‹ Vols. 3 & 4Chapitre 16 sur 16 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

LETTRE PREMIERE, tôt qu’au autre , et que le poids de mon corps alloit rompre l’équilibre du globe? Si je n’estimois mou existence que ce qu elle vaut pour mes semblables, je m’inquiéterois moins d'aller ehercherdes devoirs à remplir, comme s’ils ne me suivoient pas en quelque lieu que je fusse, et qu’il ne s’eu présentât pas toujours autant qu’en peut remplir celui qui les aime; je me dirois qu’en quelque lieu que je vive, en quelque situation que je sois, je trouverai tou jours à faire ma tâche d’homme , et que nul n auroit besoin des autres si chacun vivoit convenablement pour soi.

Le sage vit au jour la journée, et trouve tous ses devoirs quotidiens autour de lui. Ne tentons rien au-delà de nos forces et ne nous portons point en avant de notre existence. Mes devoirs d’aujourd hui sont ma seule tâche, ceux de demain ne sont pas encore venus. Ce que je dois faire à présent est de m’éloigner de Sophie, et le chemin que je dois choisir est celui qui m’en éloigne le plus directement. Tenons-nous-en là.

Cette résolution prise , je mis l’ordre qui dépendoit de moi à tout ce que je laissois eu arriéré ; je vous écrivis, j’écrivis à ma lamille , j écrivis à Sophie elle-même. Je réglai tout. Je n’oubliai que les soins qui pouvoient regarder ma personne; aucun ne m'etoit nécessaire, et, saus valet, sans argent, sans éqpipage , mais sans désirs et sans soins , je partis seul et à pied. Chez les peuples où j’ai vécu, sur les mers que j'ai parcourues, dans les déserts que j’ai traversés, errant durant tant d’années, je n’ai

ÉMILE ET SOPHIE, regretté qu’une seule eliose . et c’ctoit celle que j'avois à fuir. Si mon coeur m’eùt laissé tranqui Ile, mou corps n’eùt manqué de rien.

J’ai bu l’eau d’oubli ; le passé s’efface de ma mémoire, et l’univers s’ouvre devant inoi. Voilà ce que je rue disois en quittant nia patrie dont javois à rougir, et à laquelle je ne devois que le mépris et la baine , puisqu’heureux et digne d’tiouneur j>ar moi-mêuie, je ne tenois d’elleet de ses vils habitants que les maux dont j'étois la proie, et l’opprobre où j'étois plongé. Ln rompant les nœuds qui m’attaehoient à mon pays , je l’étendois sur toute la terre, et j’en devenois d'autant plus homme en cessant d’être citoyen.

J’ai remarqué, dans mes longs voyages , qu’il n'v a que l'éloignement du terme qui rende le trajet difficile ; il ne l’est jamais d’aller à une journée du lieu où l’on est, et pourquoi vouloir faire plus, si de journée en jouruéeon peutalleran boni du monde? Mais en comparant les extrêmes on s’effarouche de l intervalle.il semble qu’on doive le franchir tout d’un saut; au lieu qu’en le prenant par parties on ne fait que des promenades et l'on arrive. Les voyageurs, s’environnant toujours de leurs usages, de leurs habitudes , de leurs préjugés , de tous leurs besoins factices , ont , pour ainsi dire , une atmosphère qui

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les sépare des lieux où ils sont comme d'autant d’autres mondes différents du leur. Un François vondroit porter avec lni tonte la France; sitôt que quelque chose de ce qu il aroit lui manque, il compte pour rien les équivalents, et se croit perdu. Toujours comparant ce qu’il trouve à ce qu'il a quitté, il croit être mal quand il n'est pas de la même maniéré, et nesauroit dormir aux Iudes si son lit n'est fait tout comme à Paris.

Pour moi , je suivois la direction contraire à l'objet que j’avoisà fuir, comme autrefois j'avois suivi l’opposé de l’ombre dans la forêt de Montmorenci. La vitesse que je ne mettois pas à mes courses se compensoit par la ferme résolution de ne point ré trograder. Deux jours de marche avoient déjà ferr>e derrière moi la barrière en me laissant le temp' de réfléchir durant mon retour, si j’eusse été tent- d’y songer. Je respirois en m’éloignaut , et je ma'chois plus à mon aise à mesure que j’échappois audanger. Borné pour tout projet à celui que j’exéoitois, je suivois la même aire rie vent pour tou’e réglé; je marchois tantôt vite et tantôt lentemevt, selon ma commodité, ma santé, mon hnmeu’, mes forces. Pourvu , nou avec moi , mais eu mo'", de plus de ressources que je n’en avois besoin p»ur vivre , je n etois embarrassé ni de ma voiture ni de ma subsistance. Je ne craignois point les voleurs, ma bourse et mon passeport etoient dans mes bras; mon vêtement formoit toute ma garde-robe; il étoit coinmode et bon pour un ouvrier; je le renouvetois sans peine à mesure qu’il s’usoit. Comme je ne marchois niflvecl'ajrparcil ni avec l’inquiétude d’un voyageur,

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je n’excilois l’attention de personne ; je passois partout pour un homme du pays. II étoit rare qu’on m’arrêtât sur les frontières ; et quaud cela in’arrivoit,peu m importait ; je restois là sans impatience, j’y travaillois tout comme ailleurs; j’y aurois sans peine passé ma vie si l’on m'y eût toujours retenu ; et mon peu d'empressement d’aller plus loin ra'ouvroit enfin tous les passages. L'air affairé et soucieux est toujours suspect; mais un homme tranquille inspire de la confiance ; tout le monde me laissoit libre en voyant qu’on pouvoit disposer de moi sans me fâcher.

Quand je ne trouvois pas à travailler de mon méter, ce qui étoit rare, j'en faisois d’antres. Tous màviçz fait acquérir l'instrument universel. Tantôt paysan, tantôt artisan, tantôt artiste, quelquefois mêmehomme à talents, j’avois par-tout quelque connoissance de mise, et je me rendois maître de leur nsa<£ par mon peu d empressement à les montrer. Un d«s fruits de mon éducation étoit d’être pris au mot sur^e que je me donnois pour être, et lien de plus, parteque j’étois simple en toute chose, et qu’en remplissant un poste je n’enbriguois pas un autre. Ainsi j’étais toujours à ma place , et l’on m'y laissoit toujours.

Si je tombois naïade, accident bien rare à un homme de mon tempérament , qui ne fait excès ni d'aliments , ni de soucis, ni de travail , ni de repos , je restois coi , sans me tourmenter de guérir, ni m’effrayer de mourir. L’animal malade jeûne , reste ën place, et guérit ou meurt; je faisois de même, et

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jé m’en trouvois bien. Si je me fusse inquiété de mon état, si j’eusse importuné les gens de mes craintes et de mes plaintes, ils se seroient ennuyés de moi , j’eusse inspiré moins d’intérêt et d’empressement que n’en donnoit ma patience. Voyant que jeu’inqniétois personne , que je ne me lamentois point, on me prévenoit par des soins qu’on m’eût refusés peut-être si je les eusse implorés.

J’ai cent fois observé que pins on veut exiger des autres, plus on les dispose an refus ; ils aiment a:;ir librement; et qnand ils font tant que d’être bous ils veulent en avoir tout le mérite. Demander un bienfait, c’est y acquérir nne espece de droit, l'accorder est presque un devoir; et l'amour-propre aime mieux faire un don gratuit que payer nne dette.

Dans ces pèlerinages , qu’on eût blâmés dans le monde comme la vie d un vagabond , parceqne je ne les faisois pas avec le faste d’un vota^eur opulent, si quelquefois je me demandois , Que fais-je? où vais-je ? quel est mon but? je me répondons, Qu ai-je fait en naissant que commencer un voyage qui ne doit finir qu à ma mort? je fais ma tâche, jë rêste à ma place, j’use avec innocence et simplicité Cette courte vie ; je fais toujours un grand bien par le mal que je ne fais pas parmi mes semblables -.je pourvois à mes besoins en pourvoyant aux leurs; je les sers sans jamais ledr nuire ; je leur donne l’exemple d’être heureux et bons sans soins et sans peine. J’ai répudié mon patrimoine, et je vis; je ne fais rietl H’injnste , ët je vis; je ne demande point Taumônë;

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et je vis. Je suis donc utile aux autres en proportion de tua subsistance; car les hommes ne donnent rien pour rien.

Comme je n’entreprends pas l’histoire de mes vovages, je passe tout ce qui n'est qu évènement. J’arrive à Marseille: pour suivre toujours la même direction, je m’embarque pour Naples: il s’agit de payer mon passage; vous y aviez pourvu en me faisant apprendre la manœuvre ; elle n’est pas plus difficile sur la Méditerranée que sur l’Océan ; quelques mots changés en font toute la différence. Je me fais matelot. Le capitaine du bâtiment, espece de patron renforcé, étoit un renégat qui s’étoit rapatrié. Il a voit été pris depuis lors par les corsaires, et disoit s'être échappe de leurs mains sans avoir été reconnu. Les marchands napolitains lui avotent confié un autre vaisseau , et il faisoit sa seconde course depuis ce rétablissement: il contoit sa vie à qni vonloit l’entendre , et savôit si bien se faire valoir, qu’en amusant il donnoit de la confiance. Ses goûts etoient aussi bizarres que ses aventures : il ne songeoit qu’a divertir son équipage : il avoit sur son bord deux méchants pierriers qu il tirailloit tout le jour; toute la nuit il tiroit des fusées: on n a jamais vu patron de navire aussi gai.

Pour moi , je m'amusois à m’exercer dans la marine; et quand je n’étois pas de quart, je n en demeurois pas moins à la manœuvre ou au gouvernail. L’attention me tenoit lieu d expérience , et je ne tardai pas à juger que nous dérivions beaucoup à l’ouest. Le compas étoit pourtant au rumb convenable ; mais le cours du soleil et des étoiles me sem-

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bloit contrarier si fort sa direction, qn'il fh'Ioit , selon moi, que l’aiguille déclinât prodigieusement, •le le dis au capitaine: il battit la campagne en se moquant de moi; et comme la mer devint haute et le temps nébuleux , il ne me fut pas possible de vérifier mes observations. Nous eûmes un vent forcé qui nous jeta en pleine mer: il dura deux jours; le troisième, nous appercùmes la terre à notre gauche. ■Te demandai au patron ce que c etoit. Il médit. Terre de l'Eglise. Un matelot soutint que c’étoit la côte de Sardaigne; il fut hué, et paya de cette façon sa bienvenue: car, quoique vieux matelot, il étoit nouvellement sur ce bord ainsi que moi.

Il ne miinportoit guère où que nous fussions ; mais ce qn’avoit dit cet homme ayant ranimé ma curiosité, je nierais i fureter autour de l’habitacle pour voir si quelque fer mis là par mégardc ne faisoit point décliner l’aiguille. Quelle fut ma surprise de tioùver un gros aimant caché dans un coin! En 1 otant de sa place, je vis 1 aiguille eu mouvement reprendre sa direction. Dans le même instant quelqu un cria . \ oile. Le patron regarda avec sa lunette et dit quec’éloit un petit bâtiment françois. Comme il avoit le cap sur nous et que nous ne l’évitions pas, ii ne tarda pas d'être à pleine vue , et chacun vit alois que cetoit une voile barbaresque. Trois marchands napolitains que nous avions à bord avec tout leui bien poussèrent des cris jusqu’au ciel. L’énigme alors me devint claire. Je m’approchai du patron . et lui dis à l'oreille : « Patron , si nous sommes pris, tu es mort; compte là-dessus ». Ja vols paru si peu ému et je lui tins ce discours d’un ton si

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posé , qu'il ne s’en alarma guère, et feignit même de ne l’avoir pas entendu.

Il donna quelques ordres pour la défense-, mais il ne se trouva pas une arme en état, et nous avions tant brûlé de poudre, que, quand on voulut charger les pierriers , à peine en resta-t-il pour deux coups. Elle noos eût même été fort inutile ; sitôt que nous fûmes à portée, au lieu de daigner tirer sur nous, on nous cria d'amener, et nous fûmes abordés presque au même instant. Jusqu’alors le patron, sans en faire semblant, ui’observoit avec quelque défiance; mais sitôt qu’il vit les corsaires dans notre bord, il cessa de faire attention à moi et s’avança vers eux sans précaution. En ce moment je me crus juge, exécuteur, pour venger mes compagnons d’esclavage , en purgeant le genre humain d'un traitre et la mer d'un de ses monstres. Je courus à lui ; et lui criant , a Je te l’ai promis, je te tiens parole * , d'un sabre dont jç m’étois saisi je lui fis voler la tête. A l’instant , vovant le chef des Barbaresques venir impétueusement à moi , je l’attendis de piedférme, et lui présentant le sabre par la poignée, <t Tiens , capitaine , lui dis-je en langue franque, je viens de faire justice; tu peux la faire à ton tour - . Il prit le sabre , il le leva sur ma tète ; j'attendis le coup en silence : il sourit, et me tendant la main , il défendit qu’on me mit aux fers avec les autres; mais il ne me parla point de l’expédition qu'il m'avoit jn faire ; ce qui me confirma qu’il en savoit assez la raison. Cette distinction, au reste, ne dura que jusqu'au port d'Alger .et nous fûmes envoyés au

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bagne en débarquant , couplés comme des chiens de

chasse.

•lusqu alors, attentif a tout ce que je vovois , je m’occupois peu de moi. Mais enfin ia première agitation cessée me laissa réfléchir sur mon changement

d’état, et le sentiment qui m’occuj ' toute sa force me lit dire en moi-

sorte de satisfaction : Que mutera cet événement ? Le pouvoir de faire une sottise. Je su. s plus libre qu'aupara van t. Emile esclave 1 reprenois-je. Là ! daus quel sens? Qu'ai-je perdu de ma liberté primitive? Ae naquis-je pas esclave de la nécessité? Quel nouveau joug peuvent m'imposer les hommes? Le travail ? ne travaillois-je pas quand j'étois libre? La faim? combien de fois je 1 ai souderte volontairement .' La douleur? toutes les forces humaines ne m'en donneront pas plus que ne m en lit sentir un grain de sable. La contrainte? sera-t-elle plus rude que celle de mes premiers fers ? et je n'en vonlois pas sortir. Soumis par ma naissance aux passions humaines , que leur joug me soit imposé par un antre ou par moi, ne faut-il pas toujours le porter? et qui sait de quelle part il me sera pins supportable ? J'aurai du moins toute ma raison pour les modérer dans un autrecombien de fois ne n, a-t-elle pas abandonné dans les miennes! Qm pourra me faire porter deux chaîne» a

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de pis dans l’esclavage est de ne pas plus fléeliir un tyran qu’un caillou. Enlin,si j'avois rua liberté , qu’en ferois-je? Dans l’état où je suis que puis-je vouloir ? Eh ! pour ne pas tomber dans l’aneantissement, j’ai besoin d’être animé par la volonté d’un autre au défaut de la mienne.

Je tirai.de ces réflexions la conséquence que mon changement d’état étoit plus apparent que reel ; que si la liberté consistoit à faire ce qu’on veut, nul homme ne seroit libre; que tous sont foibles , dépendants des choses , de la dure nécessité ; que celui qui sait le mieux vouloir tout ce qu’elle ordonne est le plus libre, puisqu’il n’est jamais forcé de faire ce qu’il ne veut pas.

Oui , mon pere , je puis le dire, le temps de ma servitude fut celui de mon régné , et jamais je n’eus tant d’autorité sur moi que quand je portai les fers des Barbares. Soumis à leurs passions sans les partager, j’appris à mieux connoilre les miennes. Leurs écarts furent pour moi des instructions plus vives que n’a voient été vos leçons , et je lis sous ces rudes maîtres un coûts de philosophie encore plus utile que celui que j’avois fait près de vous.

Je n’éprouvai pas pourtant dans leur servitude toutes les rigueurs que j’en attendois. J 'essuyai de mauvais traitements, mais moins peut-être qu’ils n’en eussent essuyé parmi nous, et je connus que ces noms de Maures et de pirates portoient avec eux des préjugés dont je ne m’étois pas assez dé/endu. Ils ne sont pas pitoyables , mais ils sont justes ; et s’il faut n attendre d’eux ni douceur ni clémence , on n’en doit craindre non plus ni caprice ni mécban-

ceté. Ils veulent qu’on fasse ce qu'on peut faire , mais ils n’exigent rieu de plus , et , daus leurs châtiments * ils ne punissent jamais l’impuissance, mais seulement la mauvaise volonté. Les Negres seroient trop heureux eu Amérique si l'Européen les traitoit avec la même équité: mais comme il ne voit dans ces malheureux que des instruments de travail . sa conduite envers eux dépend uniquement de T utilité qu’il en tire; il mesure sa justice sur son prolit.

Je changeai plusieurs fois de patron : l’on appeloit cela me vendre ; comme si jamaison pouvoitveudie un homme! On vendoit le travail de mes mains > mais ma volonté ,mon entendement, mon être, tout ce par quoi j’étois moi et non pas un autre, ne se vendoit assurément pas; et la preuve de ceia est que la première fois que je voulus le contraire de ce que vouloit mon prétendu mn.tre, ce !ut moi qui fus le vainqueur. Cet événement mérite d’être raconté.

Je fus d’abord assez doucement traité ; l'on comptoit sur mon rachat .et je vécus plusieurs mois dans une inaction qui m’eut ennuyé si je pouvois connoitre l’ennui. Mais enlin , voyant que je n’intriguois point auprès des consuls européens et des moines, que personne ne parloit de ma rançon et que je ne paroissois pas v songer moi-même, on voulut tirer parti de moi de quelque maniéré, et l’on me lit travailler. Ce changement ne nie surprit ni ne me fâcha. Je craignois peu les travaux pénibles, mais j en ainiois mieux de plus amusants. Je trouvai le moyen d’entrer dans uu alteher dont le maître ne larda pas à comprendre que j’etois le sien dans sou mct.cr.

Ce travail devenant plus lucratii pour mon patron que celui qu’il me faisoit faire, il m'établit pour son compte , et s’en trouva bien.

J’avois vu disperser presque tous mes anciens camarades du bagne; ceux qui ponvoient être rachetés l’avoient été ; ceux qui ne poavoient l'être a voient eu le même sort que moi ; mais tous n’v avoient pas trouvé le même adoucissement. Deux chevaliers de iNlalte entre autres avoient été délaissés. Leurs fa.milles étoient pauvres. La religion ne racheté point ses captifs ; et les l’eres , ne ponvant racheter tout le monde , donnoient, ainsi que les consuls, une préférence fort naturelle, et qui n’est pas inique, à ceux dont la reconnoissance leur pouvoit être plus utile. Ces deux chevaliers, l’un jeune et l'autre vieux, étoient instruits et ne manquoient pas démérité; mais ce mérite étolt periu dans leur situation présente. Ils savoient ie géuie , la tactique , le latin , les belles-lettres. Ils avoient des talents pour briller, pour commander, qui n’étoient pas d une grande ressource à des esclaves. Pour surcroît, ilsportoient fort impatiemment leurs 1ers; et la philosophie, dout ils se piqnoient extrêmement, n’avoit point appris à ces fiers gentilshommes à servir de bonne grâce des pieds-plats et des bandits, car ils n'appeloient pas autrement leurs maîtres. Je plaignois ces deux pauvres gens ; ayant renoncé par leur noblesse à leur état d’homme, à Alger ils n étoient plus rien : même ils étoient moins que rien; car, parmi les corsaires , un corsaire ennemi fait esclave est fort au-dessous du néant. Je ne pus servir le vieux que de mes conseils . qui Ici étoient superflus, car. plus

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savant que moi , du moins de cette science qui s’é taie, jl savoit à fond toute la morale, et ses préceptes lui étoient très familiers; il n’y avoit que la pratique qui lui manquât, et l’on ne sauroit porter de plus mauvaise grâce le joug delà nécessité. Le jeune, encore pins impatient, mais ardent, actif, intrépide, se perdoit en projets de révoltes et de conspirations impossibles à exécuter, et qui toujours découverts ne faisaient qu’aggraver sa misere. Je tentai de l'exciter à s’évertuer, à mon exemple, et à tirer parti de ses bras pour rendre son état plus supportable ; mais il méprisa mes conseils et me dit îièrement qu’il savoit mourir. Monsieur, lui dis-je, il vaudroit encore mieux savoir vivre. Je parvins pourtant à lui procurer quelques, soulagements , qn’il reçut de bonne grâce et en ante noble et sensible mais qui ne lui firent pas goûter mes vues. Il commua ses trames pour se procurer la liberté par un coup hardi : tuais son esprit remuant lassa la patience de son maître .qui étoit le mien : cet homme se délit de lui et de moi; nos liaisons lui a voient paru suspectes , et il crut que j’employois à l’aider dans ses manœuvres les entretiens par lesquels je tâchois de l’en détourner. Nous fûmes vendus à un entrepreneur d’ouvrages publics , et condamnés à travailler sous les ordres d’un surveillant barbare, esclave comme nous , mais qui , pour se faire valoir à son maître , nous accabloit de plus de travaux que la force humaine n’en pouvoit porter.

Les premiers jours ne furent pour moi que des jeux. Comme on nous partageoit également le travail et que j'étois plus robuste et plus ingambe que

tous mes camarades , j’a vois fait ma tâche avantenx, après quoi j’aidois les plus foibles et les aiiégeois d’une partie de la leur. Mais notre piqueur avant remarqué ma diligence et la supériorité de mes forces, m’empêcha de les employer pour d’autres en doublant ma tâche , et , toujours augmentant par degrés, finit par me surcharger à tel point et de travail et de coups, que, malgré ma vigueur, j’étois menacé de succomber bientôt sons le faix : tous mes compagnons, tant forts que foibles, mal nourris et plus maltraités, dépérissoient sous l’excès du travail.

Cet état devenant tout-à-fait insupportable, je résolus de m’en délivrer à tout risque. Mon jeune chevalier, à qui je communiquai ma résolution, la partagea vivement. Je le connoissois homme de couratre, capable de constance , pourvu qu’il fût sous les yeux des hommes ; et dès qu’il s’agissoit d’actes brillants et de vertus héroïques , je me tenois sûr de lui. Mes ressources néanmoins étoient toutes en moi-même, et je n’avois besoin du concours de personne pour exécuter mon projet; mais il étoit vrai qu’il pouvoit avoir un effet beaucoup plus avantageux , exécuté de concert par mes compagnons de misère , et je résolus de le leur proposer conjointement avec le chevalier.

J 'eus peine à obtenir de lui que cette proposition se feroit simplement et sans intrigues préliminaires. Nous primes le temps du repas , où nous étions plus rassemblés et moins surveillés.. le m’adressai d’abord dans ma langue à une douzaine de compatriotes que j’avois là , ne voulant pas leur parler en langue frau-

que de peur d’être entendu des gens du pays. Camarades , leur dis-je, écoutez-moi'. Ce qui ine reste de force ne peut suffire à quinze jours encore du travail dont on me surcharge , et je suis un des plus robustes de la troupe: il faut qu'une situation si violente prenne une prompte lin, soit par nn épuisement total, soit par une résolution qui le prévienne. Je choisis le dernier parti, et je suis déterminé à me refuser dès demain à tout travail , au piéril de ma vie et de tous les traitements que doit m'attirer ce refus. Mon choix est une affaire de calcul. Si je reste comme je sois , il faut périr infailliblement en très peu de temps et sans aucune ressource : je m’en ménagé une par ce sacrifice de peu de jours. Le parti que je prends peut effrayer notre inspecteur et éclairer son maître sur son véritable intérêt. Si cela n’arrive pas, mou sort, quoiqu'accéléré , ne sauroit être empiré. Cttle ressource seroit tardive et nulle quand mon corps épuisé ne seroit plus capable d’aucnn travail ; alors, en me ménageaut, ils u’auroient rien à gagner, en ni 'achevant, ils ne feroient qu’épargner ma nourriture. Il me convient donc de choisir le moment où ma perte en est encore uue pour eux. Si quelqu un d'entre vous trouve mes raisons bonnes, et veut , à l’exemple de cet homme de courage , prendre le même parti que moi . notre nombre fera plus d’effet et rendra nos tyrans plus traitables ; mais fussious-nous seuls, lui et moi, nous n’en sommes pas moins résolus à persister dans notre refus, et nous vous prenons tous à témoin de la façon dont il sera soutenu.

Ce discours simple et simplement pronoucé fut

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écouté sans beaucoup d’émotioa. Quatre ou cinq de la troupe iue dirent cependant de compter sur eux et qu'ils feroient comme moi. Les autres ne dirent mot, et tout resta calme. Le chevalier , mécontent de cette tranquil ité, parla aux siens dans sa langue avec plus de véhémence. Leur nombre étoit grand : il leur lit à haute voix des descriptions animées de l’état où nous étions réduits et de la cruauté de nos bourreaux; il excita leur indignation par la peinture de notre avilissement , et leur ardeur par l’espoir de la vengeance ; enfin il enflamma tellement leur Courage par l'admiration de la force d’ame qui sait braver les tourments et qui triomphe de la puissance même, qu’ils l’interrompirent par des cris, et tous jurèrent de nous imiter et d’être inébranlables jusqu’à la mort.

Le lendemain , sur notre refus de travailler , nous fûmes, comme nous nous y étions attendus, très maltraités les uns et les autres, inutilement toutefois quant à nous deux et à mes trois ou quatre compagnons de la veille, à qui nos bourreaux n arracherent pas même un seul cri. Mais l’œuvre du chevalier ne tint pas si bien. La constance de ses bouillants compatriotes fut épuisée en quelques minutes; et bientôt , à coups de nerfs de bœuf, on les ramena tous au travail , doux comme des agneaux. Outré de cette lâcheté, le chevalier, tandis qu'on le tourmenloit lui-même, les chargeoit de reproches et d’injures qu’ils n’écoutoient pas. Je tâchai de l’appaiser sur une désertion que j’avois prévue ët que je lui avois prédite. Je savois que les effets dd'

l’éloquence sont vifs mais momentanés. Les hommes qui se laissent si facilement émouvoir se calment avec la même facilité. Un raisonnement froid et fort ne lait point d'effervescence; mais quand i! prend, il pénétré « et l’elfet qu’il produit ne s'efface plus.

La foiblesse de ces pauvres gens en produisit un autre auquel je ne m’étois pas attendu, et que j’attribue à une rivalité nationale plus qu’à l’exemple de notre fermeté. Ceux de mes compatriotes qui ne m’avoient point imité, les voyant revenir au travail , les hnerent , le quittèrent à leur tour , et , comme pour insulter à leur couardise, vinrent se ranger autour de moi : cet exemple en entraina d’autres ; et bientôt la révolte devint si générale , que le maître, attiré par le bruit et les cris, vint lui-mème pour y mettre ordre.

Vous comprenez ce que notre inspecteur put lui dire pour s’excuser et pour l’irriter contre nous. 11 ne manqua pas de me désigner comme l’auteur de l’émeute, comme un chef de mutins qui cherchoit a se faire craindre par le trouble qu’il vouloit exciter. Le maître me regarda et me dit : (Test donc toi qui débauches mes esclaves? Tu viens d’entendre l’accusation: si tu as quelque chose à répondre, parle. Je fus frappé de cette modération dans le premier emportement d’un homme apte au gain, menacé de sa ruine , dans un moment où tout maître européen , touché jusqu’au vif par son intérêt , eût commencé, sans vouloir m’entendre, par me condamner à mille tourments. Patron, lui dis-jc en langue franque, tu ne peux nous haïr, tu ne nous con-

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nois pas même ; nous ne te haïssons pas non plus tu n’es pas l’auteur de nos maux, tu les ignores. Nous savons porter le joug de la nécessité qui nous a soumis à toi. Nous ne refusons point d’emplover nos forces pour ton service , puisque le sort nous y condamne ; mais en les excédant ton esclave nous les ôte et va te ruiner paruotre perte. Crois-moi , transporte à un homme plus sage l'autorité dont il abuse à ton préjudice. Mieux distribué, ton ouvrage ne se fera pas moins , et tu conserveras des esclaves laborieux dont tu tireras avec le temps un profit beaucoup plus grand que celui qu'il te veut procurer en nous accablant. Nos plaintes sont justes, nos demandes sont modérées. Si tu ne les écoutes pas , notre parti est pris : ton homme vient d’en faire l’épreuve; tu peux la faire à ton tour.

Je me tus. Le piqueur voulut répliquer: le patron lui imposa silence. Il parcourut des yeux mes camarades, dont le teint hâve et la maigreur attestoient la vérité de mes plaintes , mais dont la contenance au surplus n’annoncoit point du tout des gens intimidés. Ensuite , m'ayant considéré derechef : Tu parois, dit-il, un homme sensé ; je veux savoir ce qui en est. Tu tances la conduite de cet esclave : voyons la tienne à sa place ; je te la donne et le mets à la tienne. Aussitôt il ordonna qu’on rn’ôtât mes fers et qu’on les mit à notre chef : cela fut fait à l’instant.

Je n’ai pas besoin de vous dire comment je me conduisis dans ce nouveau poste, et ce n’est pas de çela qu’il s’agit ici. Mon aventure lit du bruit, le

soiu qu’il prit de la répandre lit nouvelle dans Alger : le dey même entendit parler de moi et voulut me voir. Mon patron m’ayant conduit à lui, et voyant que je lui plaisois , lui lit présent de ma personne. "Voilà votre Emile esclave du dey d’Alger.

Les réglés sur lesquelles j’avois à me conduire dans ce nouveau poste découloient de principes qui ne m’étoient pas inconnus: nous les avions discutés durant mes voyages ; et leur application , bien qu’imparfaite et très en petit , dans le cas où je me trouvois, étoit sûre et infaillible dans ses effets, .le ne vous entretiendrai pas de ces menus détails, ce n'est pas de cela qu'il s’agit entre vous et moi. Mes succès m’attirerent la considération de mon patron.

Assem Oglou étoit parvenu à la suprême puissance par la route la pins honorable qui puisse y conduire; car, de simple matelot, passant par tous les grades de la marine et de la milice, il s’étoit successivement élevé ani premières places de l’état et, après la mort de son prédécesseur, il fut élu pour lui succéder par les suffi âges unanimes des T urcs et des Maures , des gens de guerre et des gens de loi. Il y avoit douze ans qu’il remplissoit avec honneur ce poste difficile , ayant à gouverner un peuple indocile et barbare, une soldatesque inquiété et mutine , avide de désordre et de trouble, qui , 11e sachantce qu’elle desiroit elle-même, nevouloit que remuer, et sesoucioit peu que les choses allassent mieux pourvu qu’elles allassent autrement. On ne pouvoit pas se plaindre de son administration , quoi* qu elle ne répondit pas à l’espérance qu’on en avoit

concile . Il avoit maintenu sa regence assez tranquille: tout étoit en meilleur état qu’auparavant . lecommerceet l’agriculture alloient Lien , la marine étoit en vigueur, le peuple avoit du pain. Mais on n’avoit poiut de ces opérations éclatantes...

FIV DU QUATRIEME ET 2ERSIER VOLUME.

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