‹ Vol 2Chapitre 52 sur 70 · LE PURGATOIRE, CHANT XXVI · texte numérisé non relu

LE PURGATOIRE, CHANT XXVI

Chacune des âmes parut se troubler de ma réponse, comme le montagnard naïf et sauvage pénétrant, muet d’admiration, dans une ville opulente :

Stupeur passagère, vite calmée dans les cœurs magnanimes et dans cette noble troupe ! Et la première âme, mon interlocutrice : « Heureux, toi qui puises en notre séjour des leçons pour une meilleure vie.

» Les âmes poussées dans une direction contraire à la nôtre commirent le péché pour lequel César, pendant son triomphe, s’entendait railler et appeler reine.

» Sodôme ! crient-elles donc en s’éloignant; et en s’accusant comme tu l’as entendu, elles activent la vertu delà flamme.

» Notre faute outragea doublement la nature. Infidèles à la loi humaine et vouées à la passion bestiale, pour notre opprobre, nous prononçons, en nous séparant, le nom de la femme abrutie dans une peau de bète.

» Voici nos actes et notre châtiment. Le temps ni notre supplice ne me permettent de t’apprendre nos origines; je te confierai seulement la mienne.

» Je suis Guido Guinicelli, et je me purifie déjà, parce que j’ai connu le repentir avant mon heure suprême. »

Les deux fils retrouvant leur mère poursuivie par la vengeance de Lycurgue témoignèrent une joie égale à ma joie, et je ne la laissai pas éclater, comme j’aurais voulu, en revoyant Guido ,

Guido, mon père, et le père de beaucoup d’autres plus savants, qui ont écrit de douces et gracieuses poésies d’amour.

Muet et absorbé, je marchai pensif en le contemplant; la flamme seule élevait un obstacle entre nous.

Quand mes yeux furent rassasiés, je lui offris les gages de mon dévoûment avec les attestations les plus persuasives.

Et l’âme du troubadour : « Le fleuve même du Léthé n’effacera pas de mon souvenir les ardentes marques de ta tendresse.

LA DIVINE COMÉDIE

» Par la sincérité de tes serments , daigne me révéler pour quel motif ta voix et tes regards me démontrent une si vive affection. »

Et moi à lui : « Vos douces chansons, tant que florira le langage moderne, rendront précieux les caractères qui les ont tracées. »

Et le troubadour : « O frère, celui que j’indique du doigt » et il me désigna un esprit le précédant, « fut meilleur ouvrier dans sa langue maternelle.

» En vers d’amour et en prose de roman, il surpassa tous ses rivaux ; laisse les sots lui préférer le rimeur limousin.

» La bruyante renommée les attire, non la vérité ; ils adoptent une opinion avant d’écouter l’art ou un jugement sage.

» Beaucoup d’anciens ont pareillement clamé pour Guittoneen lui décernant la palme ; cependant la vérité triomphe par la bouche des derniers juges.

» Or, si une rare faveur t’ouvre le divin cloître où règne le Christ, soupire-lui, en ma mémoire, les versets de l’Oraison dominicale, ceux nécessaires dans ce monde où nous ne pouvons plus pécher. »

A ces mots, sans doute pour laisser la place à une autre ombre , l’âme disparut dans le feu, comme le poisson dans le fond de l’onde.

Je m’adressai à l’esprit que Guido m’avait indiqué du doigt, et je lui exprimai combien je désirais savoir son nom , cher d’avance à mon cœur ;

Et il commença gracieusement à réciter les vers suivants dans la langue provençale.

Tant me plaît votre courtoise demande,

Je ne puis ni ne veux me cacher à vous;

Je suis Arnault qui pleure et vais chantant;

Je vois chagrin ma folie passée :

Je vois joyeux la joie que j’espère à l’avenir.

Maintenant, je vous prie, par cette vertu Vous guidant au sommet, sans chaleur Di froid, Souvenez-vous d’adoucir ma douleur.

Et le chantre disparut dans la flamme purificatrice.

Sommeil des trjis Poètes

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