‹ Voix canadiennes: Vers l'abîme (volume 3)Chapitre 19 sur 36 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Polémiques. — V« Concile provincial de Québec. — Visite de M^' Bour- I get aux Trois-Rivières. — Erection canonique du Séminaire diocésain. — Visite de M^'' Taché à M»' Laflèche. — Mandement relatif au V* Concile de Québec.

Lorsque Mg'" Laflèche se rendit à Rome pour soutenir contre Québec les droits que Montréal entendait faire valoir, de violentes polémiques s'élevèrent entre les journaux de deux cités rivales : la presse montréalaise aisément manquait de mesure, mais les organes qui soutenaient les prétentions de Québec multipliaient leurs grossièretés. Un apaisement était désirable pour tous et M»'' Laflèche avait mission de l'assurer en obtenant justice pour les familles et la ville de Montréal.

Sans entrer dans des explications publiques, qui n'eussent fait que raviver et qu'envenimer des querelles qu'il s'agissait, au contraire, de réduire, Monseigneur des Trois-Rivières se contenta d'être fort satisfait du résultat de son voyage, tandis que le P. Braum en était visiblement heureux. Par contre, M^*^ Taschereau eut soin de sauver, au moins, les apparences dans son dépit manifeste : car, dès le lendemain de sa rentrée à Québec, avril 1873, il adressait déjà à son clergé une circulaire pour l'informer « contre toute justice » qu'à Rome on n'avait blâmé que les journaux de Montréal. Il s'appuyait, pour le dire, sur un document de la S. C. de la Propagande, où on traçait simplement aux évêques la ligne de conduite à tenir à Fégard de la presse, en général ; et cela concernait la presse de Québec aussi bien que tout autre.

Les Trifluviens, du reste, ne s'y trompèrent pas. Ils connaissaient trop bien leur évêque pour se méprendre sur le sens de ses paroles, toujours sincères, ou sur l'expression de sa physionomie qui respirait la franchise. Il s'était déclaré très satisfait de l'accueil reçu et du résultat de ses dém-^rches

à Rome. Il n'en fallut pas davantage pour enthousiasmer une population fort éprise de son vaillant pasteur. De nouveau, par le canon, par les fanfares, par des adresses vibrantes, tous manifestèrent leur exubérante joie, d'abord de revoir leur évéque parmi eux, et puis de ce que la Providence l'avait choisi pour travailler efficacement au bien général de l'Eglise et à l'apaisement des esprits au mieux être des Franco-Canadiens.

En effet, grâce aux rapports deM^"" Laflèche, à ses instances ici et là, entre autres l'affaire de la paroisse de Notre- Dame et la question de l'Université de Montréal étaient remises à l'étude dans les conseils de la S. G. de la Propagande, et le Parlement de Québec se montrait tout disposé à combler les vœux de M^^ I. Bourget en reconnaissant par un Bill déclaratoire les imprescriptibles droits qu^avait l'Eglise catholique en Canada de s^organiser à son gré, surtout par l'érection de nouvelles paroisses. Mais on eut alors ce navrant spectacle : des prêtres de l'archevêché de Québec, soutenus par l'archevêque lui-même, contestèrent les droits de l'Eglise en cet ordre d'idées, des droits acquis par les Traités, les Capitulations et la Constitution ; droits quç PEtat et même les ennemis naturels de l'Eglise n'avaient pas le courage de mettre en doute, loin de les combattre (1). N'importe, les prêtres de Saint-Sulpice de Montréal, très zélés du reste, mais routiniers, tenaient à leur paroisse unique, au prestige, aux avantages divers qu'elle leur assurait. D^ailleurs, ayant pris l'habitude d'être d'un avis contraire à celui de Ms^ I. Bourget en tout ce qu'il entreprenait, cela les eût mis encore mal à Paise de changer d'attitude. Cette persistance dans des torts évidents pour tous donna même lieu au pamphlet de La Comédie Infernale^ œuvre d'un ►certain abbé Villeneuve qui fit rire et pleurer, et motiva l'intervention finale d'un délégué apostolique, Ms^ Conroy (2).

Les évêques de la Province de Québec tinrent leur V® Conrile régional quelques jours à peine après le retour de M^'" Laflèche: en mai 1873. M*^ Taschereau se montrait alors soucieux. Il était sollicité de toutes parts. La lutte se poursuivait acharnée entre conservateurs et libéraux ; ceux-ci, voulant

(1) Voir Voix Canadiennes^ Vers l'Abîme, tomes i, m et ix, tous documents concernant cette triste affaire,

(2) Voir Voix Canadiennes, Vers l'Abîme, tome m, page 108, et le tome ix, chap. XVIÎ.

arriver au pouvoir, ne ménageaient plus ni leurs promesses, ni leurs prières. Ils faisaient en règle le siège de l'archeveché et de Laval qu'ils entendaient à tout prix se rendre plus favorables encore, jusqu'à l'aveuglement complet et la défaillance irréparable.

Le champ de bataille n'était autre que le Parlement fédéral, où la majorité, dite conservatrice, était en grande partie protestante. 11 s'agissait de déplacer cette majorité, et de s'emparer du pouvoir. L'entreprise eût été manifestement au-dessus des forces des libéraux s'ils avaient été bien connus de tous, réduits à leurs seules forces et traités par les autorités religieuses selon leurs véritables mérites. Précisément, c'était sur ces mérites ([u^on s'efforçait de donner le change en recherchant le patronage de l'archevêque de Québec, qui avait une trop naturelle tendance à tout céder aux libéraux courtisans. Pour comble de malheur, parce que les conservateurs voulaient alors se rapprocher de leurs adversaires pour solutionner les questions du Manitoba et celle des Ecoles confessionnelles du Nouveau Brunswick, affaires qui montraient les majorités protestantes de ces deux provinces oppressives des minorités catholiques, les journaux locaux critiquaient et blâmaient les conservateurs qui allaient perdre ainsi une partie de leur clientèle ordinaire. Se sentant menacés ici, les conservateurs tâchaient de se fortifier là et c'est par d'opportunes concessions qu'ils songeaient à rallier quelques libéraux à leur cause.

La situation était fort embarrassante pourM^'' Taschereau ; elle l'était même pour les autres et n'en devait inspirer que plus de réserve, plus de prudence. Il eut certainement suffi, vu l'embarras de tous, que les députés conservateurs catholiques se montrassent fermes sur les principes et constants dans leurs actes pour imposer à la majorité protestante le respect du droit des minorités ; mais ils faiblirent et songèrent à des accords qui ne firent que leur aliéner des électeurs et leur faire perdre le pouvoir. C'est que les libéraux eurent l'astuce de s'engager à réparer les torts des conservateurs sans se soucier de tenir cette promesse !

Les évêques Laflèche et Bourget avaient, cependant, l'esprit trop éveillé pour se laisser séduire par de vaines protestations ou par des promesses fallacieuses. Eux, du moins, voulaient une situation nette, des attitudes loyales, estimant que le peuple ne suivrait ses guides qu'autant qu'il recevrait d'eux une direction ferme et raisonnable. Ils exigèrent donc que les libéraux doctrinaires, les seuls en cause

et soumis à la critique, fussent bien qualifiés et entièrement démasqués ; qu'on en détournât les électeurs résolûmeiat.

C'était la planche du salut; et c'était précisément l'épave vers laquelle M^"^ Taschereau, en plein naufrage, n'entendait pas tendre la main. Il endoctrina si bien ses sufFragants qu'en ce V° Concile de Québec Ms' Bourget et Më' Laflèche furent seuls à demander les moyens de salut la veille d'un naufrage.

Tout ce que les Pères admirent contre l'évidence, c'est qu^il y avait en Canada quelqm'.s adeptes du libéralisme ; ce qui permit à toute la masse des libéraux qui encombraient la scène de dire : qu'eux, du moins et sûrement, ne comptaient point dans ce petit nombre, d'ailleurs inexistant ! Nombre d'écrits, prouvant le contraire, virent alors le jour et alimentèrent des polémiques ardentes.

A vrai dire, les Pères de ce Concile n'étaient pas encore bien fixés sur la nature du libéralisme catholique dont ils subissaient, en somme, l'influence. Ce qui le prouve, dit M. Alexis Pelletier: « c'est que Ms'^ Taschereau, après avoir commenté dans un Mandement les décrets de ce V® Concile, confondit le libéralisme catholique avec le libéralisme impie ou l'indifFérentisme ». Cette méprise ou cette défaillance entraîna la défaite des conservateurs et Favènement au pouvoir de ces quelques adeptes du libéralisme qui n^existaient plus quand il leur fallut tenir des promesses. En effet, dès la première session du nouveau Parlement, dont ils étaient le principal ornement, on les éprouva en ramenant sur le bureau les questions du Manitoba et des Ecoles du Nouveau- Brunswick. Ces quelques adeptes, plus attachés à leurs principes qu'à leurs engagements, trahirent aussitôt la cause catholique, sacrifiant ses intérêts sacrés !

L'aventure était assez cruelle pour que les amis de M*''* Laflèche pussent décemment glorifier la clairvoyance de l'évêque des Trois-Piivières : combien sincèrement lui-même aurait voulu s'être trompé !

En quittant le Concile, M^"^ Bourget accompagna M^'^ Laflèche aux Trois-Rivières. Cette visite fit époque dans les annales des Trifluviensà cause des démonstrations extraordinaires auxquelles elle donna lieu. Le peuple, sensible et reconnaissant, avait appris la tendre amitié qui liait ce noble vieillard, durement éprouvé au service de son peuple, et cet athlète impavide, dont la vaillance, après de rudes travaux, osait encore affronter des tempêtes pour Dieu, pour Trois-Rivières et le Canada. Les fidèles les confondaient dans

leur affection enthousiaste et de tout cœur, en ce jour, ils les fêteront ensemble.

Les deux évêques débarquèrent donc aux Trois-Rivières le 27 mai au milieu d'une grande foule qui les conduisit triomphalement à l'éveché, où M*^' Bourget remercia les citoyens de leur cordiale réception.

Le lendemain, M^'' Laflèche mena son hôte illustre, alors doyen de l'épiscopat canadien, à son collège des Trois-Rivières, tout à la joie en cette circonstance.

Sur ces entrefaites la Corporation de ce collège avait examiné plus sérieusement que jamais les chances d'avenir de son établissement : les élèves affluaient, les succès se multipliaient, la faveur des citoyens se montrait fidèle et les travaux du nouveau collège se poursuivaient, mais coûtaient chers...

La Corporation en voyant maîtres et élèves à Tétroit, alors qu'elle était enfin rassurée sur les intentions de TEvôque à son égard, avait décidé de bâtir un nouveau collège dont le site fut choisi avec discernement, mais pas sans les contrariétés ni les tracasseries réservées aux œuvres utiles. Toutefois les anciens élèves s'employèrent avec une si généreuse ardeur que les obstacles s^aplanirent.

Le l*"'' juin 1873, le jour de la Pentecôte, alors que les travaux étaient sortis de terre, Ms*" Laflèche put bénir enfin la pierre angulaire.

Au cours de la cérémonie, l'évéque prononça un remarquable discours déclarant notamment qu^il était heureux et fier de voir la population trifluvienne unie de cœur pour la réalisation d'une œuvre méritoire qui vaudrait au diocèse tout entier d'inépuisables bénédictions. Il ajouta :

« ... La maison d'éducation qui a pris naissance en votre ville et qui aujourd'hui s'élève superbement de terre, malgré les innombrables difficultés qu'elle a éprouvées, est un gage de votre avenir. Non seulement les générations qui grandissent, en puisant ici une bonne éducation, seront chrétiennes, mais elles feront votre force. Qu'est-ce qui a donné à nos compatriotes le moyen de défendre dans les assemblées de la nation notre religion, nos institutions et notre société, si ce n'est la bonne formation que notre jeunesse avait reçue dans nos maisons d'éducation. Il en sera de même pour vous ; c'est en posant les assises d'une maison de haute éducation que vous formerez des chrétiens et des citoyens, qui seront en état de faire valoir avantageusement vos intérêts religieux et sociaux.

« Le collège que vous travaillez à fonder me paraît avoir un grand avenir devant lui, tant à cause des difficultés qu'il a rencontrées, que

parla nécessité de son existence. Vous le savez ; c'est le désir de l'Eglise que la ville épiscopale possède une semblable institution et^ en secondant les vues de l'Eglise, vous attirez sur vous les bénédictions les plus abondantes »...

Mê^"" Laflèche avait dit aussi que l'Eglise désirait qu'il y eût un Séminaire dans sa Ville épiscopale. Il avait tout essayé pour amener celui de Nicolet auprès de lui ; n'y ayant pas réussi, il pensait déjà à convertir ce nouveau collège en Séminaire diocésain.

Il y fut porté par M*"" Taché, qui, en septembre de cette année^ vint lui rendre visite aux Trois-Rivières et fut fêté au collège comme le fut IVP^ Bourget.

Cependant la bienveillance de plus en plus marquée que Tévêque témoignait au collège décida la Corporation à considérer plus sérieusement encore les chances d'avenir de son établissement.

Les membres de cette Corporation s'étant réunis le 7 novembre 1873, M. Baillargeon leur soumit son rapport sur les travaux en cours. Selon lui, il fallait veiller à ce que la maison fût prête à recevoir les élèves à l'ouverture prochaine des classes ; mais.... « il fallait aussi aviser aux moyens de continuer l'entreprise et travailler à en assurer le succès. Or, il ne savait plus où aller frapper pour se procurer l'argent nécessaire Après avoir rappelé les intentions des fondateurs du collège, qui voulaient en faire une institution entièrement ecclésiastique..., contrôlée par l'évêque, il émettait l'avis que le temps favorable pour réaliser ces intentions était arrivé »

Une requête fut rédigée pour demander à l'évêque la conversion du Collège en Séminaire diocésain.

Ms'' Laflèche y avait songé pour faire cesser l'anomalie qui maintenait ce Collège partiellement sous le contrôle laïque. Il fut donc heureux de ce qu^une démarche aussi spontanée de la Corporation intéressée lui proposât la réforme désirée et le priât elle-même de fonder son Séminaire en prenant rétablissement et tous ses biens.

Son Conseil consulté et sur un avis unanimement favorable, M^^ Laflèche fit droit immédiatement à la requête et résolut la transformation du collège. Il notifia sa décision le 2 décembre 1873.

La Corporation ayant rempli, selon ses offres antérieures, toutes les formalités légales que nécessitait le nouvel état des choses à créer, il restait à Tévêque à réaliser la partie du programme qui lui incombait.

Test le 19 mars 1874, jour de la fôte de saint Joseph, pari de rétablissement, que devait avoir lieu l'érection cano-

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nique du Séminaire. Une magnifique cérémonie réunissait le peuple des Trois-Rivières à la cathédrale. A Tévangile Mg*" Laflèche monta en chaire et, après des éloges bien mérités à V Union de Saint-Joseph, il continua en ces termes: « ... C'est de ce jour que j'ai daté le décret qui érige canoniquement le Collège des Trois-Rivières en Séminaire diocésain. Cette fôte de saint Joseph voit donc s'accomplir l'un des actes les plus importants que j'aurais, sans doute, à remplir dans le cours de mon administration. A l'exemple de mon vénéré prédécesseur, j^ai placé avec une grande confiance le Séminaire des Trois-Rivières sous la protection de saint Joseph, patron de l'Eglise universelle. J'espère beaucoup de l'avenir de cet établissement. »

Ce décret d'érection fut porté à la connaissance des fidèles par une lettre pastorale lue dans toutes les églises du diocèse le 22 mars suivant. Elle se trouvait donc magnifiquement terminée Tœuvre entreprise par M^' Cooke, à laquelle s'était si cordialement rallié son digne continuateur.

En voyant la joie qui transportait tous les cœurs et faisait afïluer par mille canaux les louanges comme les dons au moyen desquels étaient exalté et favorisé ses œuvres en général, l'édification de son Séminaire en particulier, le saint évêque bénissait pieu du fond de son cœur, tandis que ses enfants l'acclamaient, le disant leur Providence.

Comme si Dieu avait voulu serrer encore plus les liens qui unissaient déjà M^"" Laflèche à son nouveau Séminaire, dont les hautes murailles s'étaient élevées comme par enchantement et dont le dôme majestueux dominait, dès lors, toute la ville, il fit que, privé lui-même d'une demeure convenable, le bon évêque n'eût mieux à faire qu'à s'installer dans ce Séminaire, au milieu de l'essaim bourdonnant et joyeux d'une jeunesse studieuse. Il y vécut sept années, toujours souriant bien qu'à Fétroit et dans la gêne; et ce furent, pour l'établissement, sept années de bénédictions.

En effet, cette cohabitation amena entre l'évéque, le personnel dirigeant et enseignant, et les élèves, une conformité de vues, une unité ^d'action, un attachement et une confiance réciproques, une émulation ardente de tous les instants qui aidèrent puissamment à créer un esprit excellent et des traditions qui firent l'honneur et la prospérité de cette ;^uvre diocésaine.

M?"" Laflèche croyait se retrouver à Nicolet. Le plus natu-

rellement et le plus utilement du monde, il devint l'âme de la maison. Sa longue expérience acquise par renseignement, dans la direction des études et le maintien de la discipline au sein d'un établissement similaire, fut une grâce exceptionnelle dont maîtres et élèves tirèrent le meilleur parti. Ses conseils, sages et paternels, allaient à tous indistinctement : il savait guider et encourager, et on le trouvait inimitable quand il descendait au milieu des élèves dont il embellissait la vie en stimulant leur courage.

Nous nous sommes étendus, plus que de raison peut-être, sur la fondation du Séminaire des Trois-Rivières. Il le fallait, parce que, si cette fondation était nécessaire et providentielle, elle porta néanmoins ombrage au Séminaire de Nicolet, et causa du préjudice à Ms'' Laflèche personnellement.

Nicolet, bêlas ! ne put se faire à l'idée d'une concurrence fût-elle bienfaisante pour les âmes, indispensable à la diffusion de la foi ; Nicolet aurait voulu rester, seul, séminaire diocésain et, avec cette prétention déjà exorbitante, vu la situation faite à l'évêque, elle en émettait une autre qui ne Tétait pas moins : celle de subordonner les autorités diocé^ saines et TEglise même à ses seules convenances.

Ah ! M^' Laflèche voulait s'affranchir de Nicolet, l'amoindrir, se passer de lui ! On allait voir.

Et ce qu'on vit tout de suite, c'est que Nicolet prétendait, de son côté, s'affranchir de M^' Laflèche, l'amoindrir à son tour et se passer de lui.

M^'' des Trois-Rivières créait un séminaire pour ses besoins évidents ; Nicolet allait créer un diocèse pour affirmer ses droits méconnus, sa force et son indépendance.

Mais comment procéder pour arriver à cette fin ? Nicolet n'était pas embarrassé. Nicolet connaissait les divergences de vues qui existaient entre M-' Laflèche et M^'^ Taschereau au sujet du libéralisme et de FUniversité et d'autres causes. Nicolet dépendant de M^*^ Laflèche, suffragant, allait en appeler à M^^ Taschereau, métropolitain omnipotent ; Nicolet allait épouser toutes les méchantes querelles qui pouvaient soutenir sa mauvaise cause ; Nicolet allait hurler avec les loups et se jeter aux trousses de son pasteur; Nicolet enfin se révoltera et versera dans la cabale.

Et l'homme admirable que Nicolet allait attaquer et trahir était le même que nous avons vu dans le Nord-Ouest canadien, à Nicolet même et dont M^*" Taché, archevêque de Saint-Boniface, disait lors des noces d'argent du Séminaire des Trois-Rivières, le 25 juin 1885 :

« ... Je suis ïrifluvien moi-mêoie par mes ancêtres qui ont habile longtemps l'enceinte de cette ville. De plus, une ancienne amitié et de vieilles relations de missionnaires ont établi entre le digne cvêque des Trois-Rivières et moi un lien durable qui me rappelle encore constamment dans votre cité. Il y aplus : le Séminaire des Trois-Rivières lui-même a acquis des droits à mon estime et à mes sympathies en me procurant plusieurs sujets utiles pour le séminaire naissant de Saint-Boniface »...

M«' Taché rappela, par la môme occasion età grands traits, qu'il fut, en ses débuts de missionnaire, l'élève de chant de M*'' Laflèche, mais qu'il n'avait jamais pu faire honneur à l'habilelé de son professeur ; qu'il avait appris avec lui les premiers rudiments des langues sauvages et que, sous ce rapport encore, il n'osait se flatter d'avoir été un émule bien redoutable;., mais il avait reçu de lui les plus beaux exemples de dévouement et de sacrifice. Il avait vu à l'œuvre cet admirable ouvrier évangélique qui ne reculait devant aucune presse, qui n'épargnait aucun labeur pour procurer au troupeau, qui lui était confié, les grands bienfaits de la religion et de la civilisation. Il avait suivi de loin, disait-il, ce modèle des missionnaires catholiques et les exemples qu'il en avait reçus servaient encore à le guider dans les travaux de chaque jour. Son illustre maitre avait mené une vie d'abnégation et de sacrifices qui se poursuivait encore à ce jour au milieu des plus poignantes épreuves. Mais il trouvait l'explication de ces peines et de ces épreuves dans le texte qui couronnait lo portrait de M*^' Laflèche en cette circonstance : « Quia acceptus eras Deo necesse fuit uttentatio probarette. » La ville des Trois-Rivières était bien heureuse d'avoir un tel pasteur et si elle jouissait alors d'un si précieux avantage, elle le devait à une circonstance providentielle pour elle, qui avait arraché aux Missions du Nord-Ouest, celui qui devait en être le premier Pasteur.

«... Mg"" Laflèche, en efïet, continuait Ms^^ Taché, appelé par le Saint-Siège à porter le bâton pastoral sur le terrain de ses premiers travaux apostoliques, trouva moyen dans sa grande humilité d'échapper à cet honneur en donnant pour raison qu'une infirmité, contractée durant ses longues courses dans les contrées sauvages, lui avait enlevé presque entièrement l'usage d'un pied et le mettait dans l'impossibilité de continuer sa vie de missionnaire. Le Saint-Siège agréa son excuse et il revint au pays portant cette glorieuse cicatrice devant laquelle vous devez vous incliner avec respect et surtout avec reconnaissance, puisque vous lui devez la faveur d'avoir maintenant pour premier pasteur ce digne évêque qui vous gouverne.

« Pour moi j'eus à regretter doublement la cause qui enlevait M^*" Laflèche aux missions du Nord-Ouest. J'allais être privé à la fois de ses sages conseils et des exemples de vertus et de sacrifices qu'il n'avait cessé de me donner, et en même temps le fardeau de Tépiscopat qu'il n'avait voulu accepter, allait retomber sur mes faibles épaules. Mais alors j'étais plus fort, plus vigoureux que mon ami et je ne dus qu'à cette considération de devenir évêque de Saint Boniface.

« Pour lui, de retour au milieu de vous, malgré la légère infirmité dont il souffrait encore, comme chez lui la tête n'avait jamais subi la même épreuve que la jambe, il ne put échapper à un nouvel appel du Saint-Siège...

« Je suis heureux de trouver une circonstance aussi favorable pour rendre hommage au mérite, au zèle infatigable et aux vertus éminentes de celui que j'ai considéré comme mon maître et comme mon père dans les travaux que j'ai entrepris à ses côtés. C'est un honneur pour moi de m'associer aujourd'hui à la joie générale des élèves du Séminaire et des citoyens des Trois-Rivières, parce qu'étant unis si fortement par le cœur à leur digne évêque je le suis également avec eux ».

Nous allons voir bientôt quelques-unes des dures épreuves que Ms"^ Taché déplorait avec tant de cordialité et que M^"" Laflèche endurait avec une dignité, une résignation admirables. Dans la Prairie, témoin muet de tant d'abnégation, de fatigues, de sacrifices et de douleurs, le vaillant évêque s'était endurci à toutes les tortures du corps ; mais les tortures du cœur n^avaient pu Talteindre parmi les sauvages ; elles Tassaillirent dans des milieux raffinés, ayant des sources et des causes déplorables. Ah! oui, la Providence voulait passer son serviteur au creuset de la souffrance morale ; elle le fit avec un soin, avec une patience qui eussent arraché à une moindre vertu des gémissements. Seulement, Ms' Laflèche était de ceux qui reçurent mission de fonder des églises : ce sont là des apôtres qui ont toujours les yeux sur le Christ, leur modèle inimitable sans doute, mais toujours fortifiant et consolant.

Nous ne dirons certainement pas toutes les peines intimes, les rudes combats qu'eut à endurer ou à livrer le vaillant évêque, durant son long et glorieux épiscopat : on les devinera trop aisément à la lumière des documents nombreux produits dans les Voix Canadiennes, Vers l'Abune et de ceux qu'il nous faudra présenter dans la suite. Nous craindrions, du reste, par des exposés émouvants, d'être entraînés bien au-delà des limites que nous nous sommes imposés et dans des appréciations qui nous répugnent.

Ah ! les peines du métier d 'évêque que le saint apôtre de

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l'Ouest connaissait si bien ; M*'' Laflèche ne devait plus tarder à les expérimenter plus que lui, heureusement avec un égal courage.

Les Décrets du V« Concile de Québec ayant été soumis à la ratification du Saint-Siège et la publication en ayant été autorisée, M^' Laflèche les porte à la connaissance de ses diocésains par un Mandement daté du G octobre 1874, où nous lisons :

« ... Aussi un des premiers actes de ce Concile a-t-il été la reconnaissance solennelle du Concile Œcuménique du Vatican et son adhésion pleine et entière à toutes ses définitions et décrets, et spécialement au décret de l'infaillibilité du Souverain Pontife. Ce Saint et Œcuménique Concile du Vatican est comme un pliare lumineux que l'Eglise vient d'élever pour dissiper les ténèbres que les erreurs nombreuses de notre temps avaient répandues sur la plupart des vérités fondamentales du Christianisme. Or, parmi ces erreurs qui menacent le plus votre foi, nos très chers frères, les Pères du V** Concile de Québec ont jugé qu'il était nécessaire de vous signaler celle du Libéralisme Calholljue, parce qu'elle est une des plus séduisantes, et par là môme des plus funestes à la Religion. Elle se glisse dans les âmes comme le serpent sous l'herbe, sans se laisser apercevoir. Le Saint-Père l'a déjà condamnée à plusieurs reprises en déclarant que celte erreur est uue peste qui a déjà fait plus de mal à l'Eglise que la Commune elle-même. « Un autre danger pour la foi, nos très chers frères, est celui des seules écoles mlxles ou non catholiques, auxquelles plusieurs parents imprudents envoient leurs enfants et les exposent ainsi à prendre le germe de cet indijférenlisme religieux qui engourdit aujourd'hui tant d'âmes cathoHques. Les Pères ont en conséquence renouvelé la défense déjà faite aux parents par le I" Concile de Québec d'envoyer leurs enfants dans de telles écoles, et ils ont enjoint aux Pasteurs et aux confesseurs de refuser l'absolution à ceux qui ne se conformeront pas à ce décret.

« Le mariage des enfants de 1 Eglise a été élevé par Notre-Seigneur Jésus-Christ à la dignité de Sacrement, pour sanctifier l'union des époux chrétiens. Cependant il arrive quelquefois que des catholiques, indignes de ce beau nom, inaugurent un aussi saint état par un crime énorme, en allant demander à un ministre hérétique une bénédiction réprouvée par 1 Eglise de Jésus- Christ. Aussi les Pères du Concile ontils averti solennellement les pasteurs et leur ont-ils enjoint de renoul»veler deux fois par année le même avertissement que les catholiques llquivont contracter mariage devant un ministre hérétique commettent lipar là un péché très grave, donnent à leurs frères un grand scandale If et renient virtuellement leur foi en communiquant ainsi avec les hérétiques dans les choses divines. Enfin, nos très chers Frères, nous-

croyons devoir encore attirer votre attention sur les décrets relatifs aux élections politiques et administratives, au serment, à la liberté de TEglise, au luxe et à la tempérance. Ces décrets contiennent des avis salutaires et des règles très sages sur la conduite que les fidèles doivent tenir relativement à ces sujets importants.

« Nous profitons de cette circonstance pour vous informer d'une ordonnance de l'autorité ecclésiastique relative au Cérémonial Romain. L'Eglise a toujours attaché la plus grande importance aux cérémonies qui accompagnent la célébration de ses augustes mystères. Les Souverains Pontifes se sont réservé à eux-mêmes de les détermir^er presque dans les plus petits détails, afin d'en assurer l'intégrité et l'uniformité. Pour arriver autant que possible à cette uniformité si désirable, l'autorité ecclésiastique de cette Province a prescrit une plus exacte observation du Cérémonial préparé par Tordre du I" Concile de Québec, et dont elle a fait rédiger un abrégé à l'usage des enfants de chœur. Nous avons prescrit de suivre fidèlement l'un et Tautre dans tout le diocèse.

« Telles sont, nos très chers Frères, lesobservations que nous avons jugé utile de vous faire en publiant les actes et décrets du V® Concile Provincial. Nous nous bornons à vous indiquer brièvement les dangers que les Evoques de la Province y ont signalés à votre attention et les salutaires enseignements qui vous y sont donnés, pour vous conduire sûrement dans l'éternelle félicité. ...»

On remarquera que M?'' Laflèclie signale à la particulière aversion des fidèles le libéralisme qu'à Québec on était toujours tenté de passer sous silence.

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