CHAPITRE XVII
Complexités des aflaires canadiennes. — M»' Laflèche traite la question de rinfluence spirituelle indue dans le Journal des Tr ois-Rivière s et fait paraître ses articles en une brochure anonyme qui réunit les suffrages de l'épiscopat canadien. — L'action libérale de certains professeurs de Laval et scandales que cette action provoque. — M»' Taché doit s'inquiéter de ses écoles et des Métis menacés d'une rigoureuse répression. — L'Université de Manitoba. — Me*^ Bourget démissionne et Ms"" Fabre lui succède sur le siège de Montréal. — M»"" Laflèche demande l'introduction de la cause de Mère Marie de l'Incarnation. — Cinquantième anniversaire épiscopal de Pie IX ; mort de Pie IX et son éloge par Ms"^ Laflèche. — Avènement de Léon XllI. — Mandement au sujet des élections. — Documents Pontificaux indûment divulgués par la presse. — Réclamations des évéques lésés qui délèguent de nouveau Mê"^ Laflèche auprès du Saint-Siège.
Afin de ne point égarer le lecteur dans un ensemble de faits compliqués, nous isolerons des questions agitées simultanément au milieu d'une confusion qui n'est qu'apparente.
Depuis 1867, il y avait scission dans l'épiscopat canadien. L'élévation de Ms^Taschereau sur le siège de Québec (1871) parut un encouragement pour les libéraux dont la citadelle doctrinale était l'Université Laval elle-même ; ce fut en même temps une sorte de menace pour leurs adversaires, pourtant défenseurs zélés du Saint-Siège. De là une mésintelligence qu'on s'efTorçait de tenir secrète. Le Programme Catholique, approuvé par les uns, désavoué par les autres, envenima le conflit. La Lettre Pastorale collective de 1875 fut cependant un géaéreux effort vers une entente cordiale, <|ue vint troubler aussitôt Tacte arbitraire de Québec, aii- - iiulant en pratique les effets salutaires de cette lettre commune, Dès lors, aux yeux du public lui-même, les évêques «e classaient en ultramontaiiis et en libéraux : ceux-ci se ralliaient autour de la bannière de M^' Taschereau ; ceux-là autour du drapeau de M^' I. Bourget. Le peuple se divisa •de même façon pour le malheur de l'Eglise du Canada.
Les Ullramontains, nous Tavons vu, en appelèrent à Rome loyalement et leurs raisons, excellentes, touchaient à la politique et à la religion. Mais les Libéraux avaient établi un camp retranché dans Rome. De là, ils surveillaient le Vatican ; ils manœuvraient les Congrégations romaines d'autant plus sûrement que, d'abord, ils se trouvaient dans la place et qu'ensuite ils avaient les mains bien pourvues d'arguments trébuchants ^t sonnants ; d'autant plus habilement enfin qu'ils ne s'embarrassaient guère de scrupules.
Quand donc ils virent monter la tempête à l'horizoïj ; quand ils se sentirent menacés par la lassitude de Tadversaire outrage, loin d'attendre l'attaque, ils prirent une offensive vigoureuse, multipliant les causes de nouveaux conflits, de plus en plus troublants. Ils osent, en le flattant, appeler le public à la rescousse : la presse se mêle de l'affaire, Ae peuple prend part à la discussion. Les adversaires se font face : ici, les partisans des saines doctrines honnêtement déployés sur les brèches, qu'ils persistent à couvrir de leurs corps tout en refoulant l'agresseur ; là, les champions des soi-disant immortels principes et de leurs dérivés, ceux-ci sournoisement embusqués, l'escopette au poing pour de traîtres coups. Rome s'inquiète au bruit de la bataille ; elle veut intervenir, tout concilier ; mais, trompée odieusement, elle exerce une action appréciable seulement par ses bonnes intentions, car elle fut déplorable par ses résultats. Rome n'atteint ni son but, ni l'ennemi commun, qu'elle fait, au contraire, triompher ; Rome, enfin, frappe en plein cœur ses meilleurs défenseurs qui tombent sans laisser entendre un murmure, et meurent en bénissant dans leur malheur immérité la main paternelle qui ne sait pas^ et les fait pourtant disparaître..., mais dans l'éblouissante apothéose du sacrifice vaillamment accepté, dans cette apothéose immortelle qui rend radieuses pour les victimes du devoir les avenues infinies d'outre-tombe.
Nous ne cherchons plus à accabler des malfaiteurs avérés, que nous avons déjà confondus. Il faut croire que la postérité, enfin renseignée, ne tressera des couronnes que pour les seuls héros dignes de sa reconnaissance, parce qu'ils ont, de leur vivant, souffert afin de mieux assurer la gloire et mériter le bonheur de leur Canada, tant aimé.
Nous poursuivrons donc notre chemin dans une sorte de labyrinthe de faits entremêlés, comme à plaisir, car nous voilà rendus au fort de la mêlée, oii les combattants déployent ceux-ci toute leur vaillance, ceux-là toute leur fourberie. L'ennemi donne, en effet, sur tout le front de bataille ; il
presse les flancs, lourne les positions et tombe encore dans le dos de l'adversaire loyal qu^il frappe, sans pitié ; et tous les moyens lui plaisent, et les cadavres ennemis pour lui sentent la rose ; il méconnaît la loi, méprise la morale, la religion ne rintéresse qu'autant qu'il peut en abuser. Il ne croit pas à l'honneur de la parole donnée et c'est pourquoi il la profane^ ni à la sainteté du serment et voilà pourquoi il le prodigue ; il ne voit en toutes choses que son intérêt d'abord, et il choisit, selon leur seule efficacité, les moyens de le faire valoir ; il affirme ce qui lui convient et pour l'aire accepter ses assertions, les plus aventurées comme les autres, il supprime les t^ garanties ordinaires dues à la vérité comme à la justice ; il ^jurera Pauthenticité de faits mensongers, qu'il rendra vraisemblable en multipliant les faux et les témoignages complaisants, qui sont les véhicules des erreurs qu'on impose et des dénis de justice dont on profite ; il simulera enfin une grande compassion pour le malheur de son adversaire terrassé, quand il aura le front tout rayonnant de la joie que lui cause la détresse dont il fut l'artisan ; et c'est alors qu'on pourrait le voir, en quelque sorte, élevant vers les justes cieux, pour les prendre à témoin de son innocence, ses mains encore souillées de la poussière de ses méfaits !
Or, cher lecteur, c^est bien cette effronterie du mal ; c'est le trouble systématique que les fauteurs du mensonge et de la calomnie répandent aux sources mêmes de la vérité historique^ (fui cause l'embarras et fait, sans doute, le mérite de ceux qui classent les faits acquis, les remettent dans leur ordre et cadre naturel, pour les présenter à la postérité dépouillés enfin de tous les artifices qui les ont rendus inintelligibles aux contemporains.
Nous pouvons maintenant aborder, indifféremment, l'une ou l'autre des questions brûlantes, alors agitées, qui furent V influence spirituelle indue du Clergé, la succursale de VUniversité Laval à Montréal et les irrégularités de sa fondation,, enfin la division du diocèse des Trois-RivièreSy en nous confinant ainsi dans les affaires canadiennes troublantes, où Msf Laflèche fut directement mêlé. Elles se développèrent simultanément entre les mêmes facteurs, pour des causes dépendantes les unes des autres. Les traiter ensemble, ^ comme elles se déroulèrent, dans un ordre chronologique ■prigoureux, ce serait en rendre la compréhension pénible et *^ les conclusions embarrassées. Nous préférons donc les exposer successivement, tout en ayant soin de renvoyer ^z^.r Voix Canadiennes^ Vers VAblnie^ pour la lecture intégrale de nombreux documents étendus, que nous ne pourrions repro-
duire ni même analyser ici sans nous étendre démesurément. 1^ M^"" Laflèche ne s'occupait déjà de Vinfluence indue que dans i^es Quelques considérations sur la société civile, ce qui prouve l^'abord que la question était ancienne. Dès son retour du Concile du Vatican, Tévêque des Trois-Rivières rappelait et commentait les Décrets du IV® Concile de Québec, ce qui nous montre encore que la question restait agitée ; le Programme Catholique la précisa, la Lettre Pastorale collective du 22 septembre 1875 voulait la résoudre, elle allait môme y aboutir quand le virage calamiteux de M^*" Taschereau renversa toute la position et fit gagner la bataille aux libéraux affolés et déjà en pleine déroute.
Nonobstant ce désastre imprévu, la principale préoccupation de Mê^ Laflèche continua d'être la répression nécessaire du libéralisme doctrinal et la défense sans répit de la légitime autorité du prêtre catholique dans son action sacerdotale. Bien entendu, il n'en fallait pas davantage pour faire de sa personne le point de mire vers lequel convergeront les ardentes inimitiés et les coups impitoyables. Il s'y attendait, sans en éprouver autre chose qu'un zèle redoublé.
Ce à quoi le brave évêque s'attendait moins, c'était d'être réduit à se garer plus derrière que devant; d'être traîtreusement frappé, plus cruellement par certains de ses soldats et de ses compagnons d'armes, par quelques chefs de file craintifs ou perfides, que par l'ennemi. Et c'est malheureusement le côté le plus pénible de ses épreuves subies au service d'un Dieu équitable et bon, qui. l'a reçu dans sa gloire, nous l'espérons ; au service de l'Eglise impérissable qui lui doit encore de la gratitude et... des réparations.
Dans sa Déclaration du 26 mars 1878, en union avec ses suffragants, INP'' Taschereau disait sa profonde douleur et celle que les vrais catholiques canadiens ne manqueraient pas d'éprouver à la suite des incidents de l'élection de Charîevoix,... où l'action soi-disant politique du Clergé, légitime et naturelle, était contestée et flétrie, finalement condamnée le 28 février 1878 par la Cour Suprême, composée de trois membres dont le propre frère de l'archevêque plaintif! Celte condamnation inacceptable, effet de la situation intolérable faite au Clergé, fit désirer et rechercher par Me"" Laffèche, soutenu par ses collègues, l'amendement de lois, bien intentionnées, qui rendaient cependant possible une iniquité aussi flagrante.
Le vaillant évêque n'était pas homme à se reposer après un premier effort, ni à se contenter d'une Déclaration. Le 26 février 1878, il écrivait à M^'" Conroy, Délégué Aposto-
lique au Canada, lui disant en substance que le plus dangereux ennemi des catholiques canadiens était le libéralisme, plus redoutable que le protestantisme; qu'il serait à désirer que les législateurs, notoirement honnêtes, fissent savoir ce qui, dans la loi, les mettait hors d^état de rendre meilleure justice, en vue des amendements à y introduire : « il me semble, continuait-il, que la loi pourrait être modifiée... Les violations de la loi électorale, qui ont eu lieu et qui ne manqueront sans doute pas de se reproduire aux prochaines élections, donneront probablement occasion à des amendements ; ça sera le temps favorable pour faire disparaître celte ambiguïté, qui a donné lieu à cette interprétation dont nous avons eu à nous plaindre. »
Le 22 mars, même année, il écrit encore à M?"^ Conroy lui confiant combien il est étrange, en pleine effervescence électorale, de voir les Libéraux invoquer en leur faveur l'autorité du Délégué Apostolique. Il songe à réitérer, pour ce qui le concerne, les principales recommandations de la Lettre Pastorale collective de 1875 ; il s'informe cependant de l'avis du Délégué Apostolique à cet égard (1).
II résulte jusqu'à l'évidence des documents publiés au tome II des Voix Canadiennes, Vers V Abîme, que Me*^ Conroy, induit en erreur, par les renseignements tendancieux qu'on lui prodiguait à Québec, se faisait la plus malheureuse illusion sur le degré de contamination libérale dont souffrait réellement le peuple canadien : il croyait sincèrement que la grande erreur n'avait pas encore franchi l'Océan ; que ce qu'on prenait pour des Libéraux, qu'ils fussent /?6)w^e5, Réformistes, ou autrement déguisés, étaient des êtres bien chimériques, ou des réalités inconsistantes, aussi inoffensives que les mythes inventés pour effrayer; que la francmaçonnerie canadienne était fort différente des autres et se résumait en des rêveries philanthropiques. Il ne les donnait pas précisément comme des modèles à imiter ; il était loin, cependant, de les regarder comme des ennemis ; et c'est ce qui lui faisait déplorer naïvement toute cette hostilité fâcheuse qu'évêques mal avisés et catholiques intransigeants témoignaient à ces braves gens en toutes circonstances !
Le danger que faisait courir à l'Eglise du Canada un tel aveuglement remitdans la main de l'athlète des Trois-Rii>ières sa lourde massue : par articles suivis, comme pour ces
(1) Voir ces lettres : Voix Canadiennes, Vers V Abîme, tome m, pp. 268-
Quelques considérations sur la Société civile, il donne encore au Journal des Trois-Rivières sa belle étude intitulée : L Influence spirituelle indue.
Après avoir rappelé ce que sont les rapports multuels de l'Eglise et de l'Etat, il traite du droit d'immunité ecclésiastique, qui n'est pas, en soi, plus extraordinaire que le droit d'immunité parlementaire, par exemple, judiciaire ou militaire. Est-ce que la personne des Souverains n'est pas, dans son irresponsabilité, regardée comme intangible, sinon iniaillible! N'y aurait-il donc que l'immunité sacerdotale, la plus sacrée de toutes, et la plus nécessaire, qui ne trouverait pas grâce devant le rouleau révolutionnaire ? Et il affirme que l'Eglise a droit à ses Immunités autant et plus que TEtat. Il donne les excellentes raisons du droit d'immunité ecclésiastique. Le clergé est la milice sainte de Jésus- Christ, dont le chef est le Souverain Pontife. L'Eglise choisit ses serviteurs avec le même souci et la même autorité que l'Etat apporte dans le choix de ses propres fonctionnaires ; c'est affaire de sage administration et de durée paisible.
« La raison comme la Révélation, dit M^" Laflèche^ démontrent que l'immunité ecclésiastique a sa raison d'être dans la nature même de la société religieuse qui ne pourrait durer sans elle.
(( Cette immunité, sans doute, n'élève pas les Clercs au-dessus des lois civiles ; ils sont tenus à les observer en tout ce qu'elles n'ont pas de contraire aux saints Canons et à la sainteté de l'état sacerdotal. »
L'auteur fait remarquer aux protestants que l'immunité qu'ils réclament en faveur de leur Clergé revient au sacerdoce catholique, avec la seule différence du moins au plus, dans le droit de chacun respectivement. Mais au Canada, les catholiques ont sur les protestants l'incontestable avantage « que la liberté du Culte catholique y est garanti par les Traités de cession du pays à l'Angleterre ». D*ailleurs^ si une contestation s'expliquait dans la pensée des hérétiques, est-elle admissible chez des catholiques en présence de la doctrine constante et si bien motivée de l'Eglise, en présence de la condamnation solennelle des opinions conijaires !
M. Laflèche déplore ici que les jurisconsultes^ en général, et même les mieux intentionnés, aient si peu approfondi les principes sur lesquels repose ce droit d'immunité, si im{ ortant pour la liberté de l'Eglise. Il ne voit d'autre atténuation aux fautes commises que dans Tesprit gallican et janséniste
qui anime les auteurs auxquels ils doivent leur formation jn^ofessionnelle. Il rappelle, cependant, que l'Eglise a ses Officialités, ou tribunaux, pour rendre justice à ses enfants en toutes matières qui se rattachent à la religion ; que les intéressés peuvent et doivent y recourir. Néanmoins, et m.algré les réclamations de l'Eglise, lésée par ces empiétements, peu à peu on s'est habitué à se passer des Tribunaux ecclésiastiques pour avoir recours, en cas d'abus, à la juridiction civile. C'est un pareil oubli des convenances et du droit ecclésiastique qui a conduit, en France, à la Constitution civile du Clergé, comme au martyre do ce Clergé durant la tourmente révolutionnaire.
« En général Tappel comme d'abus est un recours à l'autorité civile sous prétexte d'abus commis par Tautorité ecclésiastique dans l'exercice du saint ministère. L'autorité civile prétend avoir le droit de les recevoir et de les juger en premier ressort. »
M^'' Laflèche cite le P. Liberatore qui démontre l'absurdité de ces appels. 11 rappelle aussi l'opinion du juriste Moulard disant que : « ces appels n^auraient jamais dû trouver place dans la législation d'un pays catholique... » « C'est un dogme fondamental du catholicisme qu'en matière de doctrine, de discipline et de jugements canoniques, le pouvoir ecclésiastique est indépendant du pouvoir civil... « Aussi les députés catholiques qui auraient voté la loi de Vlnfluence indue avec Tintention de l'étendre au domaine spirituel, aux actes du prêtre dans Texercice du saint ministère, auraient encouru l'excommunication majeure réservée au Pape et il le prouve.
L'auteur dit encore que Timmunilé s'étend à la personne, aux biens du Clergé, mais il ne s'occupe que du droit d'immunité de ses actes, puisque la loi de Vlnfluence Spirituelle indue ne s'attaque qu\aux actes du prêtre dans Texercice de son ministère. Il distingue entre les actes du prêtre qui sont d'ordre temporel ou spirituel. Les changements survenus dans l'état des sociétés a pu amener des tolérances quant aux actes temporels des prêtres qui sont des citoyens;... mais il on va tout autrement, dès qu'il s'agit des fonctions sacerdotales et des actes spirituels du clergé. Ces Actes^ par leur nature même, échappent à la juridiction civile, dont l'autorité est limitée au domaine temporel. Il serait donc absurde et contraire à la loi divine et à la loi naturelle de soumettre ces actes spirituels aux jugements des tribunaux civils. Et l'évêque applique ces principes aux jugements rendus dans les contestations des élections de Charlevoix et de
Berihier pour cause à'Influence indue. Dans ces affaires, les juges firent fausse roule pour n'avoir pas tenu un compte suffisant des principes du droit ecclésiastique, basé sur le droit divin; eux-mêmes, par mégarde, se sont faits théoiogiens et canonistes ! et se sont mis ainsi en posture pitoyable.
Théologiens d^occasion, ils ont voulu connaître de la moralité des votes des électeurs et ont décidé qu'il ne pouvait y avoir péché grave à voler en faveur d'un candidat, si dangereux lut-il pour la société et l'Eglise.
Canonistes improvisés, ils ont tracé les limites du ministère saint, décidé ce que le prêtre peut et ne peut pas dire en chaire, et ailleurs, aux fidèles dont il a charge d'âme ; surtout, ils interdisent au Clergé de défendre l'Eglise même contre ses pires ennemis î
Si grave parut aux évéques de la Province de Québec cet empiétement sur le domaine de la conscience et sur les droits de l'Eglise, qu'ils protestèrent solennellement contre cette sentence qui portait, en efFet, une atteinte profonde à /la liberté même de TEglise catholique. M^^ Laflèche prouve /ensuite que la subordination de l'Eglise à l'Etat est la pre- J mière erreur fondamentale de ces jugements, en ce qu'ils confondent des choses essentiellement distinctes ; il souligne l'incertitude du juge et relève d'autres conséquences du faux principe de la subordination de FEglise à l'Etat, il indique aussi les limites de la loi humaine dont l'omnipotence serait absurde.
Outre les deux erreurs fondamentales dans lesquelles a versé l'esprit juridique des Hon. Juges que M^' Laflèche redresse, à savoir : l** L'absolutisme de la loi humaine qui ne serait pas plus limitée par la loi naturelle que par la loi divine ; et 2°, l'absolutisme de la légalité qui obligerait le juge, en vertu de son serment d'office, à appliquer cette loi humaine, sans s'inquiéter de sa conformité ou de son opposition à la loi divine, M^'" Laflèche fait ressortir encore sur d'autres points des illusions et des erreurs graves.
Selon les juges : 1** Les ministres sacrés n'ont pas le droit d'intimider les électeurs par la menace de peines spirituelles : refus d'absolution, des sacrements, crainte d'excommunié cation, des jugements de Dieu et des peines de l'autre monde, parce que « le voleur » disent les Hun. Juges, peut voter comme il veut et qu'il doit être laissé libre, attendu que la loi civile défend toute influence spirituelle indue ; 2^^ les mêmes Juges ont erré en confondant les actes sacerdotaux et les actes civils des prêtres. Ils admettent sans difficulté
que le prêtre est, à ia fois, ministre de l'Eglise et citoyen de l'Etat ; mais ils ne peuvent comprendre que les actes propres du ministère sacré échappent complètement à la juridiction civile comme sa personne, et ne relèvent que de l'autorité religieuse ; et, parce que les actes du prêtre comme citoyen peuvent, avec les conditions voulues, relever de l'autorité civile, ils prétendent qu'il en est de même des autres. Aussi se sont-ils faits théologiens pour apprécier ! Ces juges n'ont pas cependant trouvé la différence qu'il y avait entre l'acte d'un prêtre qui dirait, par exemple, à un électeur : Tiens, Louis, voici 50 piastres et tu voteras pour Laurier ; et celui par lequel le même prêtre aurait dit simplement à ce Louis docile : Sî tu votes contre Laurier, je te refuse l'absolution ! Il est pourtant probable que, si le juge avait tenu la place de Louis, il aurait su, sans rien confondre, encaisser les piastres et se passer d'absolution. Son indépendance, à le faire, eutéié la démonstration pratique que la loi morale peut être violée à côté de la loi civile demeurant sans atteinte apparente. Dans le premier cas, le prêtre aurait fait un acte civil dont le juge pourrait connaître, au besoin ; dans l'autre^ il se serait contenté d'un acte sacerdotal qui ne regarde le juge civil d^iucune manière. Du reste, les pratiques journalières prouvent suilisamment, et trop malheureusement, que les peines spirituelles n'embarrassent pas l'électeur ; au contraire, elles le protègent plus efficacement que les peines temporelles.
Là, Mê"" Laflèche arrive au devoir de l'électeur et constate que les vices et les désordres que combat et condamne FEglise ne sont pas différents de ceux que réprouvent la loi civile ; seulement, où les prescriptions de TEglise s'inspirent d'un idéal supérieur immuable, la loi humaine succombe parfois aux pressions des intérêts privés ou des partis. M?^" Laflèche relève enfin de regrettables paroles du Président de la Cour Suprême. 11 n'admet pas qu'on aille confondre le prêtre avec Tagent électoral et retient que, si on peut juger les arbres d'après les fruits qu'ils portent, il faut bien aussi juger les principes d'après leurs conséquences. Et l'émineiit polémiste conclut : avoir clairement et solidement établi que la loi de Vinfluence spirituelle induCy telle qu'interprétée par les tribunaux civils de la Province de Québec, a produit un conflit regrettable entre l'Eglise et l'Etat, porté une atteinte grave à la liberté religieuse et civile de tous les citoyens, à quelque parti politique, à quelque croyance religieuse qu'ils appartiennent, sans aucun avantage pour personne.
« En conséquence (c'est le mot de la fin), nous engageons tous les amis sincères de la véritable liberté, à user de touie leur influence pour faire abroger une loi qui comporte d'aussi funestes conséquences, ou à la faire amender de manière qu'elle ne puisse jamais être appliquée aux choses du domaine religieux et spirituel... »
Cette étude, faite à l'occasion de causes restées célèbres dans tout le Canada, fut mise en brochure et communiquée aux évoques qui Tapprouvèrent. M?*" Taschereau la reçut comme les autres, mais garda le silence. L'amendement de cette néfaste loi, écrit M»"" Langevin, évêque de Rimouski, à M^** Laflèche, « désiré et demandé par tout l'épiscopat de la Province, éprouve l'opposition des libéraux : j'en conckisJ que leur libéralisme n'est pas seulement politique mixis beau-| coup plus dangereux (1)... »
Il est bien vrai que M»"* Taschereau, en peine d'amende] la Lettre Pastorale collective du 22 septembre 1875, avait entretenu M=^ Laflèche des accusations portées contre quelquei prêtres du Comté de Charlevoix. Mais nous avons vu ave< quelle franchise et logique lui répondit Tévêque des Trois- Rivières, disant tout ce qu'il pensait de cette affaire : il n'admettait pas la culpabilité des prêtres incriminés.
Pour rinteliigence de ce qui précède comme de ce qui vaj suivre^, il faut s'arrêter à ces procès tendancieux.
« Par mille et une intrigues, dit Tabbé Alexis Pelletier;] par mille et une malhonnêtetés, on était enfln parvenu à s( débarrasser de l'importune Lettre Pastorale du 22 septembre 1875, qui avait porté un si rude coup aux partisans' du libéralisme.
a Les libéraux purent alors mettre facilement à exécution les funestes théories qu'ils avaient développées antérieurement dans leurs journaux, savoir qu'il était dans l'ordre de faire annuler une élection politique, si l'on prouve que des électeurs ont été influencés par les paroles du prêtre en chaire, ou parlant ailleurs comme directeur de conscience. » C'était là ïinfluence indue du Clergé, toujours illégitime et condamnable aux yeux des libéraux canadiens, qui pouvaient tout dire et tout faire contre les évêque et l'Eglise, alors que les prêtres devaient tout entendre, subir et, de plus, rester cois et se taire.
Sans doute, dans l'arsenal de la justice, le Parlement
(1) Voir la br .chure et les letU'es d'approbation des évoques : Voix Canadiennes, Vers i' Abîme, lome ii.
avait introduit une loi contre les menées corruptrices en matière d'élections politiques ; ces menées blâmables étaient qualifiées dans la loi influence indue ! qualification vague que les libéraux appliquèrent à Faction moralisatrice du Clergé, et cela devint tout-à-coup Vinfluence spirituelle indue du Clergé.
Et il arriva, notez-le bien^ qu'un des principaux professeurs de la catholique Université Laval, contrôlée par Ms"^ Taschereau, le professeur Gliarles-François-Stanislas Langolier, très pieux ^ mais encore plus imbu des immortels principes de 89, entreprit de faire décréter cette étrange extension de l'esprit de la loi, qu'il fallait entendre aussi par influence indue V action du prêtre en chaire contre les principes pervers dont il était un si chaud partisan. Ce Professeur, étrangement dévoué à des intérêts qu'il séparait manifestement de son culte, se mit en campagne contre les enseignements donnés par quelques prêtres du comté de Gharlevoix. Il suggéra de s'appuyer, pour contester cette élection, sur le chef de l'influence^ soi-disant, indue, exercée par quelques prêtres du comté. Lui-même, cet excellent catholique, se fit l'avocat passionné des appelants suscités par lui. Mê"^ Taschereau^ comme Grand Maître de l'Université, et l'Université elle-même, auraient pu intervenir, rappeler Langelier au sentiment des convenances, au besoin le priver d'une chaire qu'il déshonorait, puisqu'il contestait des doctrines nécessaires. Ils n'y pensèrent pas, mais le laissèrent agir et l'approuvèrent, trouvant que ce don Quichotte d'une cause mal interprétée ne faisait que combattre des exagérations, qui ressemblaient aux fameux moulins, plus immortels que certains principes troublants.
Et Langelier, pour faire éclater la sainteté de son entreprise, raccola des témoins extraordinaires : des gens illettrés, qui furent cités à six mois d'intervalles pour répéter les sermons incriminés dont ils n'auraient pu rendre décemment compte le jour même de l'audition. Toutes les naïvetés, toutes les sottises qu'on put suggérer et faire répéter, furent collationnées, commentées avec la plus extrême mauvaise foi, pour être mises à la charge des prêtres inculpés par ce champion émérite de la catholique Université Laval! Le sacerdoce fut ainsi cruellement bafoué et, comme par les siens, tourné en dérision en face de tout le peuple scandalisé. Jamais spectacle plus navrant n'avait été donné par le protestantisme, même en ses plus beaux jours de domination agressive. Les Messieurs du Séminaire de Québec, en constante communion d'idées avec leur Archevêque, ne
voyaient en toutes ces insanités que le plein exercice du droit de leur Professeur génial. Thomas Hamel, Supérieur du Séminaire, Recteur de l'Université et, de plus, vicaire général de M^' Taschereau, se plaisait alors à dire publiquement : « Langelier n'attaque ni le Clergé, ni la Religion, ni les droits de l'Eglise en menant l'enquête de Gharlevoix, mais les seules extravagances commises en chaire par quelques individus. » Et ce même Hamel répétait complaisammenî, en parlant de lui-même et de ses confrères du Séminaire de Québec : « Nous sommes libéraux d'esprit et de cœur, et nous demeurerons libéraux. Nous avons déjà fait faire un grand pas au libéralisme dans la province de Québec et nous espérons même le faire triompher à Rome. Nous avons assez de théologie pour savoir qu'on peut être catholique libéral et rester catholique. » Et dire, justes cieux ! que Pie ÏX était loin d'être libéral, qu'il fulminait même contre le libéralisme î Evidemment ce Pape illustre, contemporain du pauvre Thomas Hamel, n'avait pas assez de théologie pour rester catholique de la nuance équivoque des tenants d'une Université, dontM^^ Laflèche ne cessait pas de dénoncer les errements et de flétrir la conduite. Après ces confidences de M. Hamel, on se rend bien compte que la dévotion de M. Langelier le portait surtout à prendre des ordres à Laval, en lui exposant des vœux plus ou moins innocents.
L'immense scandale de l'enquête de Charlevoix dura trois mois sans que M^'^ Taschereau, tout absorbé par le soin qu'il apportait à juguler la presse catholique, plaçât un seul mot, fit le moindre geste pour y mettre fin (1).
Le procès fut soutenu devant le juge Routhier, qui ne voulut pas retenir les griefs invoqués contre la prédication chrétienne; mais, parles considérants mêmes de son jugement, il la vouait à la revision par la Cour Suprême.
Un autre professeur de l'Université Laval, M. Flinn, gagné par l'exemple de son collègue Langelier, pour des raisons semblables et par les mêmes procédés^ contesta l'élection du comté de Bonaventure. Là, il trouve pour l'écouter le juge Gasault, autre professeur libéral de la même Université. Dans son jugement, ce juge Gasault émit des principes en opposition flagrante avec la doctrine catholique : selon lui, le prêtre n'avait pas le droit de dire en chaire que tels ou tels actes répréhensibles sont des péchés graves devant Dieu,
(1) Voir, pour plas de détails et commentaires, et docaments, le tom? m des Voix Canadiennes, page 121 et suiv. et les tcmes iv et v,
^ vu qu'en parlant de la sorte à propos de politique, il détournait les fidèles de poser de pareils actes^ gênait en conséquence leur liberté, et se rendait, en définitive, coupable du délit que la loi désigne sous le nom à' Influence indue ; refuser l'absolution peut être aussi, selon ce juge, un acte à'Influence indue \ et il déclarait encore que les Parlements sont omnipotents, que la liberté des cultes est d'une obligation rigoureuse, absolue, reconnaissant aux Tribunaux le droit de prédication et d'administration des Sacrements ! ! !
M^' de Rimouski, dans le diocèse duquel le juge Gasault opérait de la sorte, protesta contre des principes aussi sub- I versifs de toute saine doctine ; mais les libéraux de Laval et leurs confrères couvrirent de ridicule ce malheureux prélat : De quoi donc osait-il se mêler sur les brisées d'une Université, lumière du monde et maîtresse en Canada ! Et pour que personne ne pût se méprendre à l'avenir sur la considéralion que, nonobstant cela, le juge Casault continuait de jouir en son Ecole, i\P'^ Tascliereau lui-même fit dire par la presse à sa dévotion : Que Rome n'avait point ordonné de mettre le juge Casault à la porte de l'Université etqu^elle n'avait pas, non plus, stimagtisé la sentence motivée qu'il avait rendue dans raflaire de Bonaventure... Comment donc ! mais pour la bonne raison que Rome n'avait pas encore était saisie de l'incident ou n'avait pas eu jusque-là le loisir de l'étudier I !
Les appeiants.de Charlevoix, éconduits par le juge Roulliier, arrivaient sur ces entrefaites devant la Cour Suprême qui revisa le jugement de première instance, donnant gain de cause aux libéraux. C'est, nous l'avons dit, Jean- Thomas Taschereau, frère de l'Archevêque de Québec, l'un des juges do celte Cour Suprême, qui prit en cette occasion la parole au nom de ses collègues; et c'est lui-même qui émit les propositions fausses et impies que M**" Laflèche relève avec une juste indignation dans son étude sur Vinfluence spirituelle indue.
Le travail libéral au Canada, quoi qu'on en ait dit de contraire, se poursuivait donc avec une singulière désinvolture sous un étrange patronat. Les défenseurs de l'Eglise romaine, sans les évêques de Montréal, des Trois-Rivières et de Sainl- Boniface, eussent été réduits à un nombre bien faible et à une influence moindre encore ; mais chacun de ces évêques valait une armée et les troupes qu'ils menaient à la bataille, par la confiance que ces chefs inspiraient, égalaient des Machabées sous les armes.
Durant cette période si agitée, et vu les communications que la vapeur avait rendues plus rapides sur les fleuves tt
les lacs, comme sur terre, M^' Taché faisait quelques apparitions au Bas-Canada, non seulement pour raison de santé ; ou pour rappeler aux évoques que la dignité archiépiscopale dont ils l'avaient affligé n'avait en rien réduit les besoins de ses missions, mais encore pour se concerter avec Montréal et Trois-Rivières sur les mesures défensives qu'il y avait lieu de préconiser dans un intérêt supérieur et commun ; accessoirement M^'' Taché s'occupait d'amnistie en faveur des Métis.
Il s'agissait aussi d'apporter à M^' I. Bourget, qui lui fut si secourable, une aide morale au milieu de ses tribulations et contrariétés douloureuses ; il s'agissait encore plus tard d'organiser l'Œuvre des Ecoles du iMord-Ouest sur le modèle de l'Œuvre des Ecoles d'Orient ; il fallait recruter, en outre, des missionnaires, prêtres et religieux, et aussi des colons catholiques... toujours. C'est que les Ontariens inondaient la vallée de la Rivière-Rouge de leurs flots qui montaient sans cesse, et que la majorité était devenue protestante dans ce pays heureux jusque-là moralement, mais, dès lors menacé par le fanatisme presbytérien dans ses intérêts matériels comme dans ses intérêts moraux, résumés dans ses libertés confessionnelles. Les catholiques de la Rivière- Rouge avaient donc lieu d'être fort inquiets ; d'autre part, il n'était que trop manifeste que Métis et Sauvages ne cessaient de devenir de plus en plus mécontents. M^" Taché craignait des excès divers, même une révolution qui aurait pu, vu le tempérament du peuple soulevé et son état d'esprit, amener des catastrophes sanglantes, irréparables.
Mê"" Laflèche vivant toujours de cœur à la Rivière-Rouge^ les sujets d'entretiens ne faisaient, certes, point défaut à ces vaillants évêques, lorsque les circonstances leur permettaient de se concerter ; et, nous l'avons dit, ce fut aussi fréquemment que l'amitié d'accord avec le devoir le leur rendait possible.
Qu^ils passaient alors de douces heures ensemble et que, courageux athlètes en guerre contre le libéralisme doctrinal, ils s'occupaient de bon cœur « à chauffer le même feu », selon l'expression plaisante de M?-^ Taché lui-même.
Quand, en 1875, il fallut célébrer avec une solennité digne d'une prospérité croissante, le Bicentenaire de Québec, M^*" Taché reparut en Bas-Canada pour « chauffer encore le même feu », et parce que ses besoins restaient les mêmes, étant encore réduit, notamment, à demander l'intervention collective des évêques en faveur de l'aministie due aux Métis, amnisties que lui-même leur avait promise au nom du gouvernement, alors défaillant !
M*"^ Laflèche avait déjà fait une ardente campagne en faveur de ses chers Métis, coupables de révoile assurément ; dignes cependant d'excuse, vu leur bonne volonté et leur état misérable, conséquence de l'invasion ontarienne, niv^is aussi de l'imprévoyance, sinon de l'incurie du gouvernement. Le Parlement de Québec, sur l'appel de Thon. Ghapleau, î)nr un vote unanime, réclamait l'amnistie de Lépine, et 252 pétitions de Canadiens-Français tendaient à la même mesi-re.
De leur côté, les évoques de la Province do Qué'nec adressèrent une requête au Gouverneur général, lord Dufferin, en faveur de cette amnistie. Ils déclaraient :
« Qu'ils ont appris avec chagrin l'état de trouble où se trouve maintenant la Province do Manitoba et qu'ils craignent que cet état ne s'aggrave si l'on n'y apporte un prompt remède ; que ce remède ne peut être qu'une amnistie pleine et entière... » Ils rappelaient « que celle amnistie a été promise de la manière la plus formelle par le gouvernement en 1870, lorsqu'il députa M?"* Taché, archevêque de Saint-Boniface, auprès de son peuple, pour l'engager à se soumettre au nouvel ordre de choses réglé par le gouvernement impérial ; qu'il est certain que ce digne prélat, que l'on avait prié instamment de revenir pour cela de Rome, eût refusé de se charger d'une pareille mission, s'il eût pu prévoir qu'on mettrait en doute la validité des promesses qu'on l'avait chargé de faire ;... que les soussignés ressentent vivement la situation compromettante où se trouve leur digne collègue par suite de l'inexécution des promesses que le gouvernement lui avait faites, et que, si on ne s'empresse de la faire cesser, il serait dilficile de conserver, entre le gouvernement et les chefs de l'Eglise catholique en Canada, celte confiance mutuelle qui a contribué elïicacement jusqu'à ce jour à faire régner la paix et l'harmonie dans la Puissance; que la dite amnistie ayant été promise sans limites doit être accordée comme telle, pour mettre fin à l'irritation causée parle résultat du procès Lépine... » Ils concluaient en priant le Gouvernement « de vouloir bien prendre leur requête en considération et d'user de la juste influence dc^^ht il jouit auprès du gouvernement impérial, pour obtenir que l'amnistie promise soit proclamée aussitôt^ et qu'il soit mis fin à Tagitalion et à l'inquiétude qui régnent à ce sujet parmi les loyaux sujets de Sa Majesté dans la Puissance du Canada. »
On a prétendu à tort pour refuser de faire droit à ce vote unanime, à ces pétitions^ à cette requête, que Ms"^ Taché avait, en promettant l'amnistie, outrepassé les pouvoirs reçus. Ce désaveu maladroit et malhonnête vaudra au Manitoba une émeute qui faillit causer sa perte.
Cependant, chargé d'années et d'infirmités, abreuvé d'où-
trages et de contrariétés en ses œuvres les plus louables, en même temps desservi à Rome jusqu'à y subir une sorte de désaveu à propos des paroisses canoniques érigées à Montréal, et de quelqu'intéret secondaire les concernant, M^*^ 1. Bourget prend les contradictions subies comme la manifestation même de la volonté de Dieu, et, en sa grande humilité, il offre sa démission qu'on désirait en certains milieux et que Rome accepte, privant ainsi l'Eglise du Canada d'un de ses plus insignes serviteurs et Ms' Laflèche du meilleur de ses compagnons d'armesau milieu de difficultés plus nombreuses. Ce que les libéraux appelaient leur exécution de Bourget, ils songeaient déjà à le répéter contre l'évêque des Trois-Rivières, dont ils demandaient aussi le désaveu, l'humiliation, Tamoindrissement, la déposition même.
Pour le moment, on travaillait à le confondre par le mor- ('ellement de son diocèse.
Un prêtre, peu recommandable, remuant et mal à Taise parce qu'il était singulièrement ambitieux, prêta Toreille à ceux qui se trouvaient aussi mécontents que lui-même de leur sort ; de plus, pour arriver à ses fins, il se mit à la recherche de ceux qui pourraient les seconder pour autres causes ; au besoin, il saura mettre en ligne, pour en faire état, des mécontents imaginaires et il produira de ces fantômes les témoignages et les signatures ! Nous venons d'indiquer l'abbé Marquis, de définir son œuvre : le lecteur qualifiera bientôt ses mobiles et ses procédés.
C'est donc en 1875, en pleine bataille, que se produisit la première des quatre tentatives du démembrement du diocèse des Trois-Rivières; c^est aussi cette année que M^"^ Fabre succéda à M^"" Bourget, et c'est le 1" février 1876 que TUniversité Laval de Québec obtiendra le Décret pontifical relatif à la fondation de sa Succursale de Montréal.
Ces dates et ces faits ne sont pas si rapprochés sans motifs : Ms"^ Bourget et Ms"^ Laflèche étaient aussi irréductiblement opposés 1 un que l'autre aux manœuvres des libéraux et aux agissements de Laval ; la disparition ou la confusion de l'un et de l'autre importait donc également au développement paisible des ambitions de Laval, aux progrès des libéraux. Ceuxci arriveront d'abord à faire dire dans Montréal par l'infortuné délégué apostolique Ms"" Conroy, désireux de complaire : que les évêques par une lettre collective, (qu'il leur avait imposée lui-même, lettre datée du 11 octobre 1876), visaient à faire disparaître deux erreurs qui tuaient le Canada : « l'erreur de ceux qui ne veulent pas suivre la doctrine enseignée par les évêques, et l'erreur de ceux qui, par trop de zèle reli-
gieux^ veulent faire peser sur les hommes et les partis de", condamnations que V Eglise n a jamais prononcées ». Le Délégué, simple écho de Laval, faisait ainsi lui-même, aux yeux de ses auditeurs, un excès de zèle qu'ils désapprouvèrent par un silence mortifiant^ en attendant qu'ils pussent manifester plus efficacement une vérité contrefaite ou dénaturée. En 1876, Mg"" Laflèche appuya à Rome la cause de la béatification de la Mère Marie de l'Incarnation, fondatrice des Ursulines de Québec, par cette belle lettre adressée à Pie IX :
Humblement prosterné aux pieds de Votre Sainteté, le soussigné, '^évêque des Trois-Rivières, La supplie instamment de vouloir bien ordonner l'introduction de la cause de la béatification de la M. Marie de rincarnation, première supérieure et fondatrice du Monastère des Ursulines du Canada.
Deux siècles ont passé sur sa tombe ; et cette longue suite d'année?, témoin partout de tant de ruines, loin d'éteindre dans l'esprit des populations canadiennes le souvenir et le respect de cette grande servante de Dieu, n'a fait qu'en confirmer la valeur et l'enraciner plus profondément dans les cœurs. 11 n'est pas rare de trouver des fidèles qui l'invoquent en particulier avec confiance et affirment avoir été les uns consolés, les autres soulagés ou guéris.
Le souvenir de ses vertus est la cause de cette confiance. Elle a partagé, avec les premiers missionnaires de la colonie, les travaux de l'apostolat parmi les personnes de son sexe ; elle a fondé cette pépinière de zélées maîtresses de la Doctrine chrétienne qui perpétuent son œuvre dans les monastères et pensionnats des Ursulines. Une constante tradition, les monuments de l'histoire ont appris les vertus héroïques qui ont brillé dans la Mère de Flncarnation, et la parfaite observance des vœux monastiques ont fait d'elle un modèle accompli delà parfaite religieuse. Dieu, toujours admirable dans ses saints, s'est plu aussi à manifester par des efiels admirables la puissance d'intercession de sa servante. L'introduction de sa cause de béatification est un événement qu'appellent nos vœux et ceux de notre peuple. Le pays soupire après le moment où il lui sera permis dinvoquer publiquement celle qu il vénère déjà dans son cœur.
Déjà à la demande des Pères du IV^ Concile de Québec, i868. Votre Sainteté a daigné accorder la faveur de faire ouvrir, avant le temps voulu par les décrets apostoliques, les procès authentiques faits par l'autorité de l'Ordinaire de l'Archidiocèse de Québec ; aujourd'hui, encouragé par la bienveillance de votre Paternité, i'Évêque des Trois- Rivières ose solliciter une nouvelle faveur qui contribuera grandement à la gloire de Dieu et à l'édification des enfants de l'Eglise et du Canada en particulier, en proposant à tous un nouveau modèle à imiter et une nouvelle protectrice à invoquer.
Ge nouveau bienfait, ajouté à lanl d'autres dont il doit se reconnaître redevable à Votre Sainteté, ajoutera encore à sa reconnaissance et à son amour ; en retour, il se fera un devoir de redoubler de ferveur dans les prières qu'il adresse chaque jour au Ciel pour le triomphe da U sainte Eglise et pour le bonheur de V. S. de qui, il aime à se souscrire. . .
Le 20 septembre 1877 eut lieu la solennelle introduction de cette cause qui lui était si chère, à divers titres, et particulièrement parce qu^il voulait fortifier les dames Ursulines qui se dépensaient si généreusement aux Trois-Rivières.
Sur ces entrefaites M^"" Taché revenait au Bas-Canada, le but principal de son voyage étant, cette fois, la question de Téducation. Car, écrivait-il, « ici comme ailleurs, il nous faut lutter sur cette question vitale. Les ennemis de FEglise nous harcèlent de toutes parts. Jusqu^ici la loi nous a été favorable ; mais je dois travailler à ce qu'elle ne puisse pas nous devenir défavorable ». Il n'eut pas mieux fait s'il avait prévu combien des lois hostiles allaient lui causer bientôt de calamités et de douleurs. En attendant, il cherchait, sans résultats appréciables, des professeurs compétents, et il consultait encore son ami des Trois Rivières concernant un projet d'Université pour le Manitoba.
Më^ Laflèche ne put que lui exposer ses propres soucis en la matière et le mettre en garde contre les aventures pénibles courus par les évoques de la Province de Québec avec leur Université Laval. L'apôtre de l'Ouest, réconforté, mais dont la santé restait précaire et les peines variées, reprenait la route de Saint-Boniface vers mi-décembre 1876. Sur les conditions nouvelles d'un pareil voyage, après 20 ans écoulés depuis le départ définitif de M^'" Laflèche de la colonie du Manitoba, rapportons-nous à M^"" Taché, qui écrivait dès le 17 juillet 1872 au P. Aubert : « Les malles et même les passagers nous arrivent de Montréal en sept jours, une fois même en six jours. L''an prochain vous gagnerez encore un jour. J'espère que cela vous donnera envie de venir nous voir. De Paris ici en quinze jours Tannée prochaine... Vous voyez que nous allons bientôt cesser d'être sauvages, ce qui ne veut pas dire que nous serons très civilisés... » La tentation d'aller voir lui-même prendra M^^' Laflèche à diverses reprises; nous avoîis déjà signalé sa promière excursion de ISSO.
Ms'' Taché fut assez civilisé, Dieu merci! pour suivre les conseils de M^"" Laflèche et ne pas succomber à la tentation des protestants manitobains, comme les bonnes gens de Québec et autres lieux, à celle de Laval.
En ce moment, en effet, contrairement à l'esprit et à la lettre des Décrets Pontificaux réglant la matière et prescrivant le rôle des évêques, Ms"" Conroy, délégué apostolique au Canada pour diverses causes et notamment pour finir rafï'aire de la Succursale de Laval à Montréal, organisait cette Université sans bruit ni concours, mais selon les vœux de l^archevêque de Québec et de son Séminaire, avec la seule assistance passive de M»"" Fabre, évêque de Montréal. Après que toute la besogne avait été cuisinée à huis clos, à Tiusu, du moins sans l'aide prescrite, et pourtant nécessaire, des évoques sufFragants de Québec, M""' Conroy daigna inviter ces sufFragants, négligés jusque-là, à la naissance d'un enfant qui leur était déjà suspect, et, sans doute, à seule fin de féliciter de son œuvre un père inapte et étranger! Par celte Succursale, aussi mal venue que sa mère, le malentendu Laval ne faisait que s'envenimer en s'aggravant.
C'est ce que M*"" Laflèche avait fait toucher du doigt à M^'^ Taché qu'il mettait en garde contre de semblables déconvenues. Si bien que, lorsqu'en 1877, il fallut fonder l'université du Mauiloba, son ami était pourvu d'arguments.
Donc, M^f de Saint-Boniface et Tévôque anglican de ce lieu, d'une part; divers membres du clergé catholique et du clergé protestant, d'autre part et plusieurs laïques des deux confessions arrivèrent cette année à discuter ensemble l'organisation de cette Université provinciale.
Les protestants voulaient une Université enseignante. Gomme en matière d'éducation et d'enseignement, pas plus que M»"" Laflèche, l'archevêque de Saint-Boniface ne voyait pas la latitude qui permet les compromis, il refusa cette destination à la fondation projetée: il émit l'opinion^ avec l'intention de la faire prévaloir, que l'Université manitobaine devait se contenter d'examiner les candidats et de conférer les grades ou diplômes. On insistait pourtant, parmi les protestants, pour que TUniversité eut ses chaires avec un personnel enseignant ; mais M^"" Taché refusa catégoriquement, trouvant que des chaires disparates n'avaient pas fait des preuves concluantes jusque-là au Canada. Il tenait pour indiscutable que l'enseignement est inséparable de la religion et que l'instruction religieuse ne peut être donné par un corps formé d'éléments de confessions différentes.
Ses vues furent finalement partagées. En conséquence,
les trois collèges alors existant au Manitoba : le collège de
iaint-Boniface, catholique; le collège Saint-John, anglican;
ît le collège de Manitoba, presbytérien, composèrent PUni-
vergité de la Province, chaque établissement donnant son
enseignement en dehors de l'Université elle-même, dont le rôle était réduit à l'examen des candidats et à la collation des grades. C'était, en d'autres termes^ une fédération de collèges, ayant pour but d'encourager les études. Ce n'était pas^ sans doute, la réalisation d'un idéal préféré, mais, en ce temps et en cet ordre d'idées, la meilleure création qu'il était possible de réaliser ou d'obtenir.
M*'" des Trois-Rivières était certainement l'un des évoques du monde qui se faisait le plus remarquer par sa grande dévotion envers la personne de Pie IX, de sainte mémoire. Il avait souffert toutes les douleurs de ce Père vénéré, répandu ses enseignements avec un empressement, un zélé si remarquables qu'il eut la peine comme le mérite d'endurer de la part des ennemis de l'Eglise les contrariétés qui affligèrent, sans réduire plus que lui-même, ce Pontife immortel.
Aussi, avec quel bonheur il va célébrer, en 1877, le cinquantième anniversaire de la consécration épiscopale du Saint-Père. Quels accents sympathiques trouvera sa dévotion envers le Saint-Siège, afin de porter les Trifluviens à rendre au royal Prisonnier du Vatican les hommages et les consolations spirituelles qui lui sont dus, pour Tes services rendus au peuple de Dieu dans une vallée de larmes qu'il vit baignée de sang et qu'il arrosa tant de fois de ses larmes !
Il disait à ce sujet, dans sa Pastorale du 25 avril 1877 : que les fidèles devaient bénir la Providence pour la protection visible dont elle entourait son Vicaire ici-bas... La fête du 21 mai devait être un jour de consolation et de triomphe pour l'illustre Prisonnier : « car, pendant que les rois dégénérés de ce siècle se réjouissent de voir disparaître de son front cette couronne temporelle dont ils ne peuvent plus soutenir l'éclat sans tache, pendant que ses ennemis, les fils ingrats de l'Eglise, se flattent d'avoir brisé son joug et comprimé sa souveraineté entre les quatre murs du Vatican, de tous les pays du monde les fidèles sujets du roi pacifique se lèveront et viendront déposer à ses pieds l'hommage de leur amour etMe leur fidélité, et montreront ainsi que les limites de la terre seules marquent les bornes de son empire... » Et il fait un exposé court, mais lumineux des actes du long et glorieux pontificat de Pie IX, au cours duquel le saint Pontife eut à subir les plus furieuses tempêtes qui assaillirent jamais la barque de Pierre sur laquelle il parut un pilote Infaillible.
ip'' Laflèche rappelle, avec un bref commentaire, l'exil et la miséricorde du Pape-Roi, la définition du dogme de Tlmmaculée-Conception, les causes, la matière et les effets du
Syllabus, l'attaque et l'usurpation de ses droits et biens temporels, le Concile du Vatican, le terrible coup qui dispersa les Pères de ce Concile le lendemain de la définition du dogme de l'Infaillibilité pontificale, sa captivité et l'acharnement de l'ennemi qui, après avoir pris les dépouilles de son auguste victime, poursuit son œuvre en détruisant le patrimoine de Pierre, l'Eglise même du Christ. Les motifs de la persécution actuelle du Pape sont les mêmes qui furent invoqués contre Jésus-Christ : de vouloir être roi indépendant de tout pouvoir terrestre et de troubler la paix publique par sa doctrine. C'est pourquoi, après l'avoir dépouillé de ce pouvoir temporel qui assurait son indépendance, on veut maintenant lui fermer la bouche, en soumettant ses paroles et ses enseignements aux tribunaux civils. C'est le désir du Saint Père que les fidèles comprennent bien la triste situation qui lui est faite et « qu'ils ne se laissent point tromper par les artifices perfides de ceux qui s'efforcent de dénaturer et défigurer le véritable état des choses dans lequel il se trouve »...
Nous avons vu que Pie IX avait décrété la fondation de la Succursale de l'Université Laval à Montréal, le 1®"" février 1876; le 15 mai de la même année, il avait érigé canoniquement l'Université Laval de Québec elle-même. M«' Laflèche, comme les autres suffragants de la Province, publia les Lettres Apostoliques concernant cet événement par une courte Pastorale datée du 25 août 1877 ; puis, par un Mandement vibrant de joie et de reconnaissance envers le Sacré- Cœur, qui avait fait refleurir la piété des fidèles de son diocèse, il établit régulièrement et canoniquement la dévotion des Quarante-Heures d8ins toutes [es paroisses avec les indulgences et privilèges qui y sont attachés.
L'année 1878 débute pour lui par un sanglot. Un coup de tonnerre a retenti dans Rome ; les échos d'un deuil immense se sont répandus sur la terre : les vallées et les monts, les océans et les continents répètent avec recueillement : « Pie IX est mort ! » On eut dit que la montagne sainte s'était effrondrée.
M^'' Laflèche porte la douloureuse nouvelle à la connaissance des Trifluviens par un Mandement daté du 13 février, où il dit: « Chacun des grands actes du règne de cet admirable Pontife eut suffi pour illustrer le Pape qui l'aurait accompli. Aussi n'hésitons pas à vous dire que la durée de ce Pontificat, la grandeur des événements qui l'ont rempli, et le développement extraordinaire de l'Eglise catholique dans i'univers entier pendant ce temps, ont fait du Pontificat de pie IX le plus long, le plus fructueux, et le plus grand des Pontificats que PEglise ait eu à enregistrer dans ses glo-
rieuses annales depuis les temps apostoliques. » Et avec piété, avec une filiale afFeclion, il énumère encore les titres que l'illustre défunt a conquis, dans la douleur comme dans la gloire, à la reconnaissance des peuples chrétiens.
Par un autre Mandement daté du 4 mars suivant, il annonce l'élévation de Léon XIII au suprême Pontificat. Cette « prompte et heureuse élection, dit-il^ est une nouvelle et éclatante preuve de la protection que Dieu ne manque jamais d^accorder à son Eglise, selon les circonstances ».
Le 26 mars de cette année une Pastorale rappelle aux Trifluviens leurs devoirs d'électeurs chrétiens : « Le temps d'élections est toujours un temps d^inquiétude pour vos pasteurs à cause de la séduction terrible à laquelle vous êtes alors exposés, et trop souvent aussi un temps de profonde affliction à la vue des scandales et des désordres sans nom qu^entraîne la corruption électorale. L^autorité civile comme l'autorité religieuse s'en est alarmée, elle a pris des mesures pour réprimer ce mal et protéger la liberté des électeurs. Hélas ! une triste expérience a démontré l'inefficacité de ces mesures... Il est bien à craindre que la gravité des circonstances sous lesquelles se présentent les élections ne rende la lutte plus ardente que jamais et, par conséquent, la corruption électorale plus effrénée et aussi plus redoutable ! » Et il remet sous les yeux des fidèles les prescriptions du IV^ Concile de Québec en la matière, rappelle ses précédentes Pastorales en de pareilles occasions, et, dit-il : « Ne l'oubliez pas, des bonnes ou des mauvaises élections dépend le sort des peuples: la paix, la prospérité, le bonheur; ou le trouble, les discordes et la décadence !... »
Vers le même temps où M^"^ des Trois-Rivières prévenait ainsi les siens contre les tentations et les séductions du libéralisme, Më' de Saint-Boniface, le 8 mai, publiait une Lettre Pastorale fameuse relative aussi aux devoirs des électeurs, de laquelle dom Benoît, dans sa Vie de M^'" Taché, dit : « Au XIX® siècle, bien des prélats ont traité ce sujet dans des lettres remarquables ; nous ne savons pas s^il en est une qui se recommande autant à l'attention que celle de l'Archevêque de Saint-Boniface : elle mérite d'être répandue comme un Manuel de l'élecleur ch/'étien. » Ce qu'en pareille matière disait Saint-Boniface, on l'attribuait généralement aux Trois- Rivières et inversement, d'où en cette occasion un nouveau débordement de fureurs contre les deux champions tenaces de l'ultramontanisme canadien.
L'arrivée de Ms' Taché au Canada, où il séjourna du 20 mai au 28 juillet, n'était pas faite pour apaiser les colères, ni
pour réconforter les transfuges. Cependant, le charitable apôtre, qui, en bonne compagnie, « chauffait le feu » dont il était animé lui-même, ne s'attardait guère à souffler sur des tisons éteints. Pour le moment, il s'occupait surtout de ses écoles et demandait des professeurs pour son cher collège. « Une Université vient de se fonder au Manitoba, écrivait-il le 11 avril au R. P. Souiller. La loi sauvegarde notre position, à nous de la faire bonne et honorable, et c'est là ma frande préoccupation, car de là dépend l'avenir religieux e ce pays-ci. » M'*" Grandin^ de son côté, travaillait alors à l'Œuvre des Ecoles du Nord-Ouest et à cette Œuvre, nous l'avons vu, M^'' Taché s'intéressait vivement. Il en parlait à IVP^' Laflèche comme d'un moyen de salut. « C'est là une grande œuvre, lui disait-il, maintenant que les sauvages ont des réserves : on peut les atteindre facilement, et ils seront atteints par les protestants. »
Cette année eut lieu le VI'' Concile provincial de Québec, le troisième auquel M^"" Laflèche prit part et dont les Actes importent peu à notre récit.
En 1879 Ms"" Taché vient encore passer trois mois au Bas- Canada, la plus grande partie de son séjour se passe à l'Hôpital Général des Sœurs Grises de Montréal : « Imaginezvous, écrivait-il au P. Aubert, de cette villégiature qu'il n'rvait pas recherchée malgré le dévouement éprouvé des Sœurs hospitalières ; imaginez-vous que le D*" Trudel s'est mis dans la tête d^affirmer que je n'ai pas le cœur en ordre. Je croyais dans ma naïveté que cet organe était intact, et voilà que le désordre est là comme ailleurs. Ce dont je suis bien certain, mon cher Père, c'est que toutes les déclarations des médecins sur l'état ou le fonctionnement de mon cœur n'influenceront en rien l'amitié qui nous unit depuis 34 ans que j'ai davantage de vous connaître. « Et ces déclarations ne devaient pas davantage altérer la sérénité des sentiments aflectueux du grand évêque pour ces autres amis, ni surtout pour M^^ Laflèche qu'il avait hâte de revoir.
Sur ces entrefaites, il n'y avait pas que l'équilibre du cœur de M*' Taché qui se trahissait instable : les besoins croissants de son peuple lui avaient communiqué la maladie de la pierre dont souffrait toute cette contrée neuve en pleine transformation. Son collège devenait insuffisant et une nombreuse jeunesse s'y trouvait décidément trop à l'étroit. H fallait rebâtir, agrandir et il cherchait des fonds jusqu'en France par l'entremise de M^^ Grandin qui fui, pour cet objet, un intermédiaire improductif. Ms"^ Taché, ayant des garanties à fournir, fut plus heureux au Canada,
où il trouva les fonds nécessaires aux premiers travaux de son nouveau collège et il écrivait à M^"^ Laflèche :
Je crois que, comme les pauvres gens de notre jeune temps vous aimez « faire le gros et qu'il vous en coûte ». Moi aussi je veux le gros, mais il va coûter aux autres. C'est un collège que je bâtis avec de l'argent qui ne m'appartient pas, mais que j'emprunte. Fasse le ciel que ce ne soit pas le soupir de Tagonisant I Je commence à m'endetter au moment où notre population voit diminuer son influence dans noire province. >> Deux mois après il écrit au P. A ubert : « Je suis engagé dans la construction d'un collège qui va me coûter 3o mille piastres, somme qu'il me faut emprunter. Nous avons actuellement une centaine d'élèves dans notre collège, en comptant ceux du cours élémentaire... J'ai un bon personnel enseignant, 4 prêtres et 6 ecclésiastiques ».
Cest alors que le P. Lacombe négocia à Montréal un emprunt de 100.000 fr. ; ce qui fut suffisant pour couvrir les dépenses de Tannée et peu après il y trouva le reste.
M^"^ Grandin travaillait aussi sans se lasser à l'Œuvre des Ecoles du Nord-Ouest en faveur des enfants sauvages. Pendant son voyage à Rome, en 1883, il obtint pour elle de Léon XIII des bénédictions spéciales et des indulgences. Fort de cet appui, à son retour au Canada, il présenta son projet à l'archevêque de Québec et à ses sufFragants et leur parla de la nécessité de travaillera l'évangélisation des sauvages par les écoles. Maigre ses instances, il ne put obtenir l'établissement d'une Œuvre des Ecoles du Nord-Ouest sur le modèle de VŒuvre des Ecoles d'Orient. Mais, grâce à Tappui de Mg"" Laflèche et de son ami M^*" Duhamel, l'archevêque de Québec et tous les évêques du Canada firent leur Mandement collectif de 1883 pour ordonner des quêtes dans toutes les paroisses en faveur de cette Œuvre.
Qui nous dira maintenant les secrètes pensées, les desseins ténébreux d^un collègue dans l'épiscopat, métropolitain en cette occasion, qui, oublieux de ses devoirs et même des simples convenances sociales, affligea les pasteurs et scandalisa les fidèles par l'insertion abusive dans les journaux de documents destinés à Tépiscopat exclusivement !
Les libéraux avait fait un grand tapage en Canada et jeté de grands cris jusque dans Rome contre les Ultramontains, accusés de contrecarrer leurs manœuvres et de mettre en péril leur fortune, faite de la détresse des catholiques.
La S. C. de la Propagande, émue par des informations fausses ou mal fondées^ faisait écrire à M^'^ Taschereau par le cardinal Siméoni une lettre, manifestement confiden-
tielle, disant qu' « il était venu à la connaissance de la S. C. que certains membres du clergé (canadien) et du corps séculier continuaient à s'ingérer trop dans les élections politiques en se servant de la chaire..., que certain suffragant (qui ne pouvait être que M^'^ Laflèche) cherchait à recourir au Parlement pour faire modifier la loi des élections relativement à l'influence dite indue, ajoutant qu'il devait rappeler aux évêques la gravité de ces faits, le tort qui pouvait en résulter ; que la cause de si graves inconvénients se trouvait dans la division qui existait entre les évêques de la province. 11 conseillait de se référer et de s'en tenir aux décrets du IV° Concile de Québec en matière d'élections et à ses précédentes instructions pour le reste.
M^"^ Taschereau publia cette lettre qui n'avait pas le seul, et pourtant très grave inconvénient, de blâmer sévèrement des torts inexistants (1).
En ce qui concernait la Succursale de Laval à Montréal, le cardinal Siméoni disait, d'autre part, que le Saint-Père avait ordonné « que c'est sa volonté décidée que l'on doit s'en tenir au décret de la S. G. de la Propagande du 1*"^ février 1876 et continuer à y donner exécution ».
L'Archevêque devait communiquer cet ordre du Pape à ses sufTragants ; mais il n'avait pas à se servir de la presse pour faire cette communication confidentielle par destination !
On devine ce que dût être la surprise et la tristesse des évêques en face d'une pareille indiscrétion, et la stupéfaction des fidèles en voyant leurs premiers pasteurs réprimandés pour un excès de zèle, pour une ingérance dont on les savait incapables et dont ils ne s'étaient rendus coupables que dans l'imagination de leurs contempteurs.
Des laïques bien placés et très autorisés protestèrent. L'un d'eux qui avait de bonnes raisons pour ne pas se faire connaître, mais dont l'honorabilité était attestée par M. J.-D. Brousseau, maire de Québec, écrivait au Préfet de la Propagande que sa bonne foi avait été surprise parla franc-maçonnerie ; que l'indiscrétion commise par l'Archevêque avait porté un coup terrible à Tinfluence de l'épiscopat et de tout le clergé,... que tous les faits et raisons invoqués étaient, à la connaissance de l'Archevêque lui-même, tendancieux, calomnieux, faux,... que tout était calme en Canada et que le document de la Propagande, divulgué sans motif honnête, tomba comme un coup de foudre d'un ciel sans nuages,... que ja-
(1) Voir texte, au torae ii, des Voix Canadiennes, Vers VAbime, p. 136.
mais aucune plainte (d'influence indue) n^'avait été formulée contre les prêtres du diocèse des Trois-Rivières,... bien que les catholiques libéraux accusent M^"" Laflèche d'être la cause de toutes les difïicultés et de susciter des embarras à l'Eglise par ses exagérations... Tout le monde a reconnu M^"^ Laflèche dans le certain suffragant, cependant le plus savant, le plus zélé des évêques, parce que ce digne prélat est reconnu comme le plus grand défenseur des droits de l'Eglise. Mais il est connu aussi de tous les membres de la Législature que M^" Laflèche n'a fait aucune démarche déplacée, ni même publique pour obtenir Tamendement de la loi électorale, et qu'il s'est désisté des efforts qu'il faisait privément, avec l'appiii de la majorité de ses collègues pour régler cette difficulté, du moment qu'il avait constaté que FArchevêque s'y opposait pour des raisons inexplicables. En effet, sans l'opposition étrange de ^Archevêque, cette question aurait été réglée à la dernière cession de la Législature... Aucun protestant sincère et honnête n'était inquiet de l'action du clergé, et ne s'était plaint de lui. Il poursuit :
Nous aurions pu nous gouverner toujours, dans la province de Québec, en harmonie complète avec les enseignements de l'Eglise, et nous l'aurions fait sans les intrigues de certains prêtres libéraux du Séminaire de Québec et de V Université- Laval qui exercent sur Monseigneur V Archevêque une funeste influence, et qui ont réussi à séparer Sa Grandeur de ses suffragants sur les questions politico-religieuses., s C'est ma ferme conviction, et cette conviction est partagée par un très grand nombre de catholiques que nous n'aurons point de paix ici, que nous ne verrons point la fin de nos difficultés religieuses, tant que Më^^ Taschereau sera archevêque de Québec, ou du moins tant qu'il n'aura pas un Chapitre qui puisse neutraliser Vinfluence des Messieurs du Séminaire qui sont ses seuls conseillers...
La publication du document émané de la S. C. de la Propagande, concernant la conduite du clergé, a non seulement profondément affligé tous les vrais catholiques, mais a aussi grandement réjoui les cathoHques libéraux que l'on trouve dans les deux partis politiques, les francs-maçons, dont le nombre, l'influence et l'audace augmentent rapidement, et enfin les protestants, qui sont très étonnés de voir la grande influence qu'ils semblent exercer à Rome. Votre Emlnence peut être persuadée d'une chose, c'est que les protestants, qui n'étaient pas c( irrités », sont déjà devenus fort insolents et agressifs, comme Votre Eminence peut le voir par (certain article ci-joint) du Witness {i).
(l) Voir le texte intégral dans les Voix Canadiennes, Vers V Abwie, tome u, pages 140 et suiv.Et l'auteur est un membre des plus distingués du Parlement.
Néanmoins, les évoques, ainsi maltraités et devenus l'objet de la risée des ennemis de l'Eglise^, tenaient à renseigner plus exactement la S. G. de la Propagande et c'est encore M^"" Laflèche qu^ils délèguent à Rome à cet effet.
L'évoque des Trois-Rivières, dûment autorisé parle Saint- Père dès son arrivée dans la Ville-Eternelle, présente la défense commune de ses collègues et du Clergé canadien dans un Mémoire magistral que nous avons donné intégralement dans le tome ii des Voix Canadiennes, page 149 et suite. Il y examine les questions de politique générale, de l'influence spirituelle indue et de l'Université Laval, touchées par les documents divulgués à tort.
Ce Mémoire et ses pièces justificatives sont à lire en entier et le lecteur voudra bien s'y rapporter.
Disons cependant que M^' Laflèche, avec une indiscutable autorité, rappelle, tant parles consultations juridiques qu'il produit à l'appui de sa thèse que par son argumentation serrée, les droits des catholiques canadiens respectés par les hérétiques, restreints et mis en danger par les libéraux doctrinaires en général, et l'Université Laval en particulier.
Et, d'abord, d'une consultation juridique du plus haut intérêt, M^" Laflèche déduit ces remarques préliminaires :
« Eminentissimes Seigneurs : Ce document constate deux faits bien graves : 1° Le changement considérable que le Gode civil du Bas-Ganada, adopté par la législature en 1866, a fait dans l'ancienne législation française en vigueur jusquelà, changement qui a altéré profondément les rapports de l'Eglise et de l'Etat, en subordonnant virtuellement la première au second, par les empiétements qu'il y consacre sur les choses les plus importantes, telles que le mariage, le droit de propriété, les immunités, etc., etc.
« Ges changements doivent surtout être attribués aux principes erronés des anciens auteurs gallicans que les codifîcateurs avaient étudiés et aux codes modernes dont ils voulaient se rapprocher, plutôt qu'à une disposition hostile à l'Eglise. Gar ces hommes étaient véritablement pieux et animés de bons sentiments, et s'ils eussent été mieux éclairés sur les véritables principes des rapports des deux puissances, ils se seraient conformés à la direction qui leur aurait été donnée. Au moins telle est notre conviction.
« 2** L'autorité religieuse, qui se personnifiait surtout dans V Archevêque de Québec et son entourage, ne s'est point opposée à ces changements si préjudiciables à l'Eglise, et n'a point réclamé le maintien de l'ancienne législation que les codificateurs n'avaient pas mission de changer.
« Nous croyons qu'avec un peu plus de vigilance et surtout plus de fermeté vis-à-vis de certains hommes d'Etat imbus des idées libérales, il eût été facile de prévenir ce mal et même de le réparer, au moins en partie, pour ce qui regarde le mariage, en mettant à exécution le décret XIII du IV^ concile de Québec qui enjoint aux évéques de demander au gouvernement la correction des articles du Code sur le mariage qui sont contraires à la doctrine catholique. Nous avons demandé nous-même à l'Archevêque, il y a quelques années, de mettre à exécution ce décret, mais S. G. y a toujours vu trop d'inconvénients.
« La même question de principe sur le mariage s^est encore présentée au parlement d'Ottawa, à propos du projet de loi pour légaliser le mariage entre beau-frère et bellesœur sans aucune mention de l'empêchement canonique.
« L'Archevêque étant d'avis que les députés catholiques pouvaient voter en conscience pour une telle loi, nous avons consulté le Saint-Siège à ce sujet. La réponse a été qu'aucun député catholique ne pouvait en conscience appuyer de son vote une telle loi. Tous les députés catholiques, comme un seul homme, se sont soumis à cette décision, aussitôt qu'elle leur a été connue, et le projet de loi a été retiré.
« Si dans le parlement d'Ottawa, où les catholiques sont en grande minorité, on a ainsi respecté le droit de l'Eglise, que ne pourrait-on pas obtenir au parlement de Québec où plus des sept huitièmes de la représentation sont catholiques ?
« Et c'est ce parlement qui a le droit de corriger le code, et qui peut, quand il le voudra, le mettre en accord avec tous les droits et privilèges de l'Eglise.
« Nous croyons donc que 3/^'' V Archevêque de Québec est trop timide dans la revendication et le maintien des droits de VEglise. C'est aussi l'opinion de plusieurs de ses suffVagants, de la masse du Clergé, et des fidèles les plus éclairés. Cest aussi ce qui lui vaut V approbation et les sympathies des libéraux. « Nous croyons également quel influence des prêtres libéraux de V Archevêché et de V Université Laval contribue beaucoup a entretenir Më^^ l'Archevêque dans cette timidité et cette condescendance si préjudiciable à VEglise »...