LIVRE IV. îfiS
chien. Cet esprit de paix est un effet de son éducation , qui , n’ayant point fomenté l’amour-propre et la haute opinion de lui-même, l'a détourné de chercher ses plaisirs dans la domination et dans le malheur d’autrui. Il souffre quand il voit souffrir ; c’est un sentiment naturel. Ce qui fait qu’un jeune homme s’endurcit et se complaît à voir tourmenter un être sensible , c’est quand un retour de vanité le fait se regarder comme exempt des mêmes peines par sa sagesse on par sa supériorité. Celui qu’on a garanti de ce tour d’esprit ne sauroit tomber dans le vice qui en est l’ouvrage. Emile aime donc la paix. L’image du bonheur le flatte ; et quand il peut contribuer à le produire , c’est nn moyen de plus de le partager. Je n’ai pas supposé qu’en voyant des malheureux il n’auroit pour eux que cette pitié stérile et cruelle qui se contente de plaindre les maux qu’elle peut guérir. Sa bienfaisance active lui donne bientôt des lumières qu’avec un cœur plus dur il n’eùl point acquises , ou qu’il eût acquises beaucoup plus tard. S’il voit régner la discorde entre ses camarades, il cherche à les réconcilier; s’il voit des affligés , il s’informe du sujet de leurs peines; s’il voit deux hommes se hair, il veut connoitre la cause de leur inimitié ; s’il voit un opprimé gémir des vexations du puissant et du riche, il cherche de quelles manœuvres se couvrent ces vexations ; et, dans l’intérêt qu’il prend à tous les misérables, les moyens de finir leurs maux ne sont jamais indifférents pour lui. Qu’avons-nous donc à faire pour tirer parti de ces dispositions d’une maniéré convenable à son âge? De régler ses soius et
ses connoissances, et d’employer son zele à les augmenter.
Je ne me lasse point de le redire , mettez toutes les leçons des jeunes gens en actions plutôt qn’en discours ; qu’ils n’apprennent rien dans les livres de ce que l’expérience peut leur enseigner. Quel extravagant projet de les exercer à parler sans sujet de rien dire; de croire leur faire sentir, sur les bancs d’un college , l’énergie du langage des passions et toute la force de l'art de persuader , sans intérêt de rien persuader à personne ! Tous les préceptes de la rhétorique ne semblent qu’un pur verbiage à quiconque n’en sent pas l’usage pour son profit. Qu'importe à un écolier de savoir comment s’y prit Annibal pour déterminer ses soldats à passer les Alpes ? Si , au lien de ces magnifiques harangues , vous lui disiez comment il doit s'y prendre pour porter son préfet à lui donner congé , soyez sûr qu’il seroit plus attentif à vos réglés.
Si je voulois enseigner la rhétorique à un jeune homme dont toutes les passions fussent déjà développées , je lui présenterois sans cesse des objets propres à flatter ces passions , et j’examinerois avec lui quel langage il doit tenir aux autres hommes pour les engager à favoriser ses désirs. Mais mon Emile n’est pas dans une situation si avantageuse à l’art oratoire; borné presque an seul nécessaire physique, il a moins besoin des autres que les autres n’ont besoin de lui ; et , n’ayant rien à leur demander pour lui-même, ce qu’il vent leur persuader ne le touche pas d’assez près pour l’émouvoir excessivement. Il suit de là qn’en général il doit avoir un
langage simple et peu figuré. Il parle ordinairement an propre et seulement pour être entendu. Il est peu senteniienx, parcequ’il n’a pas appris à généraliser ses idées : il a peu d’images , parcequ’il est rarement passionné.
Ce n’est pas pourtant qn’il soit tont-à-fait flegmatique et froid ; ni son âge , ni ses moeurs , ni ses goûts , ne le permettent : dans le feu de l’adolescence , les esprits vivifiants , retenus et cohobés dans son sang, portent à son jeune cœur une chaleur qui brille dans ses regards , qu’on sent dans ses discours , qu’on voit dans ses actions. Son langage a pris de l’accent , et quelquefois de la véhémence. Le noble sentiment qui l’inspire lui donne de la force et de l’élévation : pénétré du tendre amour de l’humanité , il transmet en parlant les mouvements de son ame ; sa généreuse franchise a je ne sais quoi de plus enchanteur que l’artificieuse éloquence des autres ; ou plutôt lui seul est véritablement éloquent , puisqu’il n’a qu’à montrer ce qu’il sent pour le communiquer à ceux qui l’écoutent.
Plus j’y pense, plus je trouve qu’en mettantaiüsi la bienfaisance eu action , et tirant de nos bons ou mauvais succès des réflexions sur leurs causes, il y a peu «le connoissances utiles qu’on ne puisse cultiver dans l’esprit d’un jeune homme , et qu’aveo tout le vrai savoir qu’on peut acquérir dans les colleges, il acquerra de plus une science plus importante encore , qui est l'application de cet acquis aux usages de la vie. Il n’est pas possible que, prenant tant d’intérêt à ses semblables , il n’apprenne de
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bonne heure a peser et apprécier leurs actions . leurs goûts, leurs plaisirs, et à donner en général une plus juste valeur à ce qui peut contribuer on nuire au bonheur des hommes, que ceux qui, ne s’intéressant à personne, ne font jamais rien pont autrui. Ceux qui ne traitent jamais que leurs propres affaires se passionnent trop pour juger sainement des choses. Rapportant tout à eux seuls , el réglant sur leur seul intérêt les idées du bien et de mal , ils se remplissent l’esprit de mille préjugé: ridicules , et, dans tout ce qui porte atteinte à lent moindre avantage , ils voient aussitôt le bouleversement de tout l’univers.
Etendons l'amour-propre sur les autres êtres nous le transformerons en vertu , et il n’y a poin de cœur d’homme dans lequel cette vertu n’ait si racine. Moins l’objet de nos soins tient immédiate ment à nous-mêmes, moins l’illusion de 1 inféré particulier est à craindre; plus on généralise ce intérêt, plus il devient équitable, et l’amour di genre humain n’est autre chose en nous que l’araou de la justice. Voulons-nous donc qu’Emile aime L vérité, voulons-nous qu’il la connoisse? dans le affaires tenons-le toujours loin de lui. Plus ses soin seront consacrés au bonheur d’autrui, plus ils se ront éclairés et sages, et moins il se trompera su ce qui est bien ou mal : mais ne souffrons jamais ei lui de préférence aveugle, fondée uuiquement su des acceptions de personnes ou sur d’injustes pre ventions. Et pourquoi nuiroit-il à l'un pour servi l’autre ? Peu lui importe à qui tombe un plus gram bonheur en partage, pourvu qu'il concoure au plu
grand bonheur de tons : c’est là le premier intérêt du sage après l’intérêt privé ; car chacun est partie de son espece, et non d’un autre individu..
Pour empêcher la pitié de dégénérer en faiblesse, il faut donc la généraliser, et l’étendre sur tout le genre humain. Alors on ne s’y livre qu’autant qu’elle est d’accord avec la justice, parceque, de tontes les vertus, la justice est celle qui concourt le plus au bien commun des hommes. Il faut par raison , par amour pour nous , avoir pitié de notre espece encore plus que de notre prochain ; et c’est une très grande cruauté envers les hommes qne la pitié pour les méchants.
Au reste , il faut se souvenir qne tous ces moyens, par lesquels je jette ainsi mon élevé hors de luimême , ont cependant toujours un rapport direct à lui, puisque non seulement il en résulte une jouissance intérieure, mais qu’en le rendant bienfaisant au profit des autres, je travaille à sa propre instruction.
J'ai d’abord donné les movens , et maintenant j’en montre l’effet. Quelles grandes vues je vois s’arranger peu-à-peu dans sa tête ! Quels sentiments sublimes étouffent dans son cœur le germe des petites passions! Quelle netteté de judiciaire, quelle justesse de raison je vois se former en lui de ses penchants cultivés, de l’expérience qui concentre les vcenx d'une amc grande dans l’étroite borne des possibles, et fait qn’un homme supérieur aux autres , ne pouvant les élever à sa mesure , sait s’abaisser à la leur ! I.cs vrais principes du juste , les vrais modèles du beau , tous les rapports moraux des
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èlres , toutes les idées de l’ordre , se gravent dans son entendement ; il voit la place de chaque chose . et la canse qui l’en écarte ; il voit ce qui peut faire le bien , et ce qui l’empêche. Sans avoir éprouvé les passions humaines , il connoit leurs illusions et leur jeu.
.l’avance , attiré par la force des choses , mais sans m'en imposer sur les jugements des lecteurs. Depuis lon-'-temps ils me voient dans le j>ays des chimères; moi , je les vois toujours dans le pars des préjugés. En m’écartant si fort des opinions vulgaires, je ne cesse de les avoir présentes à mon esprit : je les examine, je les médite, non pour les snivre ni pont les fuir , mais pour les peser à la balance du raisonnement. Toutes les fois qu’il me force à m’écartei d’elles, instruit par l’expérience, je me tiens déjà pour dit qu'ils ne m’imiteront pas : je sais que . s’obstinant à n'imaginer possible que ce qu’ils voient, ils prendront le jeune homme que je figure pour uc être imaginaire et fantastique, parcequ’il différé de ceux auxquels ils le comparent; sans songer qu i. faut bien qu’il en différé , puisqn’élevé tout différemment, affecté de sentiments tout contraires , instruit tout autrement qu’eux, il seroit beaucouj: plus surprenant qu’il leur ressemblât , que d’être te que je le suppose. Ce n’est pas l’homme de l’homme c’est l’homme de la nature. Assurément il doit étrf fort étranger à leurs yeux.
En commençant cet ouvrage . je ne supposais rier que tout le monde ne put observer ainsi que moi parcequ’il est un point , savoir la naissance de l'homme , duquel nous partons tous également
mais plus nous avançons, moi pour cultiver la nature , et vous pour la dépraver, plus nous nous éloignons les uns des autres. Mon éleve, à six ans, différoit peu des vôtres que vous n’aviez pas encore eu le temps de défigurer; maintenant ils n’ont plus rien de semblable ; et l’âge de l’homme fait, dont il approche , doit le montrer sous une forme absolument différente , si je n’ai pas perdu tous mes soins. La quantité d’acquis est peut-être assez égale de part et d’autre ; mais les choses acquises ne se ressemblent point. Vous êtes étonnés de trouver à l'un des sentiments sublimes dont les autres n’ont pas le moindre germe; mais considérez aussi que ceux-ci sont déjà tous philosopbeset théologiens, avant qu'Emile sache seulement ce que c'est que philosophie , et qu’il ait même entendu parler de Dieu.
Si donc on venoit ine.dire : Rien de ce que vous supposez n’existe ; les jeunes gtns ne sont point faits ainsi, ils ont telle ou telle passion ; ils font ceci ou cela : c’est connue si l’on uioit que jamais poirier fût un grand arbre, parcequ’on n'en voit que de nains dans nos jardins.
Je prie ces juges, si prompts à la censure , de considérer que ce qu'ils disent là je le sais tout aussi bien qu'eux; que j’y ai probablement réfléchi plus long-temps, et que , n'avnnt nul intérêt à leur eu imposer , j ai droit d'exiger qu ils se donnent au moins le temps de chercher en quoi je me trompe. Qu’ils examinent bien la constilutiou de l’homme, qu'ils suivent les premiers développements du cœur dans telle ou telle circonstance ,afin de voir combien un individu peut différer d'un autre par la seule
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force de l'éducation ; qu’ensuite ils comparent la mienne aux effets que je lui donne , et qu’ils disent en quoi j’ai mal raisonné : je n’aurai rien à répondre.
Ce qui me rend plus affirmatif, et, je crois, plus excusable de l’être, c’est qu’au lieu de me livrer à l’esprit de système, je donne le moins qu’il est possible au raisonnement , et ne me Ce qu’à l’observation. Je ne me fonde point sur ce que j’ai imaginé , mais sur ce que j’ai vu. Il est vrai que je n’ai pas renfermé mes expériences dans l’enceinte des murs d’une ville ni dans un seul ordre de gens : mais , après avoir comparé tout autant de rangs et de peuples que j’en ai pn voir dans une vie passée à les observer, j’ai retranché comme artiGciel ce qni étoit d'un peuple et non pas d’un autre , d’un état et non pas d'un autre; et n'ai regardé comme appartenant incontestablement à l’homme que ce qui étoit commun à tous, à quelque âge, dans quelque rang et dans quelque nation que ce fût.
Or, si, selon cette méthode, vo'us suivez dès l’enfance un jeune homme qui naara point reçu de forme particulière , et qui tiendra le moins qu'il est possible à l’autorité et à l’opinion d'autrui ; à qui de mon éleve on des vôtres pensez-vous qu’il ressemblera le plus ? Voilà , ce me semble , la question qu’il faut résoudre pour savoir si je me suis égaré.
L homme ne commence pas aisément à penser ; mais sitôt qu'il commence, il ne cesse plus. Quiconque a pensé pensera toujours , et l’entendement une fois exercé à la réflexion ne peut plus rester en repos. On pourroit donc croire que j’en fais trop ou trop peu ; que l’esprit humain n'est point naturelle-
ment si prompt à s'ouvrir, et qn’après lui avoir donné des facilités qu’il n’a pas, je le tiens trop long-temps inscrit dans un cercle d’idées qu’il doit avoir franchi.
Mais considérez premièrement que, voulant former l’homme de la nature, il ne s’agit pas pour cela d’en faire un sauvage , et de le reléguer au fond des bois; mais qu’enfermé dans le tourbillon social, il suflit qu’il ne s’y laisse entraîner ni par les passions ni par les opinions des hommes ; qn’il voie par ses yeux, qn’il sente par son cœur; qu’aucune autorité ne le gouverne , hors celle de sa propre raison. Dans cette position , il est clair que la multitude d’objets qni le frappent, les fréquents sentiments dont il est affecté , les divers moyens de pourvoir à ses besoins réels, doivent lui donner beaucoup d’idées qu’il n’auroit jamais eues , ou qu’il eût acquises plus lentement. Le progrès naturel à l’esprit est accéléré , mais non renversé. Le même homme qui doit rester stupide dans les forêts, doit devenir raisonnable et sensé dans les villes, quand il y sera simple spectateur. Rien n’est plus propre à rendre sage que les folles qu’on voit sans les partager; et celui même qui les partage s’instruit encore, pourvu qu’il n’eu soit pas la dupe, et qu’il n'y porte pas l’erreur de ceux qui les font.
Considérez aussi que , bornés par nos facultés aux choses sensibles, nous n’offrons presque aucune prise aux notions abstraites de la philosophie et aux idées purement intellectuelles. Pour y atteindre , il faut on nous dégager du corps auquel nons sommes si fortement attachés, ou faire d'objet en
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objet un progrès graduel et lent, ou enfin franchir rapidement et presque d’un saut l’intervalle par un pas de géant dont l’enfance n’est pas capable , et pour lequel il faut même aux hommes bien des échelons faits exprès pour eux. La première idée abstraite est le premier de ces échelons; mais j’ai bien de la peine à voir comment on s’avise de le construire.
L’Etre incompréhensible qui embrasse tout, qui donne le mouvement an monde, et forme tout le système des êtres , n’est ni visible à nos yeux ni palpable à nos mains ; il échappe à tous nos sens : l’ouvrage se montre, mais l’onvrier se cache. Ce n’est pas une petite affaire de ccnnoitre enfin qn’il existe ; et quand nous sommes parvenus là , quand nous nous demandons, quel est-il? où est-il ? notre esprit se confond, s’égare , et nous ne savons pins que penser.
Locke vent qu'on commence par l’étude des esprits, et qu’on passe ensuite à celle des corps. Cette marche est celle de la superstition, des préjugés, de l’errenr : ce n’est point celle de la raison , ni même de la natcre bien ordonnée ; c’est se boucher les veux ponr apprendre à voir. Il faut avoir longtemps étudié les corps pour se faire une véritable notion des esprits , et soupçouner qu’ils existent. L’ordre contraire ne sert qu’à établir le matérialisme.
En effet, puisque nos sens sont les premiers instruments de nos connoissances, les êtres corporels et sensibles sont les seuls dont nous avons immédiatement l’idée. Ce mot esprit n'a aucun sens pour