LE PURGATOIRE, CHANT XIII
Je croyais outrager le malheur des pauvres martyres en marchant près d’elles sans être visible à leur vue.
Je me tournai donc vers mon sage conseiller; lui, devinant ma pensée : « Parle, sois bref et précis. »
Virgile cheminait du côté de la corniche d’où l’on peut tomber dans l’abîme, parce qu’aucune barrière ne la protège.
Sur l’autre bord se pressaient les ombres souffrantes, à qui d’horribles coutures arrachaient des pleurs et en baignaient les joues.
» O vous! commençai-je en les regardant, conviées à l’immortel festin de la lumière, votre unique désir ,
» Que la grâce dissipe les ténèbres de votre conscience et y épanche limpide et pur le fleuve de votre raison !
» Dites-moi s’il se trouve parmi vous une âme latine? Il me sera doux de l’apprendre, et peut-être à elle de me l’avoir appris.
— • » O mon frère! chacun de nous est citoyen de la véritable cité : tu veux dire une âme qui ait accompli le pèlerinage de ses jours en Italie?»
On me répondait ces paroles d’un endroit un peu reculé. J’essayai de me faire ouïr vers le même point.
Une des autres ombres avait l’air d’attendre; je m’en aperçus; car elle tenait le menton levé à la manière des aveugles.
Moi à elle : «Esprit qui t’abaisses pour te régénérer, si tu es celui dont la lèvre m’a répondu , instruis- moi de ton pays et de ton nom. »
Elle à moi : « Je fus Siennoise, et je purifie en ces lieux mon existence coupable. J’offre mes pleurs au maître divin dont nous devons admirer la gloire.
» On me nommait Sapia, c’est-à-dire sage : néanmoins je ne justifiai point ce nom; et le malheur d’autrui me remplit de plus d’ivresse que mon propre bonheur.
LA DIVINE COMÉDIE
» Écoute , et tu apprécieras la vérité de mes discours en sachant ma folie. Déjà le cercle de mes ans commençait à décliner;
» Mes concitoyens campaient auprès de Colle , vis-à-vis leurs adversaires. J’invoquai contre eux la colère divine suspendue sur leur front.
» Ils furent renversés, selon mon vœu, et réduits à l’amer sentier de la fuite; et moi, contente de leur défaite, j’éprouvai une joie sans bornes.
» La tête en démence , je criai au souverain maitre : « Désormais je ne te crains plus. » Ainsi chante le merle pour quelques lueurs de beau temps.
» Sur la fin de ma vie, je voulus me réconcilier avec mon Créateur. La pénitence eût été insuffisante, sans les prières commémoratives du charitable Pettignano.
» Mais qui es-tu, toi dont la poitrine respire, et qui vas, les yeux ouverts, en t’informant de notre condition?
— » Mes paupières, lui repartis-je, seront cousues ici pour un faible intervalle; j’ai peu connu le péché d’envie.
» Le supplice du cercle inférieur m’effraie bien davantage quand j’y songe, et le fardeau qu’on y porte déjà me pèse. »
Et l’ombre : «Quel messager fa conduit parmi nous à cette hauteur, si tu dois redescendre là-bas? »
Et moi : « Mon compagnon silencieux. Je suis vivant. Apprendsmoi, esprit élu, tes désirs : mes soins les rempliront sur le globe terrestre. »
Et l’ombre : « Un tel miracle manifeste la faveur signalée de Dieu : aide-moi de tes oraisons.
» Par tes songes les plus chers, je t’en conjure, si jamais tu foules la terre de la Toscane, réhabilite ma mémoire parmi mes proches ;
» Tu les rencontreras au milieu de la nation vaine dont l’espoir se fonde sur Talamone; avant de le réaliser, elle découvrira plutôt la chimérique Diana.
» Les amiraux futurs y subiront des traverses plus décevantes. »
sblrefemcde Saute et de Virfik