CHAPITRE III
Itinéraire de L.-F. Ri cher- La flèche de Saint-Grégoire-le-Grand dans la province de Québec à la Rivière-Rouge, conaplété au moyen des notes du P. Taché, futur archevêque de Saint-Boniface.
La Compagnie de la Baie d^Hudson avait donc organisé un service de canots qui, deux fois l'an, remontaient et descendaient les fleuves et les rivières, traversaient les lacs reliant d'une façon presque ininterrompue Montréal avec ses territoires de chasse de TOuest. Ainsi, périodiquement, autant que possible, aux explorateurs, aux traiteurs et aux missionnaires de ces régions situées au delà du Lac Supérieur ; à tous ceux qui n'étaient pas complètement isolés dans le monde, arrivaient les échos de la patrie, ralentis par l'espace, aff'aiblis par le temps, mais qui venaient quand même expirer dans leurs cœurs haletants d'impatience, d'émoi : c'était des confidences verbales reçues par les équipages; c'était des lettres, des journaux même qui arrivaient et les entretenaient de choses connues ou d'êtres chers, entretemps peut-être déjà disparus !....
C'est par ce service que L.-F. Laflèche se rendait à sa tâche sainte et il faisait avec grande hâte ses derniers préparatifs de voyage. Ah! qu^il avait le cœur gros, nous en verrons l'aveu, quand il prit congé des siens, de Sainte-Anne et d'ailleurs, de nombreux amis, enfin de son cher Nicolet où il avait, comme disciple et comme maître, coulé tant de jours paisibles, heureux.
11 s'arrachait à tout ce qui l'avait fait rêver, à tout ce qui l'avait séduit jusqu'alors et le retenait encore. Il laissait tout, fuyait tout et son cœur, si naturellement affectueux, saignait... et il n'en laissait rien paraître.
Il écrira à cet excellent ami T. Caron, cousin de Ch.~0. Caron, autre ami de Nicolet, quelques mois après son arrivée à la Rivière-Rouge (le 3 janvier i845), cette lettre cordiale :
Mon cher TiiOMis.
« Voilà déjà une année que j'ai quitté le collège, et bientôt neuf mois que je n'ai pas eu de nouvelles du Canada. Je t'avouerai dans toute la sincérité de mon âme que ce temps, qui aurait dû me paraître si long, s'est écoulé comme un songe : J'en suis tout surpris, je m'attendais presque à trouver ici des années éternelles. Gomment se fait-il donc qu'en voilà déjà une de passée avec autant de bonheur et plus de rapidité qu'aucune de celles passées dans le sein de ma famille ou au milieu de mes bons amis du collège ? Grâces en soient rendues à notre Dieu dont la douce Providence qui a des vues si fort au-dessus de nos prévisions humaines, sait toujours proportionner le fardeau aux forces de celui à qui elle l'impose.
« Au lieu des chagrins et des ennuis auxquels je m'attendais, elle a bien voulu m'y faire trouver une paix, un bonheur qai m'était en quelque façon inconnu jusque-là. A la vérité, j'ai bien eu quelques moments sombres, mais beaucoup moins que tu ne le penses. Ils n'ont été que l'assaisonnement du bonheur que j'éprouve ici. C'est ainsi que le bon Maître que nous servons se plaît à récompenser son serviteur, malgré ses infidélités continuelles. Connaissant ma faiblesse, sa bonté paternelle ne m'a donné jusqu'à présent que les travaux que peut supporter un enfant, me réservant les grandes épreuves pour le temps où j'aurai grandi, où je serai devenu plus fort dans son amour. Il faut donc que je me hâte, que je marche à grands pas dans le chemin de la vertu, puisque je ne suis encore qu'au commencement. Ah ! que je regrette à présent tant de moments précieux dont j'aurais pu profiter pour prendre de l'avance.
« Lève donc au ciel tes mains, adresse-lui tes prières ardentes, conjure-le d'accorder à ton ami de réparer tous ces moments si précieux, s'il est possible, par sa fidélité à bien employer ceiîx qui lui restent.
« Cependant de quelque nature que puissent être les épreuves que le ciel me résarve, je n'en suis point effrayé ; les marques que j'ai eues jusqu'à présent de sa bonté sont pour moi le plus sûr garant qu'il ne me laissera pas succomber.
« Ah I mon cher Thomas, que nous servons un bon maître, qu'il traite avec douceur, qu'il récompense avec générosité, même dès à présent, ses serviteurs î Remercie-le donc pour moi de ne m'avoir pas laissé succomber sous les efforts qu'il m'a fallu faire pour rompre les liens de la chair et du sang, et surtout de l'amitié qui me retenaient encore si puissamment attaché, lorsqu'il m'a appelé à la vie de missionnaire. Je te l'avoue, j'^ai eu de rudes assauts à soutenir, et je me voyais engagé comme malgré moi à la mission de la Rivière-Rouge. Une force invisible m'y poussait contre ma volonté. Heureux de ne m'être point raidi contre son impulsion., .
« Nous étions sur le lac Supérieur. La veille de la Pentecôte un orage
épouvantable vint nous assaillir au moment où nous campions. Heureusement qu'une petite baie qui s'enfonçait entre deux montagnes, nous mit à l'abri du coup de vent qui l'accompagnait. Mais la foudre, en se brisant sur les flancs de ces montagnes, faisait un bruit épouvantable. On en fut quitte pour une aspersion un peu copieuse. Quelques heures après, une petite brise du nord chassait tous les nuages; les vagues encore agitées dans le large s'en venaient lentement dans le fond de notre baie expirer avec un doux mugissement sur un beau rivage de sable : la lune dans sa modeste clarté, nous laissant voir les beautés du ciel, nous découvrait en même temps les merveilles de la nature qui abondaient en ce lieu ; la température était des plus agréables, en un mot, tout concourait à faire de cette nuit délicieuse, une nuit de méditation. 11 est plus aisé de sentir que de rendre les divers sentiments qui agilaient mon cœur pendant les quelques heures que je passû à me promoner sur ce rivage enchanteur. Mon âme était plongée dans cette douce mélancolie qui n'a rien de sombre; je m 3 voyais dans les forêts â plus de aoo lieues de ma patrie. Ma pensée, mes désirs, mes regards se portaient vers elle ; je savais qu'à cette heure mes bons parents, mes chers amis étaient plongés dans les douceurs du sommeil. Peut-être même quelqu'un d'eux, dans un rêve agréable, me voyait-il errant sur ce rivage solitaire, peut-être était-il à mes côtés et s'entretenail-il avec moi ; et ce quelqu'un était peut-être toi, mon cher Thomas. De là, me transportant au sanctuaire, j'y voyais les autels pompeusement parés pour la grande solennité du lendemain. J'y entendais d'avance les chants majestueux, les sons harmonieux qui se succédaient et s'unissaient tour-à-tour pour élever l ame à Dieu. Tantôt me rappelant la foiidre et le vent qui, un instant auparavant, avaient porté le trouble et l'horreur en ces lieux, j'aimais à y voir l'image d'une âme qui arrachée au trouble et à la tyrannie des passions a enfin trouvé la paix et le bonheur dans son union avec Dieu. Mais c'était surtout quand je portais mes regards vers le ciel que mon âme se sentait pour ainsi dire transportée hors d'elle-même ; là, je voyais le port vers leque 1 nous tendons, à travers la mer orageuse de ce monde. J'y voyais, dans la jouissance et au comble du bonheur tant de saints missionnaires qui, dans les jours pénibles de leur navigation, de leur pèlerinage avaient fait entrer dans ia barque du salut, au risque de leur vie, tant de malheureux aux prises avec l'enfer, et les avaient conduits heureusement au même port et au môme bonheur. Ils me moatraient leur chemin, ils m'invitaient à les suivre. Dans ces moments, il semble qu'il n'y a rien qui puisse arrêter, rien qui puisse coûter. Oh ! mon cher ami» te dire combien ces moments de douce rêverie ont de douceurs et de charmes pour l'âme !... Oui, ils dédommagent, ils récompensent amplement des petites misères et des privations que l'on a à endurer. Mais si ces moments sont délicieux, ils sont de peu de durée, et nous font voir que l'on n'a pas de bonheur permanent à espérer ici-bas... »
Avec une telle vocation et de si nobles sentiments, le jeune missionnaire devait toujours se ressaisir et résolument poursuivre son chemin, précédé par l'étoile des mages qui le guidait vers les enfants des ténèbres disséminés dans la Prairie lumineuse.
A la pensée que le soleil de vérité allait se lever sur le sillon qu'il allait tracer, L.-F. Laflèche s'abandonnait à la Providence, bénissant le Dieu des miséricordes de l'avoir choisi comme l'instrument de ses bontés. Ses pas en devenaient plus légers et, plus vite, il volait vers un exil si rude, dont la seule perspective faisait reculer les autres ; exil qu'il aimait parce qu'il le trouvait moralement enchanteur !
ITINÉRAIRE DE L'ABBÉ LAFLÈCHE Vers Saint-Boniface (1844). Complété au moyen
DES NOTES DE VOYAGE DU P. TaCHÉ (1845).
Mardi^ 16 avril 1844, par un temps sombre et des chemins mauvais, je quittai la paroisse Saint-Grégoire où j'étais vicaire depuis trois mois, sous la direction de Messire Jean Harper, curé, ancien missionnaire à la Rivière-Rou^e de 1822 à 1832.
Au moment du départ, il a fallu payer le tribut à Dame Nature, en versant quelques larmes. Je passai quelques jours assez ennuyants, aux Trois-Rivières, à attendre inutilement mon compagnon de voyage, M. Joseph Bourassa, prêtre, de Québec.
Vendredi, le 19, dans la persuasion que M. Bourassa attendait à Québec un bateau à vapeur pour monter à Montréal, je partis en voiture à une heure de l'après-midi, ayant eu le plaisir d'assister, dans la matinée, à Texamen trimestriel des élèves des Dames Ursulines.
Le temps était très beau, mais les chemins affreux, surtout dans Yamachiehe. Je me rendis à Maskinongé. Le 20, de Maskinongé je me rendis à Berthier en canot. Mais arrivé là, je repris la voiture de terre et me rendis le même jour à Montréal, par un très beau temps et des chemins passables.
J^arrivai à l'Evêché sur les sept heures du soir, dans l'espoir d'y rencontrer M«^ Provencher ; mais j'eus le chagrin d'apprendre qu'il était encore indisposé à l'hôpital.
Dire que je trouvai, dans les Messieurs que je rencontrai là, des hommes qui me reçurent avec la plus grande poli-
tesse el tous les égards possibles, ne serait, sans doute, que ce à quoi on doit s'attendre. Mais, toujours bien, la manière amicale et fraternelle dont j'en fus reçu ne contribua pas peu à chasser cette sombre mélancolie dans laquelle l'ennui plonge l'âme.
Le lendemain, à Finvitation de M«'' de Montréal (Ig. Bourget) je fis les offices à Saint-Jacques, et le soir j'assistai aux exercices de rArchiconfrérie. C'est là que j'ai entendu exécuter d'une manière admirable des pièces de musique vocale. La douceur et l'harmonie de ces chants pénétraient jusqu'au fond de mon âme. De ma vie je n'en avais entendu de semblable.
M. Bourassa, parti de Québec le samedi 20, est arrivé ici, lundi le 22 avril.
Mardi, le 23, les quatre Sœurs Grises destinées aux missions de la Rivière-Rouge, Marie-Louise Valade, née à Sainle-Anne-des-Plaines le 26 décembre 1808, professe depuis le 21 octobre 1828, supérieure; Marie-Marguerite-Eulalie Lagrane, née le 2 mai 1805 à Saint-Charles do la Rivière Chambly, professe depuis le 23 décembre 1823, assistantesupérieure ; Anastasie-Gertrude Coutlée (dite Saint-Joseph), née aux Cèdres le 15 septembre 1819, professe depuis le l'^'* juin 1838, maîtresse des novices, et Marie-Hedwidge Lafrance, née à la Pointe aux-Trembles de Québec le 12 mai 1815, professe depuis le 13 juillet 1840, assistent et communient à la messe célébrée à la cathédrale par M*"" de Montréal, dans la chapelle de l'Archiconfrérie du Saint et Immaculé Cœur de Marie.
Mercredi, le 24, nos quatre religieuses fondatrices quittent Montréal vers dix heures de l'avant-midi pour Lochine où, à midi, elles montent sur le canot de M. McPherson, bourgeois de la Compagnie de la Baie d'Hudson, en route pour la Rivière-Rouge.
Les journées du 25 et du 26 furent employées à faire certaines visites et les derniers préparatifs du voyage.
Nous sommes partis de Lochine le samedi midi, 27 avril, par un temps magnifique et au milieu des applaudissements d'environ deux cent cinquante à trois cents personnes accourues de toutes parts pour nous saluer à notre départ.
La Compagnie de la Baie d'Hudson avait établi depuis longtemps un service assez régulier de canots entre la capitale commerciale du Canada et les immenses territoires qu'elle exploitait à l'ouest du Lac Supérieur. Deux fois par an, les lettres, les journaux mêmes et les voyageurs se rendaient du Bas-Canada dans les Pays d'en haut^ par la voie
des canots. C'était la voie qu'avait suivie Mê'" Provencher pour se rendre ia première fois dans la terre de son lointain apostolat, la voie qu'il avait suivie neuf fois déjà pour venir demander des missionnaires à Montréal, à Québec et en France. C'est la voie qu'il va suivre de nouveau, pour la dixième fois, emmenant avec lui deux nouveaux missionnaires et quatre Sœurs de la Charité.
Nous avions deux canots à notre disposition. Avaient pris passage, dans le premier M^"" Provencher et le Gouverneur Simpson. M. Bourassa et moi occupions le second. Dans chacun des canots, l'équipage se composait d'un guide sauvage, d'un Canadien-Français comme gouvernail et de six Canadiens-Français comme nnieurs, tous rompus aux fatigues du voyage, doués de fort belles voix et sachant par cœur le répertoire de toutes les chansons canadiennes.
Chaque canot portait donc huit hommes, outre les deux passagers, et avait un chargement considérable, bagages et provisions, fusils et minutions pour la chasse, lignes pour la pêche, couvertures de laine, vivres, etc, etc. Chaque canot mesurait 33 pieds 1/2 de long, 5 pieds de large et 2 pieds de profondeur.
Ces canots étaient d^écorce de bouleau. Voici comment on les construit. On coud ensemble de grandes écorces de bouleau ; au lieu de fil, on se sert de racine d'épinette appelée par les voyageurs watap, L'écorce est garnie à l'intérieur de très minces planches de cèdre ou de quelqu'autre bois léger : ce sont les lisses. Sur le travers de ces planches, à 5 pouces à peu près de distance, sont les courbes qui tiennent tout le canot ; ces courbes portent le nom de varangues. Leurs extrémités sont fixées dans une pièce de bois qui règne tout autour du canot et dont les bouts sont repliés pour former les pinces ; cette pièce de bois prend le nom de maître.
Le gouvernail^ c'est-à-dire celui qui tient le gouvernail, est seul, debout en arrière. Le guide est seul aussi en avant. Les autres hommes appelés milieux., sont placés deux à deux sur des bancs pour ramer.
Tel qu'il est construit, le canot d'écorce de bouleau joint à une grande légèreté beaucoup de solidité et de capacité ; il peut porter une charge considérable, flotte sur les moindres ruisseaux, traverse les lacs les plus étendus. Six rameurs font sans peine 20 lieues par jour, peuvent en faire jusqu'à 30, et l'on ne s'aperçoit du mouvement qu'ils lui impriment qu'aux objets qui semblent fuir sur la rive. Puis, quand la
navigation devient impossible, deux hommes chargent aisément l'esquif sur leurs épaules.
Nous devions sur cette fragile nacelle vivre pendant près de deux mois et parcourir d'immenses pays, presque partout inhabités.
L'ardeur de nos rameurs soutenue de leurs gais refrains me rappelaient la course des galères d'Enée.
Nous sommes arrivés sur les six heures du soir au lac des Deux-Montagnes où notre arrivée a été saluée d'une triple décharge de trois canons et où nous avons reçu une cordiale hospitalité chez M. Nicolas Dufresne, prêtre sulpicien, curé de l'endroit.
Le 28, dimanche de la Sainte Famille, nous avons eu le bonheur d'enicndre la messe vers quatre heures, et à cinq heures nous avons pris Je canot et nous sommes venus déjeuner au confluent de la rivière du Nord et de TOttawa, à quinze lieues de Montréal.
Les rives de l'Ottawa sont couvertes de forets au milieu desquelles se présentent, de distance en distance, de petits villages assez mal bâtis. Elles sont bordées, à quelque distance, de coteaux ou plutôt de montagnes couvertes de pins magnifiques et autres bois résineux.
Le soir nous sommes venus camper sur la rive sud devant le village de la Petite-Nation, à 35 lieues de Montréal.
Ce fut la première nuit que je passai sous le toit de toile. Nous étions sur une jolie pointe que l'on aurait dit avoir été défrichée exprès pour nous.
Ce n'est pas chose si désagréable qu'on se l'imagine que de coucher sous la tente. Qu'on se figure voir un toit de maison d'environ 15 pieds de longueur sur 10 pieds de largeur et posé sur le sol et Ton aura une idée des dimensions et de la iforme de nos tentes.
Nos lits consistent en une toile peinturée ou prélart assez large pour l'enfermer par dessous et par dessus, en sorte qu'il nous met à l'abri de Ihumidité et de la pluie. Sur ce prélart nous étendons trois bonnes couvertes dont la moitié nous sert de matelas, et l'autre moitié de couverture.
Après le souper, près d'un brasier ardent, on réunit tout notre monde pour la prière du soir. C'est un spectacle des plus prppres à inspirer la dévotion que de voir ces hommes accablés des fatigues de la journée se prosterner et rendre à leur Créateur leurs devoirs, et implorer sa miséricorde, et il est en même temps bien coiîsolant pour nous. Le spectacle de tout ce que la nature a de plus attrayant joint aux invocations vives et animées de tout un équipage en prière,
fit sur mon cœur une impression qui ne s'effacera jamais. Mille pensées diverses m'agitaient en ce moment ; celle surtout du choix que Dieu a fait de moi, malgré mon indignité, pour une si noble mission, m'afFectait singulièrement.
La journée se passe ordinairement sur Teau, la nuit sur terre. Le matin, quand le temps est favorable, le guide donne de bonne heure le signal du réveil; au bout d'un quart d'heure, tous sont dans le canot et les avirons jouent. Vers huit heures le canot fait halte, on descend à terre et on déjeune. On se rembarque ensuite et on vogue jusqu'à un peu après midi. On débarque alors de nouveau pour dîner, puis on remonte une troisième fois en canot. Le soir il faut quelquefois prolonger la marche pour trouver un lieu favorable au campement de la nuit. Enfin, à une heure plus ou moins avancée, les rames s'arrêtent de nouveau, tous débarquent, élèvent la tente, vont à la chasse ou préparent le repas. Quand les apprêts du festin sont terminés, on se réunit autour de la marmite et on fait honneur au cuisinier et à la cuisine, car le rude métier de rameur et le grand air des rivières, des lacs et des forêts, stimulent l'appétit plus efficacement que les apéritifs des pharmaciens.
La conversation se prolonge, le plus souvent, au milieu d'une joie qui ne se trouve nulle part plus grande que dans les déserts. Puis on termine la journée par la prière en commun. Les passagers passent la nuit sous latente, quelquefois sur les rochers nus ; les hommes de l'équipage renversent le canot sur la terre et se couchent dessous, précaution qu'ils prennent pour que le vent ne leur enlève pas, à leur insu, leur unique véhicule. Tous dorment d'un sommeil profond jusqu'à ce que la voix du guide vienne convoquer tout le monde à de nouveaux labeurs. Les journées sont loin d'êtres uniformes : le mauvais temps, le vent contraire prolonge quelquefois les haltes pendant des journées entières ; des maladies, des avaries faites à l'embarcation, des accidents divers imposent des campements imprévus et quelquefois prolongés.
De la Petite Nation à Bytown (aujourd'hui Ottawa), l'Ottaw^a est rempli de petites îles qui s'élèvent à peine à fleur d'eau et qui cependant sont couvertes d'érables, d'ormes et de fresnes de la plus haute taille. Quelques arpents avant d'arriver à Bytown, on rencontre la Rivière Rideau qui forme une jolie chute d'environ 25 à 30 pieds à sa jonction avec l'Ottawa. A côté, est le canal Rideau qui ouvre une ligne de communication entre l'Ottawa et le Saint-Laurent.
Bytown est bâtie sur la rive sud de la rivière Ottawa ; c'est un village à peu près comme Nicolet. On îe voit à peine en passant à cause des rochers qui bordent la rivière.
A un mille plus haut que Bytown, on rencontre le Rapide des Chaudières. Toute la masse de l'eau de la rivière, après s'être précipitée d'un rocher d'environ 15 à 20 pieds, vient se réunir dans un canal de 100 pieds de largeur, avec une vitesse vertigineuse. On construit maintenant, en cet endroit, un pont dont une partie est en pierre, et l'aulî'e, au.dessus du canal, en fil de fer, formant une arche d'environ 200 pieds de largeur.
Sur la rive nord, on a pratiqué un canal pour faire descendre les radeaux de piançons, et si, par malheur, les hommes qui conduisent ces radeaux manquent Couverture du canal qui n'est pas bien large, ils sont entraînés irrésistiblement dans la chute où il n'y a plus de salut à espérer pour eux.
J'ai vu, dans ce rapide des Chaudières, un phénomène de la nature assez singulier. C'est une partie considérable des eaux de cette rivière qui s'élance avec fureur contre un rocher qui s'avance en travers du courant, et qui s'engloutit dans la terre au pied de ce rocher pour former une rivière souterraine dont on ne connaît point l'issue.
Sur le rapide des Chaudières et la rivière Rideau, il y a de magnifiques moulins à scie et à farine.
Sans doute il a fallu faire portage en arrivant à ce rapide. Il y en a trois à faire de suite : on les appelle les trois portages des Chênes. Heureusement que nous sommes arrivés là le soir, en sorte que nous nous sommes rendus à Aylmer, à 3 lieues de là, oîi nous avons pu recevoir l'hospitalité de M. Désautel, curé de ce canton.
Le lendemain nous avons repris le canot après avoir perdu un de nos hommes qui prit la fuite au moment du départ. La rivière, de là jusqu'aux Chats, est bien paisible. Les Chats sont une chute assez remarquable. A cet endroit la rivière se partage en 28 canaux qui forment autant de chutes sur une largeur d'une demi-lieue. C'est là qu'il faut faire le deuxième portage d'environ trois arpents., C'est ce qu'on appelle un grand portage. Voici comment il se fait.
Le canot est déchargé : deux hommes le transportent sur leurs épaules nues ; deux autres les accompagnent pour les remplacer de temps en temps. Le reste de l'équipage suit avec une partie des effets. Viennent ensuite les missionnaires avec quelques débris de la cargaison. Les hommes ont, pour ces portages, des espèces de harnais appelés colliers. Ces colliers sont composés d'une large bande de cuir qu'ils
s'appliquent sur le front : aux extrémités de cette bande en sont cousues deux autres plus étroites et beaucoup plus longues qui servent à lier les fardeaux ; ce sont les branches du collier. Les bagages sont divisés en poids d'environ 100 livres. Chaque homme doit porter deux de ces pièces. Il se trouve des voyageurs qui peuvent en porter jusqu'à cinq ; mais ce sont de bien rares exceptions, et la très grande majorité en a assez de deux. Chacun lie une pièce avec les branches de son collier et se la met sur le dos, avec le collier sur le front, puis il en applique une seconde sur la première, en sorte qu'elle s'appuie sur le cou. Cette seconde pièce paraît peu disposée pour la consolation du voyageur : cependant elle lui aide, en ce sens qu'elle forme un contrepoids qui empêche la première de tirer trop la tête en arrière. Malgré cette pesante précaution, il est arrivé que des voyageurs trop faibles ont été renversés, et se sont brisés la tête sur les pierres. Cet accident ne peut arriver que dans les côtes escarpées.
C^est ainsi que les hommes transportent tous les effets : J ils font pour cela jusqu'à trois ou quatre voyages. C'est là le grand portage.
Si le rapide n'est pas trop considérable, on le monte ordinairement à la cordelle. Les passagers vont par terre si la chose est possible.
Les bouts de canot saisissent leurs longues perches, seules armes dont ils se servent en pareilles circonstances. On lie fortement la pince du canot avec une longue corde à l'extrémité de laquelle vont se placer les milieux^ dans l'eau ordinairement où ils se consument en efforts violents pour haler le canot au signal donné par le guide. C'est là le demiportage ou le petit portage.
Je n'ai jamais vu cette opération sans un sentiment de déplaisir. 11 y a dans le bruit des vagues qui se brisent sur les rochers, dans la voix émue du guide qui donne ses ordres, dans la peine et le travail de ceux qui tirent la cordelle, dans le danger que court le canot suspendu par un fil audessus de l'abîme, quelque chose qui fatigue et qui ferait préférer les portages, si ce dernier mode n'était pas plus long.
Au-dessus de ces chutes se trouve ce qu'on appelle le lac des Chats qui a environ sept lieues de long. Nous passâmes la quatrième nuit aux Chats.
Nous avons dit que le guide donnait, le matin de bonne heure, le signal du départ, toutes les fois que le temps était propice. Lève ! lève î criait-il de sa voix de Stentor.
Comme tout le monde se couche habillé, on est bientôt
debout. L''équipage met le canot à l'eau, le charge immédiatement et enlève les effets du campement : tout cela dure au plus un quarî-d'heure. Durant ce temps les voyageurs plient leur lit, abattent la tente et s'embarquent, remettant à l'heure du déjeuner les soins de la toilette. Le canot, mis à l'eau le matin, n'en est plus retiré que- le soir, à moins qu'il ne se rencontre quelque portage, ou qu'il ne se déclare une voix d^eau, ac^ ident qui arrive fréquemment.
Nous avons dit que tous les soirs la prière se faisait en commun avant de se coucher. Tous les matins, elle se faisait aussi sur le canot après le départ, dans la journée on récitait le chapelet sur la barque, et un des missionnaires faisait, à haute voix, urse lecture pieuse.
Chaque fois que Ton passait d'une rivière dans un lac ou d'un lac dans une rivière, on dcnnaii de l'eau bénite à tout l'équipage ; tous se signaient et Ton entonnait Ave Maris Stella ou un cantique.
Toute la journée les chants animaient la solitude. Les cantiques revenaient souvent ; le reste du temps était donné aux chansons des joyeux avirons. Ces chansons n'excellent pas sous le rapport de la poésie : leur grand mérite consiste dans la beauté des airs dont la cadence est en parfaite harmonie avec le mouvement de l'aviron, ce qui aide beaucoup les voyageurs. En effet, aussitôt que l'on chante, il semble que la rapidité Je la marche est doublée. On va beaucoup plus vite sans que les hommes s'aperçoivent de la fatigue. Aussi l'on chantait autant pour aider les rameurs que pour satisfaire la piété et entretenir la joie.
Le bas du lac des Chats est rempli d'une multitude de petites îles formant une suite de rapides sur une distance d'environ une lieue. 11 faut en dire autant du haut de ce lac. C'est sur le lac des Chats que se termine la ligne des pyroscaphes.
Au bout de ce lac, la rivière, faisant un demi-cercle vers le nord, nous oblige à faire route en arrière jusqu'au Grand Calumet qui est le quatrième portage d'environ 37 arpents. Trois lieues auparavant il nous a fallu passer le portage de la Montagne d'environ 5 arpents. Au front de ce portage on rencontre le cimetière de trois pauvres voyageurs qui se sont rendus de là dans l'éternilé.
Au portage du Grand Calumet, que nous avons fait sous une température de 84 degrés, nous avons encore perdu un homme après lequel M. Bourassa s'est mis en vain en nage pour le rejoindre.
Le gouvernement fait pratiquer actuellement à cet endroit
— souri canal qui doit coûter une somme énorme, car il faut couper (les rochers de granit jusqu'à 30 et 40 pieds de bas et il y en a comme cela trois ou quatre dans l'espace de cinq ou six arpents. Le but de ce canal est de faire descendre, avec moins de perte, les bois de commerce qu'il fallait auparavant risquer dans une chute de 25 à 30 pieds de hauteur.
C'est dans cette chute qu'on dit qu^un canot de voyageurs poursuivis par les sauvages sauta san» recevoir le moindre dommage, et qu'un nommé Gadieux qu'ils avaient laissé à terre dans la précipitation de leur fuite, après s'être dérobé aux fureurs des sauvages, se cachant dans le cœur d'un arbre, mourut d'inanition le septième jour, au moment où il revoyait ses compagnons qui venaient à sa recherche. On voit encore son tombeau en bas de cette chute.
Depuis deux milles au-dessous de Bytown jusqu'à trois ou quatre milles au-dessus du Grand Calumet, est une suite de rochers qui ne peuvent être que très difficilement cultivés. Nonobstant cela, on rencontre le long de la rive sud du lac des Chats et plus bas d'assez jolies fermes. Mais audessus du Grand Calumet on ne rencontre de ferme qu'à une lieue plus haut où le terrain paraît bien propre à la culture.
A sept lieues du Grand Calumet et sur la rive nord, on rencontre le Fort Coulonge. Nous nous y sommes arrêtés un instant pour y prendre des provisions. Ce fort consiste en une couple de maisons et de hangars assez proprement bâtis. Il est assez agréablement situé sur une pointe qui s'avance dans une anse formée par l'Ottaw^a. On aperçoit en avant un grand nombre de petites îles sur une desquelles nous avons pris notre cinquième campement.
Nous avons eu pendant cette nuit un ouragan qui a été sur le point d'enlever notre tente après avoir enlevé celle du Gouverneur. Heureusement que cet ouragan déchargea assez le temps pour nous permettre de partir sur les trois heures du matin par un temps agréable.
Nous rencontrâmes près du portage de la Culbute nos courageuses Sœurs Grises qui étaient parties trois jours avant nous. Mais nous n'eûmes que le temps à peine de leur remettre quelques lettres et paquets : le Gouverneur, craignant apparemment quelque complot ou désertion, nous fit aussitôt remettre en route et nous nous séparâmes que pour nous revoir à la Rivière-Rouge.
A une lieue plus haut est le petit fort William ou des Allumettes, situé comme l'autre au fond d'une anse sur une pointe. On y voit une assez jolie chapelle.
Depuis deux milles au-dessous du Fort Coulonge jusqu'à la rivière Creuse, l'Ottawa est remplie d'une multitude de petites lies qui forment une espèce d'Archipel. La rivière Creuse, ainsi nommée parce qu'elle coule entre deux montagnes, n'estautre que l'Otlawaqui, dans l'espace de 12 lieues, coule dans un canal très étroit et cependant nullement rapide, grâce à la profondeur de son lit. Je ne vois pas pourquoi on a appelé Rwière Creuse cette partie-là seulement, tandis que la rivière coule assez constamment entre deux montagnes jusqu'au Fort Mattawa où on laisse l'Ottav^a, et paraît ainsi continuer à perte de vue.
Au bout de la rivière Creuse sont les portages des Joachains où nous avons pris notre sixième campement. Ces portages sont assez remarquables à raison d'un petit lac qui se trouve au sommet d'une ])etite montagne, et qui n'a aucune coinmunicalion avec l'Ottawa. Ce lac fourmille de barbues qu^ii est dangereux de manger, à cause de la méchante propriété qu'elles ont de faire contracter les fièvres à ceux qui en mangent.
A deux lieues de là est le portage de la Roche-Capitaine qui est un rapide dangereux et où ont est obligé de faire un portage de plus qu'à l'ordinaire, parce qu'un radeau, qui s'était brisé sur un rocher, obstruait le seul passage par où les canots pouvaient passer.
On voit dans ce portage une roche énorme qui présente un angle aigu du côté du chemin. C'est sur cet angle qu'un voyageur, il y a quelques années, en portant son canot, tomba^ et que le canot entraîné par sa chute lui v^;épara en un instant la tête du tronc. On voit auprès une petite croix portant cette inscription : Aujourd'hui pour moi; demain pour toi !
A quatre lieues dtî là est le portage des Deux-Rivières ainsi appelé parce qu'il est traversé par deux petits ruisseaux. En arrivant au bout de ce portage on rencontre un petit cimetière. Sur l'une des croix qui y sont plantées on lit : Albert Tagné, noyé le 11 avril 1841, âgé de 17 ans !
A 8 lieues de ce portage on rencontre la rivière appelée Mattawa, à cause du Fort de ce nom qui est bâti sur la pointe qu'elle forme à son confluent avec l'Ottawa.
Nous avons jusque-là navigué dans l'Ottawa.
Les rives de la grande rivière étaient alors partout ombragées de magnifiques forêts. Ily avait des chantiers établis sur tout son parcours, jusqu'à Mattawa et plus haut encore pour l'exploitation du bois de haute futaie. Plus de 5000 hommes travaillaient en 1844 à la coupe et au transport des billots.
Ces pauvres gens, si mal famés en Canada^ sous le nom d'hommes de cage, ne sont pas plus méchants que les autres ; seulement, l'abandon dans lequel ils se trouvent autorise parmi eux la licence. 11 suffirait de quelques missionnaires pour en faire de très bons sujets. La foi bien vive en eux leur fait voir avec plaisir et respect les ministres de la religion. Nous eûmes occasion d'en voir un grand nombre, qui tous se conduisirent à notre égard de manière à nous ôter la mauvaise opinion que nous avions d'eux avant de les connaître.
Il y a sur une élévation près du Fort Mattawa un arbre bien singulier. Cet arbre a parfaitement la forme d'une croix très régulière. La nature semble s'être plu à placer là l'arbre du salut, pour que sa vue pût inspirer aux sauvages de ces endroits la pensée de marcher à la suite de cet étendard glorieux.
G^est par la rivière Mattawa que l'on quitte l'Ottavra pour gagner le lac Huron. La rivière Mattawa n'a de remarquable que la quantité de ses rapides qui nécessitent neuf portages et autant de demi-portages. Les rives sont en général très escarpées. Dans Tun des rochers qui les bordent, se trouve l'ouverture d'une caverne profonde, que les sauvages nomment porte d'enfer. Ce nom lui vient de ce que ces braves gens croient que le diable habite ce réduit. La preuve qu'ils en donnent est que plusieurs personnes, ayant tenté de s'y introduire, s'en sont senties repoussées et que les flambeaux qu'elles portaient ont été éteints malgré toutes leurs précautions.
Il y a quelques années les serpents et les couleuvres fourmillaient sur les bords de la rivière Mattawa. Sir Georges Simpson dit en avoir vu en si grand nombre que le sol en était couvert. Aujourd'hui, il est rare que l'on en voit- La chute du Talon, ainsi appelée parce que, pour descendre la côte que l'on rencontre dans le portage qu'elle nécessite il faut appuyer fortement sur le talon, est à peu près la seule de remarquable. Toute son eau qui, à son embouchure, remplit un lit d'une demi-lieue de largeur, passe en cet endroit dans un canal de 15 pieds de large seulement.
En arrivant au bas de cette chute on passe entre deux rochers, qui, vraisemblablement, ont été séparés par un tremblement de terre et dont l'un de 200 pieds de haut est taillé verticalement.
De la rivière Mattawa, le canot s'engage dans la rivière des Vases où j'ai vu tuer en un instant une dizaine de grosses
carpes. Pendant près d'une lieue, la rivière des Vases n*a que la largeur du canot. L'exiguïlé de cette rivière donne naissance au portage de la Musique et aux trois portages des Vases. On tombe alors dans un petit ruisseau qui nous conduit au lac Népissing, grand et magnilique lac, mais fort dangereux pour la navigation. Ce lac est rempli d'îles qui sont autant de rochers incultes sur l'un desquels nous avons pris notre déjeuner le 5 mai, quatrième dimanche après Pâques.
Le dimanche est pour les voyageurs le jour du Seigneur. Ce jour-là, une tente, mieux parée que de coutume, devenait dans la solitude des forêts l'église du Dieu vivant; on y élevait un autel sur les troncs d'arbres couchés près du rivage ; des fleurs sauvages l'ornaient de leurs couleurs et répandaient tout à l'entour leurs parfums.
Quoique le jour du Seigneur soit saintement observé partout où flotte le pavillon britannique, le canot d'écorce reprit sa course le dimanche après-midi. Le lendemain nous traversâmes sans accident le lac Népissing qui est un peu plus grand que le lac Saint-Pierre.
En doublant une pointe qui est à l'extrémité de cette traverse, nos hommes nous racontèrent le trait suivant. Trois canots de voyageurs étaient campés tout près de cette pointe : il faisait un vent très fort. Les guides délibérèrent si l'on pouvait avancer sans danger. L'un d'eux se décida pour l'affirmative, malgré les conseils de ses camarades qui ne voulaient pas suivre son exemple. A peine fut-il à l'endroit où nous nous trouvons, qu'il reconnut son imprudence, et déclara à son équipage qu'il se trouvait dans un danger imminent. A cette nouvelle, un bourgeois qui était dans le canot, transporté d\m barbare désespoir, saisit son fusil, et s'adressant au guide : Malheureux, lui dit-il, puisque tu nous as mis dans le danger, il faut que tu périsses ! En disant ces mots il tire le coup fatal : la balle meurtrière perce l'infortuné guide et l'étend sans vie aux pieds de ses compagnons de voyage. Le canot, privé du seul homme qui pût le tirer du péril, ne tarda pas à etre la proie des flots et quatorze hommes devinrent les victimes de l'imprudence du guide et de la barbarie du bourgeois. Un seul fut assez heureux pour gagner terre.
Déjà bien des hivers sont venus glacer le rocher témoin de cet affreux accident, et dix croix sont encore là pour attester Tévénement et avertir les voyageurs en canot que leur embarcation est très faible et qu'ils ont besoin de beaucoup de prudence. Comme nous dînâmes sur cette pointe de ro-
cher, nous allâmes visiter ces croix, en redresser quelquesunes et prier pour ces infortunés. A bien des endroits pendant tout le voyage, nous avons vu des croix plantées sur les tombes de personnes noyées ou mortes en voyage par quelqu'autre accident. La religion, qui est toute de charité, ne nous permet pas de passer près de ces croix sans prier pour ceux qu'elles couvrent et auxquels personne ne pense.
Tout n'est pas gai dans ces voyages à travers les déserts. Lorsqu'un orage vous surprend, il vous mouille jusqu^aux os. La réQexion du soleil ardent sur Feau v^us brûle les mains et le visage. Les campements du soir, après une journée Je pluie, sont confortables ; il arrive même quelquefois que, vous trouvant envahi par les eaux durant la nuit, votre lit se trouve tout-à-coup transformé en baignoire. Comme les chemins des portages et surtout des dmni-portages ne sont pas précisément des routes royales, il faut souvent se frayer une voie à travers des broussailles qui mettent vos habits en lambeaux.
Quelquefois le sol que vous foulez est si rocailleux qu'il met vos chaussures hors de service ; ce qui pourtant est moins désagréable que de traverser un bourbier, ce à quoi il faut bien encore savoir se résigner de temps à autre. Si, durant la nuit, il s'élève un vent violent, la tente est bientôt jetée à bas et vous vous trouvez alors couchés à la belle étoile. Ce qui est bien autrement redoutable, ce sont les piqûres de maringouins et des autres insectes qui s'acharnent pour tourmenter les pauvres voyageurs ; c^est là un fléau qui quelquefois n'est pas tolérable.
En quittant le lac Népissing, on tombe dans la rivière des Français, belle et large rivière remplie d'Iles, et qui coule entre deux rochers jusqu'au lac Iluron.
Le lendemain, nous sautâmes des rapides toute la journée : c'est peut-être ce qu'il y a de plus agréable dans le voyage ; la force de l'eau nous entraîne avec la rapidité de la flèche. Certains voyageurs éprouvent une frayeur incroyable lorsqu'on arrive à ces rapides. Quant à nous, nous nous rassurions sur l'habileté et la force de notre guide auquel, outre ces qualités, nous connaissions beaucoup de prudence.
Lorsqu'il n'était pas certain d'un rapide, il se redressait sur le maître du canot pour reconnaître son adversaire ; puis lançant un regard de feu sur tout l'équipage, il poussait un cri perçant pour engager son monde à ramer fortement. Nous saisissions nous-mêmes nos avirons, si nous ne les avions déj^, et nous joignions nos efforts à ceux de nos hommes : car plus le canot va vite, plus y a de facilité à le
guider. iVIors le canot passe comme un trait. Le rapide fini, on se félicite de l'heureux succès et Ton continue gaiement sa route. H y a pourtant un véritable danger à sauter ainsi les rapides, et l'on est quelquefois de cinq à six pouces d'un rocher ou d'un bouillon^ qui, l'un et l'autre, pourraient être cause de notre perte ; mais on se confie en la Providence, et, pour ma part, je n'aurais voulu avoir que des rapides à sauter.
La rivière des Français a une longueur de 30 lieues. En la quittant on tombe dans le lac Huron, une de ces mers d'eau douce sur lesquelles la vue se perd dans un lointain que l'œil ne peut plus atteindre. Le grandiose de ce lac est beaucoup orné p;>r un nombre presqu'infini d'îles. On en compte jusqu'à 42.000. Mais la plupart de ces îles ne sont que des rochers arides. Il y a cependant Hle Manitouhine où se trouve le Fort de la Cloche, et où M. Proulx, missionnaire, a réuni un village de sauvages catholiques. Le lac Huron n'a rien de remarquable par les oiseaux qui le fréquentent ou par les animaux qui visitent ses bords rocailleux. Nous avons côtoyé ce lac jusqu'au Sault Sainte-Marie où nous sommes arrivés, vendredi à midi, le 10 mai.
Le Sault Sainle-Marie est une très jolie place. Outre un grand nombre de maisons de Canadiens établis sur le côté anglais, il y a en face de nous un très joli village américain avec garnison. Nous logeons dans la maison de M. Ballender, bourgeois de la Compagnie, où nous recevons une hospitalité digne d'un vrai gentilhomme anglais.
Les missionnaires avaient des lettres de recommandation qui enjoignaient aux chefs des postes de leur fournir les provisions nécessaires. Pour notre part, nous n'eûmes qu'à nous louer de la générosité et de la courtoisie des employés de l'honorable Compagnie.
La Compagnie exigeait rigoureusement que, lorsqu'un canot passait vis-à-vis d'un de ses forts, les rameurs avertissent de leur passage en entonnant une de leurs gaies chansons. Une fois, nos voyageurs, en passant près d'un fort, ne donnèrent point le signal convenu. Les employés effrayés, craignant que ce fussent des ennemis, envoyèrent en toute hâte un canot à la poursuite. Les passants comprirent, mais cédant à un mouvement d'humeur joviale, au lieu d'entonner une chanson, ils se mirent à ramer plus fort ; puis ralentissant subitement les avirons, ils se laissèrent approcher et saluèrent gracieusement ceux qui les poursuivaient. Ceux-ci, comprenant qu'ils avaient affaire non à des ennemis mais à des plaisants, rendirent le salut et rebroussèrent chemin.
Au Sault Sainte-Marie Më^ Provencher et le gouverneur Simpson, dont il partageait le canot, allaient doubler les étapes et devancer ainsi considérablement la suite de la caravane. M. Bourassa et moi devions attendre les quatre religieuses auxquelles un accident était arrivé à la traversée du Lac Huron. La sœur Lagrave s'était pourvue d'une douloureuse entorse qui Fempêchait de marcher. Ce contretemps eut été supportable, si la navigation avait été continue jusqu'à la Rivière-Rouge. Mais il y avait ces nombreux portages, et sœur Lagrave était volumineuse et pesante. Que faire? Finalement, deux grands Iroquois, qui allaient à la Rivière-Rouge, s'engagèrent à transporter sur un brancard la sœur Lagrave, à chaque portage. La route se poursuivit ainsi sans autre accident.
On quitta le Sault Sainte-Marie le lendemain de l'Ascension, 17 mai, par un temps magnifique. Mais à peine étionsnous rendus à une couple de lieues qu'il nous fallut stationner, à cause du vent, jusqu'au 19 mai ; alors qu'une brise de nord-est, dont la vitesse allait toujours en augmentant, nous obligea de décamper et nous transporta sur une petite île, à douze lieues de la pointe aux Pins. La violence du vent nous y retint pendant trois jours. Cette île, ou plutôt ce rocher, qui est sous nous, pourrait très bien être appelée l'île de l'Ennui.
On put quitter ce lieu, mercredi, le 20 mai. Le vent, qui le matin était assez propice, devint violent sur le midi, et plusieurs fois nous mit en danger de périr. Le canot de M. McPherson se dirigea vers l'île des naufragés. Heureusement que la prudence de notre guide nous sauva d'un naufrage presque certain, en renonçant à le suivre. Car notre canot, plus chargé que l'autre et allant moins vite à la voile, aurait été surpris dans la traversée de deux lieues par un vent furieux qui n'atteignit l'autre qu'au moment où il doublait la pointe de l'île.
Il était impossible de retourner en arrière. Pendant quatre heures le canot fut battu par des vagues d'une hauteur épouvantable : la mince embarcation craquait; le guide avec ses deux bras de fer tenait les bords du canot : un homme avait peine à vider l'eau qui entrait par les brèches. Le danger était imminent : quand le canot était sur le haut d'une vague, il semblait que dans sa descente il allait s'engloutir dans Fabîme. Chaque lame, en se brisant sur la petite embarcation, nous arrivait de la façon la plus désagréable. Un silence profond régnait parmi nous ; nos voyageurs, ordinairement si gais, étaient en ce moment tristes et mornes. Quoi qu'habitués aux fureurs du Lac Supérieur, ils paraissaient ne plus
attendre que la mort. Nous n'entendions que le bruit des vagues et des avirons ; nous nous consumions en efibrts presqu'impuissants. Tout le monde priait. On chanta avec foi et confiance VAçe Mardis Stella pour attirer la protection de celle que tout le monde appelle l'Etoile de la mer et la Protectrice des affligés. Enfin, par la protection de la Vierge Immaculée, la petite troupe put mettre le pied à terre, les passagers couverts d'eau, les hommes accablés de fatigues, tous brisés d'émotions. C'était le 26^ jour du voyage. On se trouva ainsi séparé jusqu'au soir.
On prit campement près de la petite rivière Ogwôn où nous baptisâmes cinq enfants sauvages.
Le Lac Supérieur est d'une majesté imposante à cause de l'immense étendue d'eau qui le compose : c'est une mer où la vue se perd dans un lointain dont il ne lui est pas permis d'atteindre les limites. Ses eaux sont d'une limpidité telle que l'on peut voir les objets à 30 ou 40 pieds de profondeur. Cet immense bassin nourrit une quantité extraordinaire de différentes espèces de poissons. On a pris jusqu'à 10.000 harengs en deux coups de seine, 5.000 poissons blancs dans une journée ; il y a des truites qui pèsent jusqu'à 20 livres. Le poisson blanc, surtout dans ce lac, est d'une qualité supérieure.
Une chose qui m'a toujours étonné, c'est de rencontrer des sauvages sur les lacs par de gros vents, dans des canots dont on peut à peine se figurer la légèreté, et voguant avec leur femme, leurs enfants, leurs chiens et tout le ménage. Quand on passe près d'eux, ils s'approchent ordinairement, et si on leur fait la politesse de s'arrêter, ils nous donnent de grosses et cordiales poignées de mains avec un salut en disant : Bojou ! Bojou ! S'ils ont du poisson ou du gibier, on échange ces articles pour quelques autres et on se sépare bons amis.
Le 24, on se rendit à Michipocotou par un temps pluvieux et vent de nord-est. J'aperçus dans l'après-midi la pointe occidentale de la baie qui se rétrécissait dans les nuages. On fut reçu poliment au Fort de Michipocotou et on y fit trois baptêmes.
Le 25, on partit par un temps pluvieux qui devint bientôt un brouillard si épais qu'on ne voyait pas à trois arpents devant soi : ce qui dura le lendemain et le surlendemain.
Le 25 au soir, veille de la Pentecôte, on fut surpris par un orage épouvantable qui vint nous assaillir au moment où nous campions. Heureusement qu'une petite baie, qui s'enfonçait entre deux montagnes, nous mit à l'abri du conp de ^^vent qui l'accompagnait. Mais la foudre, en se brisant sur
les flancs de ces montagnes, faisait un bruit épouvantable. On en fut quitte pour une aspersion un peu copieuse. Quelques heures après, une petite brise du nord chassait tous les nuages; les vagues encore agitées dans le large s'en venaient lentement dans le fond de notre baie expirer avec un doux murmure sur un beau rivage de sable ; la lune, dans sa modeste clarté, nous laissait voir les beautés du ciel, nous découvrait en même temps les merveilles de la nature qui abondaient en ce lieu, la température était des plus agréables, en un mot, tout concourait à faire de cette nuit délicieuse une nuit de méditation. Pendant que je me promenais solitaire sur ce rivage enchanteur à 200 lieues de ma patrie, ma pensée se portait vers elle^ vers mes parents, vers mes amis de Nicolet. De là, me transportant par la pensée à la chapelle du Séminaire, je voyais les autels pompeusement préparés pour la grande solennité du lendemain. J'y entendais d'avance les chants majestueux, les sons harmonieux qui se succédaient et s^unissaient tour à tour pour élever l'âme à Dieu.
Tantôt me rappelant la foudre et le vent qui, un instant auparavant, avaient porté le trouble et l'horreur en ces lieux, j'aimais à y voir l'image d'une âme qui, arrachée au trouble et à la tyrannie des passions, a enfin trouvé la paix et le bonheur dans son union avec Dieu. Mais c'était surtout quand je portais mes regards vers le ciel que mon âme se sentait pour ainsi dire transportée hors d'elle-même; là, je voyais le port vers lequel nous tendons à travers la mer orageuse du monde. J'y voyais dans la jouissance et au comble du bonheur tant de saints missionnaires qui dans les jours pénibles de leur navigation, de leur pèlerinage, avaient fait pénétrer dans la barque du salut, au risque de leur vie, tant de malheureux aux prises avec l'enfer et les avaient conduits heureusement au même port et au même bonheur. Ils me montraient leur chemin, ils m'invitaient à les suivre, dans ces moments il semble qu'il n^y a rien qui puisse arrêter, rien qui puisse coûter.
Le jour de la Pentecôte, on arriva au Pic où nous fîmes deux baptêmes après déjeuner. On alla ensuite dîner à deux heures sur le bord d'une petite baie de trois lieues de large. Il nous a fallu errer tout l'après-midi d'île e'n île pour la traverser, sans trop savoir où l'on était. Les guides euxmêmes ne s'y reconnaissaient pas mieux que les autres et nous dirigaient tantôt au nord, tantôt au sud, selon que les îles voisines étaient placées. La cause de tout cela était la brume qui ne laissait voir que quelques arpents en avant. On
arriva enfin le soir par hasard ou plutôt par une protection spéciale de la Providence de l'autre côté où Ton campa.
La partie du Lac Supérieur que j'ai parcourue n'est qu'une suite de rochers plus ou moins pittoresques qui, en s'avnnçant dans le lac, forment autant de baies dont les unes ont jusqu'à cinq lieues de large. Ces rochers présentent une
grande variété de granit tant à cause de la couleur que de la ureté. On en voit de bleu, rouge, jaune, vert, gris, marbré, etc. On rencontre aussi des veines de marbre, mais d^une bien chétive qualité quoique les couleurs en soient assez brillantes. On a aussi trouvé^ en certains endroits, des agathes de grosseur considérable et de petits cristaux de roche. Depuis la rivière Népigon, on rencontre beaucoup d'îles dont quelques-unes sont couvertes de bois assez varié, surtout d'épinettes blanches et rouges. Beaucoup de ces îles ne sont que des rochers couverts d'une couche de terre. En approchant du Fort-Neuf ou Fort- William, les montagnes offrent un aspect plus pittoresque. Il y a surtout la montagne du Tonnerre qui est remarquable. Elle est d'environ 200 de haut et s'avance, comme un mur escarpé des deux côtés, dans une grande baie qu'elle partage en deux.
A la fin du lac, il y a un passage dangereux, c'est la baie du Tonnerre. Nous nous reposâmes quelques heures au joli Fort-William où nous fûmes les hôtes de M. M® Kenzie, facteur de la Compagnie de la Baie d'Hudson.
Le 30 mai nous sommes partis du Fort-Neuf, aujourd'hui F'ort- William, par une température magnifique. Ce fut avec plaisir que Fon laissa le Lac Supérieur que nous avions parcouru presque sans le voir à cause des brumes.
Le Fort-William est situé en l'embouchure de la rivière Fort-Neuf, aujourd'hui rivière Kaministiquia, qui, en algonquin, signifie rivière des îles. On entra dans cette rivière qui serpente agréablement à travers une forêt bien variée et qui est à peu près aussi grande que la rivière Nicolet. Les différentes sortes de bois qui couvrent ses bords annoncent un terrain assez propre à la culture. J'ai vu près du Fort un champ ensemencé et d'une belle apparence. Mais le blé ne peut y réussir à cause de la rigueur du climat. Les autres grains et les patates surtout y réussissent très bien.
On a essayé de faire un établissement de sauvages sur la rive gauche de la rivière, mais l'insouciance de ces pauvres gens est ici, comme partout ailleurs, un obstacle presqu'insurmontable. Ceux qui sont en cet endroit r^ont c.itholiqiies.
La rivière Kaministiquia est très paisible et navigable jusqu'à la pointe à Meurons, à 4 lieues de Fort- William.
Entre le bassin du Lac Supérieur et celui de la Baie d'Hudson, court du nord-est à peu près au sud-ouest une chaîne de montagnes, dont la pente du côté du Canada, sans être escarpée, est cependant assez rapide.
A la pointe à Meurons commencent les rapides. Il y en a neuf consécutifs séparés les uns des autres par quelques arpents d'eau calme. Ces rapides se remontent à la perche, n'ayant qu'un ou deux pieds de profondeur. Le premier rapide, qui se nomme Barrisseau, est suivi d'un portage. Suivent quatre autres rapides qui conduisent au pied de la chute de Kakabeka. Cette chute se trouve à 5 lieues de Fort- William. Puis vient le portage de l'Ecarté qui est une succession de cascades au courant impétueux et aux eaux profondes ; le portage de Nicolet suivi de rapides qu^on remonte à la cordelle ; le quatrième et le cinquième portage. Ces deux portages sont au milieu des rochers abrupts : la chute de la montagne qui se précipite du haut d'un rocher de 150 pieds de hauteur taillé verticalement. C'est une des plus belles chutes que l'on puisse voir. J'ai rencontré, sur la rive droite, un rocher de silex ou pierre-à-fusil : c'est le seul que j'ai rencontré. Je n^ai point vu d'autre pierre remarquable. Après le portage du Couteau où la rivière n'a que quelques verges de largeur, suivent huit rapides séparés les uns des autres par peu d'eau calme. Les canots remontent partie à la perche, partie à la cordelle, et en quelques rares endroits à la rame.
Le Long Rapide est remonté à la perche. Suivent trois autres rapides avec des intervalles d'eau moins tourmentée. Le portage du Petit-Chien a lieu pour éviter les chutes du Petit-Chien. Le lac du Petit-Chien a une demie-lieue de largeur avec rivages élevés et rochers escarpés. Puis vient le i lac du Grand-Chien. Il y a portage ici et les voyageurs sont obligés de traîner leur canot par dessus uce haute montagne. Ce lac a trois lieues de longueur. On a passé sur les bords de ce lac une partie du dimanche de la Trinité, le 2 juin.
On remonte ensuite la rivière du Chien qui est très paisible, mais elle serpente assez pour tripler le chemin. On la remonte jusqu'à un endroit appelé portage du Jourdain où elle bifurque. L'une de ses branches gagne le nord et l'autre l'ouest en inclinant un peu vers le sud. G^est la branche ouest que nous avons suivie. Cette branche porte le nom de rivière des Prairies parce qu'en effet elle va en serpen tant beaucoup et se perdre dans la prairie.
En suivant la Rivière des Prairies, on rencontre le portage de l'Eau-Froide, le lac Froid ou de TEau-Froide, le portage de
la Prairie et le petit lac de la Hauteur des Terres à 5 ou 6 lieues du lac des Chiens. La rivière des Prairies finit là. La ligne de démarcation de la Hauteur des Terres passe sur la rive sud de ce lac ; jusque-là on avait continuellement à remonter le courant. Désormais l'eau va nous emporter vers Saint-Boniface.
Nous étions arrivés à Tune des sources du Saint-Laurent ; nous allions laisser le grand fleuve, sur les bords duquel la Providence a placé mon berceau, sur les eaux duquel j'eus la première pensée de md faire missionnaire de la Rivière-Rouge. Je bus de cette eau pour la dernière fois ; j'y mêlai quelques larmes et lui confiai quelques-unes de mes pensées les plus intimes, de mes sentiments les plus affectueux. Il m3 semblait que quelques gouttes de cette eau limpide, après avoir traversé la chaîne de nos grands lacs, iraient battre la plage près de laquelle une mère bien aimée priait pour son fils, pour qu'il fût un saint missionnaire. Je savais que toute préoccupée du bonheur de ce fils, elle écoutaiï jusqu'au moindre murmure du nord-ouest, jusqu'au moindre bruit de la vague, comme pour découvrir l'écho de sa voix demandant une prière, promettant un souvenir.
Du lac de la Hauteur des Terres on passe par le portage des Prairies ou du Milieu où nous avons le malheur de casser un de nos canots, le lac du Milieu qui n'a de communication apparente avec aucun autre et le portage de la Savanne de près d'une lieue de long, et qui est le plus méchant que l'on rencontre. Puis on tombe dans la rivière Savanne qui conduit au lac des Mille-Lacs ou Mille-Iles.
A[)rès le portage de la Savanne, les eaux coulent sensiblement vers la Rivière-Rouge. Mais avant de prendre un cours bien déterminé elles forment une suite de petits lacs dont plusieurs paraissent n'avoir pas de communication entre eux, bien qu'assurément ils doivent en avoir, parce qu'entre quelques-uns on remarque des cours d'eau trop considérables pour qu'ils n'aient pas d'issue quelque part.
Le lac des Mille-Iles est le plus grand de cette chaîne de petits lacs dont je viens de parler plus haut. Eau superbe et profonde. On laisse ce lac au portage du Baril, puis on tombe dans le lac Baril qui a douze lieues de longueur.
Ce lac fut ainsi nommé parce qu'à l'époque des rivalités entre les deux Compagnies, une brigade de la Compagnie du Nord-Ouest étant poursuivie de près par une brigade de la Compagnie de la Baie d'Hudson, s'arrêta un instant sur les bords de ce lac pour enterrer un baril de rhum qui devait lui être enlevé par son ennemi. Pour donner le change, le bour-
geois planta une croix au-dessus et y inscrivit ces mots : Ci- git Baril, Les employés de la Compagnie de la Baie d^iïudson, en passant à cet endroit le même jour, s'agenouillèrent pieusement sur cette terre fraîchement remuée, croyant qu^Jn employé du nom de Baril s'était noyé et avait été enterré là. Bien entendu le baril fut déterré au voyage suivant. En souvenir de cet événement le lac porta le nom de Baril.
C'est le 6 juin, jour de la Fête-Dieu, que nous avons passé ce lac.
Que de souvenirs sont venus se réveiller à mon esprit durant les longues heures de cette journée qui coulait agréablement pour mes amis de Nicolet, Pendant que les corridors du Séminaire retentissaient des louanges du Dieu d^amour et que la musique secondait leurs accords, j'étais dans une frêle embarcation d'écorce exposé à la fureur d'un vent violent et n'entendait que le mugissement des vagues et le bruit des rames et des avirons.
Par le portage du Brûlé on entre dans le lac Cannibal ou Windigo. Puis des rapides nous conduisent au portage des Français qui nous fait communiquer avec le lac des Français, la rivière des Français et le lac du Doré, joli lac de 5 lieues de longueur.
Viennent ensuite le portage des Pins, le lac des Pins, le portage des Deux-Rivières, le Rapide de l'Eturgeon, le portage de la rivière Maligne, le lac de la Croix.
Sur le lac la Croix, à la chute du Serpent, on tourne à droite our entrer dans la rivière Nameiikan, le lac Nameukan, le ac la Pluie, la rivière la Pluie, et le lac des Bois. Puis on descend la rivière Winnipeg et on traverse la partie sud du lac Winnipeg pour entrer dans la rivière Rouge qu'on remonte jusqu'à Saint-Boniface.
La rivère Rouge est une belle rivière, ses rives sont peuplées d'habitants qui vivent assez bien. Les terres sont excellentes, tous les grains y viennent facilement. Les viandes abondent ainsi que tout ce qui sert à la vie ordinaire. Les maisons en général ne sont pas belles, il y en a pourtant quelques-unes.
Nous arrivâmes à Saint-Boniface le 20 juin en pleine nuit alors que tout sommeillait dans Saint-Boniface et dans la forêt. On courut à la mission. Ce fut M. Arsène Mayrand, prêtre missionnaire qui ouvrit la porte de l'évêché aux nouveaux arrivants.
M^^'Provencher, qui ne les attendait pas si tôt, fut fort surpris d'apprendre l'arrivée des nouveaux missionnaires et de leurs pieuses compagnes. Pas moyen à cette heure tardive
d'organiser la réception rêvée ; elle fut remise au dimanche suivant et, le plus simplement du monde, chacun alla se coucher pour se remettre des fatigues du voyage.
Le premier dimanche après leur arrivée, Ta population tout entière voulut être présente à l'installation solennelle des religieuses, de ces femmes héroïques, auxquelles on avait le même respect qu'aux prêtres missionnaires. Ce fut tout un événement pour la population indigène et même pour les colons écossais, tout à fait étrangers au costume des ordres religieux.
y[ër Provencher fit conduire processionnellement les nouveaux missionnaires et les Sœurs à la cathédrale, seul bâtiment en pierre qui existait alors dans toutPouest canadien. Il fit une allocution de circonstance et annonça que ces religieuses allaient ouvrir immédiatementune école où les jeunes filles du pays recevraient une éducation aussi soignée que dans les couvents du Canada et on chanta le Te Deum pour remercier Dieu d'avoir pourvu la jeune Eglise de Saint-Boniface de ces aides précieuses.
Ms** Provencher et le Gouverneur Simpson, qui avaient pris les devants au Sault Sainte-Marie, étaient arrivés à Saint- Boniface le 31 mai.
Entre Montréal et Saint-Boniface il y a 72 portages et presqu'autant de demi-portages.
Ce voyage avait duré 55 jours. Pendant tout ce temps nous n'eûmes sous les yeux que des arbres, des rochers et des eaux. A peine trouvions-nous çà et là des traces de l'homme, des huttes de sauvages échelonnées à de grandes distances sur les bords des lacs et des rivières, et quelques postes de la Compagnie de la Baie d'Hudson consistant le plus souvent en une maison de bois et quelques hangars.
De Montréal à Saint-Boniface on compte 600 à 700 lieues par la route des canots. .
Au cours de ce voyage entrépris dès la débâcle des glaces, alors qu'un soleil ardent et des pluies fécondantes ramenaient dans le sein de la nature, longtemps engourdie sous de rudes frimas, un flot de sève et de vie, l'âme sensible de l'abbé Laflèche demeura constamment ouverte aux mille voix mystérieuses qui s'élevaient des forêts ombreuses, de la vaste Prairie, inénarrables fouillis de verdure, comme à celles qui montaient des flots déchaînés, énormément grossis par la fonte des neiges. Au rnilieu des indéfinissables murmures qui s'échappaient de nuits profondes, des formidables mu-
gissemeiits qui éclataient dans les tempêtes et semblaient être les gémissements de l'infini lui-même^ le cœur du jeune apôtre s'attendrissait et se portait constamment vers Dieu. Alors, pénétré de son impuissance, il implorait l'aide du ciel pour l'œuvre de salut que son inexpérience ou sa témérité lui avait fait entreprendre. 11 priait avec ferveur ; réconforté par la grâce, rien ne paraissait interdit à sa faiblesse, animée par la puissance du Maître de l'Univers qui ordonnait aux siens d'annoncer en son nom à tous les peuples, errants dans les ténèbres, aux plus déshérités, aux plus aveugles, la bonne nouvelle de la Rédemption. Et quels peuples étaient plus dépourvus que les tribus disséminées en ces lieux délaissés.
Pour servir Dieu, pour contribuer au salut des âmes sauvages, rien ne le rebutait plus, rien n'arrivera à l'abattre. Il paraissait insensible à la fraîcheur de la nuit, comme aux ardeurs du jour ; les ondées, les baignades, les chutes, et les sauts, les portages accablants ajoutaient aux joies de son sacrifice et c'était pour lui autant d'occasions pour encourager son entourage, pour l'entretenir des œuvres divines et se tenir lui-même en la sainte présence du Créateur de toutes choses.
Les moustiques, fléau de la Prairie et de la Forêt canadiennes, firent leur apparition en cours de route, et mirent l'endurance des voyageurs à la plus cuisante épreuve. Ces insectes apparaissaient sous bois et sur les eaux en telle abondance qu'on fendait à la main leur masse bourdonnante : ils obscurcissaient la lumière ou remplissaient de tortures les insomnies de la nuit, et telle était leur âpre voracité qu'ils s'abattaient sur les hommes, s'acharnaient sur les bêtes qu'ils affolaient.
L. F. Laflèche ne se plaignait pas de ce tourment opiniâtre, il admirait même ce phénomène torturant, louant Dieu en toutes ses œuvres.
Ainsi commençait pour lui la haute éducation du désert qui, après la solide formation du Séminaire, devait le rendre capable de tous les renoncements, de tous les dévouements, dont missionnaire d'abord, évêque plus tard, il donnera sans cesse le spectacle édifiant.
Cependant, à son arrivée à Saint-Boniface, M*'' Provencher n'était pas sans appréhension. La tâche du missionnaire dans la Prairie était rude; les consolations ne compensaient pas toujours ses efforts qui devaient se multiplier. C'est pourquoi, nous l'avons vu, ses collaborateurs ne brillaient pas par le nombre, et, hélas ! non plus toujours par leur
qualité : il en reçut dont on tenait ailleurs à se débarrasser et ces hommes, que leur caractère n'avait pu élever, rabaissaient le sacerdoce parfois jusqu'au scandale. Pour ce motif, quelques mois plus tard, quand le P. Aubert et le Fr. Taché vinrent grossir sa sainte cohorte, l'évéque-missionnaire écrivit à l'évêque de Québec, après avoir dit à M^"" Bourget au sujet du jeune Taché: qu'il avait besoin d'hommes prêts au travail et qu'on m'envoie un enfant, « des Taché et des Laflèche, vous pouvez m'en envoyer sans crainte ! » Ce qui signifiait qu'il pouvait se passer de cfeux qui ne leur ressenjblaient pas. En effet, ces deux anges du sanctuaire réconforteront tellement le cœur de l'apôtre de la Rivière Rouge qu'à tous deux il confia le soin de présider les destinées de sa jeune Eglise et qu'il put dire au sujet de l'un comme de l'autre la parole du saint vieillard Siméon : Nunc dimittis serviim tuum^ Domine....
Mê*" Provencher tint cependant à fêter avec tant de solennité et une joie si débordante l'installation des vaillantes femmes qui venaient lui prêter leur concours, pour divers motifs, entr'aulres, pour familiariser les colons écossais avec l'état religieux, surtout pour réagir contre la mésestime que Métis et Sauvages professaient envers la femme.
La condition du sexe faible dans la Prairie était physiquement et moralement déplorable. La femme, en effet, était le souillon du foyer sauvage, la bête de somme dont on pouvait, sans ménagement, tout exiger; enfant, elle n'inspirait aucune sympathie honnête ; vierge elle était la proie du plus fort et se trouvait abandonnée par les siens, sans défense, aux caprices d'un maîlre sans pitié qui en disposait à son gré et dont les sévices cruelles allaient jusqu'aux mutilations odieuses; elle était épouse et mère sans honneur ni bonheur, et sa vieillesse traînait misérable, toujours méprisée, à la dernière place delà loge (tente), la plus froide l'hiver, la plus chaude l'été, en tout cas la plus proche du ruisseau où elle devait finir sa triste existence.
Cette inénarrable condition de l'être faible que le christianisme entoure de tant de considération et d'amour, dont il fait le charme et la joie des foyers chrétiens, sur l'aimable concours duquel l'Eglise catholique s'appuie pour introduire dès le plus jeune âge et cultiver en tout temps dans les cœurs la Foi rayonnante qui fait la force de sa faiblesse et devient la sauvegarde de ses droits, comme de sa vertu ; cette triste condition de la femme, son abjection profonde, au milieu de ceux-là mêmes qui lui devaient la vie^ faisait la désolation de M*^*" Provencher. C'est pourquoi il saisissait l'occasion
que lui présentait la venue des religieuses pour ouvrir les yeux du sauvage et demi-sauvage, pour leur apprendre ce qu'était et pouvait devenir la femme ; de quelle aide et de quel dévouement une femme respectée et chrétienne était capable, et de quelle reconnaissance, de quels égards légitimes on peut lui être redevable en retour.
Il ouvrira donc, après son école de garçons, une école de filles, et c'est dans la jeunesse éclairée, rendue vertueuse et honorée, qu'il entendait jeter le meilleur fondement de sa nouvelle Église.