L’ ILE JULIA
Le 8 juillet 1851, une üe nouvelle fut signalée par le capitaine napolitain Jean Carrao, sur un point compris entre Sciacca, sur la côte de Sicile, cl les lies de Pantellerie et de Malte. Elle apparaissait au milieu des éclats d’une éruption volcanique. Le prince Pignatelli, qui l’observa le 10 et le 1 1 juillet, dit que la haute colonne qui s’élevait du centre brillait la nuit d’une lumière continue et très-vive. Il compare ce phénomène au bouquet d'un feu d’artifice.
Le brick de l’État, la Flèche , que commandait le capitaine Lapierre, fut envoyé sur les lieux par le ministre de la marine. Il avait à bord un éminent naturaliste, M. Constant Prévost, qui a laissé sur cette île, désignée sous le nom de Julia, une intéressante relation, dont nous citerons les plus importants passages.
« Le 25 septembre, on atteignit Pile de Maretimo, à l’extrémité ouest de la Sicile, et le soir, à cinq heures, le matelot placé en vigie annonça une terre de laquelle on voyait s’élever de la fumée.
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« Étant montés dans la hune, nous aperçûmes, en effet, très-distinctement l’île, qui avait assez bien la forme de deux pitons réunis par une terre plus basse.
« Nous étions à 18 milles, et nous voyions par moment des bouffées d’une vapeur blanche qui s'élevait à une hauteur double de celle de l’île. A plusieurs re-
Fig. 60. — Cratère de l’Ile Julia. Sicile (1831).
prises, et lorsque nous étions sous le vent, nous sentîmes une odeur sulfureuse.
« Le 26, le vent étant contraire et la mer très-grosse, nous fûmes obligés de nous éloigner; dans la nuit du 26 au 27, nous fûmes assaillis par une tempête affreuse; les vagues passaient par-dessus le pont, et il n’était
aucun point de l’horizon qui ne fut éclairé par des lueurs électriques et sillonné par des éclairs; le tonnerre roulait continuellement, mais sans éclats vifs. Je passai cependant la nuit dans les bastingages, les yeux fixés sur le point où devait se trouver le volcan, pour voir si quelque lueur s’en échappait ; mais je n’aperçus aucun indice d’éruption lumineuse : seulement l’odeur sulfureuse, qui arrivait par intervalles jusqu’au bâtiment, était suffocante.
« Le 27, au matin, nous parvînmes à nous rapprocher, malgré une mer houleuse. L’ile, dont nous finies le tour, paraissait comme une masse noire, solide, ayant tantôt la forme d’un dôme surbaissé dont la base était triple de sa hauteur, tantôt celle de deux collines inégales séparées par un large vallon ; ses bords s’élevaient «à pic, excepté du côté d’où la vapeur s’échappait avec abondance soit d’une cavité très-rapprochée de la mer, soit de la mer elle-même à une distance d’environ 40 pieds. La couleur jaune verdâtre de l’eau, modifiée par l'action volcanique souterraine, contrastait avec le bleu indigo de la pleine mer et annonçait au voisinage de l’ile soit des courants rapides, soit des écueils.
« Le 28, la mer étant un peu tombée, le capitaine voulut bien faire mettre un canot à notre disposition. Il en confia le commandement à M. Fourichon, son second et lieutenant de frégate (aujourd’hui vice-amiral), et à M. de Proulereoy, élève de première classe. Je m’embarquai avec M. Joinville, dessinateur; et, conduits à la rame par huit matelots expérimentés et courageux, en moins d'une heure, nous arrivâmes sur les brisants. Nous reconnûmes que ceux-ci étaient produits
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par la lame qui venait frapper avec force contre une plage courte et terminée brusquement par une pente rapide, et non par des roches solides. L’eau vert jaunâtre dans laquelle nous étions, et qui était couverte d’une écume rousse, avait une saveur sensiblement acide, ou du moins moins amère que celle du large; sa température était aussi plus élevée, mais de quelques degrés seulement (de 21 à 23°). Nous sondâmes à 50 brasses du rivage, et nous trouvâmes le fond à 40 ou 50.
« Nous nous étions dirigés vers le seul point où de la surface de l'île on put descendre par une pente douce vers la mer. Les vagues roulaient sur elles-mêmes, en s’élevant de 12 à 15 pieds, lorsqu’elles frappaient le rivage. A 30 pieds sur notre gauche, ces vagues s’élançaient en vapeur dans l'atmosphère ; à une pareille distance à droite, la mer semblait briser sur un banc qui se serait étendu à plus d’un mille au large. Les marins pensèrent, d’un commun accord, qu’il y aurait imprudence à tenter le débarquement dans ce moment, et qu’inévitablement l’embarcation chavirerait.
« Nous n’étions qu’à 40 brasses de l’île; je pus, à cette dislance, me convaincre qu’au moins pour la partie que nous avions sous les yeux, elle était formée de matières meubles et pulvérulentes (cendres, scories), qui étaient retombées, après avoir été projetées en l’air pendant les éruptions.
« Je n’aperçus aucun indice de roches solides soulevées, mais je reconnus bien distinctement l’existence d’un cratère en entonnoir, presque central, duquel s’élevaient plusieurs colonnes de vapeur, et dont les parois étaient enduites d’efllorescences salines blanches.
« Nous allions nous éloigner avec le regret de ne pouvoir emporter au moins quelques échantillons de ce sol si nouveau et si effrayant, lorsqu’un matelot proposa d’aller à la côte à la nage ; on l’attacha avec une ligne de sonde, et, en quelques minutes, après avoir d’abord disparu sous la lame, et dans la vapeur épaisse qui s’en échappait, il arriva sain et sauf sur la plage; il nous fit signe que celle-ci était tellement brûlante, qu’il ne pouvait y tenir les pieds. M. Fourichon ne put résister au désir d’aller chercher lui-même des échantillons ; il se jeta à la nage, et fut suivi par M. dcProulereoy, et par un second matelot, qui emporta avec lui un panier, un marteau et une bouteille. Je regrettai vivement de ne pas être assez bon nageur pour pouvoir suivre un pareil exemple : je restai dans le bateau, et malgré ses mouvements brusques, nous Fîmes, M. Joinville et moi plusieurs croquis.
« Nos intrépides compagnons s’élevèrent jusqu’au bord du cratère, marchant sur des cendres et des scories brûlantes, et au milieu des vapeurs qui s’exhalaient du sol ; ils nous annoncèrent que ce cratère était rempli d’une eau roussâtre et bouillante, formant un lac d’environ 80 pieds de diamètre ; enfin ils revinrent «à nous, après nous avoir fait passer, au moyen de la corde, le panier d’échantillons. »
Dans une autre expédition, entreprise le 20 septembre, on put aborder File avec le canot et le tirer à terre. Les officiers de l’état-major de la Flèche y descendirent presque tous avec M. Constant Prévost, et on acheva l’exploration en se distribuant les rôles. Les uns mesurèrent la circonférence, qu’ils trouvèrent de 700 mètres
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sur 70 mètres de hauteur; les autres tirent des observations thermométriques, sondèrent le cratère ou firent des dessins. Le pavillon tricolore avec une inscription fut hissé sur le point le plus élevé de Julia.
« Toute l’ile, dit le savant géologue, me parut être, comme tous les cratères d’éruption , un amas conique autour d’une cavité également conique, mais renversée. En effet, examinant les parois intérieures du cratère, on voit que celles-ci ont une pente d’environ 45° ; et dans les coupes latérales produites par les éboulements, on distingue que la stratification est parallèle à cette ligne de pente, tandis que, du côté extérieur, les mêmes matériaux sont disposés dans un sens opposé.
« Quant à la coupure à pic des falaises, il est facile de voir qu’elle est l'effet postérieur des éboulements causés soit par des secousses imprimées au sol, soit plus probablement par l’action des flots, qui, entraînant les matières meubles, accessibles à cette action, ont successivement miné les bords. Ceux-ci, se trouvant en surplomb, sont tombés ; tous les jours ils se dégradent, et c’est déjà aux dépens des éboulements qu’il s’est formé autour de file une plage, sorte de bourrelet de 1 5 à 20 pieds de largeur, qui se termine brusquement en pente dans la mer. Par la manière de voir que je viens d’exposer, il est facile de reconnaître que ces éboulements continuant tous les jours, l’ile s’abaissera graduellement, jusqu’à ce qu’une grosse mer, venant à enlever tout ce qui restera au-dessus de son niveau, il n’y aura plus à sa place qu’un banc de sable volcanique, d’autant plus dangereux qu il sera difficile d’en avoir connaissance à quelque distance. »
Les prévisions de M. Constant Prévost ne tardèrent pas à se confirmer. Déjà, à la fin de décembre 1831, il ne restait plus à la place de Pile Julia qu’un banc couvert de 3 mètres d’eau. Les matières volcaniques ont été balayées par les vagues, et ce qui reste est le fond rocheux de la mer soulevé par les forces souterraines.
Nous avons parlé du soulèvement d’une très-grande île, près de la pointe septentrionale d’Unalaska, dans l’archipel Aléoutien. D’autres phénomènes du même genre, accompagnés de circonstances presque identiques à celles qui viennent d’étre décrites, se sont manifestés dans diverses régions du globe. On a vu des îles s’élever à plusieurs reprises autour de l’Islande ; il en surgit de nouvelles, par périodes de quatre-vingts à quatre-vingtdix ans, près de San-Miguel, l’une des Açores. La dernière, Sabrina, date du 30 janvier 1811 ; son apparition fut le prélude de terribles tremblements de terre en Amérique.