L'ENFER, CHANT XIII
dain par la mort, mo rendit injuste envers moi-meme, juste dans mes odes.
» Par les jeunes racines de cet arbre, je vous l’atteste, jamais je ne trahis mon seigneur, bien digne d’être honoré.
» Si l’un de vous retourne sur la terre, qu’il réhabilite ma mémoire abattue sous les traits de l’envie.»
Après quelques moments de silence, le poète : « L’heure s’envole ; puisqu’il reste muet, interroge-le, pour savoir d’autres choses.»
Et moi à lui : « Tnterroge-le toi-même sur ce que tu penses devoir m’intéresser; je ne le pourrais, tant la compassion m’attriste.»
Virgile continua donc ; « En reconnaissance du fidèle accomplissement de ta prière, esprit captif, veuille nous répondre.
» Comment l’àme s’enferme-t-elle en ces nœuds ? Peux-tu nous dire si jamais aucune se dégage d’un tel corps? »
Un souffle violent sortit du tronc, et le souffle se convertit en cette voix : « Brève sera ma réponse.
» Quand l’âme féroce a quitté le corps dont elle s’est exilée, Minos la relègue au septième cercle.
» Elle tombe au hasard dans la forêt; n’importe où le sort la lance, elle germe comme un grain d’épeautre.
» Elle croit, rejeton d’abord, puis arbre; les harpies, en se repaissant de ses feuilles, la torturent cruellement de douleur en douleur.
» Comme les autres âmes, nous viendrons recueillir nos dépouilles; aucune d’entre nous ne pourra s’en revêtir, car il n’est pas légitime de reprendre ce qu’on s’est ravi à soi-même.
» Nous les traînerons ici, et dans la forêt sinistre, nos corps demeureront suspendus, chacun à l’arbre de son ombre tourmentée.»
Attentifs, nous écoutions, croyant que le tronc voulait parler davantage. Un bruit nouveau nous surprit :
Bruit pareil à celui de la chasse et du sanglier, qu’entend venir la vedette, avec les bêtes mugissantes, et les sifflements du branchage.
Voilà sur la gauche deux malheureux, nus et déchirés, rompant dans leur fuite rapide toutes les branches basses de la forêt.
Celui de devant : « Accours! accours! ô mort! » Et l’autre trop lent à son gré : « Lano, tes jambes n’étaient point si légères au combat de la pieve del Toppo. »
L’haleine manqua sans doute à sa poitrine haletante ; de lui et d’un buisson, il forma un groupe.
Derrière eux bondissait dans la forêt une meute de chiennes noires, avides et semblables à des lévriers détachés de leurs chaînes.
Elles se jetèrent à pleine gueule sur le malheureux suppliant, le broyèrent en lambeaux, emportant ses membres meurtris.
Mon guide, me prenant par la main, me conduisit au buisson qui déplorait en vain ses plaies saignantes.
((O Jacques de Saint- André, gémissait-il, pourquoi m’avoir choisi pour asile ? Est-ce ma faute si ta vie fut coupable? »
Mon maître s’arrêtant près du pauvre arbuste : « Qui étais-tu, toi, dont les paroles plaintives s’exhalent avec le sang de tes blessures? «
Et lui à nous : « Ames témoins du cruel ravage et de la dispersion de mes feuilles, ramassez-les autour de leurs tiges endolories.
» Je vis la lumière dans la cité infidèle à son premier dieu pour saint Jean-Baptiste; le dieu redoutable et dédaigné la troublera toujours de son génie homicide.
» Son image antique plane encore sur le pont de l’Arno; sans cela, ils auraient vainement entrepris leur travail, les citoyens qui rebâtirent cette ville mise en cendres par le farouche roi des Huns.
» Moi, je me suis fait un gibet de ma propre maison.»
Le Vieillard du Mont W