‹ Vols. 1 & 2Chapitre 14 sur 53 · LIVRE IL xa · texte numérisé non relu

LIVRE IL xa

faire quelque désordre, à casser quelque piece utile . ne le punissez point de votre négligence, ne le grondez point; qu’il n’entende pas un seul mot de reproche ; ne lui laissez pas même entrevoir qu’il vous ait donné du chagrin ; agissez exactement comme si le meuble se fût cassé de lui-même ; enfin , croyez avoir beaucoup fait si vous pouvez ne rien dire.

Oserai-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile réglé de toute l’éducation? Ce n’est pas de gagner du temps , c'est d’en perdre. Lecteurs vulgaires, pai donnez-moi mes paradoxes : il en faut faire quand on réfléchit ; et, quoi que vous puissiez dire , j’aime mieux être homme à paradoxes qu’homme à préjugés. Le plus dangereux intervalle de la vie humaine est celui de la naissance à l’âge de douze ans. C’est le temps où germent les erreurs et les vices , sans qu’on ait encore aucun instrument pour les détruire ; et quand l’instrument vient, les racines sont si profondes , qu’il n’est plus temps de les arracher. Si les enfants sautoient tout d’un coup de la mamelle à l'âge de raison , l’éducation qu’on leur donne pourroit leur convenir; mais, selon le progrès naturel, il leur en faut une toute contraire. 11 faudroit qu’ils ne lissent rien de leur ame jusqu’à ce qu’elle eût toutes ses facultés : car il est impossible qu'elle apperçoive le flambeau que vous lui présentez tandis quelle est aveugle, et qu'elle suive dans l’immense plaine des idées une route que la raison trace encore si légèrement pour les meilleurs yeux.

La première éducation doit donc être purement négative. Elle consiste, non point à enseigner la

vertu ni la véiilé, mais à garantir le cœur du vice, et l’esprit de l'erreur. Si vous pouviez ne rien faire et ne rien laisser faire ; si vous pouviez amener votre éleve sain et robuste à l'âge de douze ans, sans qu’il sût distinguer sa main droite de sa main gauche , des vos premières leçons les veux de sou entendement s’ouvriroient à la raison : sans préjugés , sans habitudes , il n’auroit rien en lui qui put contrarier l'effet de vos soins. Bientôt il deviendroit entre vos mains le plus sage des hommes ; et en commençant par ne rien faire , vous auriez fait un prodige d’éducation.

Prenez le contre-pied de l’usage, et vous ferez presque toujours bien. Comme on ne vent pas faire d'un enfant un enfani , mais un docteur, les peres et les maîtres n'ont jamais assez tôt tancé, corrigé, réprimandé, flatté , menacé, promis, instruit , parlé raison. Faites mieux ; soyez raisonnable , et ne raisonnez point avec votre éleve , sur-tout pour lui faire approuver ce qui lui déplaît : car amener ainsi toujours la raison dans les choses desagréables, ce n'est que la iui rendre ennuyeuse, et la décréditer de boune heure dans un esprit qui n’est pas encore en état de l'euendre. Exercez son corps, ses organes, ses sens , ses forces ; mais tenez son ame oisive aussi long-temps qu'il se pourra. Redoutez tous les sentiments antérieurs au jugement qui les apprécie. Retenez , arrêtez les impressions étrangères : et , pour empêcher le mal de naître, ne vous pressez point de faire le bien ; car il n’est jamais tel que quand la raison l’éclaire. Regardez tous les délais comme des avantages ; c’est gagner beaucoup que d'avancer vers

le terme sans rien perdre : laissez mûrir l’enfanee dans les enfants. Enfin, quelque leçon leur devientelle nécessaire ? "aidez-vous de la donner aujourd’hui , si vous pouvez différer jusqu’à demain sans danger.

Une antre considération qui confirme l'utilité de cette méthode , est celle du génie particulier de l’enfant , qu’il faut bien eonnoitre pour savoir quel régime moral lui convient. Chaque esprit a sa forme propre , selon laquelle il a besoin d’être gouverné ; et il importe au succès des soins qu’on prend qu’il soit gouverné par cette forme. et non par une autre. Homme prudent, épiez long-temps la nature; observez bien votre éleve avant de lui dire le premier mot ; laissez d’abord le germe de son caractère en pleine liberté de se montrer; ne le contraignez en quoi que ce puisse être , afin de le mieux voir tout entier. Pensez- vous que ce temps de liberté soit perdu pour lui? Tout au contraire, il sera le mieux employé ; car c est ainsi que vous apprendrez à ne pas perdre un seul moment dans un temps plus précieux : an lieu que , si vous commencez d’agir avant de savoir ce qu’il faut faire, vous agirez au hasard; sujet à vous tromper, il faudra revenir sur vos pas; vous serez plus éloigné du but qne si vous eussiez été moins pressé de l’atteindre. Ne faites donc pas comme l’avare qui perd beaucoup pour ne vonloir rien perdre. Sacrifiez dans le premier âge un temps que vous regagnerez avec usure dans un âge plus avancé. Le sage médecin ne donne pas étourdiment des ordonnances à la première vne , mais il étudie premièrement le tempérament du malade avant do

lui rien prescrire ; il commence lard à le traiter, mais il le guérit, tandis que le médecin trop pressé le tue.

Mais où placerons-nous cet enfant pour l’élever ainsi comme un être insensible, comme un automate? Le tiendrons-nous dans le globe de la lune, dan? une île déserte ? L'écarterons-nous de tous les humains? N’aura-t-il pas continuellement dans le monde le spectacle et l’exemple des passions d’autrui ? Ne verra-t-il jamais d’autres enfants de son âge ? Ne verra-t-il pas ses parents , ses voisins , sa nourrice, sa gouvernante, son laquais, son gouverneur même , qui après tout ne sera pas un ange ?

Cette objection est forte et solide. Mais vous ai-je dit que ce fût une entreprise aisée qu’une éducation naturelle ? ü hommes ! est-ce ma faute si vous avez rendu difficile tout ce qui est bien? Je sens ces difficultés , j’en conviens : peut-être scnt-elies insurmontables ; mais toujours est-il sur qu’eu s’appliquant à les prévenir, on les prévient jusqu’à certain point. Je montre le but qti’il faut qu’on se propose : je ne dis pas qu’on y puisse arriver ; mais je dis que celui qui en approchera davantage aura le mieux réussi.

Souvenez-vous qu’avant d’oser entreprendre de former un homme, il faut s’êlre fait homme soimême ; il faut trouver en soi l’exemple qu’il se doit proposer. Tandis que l’enfant est encore sans connoissances , on a le temps de préparer tout ce qui l’approche à ne frapper ses premiers regards que des objets qu’il lui convient de voir. Rendez-vous respectable à tout le monde , commencez par vous faire aimer, afin que chacun cherche à vous com-

plaire. Vous ne serez point maître de l’enfant , si tous ne l'êtes de tout ce qui l’entoure; et cette autorité ne sera jamais suffisante , si elle n’est /ondée sur l’estime de la vertu. Il ne s’agit point d’épuiser sa bourse et de verser l’argent à pleines mains ; je n’ai jamais vn que l’argent fit aimer personne. Il ne faut point être avare et dur, ni plaindre la misere qu’on peut soulager ; mais vous aurez beau ouvrir vos coffres , si vous n’ouvrez aussi votre cœur, celui des autres vous restera toujours fermé. C’est votre temps, ce sont vos soins, vos affections, c’est vousmême qu’il faut donner; car, quoi que vous puissiez faire , on sent toujours que votre argent n’est point vous. Il y a des témoignages d’intérêt et de bienveillance qui font plus d’effet, et sont réellement plus utiles que tous les dons : combien de malheureux, de malades, ont plus besoin de consolations que d’aumônes 1 Combien d’opprimés à qui la protection sert plus que l’argent ! Raccommodez les gens qui se brouillent , prévenez les procès ; portez les enfants au devoir, les peres à l’indulgence ; favorisez d’heureux mariages, empêchez les vexations ; employez, prodiguez le crédit des parents de votre éleve en faveur du foible à qui ou refuse justice, et que le puissant accable. Déclarez-vous hautement le protecteur des malheureux. Soyez juste, humain, bienfaisant. Ne faites pas seulement l’aumône, faites la charité ; les œuvres de miséricorde soulagent plus de maux que l’argent : aimez les antres, et ils vous aimeront ; servez-les , et ils vous serviront ; soyez leur frere , et ils seront vos enfants.

C’est encore ici une des raisons pourquoi je veux

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élever Emile à la campagne , loin de la canaille des valets, les derniers des hommes après leurs maîtres ; loin des noires mœurs des villes, que le vernis dont on les couvre rend séduisantes et contagieuses pour les enfants : au lieu que les vices des paysans, sans apprêt et dans toute leur grossièreté , sont plus propres à rebuter qu à séduire , quand on n’a nul intérêt à les imiter.

Au village , un gouverneur sera beaucoup plus maître des objets qu’il voudra présentera l’enfant ; sa réputation, ses discours , son exemple , auront une autorité qu’ils ne sanroient avoir à la ville : étant utile à tout le monde , chacun s’empressera de l’obliger, d'être estimé de lui , de se montrer au disciple tel que le maître voudroit qu’on fut en effet ; et si l’on ne se corrige pas du vice . on s’abstiendra du scandale : c’est tout ce dont nous avons besoin pour notre objet.

Cessez de vous en prendre aux autres de vos propres fautes : le mal que les enfants voient , les corrompt moins que celui que vous leur apprenez. Toujours sermonneurs , toujours moralistes , toujours pédants , pour une idée que vous leur donnez la crovant bonne , vous leur en donnez à-la-fois vingt autres qni ne valent rien : plein de ce qui se passe dans votre tète , vous ne voyez pas l'effet que vous produisez dans la leur. Parmi ce long flux de paroles dont vous les excédez incessamment , pensez-vous qu’il n’v eu ait pas une qu’ils saisissent à faux ? Pensez-vous qu'ils ne commentent pas à leur maniéré vos explications diffuses , et qu’ils n’y trouvent pas de quoi se faire un système à leur

portée, qu’ils sauront vous opposer daus l’occasion ?

Ecoutez un petit bon-homme qu’on vient d’endoctriner ; laisscz-le jaser, questionner, extravaguer à son aise, et vous allez être surpris du tour étrange qu’ont pris vos raisonnements daus son esprit : il confond tout , il renverse tout , il vous impatiente, il vous désole quelquefois par des objections imprévues ; il vous réduit à vous taire , ou à le faire taire : et que peut-il penser de ce silence de la part d'un homme qui aime tant à parler? Si jamais il remporte cet avantage, et qu’il s'en appereoive, adieu l’éducation ; tout est fini dès ce moment : il ne cherche plus à s’instruire, il cherche à vous réfuter.

IMaitres zélés, soyez simples , discrets , retenus ; ne vous bâtez jamais d’agir que pour empêcher d’agir les autres : je le répéterai sans cesse, renvoyez, s'il se peut, une bonne instruction, de peur d’en donner une mauvaise. Sur cette terre dont la nature eût fait le premier paradis de l’homme , craignez d’exercer l'emploi du tentateur en voulant donner à l’innocence la connoissance du bien et du mal : ne pouvant empêcher que l’enfant ne s’instruise andehors par des exemples , bornez toute votre vigilance à imprimer ces exemples dans son esprit sous l’image qui lui convient.

Les passions impétueuses produisent un grand effet sur l’enlant qui eu est témoin, parcequ’elles ont des signes très sensibles qui le frappent et le forcent d’y faire attention. La colere sur-tout est si bruyante dans ses emportements , qu’il est impossible de ne pas s’en appercevoir étant à portée. Il ne

faut pas demander si c’est là pour nn pédagogue l’occasion d’entamer nn beau discours. Eh ! point de beaux discours, rien du tout, pas un seul mot. Laissez venir l’enfant : étonné du spectacle , il ne manquera pas de vous questionner. La réponse est simple ; elle se tire des objets mêmes qui frappent ses sens. Il voit un visage enflammé , des jeux étincelants, un geste menaçant , il entend des cris ; tons signes que le corps n’est pas dans son assiette. Diteslni posément, sans affectation, sans mystère : Ce pauvre homme est malade , il est dans un accès de fievre. Vous pouvez de là tirer occasion de lui donner, mais en peu de mots , une idée des maladies et de leurs effets ; car cela aussi est de la nature , et c’est un des liens de la nécessité auxquels il se doit sentir assujetti.

Se peut-il que sur cette idée , qui n’est pas fausse, il ne contracte pas de bonne heure une certaine répugnance à se livrer aux excès des passions , qu’il regardera comme des maladies? Et croyez -vous qu’une pareille notion, donnée à propos , ne produira pas un effet aussi salutaire que le plus ennuyeux sermon de morale? Mais voyez dans l’avenir les conséquences de cette notion : vous voilà autorisé , si jamais vous y êtes contraint , à traiter un enfant mutin comme un enfant malade;à l’enfermer dans sa chambre, dans son lit s’il le faut ; à le tenir au régime , à l’effrayer lui-même de ses vices naissants , à les lui rendre odieux et redoutables, sans que jamais il puisse regarder comme un châtiment la sévérité dont vous serez peut-être forcé d'user pour l'en guérir. Que s’il vous arrive à vous-même,

dans quelque moment de vivacité , de sortir du sang froid et de la modération dont vous devez faire votr e étude, ne cherchez point à lui déguiser votre faute ; mais dites-lui franchement avec un tendre reproche : Mon ami, vous m’avez fait mal.

Au reste, il importe que toutes les naïvetés que peut produire dans un enfant la simplicité des idées dont il est nourri ne soient jamais relevées en sa présence, ni citées de maniéré qu’il puisse l’apprendre. Un éclat de rire indiscret peut gâter le travail de six mois, et faire un tort irréparable pour toute la vie. Je ne pnis assez retüre que, pour être le maître de l’enfant , il faut être son propre inaitie. Je me représente mon petit Emile , au fort d’une rixe entre deux voisines , s’avançant vers la plus furieuse , et lui disant d’un ton de commisération : Ma bonne , 'vous êtes malade , j’en suis bien fâché. A coup sur cette saillie ne restera pas sans effet sur les spectateurs, ni peut-être sur les actrices. Sans rire, sans le gronder, sans le louer, je l’einmene de gré ou de force avant qu’il puisse appercevoir cet effet, ou du moins avant qu’il y pense, et je me hâte de le distraire sur d’autres objets qui le lui fassent bien vite oublier.

Mon dessein n’est point d’entrer dans tons les détails , mais seulement d’exposer les maximes générales , et de donner des exemples, dans les occasions difficiles. Je tiens pour impossible qu'au sein de la société l’on puisse amener un enfant à l’âge de douze ans, sans lui donner quelque idée des rapports d'homme à homme, et de la moralité des actions humaines. Il suflit qu’eu s’applique à lui reudre ces

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notions nécessaires le plus tard qu’il se pourra , et qae, quand elles deviendront inévitables, on les borne à l'utilité présente , seulement pour qu’il ne se croie pas le maitre de tout , et qu'il ne fasse pas du mal à autrui sans scrupule et sans le savoir. Il y a des caractères doux et tranquilles qu’on peut mener loin sans danger dans leur première innocence ; mais il v a aussi des naturels violents dont la férocité se développe de bonne heure, et qu’il faut se bâter de faire hommes pour n'être pas obligé de les enchaîner.

Nos premiers désirs sont envers nous ; nos sentiments primitifs se concentrent en nous-mêmes ; tous nos mouvements naturels se rapportent d abord à notie conservation et à notre bien-être. Ainsi le premier sentiment de la justice ne nous vient pas de celle que nous devons , mais de celie qui nous est due ; et c’est encore un des contre-sens des éducations communes, que, parlant d'abord aux enfants de leurs devoirs, jamais de leurs droits, on commence par leur dire le contraire de ce qu’il faut ; ce qu’ils ne sauroient entendre , et ce qui ne peut les intéresser.

Si j’avois donc à conduire na de ceux que je viens de supposer, je me dirois : Un enfant ne s’attaque pas aux personnes (7) , mais aux choses ; et bientôt

(7) On ne doit jamais souffrir qu’un enfant se joue aux grandes personnes comme avec ses inférieurs , ni même comme avec ses égaux. S’il osoit frapper sérieusement quelqu’un, fût-ce sou laquais , fût-ce le bourreau , faites qu’on lui rende toujours ses coups avec usure, et de ma-

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il apprend par l’expérience à respecler quiconque ie passe en âge et en force : mais les choses ne se défendent pas elles-mêmes. La première idée qu’il faut lui donner est donc moins celle de la liberté que de la propriété ; et , pour qu’il puisse avoir cette idée , il faut qu’il ait quelque chose en propre. Lui citer ses hardes, ses meubles, ses jouets , c’est ne lui rien dire , puisque, bien qu’il dispose de ces choses, il ne sait ni pourquoi ni comment il les a. Lui dire qu'il les a parcequ’on les lui a données , c’est ne faire guere mieux; car, pour dounei,il faut avoir : voilà donc une propriété antérieure à la sienne ; et c’est le principe de la propriété qu'on lui veut expliquer ; sans compter que le don est une convention, et que l’enfant ne peut savoir encore ce que c’est que convention (8). Lecteurs, remarquez , je vous prie , dans cet exemple et dans cent mille autres, comment, fourrant dans la tête des enfants des mots qui n’ont aucun sens à leur portée , on croit pourtant les avoir fort bien instruits.

Il s’agit donc de remonter à l’origine de la pro-

niere à lui ôter l’envie d’v revenir. J’ai vu d’imprudentes gouvernantes animer la mutinerie d’un enfant, l’exciter à battre , s’en laisser battre elles-mêmes , et rire de ses foibles coups , sans songer qu’ils étoient autant de meurtres dans l'iuteution du petit furieux, et que celui qui veut battre étant jeune voudra tuer étant grand.

(8) Voila pourquoi la plupart des eufants veulent ravoir ce qu’ils ont donné, et pleurent quand ou ne le leur veut pas rendre. Cela ne leur arrive plus quand ils ont bieu conçu ce que c’est que don ; seulement ils sont alors plus circonspects à donner.

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priété ; car c’est de là que la première idée eu doit naître. L’enfant, vivant à la campagne, aura pris quelque notion des travaux champêtres ; il ne faut pour cela que des yeux, du loisir ; il aura l'un et l’autre. Il est de tout âge , sur-tout du sien , de vouloir créer, imiter, produire, donner des signes de puissance et d’activité. Il n’aura pas vu deux fois labourer un jardin, semer, lever, croître des légumes, qu’il voudra jardinera son tour.

Par les principes ci-devant établis, je ne m’oppose point à son envie ; au contraire, je la favorise, je partage son goût , je travaille avec lui , non pour son plaisir, mais pont- le mien ; du moins il le croit ainsi : je deviens son garçon jardinier ; en attendant qu’il ait des bras, je laboure pour lui la terre : il en prend possession en y plantant une feve ; et sûrement cette possession est plus sacrée et plus respectable que celle que prenoit Nugnès Balbao de l’Amérique méridionale au nom du roi d’Espagne, en plantant son étendard sur les côtes de la mer du Sud.

On vient tous les jours arroser les feves , on les voit lever dans des transports de joie. J’augmenle cette joie en lui disant, Cela vous appartient ; et lui expliquant alors ce terme d’appartenir, je lui fais sentir qu'il a mis là son temps , son travail , sa peine , sa personne enfin ; qu’il y a dans cette terre quelque chose de lui -même qu’il peut réclamer contre qui que ce soit, comme il pourroit retirer son bras de la main d'un autre homme qui voudroit le retenir malgré lui.

Un beau jour il arrive empressé et l’arrosoit à

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la main. O spectacle, ô douleur .' toutes les feves sont arrachées, tout le terrain est bouleversé, la place même ne se reconnoit plus. Ah ! qu’est devenu mon travail , mon ouvrage , le doux fruit de mes soins et’ de mes sueurs ? Qui m’a ravi mon bien ? qui m’a pris mes feves? Ce jeune cœur se soulevé ; le premier sentiment de l'injustice y vient verser sa triste amertume ; les larmes coulent en ruisseaux; 1 enfant désolé remplit l’air de gémissements et de cris. On prend part à sa peine, à son indignation ; on cherche , on s’informe , on fait des perquisitions. Enfin 1 on découvre que le jardinier à fait le coup : on le fait venir.

Mais nous voici bien loin de compte. Le jardinier, apprenant de quoi Ion se plaint, commence à se plaindre plus haut que nous. Quoi ! messieurs, c’est vous qui m’avez ainsi gâté mon ouvrage ! J’avois semé là des melons de Malte dont la graine m’avoit été donnée comme un trésor, et desquels j’espérois vous régaler quand ils seroient mûrs ; mais voilà que , pour y planter vos misérables feves , vous m’avez détruit mes melons déjà tout levés , et que je ne remplacerai jamais. Tons m’avez fait un tort irréparable, et vous vous êtes privés vous-mêmes du plaisir de manger des melons exqnis.

JEAN-JACQUES

Excusez-nous n mon pauvre Robert. Vous aviez mis là votre tiavail , votre peine. Je vois bien que nous avons eu tort de gâter votre ouvrage ; mais nous vous ferons venir d’antre graine de Malte, et nous ne travaillerons plus la terre avant de savoir si qnelqu un n y a point mis la main avant nous.

EMILE. I, o

ÉMILF.

ROBERT

Oli bieu ! messieurs . vous pouvez donc vous reposer ; car il n’v a plus guère de terre en friche. Moi , je travaille celle que mon pere a bonifiée ; chacun en fait autant de son côté , et toutes les terres que vous voyez sont occupées depuis longtemps.

ÉMI LE.

Monsieur Robert . il y a donc souvent de la graine de melon perdue ?

ROBERT

Pardonnez-moi , mon jeune cadet ; car il ne nous vient pas souvent de petits messieurs aussi étourdis que vous. Personne ne touche au jardin de son voisin : charnu respecte le travail des autres , afin que le »ieu soit en sûreté.

Émile.

Mais moi je n’ai point de jardin.

ROBERT

Que m'importe ? Si vous gâtez le mien, je ne vous v laisserai plus promener; car, voyez-vous , je ne veux pas perdre ma peine.

JEAS-JACQüES.

Me ponrroit on pas proposer uu arrangement au J>on Robert ? Qu'il nous accorde, à mon petit ami et à moi , un coiu de son jardin pour le cultiver , à condition qu’il aura la moitié du produit.

ROBERT

Je vous l’accorde sans condition. Mais souvenezvous que j’irai labourer vos feves,si vous touchez à mes melons.

Dans cet essai de la maniéré d’inculquer aux en-

fants les notions primitives, on voit comment l'idée de la propriété i-emonte naturellement au droit de premier occupant par le travail. Cela est clair, net , simple, et toujouxs à la portée de l’enfant. De là jusqu’au di'oit de propriété et aux échanges il n’v a plus qu’un pas, après lequel il faut s’arrêter tout court.

On voit encore qu’une explication que je renferme ici dans deux pages d’écriture sera peut-être l’affaire d’un an pour la pratique; car, dans la carrière des idées morales , on ne peut avancer trop lentement ni trop bien s’affermir à chaque pas. Jeunes maîtres , pensez , je vous prie , à cet exemple , et souvenez-vous qu’en toute chose vos leçons doivent être plus en actions qu'en discours ; car les enfants oublient aisément ce qu’ils ont dit et ce qu’on leur a dit , mais non pas ce qu’ils ont fait et ce qu’on leur a fait.

De paieilles instructions se doivent donner , comme je l’ai dit, plutôt ou plus tard, selon que le naturel paisible ou turbulent de l'éleve en accéléré on retarde le besoin ; leur usage est d’une évidence qui saute aux yeux : mais, pour ne rien omettre d’important dans les choses difficiles , donnons encore uu exemple.

Votre enfant dyscole gâte tout ce qu’il touche : ne vous fâchez point ; mettez hors de sa portée ce qu’il peut gâter. Il brise les meubles dont il se sert : ne vous bâtez point de lui en donner d’autres ; laissez-lui sentir le préjudice de la privation. Il casse les fenêtres de sa chambre : laissez le vent souffler sur lui nuit et jour sans vous soucier des rhumes ;

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car il vaut mieux qu’il soit enrhumé que fou. Ne vous piaignez jamais des incommodités qu’il vous cause, mais faites qu’il les sente le premier. A la fin vous faites raccommoder les vitres , toujours sans rien dire. Il les casse encore : changez alors de méthode ; dites-lui sèchement , mais sans colere : Les fenêtres sont à moi : elles ont été mises là par mes soins ; je veux les garantir. Puis vous l’enfermerez à l’obscurité dans un lieu sans fenêtre. A ce procédé si nouveau il commence par crier, tempêter : personne ne l’écoute. Bientôt il se lasse et change de ton ; il se plaint, il gémit : un domestique se présente, le mutin le prie de le délivrer. Sans chercher de prétextes pour n’en rien faire, le domestique répond : J'ai aussi des 'vitres à conserver, et s’en va. Enfin , après que l’enfant aura demeuré là plusieurs heures, assez long-temps pour s’y ennuyer et s’en souvenir, quelqu’un lui suggérera de vous proposer un accord an moyen duquel vous lui rendriez la liberté, et il ne casseroit plus de vitiïs. Il ne demandera pas mieux. Il vous fera prier de le venir voir : vous viendrez ; il vous fera sa proposition , et vous l’accepterez à l’instant en lui disant : C’est très bien pensé ; nous y gagnerons tous deux : que n’avez-vons eu plutôt cette bonne idée? Et puis, sans lui demander ni protestation ni confirmation de sa promesse , vons l’embrasserez avec joie et l’emmenerez sur-le-champ dans sa chambre, regardant cet accord comme sacré et inviolable autant que si le serment y avoit passé. Quelle idée pensez- vous qn’il prendra , sur ce procédé, de la foi des engagements et de leur utilité ? .Te suis trompé s’il y a sur

la terre un seul enfant . non déjà gâté , à l’épreuve de cetle conduite , et qui s’avise après cela de casser une fenêtre à dessein. Suive* la chaîne de tout cela. Le petit méchant ne songeoit guère, en faisant un trou pour planter sa feve , qu’il se creusoit un cachot où sa science ne tarderoit pas à le faire enfermer (9).

Nous voilà dans le monde moral ; voilà la porte ouverte au vice. Avec les conventions et les devoirs naissent la tromperie et le mensonge. Dés qu’on peut faire ce qu’on ne doit pas, on vent cacher ce qu’on n a pas dû faire. Dès qu’un intérêt fait promettre , un intérêt plus grand peut faire violer la promesse ; il ne s'agit plus que de la violer impunément : la ressource est naturelle; ou se cache , et

(9) Au reste , quand ce devoir de tenir ses engagements 11c seroit pas affermi dans l’esprit de l’enfant par le poids de sou utilité, bientôt le sentiment intérieur, commençant à poindre , le lui imposeroit comme une loi de la conscience, comme un principe inné qui n’attend pour se développer que les connoissances auxquelles il s’applique. Ce premier trait n’est point marqué par la main des hommes, mais gravé dans nos cœurs par l’auteur de toute justice, rite?, la loi primitive des conventions et l'obligation qu’c-lle impose, tout est illusoire et vain dans la société humaine. Qui ne tient que par son profit à sa promesse n’est guere plus lié que s’il n’eût rien promis ; ou tout au plus il en sera du pouvoir de la violer comme de la bisque des joueurs , qui ne tardent à s’en prévaloir que pour attendre le moment de s’en prévaloir avec plus d’avantage. Ce principe est de la derniere importance , et mérite d'être approfondi ; car c’est ici que l’homme commence à se mettre eu contradiction avec lui-mêine.

l’on ment. N’ayant pu prévenir le vice, nous voici déjà dans le cas de le punir. Voilà les misères de la vie humaine qui commencent avec ses erreurs.

J’en ai dit assez pour faire entendre qu’il ne faut jamais infliger aux enfants le châtiment comme châtiment, mais qu'il doit toujours leur arriver comme une suite naturelle de leur mauvaise action. Ainsi vous ne déclamerez point contre le mensonge , vous ne les punirez point précisément pour avoir menti ; mais vous ferez que tous les mauvais effets du mensonge , comme de n’être point cru quand on dit la vérité, d’être accusé du mal qu’on n’a pas fait, quoiqu’on s’en défende, se rassemblent sur leur tête quand ils ont menti. Mais expliquons ce que c’est que mentir pour les enfants.

Il y a deux sortes de mensonges ; celui de fait qui regarde le passé, celui de droit qui regarde l’avenir. Le premier a lieu quand on nie d’avoir fait ce qu’on a fait, ou quand on affirme avoir fait ce qu’on n’a pas fait , et en général quand on parle sciemment contre la vérité des choses. L’autre a lieu quand on promet ce qu’on n’a pas dessein de tenir, et en général quand on montre une intention contraire à celle qu’on a. Ces deux mensonges peuvent quelquefois se rassembler dans le même(io); mais je les considéré ici par ce qu’ils ont de différent.

Celui qui sent le besoin qu’il a du secours des autres , et qui ne cesse d’éprouver leur bienveillance.

fio) Comme lorsqu’accusé d’une mauvaise action le coupable s’en défend en se disant honnête homme. Il ment alors dans le lait et dans le droit.

n’a nul intérêt de les tromper; au contraire, il a un intérêt sensible qu’ils voient les choses comme elles sont , de peur qu’ils ne se trompent à son préjudice. Il est donc clair que le mensonge de fait n’est pas naturel aux enfants; mais c’est la loi de l’obéissance qui produit la nécessité de mentir, parceqne l’obéissance étant pénible, on s’en dispense en secret le plus qu’on peut, et que l'intérêt présent d’éviter le châtiment ou le reproche l’emporte sur l’intérêt éloigné d exposer la vérité. Dans l’éducation naturelle et lrbie, pourquoi donc votre enfant vous mentiroit-il ? Qu’a-t-il à vous cacher? Vous ne le reprenez poiut , vons ne le punissez de rien , vous n’exigez rien de lui. Pourquoi ne vous diroit-il pas tout ce qu’il a fait aussi naïvement qu’à son petit camarade ? Il ne peut voir à cet aveu plus de danger d'un côté que de l’autre.

Le mensonge de droit est moins naturel encore, puisque les promesses de faire ou de s’abstenir sont des actes conventionnels, qui sortent de l’état de nature, et dérogent à la liberté. Il y a plus; tous les engagements des enfants sont nuis pour eux-mêmes, attendu que leur vue bornée ne pouvant s'étendre au-dela du présent, en s’engageant ils ne savent ce qu’ils font. A peine l’enfant peut-il mentir quand il s’engage ; car ne songeant qu’à se tirer d’aflaire dans le moment présent, tout moven qui n’a pas un effet présent lui devient égal : en promettant ponr un temps futur il ne promet rien , et son imagination encore endormie ne sait point étendre son être sur deux temps différents. S’il pouvoit éviter le fouet ou obtenir un cornet de dragées en promettant de se

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jeter demain par la fenêtre , il le promettroil à l’instant. Voilà pourquoi les lois n'ont aucun égard aux engagements des enfants ; et quand les peres et les maîtres plus sévères exigent qu’ils les remplissent, c’est seulement dans ce que Tentant devroit faire , quand même il ne l’anroit pas promis.

L’enfant , ne sachant ce qu’il fait quand il s’engage , ne peut donc mentir en s’engageant. 11 n’eu est pas de même quand il manque à sa promesse , ce qui est encore une espece de mensonge rétroactif: car il se souvient très bien d’avoir fait cette promesse; mais ce qu’il ne voit pas , c’est l’importance de la tenir. Hors d'état de lire dans l’avenir, il ne peut prévoir les conséquences des choses ; et quand il viole ses engagements, il ne faitrien contre la raison de son âge.

Il suit de là que les mensonges des enfants sont tous l’ouvrage des maîtres, et que vouloir leur apprendre à dire la vérité n’est autre chose que leur apprendre à mentir. Dans l’empressement qu’on a de les régler , de les gouverner, de les instruire , on ne se trouve jamais assez d’instruments pour en venir à bout. On vent se donner de nouvelles prises dans leur esprit par des maximes sans fondement, par des préceptes sans raison , et Ton aime mieux qu’ils sachent leurs leçons et qu’ils mentent, que s’ils demeuroient ignorants et vrais.

Pour nous, qui ne donnons à nos éleves que des leçons de pratiquent qui aimons mieux qu’ils soient bons que savants, nous n’exigeons point d’eux la vérité , de peur qu’ils ne la déguisent, et nous ne leur faisons rien promettre qu’ils soient tentés de ne pas.

tenir. S’il s’est fait en mon absence quelque mal dont j’ignore l’auteur, je me garderai d'en accuser Emile, ou de lui dire : Est- ce ■vous (n).J Car en cela que ferois-je autre chose sinon lui apprendre à le nier? Que si son naturel difficile me force à faire avec lui quelque convention , je prendrai si bien mes mesures que la proposition en vienne tou ours de lui , jamais de moi ; que quand il s’est engagé il ait toujours un intérêt présent et sensible à remplir son engagement; et que, si jamais il manque, ce mensonge attire sur lui des maux qu’il voie sortir de l'ordre même des choses, et non pas de la vengeance de son gouverneur. Mais , loin d'avoir besoin de recourir à de si cruels expédients, je suis presque sùr qu'Emile apprendra fort tard ce que c’est que mentir, et qu'en l’apprenant il sera fort étonné , ne pouvant concevoir à quoi peut être bon le mensonge. Il est très clair que plus je rends son bien-être indépendant , soit des volontés , soit des jugements des autres, plus je coupe eu lui tout intérêt de mentir.

Quand on n’est point pressé d’instruire, on n’est point pressé d'exiger , et l’on prend son temps pour ne rien exiger qu’à propos. Alors l'enf; nt se forme ,

(11) Rien n’est plus indiscret qu’une pareille question , sur-tout quand l’enfant est coupable : alors, s’il croit que vous savez ce qu’il a lait, il verra que vous lui tendez un piege , et cette opinion ne peut manquer de l’indisposer contre vous. S’il ne le croit pas , il se dira : Pourquoi découvrirois-je ma faute ? Et voila la première tentation du mensonge devenue l’effet de votre imprudente question.

en ce qu’il ne se gâte point. Mais quand un étourdi de précepteur, ne sachant comment s’y prendre ,lui fait à chaque instant promettre ceci ou cela , sans distinction, sans choix, sans mesure, l’enfant, ennuyé , surchargé de toutes ces promesses , les néglige , les oublie , les dédaigne enfin , et les regardant comme antant de vaines formules, se fait un jeu de les faire et de les violer. Vonlez-vons donc qu’il soit fidele à tenir sa parole ? soyez discret à l’exiger.

Le détail dans lequel je viens d’entrer sur le mensonge peut à bien des égards s’appliquer à tous les autres devoirs , qu’on ne prescrit aux enfants qu’en les leur rendant non seulement haïssables, mais impraticables. Pour paroitre leuF prêcher la vertu , on leur fait aimer tous les vices : on les leur donne en leur défendant de les avoir. Veut-on les rendre pieux ? on les mene s’ennuyer à l’église ; en leur faisant incessamment marmotter des prières, on les force d’aspirer au bonheur de ne plus prier Dieu. Pour leur inspirer la charité, on leur fait donner l’aumône ,, comme, si l'on dédaignoit de la donner soi-même. Eh ! ce n’est pas l’enfant qui doit donner, c’est le maître : quelque attachement qu’il ait pour son éleve , il doit lui disputer cet honneur; il doit lui faire juger qu’à son âge on n’en est point encore digne. L’aumône est une action d’homme qui connoit la valeur de ce qu’il donne et le besoin que son semblable en a. L’enfant, qui ne connoit rien de cela , ne peut avoir aucun mérite à donner ; il donne sans charité, sans bienfaisance; il est presque honteux de donner, quand, fondé sur

son exemple et le vôtre , il croit qu’il u’y a que les eufauts qui donnent, et qu’on ne fait plus l’aumône étant grand.

Remarquez qu’on ne fait jamais donner par l’enfant que des choses dont il ignore la valeur, des pièces de métal qu’il a dans sa poche , et qui ne lui servent qu’à cela. Un enfant donneroit plutôt cent louis qu’un gâteau. Mais engagez ce prodigue distributeur à donner les choses qui lui sont cheres , des jouets, des bonbons, son goûter, et nous saurons bientôt si vous l’avez rendu vraiment libéral.

On trouve encore un expédient à cela ; c’est de rendre bien vite à l'enfant ce qu’il a donné , de sorte qu’il s’accoutume à donner tout ce qu'il sait bien qui va lui revenir. Je n’ai guere vu dans les enfants que ces deux especes de générosité ; donner ce qui ne leur est bon à rien , ou donner ce qu’ils sont sûrs qu’on va leur rendre. Faites en sorte, dit Locke, qu’ils soient convaincus par expérience que le plus libéral est toujours le mieux partagé. C’est là rendre un enfant libéral en apparence, et avare eu effet. Il ajoute que les enfants contracteront ainsi l’habitude de la libéralité. Oui, d’uue libéralité usurière, qui donne un œuf pour avoir un bœuf. Mais, quand il s’agita de donner tout de bon , adieu l’habitude ; lorsqu'on cessera de leur rendre , ils cesseront bientôt de donner. Il faut regarder à l’habitude de l'aine plutôt qu’à celle des mains. Toutes les autres vertus qu’on apprend aux enfants ressemblent à celle-là. Et c’est à leur prêcher ces solides vertus qu’on use leurs jeunes ans dans la tristesse ! Ne voilà-t-il pas une savante éducation?

Maîtres , laissez les simagrées , soyez vertueux et bons ; que vos exemples se gravent dans la mémoire de vos éleves , en attendant qu’ils puissent entrer dans leurs cœurs. Au lieu de me h ter d'exiger du mien des actes de charité . j’aime mieux en laire en sa présence , et lui ôter même le moyen de m’imiter en cela , comme un honneur qui n’est pas de son âge ; car il importe qu’il ne s’accoutume pas à regarder les devoirs des hommes seulement comme des devoirs d’enfants. Que si , me voyant assister les pauvres, il me questionne là-dessus , et qu'il soit temps de lui répondre (12), je lui dirai: «Mon « ami , c’est que quand les pauvres ont bien voulu « qu’il y eût des riches , les riches ont promis de « nourrir tous ceux qui n’auroient de quoi vivre ni « par leurs biens ni par leur travail ». «Vous avez «donc aussi promis cela»? répondra-t-il. «Sans « doute : je ne suis maître du bien qui passe par mes « mains qu’avec la condition qui est attachée à sa « propriété ».

Après avoir entendu ce discours , et l’on a vu comment on peut mettre un eufant en état de l’entendre , un autre qu’Emile seroit tenté de m’imiter et de se conduire en homme riche : en pareil cas , j’einpècherois au moins que ce ne fut avec ostentation ; j’aimerois mieux qu’il me dérobât mon droit

(1 2) On doit concevoir que je ne résous pas ces questions quand il lui plaît, mais quand il me plaît; autrement ce seroit m’asservir à ses volontés , et me mettre dans la plus dangereuse dépendance où un gouverneur puisse être de son éleve.

LI\ R E II. i'i9

et se cachât pour donner. C’est une fraude de sou âge , et la seule que je lni pardounerois.

Je sais que toutes ces vertus par imitation sont des vertus de singe , et que uulle bonne action u’est moralement bonne que quand on la fait comme telle , et non parceque d’autres la font. Mais dans un âge où le cœur ne sent rien encore , il faut bien faiie imiter aux enfants les actes dont on veut leur donner l'habitude , en attendant qu’ils les puissent faire par discernement et par amour du bien. L’homme est imitateur, l’animal même l’est; le goût de l’imitation est de la nature bien ordonnée ; mais il dégénéré en vice dans la société. Le singe imite l’homme qu’il craint , et n’imite pas les animaux qu’il méprise ; il juge bon ce que fait un être meilleur que lui. Parmi nous au contraire, nos arlequins de toute espece imitent le beau pour le dégrader, pour le rendre ridicule ; ils cherchent dans le sentiment de leur bassesse à s’égaler ce qui vaut mieux qu eux ; ou , s’ils s’efforcent d’imiter ce qu’ils admirent , on voit dans le choix des objets le faux goût des imitateurs: ils veulent bien plus en imposer aux autres ou faire applaudir leur talent, que se rendre meilleurs ou plus sages. Le fondement de l’imitation parmi nous vient du désir de se transporter toujours hors de soi. Si je réussis dans mon entreprise, Emile n’aura sûrement pas ce désir. Il faut donc nous passer du bien apparent qu’il peut produire.

Approfondissez toutes les réglés de votre éducation , vous les trouverez ainsi toutes à contresens, sur-tout en ce qui concerne les vertus et les mœurs. La seule leçon de morale qui convienne à l’enfance,

ioo ËMILE.

et la pins importante à tout âge , est de ne jamais faire du mal à personne. Le précepte même de faire dn bien, s’il n’est subordonné à celui-là, est dangereux, faux, contradictoire. Qui est-ce qui ne fait pas du bien? tout le monde en fait, le méchant comme les antres ; il fait un heureux aux dépens de cent misérables ; et de là Tiennent tontes nos calamités. Les plus sublimes vertus sont négatives : elles sont aussi les plus difficiles , parcequ’elles sont sans ostentation, et au-dessus même de ce plaisir si doux au coeur de l’homme, d’en renvoyer un autre content de nous. O quel bien fait nécessairement à ses semblables celui d’entre eux , s’il en est un qui ne leur fait jamais de mal .' De quelle intrépidité d’ame , de quelle vigueur de caractère il a besoin pour cela ! Ce n’est pas en raisonnant sur cette maxime , c’est en tâchant de la pratiquer , qu’on sent combien il est grand et pénible d’y réussir (x 3).

(x3) Le précepte de ne jamais nuire à autrui emporte celui de tenir à la société humaine le moins qu’il est possible ; car, dans l’état social, le bien de l’un fait nécessairement le mal de l’autre. Ce rapport est dans l’essence de la chose , et rien ne sauroit le changer. Qu’on cherche sur ce principe lequel est le meilleur de l’homme social ou du solitaire. Un auteur illustre dit qu’il n’y a que le méchant qui soit seul ; moi je dis qu’il n’y a que le bon qui soit seuL Si cette proposition est moins sententieuse, elle est plus vraie et mieux raisonnée que la précédente. Si le méchant étoit seul , quel mal feroit-il? C’est dans la société qu’il dresse ses machines pour nuire aux autres. Si l’on veut rétorquer cet argument pour l’homme de bien , je réponds .par l’article auquel appartient cette note.

Voilà quelques foibles idées des précautions avec lesquelles je vondrois qu’on donnât aux enfants les instructions qu’on ne peut quelquefois leur refuser sans les exposera nuire à eux-mêines ou aux autres, et sur-tout à contracter de mauvaises habitudes dont on auroit peine ensuite à les corriger : mais soyons sûrs que celle nécessité se présentera rarement pour les enfants élevés comme ils doivent l’être , parcequ’il est impossible qu’ils deviennent indociles , méchants, menteurs, avides, quand on n’aura pas semé dans leurs coeurs les vices qui les rendent tels. Ainsi ce que j’ai dit sur ce point sert plus aux exceptions qu’aux réglés ; mais ces exceptions sont plus fréquentes à mesure que les enfants ont plus d’occasion de sortir de leur état , et de contracter les vices des hommes. Il faut nécessairement à ceux qu’on éleve au milieu du monde des instructions plus précoces qu’à ceux qu'on éleve dans la retraite. Cette éducation solitaire seroit donc préférable, quand elle ne feroit que donner à l'enfance le temps de mûrir.

Il est un autre genre d’exceptions contraires pour ceux qu’un heureux naturel éleve au-dessus de leur âge. Comme il y a des hommes qui ne sortent jamais de l’enlance , il y en a d’autres qui , pour ainsi dire, n’y passent point, et sont hommes presque en naissant. Le mal est que cette derniere exception est très rare . très difficile à connoitre, et que chaque ntere, imaginant qu’un enfant peut être un prodige, ne doute point que le sien n’en soit un. Elles font plus , elles prennent pour des indices extraordinaires ceux mêmes qui marquent l’ordre accoutumé : la vivacité, les saillies, l’étourderie, la piquante

naïveté ; tous signes caractéristiques de l’âge, et qui montrent le mieux qu'un enfant n’est qu’un enfant. Est-il étonnant que celui qu’on fait beaucoup parler et à qui l’on permet de tout dire , qui n’est gêné par aucun égard, par aucune bienséance, fasse par hasard quelque heureuse rencontre P II le seroitbien plus qu’il n’en fit jamais , comme il le seroit qu’avec mille mensonges un astrologue ne prédit jamais aucune vérité. Ils mentiront tant, disoit Henri IV, qu’à la fin ils diront vrai. Quiconque veut trouver quelques bons mots n’a qu’à dire beaucoup de sottises. Dieu garde de mal les gens à la mode qui n’ont pas d’autre mérite pour être fêtés !

Les pensées les plus brillantes peuvent tomber dans le cerveau des enfants, ou plutôt les meilleurs mots dans leur bouche, comme les diamants du plus grand prix sous leurs mains , sans que pour cela ni les pensées ni les diamants leur appartiennent ; il n’y a point de véritable propriété pour cet âge en aucun genre. Les choses que dit nu enfan ne sont pas pour lui ce qu’elles sont pour nous ; ii n’y joint pas les mêmes idées. Ces idées, si tant est qu’il en ait, n’ont dans sa tête ni suite ni liaison; rien de fixe, rien d’assuré dans tout ce qu’il pense. Examinez votre prétendu prodige. En de certains moments > ous lui trouverez un ressort d'une extrême activité , une clarté d’esprit à percer les nues. Le plus souvent ce même esprit vous paroît lâche, moite, et comme environné d’un épais brouillard. Tantôt il vous devance, et tantôt il reste immobile. Un instant vous diriez , c est un génie , et l’instant d’après , c’est un sot. Tous vous tromperiez toujours ; c’est un enfant.

LITRE II. i53

C’est un aiglon qui fend l’air un instant , et retombe l’instant d’après dans son aire.

Traitez-le donc selon son âge malgré les apparences , et craignez d’épuiser ses forces pour les avoir voulu trop exercer. Si ce jeune cerveau s’échauffe, si vous voyez qu’il commence à bouillonner, laissez-le d’abord fermenter en liberté, mais lie l’excitez jamais , de peur que tout ne s’exhale : et quand les premiers esprits se seront évaporés, retenez, comprimez les autres , jusqu’à ce qu’avec les années le tout se tourne en chaleur vivifiante et en véritable force. Autrement vous perdrez votre temps et vos soins, vous détruirez votre propre ouvrage ; et après vous être indiscrètement enivrés de toutes ces vapeurs inflammables , il ne vous restera qu’un marc sans vigueur.

Des enfants étourdis viennent les hommes vulgaires , je ne sache point d’observation plus générale et plus certaine que celle-là. Rien n’est plus difficile que de distinguer dans l’enfance la stupidité réelle, de cette apparente et trompeuse stupidité qui est l’annonce des âmes fortes. Il paroit d'abord étrange que les deux extrêmes aient des signes si semblables , et cela doit pourtant être; car, dans un âge où l’homme n'a encore nuiles véritables idées, toute la différence qui se trouve entre celui qui a du génie et celui qui n’en a pas, est que le dernier n’admet que de fausses idées , et que le premier , n’en trouvait t que de telles, n’en admet aucune: il icssemble donc au stupide en ce que l’un n’est capable de rien, et que rien ne convient à l’autre. Le seul signe qui peut les distinguer dépend du hasard, qui peut oflrir

i54 EMILE.

au dernier quelque idée à sa portée, an lieu que le premier est toujours le même par-tout. Le jeune Caton, durant son enfance, sembloit un imbécille dans la maison. jÇl étoit taciturne et opiniâtre : voilà tout le jugement qu’on portoit de lui. Ce ne fut que dans l’anti-chambre de Sylla que son oncle apprit à le connoitre. S’il ne fût point entré dans cet antichambre , peut-être eut-il passé pour une brute jusqu’à l’âge déraison : si César n'eùt point vécu, peutêtre eût-on toujours traité de visionnaire ce même Caton qui pénétra son funeste génie , et prévit tous ses projets de si loin. O que ceux qui jugent si précipitamment les enfants sont sujets a se tromper! Ils sont souvent plus enfants qu’eux, .l’ai vu dans un âge assez avancé un bomme qui m’honoroit de son amitié passer dans sa famille et chez ses amis pour un esprit botne , cette excellente tête se mûrissoit en silence. Tout-à-coup il s’est montré philosophe , et je ne doute pas que lu postérité ne lui marque une place honorable et distinguée parmi les meilleurs raisonneurs et les plus profonds métaphysiciens de son siecle.

Respectez l’enfance , et ne vous pressez point de la juger, soit en bien , soit" en mal. Laissez les exceptions s’indiquer, se prouver, se confirmer longtemps avant d’adopter pour elles des méthodes particulières. Laissez long-temps agir la nature avant de vous mêler d'agir à sa place , de peur de contrarier ses opérations. Vous connoissez , dites-vous , le prix du temps et n’en voulez point perdre. Vous ne voyez pas que c’est bien plus le perdre d’en mal user que de n'en rien faire ; et qu'un enfant mal

LITRE IL i55

instruit est plus loin de la sagesse que celui qu’on n'a point instruit du tout. Tons êtes alarmé de le voir consumer ses premières années à ne rien faire! Comment! u’est-ce rien que d’être heureux ! n’est-ce rien que de sauter, jouer, courir toute la journée? De sa vie il ne sera si occupé. Platon, dans sa République, qu'on croit si aastere, n'éleve les-enfants qu’en fêtes , jeux, chansons , passe-temps ; on diroit qu'il a tout fait quand il leur a hien appris à se réjouir : et Séneqne parlant de l’ancienne jeunesse romaine :Elle étoit , dit-il , toujours debout; on ne lui enseignoit rien qu’elle dût apprendre assise. En valoit-elle moins parvenue à l’âge viril? Effravezvous donc peu de cette oisiveté prétendue. Que diriez-vous d’un homme qui , pour mettre toute la vie à prolit ne voudroit jamais dormir? Tous diriez: Cet homme est insensé; il ne jouit pas du temps , il se l’ôte; pour fuir le sommeil il court à la mort. Songez donc que c’est ici la même chose , et que l’enfance est le sommeil de la raison.

L apparente facilité d'apprendre est cause de la perte des enfants. On ne voit pas que celte facilité même est la preuve qu’ils n’apprennent rien. Leur cerveau lisse et poli tend connue nn miroir les objets qu’on lui présente; mais rien ne reste, rien ne pénétré. L’enfant retient les mots, les idees se réfléchissent ; ceux qui l’écoutent les entendent , lui seul ne les entend point.

Quoique la mémoire et le raisonnement soient aeux facultés essentiellement différentes, cepeudant l’une ne se développe véritablement qu’avec l’autre. Avant l’âge de raison l’enfant ne reçoit pas des idées,

ni. iis des images ; et il y a cette différence entre les unes et les autres, que les images ne sont que des peintures absolues des objets sensibles , et que les idées sont des notions des objets déterminées par des rapports. Une image peut être seule dans l'esprit qui se la représente ; mais toute idée en suppose d'autres: Quand on imagine , on ne fait que voir ; quand on conçoit, on compare. Nos sensations sont purement passives, au lieu que toutes nos perceptions on idées naissent d'un principe actif qui juge. Cela sera démontré ci-après.

.Te dis donc que les enfants , n’étant pas capables «le jugement , n’ont point de véritable mémoire. Ils retiennent des sons, des figures, des sensations, rarement des idées , plus rarement leurs liaisons. En m’objectant qn’ils apprennent quelques éléments de géométrie, on croit bien prouver contre moi; et tout an contraire, c’est pour moi qu’on prouve: on montre que . loin de savoir raisonner d'eux-mêmes, ils ne savent pas même retenir les raisonnements d'autrui; car suivez ces petits géomètres dans leur méthode , vous voyez aussitôt qu'ils n’ont retenu que l’exacte impression de la figure et les termes de la démonstration. A la moindre objection nouvelle, ils n’y sont plus; renversez la figure, ils n’y sont plus. Tout leur savoir est dans la sensation , rien n'a passé jusqu’à l’entendement. Leur mémoire elle-même n’est guère plus parfaite que leurs autres facultés, puisqu’il faut presque toujours qu’ils rapprennent étant grands les choses dont ils ont appris les mots dans l’enfance.

Je suis cependant bien éloigné de penser que les

enfants n’aient aucune espece de raisonnement (14). Au contraire, je vois qu’ils raisonnent très bien dans tout ce qu’ils connoissent , et qui se rapporte à leur intérêt présent et sensible. Mais c’est sur leurs connoissances que l'on se trompe , en leur prêtant celles qu’ils n’ont pas , et les faisant raisonner sur ce qu’ils ne sauraient comprendre. On se trompe encore en voulant les rendre atlentifs à des considérations qui ne les louchent en aucune maniéré , comme celle de leur intérêt à venir, de leur bonheur étant hommes, de l’estime qu’on aura pour eux quand ils seront grands; discours qui, tenus

(14) J’ai fa*t cent fois réflexion en écrivant, qu’il est impossible, dans un long ouvrage, de donner toujours les mêmes sens aux mêmes mots. 11 n’y a point de langue assez riche pour fournir autant de termes , de tours , et de phrases , que nos idées peuvent avoir de modifications. La imtliode de définir tous les termes et de substituer sans cesse la définition a la place du défini est belle, mais impraticable; car comment éviter le cercle? Les définitions pourroiciit être bonnes si l’on n’cmployoit pas des mots pour les faire. Malgré cela, je suis persuadé qu’on peut être clair , même dans la pauvreté de notre langue , nou pas eu donnant toujours les mêmes acceptions aux mêmes mots, mais en faisant en sorte, autant de (ois qu’ou emploie chaque mot, que l'acception qu’on lui donne soit suffisamment déterminée par lis idées qui s’y rapportent, et que chaque période où ce mot se trouve lui serve, pour ainsi dire , de définition. Tantôt je dis que les enfants sont incapables de raisonnement , et tantôt je les fais raisonner avec assez de finesse. Je 11e crois pas en cela 111e contredire dans mes idées , niais je ne puis disconvenir que je ne inc contredise souvent dans mes expressions.

à des êtres dépourvus de toute prévoyance, ne signifient absolument rien pour eux. Or, toutes les études forcées de ces pauvres infortunés tendent à ces objets entièrement étrangers à leur esprit. Qn’on juge de l’attention qu’ils y peuvent donner !

Les pédagogues qui nous étalent en grand appareil les instructions qu’ils donnent à leurs disciples sont payés pour tenir un autre langage: cependant on voit par leur propre conduite, qu’ils pensent exactement comme moi. Car que leur apprennent-ils enfin? Des mots, encore des mots , et toujours des mots. Parmi les diverses sciences qu’ils se vantent de leur enseigner, ils se gardent bien de choisir celles qui leur seroient véritablement utiles, parceque ce seroient des sciences de choses, et qu’ils n’y réussiroient pas, mais celles qu'on paroit savoir quand on en sait les termes , le blason , la géographie , la chronologie , les langues , etc. ; toutes études si loin de l’homme , et sur-tout de l’enfant, que c’est une merveille si rien de tout cela lui peut être utile une seule fois en sa vie.

On sera surpris que je compte l’étude des langues au nombre des inutilités de l’éducation : mais on se souviendra que je ne parle ici que des études du premier âge; et, quoi qu’on puisse dire, je ne crois pas que jusqu’à l’âge de douze ou quinze ans nul enfant, les prodiges à part , ait jamais vraiment appris deux langues.

Je conviens que si l’étude des langues n’étoit que celle des mots, c’est-à-dire des figures ou des sons qui les expriment, cette étude pourroit convenir aux enfants : mais les langues, en changeant les si-

gnes, modifient aussi les idées qu’ils représentent. Les tètes se forment sur les langages, les pensées prennent la teinte des idiomes. La raison seule est commune, l’esprit en chaque langue a sa forme particulière ; différence qui pourrait bien être en partie la cause ou l’effet des caractères nationaux: et ce qui paraît confirmer cette conjecture , est que , chez toutes les nations du monde , la langue suit les vicissitudes des mœurs, et se conserve ou s’altere comme elles.

De ces formes diverses l’usage en donne une à l’enfant , et c’est la seule qn’il garde jusqu’à l’âge de raison. Pour en avoir deux, il faudrait qu’il sût comparer des idées : et comment les compareroit-iJ , quand il est à peine en état de les concevoir? Chaque chose peut avoir pour lui mille signes différents, mais chaque idée ne peut avoir qu’une forme : il ne peut donc apprendre à parler qu’une langue. Il en apprend cependant plusieurs , me dit-on: je le nie. J’ai vu de ces petits prodiges qui croyoient parler cinq ou six langues. Je lésai entendus successivement parler allemand , en termes latins , en termes français , en termes italiens ; ils se servoient à la vérité de cinq ou six dictionnaires, mais ils ne parloient toujonrs qu’allemand. En uu mot, donnez aux enfants tant de synonymes qu’il vous plaira : vous changerez les mots, non la langue ; ils n’en sauront jamais qu'une.

C'est pour cacher en ceci leur inaptitude qu’on les exerce par préférence sur les langues mortes , dont il n’y a plus de juges qu’on ne puisse récuser. L'usage familier de ces langues étant perdu depuis long-

iCo ÉMILE,

temps, on se contente d’imiter ce qu’on en troave écrit dans les livres; et l'on appelle cela les parler. Si tel e t le grec et le latin des maîtres , qn’on juge de ce- 1 :ii des enfants! A peine ont-ils appris par coeur leur rudiment , auquel ils n’entendent absolument rien , qu'on leur apprend d abord à rendre un discours français eu mots latins; puis, quand ils sont plus avancés , à coudre en prose des phrases de Cicéron , et en vers des centons de Virgile. Alors ils croient parler latin: qui est-ce qui viendra les contredire?

lin quelque étude que ce puisse être , sans l’idée des choses représentées les signes représentants ne sont rien. On borne pourtant toujours l’enfant à ces signes, sans jamais pouvoir lui faire comprendre aucune des choses qu’ils représentent. En jtensant lui apprendre la description de la terre , on ne lui apprend qu’à counoître des cartes: on lui apprend des noms de villes, de pays, de rivières qu’il ne conçoit pas exister ailleurs que sur le papier où l’on les lui montre. Je me souviens d’avoir vu quelque part une géographie qui commencoit ainsi: Qu est-ce que le monde ? C'est un globe de carton ? Telle est précisément la géographie des enfants. Je pose en fait qu’après deux ans de sphere et de cosmographie, il n’y a pas un seul enfant de dix ans qui, sur les réglés qu’on lui ÿ. données , sût se conduire de Paris à Saint Denis. Je pose en fait qu’il n’y en a pas un qui , sur un plan du jardin de son pere, fût en état d’en suivre les détours sans s’égarer. Voilà ces docteurs qui savent à point nommé oû sont l ebin , Ispahr.u, le Mexique , et tous les pays de la terre.

J’entends dire qu’il convient d’occuper les enfants à des études où il ne faille que des yeux : cela pourroit être s’il y avoit quelque étude où il ne fallût que des yeux ; mais je n’en connois point de telle.

Par une erreur encore plus ridicule , on leur fait étudier l’histoire : on s’imagine que l’histoire est à leur portée parcequ'elle n’est qu’un recueil de faits. Mais qu’entend-on par ce mot de faits ? croit-on que les rapports qui déterminent les faits historiques soient si faciles à saisir, que les idées s’en forment sans peine dans l'esprit des enfants? Croit-on que la véritahle connoissance des évènements soit séparable de celle de leurs causes, de celle de leurs effets , et que l’historique tienne si peu au moral qu’on puisse connoitre l’un sans l’antre ? Si vous ne voyez dans les actions des hommes que les mouvements extérieurs et purement physiques , qu’apprenez-vous daus l’histoire? absolument rien ; et cette étude , dénuée de tout intérêt , ne vous donne pas plus de plaisir que d’instruction. Si vous voulez apprécier ces actions par leurs rapports moraux, essayez de faire entendre ces rapports à vos élevés, et vous verrez alors si l’histoire est de leur âge.

Lecteurs, souvenez- vous toujours que celui qui vous parle n’est ni uu savant ni un philosophe , mais un homme simple, ami de la vérité , sans parti , saus système : un solitaire, qui , vivant peu avec les hommes, a moins d’occasion de s’imboire de leurs préjugés , et plus de temps pour réfléchir sur ce qui le frappe quand il commerce avec eux. Mes raisonnements sont moins fondés sur des principes que sur îles faits; et je crois ne pouvoir mieux vous mettre à

portée d’en juger, que de vous rapporter souvent quelque exemple des observations qui me les suggèrent.

J’étois allé passer quelques jours à la campagne chez une bonne mere de famille qui prenoit grand soin de ses enfants et de leur éducation. Un matin que j’étois présent aux leçons de l’aîné , son gouverneur, qui l’avoit très bien instruit de l'histoire ancienne , reprenant celle d’Alexandre, tomba sur le trait connu du médecin Philippe qu’on a mis en tableau , et qui sûrement envaloitbien la peine. Le gouverneur , homme de mérite, fit sur l’intrépidité d’Alexandre plusieurs réflexions qui ne me plurent point, mais que j’évitai de combattre, pour ne pas le décréditer dans l’esprit de son éleve. A table , on ne manqua pas , selon la méthode française , de faire beaucoup babiller le petit bon-homme. La vivacité naturelle à son âge, et l’attente d’un applaudissement sur, lui firent débiter mille sottises , tout à travers lesquelles partoient de temps en temps quelques mots heureux qui faisoient oublier le reste. Enfin vint l’histoire du médecin Philippe: il la raconta fort nettement et avec beaucoup de grâce. Après l’ordinaire tribut d’éloges qu’exigeoit la mere et qu’attendoit le fils, on raisonna sur ce qu’il avoit dit. Le plus grand nombre blâma la témérité d Alexandre ; quelques uns , à l’exemple du gouverneur , admiroient sa fermeté , son courage : ce qui me fit comprendre qu’aucun de ceux qui étoient présents ne voyoit eu quoi consistoit la véritable beauté de ce trait. Pour moi , leur dis-je, il me paroit que s’il y a le moindre courage , la moindre fermeté dans Faction:

d’ Alexandre, elle n’est qu’une extravagance. Alors tout le inonde se réunit, et convint que c’étoit une exl ravagance. J’allois répondre et m’échauffer , quand une femme qui étoit à côté de moi , et qui n'avoit pas ouvert la bonclie, se pencha vers mon oreille, et me dit tout bas: Tais-toi , Jean-Jacques ; ils ne t’entendront pas. Je la regardai , je fus frappé, et je me tus.

Après le dîner , soupçonnant sur plusieurs indices que mon jeune docteur n’avoit rien compris du tout à l’histoire qu’il avoit si bien racontée , je le pris par la main , je fis avec lui un tour de parc , et l’ayant questionné tout à mon aise, je trouvai qu’il admiroit plus que personne le courage si vanté d’Alexandre: mais savez-vous où il voyoit ce courage ? uniquement dans celui d’avaler d’un seul trait un breuvage de mauvais goût , sans hésiter, sans marquer la moindre répugnance. Le pauvre enfant, à qui l’on avoit fait prendre médecine il n’y avoit pas quinze jours , et qui ne l’avoit prise qu’avec une peine infinie , en avoit encore le déboire à la bouche. La mort , l’empoisonnement , ne passoient dans son esprit que pour des sensations désagréables , et il ne concevoit pas, pour lui , d’autre poison que du séné. Cependant il faut avouer que la fermeté du héros avoit fait une grande impression sur son jeune cœur, et qu’à la première médecine qu’il faudroit avaler il avoit bien résolu d’être un Alexandre. Sans entrer dans des éclaircissements qui passoient évidemment sa portée, je le confirmai dans ces dispositions louables , et je m’en retournai riant en moi-meme de la haute sagesse des

peies et des maîtres cjai pensent apprendre l'histoire aux enfants.

Il est aisé de mettre dans leurs bouches les mots de rois , d’empi res , de guerres , de conqnêtes , de révolutions , de lois; mais quand il sera question d’attacher à ces mots des idées nettes, il y aura loin de l’entretien du jardinier E.obert à toutes ces explications.

Quelques lecteurs , mécontents du tais-toi , Jean- Jacques , demanderont , je le prévois , ce qne je trouve enfin de si beau dans l’action d’Alexandre. Infortunés , s’il faut vous le dire , comment le comprendrez-vous ? C’estqu’Alexandrecrovoitàla vertu ; c’est qu’il y crovoit sur sa tète , sur sa propre vie ; c’est que sa grande ante étoit faite pour y croire. O que cette médecine avalée étoit une belle profession de foi : Non, jamais mortel n’en fit une si sublime. S’il est quelque moderne Alexandre , qu’on me le montre à de pareils traits.

S’il n’y a point de science de mots, il n’y a point d’étude propre aux enfants. S'ils n’ont pas de vraies idées , ils n'ont point de véritable mémoire ; car je n’appelle pas ainsi celle qui ne retient que des sensations. Que sert d’inscrire dans leur tète un catalogue de signes qui ne représentent rien pour eux? En apprenant les choses n’apprendront-ils pas les signes ? Pourquoi leur donner la peine inutile de les apprendre deux fois ? Et cependant quels dangereux préjugés ne commence-t-on pas à leur inspirer, en leur faisant prendre pour de la science des mots qui n’ont aucun sens pour eux \ C’est du premier mot dont l’enfant se paie, c’est de la première chose

qu'il apprend sur la paiole d’autrui, sans en voir l’utilité lui-même, que son jugement est perdu: il aura long-temps à briller aux yeux des sots avant qu’il répare une telle perte (i5).

Non , si la nature donne au cerveau d'un enfant cette souplesse qui le rend propre à recevoir toutes sortes d’impressions , ce n’est pas pour qu’on y grave des noms de rois , des dates , des termes de blason , de spbere , de géographie , et tous ces mots sans aucun sens pour son âge et sans aucune utilité pour quelque âge que ce soit , dont on accable sa triste et stérile enfance ; mais c’est pour que toutes les idées qu’il peut concevoir et qui lui sont utiles, toutes celles qui se rapportent à son bonheur et doivent l’éclairer un jour sur ses devoirs, s’y tracent de bonne heure en caractères ineffaçables, et lui servent

(i5) La plupart des savants le sont à la maniéré des enfants. La vaste érudition résulte moins d’une multitude d’idées que d'une multitude d’images. Les dates, les noms propres , les lieux , tous les objets isolés ou dénués d’idées , se retiennent uniquement par la mémoire des signes , et rarement se rappelle-t-on quelqu’une de ces choses sans voir en même temps le recto ou le verso de la page où on L’a lue , ou la figure sous laquelle on la vit la première fois. Telle étoit à-peu-près la science à la mode les siècles derniers. Celle de notre siecle est autre chose : on n’étudie plus , on n’observe plus ; on rêve, et l’on nous donne gravement pour de la philosophie les rêves de quelques mauvaises nuits. Ou me dira que je rêve aussi ; j’en conviens : mais , ce que les autres n’ont garde de faire, je donne mes rêves pour des rêves , laissant chercher au lecteur s’ils ont quelque chose d’utile aux gens éveillés.

i66 ÉMILE.

à se conduire pendant sa vie d’une maniéré conve* nable à son être et à ses facultés.

Sans étudier dans les livres , l’espece de mémoire que peut avoir un enfant ne reste pas pour cela oisive ; tout ce qu’il voit , tout ce qu’il entend le frappe , et il s’en souvient ; il tient registre en lui-même des actions, des discours des hommes ; et tout ce qui l’environne est le livre dans leqnel , sans y songer, il enrichit continuellement sa mémoire en attendant que son jugement puisse en profiter. C’est dans le choix de ces objets , c’est dans le soin de lui présenter sans cesse ceux qu’il peut connoître, et de lui cacher ceux qu’il doit ignorer, que consiste le véritable art de cultiver en lui celte première faculté ; et c’est par-là qu’il faut tâcher de lui former un magasin de connoissances qui servent à son éducation dnrant sa jeunesse , et à sa conduite dansions les temps. Cette méthode , il est wai , ne forme point de petits prodiges , et ne fait pas briller les gouvernantes et les précepteurs ; mais elle forme des hommes judicieux, robustes , sains de corps et d’entendement , qui, sans s’être fait admirer étant jeunes , se font honorer étant grands.

Emile n’apprendra jamais rien par cocar , pas même des fables , pas même celles de La Fontaine toutes naïves , toutes charmantes qu'elles sont ; car les mots des fables ne sont pas plus les fables que les mots de l’hisloire ne sont l’histoire. Comment peut-on s’aveugler assez pour appeler les fables la morale des enfants, sans songer que l’apologue , en amusant, les abuse: que séduits par le mensonge, ils laissent échapper la vérité , et que ce qu’on fait

ponr leur rendre l'instruction agréable les empêche d’en piofiter? Les fables peu-vent instruire les hommes; mais il faut dire la vérité nne aux enfants; sitôt qu'on la couvre d’un voile , ils ne se donnent plus la peine de le lever

On fait apprendre les fables de La Fontaine à tousles enfants , et il n’y en a pas un seul qui les entende. Quand ils les entendroient , ce seroit encorepis ; car la morale en est tellement mêlée et si disproportionnée à leur âge , qu’elle les porteroit plus au vice qu’à la vertu. Ce sont encore là , direz- vous, des paradoxes. Soit; mais voyons si ce sont des vérités.

Je dis qu’un enfant n’entend point les fables qu’on lui fait apprendre , parceqne, quelque effort qu’on fasse pour les rendre simples , l’instruction qu’on en veut tirer force d’v faire entrer des idées qu’il ne peut saisir , et que le tour même de la poésie , en les lui rendant plus faciles à retenir, les lui rend plus difliciles à concevoir ; en sorte qu’on acheté l’agrément aux dépens de la clarté. Sans citer cette multitude de fables qui n’ont rien d’intelligible ni d’utile pour les enfants , et qu’on leur fait indiscrètement apprendre avec les autres, parcequ’elles s’y trouvent mêlées, bornons-nous à celles que l’auteur semble avoir faites spécialement pour eux.

Je ne connois dans tout le recueil de La Fontaine que cinq ou six fables oit brillent éminemment la naïveté puérile : de ces cinq ou six je prends pour exemple la première de toutes (*) , parce que c’est

(*) C’est la seconde et non la première , comme l’a très, bieu remarque M. Forme y.

iGS ÉMILE.

celle dont la morale est le plus de tout âge, celle cjue les enfants saisissent le mieux , celle qu’ils apprennent avec le plus de plaisir, enfin celle qne pour cela même l’auteur a mise par préférence à la tête de son livre. En lui supposant réellement l’objet d’être entendue des enfants , de leur plaire et de les instruire , cette fable est assurément son clief-d’œnvre : qu’on me permette donc de la suivre et de l’examiner en peu de mots.

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