‹ Vol 1Chapitre 11 sur 63 · L’ENFER, CHANT I · texte numérisé non relu

L’ENFER, CHANT I

Il me répondit : «J’ai été, je ne suis plus mortel. Mes parents furent originaires de Mantoue.

» Je naquis dans les dernières années de Jules César, et j’ai vécu à Rome sous le bon Auguste, au temps des dieux mensongers.

» Poète, je chantai le pieux fils d’Anchise, qui vint de Troie, sa patrie, lorsque la flamme eut consumé le superbe llion.

» Mais pourquoi te replonges-tu dans la vallée funeste? Pourquoi ne pas gravir le mont délicieux, principe de toute joie?

» — Es-tu donc, lui dis-je en rougissant, ce Virgile, source harmonieuse d’où s’épanche un fleuve intarissable d’éloquence ?

» Gloire et flambeau des poètes , regarde-moi favorablement , au nom de l’amour studieux et passionné qui m’a fait chérir ton livre.

» Je t’ai choisi pour maître et pour modèle ; par toi seul j’appris à moduler des chants dignes de mémoire.

» Vois cette bête meurtrière dont je fuis la rencontre; secours-moi, illustre sage; son aspect féroce me terrifie.

» — Si tu veux sortir de ce désert, me répondit Virgile touché de mes larmes, il faut adopter une autre route.

» La louve qui t’effraye ne laisse avancer personne dans son chemin ; elle dévore quiconque s’obstine à vouloir le franchir.

» Jamais elle n’est assouvie; insatiable, plus elle dévore, plus elle a faim.

« Il est beaucoup d’animaux auxquels la bête malfaisante s’accouple ; il y en aura davantage encore jusqu’à l’heure où doit surgir le lévrier qui lui infligera la mort dans les tourments.

» Celui-ci, né entre Fellro et Feltre, ne se nourrira ni d’argile ni de métal précieux, mais de sagesse, d’amour et de courage.

» Sauveur de l’humble Italie, pour qui moururent la vierge Camille, Turnus, Nisus et Euryale, il chassera la louve de ville en ville ;

LA DIVINE COMEDIE

» Par lui la bête impure sera rejetée dans les enfers, d’où jadis elle fut déchaînée par l’envie.

» Maintenant, pour ton salut, viens, suis mes pas; je te conduirai hors d’ici, à travers le sépulcre éternel ;

» Où tu entendras les rugissements du désespoir ; où tu verras les âmes gémissantes des antiques damnés invoquant à grands cris une seconde mort.

» Tu visiteras ensuite les esprits qui vivent résignés au milieu des flammes , dans la confiance d’être admis un jour parmi les bienheureuses phalanges.

» Si tu désires t’élever jusqu’à la sphère de la béatitude, une càme plus digne t’ouvrira l’enceinte glorieuse.

» Le souverain des mondes ne me permet point de t’introduire dans son domaine, car je n’ai pas connu sa loi divine.

» Son pouvoir infini embrasse l’univers; mais là-haut brillent son trône et sa cour ; heureux le juste qu’il daigne élire pour le doux royaume! »

Et moi : « Poète, lui dis-je, par le Dieu que tu n’as point connu, je t’en prie, délivre-moi de ce péril et d’autres plus néfastes.

» Guide-moi à travers les régions lamentables, dont tu m’as parlé, jusqu’à la porte de saint Pierre. »

Alors il se mit en marche, et je le suivis.

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