‹ Vol 2Chapitre 38 sur 70 · LE PURGATOIRE, CIIANT XIX · texte numérisé non relu

LE PURGATOIRE, CIIANT XIX

Là des âmes gisantes à terre pleuraient, toutes renversées sur le visage, en gémissant d’une voix étouffée par de profonds soupirs : « Mon âme s’est attachée au sol. »

« — Élus de Dieu, en qui la justice et l’espérance allègent les tourments, guidez-nous vers les degrés supérieurs. »

« — Si vous venez sans être condamnés à subir notre épreuve pénitente, et si vous souhaitez aborder plus tôt la route, que votre main droite suive toujours le bord extérieur du cercle. »

Telle la demande du poète, telle la réponse de l’àme ignorant la moitié de mon sort.

J’interrogeai de l’œil mon maître, et, par un signe bienveillant, il approuva le désir peint sur ma physionomie. Alors, je me penchai vers la créature dont j’avais remarqué les paroles :

« O esprit, dont les pleurs mûrissent l’expiation nécessaire à ton céleste avènement, daigne suspendre un peu pour moi ta plus chère tâche.

» Dans quel corps as -tu habité? Pourquoi restez-vous étendus la face contre terre? et dis-moi si tu réclames quelque service pour ce monde d’où je suis sorti vivant? »

El lui à moi : « Tu sauras pourquoi le ciel nous imposa cette attitude; apprends que je fus le successeur de Pierre.

« Entre Sestri et Chiavari se creuse une belle rivière dont le nom forme l’éminence du titre de ma famille.

« Un mois et quelques jours j’ai senti combien pèse le grand manteau à celui qui le garantit de là fange; auprès, tout autre fardeau est léger comme une plume.

» Ma conversion, hélas! fut tardive : élu pasteur romain, je découvris combien la vie est trompeuse.

» Je connus les inquiétudes inépuisables du cœur, même sous la tiare, elle faîte de la grandeur humaine: l’amour de la vie éternelle vint m’embraser.

LA DIVINE COMÉDIE

» Jusqu’à cette heure, âme misérable, éloignée de Dieu, je vécus en avare. Or, comme tu le vois, ici j’en suis flagellé.

» Le châtiment de l’avarice éclate dans la purification des âmes renversées, et la montagne n’a pas de peine plus amère.

» Comme notre œil fixé aux choses d’en bas ne s’éleva pas vers le ciel, ainsi la justice l’abaisse vers le sol ;

» Comme l’avarice éteignit en nous toute noble flamme pour le vrai bien et la semence de toute bonne œuvre, ainsi la justice nous emprisonne par les pieds et par les mains.

» Tant qu’il plaira au Seigneur, nous demeurerons étendus et immobiles. » Je m’étais agenouillé devant l’ombre et j’allais lui parler; elle , remarquant cet acte de respect : « Quelle raison te fait ployer les genoux ? »

Et moi à lui : « Ma conscience m’incline légitimement devant votre auguste sacerdoce.» Et lui : « Relève-toi, frère, ne t’abuse pas; comme toi et les autres, je suis le serviteur delà même puissance.

» Si jamais tu as compris ce passage du saint livre : « 11 n’y aura point d’époux ni d’épouses, » tu auras la clef de mon raisonnement.

» Adieu, je ne veux pas t’arrêter davantage, car ta présence interrompt les larmes dont la source me purifie.

» J’ai, parmi les vivants, une nièce nommée Alagia, bonne nature , pourvu que notre maison ne la corrompe point par l’exemple ;

» Elle seule m’est restée dans le monde. »

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