LE PURGATOIRE, CHANT XXI
» Avant cette heure, la pénitente souhaite en vain sa délivrance ; l’amour de la purification l’enchaîne, comme jadis l’amour du péché : châtiment imposé par l’infaillible justice.
» Et moi, courbé depuis plus de cinq siècles sous mon fardeau de souffrances, il y a quelques minutes seulement j’ai senti la libre volonté d’un séjour meilleur.
» Voilà pourquoi tu as entendu la secousse lointaine, et sur tous les degrés de l’échelle sainte les pieux esprits chanter les louanges du roi de miséricorde, afin d’être bientôt admis au nombre des élus. »
Telles les paroles de l’ombre, et comme on jouit davantage d’élancher sa soif en proportion de son ardeur, je ne saurais exprimer ma volupté à les recueillir.
Et le sage docteur : « Maintenant je vois quel réseau vous emprisonne dans les girons du repentir, comment il s’ouvre, pourquoi le mont sacré tremble, et le motif de vos joyeuses acclamations.
» Daigne me révéler ton origine, et pour quelle expiation tu restes étendu depuis tant de siècles?
» — Dans l’âge où le bon Titus, avec le secours du roi immortel, vengea la blessure d’où sortit le sang vendu par Judas,
«Alors, répondit l’ombre, déjà célèbre, mais privé encore des rayons de la foi, je portais, parmi les vivants, le titre le moins périssable et le plus glorieux.
» La suave douceur de mes chants me fit convier dans Rome, moi Toulousain, et j’y obtins l’honneur d’être couronné de myrte.
» Stace demeure mon nom entre les hommes. Je chantai d’abord Thèbes, puis le grand Achille; ce deuxième sujet, trop lourd, écrasa mes forces avant la fin.
» Mon génie s’inspira aux étincelles d’une divine flamme, qui embrasa plus de mille autres chantres :
» Je parle de l’Énéide, ma mère et ma nourrice en poésie; sans elle je n’écrivis pas une pensée du poids d’une drachme.
LA DIVINE COMÉDIE
» Oh ! pour avoir vécu sous le soleil à l’époque de Virgile, je consentirais à retarder d’un an ma délivrance de mon lieu d’expiation. »
Mon maître, se tournant vers moi à ces mots de l’ombre, m’imposa silence par l’expression de son visage ; mais la volonté n’est pas toujours maîtresse.
Le rire et les pleurs suivent de près la passion dont chacun ressent la flèche ; ils obéissent moins à la volonté des hommes les plus sincères.
Je souris en signe de consentement. L’ombre se tut et me regarda dans les yeux, où les sentiments se manifestent davantage.
Et l’ombre : « Puisses-tu accomplir jusqu’au bout ton voyage auguste. Mais pourquoi cet éclair de sourire a-t-il tout à l’heure illuminé ta physionomie? »
Tourmenté entre les deux influences contraires, car l’un me priait de parler, l’autre de garder le silence, je soupirai avec tristesse.
Virgile me comprenant : « Parle sans crainte et satisfais sa demande empressée. » Et moi : « Tu t’étonnes, ô esprit antique, de mon sourire.
» Émerveille-toi plus ; dans le guide sacré qui dirige mes regards vers l’infini, reconnais ce Virgile dont tu appris à chanter les hommes et les dieux.
» Mon sourire n’avait pas d’autre motif. » Stace déjà s’inclinait pour embrasser les pieds du sage; et lui : « Frère, ne te prosterne pas, ombre devant une ombre. »
Et le chantre de Thèbes se relevant : « Mesure la grandeur de mon amour brûlant pour toi, ô inspiré; j’oublie la vanité de notre nature,
» En traitant une ombre comme un corps réel. »