‹ Vol 2Chapitre 59 sur 70 · LE PURGATOIRE, CHANT XXX · texte numérisé non relu

LE PURGATOIRE, CHANT XXX

« Regarde-moi, je suis bien Béatrice ! Comment as-tu daigné gravir la montagne expiatoire? Ne savais-tu pas qu’ici l’homme est heureux ? «

Mes yeux se baissèrent sur l’onde limpide; en m’y voyant, je les ramenai sur l’herbe, tant la honte affligeait mon visage.

Comme une mère paraît terrible à son fils, ainsi me parut Béatrice dans l’amertume de son acerbe pitié.

« J’ai placé en toi mon espérance, ô mon Dieu I » Modula le chœur des anges, et il ne dépassa point le deuxième verset du psaume.

Au milieu des forêts et sur les cimes dont se hérisse l’Italie , les neiges amoncelées se transforment en glaciers sous les vents esclavoniens ;

Liquéfiées, elles filtrent et se fondent aux brises printanières, comme la cire à la flamme.

De même je restais sans larmes et sans soupirs avant les cantiques des Intelligences dont les hymnes s’unissent aux hymnes des sphères célestes.

Leurs douces harmonies compatissaient davantage à ma peine, que si elles avaient chanté : « Femme, pourquoi l’ accables-tu? »

Je le compris en les écoutant, et la glace pétrifiée autour de mon cœur se changea en sanglots et en larmes, et déborda de ma poitrine avec angoisse par ma bouche et par mes paupières.

Cependant, immobile sur le côté droit du char, Béatrice adressa ces paroles aux substances compatissantes :

« Vous veillez dans le jour inextinguible; le sommeil ni la nuit ne vous cachent aucun des pas du siècle dans ses routes ;

» Vous donc, ô Intelligences, vous n’auriez nul besoin d’une longue narration ; je la proférerai pour être ouie du pèlerin pleurant sur l’autre rive ; que son repentir égale sa faute !

» Il fut généreusement doté par le génie des sphères immenses dirigeant chaque germe vers sa fin, selon que les étoiles l’accompagent,

LA DIVINE COMÉDIE

et par l’abondance des grâces divines pleuvant sur nous des sources inaccessibles ;

» Sa nature, enrichie par ces doubles grâces, aurait produit d’admirables effets dans le bien. Mais plus une terre a de vigueur, plus, par la mauvaise semence et la mauvaise culture, elle devient sauvage et ingrate.

» Quelque temps mes regards de jeune fille et mon doux visage le soutinrent, et je le conduisis avec moi dans le droit sentier.

» Dès que je fus sur le seuil de mon second âge, et que je passai de ma vie mortelle à ma vie immortelle, il m’oublia pour se livrer à d’autres.

» A mesure que je me transfigurais de la nature d’argile à l’angélique nature, à mesure que j’avais grandi en vertu et en beauté, je lui semblais moins précieuse et moins attrayante.

» Il trébucha dans le faux chemin, en suivant les mensongères images des voluptés fallacieuses et illusoires.

» Vainement j’évoquai pour lui des inspirations par lesquelles je le rappelais dans ses veilles ou dans ses rêves ;

» Toute mon influence ne pouvait le sauver, tant sa chute était profonde, si je ne lui montrais les races damnées.

» Dans ce but, visitant le seuil des morts, j’exposai mes prières et mes pleurs au sage dont la vigilance l’a guidé jusqu’à notre séjour.

» La loi souveraine serait violée s’il traversait le Léthé , s’il goûtait les eaux saintes sans avoir payé un salaire,

» Le tribut des larmes et du repentir. »

Apparition Ae, Béatrice dans je Paradis Terrestre,.

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