunés de naissance, rendus plus misérables encore par la convoitise d'hommes, bien placés pourtant pour les protéger contre les accapareurs et contre leur propre imprévoyance.

il plaidera la cause des insurgés Riel, Lejeune et autres, non pas qu'il excusera leurs excès, mais en faisant valoir les circonstances atténuantes : l'ignorance des usages et des lois d'un autre monde, leur bonne foi et leur détresse. Il interviendra pour les condamnés Riel et Lejeune, réclamera les grâces de l'amnistie en 1870-1871 ; et en 1885 il entraînera tout l'épiscopat de la Province de Québec dans une manifestation collective pour que le Canada ne souille pas son histoire pas Texécution capitale de Louis Riel, qui fut un Métis héroïque que la folie, attestée par les aliénistes unanimes, avait poussé à des faits évidemment répréhensibles.

Jamais, du reste, et d'aucune manière M^"^ Laflèche ne se désintéressa du Nord-Ouest: d'abord la seule présence en ces lieux des Taché, des Grandin, des Faraud, des Lacombe et de tant d'autres ouvriers admirables de l'Evangile, ses anciens compagnons, l'en eut gardé ; mais il y avait laissé réellement une grande partie de son noble cœur d'apôtre, et ce cœur généreusement partagé saignera de toutes les infortunes du Manitoba.

Voilà pourquoi les appels à l'émigration canadienne que lui adressera fréquemment M^^^ Taché ne manqueront jamais de l'émouvoir, ni le trouveront inactif. Il enverra des colons à la Rivière-Rouge et d'autres, à sa prière, en recruteront de leur côté ; il dira le prix de la terre natale, l'attrait delà patrie canadienne. Bien plus, il veillera à ce que des organisations de rapatriement envoient au Nord-Ouest les désespérés des Etats-Unis. Malgré ses peines et ses soucis, quand le chemin de fer reliera Saînt-Boniîace à Montréal, il voudra revoir cet Ouest toujours aimé et il profitera des fêtes du

deuxième centenaire de la découverte des chutes de Saint-Antoine du Mississipi à Minneapolis, pour mettre son projet une première fois à exécution.

On sait que le Mississipi fut découvert en 1673 par R. P. Marquette, jésuite, et par le canadien Joliette. Sept ans après, en 1680, le R. P. Hennequin vint amarrer en canot au-dessus des belles cataractes qu'il appela les chutes de Saint-Antoine. G^est dans le voisinage de cette merveille que fut construit Saint-Paul, devenu la ville de Minneapolis, qui tenait, tout protestante que fut alors la majorité de sa population, à célébrer ce bi-centenaire le 3 juillet 1880 avec une grande solennité. M»^ Taché était un descendant direct de Joliette ; il avait passé son enfance sur les lieux mêmes d'où le P. Marquette était parti pour son exploration mémorable. Il fut donc invité à ces fêtes en sa qualité de parent du héros et M^'^Laflèche, en même temps, en sa qualité de Manitobain lionoraire.

M^"" Taché et Mgr Laflèche se rencontrèrent sur l'estrade avec M^' Ireland, le général et ministre fédéral Ramsey, les généraux Sherman et Terrey et avec un grand nombre de .gouverneurs et d'anciens gouverneurs, de fonctionnaires, d'artistes et de savants. M?"" Taché dut prendre la parole, tous voulant entendre en cette fête historique la voix éloquente du descendant de Joliette sur les bords mêmes du grand fleuve découvert par son illustre aïeul.

A vrai dire, M^"^ Laflèche, qui connaissait Saint-Paul, n'était venu aux fêtes de Minneapolis que dans l'intention de visiter la Rivière-Rouge. Il eût donc la joie de faire le voyage avec l'ami fidèle que la Providence avait mis à sa place sur le siège de M^"* Provencher. Les deux amis arrivèrent à Saint-Boniface le 6 juillet 1880 à 10 heures du soir. Il y avait 25 ans déjà que M^"" Laflèche avait quitté la Rivière-Rouge.

« Une foule considérable se trouva à la station pour saluer l'illustre visiteur et l'escorter jusqu'à rarchevêché, brillamment illuminé. Les jardins du palais resplendissaient de lumière et la joie éclatait partout. Le lendemain, un grand nombre de maisons étaient pavoisées et durant toute la journée les visiteurs affluèrent à rarchevêché pour baiser l'anneau épiscopal de l'un des plus illustres pionniers de la foi dans le Manitoba et le Nord-Ouest.

« Ms' Laflèche passa deux semaines avec son ancien compagnon de rile-à-la-Crosse, deux semaines dans de longs et intimes entretiens, deux semaines pleines de douces consolations pour le cœur de l'un et de l'autre.

« Il prêcha à la cathédrale, visita les établissements religieux des villes, la paroisse de Saint-François-Xavier dont il avait été curé plusieurs années, celle de Saint- Charles, qu'il avait fondée, à laquelle il avait choisi son nom, et où il administra le sacrement de confirmalion. Partout on lui fit des ovations enthousiastes. Il se renseigna sur tout le détail des paroisses et des missions. Il « avait peine à croire ses yeux » et ses oreilles ; comparant le présent avec le passé ; il remerciait Dieu des progrès accomplis et le priait de sauver ces églises naissantes des dangers qui les menaçaient encore.

« La veille de son départ, l'hon. Royal, président de la Société de Saint- Jean-Baptiste, lui présenta, au nom de toute la population dont il avait été Tapôtre, une adresse vibrante de foi et de patriotisme.

Vous êtes, lui disait-il, l'un des fondateurs de ce pays qui a été le premier théâtre de vos longs et illustres travaux apostoliques... Vous voyez, Monseigneur, que la semence de vos paroles et de vos laborieux efforts a été bénie de Dieu. Le groupe de population canadienne implanté sur les bords de la rivière Rouge s'est fortifié à travers mille dangers et mille vicissitudes, parce qu'à l'heure critique il n'a pas cessé de croire aux promesses éternelles de la religion. Ici, comme aux pays de Québec, c'est à l'ombre des autels, c'est autour de nos prêtres, c'est près de nos évêques, que nous avons trouvé force pour le présent, espérance dans l'avenir. La foi catholique, comme aux jours de la Vérandrye, enfant des Trois-Rivières, est restée le sol de notre belle et vigoureuse nationalité ; et plus la révolution fait d'efforts pour arracher la foi chrétienne du cœur des nations du vieux monde, plus nous proclamons haut et avec fierté, sur ce sol d'Amérique, que nous sommes les enfants de l'Evangile.

Emu jusqu'aux larmes par ces nobles paroles M^"^ Laflèche trouva dans son cœur même des accents prophétiques qui rfirent passer un indicible frisson d'enthousiasme dans l'auditoire. « Canadiens de Manitoba, dit-il, soyez fidèles à votre mission ; continuez à aimer le clergé qui a abrité votre berceau; soyez laborieux et je vous prédis que vous deviendrez une nation grande par le nombre et grande par l'influence. Cette poignée d'hommes sera un jour un grand peuple. »

M^'" Laflèche quitta Saint-Boniface le 20 juillet et visita, en s'en allant, Saint-Norbert, Sainte-Agathe, Saint-Jean-Baptiste et Saint-Pie, où il admira les mêmes progrès et fut reçu avec le même enthousiasme.

L'avis de M^^ Laflèche, qui avait toujours été que nulle race n'avait de meilleurs titres au Manitoba que les Canadiens-Français, emporta de cette première excursion la conviction que nulle autre n'arrivera à les y supplanter définitivement dans l'avenir.

Ce que Me' Laflèche n^avait jamais admis jusque-là, ni pu souffrir, c*était que la race qui se disait supérieure, avec les Irlandais transplantés qui se faisaient en cela ses alliés, eut l'exorbitante prétention d'imposer ici et là aux Franco-Canadiens leurs coutumes, leurs mœurs, surtout leur langue, n'ayant pu jusque-là leur faire partager leur religion diminuée. Sa résistance sera très énergique et inlassable ; elle lui vaudra sans cesse des hostilités, fécondes en nouvelles contrariétés qui ne feront, du reste, que le grandir encore.

Cette querelle des langues, qui fut continuelle, envahissait le domaine politique : elle eut des échos retentissants dans les Législatures, dans les prétoires et les écoles de diverses provinces du Dominion ; l'influence de l'évêque des Trois- Rivières s'y fera toujours diversement sentir.

Il n'entre pas dans le cadre que nous nous sommes tracé de nous étendre plus longuement sur cette question des langues, ni sur les multiples efforts que fit encore M^*" Laflèche pour la défense du a parler français » en Canada. Nous nous y sommes arrêtés plus longuement dans les tomes YIÏ et YIIl des Voix Canadiennes^ Vers rAbline, auxquels nous renvoyons le lecteur.

Ajoutons cependant que, même après le décès de M»*" Laflèche, la question de Race et de Religion au Canada n'aura rien perdu de son intérêt, mais on verra que le temps écoulé aura apporté quelque modération dans les esprits.

M. F. W. Grey, neveu de lord Grey, ancien gouverneur du Dominion canadien, examina l'aff'aire avec une compétence indiscutable et quelque impartialité dans le Month en 1910.

En prenant son texte comme base de discussion, nous trouvons avec M. F. W. Grey que la question de race se trouvait effectivement au fond de tous les problèmes concernant la politique, la constitution, l'éducation au Canada: et elle aff'eclait les intérêts de l'Eglise dans tout le Dominion.

C'est ce dernier point de vue qu'il faut examiner.

Appuyons-nous donc avec lui sur le premier recensement qui suivit la mort de M&^ Laflèche, celui de 1901. D'ajxrès les chifl'res qu'il fournit, il y avait alors dans l'Ontario 390.304 catholiques dont 158.670 canadiens-français. En adoptant une autre base de calcul, peut-être plus exacte lorsqu'il s*agit de religion et de race, celle de la division des diocèses, dont deux (Ottawa et Pembroke) en partie dans FOntario et en partie dans la province de Québec, on arrivait à un total (pour l'Ontario) de catholiques de langue française : 233.145; à un total de catholiques de langue anglaise: 228.458; et un total de catholiques d'autres langues : 17.563 ; ce qui

donnait comme ensemble de catholiques pour tout l'Ontario : 479.161.

Comparant les chiffres du recensement de 1901 avec ceux du recensement de 1881 on trouve, pour ces vingt ans, une augmentation de 2,010 catholiques de langue anglaise et de 87,850 catholiques de langue /française.

Avant d'examiner l'origine historique de la rivalité de race, M. Grey reconnaît qu'elle avait perdu de son acuité depuis quelques années seulement. On pourrait peut-être ajouter, faisait remarquer ï Action Sociale, qu'elle avait aussi changé de terrain : car les (|uestions discutées en 1910 le sont entre catholiques de langue française et catholiques de langue anglaise, la division existant maintenant non seulement entre ceux dont la foi et la race diffèrent, mais aussi entre ceux qui diffèrent seulement par la race, bien qu'unis dans la même foi.

Cherchant l'origine de cette rivalité, il faut avouer, M. Grey le reconnaissait loyalement, qu'elle a été un antagonisme de religion autant que de race et cela dès le commencement de la domination anglaise (1760).

« Les Canadiens-Français, d^abord en majorité dans le pays et maintenant en minorité au milieu des races qui leur sont étrangères, ont été, dit M. Grey, depuis lors jusqu'à ce jour — ainsi les intérêts de la race et ceux de la religion leur ont toujours paru inséparables, sinon identiques — obligés à une attitude défensive qu'il leur paraissait impossible d'abandonner sans trahir les traditions de leurs pères en même temps que leur héritage religieux le plus cher. Ce fait, digne d'attention, explique mieux que toute autre raison un certain esprit agressif, que les causes en danger suscitent toujours et dont les Canadiens-Français ont été et sont encore accusés un peu injustement et sans raison. »

M^"" Laflèche eut été fort aise de cet aveu qui justifie, après coup, ses paroles, ses actes, son attitude.

« La conquête de la Nouvelle-France, poursuit M. Grey, fut inspirée par des raisons religieuses autant que politiques de la part de la Nouvelle-Angleterre ; et on peut affirmer que la même inimitié, la même intolérance furent manifestées pendant plusieurs années après la conquête de 1760 à l'égard des Canadiens-Français par les sujets anglais de sa Majesté britannique.

« Il y eut aussi, il n'en faut pas douter, un effort vigoureux de protestantisation qui ne fut pas complètement sans succès. Cet effort fut modéré par TinfluGnce de rAngieterre et îl fut ébranlé sinon complètement abandonné (il ne le fut

pourtant jamais) vu la loyauté des Canadiens-Français à leur nouvelle métropole pendant la guerre américaine, loyauté qui doit indubitablement être placée au crédit de leur religion et de leur soumission au clergé. Cet effort de protestantisalion contribua à entretenir l'antagonisme déjà existant entre les deux races et les deux religions. »

- Et c'est encore ce qui éclaire la conduite de Ms"^ Laflèche en maintes circonstances.

« Il importe, ajoutait M. Grey, en traitant cette question de rivalité entre catholiques, en tant que cette question concerne l'église au Canada, de savoir que les catholiques de langue anglaise (Irlandais) se sont, pour la plupart, rangés d'après la langue plutôt que d'après les croyances, tant au point de vue des relations sociales que même au point de vue politique, exception faite pour les points concernant plus directement la religion et l'éducation.

« Pour l'Irlandais du Canada, l'oppresseur saxon est si peu l'ennemi qu'il ne lui répugne pas trop de se classer comme un catholique anglais, tandis qu'il considère, en un certain sens, le Canadien-Français comme un étranger, à cause de ses usages et de son langage. »

Cette constatation est capitale. M. Grey sentait combien ce procédé était étrange et combien il devait être sensible aux Canadiens-Français qui accueillirent avec leur cordialité déjà signalée les Irlandais catholiques qui arrivèrent au Canada « martyrs » de l'intolérance protestante en 1847, et abordèrent le Saint-Laurent accablés par la peste et la famine. M. Grey savait quels généreux efforts fit en cette circonstance tragique le clergé canadien-français pour donner aux immigrants irlandais un asile honorable, des missionnaires dévoués et même des évê([ues parlant la langue anglaise. Pourtant ce clergé aurait pti avoir alors, lui aussi^ la tentation d'imposer sa langue, reconnue d'ailleurs par l'Angleterre, à ces nouveaux venus auxquels il rendait l'espérance, du moins à leurs enfants dont un grand nombre étaient des orphelins. Mais, étranger aux calculs habiles que sa loyauté et sa générosité ne pouvaient inspirer, il préféra, sans prévoir qu'il aurait à le regretter, laisser à chacun la langue de ses pères. Voulant conserver sa langue, il eut cette logique honnête de croire que les autres tenaient à la leur. (( Que cette distinction persistante des langues dût amener un certain manque d'harmonie et d'unité, les faits l'ont montré : il se peut aussi qu'elle nuise au catholicisme, même dans-^ — la province de Québec, la seule peut-être où, d'après M. Grey, l'Eglise catholique soit assurée de maintenir ses positions

contre une population non-catholique grandissant rapidement et entretenant un esprit qui n'est pas celui de la tolérance. »

M. Grey se faisait peut-être illusion, au moins pour ce qui concerne les provinces de TEst, l'Ontario y compris ; mais voit-on une issue pratique à cette situation, dans un sens favorable aux vu^s de M. Grey ? On ne trouve pas, en effet, comment les deux groupes arriveraient à ne pas avoir leurs écoles propres et leurs églises séparées. Le groupe français ne songe pas à imposer au groupe anglais la langue française; il serait, par contre, excessif de la part des catholiques de langue anglaise, qui sont dans la proportion d'un quart ou d'un cinquième, de songer à rendre obligatoire leur idiome pour ceux qui ont su conserver la langue française à rencontre d'adversaires plus puissants.

Il y a bien d'autres influences qu'on voudra mettre en ligne de compte: mais seront-elles plus efficaces contre les Canadiens-Français ? Une étude approfondie et impartiale de la situation réelle et de la progression de la population catholique amènera tout autre observateur loyal à reconnaître la vérité, comme l'a fait M. Grey, à propos de la question de l'éducation, où le dualisme des deux races opposées se manifeste si résolument.

Et c'est bien aussi pour les écoles confessionnelles séparées que, d'accord avec Ms^ Taché^ l'évêque des Trois-Rivîères combattra avec la plus grande vaillance et jusqu'à son dernier soupir. S'il ne put assurer le cours de la justice ni imposer le respect des Traités, il garda cependant la question ouverte et le terrain libre de compromis.

« On peut dire que cette question de l'éducation, reconnaît M. Grey, est à la base de tous les problèmes canadiens r (Ms^'* Laflèche le faisait valoir) et c'est sur ce point, plus que sur tout autre, que les revendications de l'Eglise catholique et celles de l'Etat sont le plus irréductib; :c^nt contraires. Et la position de l'Eglise sur ce point, dont le reste en vérité dépend, tire sa force, humainement v^"^::^^^^. de cet esprit de conservation de la race, de cette traditionnelle à l'égard du protestantisme anglais (^u^^ fluences anglaises en général) qui caractérise les Canadiens- Français, et qui rend en apparence, un peu excessif, leur zèle concernant la race, la langue et les coutumes, aussi excusable pourtant qu^il est naturel. »

Il est donc bien regrettable que les libéraux canadiensfrançais aient été moins équitables que M. Grey envers ceux qu'ils appelaient Ultramontés et à la tête desquels ils pla-

çaient M8^ Laflèchepour mieux Faccabler de leurs sarcasmes et de leurs coups perfides.

Après ces constatations qui s'imposaient, M. Grey s'étonnait encore de la ligne de démarcation qui distingue et même divise les catholiques, anglo-irlandais et français ; il signale les inconvénients qui découlent de cette division et les avantages qu'elle fait perdre. Il voit aussi la difficulté de tirer une conclusion pratique en pareille matière. Car la question des langues est une chose, selon lui, trop concrète, trop pratique pour qu'on en puisse faire abstraction, étant donné qu'il faut se servir de la parole. Il voudrait l'union, mais il n'ose indiquer le terrain pratique et accessible où cette union pourrait bien se produire.

Evidemment, cette division a fait beaucoup de mal en Canada et il esta craindre qu'elle en fasse encore davantage dans l'avenir. Nous n'en voudrions d'autres preuves que Pattitude réservée des Franco-Canadiens dans leur participation à la guerre mondiale, où se trouvaient pourtant si dignement, si douloureusement engagées ensemble et solidairement leurs mères-patries ancienne et actuelle. Nous ne voulons pas, par discrétion, insister sur ce point sensible. Il serait, en tout cas, fort aventuré si les maîtres du jour entendaient tout surbordonner à l'unité de langue, réalisée au détriment des Canadiens- Français !

Mais il y aurait, semble-t-il à des gens avisés, une solution

Ï pacifique, une seule, à cette malheureuse question des angues. Ce serait celle que la sagesse de l'Église trouva dès son origine : laisser à chaque groupe ethnique le libre usage de sa langue maternelle et ne rien tenter pour l'en faire changer; laisser les lois de l'histoire suivre leur cours et s'opérer d'elles-mêmes les changements de mœurs, de langue désirables et possibles.

« L'Eglise a partout, en effet, adopté la langue des peuples qu'elle a conquis à la civilisation par l'Evangile ; elle n'a jamais essayé de leur en conseiller une autre.

« Vouloir suivre une autre voie et faire une pression quelconque pour imposer une langue ou une autre, surtout quand les rivalités se sont déjà ouvertement manifestées, paraît à d'excellents esprits une profanation inutile des fonctions de l'autorité ou de la mission dont on peut être investi.

« Laissons donc, dit un critique judicieux des opinions de M. Grey, à chaque groupe sa langue et tâchons de nous conformer à lui sur ce point. Si cette entente pouvait exister en Canada, toute animosité cesserait vite de part et d'autre. Et une fois cette animosité évanouie, les deux

groupes, oubliant toute pensée ou toute crainte de conquête linguistique, pourront facilement cohabiter et vivre en paix là où leurs intérêts le demandent.

« Par contre, vouloir prétendre qu'une seule langue soit la langue dominante ou officielle, indépendamment de la proportion ou des changements de la population ; vouloir que les distinctions de langues se ramènent aux limites invariables d'un territoire ou d'une juridiction : c'est accentuer le malaise, desservir la cause dont on doit avoir le principal souci et préparer des apostasies, sans atteindre le but toujours manqué de la conversion des langues ».

Cependant M. W. Grey connaît l'histoire du Canada et il a la coquetterie de l'impartialité. 11 sait donc l'origine et les épisodes de la rivalité des races qu'il déplore. Or, répliquait V Action Sociale de Québec, s'il connaît beaucoup de cas où un groupe de langue anglaise ou d'autre langue se soit vu pressé, d'une manière ou d'une autre, de changer de langue par des influences de langue française, qu'il n'hésite pas à les faire connaître. Qu'il repasse l'histoire de nos missionnaires qui ont porté l'Evangile dans tous les recoins de notre immense continent et qui partout se sont efforcés de parler la langue de leurs ouailles, il n'en trouvera pas qui aient voulu faire servir TEvangile à une fin aussi mesquinement humaine que celle de la prédominance d'une langue. Qu'il cherche dans notre province (de Québec) un groupe de langue non française à qui nous ne parlions sa langue maternelle, sans songer à l'en faire changer. Il n'y en a pas.

« Cette rivalité de langue, M. Grey le verra s'il ne le sait déjà, n'a guère été soulevée parmi les catholiques que contre la langue française, la langue de l'immense majorité des catholiques, la langue que les intérêts de notre foi nous obligent à conserver et à défendre, ce que, du reste M. Grey reconnaît lui-même loyalement.

« Et nous la défendons, notre langue, avec d'autant plus de facilité et de courage que nous avons généreusement appliqué aux autres les procédés que nous réclamons pour nous-mêmes. Lorsqu'un groupe d^'Irlandais ou d'Ecossais, ou d'Italiens réclame de pouvoir avoir l'usage de sa langue à l'église ou à l'école, aucun Canadien-Français ne trouve à redire : mais lorsque 210.000 des nôtres, établis dans TOntario, réclament le même droit, on sait — et M. Grey devrait le savoir aussi — d'où partent les oppositions parmi les catholiques.

« M. Grey est trop intelligent et trop loyal pour répondre à ceci, ce qui nous fut un jour répondu : « Il est bien facile

à vous, Canadien-Français, de parler ainsi, quand vous voyez de tous côtés les vôtres augmenter en nombre pour devenir la majorité. Si vous voyiez les vôtres rester partout stationnaires ou même diminuer, vous parleriez peut-être autrement ».

« Rien ne prouve d'abord que nous parlerions autrement ; et, si nous le faisions, rien ne serait changé à la question en elle-même. Les rôles seraient seulement changés. Si nous tombions en minorité, nous aurions tort comme toute autre minorité, en pareil cas, de vouloir imposer notre langue à la majorité. Seulement si, étant la majorité, nous n'imposons notre langue à personne, il n'est pas du tout prouvé que nous y penserions étant la minorité.

« C'est là pour nous une vérité si claire et si élémentaire que nous croyons bien ne jamais l'oublier ni en théorie ni en pratique ».

La discussion d'afFaires canadiennes si graves ne pouvait s'engager sur un ton plus digne et plus courtois, ni entre polémistes mieux intentionnés et plus compétents. Nous tenions à mettre ces arguments divers sur d'autres lèvres encore que sur celles de M^'^ L. F. Laflèche, qui fut l'un des chefs les plus éloquents du parti si brave qui maintint contre toutes tentatives contraires le droit absolu des Canadiens- Français au libre usage, du reste légal, de leur langue maternelle comme de la libre pratique de la religion de leurs ancêtres. Mais, lorsque M. Grey éleva la voix si longtemps après lui pour exprimer dans son milieu une opinion sincère que les partis-pris ambiants rendaient fort courageuse malgré tout, les esprits s'étaient beaucoup assagis, les passions, jadis exaspérées par d'insupportables contraintes, s'étaient aussi sensiblement apaisées chez un grand nombre ; et puis les conservateurs étaient revenus au pouvoir ! Des ambitions satisfaites perdent de leur besoin d'oppression.

Ce que nous retenons de ce qui précède, c'est qu'en termes fort aimables toutes ces vérités pouvaient se débattre enfin et qu'on aurait pu sans plus d^inconvénients, quelques lustres d'années plus tôt, laisser l'évêque des Trois-Rivières défendre tranquillement des droits si légitimes, et dont lui, non plus, ne refusait à personne une entière réciprocité.

Mais cette question de la liberté des langues au Canada, question française au premier chef, a besoin d'être illustrée d'un exemple frappant.

Nous savons que les Canadiens-Français tenaient à un enseignement supérieur libre et qu'ils ne connurent de repos

qu'après avoir obtenu leur Université-Laval de Québec, qui s'imposa le luxe indésiré d'une succursale à Montréal. Parce que cette bicéphale Université-Laval, pour diverses causes trop connues, ne donna pas à tous les catholiques une égale satisfaction, l'idée se fit jour bientôt que chaque province, qui en éprouverait le désir et en aurait les moyens, pourrait bien avoir son Université particulière, au sein de laquelIe^ on userait de ses libertés à sa seule convenance. L'Ontario ouvrit la marche en cette voie. Ce sont les Pères Oblats de Marie-Immaculée qui fondèrent l'université catholique d'Ottawa. On n'oubliera pas que les Oblats sont une Congrégation française, et qu'avec des capitaux français ils fondèrent l'Université catholique d'Ottawa. M. F. W. Grey voulut bien aussi, en passant, s'occuper de celte Institution pour faire ressortir davantage, par son exemple typique, la nature et la force de celte malencontreuse question des langues au Canada; de ce conflit de deux races, réduites à vivre côte à côte dans le domaine de renseignement à tous ses degrés, comme en tout le reste, en Ontario particulièrement.

Cette Université d'Ottawa fut fondée en 1848, année du sacre de M^^"^ Guignes, Oblat et premier évêque de ce diocèse ; elle fut érigée en Université en 1866 et instituée canoniquement en 1889. A l'égard de celte institution et dans rOntario, M. Grey note que l'union des catholiques devrait être, là, plus intime, à raison même de leur petit nombre: le sixième de la population totale de la provence d'Ontario. Parmi ces catholiques, la moitié ou même davantage, sont actuellement de langue française.

« Or, relevait ï Action Sociale, Ontario possède à Ottawa une université catholique élevée par le travail et le dévouement des Pères Oblats. Pour se maintenir et progresser, cette université n'a que les contributions volontaires des catholiques. Dans l'enseignement qu'elle donne, elle est^^*lingiie, avec une part plus large accordée à l'anglais. Il n'est aucune partie de l'enseignement qui ne soit en anglais, et quelques-unes ne sont données qu'en cette langue. Or cette université, bien que fondée parles Oblats, Congrégation française et canadienne, avec des ressources venant surtout de la même origine, fait la part plus large à la langue anglaise qu'à la langue française. On pourrait croire que ces (( turbulents » et « agressifs » Canadiens-Français n'ont pas manqué de réclamer leur part en tout égale, dans leur université. La vérité est qu'ils ont accepté la situation et que ce sont les autres, les Irlandais, qui se plaignent, s'agitent, réclament, menaçant de refuser, et refusant effectivement, leur

concours, si Tuniversité d'Ottawa ne devient pas exclusive^ ment anglaise et à leur seul usage ! »

Mais laissons la parole à M. Grey, qui, parent de lord Grey, ne sera pas accusé d'ignorance ou de partialité :

u Les faits », dit M. Grey — ceux du mélange et de la proportion des races, — doivent entrer en ligne de compte ; dire que les Français doivent aller à l'Université Laval et laisser Ottawa aux catholiques anglais est aussi peu raisonnable que le serait la même réclamation, faite en sens contraire, par les Canadiens-Français. Cependant, malgré l'effort loyal fait par l'Université (d'Ottawaj pour donner à sa charte l'interprétation la plus large et la plus impartiale possible, selon qu'il lui paraît, une portion considérable, influente et riche des catholiques anglais, tant d'Ottawa que de toute la province d'Ontario, considèrent l'Université (d'Ottawa) comme française, ce qui dans leur esprit est le itrme le plus sérieux de désapprobation qu'ils puissent lui appliquer. D'où le refus non seulement d'envoyer leurs fils pour être instruits par des Français, mais aussi abstention totale de tout secours financier, à moins de voir accepter leurs conditions impossibles et déraisonnables. L'esprit étroit qui inspire pareille attitude, en face des faits existants et des nécessités criantes, est trop évident pour qu'il faille le démontrer. Celte situation (de rivalité), continuait M. Grey, affecte d'abord et très sérieusement cette portion de la population catholique, qui, en tant que la plus considérable et la plus homogène, a été et doit toujours être le principal support de l'éducation catholique comme elle l'est aussi de l'esprit conservateur dans son sens le plus large et le meilleur, je veux dire les Canadiens-Français, dont l'attachement solide à leur race et à leur langue^ intimement lié en réalité avec leur attachement à leur foi, a certainement été une cause de dommage sérieux pour eux, pour leur prospérité et leur avancement temporel, et a contribué à renforcer V antagonisme qu'ils ont enduré et endurent encore de la part de leurs concitoyens anglais, même de ceux qui ont la même religion qu'eux. Mais cette rivalité, poursuivait M. Grey, afïecte encore plus sérieusement la minorité des catholiques anglais, à un point, il est vrai, dont ils ne semblent pas avoir conscience, leur position étant de fait bien ressemblante à celle des catholiques d'Angleterre vis-à-vis des Irlandais. Leur force, puissent-ils au moins le voir, réside dans leur union avec l'élément français, non dans la jalousie, les récriminations et les attaques agressives.

Qu'il y ait, disait encore M. Grey, des fautes du côté de la majorité française, cela va sans dire : une certaine affirmation persistante de droits indiscutables, mais non toujours possibles à obtenir ; certaines craintes d'empiétement et des motifs peu dignes de la part de « ces Irlandais » ; une tendance à former groupe à part et à un esprit conservateur outré ; un manque possible — non réel — d'empressement à

accorder aux minorités ce qu'ils demandent pour eux-mêmes, lorsqu'il leur arrive d'être en minorité. Mais même en admettant ces manquements qui ne peuvent être niés, à mon avis, j'ose penser que le point de vue canadien-français, en cette manière, n'a pas été l'objet de considérations équitables. Ce sont les Canadiens-Français, continuait M. Grey, qui pendant un siècle et demi sous le drapeau de la France, ont fait du Canada un pays catholique; ce sont eux qui pendant plusieurs années après la Cession (du Canada à l'Angleterre) ont supporté le choc des assauts protestants contre la foi de l'Eglise, contre son droit d'élever ses enfants dans ses propres écoles. Si, se trouvant eux-mêmes lentement mais sûrement dépassés en nombre par des étrangers à leur langue et à leur foi, ils s'attachent particulièrement, dans tout ce qui n'est pas du domaine de leur religion, sur ce point plus étroitement et avec plus de force à leurs vieilles traditions religieuses, à leurs droits et aux privilèges naturels d'une majorité qui a, en plus, la priorité du droit de possession, il ne convient certainement pas à leurs concitoyens catholiques de langue anglaise, qui ont envers eux une si grande dette, de les juger avec dureté et, encore moins, sans charité.

D'où il faut conclure que si, également bien renseignée et avec la même délicatesse que F. W. Grey, l'élite des Anglo-Canadiens avait su apprécier les Franco-Canadiens à leur juste valeur ; si elle avait respecté leurs droits naturels et constitutionnels avec Timpartialité et la bienveillance qu'indiquait l'éminent collaborateur du Monlh , tout un monde d'objections, de contestations, de luttes vaines, de dénis de justice intolérables et odieux, aurait disparu entre deux races vaillantes, unies malgré elles sur une terre heureuse qui ne demande qu'à satisfaire également tous leurs désirs honnêtes.

Mais encore cette constatation tardive ne fera que mieux valoir Fopportunité, la nécessité, la haute portée morale de l'attitude énergique et constante, des généreux efforts souvent répétés de M»"* des Trois-Rivières, dont l'éloquence, la ténacité, le courage indomptable contribuèrent dans une si large mesure à donner aux Anglais déconcertés cette meilleure opinion des positions respectives, des hommes et des choses en Canada.

Evidemment, tous les Anglais ne pensent et n'écrivent pas encore comme M. F. W. Grey; mais ceux qui parlent comme lui sont déjà bien moins isolés, et les autres se montrent aussi moins réfractaires aux mesures que conseille la justice.

Les Anglais sont ainsi arrivés à faire leurs les affirmations mêmes de M^^ Laflèche qui trouvait et qui prouvait que

les Franco-Canadiens puisaient dans un attachement indéfectible à leur langue et à leur religion les motifs de leur fidélité envers l'Angleterre : ils voulaient garder leur nationalité, leur langue, et c'est pour éviter leur disparition dans une masse confuse qu'ils se gardèrent des tentations américaines ; ils voulaient conserver la foi de leurs pères et c'est pourquoi ils se rapprochèrent de la Grande-Bretagne du même pas qu'ils s'éloignaient de la Révolution française.

Est-ce donc, répétons-le, sur les bords du Saint-Laurent qu'on oserait nous contredire si nous constatons avec peine qu'en 1914, en face de l'agression allemande qui menaçait la France jusque dans son existence, il y eut un élan vers elle, moins généreux, moins général dans la Province de Québec qu'en celle d'Ontario ! Gomme l'Espagne, le Ganada catholique ne voyait encore la France que dans son cadre ensanglanté de 1789-1797 : il ne connaissait pas, peut-être ne connaît-il pas encore la vraie France, si belle, si pure, si généreuse, dont la vaillance indomptable et la foi profonde purifient ce qu'elles touchent et rendent cette victime expiatoire bienfaisante jusque dans le malheur qui l'accable. Estce que ceux qui la condamnaient ont prévu ces beaux gestes dans leur austérité?

Avec plus de charité et de justice, nous convenons que Taversion ressentie pour la France officielle, révolutionnaire d'abord, impie ensuite et enfin athée et persécutrice de l'Eglise, éloigna d'elle les Franco-Ganadiens jusqu'à dissiper en eux tout esprit de retour^ presque la pitié qui attendrissait pour elle tant d'autres !

Mais nous les savons Français de souvenir, Anglais de cœur. Ils ne demandent en retour de leur fidélité que le respect de leur foi et de leurs libertés. Ils n'ont menacé les privilèges, les droits de personne; ils n'entendent, par contre, subir la contrainte d'aucun maître : ce fut la constante beauté de leur attitude et c'est l'explication naturelle de leur survivance à l'abandon initial suivi de si grandes épreuves, qu'un fanatisme en éveil fait durer en diverses provinces comme au Manitoba, et qu'il voudrait étendre encore sur d'autres territoires.

Donc, tous les efforts de M^^ Laflèche faits pour sauver la foi des Ganadiens-Français et le « doux parler » de France, étaient nécessaires et justifiés, et, s'il avait été capable de se lasser jamais, M^"^ Taché l'en eut gardé en lui écrivant incessamment comme en 1871, disant :

« Vous comprenez assez l'importance de la colonisation

chez nous, pour vouloir bien, si l'occasion s'en présente, encourager quelques Canadiens à venir fortifier nos rangs. » « Si c'est possible, lui disait-il encore en avril 1872, envoyeznous du monde. Si nous n'avons pas d'immigrants catholiques, nous sommes perdus à tout jamais : le flot ontarien est en passe de nous déborder de toutes parts. » Et dans sa lettre du 9 mai 1874 : « J'ai songé à une circulaire au clergé de la province de Québec, dans le but d'encourager à l'immigration au Manitoba, seul moyen de nous sauver. Si je me détermine à cette démarche, je prendrais la liberté de vous adresser des exemplaires de cette circulaire et Votre Grandeur verrait ce qu'elle voudrait faire à ce sujet. »

Ce que M^"" Laflèche allait faire : ce furent tous ses efTorts généreux^ répétés, en faveur de ses anciennes missions. 11 enverra des subsides et des colons ; il organisera les rapatriements d'Amérique au profit du Manitoba ; il dira enfin sur un ton inspiré et avec la foi des martyrs les dons heureux et les charmes de la terre natale qui entretient chez les peuples honnêtes et fidèles le souvenir des aïeux.

Les relations de catholiquesà protestants, enCanada, étaient donc ce que les traités, exécutés avec plus ou moins de bonne foi et de bonne volonté, les rendaient nécessaires. Pourquoi les rapports entre Canadiens-Français catholiques et libéraux doctrinaires ou rouges, étaient-ils franchement détestables ? Ces libéraux, imbus des principes pervers importés par Papineau à son retour d'exil et saturés d'un gallicanisme aigri, étaient les arrivistes de l'époque.

Leurs convictions religieuses, s'ils en avaient, paraissaient fort superficielles et fausses. Ce qu'ils préféraient aux espoirs élyséens, c'était une très large place au soleil du monde ; c'était la jouissance du pouvoir pour légiférer selon leurs principes subversifs, anti-chrétiens, et de façon profitable. Tant que la Province de Québec, avant son Union avec l'Ontario, avait eu à décider seule de ses afl'aires sous le contrôle de la métropole, les libéraux français, aussi peu embarrassés de scrupules et de doctrines qu'ils étaient forts en appétits, recherchaient l'alliance et les suffrages des libéraux anglais, des immigrés et des protestants ; avec ces concours ils allaient à l'assaut du pouvoir. Pour arriver à leurs fins, aucune concession de fonds ou de forme envers le protestantisme exigeant ne leur coûtait ; ils s'imaginaient que les catholiques devaient tout céder, tout perdre et s'estimer fort heureux que quelques-uns de leur race, des libéraux, arrivassent à pénétrer dans les conseils de la colonie ! Outre leur ambition personnelle à satisfaire parles pri-

valions d'autrui, ils entendaient bien assouvir aussi leurs rancunes de sectaires. Cependant, si leur audace, si leur violence étaient grandes avant l'Union, alors qu^ils espéraient le prompt succès de leurs complots, ils se firent humbles et petits quand survint cette Union : elle décevait leur attente, dérangeait leurs combinaisons, car les protestants de l'Ontario, renforcés par ceux de Québec, formaient une majorité compacte qui pouvait se passer d'eux pour gouverner à leur guise. Ils s'opposèrent, mais en vain, à la Confédération, surtout à l'octroi des Parlements provinciaux, que la catholique province de Québec, pour récupérer sa liberté, réclamait avec instance. Les raisons de l'opposition libérale à l'Union d'abord, à la Confédération ensuite, mitigée parles Législatures provinciales, étaient toujours les mêmes : ils avaient horreur des blocs où pouvaient se perdre leur petit nombre. Ils combattaient les innovations qui devaient mettre à nue leur mentalité complexe et livrer à la discussion honnête leur pauvreté morale.

Aussi, selon les circonstances et d'après l'attitude qu'elles rendaient opportunes, les libéraux furent des rouges^ doctrinaires ^ ou réformistes y toujours déguisés, mais réclamant sans cesse la Séparation de l'Eglise et de l'Etat, même l'omnipotence de rÉtat, la répression du clergé : qu'ils accusaient de rapacité et d'esprit de domination. Ils prétendaient que toute loi émanée d'un vote majoritaire était juste et obligatoire pour tous, fût-elle en opposition directe au droit civil et au droit ecclésiastique ; ils déniaient au Pape le droit d'intervention dans les questions politiques quelle qu'en fut la nature ou la signification ; ils revendiquaient la liberté de conscience, la liberté de la presse, le droit de tout dire, de tout écrire, et la liberté aussi de tout faire, au moins sur le terrain politique ; ils voulaient, de plus, la sécularisation de l'instruction, et ils dénonçaient chez (3 Pape comme chez le clergé un empire tyrannique sur les hommes qu'ils tenaient, disaient-ils, dans l'abjection de Fignorance, dans Tabrulissement de la superstition. Aussi mettaient-ils le progrès dans l'afFranchissement des esprits de la tyrannie cléricale, accusant les Papes en général. Pie IX en particulier, et bon nombre d^évêques d'avoir été, d'être encore de francs chenapans. C'était là les principes et les discours des libéraux, avancés sans doute ; mais ces principes étaient exposés et délayés par des commentaires habiles et variés, très captieux, en de nombreux organes répandus à grands frais au milieu d'un peuple loyal qui ne pouvait concevoir une pareille perversité dans une duplicité supérieurement canaille.

Voilà pour le côté civil, et voici pour le compte religieux:

Pendant les 150 ans que le Canada fut une colonie française, les erreurs gallicanes et jansénistes sévissaient en France. En vérité, il eut été miraculeux que ces erreurs n'eussent pas franchi l'Océan dans la pensée ou dans les bagages des émigrants civils ou ecclésiastiques. De fait, elles furent importées à Québec, à Montréal où les grands Séminaires^ sulpicien d'ici, séculier de là, les cultivèrent de façon intense et les répandirent à discrétion. Certain clergé, ainsi contaminé sur les bords du Saint-Laurent, dispensait l'instruction classique et supérieur. L'instruction classique comme l'enseignement supérieur se faisait au moyen des auteurs païens qu'on ne prenait pas la peine d'expurger, et d'auteurs gallicans contre lesquels on ne mettait pas les esprits en garde ; l'enseignement ecclésiastique se donnait en des livres saturés des mômes erreurs gallicanes et jansénistes. Durant les années d'études classiques on accordait à la jeunesse deux heures de catéchisme par semaine, pas davantage, pour que ces jeunes intelligences n'eussent point trop de familiarité avec les choses saintes et ne perdissent pas le respect de la Religion !

Elles ne le perdaient pas aisément, ce respect : la plupart ne parvenaient même pas à l'acquérir. Avec un si léger bagage de doctrine nébuleuse, cette jeunesse abordait les hautes éludes, toujours entourées des mêmes précautions contre l'irrévérence, avec l'aide d'auteurs suspects, tel que Pothier pour les sciences juridiques.

La domination britannique ne changea rien dans les méthodes d'enseignement en usage parmi les Canadiens-Français^ rien non plus dans leur inspiration tendancieuse. Les lois du pays s'en ressentirent ; elles avaient le cachet des errements gallicans et mettaient en pratique des doctrines, par ailleurs réprouvées.

L'enseignement de la théologie dogmatique et morale ne se dégageait pas non plus de ce sectarisme spécial. D'ailleurs, pour diverses causes, ces études restaient faibles, notoirement insuffisantes. Parce que, d'une part, les vocations sacerdotales étaient rares et que, de l'autre, les besoins du ministère dans les paroisses et les missions grandissaient chaque jour, on débrouillait les sujets en toute hâte, souvent superficiellement, et on les envoyait dans les maisons d'éducation faire une classe, exercer une surveillance, vaquer à queîqu'autre tache, ne leur laissant que d'insuffisants loisirs pour acquérir un peu de théologie, une teinte d'Ecriture Sainte et rien du Droit canonique, étant entendu que les

prêtres, en dehors d'obligations précises, n'avaient pas de droits à faire valoir en bas, ni en haut lieu. Il arrivait cependant que certains prêtres, plus débrouillards, s'étonnant d'avoir toujours tant de devoirs, parfois singuliers, et jamais de droits même légitimes, s'en ouvrirent à Rome discrètement. Alors les maîtres surpris d'une audace si rare, perdaient patience, et tel que M^'" Baillargeon envers Alexis Pelletier et ses tenants, osaient menacer de suspence, d'interdit et même d'excommunication : un appel à Rome semblait un acte de rébellion qu'on ne pouvait tolérer.

Tout cela était fort triste, sans doute, et d'autant plus que les errements gallicans en honneur à Québec et, en certains milieux, à Montréal se compliquaient de licences en liturgie, d'audaces en administration, et^ amenaient des heurts et des conflits regrettables.

M^"" Ignace Bourget, à l'exemple et à la suite de M?"" Lartigue, tous les deux évêques de Montréal, osa réagir contre ces tendances, contre ces errements : il réforma les études théologiques à Montréal, y restaura la liturgie selon les rites romains, et fit aux erreurs gallicanes et libérales une guerre sans merci qui exaspéra également les oracles démasqués de Québec et ceux de Montréal. Ce réformateur avisé et tenace subit de graves contrariétés, mais n'en poursuivit pas moins son entreprise de salubrité intellectuelle et morale. Il ne se contenta pas longtemps de réformer ou de renforcer les études ecclésiastiques ; il se proposa bientôt, tout en les assainissant, de relever le niveau de toutes les autres sciences et d^en rendre la diffusion facile au sein de la bourgeoisie. 11 ambitionna d'instituer une Université catholique en Canada. Il Faurait voulue cette institution pour Montréal, métropole commerciale de la colonie ; il se réjouirait cependant de sa fondation en tout autre lieu, pourvu que son enseignement fût satisfaisant, contrôlé efficacement par les évêques. Le Séminaire de Saint-Sulpice de Montréal, certes, aurait pu réaliser ce projet en se convertissant, par l'adjonction des chaires requises, en Université; mais, faute de garanties ou d'appui, par déférence aussi pour le métropolitain, ce fut le Séminaire de Québec qui fut prié de se convertir ainsi et qui y consentit à la condition que les évêques sollicitassent les chartes royales et les décrets pontificaux nécessaires.

L'Université, dite Laval, de Québec, vit le jour en 1852. On s'aperçut presque aussitôt que l'enfant était mal venu : il se montra en effet ingrat et rebelle. D^abord, cet établissement sut éluder le contrôle des évêques, pour le moins

le rendre inefficace et il resta, malgré tout, attaché à son enseignement ancien que réprouvai';nt les évêques. Quant aux nouvelles chaires créées : avec une rare inconscience ou une témérité calculée, il les confia indistinctement, aussi bien à des professeurs libéraux, protestants et francs-maçons qu'à des maîtres catholiques dont l'un, M. Stremler, très honnête et fort apprécié, fut ignominieusement chassé pour avoir trouvé que les héros païens n'étaient que des pygmées comparés aux plus grands Saints de l'Eglise; un autre prêtre, M. Désiré Vésina, pour avoir nommé les concupiscences; d'autres pour avoir combattu l'enseignement libéral en honneur à Laval ou pour des griefs analogues, invraisemblables, qui ne pouvaient pas les disqualifier, au contraire ! Un personnel universitaire interlope, des doctrines fausses et des tendances malheureuses, des manuels d'auteurs condamnés mis aux mains des étudiants et autres faits positivement blâmables ne pouvaient pas mettre à l'aise la conscience des évêques contrôleurs, auxquels on refusait tout contrôle pratique, ni les satisfaire bien longtemps.

Jusque-là, y avait-il accord ou désaccord au sein de Tépiscopat canadien, qui, par sa jeunesse même, était encore privé d^organes utiles et de traditions salutaires? On ne saurait le dire et il importe peu de le rechercher ici. Mais il est certain pour tous que l'attitude de l'Université Laval ; que les audaces de ses deux premiers recteurs. MM. Gasault et Taschereau ; que l'exercice de leur contrôle dédaigné et d'autres résistances, amenèrent entre les évêques promoteurs de cette Institution des échanges de vues qui donnèrent du champ à l'intrigue, partout en éveil. Les attaches de personne, les intérêts de clochers, la timidité des uns, l'ambition des autres et le reste se mêlèrent fatalement à la discussion. Le désaccord devait éclater puisque des hommes aussi droits dans leurs intentions, aussi intègres de caractère que Ms"" Ignace Bourget et M»"* Laflèche comptaient parmi les interlocuteurs, pour la plupart fort embarrassés d'être aussi mécontents.

On agitait la question de la réforme des classiques ; M^'^ Ignace Bourget, en 1863 et en 1865, ajouta encore à la discussion l'idée de la fondation d'une seconde Université que les familles, désabusées sur le compte de Laval, réclamaient pour Montréal.

Me^ Baillargeon, archevêque de Québec, malheureusement -égaré par les intrigues du Conseil de l'Université Laval, de M. Taschereau qui en était recteur, et par son entourage, fut cependant le seul évêque qui se montra hostile à la

réforme chrétienne de l'enseignement au Canada. Ce dissentiment, néanmoins, vu la discrétion des prélats, passa inaperçu de la société civile.

Toutefois, plus que l'affaire des classiques et celle des études trop affaiblies suivant la méthode de TUniversité de France, celle de l'Université Laval préoccupait l'opinion publique. A peine émise, l'idée de fonder une nouvelle Université catholique à Montréal fut populaire. 11 fallait s'y attendre : ce projet exaspéra Québec, qui s'accommodait des bénéfices divers d'une pareille institution dans ses murs, mais se souciait insuffisamment des obligations morales qui en résultaient pour elle. Québec, dans la personne du recteur Taschereau, soutenu par M^"^ Baillargeon dont ce Recteur était le principal sinon l'unique conseiller, fit une virulente opposition au projet de M^»*!. Bourget; il la rendait en même temps publique.

Au fond, le débat se réduisait à ce qui suit :

Le Séminaire de Québec, converti en Université Laval, prétendait être et rester l'unique lumière pour éclairer tout . Canadien venant au monde ; il s'octroyait tout pouvoir, ima- j ginait que toute science était incarnée en lui et tenait pour ^ acquis que tous avaient le devoir de lui obéir et de se laisser intoxiquer. Aussi, quand il avait adopté une ligne de conduite, il se faisait un point d'honneur de n'en dévier jamais : il aurait eu mille fois tort qu'il aurait encore démontré contre toute évidence, mais avec tous les artifices d'un art consommé, qu'il avait décidément raison. Car, s'il s'était dédit ou amendé, lui qui tenait Tinfaillibilité pontificale pour un mythe subversif de toute dignité humaine, aurait cru que c'en était fait de son autorité, de son prestige. Ainsi disposé, il sera sourd, il sera muet et aveugle par intérêt, aussi par simple convenance personnelle. Pour soutenir une position prise, maintenir son décorum^ il trouvera tous les moyens Bons, salutaire même la malhonnêteté.

Nous traçons ce caractère à grands traits, rapidement, avec regret, parce que forcé et contraint ; parce qu'il fut public et se trahira sans retenue dans les pires contrariétés que subiront M^^" Bourget et M^"" L. F. Laflèche.

Plaçons-nous en 1869, lors de la décision de M^^ Cooke remettant tous ses pouvoirs entre les mains de son coadjuteur, M8^ Laflèche, et à l'ouverture du Concile œcuménique du Vatican. Hein ! Un Concile ! Œcuménique et l'infaillibi- Hté pontificale à définir \ \ Une renaissance papale au milieu des attentats des sectaires et les rapines des brigands ! ! ! En dépit de fa Révolution triomphante ! ! î

En fallait-i. plus et mieux pour déehaîner les pires passions des ennemis de FEglise, les susceptibilités des gallicans, la haine des libéraux doctrinaires ?

Tout le Canada fut alors inondé des écrits de Dupanloup, comme de ceux des autres libéraux français et belges. Dans le Journal des Trois-Rivières M»'" Laflèche faisait faco à l'ennemi ; Ms'' I. Bourget le secondait énergiquement dans le Nouveau Monde de Montréal.

La presse libérale canadienne accablait également de ses injures ces deux évêques unis pour la défense de l'intégrité doctrinale de l'Eglise catholique. A Québec, par contre, les véritables organes catholiques étaient réduits^ par Vautorité ecclésiastique^ au silence, alors que la presse libérale du même crû, inspirée par la même autorité religieuse se livrait aux pires excès de langage ! Pour être tolérée ou encouragée par cette autorité toute locale, il suffisait que cette presse libérale déchaînée se montrât respectueuse des doctrines gallicanes. G^ést ainsi que nous vîmes M*"" Baillargeon et son aide le G. V. Gaseault, sévir contre des champions catholiques tels qu'Alexis Pelletier et Martel ; contre les professeurs du collège de Sainte-Anne de la Pocatière soupçonnés de connivence et autres.

M^^ Laflèche suivait attentivement tous ces débats et démêlés ; il déplorait amèrement tous ces écarts et toute» ces défaillances au milieu des mortelles épreuves que traversait fa Papauté; méconnue même parmi les siens à Québec !

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