‹ Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiéesChapitre 122 sur 188 · AM. DE CROt'ZAS · texte numérisé non relu

AM. DE CROt'ZAS

Paris, 27 (terrier 1746.

Monsieur, la lettre que vous m’avez fait 1'honneur ile m'ecrire me fait voir quelles douces consolations on recevrait d’un cceur comnie le vdtre, si on etait dansl’adversite, et combicn votre commerce doit <Hrc precieux a vos amis. Jai oul dire qu'on avait mis parmi les fausses nonvclles de la Gazette ile Berne que j'etais disgracie de lacour. Cen’est pas dans votre pays, monsieur, qu'on met le prix aux hommes suivant qu'ils sont bien ou mal an pres des rois. La vraie philosophic vous a fail connaltre il y a longtemps qu’un honnete bomme a besoin quelquefois de sa vertu pour ne pas s'enorgueillir d'une disgrace. Horace a beau dire :

Principibus placuisse virit nan ultima Inus est

Horace esttrop courlisan; il etait bien loin dela verlu des Romains. Mais jc vous avouerai, monsieur, sans etre flatleur comme Horace, que, sons le gotivernement heureux oil nousvivons, un bomme qni tomberait aux disgraces du roi ne devrait sentir que des remords. Le roi est le plus indulgent des princes et le moins accessible a la calomnie. Je ne comprends pas sur quel fondement le bruit a couru qu’il m’avait retire ses bontes. Celle fausse nouvelle se debitait dans le temps m6me qu’il me comblait de bienfaits : il faut apparemment qu'ils m’aient attire un pen d'envie; mais il faut que eelte envie soit bien aveugle.

1 Hor., I. I, rp. i, v. 35.

378 I.ETTRES INEDITES

(Juand file ne peut nous priver de nos biens, elle se reduit a dire que nous n’en avons pas. Voila une plaisante vengeance, de dire d'un homme qui se porte l)ien qu'il esl malade ! 11 faut laisser parler les homines et ne point faire dependre la realile de notre bien-^tre des vanites de leurs discours.

II est bien difficile, monsieur, que je puisse connaitre 1'adversite ; je suis trop mediocre, trop borne dans mes desirs , et place trop bas pour lomber. Je suis place solidement, parce que je ne suis pas eleve; et c’est peut-£tre de loutes les conditions la plus douce. L'amitie d'un liomrne comme vous ajoule k cet etat heureux un cliarme que je goftte avec delices. Les principes de verlu qui regnent dans tout ce que vous ecrivez , et qui peignent toujours votre belle ame, passent dans la mienne conune les le?ons d'un grand mallre s'impriment nalurellement dans le cceur des disciples. Je ne cesserai de vous repcter combien je regrette de ne vous avoir pas vu. J’avais quatre grands objels de mes desirs : vous, le roi de Prusse, I’Angleterre et l’ltalie. J’ai vu le roi de Prusse et l'Angleterre; mais 1'Italie et M. de Crouzas me raauquent, et je m'imagine que Lausanne est le sejour de la raison, de la trauquillite el de la vertu.

Puissiez-vous, monsieur, yjouir d’une tres-longue vie, alin de servir longtemps d’exemple et de consolation a ceux qui out le bonbeur de vivre avec vous!

J’ail'honneur d'etre, avec les sentiments de la plus parfaite estime que personne ne vous refuse, et avec l'attacbemenl que vous m’inspirez, monsieur, voire tres-bumble, etc. Voltaire.

Dfc VOLTAIRE 1756).

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